A TAUL-LOUIS COURIER, VIGNERON
Je reçois quelquefois des lettres anonymes : les un:?s flatteuses me plaisent, car j'aime la louange; d'autres moqueuses, piquantes, me sont moins agréables, mais beaucoup plus utiles: j'y trouve la vérité, trésor inestimable, et souvent des avis que ne me donneraient peut-être aucuns de ceux qui me veulent le plus de bien. Afin donc que l'on continue à m'écrire de la soite. pour mon très grand profit, je réponds à ces lettres par celle-ci imprimée, n'ayant autre moyen de la faire parvenir à mes correspondants, et répondrai de même à cous ceux qui voudraient me faire p'art de leurs sentiments sur ma conduite et mes écrits. Un pareil commerce, sans doute, aurait quelque difficultés sous ces gouvernen«ents faibles, peureux, ennemis de toute publicité; serait même de fait impossible, sans la liberté de la presse, dont nous jouissons, comme djt bien M. de Broë, dans toute son étendue, depuis la Restau-
68 r--L. COUKIER
ration. Si la presse n'était pas libre, comme elle l'est par la Charte, il pourrait arriver qu'un commissaire de police saisît chez l'imprimeur toute ma correspon-iaine ; qu'un procureur du roi envoyât en prison et l'impt-imeur, et moi, et mon libraire, et mes lecteurs. Ces choses se font dans les pays où règne un pouvoir odieux, complice de quelques-uns et ennemi de tous. Mais en France, heureusement, sous l'empire des lois, de la constitution, de la CHiarte jurée, sous un gouvernement ami de la nation et cher à tout le monde, rien de tel n'est à craindre. On dit ce que l'on pense; on imprirne ce qui se dit, et personne n'a peur de parler ni d'eiitendre. J'imprime donc ceci, non pour le public, mais pour ces personnes seulement qui me font l'honneur de m'écrire sans me dire leur nom ni leur adresse.
Paul-Louis Courier, vigneron de la Chavonnière, bûcheron de la forêt de Larçay, laboureur de la Filonnière, de la Houssière, et autres lieux, à tous anony.mes inconnus qui ces présentes verront, salut :
J'ai reçu la vôtre, signée le trop lusé marquis d'Effiat; elle m'a diverti, instruit, par les curieuses notes qu'elle contient sur l'histoire ancienn'? et moderne ;
Et la vôtre, timbrée de Béfort, non signée, où vous me. reprochez d'une façon peu polie, mais franche, que je ne sui- point modeste. M'exaniinant là-dessus, j'ai trouvé qu'en effet je ne suis pas modeste, et que j'ai de moi-même une haute opinion; en («uoi je puis me tromper comme bien d'autres. Vous en jugerez ainsi à tort et par envie, à ce qu'il me paraît ; toutefois l'avis est bon, et pour en profiter, j'userai des form-ales dont se couvre l'estime que chacun fait de soi, heureuse invention de nos académies ! Je dirai de mes écrits, qui sont assurément les plus beaux de ce siècle: Faibles productions qu'accueille avec bonté le public indulgent ; et de m.oi : Le prenner Jioinme du monde, sans contredit, votre très humble serviteur, vigneron, quoique indigne.
Dans celle-ci, venant d'Amiens, sans signature pareillement, vous dites, jMonsieur, que je serai pendu. Pourquoi non ? D'autres l'ont été d'aussi bonne maison que moi : le président Brisson. honnête homme et savant, pour avoir conseillé au roi de se défier des courtisans, fut pendu par
KÉrONSE AUX ANONYMES 69
Ici Seize, royalist'^s quand nicMiie, défenseurs de la foi, (io l'iiutel et du trône. ]1 demanda^ comme grâce, de pouvoir achever, avant qu'on le pendît, son Traité (fcs ysaycs et coutu»ir.< (Je Perse, qui devait être, disait-il, une tant belle œuvre. Peu de chose y manquait; c'eût été bientôt fait. Tl ne fut non plus écouté que le bon homme Lavoisier depuis, en cas pareil, et Archimède jadis. J*armi tous ces grands noms, je n'ose me placer, m.us pourtant j'ai aussi (juelqU(e chose à finir, et l'on va me juger, et je vois bien dos Seize. Tout bea-i, soyons nodeste.
Dans la vôtre, Monsieur, qui m'écrivez de Paris, vous me dites voici vos tern;es : Je suis de vos amis, Monsieur, et comme tel je vous dois un avis. On va vous remettre en prison; c'est une chose résolue, et je le sais de bonne part, non pas pour votre pétition des villageois qui veulent danser, écrit innocent et bénin, où personne n'a rien vu qui pût offenser le parti régnant. C'est le prétexte tout au plus, l'occfisiou qu'on cherchait pour vous persécuter, mais non le vrai motif. On vous en veut, parce que vous êtes orléaniste, ami particulier du duc d'Orléans. Vous l'avez loué dans quelques brochures, vous êtes du parti d'Orléans. Voilà ce qui se dit de vous, et que bien d'ïs gens croient, non pas moi. Je juge de vous tout autrement. Vous n'êtes point orléaniste, ami et partisan <h: duc : vous n'aimez aucun prince, vous êtes républicain.
Ce sont vos propres mots, Suis-je donc républicain ? J'ai lu de bons auteurs et réfléchi longtemps sur le meilleur gouvernement. J'y pense même encore à mes heures de loisir: mais j'avance peu dans cette recherche, et loin d'avoir acquis par de tefles études l'opinion décidée que vous me supposez, je trouve, s'il faut l'avouer, que plus je médite, et moins je sais à quoi m'en tenir ; d'où vient que dans la conversation, et bien des gens m.'en font un reproche, aisément je me range, sans nulle complaisance, à l'avis de ceux qui me parlent, pourvu qu'ils aient un avis, et non de simples intérêts sur ces grandes questions débattues de nos jours avec tant de chaleur. Je conteste fort peu: j'aime la liberté par instinct, par nature, Je serais républicain avec vous en causant, car vous l'êtes, J3 le vois bien, et vous m'ctaleriez toutes les bonnes rai-
70 r.-L. COURIER
sons qui se peuvent donner en faveur de ce gouvernement. Vous n'auriez point de peine à me gagner; mais bientôt, rencontrant quelqu'un qui me dirait et montrerait par vives raisons qu'il peut y avoir liberté dans la monarchie, s il nallait même jusqu'à prétendre, car c'est l'opinion de plusieurs, et elle se peut soutenir, qu'il n'y a de liberté que dans la monarchie, alors je passerais de ce côté, abandonnant la république, tant je suis maniable, docile, doutant de mes propres idées, en tout aisé à convertir, pour peu qu'on me veuille prêcher, non forcer.
Et voilà le tort qu'ont rvec moi les gouvernants et leurs agents. Ils ne causent jamais, ne répondent à rien. Je leur dis qu'il ne faut pas nous faire payer Chambord, et le prouve de mon mieux, assez clairement, ce me semble. Etant d'avis contraire, s'ils daignaient s'expliquer, s'ils ertrai'^nt en propos, on verrait leurs raisons, et le moindre discours, fondé sur quelque apparence de bon sens, m'amènerait aiséfnent à croire que je me trompe; qu'acheter Chambord est peur nous la meilleure affaire, et que nous avons de l'argent de reste. On m'a persuadé des choses plus étranges ; mais ils ne répondent mot, et me mettent en prison. Quel argument, je vous prie? Est-ce là raisonner? Dès lors plus de doute. J'ai dit la vérfte ; j'abonde dans mon sens et n'en veux pas démordre. Ma remarque subsiste. jNIe voilà convaincu, et le public avec moi, qu'ils ne savent que dire, qu'ils n'ont pas même pour eux de mauvaises raisons; que ne voulant s'amender ni s'avouor dans l'erreur, c'est le vrai qui les fâche, et je triomphe en prison.
