‹ Pamphlets politiquesChapitre 15 sur 21 · EXTRAITE DES JOURNAUX ANGLAIS · texte numérisé non relu

EXTRAITE DES JOURNAUX ANGLAIS

J'ai reçu la vôtre, mon frère ou mon cousin, puisque nous sommes issus de germains. Vous voilà bientôt, grâce au ciel, hors des mains de vos rebelles sujets, dont je me réjouis comme parent, voisin, ami, entièrement de votre avis d'ailleurs sur notre autorité légitime et sacrée Nous régnons de par Dieu qui nous donne les peuples, et nous ne

(1) On la dit envoyée de Cadix à M. Canninp. par un de ses agents secrets, qui l'aurait eue d'un valet de chambre, qui l'aurait trouvée dans les poches de Sa Majesté Catholique.

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devons compte de nos actes qu'à Dieu, ou aux prêtres, cela s'entend. J'y ajoute, comme conséquence également indubitable, qu'il ne nous faut jamais recevoir la loi des sujets, jamais composer avec eux, ou du moins nous croire eiigagés )»ar de telles compositions vaines et nulles de droit divin. C'est aux personnes de notre rang le dernier degié d'abaissement cjue promettre aux sujets et leur tenir parole, comme a très bien dit Louis XIV, notre aïeul, de glorieuse méiVioire, qui savait son métier de roi. Sous lui, on ne vit point les Français murmurer, quelque faix qix'il leur imposât, en quelque misère qu'il les pût réduire ; pas un d'eux ne souffla mot, lui vivant. Pour ses guerres, ses maîtresses, pour bâtir ses palais, il prit leur dernier sou; c'est régner que cela/. Charles II d'Angleterre fit de même à peu près ; comme nous, rétabli après vingt ans d'exil et la mort de son père, il déclara hautement qu'il aimait mieux se soumettre à un roi étranger, ennemi de sa nation, que de compter avec elle, ou de la consulter sur les affaires de l'Etat; sentiments élevés et dignes de son sang, de son nom, de son rang. Moi, qui vous écris ceci, mon cousin, je serais le plus grand roi de l'Europe, si j'eusse voulu seulement m'entendre avec mon peuple. Rien n'était si facile. Me préserve le ciel d'une telle bassesse ! J'obéis au congrès, aux princes, aux cabinets, et en reçois des ordres souvent embartrasfeants, toujours fort insolents ; j'obéis néanmoins. Mais, ce que veut mon peuple, et que je lui promis, je n'en fais rien du tout, tant j'ai de fierté dans l'âme et l'orgueil de ma race. Gardons-la, mon cousin, cette noble fierté à l'égard des sujets ; conservons chèrement nos vieilles prérogatives; gouvernons à l'exemple de nos prédécesseurs, sans écouter jamais que nos valets, nos maîtresses, nos favoris, nos prêtres, c'est ITionneur de la couronne ; quoi qu'il puisse arriver, périssent les nations plutôt que le droit divin.

Là-dessus, mon cousin, j'entre, comme vous voyez, dans tous vos sentiments, et prie Dieu qu'il vous y maintienne ; mais je ne puis approuver de même votre répugnance pour ce genre de gouvernement qu'on a nommé représentatff, et que j'appelle, moi, récréatif, n'y ayant rien que je sache au monde si divertissant pour un roi, sans parler de l'uti-

lité non petite qui nous en revient. J'aime l'absolu; mais

ceci pour le produit, ceci vaut mieux. Je n'en fais nulle

comparaison, et le préfère de beaucoup. Le représentatif me convient à merveille, pourvu toutefois que ce soit moi qui nomme les députés du peuple, comme nous l'avons établi en ce pays fort heureusement. Le représentatif de la sorte est une cocagne, mon cousin. L'argent nous arrive à foison. Demandez à mon neveu d'Angoulême, nous comptons ici par milliards, ou, pour dire la vérité, par ma foi nous ne comptons plus, depuis que nous avons des députas à nous, une majorité comme on l'appelle, comj)acte, dépense à faire, mais petite. Il ne m'en coûte pas... non, cent voix ne me coûtent pas je suis sûr, chaque année, un mois de madame du Cayla ; moyennant quoi, tout va de soi-même; argent sans compte ni mesure, et le droit divin n'y perd rien ; nous n'en faisons pas moins tout ce que nous voulons, c'est-à-dire, ce que veulent nos courtisans.

