‹ Pamphlets politiques et littérairesChapitre 78 sur 79 · NOUVELLE D*HÉRODOTE. ^^S · texte numérisé non relu

NOUVELLE D*HÉRODOTE. ^^S

Enniusyinais après Virgile et Horace, la belle langue c'était le grec à Rome , le ktin cbéz nous au temps de Joinville et de Froissard. On ne parlait français que pour demander à boire; on écrivait le latin que lisaient , étudiaient savans et beaux esprits, tout ce qu*il'y avait de gens tant soit peu clercs; et caméra compotorum paraissait bien plus beau que la chambre des comptes. Cette manie dura et même n*a point passé; des inscriptions nous disent, en mots de Cicéron , quMci est le Marché- Neuf ou bien la Place aux Veaux. Que pouvait faire un pauvre auteur employant l'idiome vulgaire? Poètes, romanciers, prosateurs se trouvaientdanslecasdeceuxquimaintenantvoudraient écrire le picard et le bas-breton. En Italie , Pétrarque eut honte de ses divins tercets , parce qu'ib étaient italiens; et depuis ne reprocha-t-on pas à Machiavel d'avoir écrit l'histoire autrement qu'en latin , faute que ne fit pas le président de Tbou ? Partout la langue morte tuait la langue vivante. Lorsque enfin on s'avisa , fort tard , d'écrire pour le public , et non plus seulement pour les doctes , le latin domina encore dans ces compositions, qui ainsi n'eurent jamais le caractère simple des premiers ouvrages grecs , dictés par la nature. La littérature grecque est la seule, en effet, qui ne soit pas née d'une autre, mais produite par l'instinct et le sentiment du beau chet un peuple poète. Homère, avec raison, se dit inspiré des dieux, tenant son art des dieux, dit*il, sans être enseigné d'aucun homme. \\ n'a point eu d'acv-

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!|4& PUÉFÀGE D^USf TRÀDUGTIOIf

eêens, fatlui-mèiveson maitre, ne passa point dix ansduks le fond d*an collège à recevoir le fouet ^ pour apprciidrequelqQe»inQUqa'il eût puychezlui, savoir mieux en cinq ou six nBoi&; il chaule ce qu'il a TU , non pas ce qu'il a lu t et il nous le faut lire, non pour rimitec, mais pour apprendre de lui à lire dans la nature , aujoui^d'bui lettre close à nous» qui ne voyons que des habits » des usages; l'étude de l'antique ramène les arts au simple* hors duquel point de sublime.

Hérodote et Homère nous représentent l'homme sortant de l'état sauvage» non encore façonné par les lois compliquées des sociétés modernek; l'homme grec » c*est-à-dire le plus heureusement doué à tous égards; pour la beauté , qi^*on le demande au statuaire » elle est née en ce pay»Jà ; l'esprit , il n'y a point de sots en Grèce, % dit quelqu'un qui n'aimait pas les Grecs et ne les flattait point. Aussi, tout art vient d'eux, toute science; sans eux, nous ne saurions pas même nous bâtir des demeures, ni mesurer nos champs, nous ne ^aurions pas vivre. Gloire , amour du pays » vertus des grandes âmes , où parurentrclles mieux que dans ce qu'ils ont fait et ce qu'ils font encore? Ce sont les commencemens d'une telle nation que nous montrent ces deux auteurs.

Le sujet leur est commun, la guerre de l'Europe contre l'Asie ; jamais il n'y en eut de plus grand ni qui nous touchât davantage. 11 y allait pour nous (le la civilisation , d'être policés ou barbares, et hi c|uerelle était celle du monde entier , pour qui le

germe de loul bîease trouvait dans Athèoes. Vani cieniieyrétenielle querelle se débattait à Salamioe^ et si la Grèce eût succombé, c'en était fait> non que je pense que le progrès du genre bumain, dan^ la perfection de son être ,,pût dépendre d'une balailbe ni même d'aucun événement} mais comme il fut arrêté depuis par la férocité romaine et d'au-r très influences qui faillirent à perdre la civilisa'* tion , elle eût péri pour un long temps à Salamine,r dès sa naissance, par le triomphe du barbare.

