‹ Pamphlets politiques et littérairesChapitre 77 sur 79 · D'UNE TRADUCTION NOUVELLE D'HÉRODOTE · texte numérisé non relu

D'UNE TRADUCTION NOUVELLE D'HÉRODOTE

HioATBBdeMiletle premier écrivit en prœe^ ou, selon quelques-uns, Phérécyde, peu antérieur, aussi bien que l'autre, à Hérodote. Hérodote naissait quand Hécatée mourut , vingt ans ou environ après Phérécyde. Jusque là t on n*avatt su faire encore que des vers; car avant Tusage de récriture, pour arranger quelque discours qui se pût retenir et transmettre ^ il feiiut Ueu s'aider d'un rhytiime, et clore le sens dans des mesures à peu près réglées , sans quoi il n'y etd eu moyen de répéter fidèlement , même le moindre récit. Tout fut au commencement matière de poésie : 4es fables religieuses , les vérités morales , les généalogies des Aïeux et des héros; les préceptes de l'agrioulture et de l'économie domestique, oracles^ sentences, proverbes, contes , se débitaient en vers, que chaeun citait , ou , pour mieux dire , chantait dans l'occasion aux fêtes , aux assemblées : par là , on se faisait honneur, et on passait pour homme

* Voir les Œuvres complûtes , *4'val. in-8 , Saulelet el comp*

îi4o PRÉFACÉ d'uKE TRADUCTION

instruit. C'était toute la littérature qu'enseignaient les rapsodes, sa vans de profession, mais savans sans livres long-temps. Quand l'écriture fut trouvée , plusieurs blâmaient cette invention , non justifiée encore aux yeux de bien des gens ; on la disait propre à ôter l'exercice de la mémoire , et rendre l'esprit paresseux. Les amis du vieux temps vantaient la vieille méthode d'apprendre par cœur sans écrire, attribuant à ces nouveautés, comme on le peut voir dans Platon , et la décadence des mœurs et le mauvais esprit de la jeunesse.

Je ne décide point\ quant à moi, si Homère écrivît, ni s'il y eut un Homère, de quoi on veut douter aussi. Ces questions, plus aisées à élever qu'à résoudre, font entre les savans des querelles où je ne prends point de part : j'ai assez d'affaires sans celle-là , et je déclare ici , pour ne fâcher personne, que j'appellerai Homère l'auteur ou les auteurs, comme on voudra, des livres que dous avons sous le nom d'Iliade et d'Odyssée. Je crois qu'on fit des vers* long-temps avant de les savoir écrire; mais Talphabet une fois connu , sans doute on écrivit autre chose que des vers. Le premier usage d'un art est pour les besoins de la yie ; accords et marchés furent écrits avant les prouesses d* Achille. Ciclui qui s'avisa de tracer, sur une pomme ou sur une éoorce, le nom de c^ qu'il aimait avec l'épithète ordinaire Kalè, ou peut-être Kalos, suivant les mœurs grecques et antiques , celui-là écrivit en prose avant Hécatée» Pbérécyde : eux essayèrent de composer des discours suivjs

NOUVELLE d'hÉRODOTE. 1i/\l

ijiot sans aucun rhythme ni mesure poétique, et cornjj^ss nîencèrent par des récits.

.0. L'histoire était en vers alors comme tout le 0' reste. Homère et les cycliques avaient mis dans ^\a leurs chants le peu de faits dont la mémoire se ^ ^ conservait parmi les hommes. Homère fut histog,ng rien ; mais la prose naissante , à peine du filet encor ^gr débarrassée f s'empara de l'histoire, en exclut la 0 poésie, comme de bien d'autres sujets; car d'àjfs bord les sciences naturelles et la philosophie, telle qu'elle pouvait être, appartinrent à la poésie, chargée seule en ce temps d'amuser et d'instruire : on lui dispute jusqu'à la tragédie maintenant, et, chassée bientôt du théâtre , elle n'aura plus que l'épigramme. C*est que vraiment la poésie est Tenfance de l'esprit humain , et les vers l'enfance du style, n'en déplaise à Voltaire et autres contempteurs de ce qu'ils ont osé appeler vile prose. Voltaire s'étonne mal à propos que les combats de Salamine et des Thermopyles, bien plus importans que ceuxdllion , n'aient point trouvé d'Homère qui les voulût chanter; on ne Teût pas écouté, ou plutôt Hérodote fut l'Homère de son temps. Le monde commençait à raisonner, voulait avec moins d'harmonie un peutplus de sens «t de vrai. La poésie épique, c'est-à-dire historique, se lut, et pour toujours, quand la prose se fit entendre, venue en quelque perfection.