Une autre fois je les avertis que de jeunes curés dans nos campagnes, par un zèle indiscret, compromettent la religion, en éloignent le peuple au lieu de l'y ramener. Que font mes gouvernants là-dessus? Vous croyez qu'ils vont examiner si je dis vrai, afin d'y apporter remède. J'en use de la sorte et vous aussi, je pense, quand on vous donne quelque avis. Mais des i^.iinistres, fi ! ce serait s'abaisser. Ce serait ce qu'à la cour on nomme recevoir la loi des sujets. Sans rien examiner, on me remet en prison, et je triomphe encore comme Wackefield à Xewgat-e ; il y mourut ; voici l'histoire :
("était un hoiiinie de bien, l'anuuix par son savoir. Les ministr.'^s voulant augmenter le budget, vantaient l'écononiie et la gloire que ce serait à la nation anglaise à payer plus d'impôt qu'aucune de l'Europe. Les impôts, selon eux, ne pouvaient être trop forts. Que l'on ôte à chacun la moitié de son bien, le rapport des fortunes entre elles restant le même, personne n'est appauvri. Si, disaient-ils, une maison s'enfonçait d'un étage ou deux, en gardant son niveau, elle en serait plus solide. Ainsi la réduction de toutes les fortunes au profit du trésor consolide l'Etat, et cette réduction est une chose en soi absolument indifférente. Oui, bien pour vous, dit Wackefield dans un écrit célèbre alors, pour vous qui habitez le haut de la maison ; mji.is nous, dans les étages bas, nous sommes enterrés, n'ionseigneur. Ce mot parut séditieux, offensant le roi, la morale, subversif de Torche social; et le bon WackefieI3, traduit devant ses juges naturels qui tous dépendaient des ministres, avec un avocat égalemv?nt naturel qui dépendait des juges, son procès instruit dans la forme, s'entendit condamner à trois ans de prison. Il n'y fut pas ce temps ; au bout de quelques mois, malade, ses amis, comme il était peu riche, avaient souscrit entre eux pour que sa femme et ses enfants pussent loger près de la prison ; mais l'autorité s'y opposant, au nom de l'ordre social, il mourut sans secours, sans consolation, moins à plaindre que ceux qui le persécutaient: car il avait pour lui Fappiobation publique, l'assurance d'avoir bien dit et bien fait. Mais ils vécurent eux, dé\^orés de soucis, de rage ambitieuse, ou se coupèrent le cou, las de mentir, de tromper, d'augmenter le budget, et de faire curée des entrailles du peuple à de lâches courtisans.
Ainsi périt Wackefield pour une seule parole. Rien n'est si dangereux que de parler à ceux qui sont forts et veulent do l'argent. C'est la bourse à la main qu'il faut répondre. Eh bien ! connaissant ces exemples, que n'en profitiez-vous ? De semblables leçons devaient vous rendre sage, même B.\ ant celle que vous avez eue en votre personne ; voilà ce qu'on me dit: pourquoi éciire enfin? et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer? Ne sauriez-vous vous taire, et. comme dit Eoileau, imiter de Conrard le silence pru-
dent? Ce Conrard, bel cspiit, pnr principe de conduite, parlait peu et n'écrivait point ; il réussit dans le monde et fut de l'Académie. Car alors aussi on faisait académiciens ceux qui n'écrivaient poi,ît, sans toutefois mettre en prison ceux qui écrivaient. Vous, Paul-Louis, vous deviez être non seulement prudent, mais muet, afin, sinon df. parvenir à l'Académie, de vivre en paix, du moins, il fallait vous tenir coi, tailler votre vigne, non votre plume; vous faire petit, ne bouger, de peur d'être le moins du monde aperçu, entendu. On vous guettait, vous le voyez ; on ne vous pardonnera pas. Pourquoi cela, monsieur l'anonyme,, s'il voas plaît ? On a bien pardonné à M. Pardessus. Mais écoutez encore, avant que je réponde, écoutez ce récit, qui ne vous tiendra guère.
Un écrivain célèbre en Angleterre, auteur d'un des meilleurs ouvrages que l'on ait jamais fait, l'auteur de l^ohin- .''on, Daniel de Foë, publia un écrit tendant à insinuer que les dépenses de la cour étaient considérables. Aussitc)t les nùnistres le livrent à leurs juges. On le mit en prison ; il écrivit encore, ou le mit au carcan. Ses amis le blâmaient; mais il leur répondit : Il ne dépend pas de moi de parler ou de me taire ; et lorsque l'esprit souffle, il faut lui obéir. C'était le langage du temps. On tirait tout de rEcriture, comme à présent de Jean-Jacques. On parlait la Bible, aujourd'hui on parle KouFscau. Un abbé met en pièces Emile., pour prêcher aux indifférents en matière de religion.
Quant à moi, ce n'est pas l'esprit, c'est la sottise qui me fait aller en prison. J'ai cru bonnement à la Charte; j^ai donné dans la Charte en plein, je le confesse, à ma très grande honte, et pourtant de plus fins y ont été pris comme moi. De ma vie, sans la Charte, je n'eusse imagine de parler au public de ce qui l'intéresse. Robespierre, Barras et le grand Napoléon, depuis plus de vingt ans, m'avaient appris à me taire. Bonaparte surtout; ce héros ne trompait pas. Il ne nous baillait pas le lièvre* par l'oreille: jamais ne nous leurra de la liberté de la presse ni d'aucune liberté. Un peu tui'c dans sa manière, il mettait au bagne ce bon peuple, mais sans l'abuser le moins du monde, et ne nous cacha point sa royale pensée, qui fut toujours d'avoir en propre nos corps et nos biens seulement. Des âmes, il en
RÉPONSE AUX ANOXYiMKrf 75
faisait pou du cas : ce n'obl viue Jejrjis lui qu'on a co!n[)lo les âmes. Voulant i)arlor tout seul, il imposa silcng? à nuus premièreaient, puis à l'Europe entière, et le nionde se tut: personne ne souffla, homme ne s'en plaignit; ayant cela de commode, qu'avec lui on savait du moins à quoi s'en tenir. J'aime cette façon, et j'ai tàté de l'autre. La Charte vint, on me dit: Parlez, \ous êtes libre, écrivez, imprimez; la liberté de la presse et toutes libertés vous sent garaaties. Que craignez- vous ? Si les puissants se fâchent, vous avez le jury et la publicité, le droit de pétition : vos députés à vous, élus, nommés par vous. Ils ne souffriraient pas que l'on vous fasse tort. Parlez un peu pour voir; dites-nous quelque chose Moi pauvre, qui n3 connaissais pas le gouvernement provocateur, pensant qvui c'était tout de bon, j'ouvre la bouche et dis: Je voudrais, s'il vous plaisait, ne pas payer Chambord. Sur ce mot, ou me prend, on me met en prison. Sorti, je ne pus croire, tant j'étais d,e mon pays, qu'il n'y eût à cela quelque malentendu. Ils m'auront mal compris, me disais-je, assurément. Un peu de sens conunun (chose rare !) eût suffi pour me tirer d'erreur : mais imbu de ma Charte et de nés, garanties, persuadé qu'on m'éccuterait sans mauvaise humeur, cette fois je hasarde ime autre requête. Si c'était, dis-je, tenmt mon chapeau à deux mains, si c'était votre bon plaisir de nous laisser danser devant notre logis le
dimanche Gendarmes, qu'on le mène en prison: maxi
mum de la peine, amende, etc. Du jury, point de nou- ^ elles; droit de pétition, chansons, mes députés, ils sont à moi comme mon préfet à pea près. La publicité des jugements; savez-vous, Monsieur, ce que c'est? mes ennemis pourront, s'ils le jugent à propos, imprimer ma défense dans des feuilles à eux, me faire dire cent sottises ; à enx il est permis de déduire mes raisons comme ils veulent au public; à moi, à mes pmis, défendu d'en dire mot, de réfuter, de démentir en aucune façon les réponses absurdes et les imperdiences qu'il leur aura plu m'attribuer. Voïï.î ce que je gagne à la publicité des débats judiciaires. Heureux, cent fois heureux, ceux que Laubardemont faisait condamner à huis clos par ordre de son Eminence ! ils étaient opprimés, mais ron dés.'ionorés.