Vos Cortès vous ont dégoûté des assemblées délibérantes ; mais une épreuve ne conclut pas ; feu mon frère s'en trouva mal, et cela ne m'a pas empêché d'y recourir encore, dont bien me prend.

Voulez-vous être un pauvre diable comme lui, qui, faute de cinquante malheureux millions?... Quelle misère! cinquante mille millions, mon cousin, ne m'embarrassent non plus qu une prise de tabac. Je pensais comme vous vraiment avant mon voyage rrAngleterre ; je n'aimais point du tout ce représentatif; mais là j'ai vu ce que c'est: si le Turc s'en doutait, il ne voudrait pas autre chose, et ferait de son divan deux Chambres. Essayez-en, mon cher cousin, et vous m'en direz des nouvelles. Vous verrez bientôt que vos Indes, vos galions, votre Pérou, étaient de pauvres tirelires, au prix de cette invention-là. au prix d'un budget discuté, voté par de bons députés. Il ne faut pas que tous ces mots de liberté, publicité, représentation, vous effarouchent. Ce sont des représentations à notre bénéfice. et dont le prodiiit est immense, le danger nul, quoi qu'on en dise. Tenez, une comparaison va vous rendre cela sensible. La pompe foulante... mieux encore, la marmite à vapeur qui donne chaque minute un potage gras, lorsqu'on la sait gouverner, mais éclate et vous tue si vous n'y pre-

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nez garde: voilà l'aftaire, voilà mon représentatif. ]1 n'est que fie chaufler à point, ni trop, ni trop peu, chose aisée : cela regarde nos ministres, et le potage est un milliard. Puis, vantez-moi votre absolu qui produisait à feu mon frère, quoi? trois ou quatre cents millions par an, avec combien de peine ! Ici chaque budget un milliard, sans la moindre difficulté. Que vous en semble, mon cousin? Allons, mettez de côté vos petites répugnances, et faites potage avec nous en famille; il n'est rien de tel. Nous nous aiderons mutu<?<llement à l'entretenir comme il faut, et prévenir les accidents.

Si vous l'eussiez eue, cette marmite représentative, au temps de l'île de Léon, l'argent ne vous eût point manqué pour la paye de vos soldats, qui ne se seraient pas révoltés ; il ne m'eût point fallu envoyer à votre aide, et dépenser, à vous tirer de cet embarras, cinq cents beaux millions, mon cousin ; non que je veuille vous les reprocher, c'est une bagatelle, un rien ; entre parents tout est commun : l'argent et le sang de mes sujets vous appartiennent comme à moi ; ne vous en faites pas faute au besoin. Je vous rétablirai dix fois, s'il est nécessaire, sans m'incommoder le moins du monde, sans qu'il vous en coûte une obole. Je ne vous demanderai point les frais comme on m'a fait. C'est une vilenie de mes alliés. Au contraire, en vous restaurant, je vous donnerai de l'argent, ainsi qu'à vos sujets, tant que vous en voudrez. J'en donne à tout le monde, et je paye partout; j'ai payé ma restauration, je payerai encore la votre, parce que j'ai beaucoup d'argent et beaucoup de complaisance aussi pour les souverains étrangers, qui m'empêchent de recevoir la loi de mon peuple. Je les paye quand ils viennent ici : je vous paye, vous, quand je vais chez vous. Occupé, occupant, je paye l'occupation. J'ai payé Sacken et Platow. Je paye Morillo, Ballesteros ; je paye les cabinets, les puissances ; je paye les Cortès, la régence ; je paye les Suisses: j'ai encore, tous ces gens-là payés, de quoi entretenir, non seulement ma garde, une maison ici qu'on trouve assez passable, et bien autre que celle de mon prédécesseur : mais de plus, des maîtresses qui. naturellement, me coûtent quelque chose. Le budget suffit à tout, et voiîà ce que c'est que ce représentatif dont là-bas vous vous

faites une peur. Sottise, enfance, mon cousin; il n'est rien do meilleur au monde.

Pour monter cette machine chez vous, et la mettre en mouvement, sans le moindre danger de vos royales personnes, je vous enverrai, si vous voulez, le sieur de Villèle. homme admirable, ou quelque autre de nos aimés, avec une vingtaine de préfets. Fiez-vous à eux ; en moins de rien ils vous auront organisé deux Chambres et un ministère, derrière lequel vous dormirez pendant qu'on vous fera de l'argent. Vous aurez, de la haute sphère où nous sommes placés, comme dit Foy, le passe-temps de leurs débats, chose la plus drôle du monde, vrai tapage de chiens et de chats, qui se battent dans la rue pour des bribes. Quand leurs criailleries deviennent incommodes, on y fait jeter quelques sceaux d'eau dès que le budget est voté.