Ilsécrivirenty non dans le patois esclave , comme nos Froissardy nos. Join ville , mais dans la langue belle alors, c'est-à-dire ancienne; car, en la d^ liant du rhytbme poétique , ils lui cpnseiwè|wn( les formes de la poésie, les expresuons^etlea mots hors du dialecte commun » témoin le passage méipe d'Hécatée : Mcataios Miidâos ode mutheitai^ qui y en italien ( car cette langue a aussi sa. phrase et ses ' inots pour la poésie ) , se traduirait bien , ce me semble , JEcateo Meletio çûtïfayeUa , au lieu <ie la façon vulgaire cosi dice Eçateo . oiUo legei ^cataios o Miilésiosi la différence paraît d'abord. Au grec» il ne manque , pour un vers , que le mètre seul et le rhytbme, qui même revint diins la prose aprà<k {lécatée; mais ce n'est pas de quoi il s^a^it^ Le dii^ lecte poétique , chez les Grecs , était le vieux grec | en Italie,, c'est le vieux toscan , qu'on retrouve dans le cootado de Siène et du val d' Arno.. Il ne faut pas croire qu'Hérodote ai t. écrit la langue de son temps commune en lonie , ce que ne fit pa^ Homère même, ni Orphée, ni Linua, ni de plus

a48 PREFACE d'xike traduction

anciens, s'il y en eut; car le premier qui comp^s^' mit dans son style des archaïsmes. Cet ionien si suave n*est autre chose que le vieux attique auquel il mêle, comme avaient fait tousses devanciers prosateurs y le plus qu'il peut des phrasés d'Homère et d'Hésiode. La Fontaine , chez nous, empruntant les expressions de Marot , de Rabelais » ùÀt ce qu'ont fait les anciens Grecs , et aussi est plus grec cent fois que ceux qui traduisaient du grec. De même Pascal, soit dit en passant, dans ses deux ou trois premières lettres, a plus de. Platon, quant au style, qu'aucun traducteur de Platon.

Que ces conteurs des premiers âges de la Grèce aient conservé la langue poétique. dans leur prose, on n'en saurait douter après le témoignage des critiques anciens, et d'Hérodote qu'il suffit d'oùvrir seulement pour s'en convaincre. Or, la languie poétique partout , si ce n'est celle du peuple , en est tirée du moins. Malherbe , homme de cour, disait : J'apprends tout mon français à la place Maubert; et Platon , poète s'il en fut , Platon, qui n'aimait pas le peuple, l'appelle son maître de langue. Demandez le chemin de la ville à un paysan de Varlungo ou de Peretola , il ne vous dira pas un mot qui ne semble pris dans Pétrarque, tandis qu'un cavalier de San-Stephano parle l'îtalien' francisé (in/ranerefo/o , comme ils di8ent)^desjanti-' chambres de Pitti. Ariane^ ma sœur^ de quel amour blessée^ n'est point une phrase de marquis; mais nos laboureurs chantent -.féru de ton amour ^ je ne

NOUVELLE d'hÉRODOTE. I^Q

dors nuit ni jour. C'est la même expression. L'autre, quHit de Jeanne :

Sentant son cœur faillir , «lie baissa la tête Et se prit à pleurer %

n'a point trouvé cela certes dans les salons; il s'exprime .en poète : pouvait-il mieux? jamais , ni avec plus de grâce, de douceur, d'biarmonie. C'est la langue poétique, antique; et mes voisins allant vendre un âne à la foire de Chousé, ne causent pas autrement , n'emploient point d'autres mots. Il continue de même, c'est-à-dire très-bien, qui t'inspira, jeune et faible bergère,..^ et non pas, qui vous conseilla, mademoiselle, de quitter monsieur votre père, pour aller battre les Anglais? Le ton »' le style du beau monde sont ce qu'il y a de moin& poétique dans le monde. Madame Dacier commençant : Déesse, cliantez, je devine ce que doit être tout le reste. Homère a dit grossièrement : Chante ,

déesse, le courroux

Par tout ceci, on voit assez que penser traduire Hérodote dans notre langue académique, langue de cour, cérémonieuse , raide , apprêtée , pauvre d'ailleurs, mutilée par le bel usage , c'est étrangement s'abuser ; il y faut employer une diction naïve, franche, populaire et riche, comme celle de La Fontaine. .Ce n'est pas trop assurément de. tout notre français pour rendre le grec d'Hérodote,