74 r.-L. COURIER
Ce langage est monarchique. De tels sentiments ne sont point du tout républicains, et si je me contente, en pareille matière, des formes usitées sous ce grand cardinal, je ne suis pas si Romain que vous l'imaginez. Sur quel fondement' je ne sais, et ne devine pas davantage ce qui vous a pu faire croire que je n'aimais ni le duc d'Orléans, ni aucun prince. Assurément rien n'est plus loin de la vérité. J'aime, au contraire, tous les princes, et tout le monde en général; et le duc d'Orléans particulièrement (\oyez conmie vous vous trompiez), parce qu'étant né prince il daigne être honnête homme. Du moins n'entends-je point dire qu'il attrape les gens. Nous n'avons, il est vrai, aucune aflaire ensemble, ni pacte, ni contrat. 11 ne m'a rien pro- "niis, rien juré devant Dieu; mais, le cas avenant, je me fierais à lui, quoiqu'il m'en ait n>al pris avec d'autres déjà. Si faut-il néanmoins se fier à quelqu'un. Lui et moi nous n'aurions, m'e^t avis, nulle peiae à nous accommoder, et l'accord fait, je pense qu'il le tiendrait sans fraude, sans chicane, sans noise, sani en délibérer avec de vieux voisins, gentishommes et autres, qui ne me veulent point de bien, ni en consulter les jésuites. Voici ce qui me donne de lui cette opinion. Il est de notre temps, de ce siècle-ci, non de l'autre, ayant peu vu, je crois, ce qu'on nomme ancien régime. Il a 'fait la guerre avec nous, d'oii vient, dit-on, qu'il n'a pas peur des sors-officiers : et depuis, émigré malgré lui, jamais ne la fit contre nous, sachant trop ce qu'il devait à la terre natale, et qu'on ne peut a\oir raison contre son pays. Il sait cela, et d'autres choses qui ne s'apprennent guère dans le rang où il est. Son bonheur a voulu qu'il en ait pu descendre, et jeune, vicre comme nous. De prince, il s'est f&it homme. En France, il combattait nos communs ennemis ; hors de France, les sciences occupaient son loisir. De lui n'a pu se dire le mot : Rien oublié, ni rien appris. Les étrangers l'ont vu s'instruire, et non mendier. Il n'a point prié Pitt, ni suppliée Cobourg de ravager nos champs, de brûler nos villages, pour venger les châteaux; de retour, n'a point fondé i des messes, des séminaiies, ni doté des couvents à nos t dépens ; mais sage dans sa vie, dans ses mœurs, donne un exemple qui prêche mi'^ux que les missionnaires. Bref, c'est
KÉFONSE AUX ANONYMES 75
un homme de bien. Je voudrais, quant à moi, que tous les princes lui ressemblassent; aucun d'eux n'y perdrait, et nous y gagnerions: ou je voudrais qu'il fiit maire de la commune; j'entends, s'il se pouvait (hypothèse toute pure), sans déplacer personne ; je hais les destitutions. Il ajusterait biejî des choses, non seulement par cette sagesse que Dieu a mise en lui, mais par une vertu non moins considérable et trop pea célébrée : c'est son économie, qualité si l'on veut bourgeoise, que la cour abhorre dans un prince, et qui n'est pas matière d'éloge académique, ni d'oraison funèbre ; mais pour nous si précieuse, pour nous administrés, si belle dans un maire, si... comment dirai-je? divine, qu'avec celle-là, je le tiendrais quitte quasi de toutes les autres.
Lorsque j'en parle ainsi, ce n'est pas que je le connaisse plus que vous, ni peut-être autant, ne l'ayant même jamais vu. Je ne sais que ce qui se dit ; mais le public n'est point sot, et peut juger les princ<?s, car ils vivent en public. Ce n'est pas non plus que je veuille être son garde-champêtre, au cas qu'il de\ienne maire. Je ne vaux rien pour cet emploi, ni pour quelque autre que ce soit : capable tout au plus de cultiver ma vigne, quand je ne suis pas en prison. J'y serais, je crois, moins souvent ; mais, cela même n'étant pas sûr, je puis dire que tout changement dans la mairie et les adjoints, pour mon compte, m'est indifférent. Avi reste, ce qu'on pense de lui généralement, vous l'avez pu voir ou savoir ces jours-ci, lorsqu'il parut au théâtre avec sa famille. On ne l'attendait pas; l'assemblée n'était point composée, préparée comme il se pratique pour les grands. C'était biem là le public, et il n'y avait rien que l'on pût soupçonner d'être arrangé d'avance. La police n'eut point de part aux marques d affection qui lui furent données en cette occasion; ou si de fait elle était là, comme on le peut croire aisément, partout invisible et présente, ce n'était pas pour accueillir le duc d'Orléans. Il entra, on le vit; et les mains et les voix applaudirent de toutes parts. On n'a point mis. que je sache, le parterre en jugement, ni traduit l'assemblée à la salle Martin. Aussi ne crois-je pas, moi qui l'ai loué moins Haut de ce qu'il a fait de louable, que ce soit pour cela qu'on
me réemprisonne. Mais vous pou-zez être là-dessus beaucoup mieux instruit.
Ainsi, contre votre opinion, Monsieur, j'aime le duc d'Orléans; mais son ami, je ne le suis pas, comme ces gens le croient, dites-vous. A moi tant d'honneur n'appartient ; et sans vouloir examiner, ce dont on a douté quelquefois, si les princes ont des amis, ou si lui, moins prince qu'un autre, ne pourrait pas faire exception, je vous dirai que j'ai toujours ri de Jean-Jacques Rousseau, philosophe, qui ne put souffrir ses égaux, ni s'en faire supporter, et en toute sa vie crut n'avoir eu d'ami que le prince de Conti.
Bien moins suis-je son partisan. Car il n'a point de parti, premièrement. Le temps n'est plus où chaque prince avait le sien; et jamais je ne serai du parti de personne. Je ne suivrai pas un homme, ne cherchant pas fortune dans les révolutions, coatre-révolations, qui se font au profit de quelques-uns. Né d'abord dans le peuple, j'y suis resté par choix. Il n'a tenu qu'à moi d'en sortir comme tant d'autres qui, pensant s'ennoblir, de fait ont dérogé. Quand il faudra opter suivant la loi de Solon, je serai du parti du peuple, des paysans comme moi.
Accusez réception, s'il vous plaît, de la présente.
Véretz, h 6 février 1823.
Vous êtes deux qui m'engagez à faire encore des pétitions. A votre aise vous en parlez, et vous n'irez pas en prison pour les avoir lues. Mais moi, voyez ce qu'a pensé me coûter la dernière. Quinze mois de cachot et mille écus d'amende, sont-ce des bagatelles? De combien s'en est-il fallu que je ne fusse condamné? Les juges ont trouvé mon fait répréhensible, et plus répréhensible encore mon intention. La police, dans sa plainte, me dénonce comme un homme profondément pervers : messieurs de la police m'ont déclaré pervers, et ont signé Delavau, Vidocq, etc. Je prenais patience. Mais ce procureur du roi, m'accuser de cvnisme ! Sait-il bien ce que c'est, et entend-il le grec T
Cy7ws signifie chien ; cynisme, acte de chien. M'insuiter en gr:Cc, moi helléniste juré! j'en veux avoir raison. Lui rendant grec pour grec, si je l'accusais d'Ani'<nie, que répondrait-il? mot. 11 serait étonné. Quand il me donne du chien, si je lui donne de l'âne, pourvu toutefois que ce ne soit pas dans l'exercice de ses fonctions, serons-nous quittes ? je le crois.
Voilà pourtant, mes chers anonymes, comme on traite votre correspondant pour avoir demandé à danser le dimanche; et notez bien, peut-être n'aurais-je pas dansé, s'il m'eût été permis : on n'use pas de toute permission qu'on obtient. Peut-être ensuite m'eût-on fait danser malgré moi ; car ces choses arrivent : tel, dont je tais le nom, sollicita la guerre, et contraint de la faire, enrage. Mais que serait-ce, si j'allais demander, comme vous le voulez, la punition du prêtre qui a tué sa maîtresse, ou le mariage de celui qui a rendu la sienne grosse? Alors triompherait le procureur du roi ; la morale religieuse me poursuivrait, aidée de la morale publique et de toutes les morales, hors celle que nous connaissons, que longtemps nous avons crue la seule.
D'ailleurs je ne suis pas si animé que vous contre ce curé de Saint-Quentin. Je trouve dans son état de prêtre de quoi, non l'exicuser, mais le plaindre. Il n'eût pas tué assurément sa seconde maîtresse, s'il eût pu épouser la première devenue grosse, et qu'il a tuée aussi, selon toute apparence. Voici comme on conte cela, dont vous semblez mal informés.
Il s'appelle Mingrat ; n'avait guère plus de vingt ans quand, au sortir du séminaire, on le fit curé de Saint- Opre, village à six lieues de Grenoble. Là, son zèle éclata d'abord contre la danse et toute espèce de divertissement. Il défendit ou fit défendre par le maire et le sous-préfet, qui n'osèrent s'y refuser, les assemblées, bals, jeux champêtres, et fit fermer les cabarets, non seulement aux heures d'office, mais, à ce qu'on dit, tout le jour les dimanches et fêtes. Je n'ai pas de peine à le croire; nous voyons le curé de Luynes défendre aux vignerons de boire le jour de Saint- Vincent, leur patron. L'autre entreprit de réformer l'habillement des femmes. Les paysannes en man-
ches de chemise, ayant le bras tout découvert, mi parurent un scandale affreux.
Remarquez que sur ce point les prêtres ont varié. Menot, du temps de Henri II, prêcha contre les nudités en termes moins décents peut-être que la chose qu'il reprenait. Aussi firent Maillard, Barlette, Feu-4rdent et le petit Feuillant. C'est même le texte ordinaire de leurs sermons, qu'on a encore. Mais depuis, sous Louis XIV vieux, un curé trouva fort mauvais que la duchesse de Bourgogne vînt à l'église en habit de chasse qui boutonnait jusqu'au menton et avait des manches. Il la renvoya s'habiller, hautement loué du roi et de la cour. La duchesse alla shabîller, et revint bientôt à peu près nue, les épaules, les bras, le dos, le sein découverts, la chute des reins bien marquée. C'était l'habit décent, et elle fut admise à faire ses dévotions.