Octroyez, mon cousin, octroyez une Charte constitutionnelle et tout ce qui s'ensuit: droit d'élection, jury, liberté de la presse ; surtout ne manquez pas d'y fourrer une nouvelle noblesse que vous mêlerez avec l'ancienne, autre espèce d'amusement qui vous tiendra en bonne humeur et en santé longtemps. Sans cela, aux Tuileries, nous péririons d'ennui. Quand vous aurez traité avec vos Libérales, sous la garantie des puissances, et juré l'oubli du passé à tous ces révolutionnaires, faites-en pendre cinq ou six, aussitôt après l'amnistie, et faites les autres ducs et pairs, particulièrement s'il y en a qu'on ait vus porteballes ou valets d'écurie ; des avocats, des écrivains, des philosophes bien amoureux de l'égalité, chargez-les de cordons ; couvrez-les de vieux titres, de nouveaux parchemins : puis regardez, je vous défie de prendre du chagrin, lorsque vous verrez ces gens-là parmi vos Sanches et vos Gusmans, armorier leurs équipages, écarteler leurs écussons : c'est proprement la petite pièce d'une révolution, c'est ime comédie dont on ne se lasse point, et qui pour vos sujets deviendra comme un carnaval perpétuel.

J'ai à vous dire bien d'autres choses que pour le présent, je remets, priant Dieu sur ce, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde Signé, LOUIS.

Plus bas. DE Villèle.

Pour copie conforme : Paul-Louis Courier, Vigneron,

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Pondant que Ton m'interrogeait à la préfecture de police sur mes nom, prénoms, qualités, comme vous avez pu voir dans les gazettes du temps, un homme, se trouvant là sans fonctions apparentes, m'aborda familièrement, me demanda confidemment si je n'étais point auteur de certaines brochures; je m'en défendis fort. Ah! Monsieur, me dit-il. vous êtes un grand génie, vous êtes inimitable. Ce propos, mes amis, me rappela un fait historique peu connu que ji.^ vous veux conter par forme d'épisode, digression, parenthèse, comme il vous plaira : ce m'est tout un.

Je déjeunais chez mon camarade Duroc, logé en ce tempslà. mais depuis peu, notez, dans une vieille maison fort laide, selon moi, entre cour et jardin, où il occupait le rez-de-chaussée. Nous étions à table plusieurs, joyeux, en devoir de bien faire, quand tout à coup arrive, et sans être annoncé, notre camarade Bonaparte, nouveau propriétaire de la vieille maison, habitant le premier étage. Il venait en voisin, et cette bonhomie nous étonna au point que pas un des convives ne savait ce qu'il faisait. On se lève, et chacun demandait: Qu'y a-t-il? Le héros nous fit rasseoir. Il n'était pas de ces camarades à qui l'on peut dire : Mets-toi là. et mange avec nous. Cela eût été bon avant l'acquisition de la vieille maison. Debout à nous regarder, ne sachant trop que dire, il allait et venait. Ce sont des artichauts dont vous déjeunez là? Oui, général. Vous. Rapp, vous les. mangez à l'huile? Oui, général. Et vous. Savary, à la sauce? Moi, je L^s mange au sel. Ah! général, répond celui qui s'appelait alors Savary, vous êtes un grand homme ; vous êtes inimitable.

"Voilà mon trait d'histoire que je rapporte exprès, afin de vous faire voir, mes amis, qu'une fois on m'a traité comme Bonaparte, et par les mêmes motifs. Ce n'était pas pour rien qu'on flattait le consul ; et quand ce bon monsieur, avec ses douces paroles, se mit à me louer si démesurément que j'en faillis perdre contenance, m'appelant homme sans égal, incomparable, inimitable, il avait son dessein, comme m'ont dit depuis des gens qui le connaissent, et

voulait de moi quelque chose, pensant me louer à mes dépens. Je ne sais s'il eut consentement. Après maints dis- ■•ours. maintes questions, auxquelles je répondis le moins ,nal que je pus : Monsieur, écoutez, croyez-moi ; employez votre grand génie à faire autre chose que des pamphlets.