* Casimir Delarigoe.

aSo PRÉFACE D^UNE TRADUCTION

d'an auteur que rien ii*a çèné ^ qui » ue connais» sant ni ton, ni fausses bienséances, dit simplenient les choses , les nomme par leur nom , fait de son mieux pour qu'on Tentendre , se reprenant, se répétant de peur de n*être pas compris, et faute d'avoir su son rudiment par cœur, n'accorde pas toujours très-bien le substantif et l'adjectif. Un abbé d'OHvet , un homme dfacadénMe ou prétendant à Pétre, ne se peut charger de cette besogne. Hérodote ne se traduit point dans FIdîome des déf diçaces, des éloges, des compHmenst

C'est pourtant ce qu'ont essayé de fort honnêtes gens d'ailleurs, qui sans doute n*onf point connu le caractère de cet auteur, ou peut-être ont cru l'honorer en hii prêtant un tel langage , et nous le présentant sous hes livrées de la cour , en hafcft ha? btlfé r au moins est-il sûr qu'aucun d'eux n*a même pensé à îuî laisser un peu de sa façon sînnple, grecque et antique. Saisissant, comme f b peuvent, }e sens qu'il a eu desseta d'exprimer, ils le rendent à leur manière, toujours parfaitement polie et d'une décence admirable. Flgnre^^-vous un truchement qui , parlant a« sénat de Rome pour le paysan du Danube , au lieu de ce débnt,

Romains , et vous Sénat ^ assis pour m'^ccouter ,

commencerait r Messieurs, puisque vous me faites rhonneur de vouloir bien entendre votre humble

serviteur, j'aurai celui de vous dire Voilà exac-

temeiii e%^ qu«> font les interprètes d'Hérodote. La version de Larcher, pour ne parler que de celle

NO U VBLLE d' HÉRODOTE. ^5l

qui est la plus connue, ne s'écarte jamais de celle civiitté : on ne saurait dire que ce soit le laquais ée madame -de Sévigné , auquel elle compare les tra^ docteurs d*alor$; car ceiui-là rendait, dans son hn* gage bas, le style de la cour, tandis que Larcher, an contraire, met en styte dé cour ce qu*a dit f liorame d'Haiiearnasse. Hérodote, dam Lareher, tie parle que de princes, de princesses , de seigneum et de gens de quàUté; ces princes montent sur le trône » s'emparent de la couronne, ont une cour, des ministres et de {^nds officiers ^ faisant» comme v on peut croire* le bonh^ir des sujets ; pendant que les princesses, les dames de la cour, aceor* dent leurs fateurs à ces jeunes seigneurs. Or est*il fpi'flét*odot« ne se douta jamais de ce que nous appelons prince , trène et couronne, ni de ce qu*à rAcadémie on nomme faveurs des dames et boaheur .des sujets^ Chez loi, les dames, les princesses mènent boire ieors vaches ou celle du roi leur père i à la fontaine voisine , trouvent là des jeunes gens, et font quelque sottise, toujours exprimée dans Tautenr avec le mot propre: on estesetave ou lîbre , mais on n'est point sujet dans Hérodote. Cependant y en si bonne et noble compagnie, Lareher a fort souvent des termes qui sentent un peu l'antichambre de noadame de Sévigné ; comme quand il die , par exemple ; ( es seigneurs mangeaient du mouton ; il prend cela dans la chanson de M. Jourdain. Le grand roi bouchant les derrières aux Grecs à Salamine, est encore une de ses phrases; et il en a bien d'autres peu séantes à un honme comme

aSa PRÉFACE d'une tbàductiow

son Hérodote, qui parle congruement , et surtout noblement; il ne nommera pas le boulanger de Crésusy le palefrenier deCyrus, le chaudronnier -Macistos; il dit grand panetier, éeuyer, armurier, avertissant en note que cela est plus noble.