Mais l'abbé Mingrat ne souffrait point qu'un bras nu se montrât à l'église, et même ne pouvait, sans horreur, dans les vêtements d'une femme, soupçonner la forme du corps. Ami du temps passé d'ailleurs, il prêchait les vieilles mœurs à l'âge de vingt ans, la restauration, la restitution, tornant contre la danse et les manches de chemise. Les autorités le soutenaient, les hautes classes l'encourageaient, le peuple l'écoutait, les gendarmes aussi et le garde-champêtre, qui jamais ne manquaient au sermon. Enfin, il voulait rétablir, d'accord avec ses supérieurs, la pureté de l'ancien régime. Pour y mieux réussir, il forma chez sa tante, venue avec lui à Saint-Opre, une école de petites filles, auxquelles elle montrait à lire, les instruisant et préparant pour la communion. Il assistait aux leçons, dirigeait l'enseignement. Deux déjà parmi elles approchaient de quinze ans, et lui parurent mériter une attention particulière. Il les fit venir chez lui ; distinction enviée de toutes leurs compagnes, flatteuse pour leurs parents. Ces jeunes fi.Ues donc vont chez le jeune curé. Partout cela se fait depuis quelques années, aux champs comme à la ville ; les magistrats l'approuvent, et les honnêtes gens en augurent le prompt rétablissement des mœurs. Elles y allaient souvent, ensemble ou séparées ; c'était pour écouter des lectures chrétiennes, répéter le cathéchisme, apprendre des versets, des psaumes, des oraisons; et tant y allèrent, qu'à
RÉrONSE AUX ANONYMES 79
la fin une d'elle se sent mal à l'aise, souffrante; elle avait des maux de cœur
Lisez l'histoire, et comparez, monsieur Tanonyme, le passé avec le présent. Pour moi, je ne fais autre chose ; c'est la meilleure étude «qu'il y ait. J'y trouve que, du temps de nos pères, Guillaume Rose, étant curé d'une paroisse de Paris, catéchisait des jeunes filles, qui s'assemblaient pour recevoir les pieuses leçons chez une dame. Là venait entre autres assidûment la fille unique, âgée de treize à quatorze ans, du président de Neuilly, qui bientôt fut grosse des œuvres de l'abbé Guillaume. Au temps des bonnes mœurs, pareille chose arrivait sans qu'on y prît trop garde, quand les filles n'avaient point de père président. Celui-ci porta plainte ; on décréta Guillaume ; le clergé intervint. La justice n'a jamais beau jeu contre le clergé, qui d'abord ne veut pas qu'on le juge, et en ce temps-là menait le peuple. Messire Guillaume se moqua du parlement, du président, et de la fille, et de l'enfant, puis fut évêque de Senlis, dévoué au pape son créateur, comme on dit à Rome.
De ce genre est un autre fait moins ancien, mais horrible, et par là plus semblable à celui de Mingrat. Il n'y a pas quarante ans que, dans un couvent près de Nogentle-Rotrou, on élevait de jeunes demoiselles sous la direction d'un saint homme prêtre, abbé qui les confessait, les instruisait, catéchisait, et continua longues années, sans qu'on eût de lui nul soupçon. Mais à la fin on découvrit qu'il en avait séduit plusieurs, et que quand une devenait grosse, il l'empoisonnait, la gardait, écartant d'elle tout le monde, sous prétexte de confession ou d'exhortation à la mort, ne la quittait point qu'elle ne fût morte, ensevelie, enterrée. De tels faits rarement parviennent à la connaissance du public. Le saint personnage fut enlevé secrètement et enfermé, suivant la coutume d'alors. Retournons à l'abbé Mingrat.
Cette enfant se trouve grosse, ne sachant comment faire, ayant peur de sa mère, va se confesser au curé d'un village non loin de celui-là, à un homme tout différent de Mingrat. Il laissait danser., ne songeait point aux manches de chemise. La pauvrette lui dit son malheur, et refu-
sant. de déclarer qui en était cause, ne voulait accuser qu'elle seule. Mais, lui dit le curé, ma fille, est-il maiic cet homme? — Non. — Il faut l'épouser. — Impossible! Elle se trompait; car qui peut empêcher un homme de se marier, s'il ne l'est; de faire une épouse de celle qu'il a rendue mère ? quelle loi le défend ? quelle morale ? elle devait dire, pauvie enfant! Dieu, les hommes, le bon sens, la nature, l'Evangile et la religion le veulent; mais le pape ne veut pas; et pour cela je meurs, pour cela je suis perdue. Ainsi à peine répondait-elle, avec plus de sanglots que de mots, aux questions de ce bon curé qui, enfin pourtant, parvenu à lui faire nommer l'abbé Mingrat, dès le soir même alla chez lui et lui parla. L'autre se fâcha au premier mot, s'emporte et crie contre le siècle, accusant Voltaire et Rousseau, et la philosophie, et la corruption de la révolution. Le bon homme eut beau dire et faire, il n'en put tirer autre chose. Au bout de quelques jours, la fille disparut, sans que jamais parents ni amis en pussent avoir de nouvelles. On en demanda de tous côtés et longtemps, inutilement; on finit par n'y plus penser. Voilà la, première partie de l'histoire du curé Mingrat.
La seconde est connue par les papiers publics, où vous avez pu voir comment, à cause des bruits qui couraient, on le transféra de fSaint-Opre à la cure de Saint-Quentin. C'est la discipline. Quand un prêtre a donné quelque part du scandale, on l'envoie ailleurs. Dans les cas graves seulement, il est suspendu a sacris, privé pour un temps de dire messe, et si la justice s'en mêle, le clergé proteste aussitôt ; car on ne peut juger les oints. Le curé de Pezai en Poitou l'abbé Gelée, ex-capucin, ayant commis là une grosse et visible faute contre son vœu de chasteté, la justice se tut, malgré toutes les plaintes ; on le transféra où il est, et ne semble pas corrigé, comme ne le fut point l'abbé Mingrat qui, dans sa nouvelle paroisse, redoublant de sévérité, fit la guerre plus que jamais à la danse et aux manches de chemise. Certaine dévote, bientôt femme d'un tourneur, jeune et belle, le prit pour confesseur, et le voyait chez elle souvent, sans qu'on en causât néanmoins; car elle passait pour très sage. Un soir qu'elle était venue sur le tard à confesse, il la retint longtemps.
])uis l'envoie voir sa tante, qui demeurait chez lui, mais qu'il sa^'ait, absente, ne devoir point revenir ce jour-là; et partant par un autre chemin, arrive avant cette femme, entre, quand elle vint, la fit entrer. Ce qui se passa làdedans, on l'ignore. Il l'emporta morte dans une grotte près du village, où, avec un couteau de poche, l'ayant dépecée par morceaux, un à un, il alla les jeter dans la rivière; c'est l'Isère. Ces lambeaux, quelque temps après furent trouvés flottants sur l'eau, et réunis et reconnus, comme le couteau plein de sang oublié par lui dans la grotte. Alors on se souvint de la fille de Saint-Opre
Vous savez aussi comme il s'est soustrait aux poursuites, qui n'eussent pas eu lieu sans le maire. Par le maire seul tous les faits furent constatés, publiés malgré les dévots et le clergé, qui ne voulaient pas qu'on en parlât. Telle est leur maxime de tout temps. S'il arrive, dit Fénelon, que le prêtre fasse une faute, on doit modestement baisser les yeux et se taire. Mais le bruit d'un acte si atroce s'étant promptement répandu, on essaya d'en jeter le soupçon sur quelque autre. Même un grand vicEvire à Grenoble, l'abbé Bochard, prêcha un sermon tout exprès sur les jugements téméraires, disant : « Mes frères, prenez garde ; tel peut vous paraître coupable, qui, par son devoir, est tenu, lui en dût-il coûter et l'honneur et la vie, de celer le crime d'autrui; et la malice d'autre part est si grande en ce siècle-ci, que, pour se laver, on ne feint point de calomnier et de noircir les plus gens de bien. » C'était le mari de cette femme qu'on indiquait par là comme son vrai meurtrier, et le curé comme un martyr du secret de la confession. Cette pieuse invention, soutenue de tovite la cabale dévote, aurait peut-être réussi et donné le change au public, sans le maire de Saint-Quentin, qui n'étant dévot ni dévoué, mais honnête homme seulement, par une information qu'il fit. força la justice d'agir. Le curé ne fut pas arrêté, parce que le Seigneur a dit : Gardez de toucher à mes oints. Condamné comme contumace, il s'est rttiré en Savoie, où maintenant il passe pour un saint et fait des miracles. On vient à lui de la vallée, de la montagne, en pèlerinage; on accourt, les femmes surtout, le voir, lui demander sa bénédiction. Cette main les bénit;
il leur tend cette main qu'elles baisent, femmes et filles, sans penser, sans frémir, sachant ce qu'il a fait; car d'un lieu si voisin, personne ne l'ignore. Mais on lui pardonne beaucoup, parce qu'il a beaucoup aimé ; ou peut-être il se repeni, et dès lors il vaut mieux que quatre-vingt-dix-neuf justes. Qu'il en confesse encore quelqu'une jeune, jolie, et qu'elle lui résiste, il en fera comme des autres, sans perdre pour cela le paradis. Saint Bon avait tué père et mère. Saint Mingrat ne tue que ses maîtresses, et ensuite fait pénitence.