J'y ai réfléchi et me souviens qu'avant lui M. de Broë. homme éloquent, zélé pour la morale publique, me conseilla de même, en ternies moins flatteurs, devant la cour d'assises. Vil j)ainpJiIéfaire Ce fut un mouvement oratoire des plus beaux, quand, se tournant vers moi qui. foi de paysan, ne songeais à Vien moins, il m'apostropha de la sorte: Vil pamphlétaire, etc., coup de foudre, non, de massue, vu le style de l'orateur, dont il m'assomma sans remède. Ce mot soulevant contre moi les juges, les témoins, les jurés, l'assemblée (mon avocat lui-même en parut ébranlé), ce mot décida tout. Je fut condamné dès l'heure dans l'esprit de Messieurs, dès que l'homme du roi m'eut appelé pamphlétaire, à quoi je ne sus que répondre. Car il me semblait bien en mon âme avoir fait ce qu'on nomme un pamphlet; je ne l'eusse osé nier. J'étais donc pamphlétaire à mon propre jugement; et voyant l'horreur qu'un tel nom inspirait à tout l'auditoire, je demeurai confus.

Sorti de là, je me trouvai sur le grand degré avec M. Arthus Bertrand, libraire, un de mes jurés, qui s'en allait dîner, m'ayant déclaré coupable. Je le saluai ; il m'accueillit, car c'est le meilleur homme du monde, et chemin faisant, je le priai de me vouloir dire ce qui lui semblait à reprendre dans !e SiniqAe Discours condamné. Je ne l'ai point lu, me dit-il ; mais c'est un pamphlet, cela me suffit. Alors je lui demandai ce que c'était un pamphlet, et le sens de ce mot qui, sans m'ôtre nouveau, avait besoin pour moi de quelque explication. C'est, répondit-il, un écrit de peu de pages comme le votre, d'une feuille ou deux seulement. De trois feuilles, repris-je, serait-ce encore un pamphlet? Peut-être, me dit-il, dans l'acception commune; mais proprement parlant, le pamphlet n'a qu'une fouille seule; deux ou plus font une brochure. Et dix feuilles? quinze feuilles? vingt feuilles? Font un volume, dit-il, un ouvrage.

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Moi, là-dessus, Monsieur, je m'en rapporte à vous qui devez savoir ces choses. Mais, hélas ! j'ai bien peur d'avoir fait en effet un pamphlet, comme dit le procureur du roi. Sur votre honneur et conscience, puisque vous êtes juré, M Arthus Bertrand, mon écrit d'une feuille et demie estce pamplilet ou brochure? Pamphlet, me dit-il, pamphlet sans nulle difficulté. — Je suis donc pamphlétaire? — Je ne vous l'eusse pas dit par égard, ménagement, compassion du malheur, mais c'est la vérité. Au reste, ajouta-t-il, si vous vous repentez, Dieu vous pardonnera (tant sa miséricorde est grande !) dans l'autre monde. Allez, mon bon Monsieur, et ne péchez plus ; allez à Sainte-Pélagie.

Voilà comme il me consolait. Monsieur, lui dis-je, de grâce encore une question. Deux, me dit-il, et plus, et tant qu'il vous plaira, jusqu'à quatre heures et demie, qui, je crois, vont sonner. — Bien, voici ma question. Si, au lieu de ce pamphlet sur la souscription de Chambord, j'eusse fait un volume, un ouvrage, l'auriez-vous condan)né? — Selon. — J'entends, vous l'eussiez lu d'abord pour voir s'il était condamnable. — Oui, je l'aurais examiné. — Mais le pamphlet, vous ne le lisez pas ! — Non, parce que le pamphlet ne saurait être bon. Qui dit pamphlet, dit un écrit tout plein de poison. — De poison ? — Oui, Monsieur, et de plus détestable, sans quoi on ne le lirait pas. — S'il n'y avait du poison? — Non, le monde est ainsi fait ; on aime le poison dans tout ce qui s'imprime. Votre pamphlet que nous venons de condamner, par exemple, je ne le connais point ; je ne sais, en vérité, ni ne veux savoir ce que c'est, mais on le lit. M. le procureur du roi nous l'a dit, et je n'en doutais pas. C'est le poison, voyez-vous, que poursuit la justice dans ces sortes d'écrits. Car autrement la presse est libre; imprimez, publiez tout ce que vous voudrez, mais non pas du poison. Vous avez beau dire, Messieurs, on ne vous laissera pas distribuer le poison. Cela ne se peut en bonne police, et le gouvernvîment est là qui vous en empêchera bien.