Les premiers essais furent informes ; il nous en reste des fragmens où se voit la difficulté qu'on eut à composer sans mètre , et se passer de cette ca«

S4â PBlÉFAGE d'un IS TKÂOUCtiOli

dence qui , réglant , soutenant le style , faisait par* donner tant de choses. I^a Gràoe avait de grands poètes, Homère , Antiraaque , Pindare , et parlant la langue des dieux, bégayait à peine ceJle des hommes. Hécatée de MiUe ainsr deiHse; j'écris ceci comme U me seir^Ue être ^fitMble ; car des Grecs les propos sont tous divers , et^ eomsne à moi ^ parmesênt ri» sîbles. Voilà le début <f Hécatée dans son histoire; «t il continuait de ce ton assorti d'ailleurs au sujet ; ce n'étaient guère que des légendes fabuicmses de leurs anciens héros; peu de faits noyés dans des contes à dormir debout. Même façon <iPécrire fut celle de Xanthus , Cbaron , Hellaiiicns et autres qui précédèrent Hérodote: ils n'eurent point de style, à proprement parler, mais des m^tmbres de phrases, tronçons jetés l'un sur Fautrc, heuKés sans nulle sorte de liaison ni de correspondance , comme témoigne Démétri us ou fauteur, quel qtiMl soit, du livre de Télocution; Hérodote 9uivit de près ces premiers inventeurs de la prose , et mit plus d'art dans sa diction, moins incohérente ^ moins hachée: toutefois» en cette partie, son savoir est peu de chose an prix de ce qu'on y II de* puis. La période n'était point connue, et ne poU'> vait rètre dans un teipps où il n'y avait encore ni langage réglé, ni la moindre idée de grammaire. Lignorance là-dessus était telle, que Prolagoras , long-temps après, s^étant avisé de distinguer les noms en mâles et femelles, ainsi qu'il les appelait , cette subtilité nouvelle fut admirée ; quelques-uns s'en moquèrent, comme il arrive toujours; on en

KOUVELLE D^HÉB.ODOTE, Ik^^

fit des risées dans les farces du temps. De ce man* que absolu de grammaire et de règles, viennent tant de phrases dans Hérodote , qui n*oiit ni conclusion, ni fin y ni construction raisonnable, et ne lotissent pas pourtant de plaire par un air de bon-r homie et de peu de malice, moins étudié que ne Tont cru les anciens critiques. On voit que dans sa composition il cherche, comme par instinct . le nombre et Tharmonie, et semble quelquefois de* viner la période } mais avec tout cela , il n'a su ce que 0*était que le style soutenu , et cet agencement des phrases et des mots qui fait du discours un tîssUy secret découvert par Lysias , mieux pratiqué encore depuis i au temps de Philippe et d'Alexandre. Théopompe alors , se vantant d'être le prev mier qui eût su écrire en prose, n'eut peut-être point t{bv}t de tort. Dans quelques restes mutilés de ses ouvragés, dont la perte ne se peut assez t cr gretier , on apengoit un art que d autres n*ont pas connu.

Mais ce style si achevé n'eût pas convenu à Hé? rodote pour les récits qu'il devait faire, et le temps pu il écrivit. Cétait l'enfance des société^, on sor? tait à peine de la phis aifreuse l)su'barie. Athènes i du vivant d*Hérodotes sacrifiait des hommes à Bacchus Omestès , ç'est-à-dtre mangeant cru. Thé-f inistocle , il est vrai, dès ce temps-là philosophe , y trouvait à redire; mais il n'osa s'en ei^pliquer , de peur des hoanétes gens ; c*eût été outi^ager 1# morale religieuse. Hérodote» dévot » put très- bien fiSBÎster à ceHe çéréfnonie , et parle de seqfiblabk^

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fêtes avec son respect ordinaire pour les choses saintes. On jugerait par là de son siècle et de lui , si tout d'ailleurs ne montrait pas dans quelles épaisses ténèbres était plongé le genre humain , qui seulement tâchait de s'en tirer alors , et fit bientôt de grands progrès , non dans les sciences utiles, la religion s'y opposant , mais dans les arts de goût qu'elle favorisait. Le temps d'Hérodote fut Taurore de cette lumière , et comme il a peint (e monde encore dans les langes, s'il faut ainsi parler» d*où lui-même il sortait , son style dut avoir et de fait a cette naïveté , bien souvent un peu enfantine, que les critiques appelèrent innocence de la diction , unie avec un goût du beau et. une finesse de sentiment qui tenaient à la nation grecque.

Cela seul le distingue de nos anciens auteurs , avec lesquels il a d'ailleurs tant de rapports qu'il n*yapas peut-être une phrase d'Hérodote , je dis pas une, sans excepter la plus gracieuse et la plus belle , qui ne se trouve en quelque endroit de nos vieux romanciers ou de nos premiers' historiens , si ainsi se doivent nommer. On l'y trouve, mais enfouie comme était l'or dans Ennius, sous des tas de fiente, d'ordures, et c'est en quoi notre français se peut comparer au latin, qui resta long -temps négligé , inculte , sacrifié à une langue étrangère. Le grec étouffa le latin à son commencement , et l'empêcha toujours de se développer : autant en fit depuis le latin au français pendant le cours de plusieurs siècles. Non seulement alors qu'écrivait

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