Vous l'appelez hypocrfte ; moi je le crois dévot sincère et de bonne foi. La dévotion s'allie à tout. Lorsqu'on fait en Italie assassiner son ennemi, cela coûte vingt ou dix ducats, selon qu'on veut le damner ou qu'on ne le veut pas. Pour ne le point damner, on lui dit avant de le tuer : Recommande ton àme à Dieu ; pardonne-moi, et fais un acte de contrition. Il dit son in manus, pardonne, et on l'égorgé ; il va en paradis. Mais voulant le damner, on s'y prend autrement. Il faut tâcher de le trouver en péché mortel ; et pour l,e plus sûr, on lui dit, le poignard levé : Renie Dieu, ou je te tue. Il renie, on le tue, et il va en enfer. Ces choses se font tous les jours, là où personne ne voudrait, pour rien au monde, avoir goûté d'un potage gras le vendredi. Voilà la dévotion vraie, naïve, non feinte, non suspecte d'hypocrisie. La morale, dit-on, est fondée là-dessus.
Ces gens sont dévots sans nul doute, et Mingrat l'est aussi, amoureux de plus, c'est-à-dire, sujet à l'amour, qui, chez les hommes de sa robe, se tourne souvent en fureur. Un grand médecin l'a remarqué : cette maladie, sorte de rage qu'il appelle érotomanie, semble particulière aux prêtres. Les exemples qu'on en a vus, assez nombreux, sont tous de prêtres catholiques, tels que celui qui massacra, comme raconte Henri Etienne, tous les habitants d'une maison, hors la personne qu'il aimait ; et l'autre dont parle Buffon. Celui-là, parce qu'on sut à temps le lier et le traiter, guérit ; sans quoi il eût commis de semblables violences. Il a lui-même écrit au long, dans une lettre, qui depuis est devenue publique, l'histoire de sa frénésie, dont il explique les causes aisées à concevoir. Dévot et amoureux, jeune, confessant les filles, il vouhit être chaste.
Quelle vie, en effet, quelle condition que celle de nos
RÉrON3E AUX ANONYMES 83
prêtres! on leur défend l'anionr. et le mariage surtout; on leur livre les femmes. Ils n'en peuvent avoir une, et vivent avec toutes familièrement ; c'est peu ; mais dans la confidence, l'intimité, le secret de leurs actions cachées, de toutes leurs pensées. L'innocente fillette, sous l'aile de sa mère, entend le prêtre d'abord, qui bientôt l'appelant, l'entretient seul à seule, qui; le premier, avant qu'elle puisse faillir, lui nomme le péché. Instruite, il la marie ; mariée, la confesse encore et la gouverne. Dans ses affections, il précède l'époux, et s'y maintient toujours. Ce qu'elle n'oserait confier à sa mère, avouer à son mari, lui prêtre le doit savoir, le demande, le sait, et ne sera point son amant. En effet, le moyen? n'est-il pas tonsuré? il s'entend déclarer à l'oreille, tout bas, par nne jeune femme, ses fautes, ses passions, ses désirs, ses faiblesses, recueille ses soupirs sans se sentir ému, et il a vingt-cinq ans.
Confesser une femme ! imaginez ce que c'est. Tout au fond de l'église, une espèce d'armoire, de guérite, est dressée contre le mur exprès, où ce prêtre, non Mingrat, mais quelque homme de bien, je le veux, sage, pieux, comme j'en ai connu, homme pourtant et jeune, ils le sont presque tous, attend le soir après vêpres sa jeune pénitente qu'il aime; elle le sait: l'amour ne se cache point à la personne aimée. Vous m'arrêterez là : son caractère de prêtre, son éducation, son vœu... Je vous réponds qu'il n'y a vœu qui tienne ; que tout curé de village, sortant du séminaire, sain, robuste et dispos, aime sans aucun doute une de ses paroissiennes. Cela ne peut être autrement ; et si vous contestez, je vous dirai bien plus, c'est qu'il les aime toutes, celles du moins de son âge ; mais il en préfère une, qui lui semble, sinon plus belle que les autres, plus modeste et plus sage, et qu'il épouserait ; il en ferait une femme vertueuse, pieuse, n'était le pape. Il la voit chaque jour, la rencontre à l'église ou ailleurs, et devant elle assis aux veillées de l'hiver, il s'abreuve, imprudent ! du poison de ses yeux.
Or, je vous prie, celle-là, lorsqu'il l'entend venir le lendemain, approcher de ce confessionnal, qu'il reconnaît ses pas et qu'il peut dire: C'est elle, que se passe-t-il dans l'âme du pauvre confesseur? honnêteté, devoir, sages résolutions, ici servent de peu, sans une gi-âce du ciel toute
particulière. Je le suppose un saint ; ne pouvant luir, il gémit apparemment, soupire, se recommande à Dieu; mais si ce n'est qu'un homme, il frémit, il désire, et déjà malgré lui, sans le savoir peut-être, il espère. Elle arrive, se met à ses genoux, à genoux devant lui dont le cœur saute et palpite. Vous êtes jeune, Monsieur, ou \ous l'avez été; que vous semble entre nous d'une telle situation? Seuls, la plupart du temps, et n'ayant pour témoins que ces murs, que ces voûtes, ils causent ; de quoi ' hélas ! de tout ce qui n'est pas innocent. Ils parlent, ou plutôt murmurent à voix basse, et leurs bouches s'approchent, leur souffle se confond. Cela dure une heure ou plus, et se renouvelle souvent.
Ne pensez pas que j'invente. Cette scène a lieu telle que je vous la dépeins, et dans toute la France, chaque jour se renouvelle par quarante mille jeunes prêtres, avec autant de jeunes filles qu'ils aiment, parce qu'ils sont hommes, confessent de la sorte, entretiennent tête à tête, visitent, parce qu'ils sont prêtres, et n'épousent point, parce que le fape s'y oppose. Le pape leur pardonne tout, e?vcepté le mariage, voulant plutôt un prêtre adultère, impudique, débauché, assassin, comme Mingrat. que marié. Mingrat tue ses maîtresses ; on le défend en chaire : ici on prêche pour lui ; là. on le canonise. S'il en épousait une, quel monstre ! il ne trouverait d'asile nulle part. Justice en serait faite bonne et prompte, comme du maire qui les aurait mariés. Mais quel maire oserait ?
Réfléchissez maintenant, Monsieur, et voyez s'il était possible de réunir jamais en une même personne deux choses plus contraires que l'emploi de confesseur et le vœu de chasteté ; quel doit être le sort de ces pauvres jeunes gens, entre la défense de posséder ce que nature les force d'aimer, et l'obligation de converser intimement, confidemment avec ces objets de leur amour ; si enfin ce n'est pas assez de cette monstrueuse combinaison pour rendre les uns forcenés, les autres, je ne dis pas coupables, car les vrais coupables sont ceux qui, étant magistrats, souffrent que de jeunes hommes confessent de jeunes filles, mais criminels, et tous extrêmement malheureux. Je sais là-dessus leur secret.
J'ai connu à Livourne le chanoine Fortini, qui peutêtre vit encore, un des savants hommes l'Italie, et des plus honnêtes du monde. Lié avec lui d'abord par nos études communes, puis par une mutuelle affection, je le voyais souvent, et ne sais comme un jour je vins à lui demander s'il avait observé son vœu de chasteté. Il me l'assura, et je pense qu'il disait vrai en cela comme en toute autre chose. Mais, ajouta-t-il, pour passer par les mêmes épreuves, je ne voudrais pas revenir à l'âge de vingt ans. Il en avait soixante et dix. J'ai souffert. Dieu le sait, et m'en tiendra compte, j'espère; mais je ne recommencerais pas. Voilà ce qu'il me dit, et je notai ce discours si bien dans ma mémoire, que je me rappelle ses propres mots.