Dieu, dis-je en moi-même tout bas. Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré ! Les médecins m'ont pensé tuer, voulant me rafraîchir le sang ; celui-ci m'emprisonne de peur que je n'écrive du 'poison; d'autres laissent reposer

leur champ, et nous manquons de blé au marché. Jésus, mon sauveur, sauvez-nous de la métaphore.

Après cette courte oraison mentale, je repris : En effet, Monsieur, le poison ne vaut rien du tout, et l'on fait à merveille d'en arrêter le débit. Mais je m'étonne comment le monde, à ce que vous dites, l'aime tant. C'est sans doute qu'avec ce poison il y a dans les pamphlets quelque chose... — Oui, des sottises, des calembours, de méchantes plaisanteries. Que voulez-vous, mon cher Monsieur, que voulez-vous mettre de bon en une misérable feuille? Quelles idées s'y peuvent développer? Dans les ouvrages raisonnes, au sixième volume à peine entrevoit- ^n où l'auteur en veut venir. — Une feuille, dis- je, il est vrai, ne saurait contenir grand'chose. Rien qui vaille, me dit-il, je n'en lis aucune. — Vous ne lisez donc pas les mandements de monseigneur l'évêque de Troyes pour le carême et pour l'avent? — Ah! vraiment ceci diffère fort.

— Ni les pastorales de Toulouse sur la suprématie papale !

— Ah ! c'est autre chose cela. — Donc, à votre avis, quelquefois une brochure, une simple feuille... — Fi! ne m'en parlez pas, opprobre de la littérature, honte du siècle et de la nation, qu'il se puisse trouver des auteurs, des imprimeurs et des lecteurs de semblables impertinences. Monsieur, lui dis- je, les Lettres provinciales de Pascal... — Oh ! livre admirable, divin, le chef-d'œuvre de notre langue ! — Eh bien ! ce chef-d'œuvre divin, ce sont pourtant des pamphlets, des feuilles qui parurent... — Non, tenez, j'ai là-dessus mes principes, mes idées. Autant j'honore les grands ouvrages faits pour durer et vivre dans la postérité, autant je méprise et déteste ces petits écrits éphémères, ces papiers qui vont de main en main, et parlent aux gens d'à présent des faits, des choses d'aujourd'hui; je ne puis souffrir les pamphlets. — Et vous aimez les Provinciales, petites lettres, comme alors on les appelait, quand elles allaient de main en main. Vrai, continua-t-il sans m'entendre, c'est un de mes étonnements, que vous, Monsieur, qui, à voir, semblez homme bien né, homme édnqué, fait pour être quelque chose dans le monde ; car enfin qui vous empêchait de devenir baron comme un autre? Honorablement employé dans la police, les doua-

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lies, geôlier ou gendarme, vous tiendriez un rang, feriez une figure. Non, je n'en reviens pas, un homme comme vous s'avilir, s'abaisser jusqu'à faire des pamphlets ! Ne rougissez- vous point? Biaise, lui répondis- je. Biaise Pascal n'était ni geôlier ni gendarme, ni employé de M. Franchet. Chut ! paix ! Parlez plus bas, car il peut nous entendre. — Qui donc? — L'abbé Franchet. — Serait-il si près de nous? — Monsieur, il est partout. Voilà quatre heures et demie; votre humble serviteur. — Moi le vôtre. Il me quitte et s'en alla en courant.

Ceci, mes chers amis, mérite considération ; trois si honnêtes gens : M. Arthus Bertrand, ce monsieur de la police, et M. de Broë, personnage éminent en science, en dignité ; voilà trois hommes de bien ennemis des pamphlets. Vous en verrez d'autres assez et de la meilleure compagnie, qui trompent un ami, séduisent sa fille ou sa femme, prêtent la leur pour obtenir une place honorable, mentent à tout venant, trahissent, manquent de foi, et tiendraient à grand déshonneur d'avoir dit vrai dans un écrit de quinze ou seize pages ; car tout le mal est dans ce peu. Seize pages, vous êtes pamphlétaire, et gare Sainte- Pélagie. Faites-en seize cents, vous serez présenté au roi. Malheureusement je ne saurais. Lorsqu'en 1815, le maire de notre commune, celui-là même d'à présent, nous fit donner de nuit l'assaut par ses gendarmes, et du lit traîner en prison de pauvres gens qui ne pouvaient mais de la révolution, dont les femmes, les enfants périrent, la matière était ample à fournir des volumes, et je n'en sus tirer qu'une feuille, tant l'éloquence me manqua. Encore m'y pris-je à rebours. Au lieu de décliner mon nom, et de dire d'abord comme je fis : Mes bo7is Messieurs, je suis Tourangeau, si j'eusse commencé: Chrétiens, après les attentats inouïs d'une infernale révolution... dans le goût de l'abbé de la Mennais, une fois monté à ce ton, il m'était aisé de continuer et mener à fin mon volume sans fâcher le procureur du roi. Mais je fis seize pages d'un style à peu près comme je vous parle, et je fus pamphlétaire insigne ; et depuis, coutumier du fait, quand vint la souscription de Chambord, sagement il n'en fallait rien dire; ce n'était matière à traiter en une feuille ni en cent; il