Celte rage d'ennoblir, ce jargon , ce ton de cour, infectant le théâtre et la littérature spus Louis XIV et depuis, gâtèrent d'excellens esprits, et sont encore cause qu'on se moque de nous avec juste raison. Les étrangers crèvent de rire quand ils voient dans nos tragédies le seigneur Agamemnon et le seigneur Achille qui lui demande liaison, aux yeux de tous les Grecs ; et le seigneur Oresie brûlant de tant de feux pour madame sa cousine. L'imitation de la cour est la peste du goût aussi bien que des mœurs. Un langage si poli, adopté par tous ceux qui, chez nous, se «ont mêlés de traduire les anciens , a fait qu'aucun ancien n'est traduit , à vrai dire , et qu'on n'a presque point de versions qui gardent quelques traits du texte original. Une copie de l'antique, en quelque.genre que ce soit, est peut>étre encore à faire. La chose passe pour difficile, à tel point que plusieurs la tiennent impossible. Il y a des jgens persuadés que le style ne se traduit pas, ni ne se cope d'un tableau. Ce que j'en puis dire , c'est qu'ayant réfléchi là-dessus, aidé de quelque expérience, j'ai trouvé cela vrai jusqu'à un certain point. On ne fera sans doute jamais une traduction teilement exacte et fidèle , qi*' ,1'e puisse en tout tenir Jieu de rqrifçinal, et qu'a devienne indilTérent de lire

lïOTJVELLE D^HÉRODOTE. !i53

iric^ le t«xte ou la version* Dans un pareil travail, ce ifè serait la perfection qui ne se peut non 'plus at- 0 teindre en cela quen toute autre chose; mais on 'iff, en approche beaucoup , surtout lorsque l'auteur a, comme celui-ci , un caractère à lui , qu oîque )Q^ véritablement si naïf et si simple , qu*en ce sens IIV il est moins imitable qu*un autre. Par malheur, il sont ii*a eu long-temps pour interprètes que des gens josit toulrà-fait de la bonne compagnie, des académiciens f gens pensant noblement et s'exprimant de même , qui , avec leurs idées de beau monde et de savoir vivre, ne pouvaient goôter ni sentir; encore moins représenter le style d'Hérodote. Aussi n'y ont-ils pas songé. Un homme séparé des hautes classes, un homme du peuple, un paysan sachant le grec et le français , y pourra réussir si la chose est faisable; c'est ce qui m'a décidé à entreprendre ceci *, où j'emploie , comme on-^a voir, non la langue courtisan esque , pour user de ce mot italien, mais celle des gens avec qui je . travaille à mes champs, laquelle se trouve quasi toute dans La Fontaine, langue plus savante que celle de l'académie, et comme j'ai dit, beaucoup plus grecque : on s'en convaincra en voyant , si on prend la peine de comparer ma version au texte, combien j*ai traduit de passages littérale-

* Ce morceau servait de préface au premier fragment de la traduction d^Hérodole, publiée en l823, et donné comme Prospectus de la traduction complète que Courier annonçait.

a54 PRÉFACE d'humé •traduction , etc.

ment » mot à mot, qui ne se peuvent rendre que par des circonloctitions sans fin dans le dialecte ac::démiqne. Je garantis cette traduction plus courte d*nn quart que toutes celles qui Tout précédée; si avec cela elle se lit, je n'aurai pas perdu mon lei^iips : encore esl-êHe plus longue que le texte ; mais d^autres » j'espère , feront mieux , et la pourront réduire à sa juste mesure, non pas toutefois en suivant des principes différens des miens^

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