A Rocca di Papa, je logeais chez le vicaire, où je tombai malade. Il eut grand sein de moi, et prit cette occasion pour me parler de Dieu, auquel je pensais plus que lui et plun souvent, mais autrement. Il voulait me convertir, me sauver, disait-il. Je l'écoutais volontiers, car il parlait toscan, et s'exprimait des mieux dans ce divin langage. A la fin, je guéris; nous devînmes amis; et comme il me prêchait toujours, je lui dis : Cher abbé, demain je me confesse, si tu veux te marier et vivre heureux. Tu ne peux l'être qu'avec une femme, et je sais celle qu'il te faut. Tu la vois chaque jour, tu l'aimes, tu péris. Il me mit la main sur la bouche, et je vis que ses yeux se remplissaient de pleurs. J'ai ouï conter de lui, depuis, des choses fort étranges, et qui me rappelèrent ce qu'on lit d'Origène.
Voilà où les réduit le malheur de leur état. Mais pourquoi, me direz-vous, quand on est susceptible de telles impressions, se faire prêtre ? Hé ! Monsieur, se font-ils ce qu'ils sont? Dès l'enfance, élevés par la milice papale, séduits, on les enrôle ; ils prononcent ce vœu abominable, impie, de n'avoir jamais femme, famille, ni maison; à peine sachant ce que c'est, novices, adolescents, excusables par là ; car un vœu de la sorte, celui qui le ferait avec une pleine connaissance, il le faudrait saisir, séquestrer en prison, ou reléguer au loin dans quelque île déserte. Ce vœu fait, ils sont oints, et ne s'en peuvent dédire ; que si l'engagement était à terme, certes peu le
renouvelleraient. Aussitôt on leur donne filles, femmes à gouverner. On approche du feu le soufre et le bitume; car ce feu a promis, dit-on, de ne point brûler. Quarante mille jeunes gens ont le don de continence pris avec la soutane, et sont dès lors comme n'ayant plus ni sexe ni corps. Le croyez- vous ? De sages, il en est, si sage se peut dire qui combat la nature. Quelques-uns en triomphent; mais combien, au prix de ceux que la grâce abandonne dans ces tentations ? la grâce est pour peu d'hommes, et manque même au plus juste. Comment auraient-ils, eux, ce don de continence, jeunes, dans l'ardeur de l'âge, .quand les vieux ne l'ont pas?
Ce curé de Paris, que Vautrin, tapissier, le trouvant avec sa femme, tua et jeta par la fenêtre, il y a peu d'années (l'aventure est connue dans le quartier du Temple: on n'en fit point de bruit, à cause du clergé) ; ce curé avait soixante ans, et celui de Pezai en a soixante-huit, qui ne l'ont pas empêché, dernièrement encore, de prendre dans les boues une fille mendiante et tombant du haut mal. Il en fit sa maîtresse : autre affaire étouffée par le crédit des oints, car le père se plaignit, voyant sa fille grosse ; mais l'Eglise intervint. Celui qui ne peut à cet âge s'abstenir d'un objet horrible et dégoûtant, que pensez-vous qu'il ait fait à vingt ou vingt-cinq ans, gouverneur d'innocentes et belles créatures ? Si vous avez une fille, envoyez-la, Monsieur, au soldat, au hussard, qui pourra l'épouser, plutôt qu'à l'homme qui a fait vœu de chasteté, plutôt qu'à ces séminaristes. Combien d'affaires à étouffer, si tout ce qui so passe en secret avait des suites évidentes, ou s'il y avait beaucoup de maires comme celui de Saint-Quentin ! Que d'horreurs laissent entrevoir ces faits, qui transpirent malgré la connivence des magistrats, les mesures prises pour arrêter toute publicité, le silence imposé sur de telles matières ! Et sans même parler des crimes, quelles sources d'impuretés, de désordres, de corruption, que ces deux inventions du pape, le célibat des prêtres et la confession nommée auriculaire ! que de mal elles font ! que de biea elles empêchent ! Il le faut voir et admirer là où la famille du prêtre est le modèle de toutes les autres, où le pasteur n'enseigne rien qu'il ne puisse montrer en lui, et,
parlant aux pères, aux époux, donne l'exemple avec le précepte. Là, les hommes n'ont point l'impudence de dire à un homme leurs péchés ; le clergé n'est point hors du temple, hors de l'Etat, hors de la loi; tous abus établis chez nous dans les temps de la plus stupide barbarie, de la plus crédule ignorance, difficiles à maintenir, aujourd'hui que le monde raisonne, que chacun sait compter ses doigts.
Ce journal n'est ni littéraire, ni scientifique, mais rustique. A ce titre, il doit intéresser tous ceux que la terre fait vivre, ceux qui mangent du pain, soit avec un peu d'ail, soit avec d'autres mets moins simples. Les rédacteurs sont gens connus, demeurant la plupart entre le pont Clouet et le Chêne Fendu, laboureurs, vignerons, bûcherons, scieurs de long et botteleurs de foin, dont les opinions, les principes, n'ont jamais varié, incapables de feindre ou d'avoir d'autres vues que leur propre intérêt, qui, comme chacun sait, est celui de l'Etat; tranquilles sur le reste, et croyant qu'eux repus, tout le monde a dîné. Paul- Louis, quelque peu clerc, écoute leurs récits, recueille leurs propos, sentences, dits notables, qu'il couche par écrit et en fait ces articles, sans y rien sous-entendre. Il ne faut point chercher ici tant de finesse. Nous nommons par leur nom les choses et les gens. Quand nous disons un chou, des citrouilles, un concombre, ce n'est point de la cour ni des grands que nous parlons. Si gros Pierre bat sa femme, nous n'irons pas écrire : Le briiit courait hier que M. de G... P...; ou dans certains salons, on se dit à r oreille... Nous contons tout bonnement, comme on conte chez nous, et plaignons l'embarras de nos pauvres confrères, ayant à satisfaire à la fois les lecteurs qui demandent du vrai, le gouvernement qui prétend que nulle vérité n'est bonne à dire.
— Monsieur le maire a entendu la messe dans sa tri-
bune. Après le service divin, monsieur le maare a travaillé dans son cabinet avec monsieur le brigadier de la gendarmerie ; en suite de quoi, ces messieurs ont expédié leur messager, dit le Bossu, avec un paquet pour monsieur le préfet en main propre. Nous savons cela de bonne part, et le porteur doit revenir avec la réponse ou le reçu : même on l'a vu passer près de la Ville aux Dames, où il a bu un coup. Quant au contenu de la dépêche, rien n'a transpiré. On soupçonne qu'il s'agit de quelques mauvais sujets qui veulent danser le dimanche et travailler le jour de Saint- Gilles.
— Madame, femme de monsieur le maire, est accouchée d'un gentilhomme, au son des cloches de la paroisse.
— Les rossignols chantent, et l'hirondelle arrive ; voilà la nouvelle des champs. Après un rude hiver ei trois mois de fâcheux temps, pendant lesquels on n'a pu faire charrois ni labours, l'année s'ouvre enfin, les travaux reprennent leur cours.
— Charles Aven et est en prison pour avoir parlé aux soldats. Revenant hier de Sainte-Maure, il rencontra quelques soldats et les mena au cabaret. Ils fuirent bientôt bons amis ; Avenet a servi longtemps ; il est membre, non chevalier de la Légion d'honneur. En buvant bouteille : Camarades, leur dit-il, qu'il ne vous déplaise, où allez-vous le sac au dos? A l'armée, dirent ces jeunes gens. Fort bien. Et demandant une seconde bouteille: Qu'allez- vous faire? Hé ! mais, la guerre apparemment. Fort bien, répond Avenet. A la troisième bouteille : Çà, dites-moi, pour qui allezvous faire la guerre ? Ils se mirent à rire. On parla des affaires. Deux gendarmes étaient là, qui, connaissant Avenet, l'appellent et lui disent: Va-t'en, Avenet; va-t'en. Il les crut, s'en alla, les gendarmes aussi. Mais il revint bientôt, rejoignit ses convives, et reprit son propos. Alors on l'arrêta. C'étaient d'autres gendarmes. On l'a mis au cachot. Le cas est grave : il a dit ce qui se dit entre soldats après trois bouteilles bues.
— On voit dans nos campagnes des gens qui, ne gagnant rien, dépensent gros, étrangers, inconnus. L'un, marchand d'allumettes, l'autre, venu pour vendre un cheval qui vaut vingt francs, s'établissent à l'auberge^ et mangent dix
francs par jour. Ils font des connaissances, jouent «t payent à boire les dimanches, les. jours de fête ou d' assemblée. Ils parlent des Bourbons, de la guerre d'Espagne causent et font causer. C'est leur état. Pour cela, ils von\ par les villages, non pour aucun négoce. On appelle ces gens, à la ville, des mouchards ; à l'armée, des espions ; à la cour, des agents secrets ; aux champs, ils n'ont point de nom encore, n'étant connus que depuis peu. Ils s'étendent, se répandent à mesure que la morale publique s'organise.