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n'y avait là ni pamphlet, ni brochure, ni volume à faire, étant malaisé d'ajouter aux flagorneries, et dangereux d'y contredire, comme je l'éprouvai. Pour avoir voulu dire là-dessus ma pensée en peu de mots, sans ambages ni circonlocutions, pamphlétaire encore, en prison deux mois à Sainte-Pélagie. Puis, à propos de la danse qu'on nous interdisait, j'opinai de mon chef, gravement, entendezvous, à cause de l'Eglise intéressée là-dedans, longuement, je ne puis, et retombai dans le pamphlet. Accusé, poursuivi, mon innocent langage et mon parler timide trouvèrent grâce à peine ; je fus blâmé des juges Dans tout ce qui s'imprime il y a du poison plus ou moins délayé selon l'étendue de l'ouvrage, plus ou moins malfaisant, mortel. De Vacétate de morphine, un grain dans une cuve se perd, n'est point senti, dans une tasse fait vomir, en une cuillerée tue, et voilà le païuphlet.

Mais, d'autre part, mon bon ami Sir John Bickerstafî, éçuyer, m'écrit ce que je vais tout à l'heure vous traduire. Singulier homme, philosophe, lettré autant qu'on saurait être, grand partisan de la réforme, non parlementaire seulement, mais universelle, il veut refaire tous les gouvernements de l'Europe, dont le meilleur, dit-il, ne vaut rien. Il jouit dans son pays d'une fortune honnête. Sa terre n'a d'étendue que dix lieues en tous sens, un revenu de deux ou trois millions au plus ; mais il s'en contente et vivait dans cette douce médiocrité, quand les ministres le voyant homme à la main, d'humeur facile, comme tous les savants, comme était Newton, le firent entrer au parlement. Il n'y fut pas, que voilà qu'il tonne, qu'il tempête, contre les dépenses de la cour, les corruptions, les sinécures. On crut qu'il en voulait sa part, et les ministres lui offrirent une place qu'il accepta, et une somme qu'il toucha, proportionnée à sa fortune, selon l'usage des gouvernants de donner plus à qui plus a. Nanti de ces deniers, il retourne à sa terre, assemble les paysans, les laboureurs et tous les fermiers du comté, auxquels il dit : J'ai rattrapé le plus heureusement du monde une partie de ce qu'on vous prend pour entretenir les fripons et les fainéants de la cour. Voici l'argent dont je veux faire une belle restitution. ]\Iais commençons par les plus pauvres. Toi Pierre,

combien as-tu payé cette année-ci ? Tant ; le voilà. Toi, Paul; v©us Isaac et John, votre quote? Et il la leur compte; et ainsi tant qu'il en resta. Cela fait, il retourne à Londres, où, pienant possession de son nouvel emploi, d'abord il \oulait faire élargir tous les gens détenus pour délits de paroles, propos contre les grands, les ministres, les Suisses, et l'eût fait, car sa place lui en donnait le pouvoir, si on ne l'eût promptement révoqué.