— M. le maire est le télégraphe de notre commune; en le voyant, on sait tous les événements. Lorsqu'il nous salue, c'est que l'armée de la Foi (1) a reçu quelque échec; bonjour de lui veut dire une défaite là-bas. Passe-t-il droit et fier ? la bataille est gagnée ; il marche sur Madrid, enfonce son chapeau pour entrer dans la ville capitale des Espagnes. Que demain on l'en chasse, il nous embrassera, touchera dans la main, amis comme devant. D'un jour à l'autre, il change, et du soir au matin est affable ou brutal. Cela ne peut durer; on attend des nouvelles, et, selon la tournure que prendront les affaires, on élargira la prison ou les prisonniers.
— Pierre Moreau et sa femme sont morts âgés de vingtcinq ans. Trop de travail les a tués, ainsi que beaucoup d'autres. On dit travailler comme un nègre, comme un forçat ; il faudrait : Travailler comme un homme libre.
— Milon fut quatre ans en prison pour son opinion, au temps de 1815 ; sa femme, cependant, et sa fille moururent ; il en sortit ruiné, corrigé, non ; son opinion est la même qu'auparavant, ou pire. Ce qu'il n'aimait pas, il l'abhorre à présent. Ils sont dans la commune dix mal pensants, que le maire fit arrêter un jour, et qui souffrirent longtemps ; en mémoire de quoi, tous les ans, le 2 mai, ils font ensemble un repas. On n'y boit point à la santé du maire ni du gouvernement. Le 2 mai, cette année, ils étaient chez Bourdon, à l'auberge du Cygne, et leur banquet fini, déjà se levaient de table, quand le maire pas-
(1) Il s'agit de l'expédition d'Espagne entreprise en 1823, pour rétablir Ferdinand dans l'absolutisme et qui se termina par la prise du Trocadéro.
saut, Milon, qui l'aperçut, le montre aux autres, chacun s« mord le bout du doigt. Quelques moments après, soit hasard ou dessein, survint le garde-champêtre, Milon, sans dire gare, tombe sur lui, le chasse à coups de pied, de poing, et le poursuit dehors, l'appelant espion, mouchard. Celui-là s'en allait mal mené du combat; arrive Métayer ©u monsieur Métayer, car il a terre et vigne, Milon va droit à lui; Etes-vous royaliste? Oui, répond Métayer. L'autre, d'un revers de main, le jette contre la porte, et voulait redoubler ; mais l'hôte le retint. Voilà une grosse affaire. Milon se cache et fait bien. Les battus cependant n'ont point porté de plainte; l'un garde son soufflet, l'autre ses horions. Le maire ne dit mot. Qu'en sera-t-il? on ne sait. Il faut voir ce que fera notre armée en Espagne pour les révérends pères jésuites,
— Le curé d'Azai, jeune homme qui empêche de danser et de travailler le dimanche, est bien avec l'autorit*. mais mal avec ses paroissiens. Il perd deux cents francs de la commune, que le conseil assemblé lui retire cett-e année; résolution hardie presque séditieuse. C'eux qui l'ont proposée, soutenue et votée, pourront ne s'en pas bien trouver, A Véretz, au contraire, on donne un supplément au curé, qui laisse danser, brouillé avec l'autorité. Les deux hommes pensent de même. Rien ne fait tant de tort aux prêtres que l'appui du gouvernement: rien ne les recommande comme la haine du gouvernement.
— A Amboise, on plantait la croix dimanche passé, en grande pompe. Monseigneur y était, non pas notre archevêque, mais le coadjuteur, tous les curés des environs et un concours de spectateurs. La fête fut b-?lle. Dans cette foule, trois carabiniers se trouvaient en sale veste d'écurie, bonnet de police sur la tête. Un missionnaire les voit, leur crie : Bas le bonnet. Eux font la sourde oreille. Même cri, même contenance. Carabiniers ne s'émeuvent non plus que si on eût parlé à d'autres. Le prélat en colère arrête 5a procession; le clergé, les dévots cessent leurs litanies Le peuple regardait. Les gendarmes enfin, car toute scène en France finit par les gendarmes, empoignent mes mu tins, les mènent en prison. Ils gardèrent leur bonnet. Le soldat est du peuple et n'a point de dévotion.
GAZETTK DU VlUACK 91
— i'aul-Louis. sur les liants dv Véretz, fait des choses admirables. C'est le premier hoinnie du monde pour terrasser un arpent de vigne. Il amène, d'un bois non fort voisin de là, cinq cents charges de gazon ou terre de bruyère. Il la laisse mûrir à l'aise, de temps en temps la vire, la remue avec cent à cent cinquante charges de fumier qu"il entremêle parmi. Puis, ouvrant une fosse entre deux rangs de ceps, il y place ce terreau ; sa vigne, au bout de deux ans, jeune d'ailleurs, et n'ayant besoin que d'aliments, se trouve en pleine valeur. Ainsi amendé, un arpent, pourvu qu'on l'entretienne avec soin, diligence, patience, peine et travail, produit au vigneron cent cinquante francs par an, et de plus treize cents francs aux fainéants de la cour. Le compte en est aisé.
Cet arpent donne quelquefois vingt-quatre pièces ou poinçons de vin aux bonnes années, quelquefois rien : produit moyen, douze poinçons, qui se vendent chacun soixante francs ; soi^me, sauf erreur, sept cent vingt. Déduisez les façons, l'impôt, le coulage, l'entretien, la garde, le coût de ce terreau, qu'il faut renouveler tous les cinq ans, vous trouverez net cent cinquante francs pour le bonhomme.
Mais pour la cour, c'est autre chose. Ces douze poinçons vont à Paris, où l'on en fait du vin de Bourgogne. Ils payent à l'entrée soixante et quinze francs chacun ; plus six francs de remuage, taxe de l'usurpateur devenue légitime ; autant pour droit de patente, et quatre fois autant 'd'avanies, qu'on appelle réunies, sans les autres faites par la police au marchand détaillant ; plus trente francs d'impôt sur le fonds, dont la valeur en outre, par droit de mutation, passe entière dans les mains du fisc tous les vingt ans. Comptez et n'en oubliez rien : droit d'entrée, droit de remuage, droit de patente, droit de police, droit direct, droit indirect, droits réunis plusieurs ensemble, droit de mutation, c'est tout ; faisant bien chaque année treize cents francs pour les courtisans, ou douze cent nonant« et six, que je ne mente,
Paul-Louis a dix arpents qu'il cultive et façonne de la sorte avec sa famille. Ces bonnes gens en tirent tous les ans, comme on voit, quinze cents francs, dont ils vivent, et treize mille francs pour la splendeur du trône. Ce sont
les appointements du procureur du roi qui a mis en prison Paul-LouiS; et l'y remettra pour avoir fait ce calcul.
— On nous mande d'Azai : Le préfet a cassé l'arrêté de la commune qui ôtait au curé son traitement de deux cents francs. Ordre de s'assembler une seconde fois, de voter le traitement. On s'assemble, on se regarde; les plus hardis tremblaient. Quelqu'un prend la parole : « Je vote le traitement à monsieur le curé, car c'est un homme de bien. * Tout le monde aussitôt : « C'est un homme de bien, fi lui faut un traitement. » L'affaire allait passer à l'unanimité. Louis Bournegal se lève : « Ce que j'ai dit est dit. je ne m'en dédis pas. Le curé se mêle de tout, il veut tout gouverner ; il nous fait enrager ; partant point de traitement. » De tous côtés • « Point de traitement. » On va aux voix ; refusé. Il tonne fort d'en haut sur la pauvre commune.
— Personne maintenant ne veut être soldat. Ce métier sous les nobles, sans espoir d'avancement, est une galère, un supplice à qui ne s'en peut exempter : on aime encore mieux être prêtre. De jeunes paysans n'ayant rien se mettent volontiers au séminaire; mais avant de prendre les ordres, ceux qui trouvent quelque ressource jettent la soutane et s'en vont, comme fit naguère Berthelot Sylvain, le second fils de Berthelot de Ponceau. Agé de vingt-deux ans, il avait étudié pour se faire d'église. Une veuve l'épouse, le sauve et du service militaire, car elle paye un homme pour lui. et du service divin, qui n'est guère meilleur. Ils vont vivre heureux dans leur ferme entre Pernay et Embillon.
— La bande noire achète encore le château des Ormes, le château de Chanteloup et le château de Leugny, voulant dépecer tous ces châteaux au très grand profit du pays, et tous les biens qui en dépendent. On vendra là des matériaux à bon marché, des terres fort cher. Plus de cinq cents maisons vont se refaire du débris de ces vieux donjons depuis longtemps inhabités ou inhabitables. Plus de six mille arpents vont être cultivés par des propriétaires, au lieu de nonchalants fermiers. La bande noire fait beaucoup de bien. C'est une société infiniment utile, cKaritable, pieuse, qui divise la terre et veut que chacun en ait, selon Dieu. Mais une autre bande vraiment noire, en-
nemie du partage, prétend que toute terre lui appartient, propriétaire universelle de droit divin; acquiert tous les jours, ne vend point; bande la pire qui soit et la plus malfaisante, si on ne la connaissait.
— Quand Bonaparte reviendra, ou son fils que voilà tantôt grand, il ôtera les droits réunis, et ne lèvera d'argent que ce qu'il faudra pour les dépenses publiques. 11 mariera les prêtres, car enfin ces gens-là ne se peuvent passer de femmes et ne s'en passent pas ; cela fait du désordre. 11 avancera les soldats, nos enfants seront officiers. Nous élirons nos maires, nos juges de paix; ce sera le bon temps qu'on attend depuis longtemps.
— Le maire de Véretz a battu le curé qui laisse danser, et en le battant lui a dit qu'il était mauvais prêtre, que sa messe ne valait rien, que chaque fois qu'il la disait i commettait un sacrilège et recrucifiait Jésus-Christ. Le curé est un vieillard de quatre-vingt-deux ans, instruit et sage; le maire, un jeûna homme de trente ans, beaucoup plus occupé des filles que du sacrifice de la messe. Le soufflet qu'il a donné dans cette occasion parut tel aux témoins, qu'aucun prêtre, disent-ils, n'en a reçu de pareil depuis Boniface Vlll. Le maire de Véretz n'a pas mis un gant de fer, comme fit l'ambassadeur pour souffleter ce pape au nom du roi son maître, mais du coup il a jeté par terre le bonhomme, qui ne s'est pas relevé, garde encore le lit. Les apparences sont que Véretz ne dansera plus.
— La veuve Raillard, qui vend du vin aux bateliers, a une cave secrète que nous connaissons tous, mais que les commis ignorent. Elle en venait hier, sa clef dans une main, dans l'autre une bouteille, quand les commis l'arrêtent au détour des Ruaux, saisissent sa bouteille. Elle, d'un coup de clef, la brise entre leurs mains. Tout le monde en a ri. La contrebande n'est point une chose qu'on blâme. Peu de gens aujourd'hui mettent dans un contrat le vrai prix de la vente. Le gouvernement trompe, et qui le peut tromper est approuvé de tous. Il enseigne lui-même la fourbe, le parjure, la fraude et l'imposture. D'un empire si saint la moitié n'emt fondée.
— Des gens ont conseillé au curé de Véretz, battu par le jeune maire, d'en demander justice, ayant preuves et
94 r.-L. COURIER
témoins. Il l'a fait, il s'est plaint; les juges Ce curé
est un de ceux de la révolution ; il prêta le serinent et même fut grand vicaire constitutionnel, homme qui s'est assis dans la chaire empestée ; il a contre lui toute sa robe. Tout ce qui pense bien le tient dûment battu, et applaudit au maire. Le procureur du roi, sans doute ignorant cela, d'abord prît fait et cause pour l'Eglise outragé'^; dans 1 ardeur de son zèle, voulait couper le poing qui avait frappé l'oint ; mais averti depuis, il a changé de langage, trop tard; on ne lui pardonne pas d'avoir agi et fait agir la justice dans cette affaire, sans prendre le mot des jésuites. INIessieurs les gens du roi, entre la chancellerie et la grande aumônerie, n'ont pas besogne faite, et sont en peine souvent. Le préfet, mieux avisé, instruit d'ailleurs, guidé par I3 coadjuteur, les moines. les dévotes et les séminaristes, en appuyant son maire, et criant anathème au prêtre de Baal, a montré qu'il entend la politique du jour. Les
juges Comment faire contre un parti régnant? Ils en
eurent gran'd'honte, et sortant de l'audience, ne regardaient personne après cette sentence. Ils ont, bien malgré eux, pauvres gens, en dépit de la clameur publique, des preuves, des témoins, condamné le plaignant aux frais et aux dépens. Le parti voulait plus ; il voulait une amende que messieurs de la justice ont bravement refusée. I^e battu ne paye pas l'amende; c'est quelque chose; c'est beaucoup au temps où nous vivons. Il n'en faut pas exiger plus, et ce courage aux juges pourra ne pas durer.
Le maire, ainsi vainqueur du prêtre octogénaire, après avoir battu, dans une seule personne, la danse et la révolution, se flatte avec raison des bonnes grâces du parti puissant et gouvernant. C'est une action d'éclat dont on lui saura gré, d'autant plus qu'ayant pour tout bien une terre qui appartient à M. le marquis de Chabrillant. bien d'émigré s'il faut le dire, il semblerait intéressé à se conduire tout autrement, et ne devrait pas être ami de la contre-révolution. Mais son calcul est fin ; il raisonne à merveille. Se rangeant avec ceux qui le nomment voleur, il fait rage contre ceux qui le veulent maintenir dans sa propriété ; conduite très adroite. Si ces derniers triomphent, la révolution demeure et tout ce qu'elle a fait ; il
tioiit \o marquisat, se moque du marquis. Les autres l'em- |)ortaut. il pense mériter non seulement sa grâce et de n'être pas pendu, mais récompense, emploi, et peut-être, qui sait? quelque autre terre confisquée sur les libéraux lorsqu'ils seront émigrés.
— Annonce. Faul-Louis vend sa maison de Beauregard, acquise par lui de David Bacot, huguenot, et pourtant honnête homme. La demeure est jolie, le site un des plus beaux qu'il y ait en Touraine, romantique de plus, et riche en souvenirs. Le château de la Bourdaisière se voit à peu de distance. Là furent inventées les faveurs par Babeau ; là naquirent sept sœurs galantes comme leur mère, et célèbres sous le nom des sept péchés mortels, une desquelles était Gabrielle. maîtresse de ce bon roi Henri, et de tant d'autres à la fois, féaux et courtois chevaliers. Par le seigneur lui-même, père des belles filles et mari de Babeau, cette terre fut nommée un clapier de p. t.... Vieux temps, antiques moeurs ! qu'êtes-vous devenus ? On aura ces souvenirs par-dessus le marché, en achetant Beauregard, voisin de la Bourdaisière.
On aura trente arpents de terre, vigne et pré, grande propriété sur nos rives du Cher, où tout est divisé, où se trouvent à peine deux arpents d'un tenani, susceptibles d'ailleurs de beaucoup augmenter en valeur ou en étendue, selon les chances de la guerre qui se fait maintenant en Espagne. Car si le Trappiste là-bas met l'inquisition à la place de la constitution, Beauregard aussitôt redevient ce qu'il était jadis, fief, terre seigneuriale, étant bâti pour cela. Tours, tourelles, colombier, girouette, rien n'y manque. Vol du chapon, jambage, cuissage, etc., nous en avons les titres. Par le triomphe du Trappiste et le retour du bon régime, la petite culture disparaît, le seigneur de Beauregard s'arrondit et s'étend, soit en achetant à bas prix les terres que le vilain ne peut plus cultiver, soit en le plaidant à Paris devant messieurs de la grand'chambre, tous parents ou amis des possesseurs de fiefs, soit par voie de confiscation ou autres moyens inventés ou pratiqués du temps des mœurs. Toute la garenne de Beauregard, si Dieu favorise don Antonio Maragnon, tout ce qui est maintenant plantation, vigne, verger, clos, jardin, pépi-
36 r.-I>. COtHRIER
nière, se convertit en nobles landes et pays de chasse à la grande bête, seigneurie de trois mille arpents, pouvant produire par an quinze cents livres tournois, et ne payant nul impôt. Beauregard gagne en domaines, mouvances, droits seigneuriaux, f)ar la contre-révolution.
Si Sa Révérence, au contraire, était mal menée en Espagne, et pendue, ce qu'à Dieu ne plaise, Beauregard alors est et demeure maison, terre de vilain, et à ce titre paye l'impôt ; mais la petite culture continuant sous le régime de la révolution, par le partage des héritages et le progrès de l'industrie, nos trente arpents haussent en valeur, croissent en produits tous les ans, et quelque jour peuvent rapporter trois, quatre, cinq et six mille francs, que bon nombre de gens préfèrent à quinze cents livres tournois, tout en regrettant peut-être les droits et les mille arpents honorifiques de chasse au loup. En somme, il n'y a point de meilleur placement, plus profitable ni plus sûr, quoi qu'il puisse arriver; car enfin, si faut-il que le Trappiste batte ou soit battu. Dans les deux cas, Beauregard est bon et le devient encore davantage
Pour plus amples renseignements, s'adresser à Paul-Louis vigneron, demeurant près ladite maison, ou château, selon qu'il en ira de la conquête des Espagnes.