Depuis il s'est mis à voyager, et m'écrit de Rome : « Laissez dire, laissez-vous blâmer, condamner, emprison- « ner. laissez-vous pendre, mais publiez votre pensée. Ce « n'est pas un droit, c'est un devoir, étroite obligation de « quiconque a une pensée de la produire et mettre au jour « pour le bien commun. La vérité est toute à tous. Ce que « vous connaissez utile, bon à savoir pour un chacun, vous « ne pouvez le taire en conscience, Jenner, qui trouva la « vaccine, eût été im franc scélérat d'en garder une heure « le secret; et comme il n'y a point d'homme qui ne croie « ses idées utiles, il n'y en a point qui ne soit tenu de les « communiquer et répandre par tous moyens à lui pos- « sibles. Parler est bien, écrire est mieux ; imprimer est « excellente chose. Une pensée déduite en termes courts « et clairs, avec preuves, documents, exemples, quand on « l'imprime, c'est un pamphlet et la meilleure action, « courageuse souvent, qu'homme puisse faire au monde. « Car, si votre pensée est bonne, on en profite ; mauvaise, « on la corrige, et l'on profite encore. Mais l'abus... sottise « que ce mot ; ceux qui l'ont inventé, ce sont eux vrai- « ment qui abusent de la presse, en imprimant ce qu'ils « veulent, trompant, calomniant et empêchant de répon- <t dre. Quand ils crient contre les pamphlets, journaux, « brochures, ils ont leurs raisons admirables. J'ai les « miennes, et voudrais qu'on en fît davantage, que chair cun publiât tout ce qu'il pense et sait ! Les jésuites « aussi criaient contre Pascal et l'eussent appelé pamphlé- « taire, mais le mot n'existait pas encore; ils l'appelaient « tison d'enfer, la même chose en style cagot. Cela signi- « fie toujours un homme qui dit vrai et se fait écouter. « Ils répondirent à ses pamphlets par d'abord d'autres, « sans succès, puis par des lettres de cachet qui leur réus-

« sirent bien mieux. Aussi était-ce la repense que faisaient « d'ordinaire aux pamphlets les gens puissants et les « jésuites.

« A les entendre, cependant, c'était peu de chose, ils « méprisaient les petites lettres, misérables bouffonne- « ries, capables tout au plus d'amuser un moment par la « médisance, le scandale ; écrits de nulle valeur, sans « fonds, ni consistance, ni substance, comme on dit main- « tenant, lus le matin, oubliés le soir, en somme, indignes « de lui, d'un tel homme, d'un savant ! L'auteur se désho- « norait en employant ainsi son temps et ses talents, écri- « vant des feuilles, non des livres, et tournant tout en « raillerie, au lieu de raisonner gravement; c'était le re- « proche qu'ils lui faisaient, vieille et coutumière que- « relie de qui n'a pas pour soi les rieurs. Qu'est-il arrivé? « la raillerie, la fine moquerie de Pascal a fait ce que « n'avaient pu les arrêts, les édits, a chassé de partout « les jésuites. Ces feuilles si légères ont accablé le grand « corps. Un pamphlétaire, en se jouant, met en bas ce « colosse craint des rois et des peuples. La Société tombée « ne se relèvera pas, quelque appui qu'on lui prête, et « Pascal reste grand dans la mémoire des hommes, non « par ses ouvrages savants, sa roulette, ses expériences, « mais par ses pamphlets, ses petites lettres.

« Ce ne sont les TuscuJanes qui ont fait le nom de « Cicéron, mais ses harangues, vrais pamphlets. Elles pa- « rurent en feuilles volantes, non roulées autour d'une « baguette, à la manière d'alors, la plupart même et les « plus belles n'ayant pas été prononcées. Son Caton, qu'é- « tait-ce qu'un pamphlet contre César, qui répondit très « bien, ainsi qu'il savait faire, et en homme d'esprit, « digne d'être écouté, même après Cicéron ? Un autre, de- « puis, féroce, et n'ayant de César ni la plume, ni l'épée, « maltraité dans quelque autre feuille, pour réponse fit « tuer le pamphlétaire romain. Proscription, persécution, « récompense ordinaire de ceux qui seuls se hasardent à « dire ce que chacun pense. De même avant lui avait péri « le grand pamphlétaire de la Grèce. Démosthène, dont les « Phili2)piqiies sont demeurées modèle du genre. Mal en- « tendues et de peu de gens dans une assemblée, s'il les

« eût prononcées seulement, elles eussent produit peu d'efa fet ; mais écrites, on les lisait, et ces pamphlets, de « l'aveu même du Macédonien, lui donnaient plus d'affai- « res que les armes d'Athènes, qui, enfin succombant, perce dit Démosthène et la liberté.

« Heureuse de nos jours l'Amérique, et Franklin qui « vit son pays libre, ayant plus que nul autre aidé à « l'affranchir par son fameux Don Sens, brochure de deux « feuilles. Jamais livre ni gros volume ne fit tant pour le « genre humain. Car, aux premiers commencements de « l'insurrection américaine, tous ces Etats, villes, bour- « gades. étaient partagés de sentiments; les uns tenant « pour l'Angleterre, fidèles, non sans cause, au pouvoir « légitime; d'autres appréhendaient qu'on ne pût s'y « soustraire, et craignaient de tout perdre en tentant l'im- « possible ; plusieurs parlaient d'accommodement, prêts à « se contenter d'une sage liberté, d'une charte octroyée, « dût-elle être bientôt modifiée, suspendue ; peu osaient « espérer un résultat heureux de volontés si discordantes. « On vit en cet état de choses ce que peut la parole « écrite dans un pays où tout le monde lit, puissance nou- « velle et bien autre que celle de la tribune. Quelques « mots par hasard d'une harangue sont recueillis de quel- « ques-uns, mais la presse parle à tout un peuple, à tous « les peuples à la fois, quand ils lisent comme en Améri- « que ; et de l'imprimé rien ne se perd. Franklin écrivit ; « son Bon Seiis, réunissant tous les esprits au parti de « l'indépendance, décida cette grande guerre qui, là ter- « minée, continue dans le reste du monde.

« Il fut savant; qui le saurait s'il n'eût écrit de sa « science? Parlez aux hommes de leurs affaires, et de « l'affaire du moment, et soyez entendu de tous, si vous « voulez avoir un nom. Faites des pamphlets comme Pas- « cal, Franklin, Cicéron, Démosthène, comme saint Paul « et saint Basile; car vraiment j'oubliais ceux-là, grands « hommes dont les opuscules, désabusant le peuple païen « de la religion de ses pères, abolirent une partie des anti- « ques siuperstitions, et firent des nations nouvelles. De « tous temps les pamphlets ont changé la face du monde. « Ils semèrent chez les Anglais ces principes de tolérance

« que porta Penn en Amérique, et celle-ci doit à Fran- «t klin 5a liberté maintenue par les mêmes moyens qui la « lui ont acquise, pamphlets, journaux, publicité. Là tout « s'imprime, rien n'est secret de ce qui importe à chacun. « La presse y est plus libre que la parole ailleurs, et l'on « en abuse moins. Pourquoi? C'est qu'on en use sans nul « empêchement, et qu'une fausseté, de quelque part qu'elle « vienne, est bientôt démentie par les intéressés que rien « n'oblige à se taiie. On n'a de ménagement pour aucune « imposture, fût-elle officielle ; aucune hâblerie ne saute rait subsister ; le public n'est point trompé, n'y ayant »< là persorne en pouvoir de mentir et d'imposer silence « à tout contradicteur. La presse n'y fait nul mal, et en « empêche... combien? C'est à vous de le dire, quand vous « aurez compté chez vous tous les abus. Peu de volumes « paraissent, de gros livres pas un, et pourtant tout le « monde lit; c'est le seul peuple qui lise, et aussi le seul « instruit de ce qu'il faut savoir pour n'obéir qu'aux « lois. Les feuilles imprimées, circulant chaque jour et « en nombre infini, font un enseignement mutuel et de « tout âge. Car tout le monde presque écrit dans les jour- « naux, mais sans légèreté ; point de phrases piquantes, de « tours ingénieux; l'expression claire et r.ette suffit à ces « gens-là. Qu'il s'agisse d'une réforme dans l'Etat, d'un « péril, d'une coalition des puissances d'Europe contre la '< liberté, ou du jneilleur terrain à semer les navets, le « style ne diffère pas, et la chose est bien dite dès que « cliacun l'entend; d'autant mieux qu'elle l'est plus briè- « vement; mérite non commun, savez-vous? ni facile, de « clore en peu de mots beaucoup de sens. Oh ! qu'une page « pleine dans les livres est rare I et que peu de gens sont « capables d'en écrire dix sans sottises ! La moindre lettre « de Pascal était plus malaisée à faire que toute VEnry- « clopédie. Nos Américains, sans peut-être avoir jamais « songé à cela, mais avec ce bon sens de Franklin qui les « guide, brefs dans tous leurs écrits, ménagers de paroles, « font le moins de livres qu'ils peuvent, et ne publient « guère leurs idées que dans les pamphlets, les journaux « qui, se corrigeant l'un l'autre, amènent toute invention, « toute pensée nouvellB à sa perfection. Un homme, s'il

PAUPBLLET DES PAICPKLETS 111

« imagine ou découvre quelque cliose d'intéressant pour « le public, n'en fera point un j^ros ouvrage avec son nom

« en grosse-: lettres, par monsieur de V Académie, mais

« un article de journal, (ni une brochure tout au plus. Et, « notez ceci en passant, mal compris de ceux qui chez « vous se mêlent d'écrire, il n'y a point de bonne pensée « qu'on ne puisse expliquer en une feuille, et dévelop- « per assez ; qui s'étend davantage, souvent ne s'entend « guère, ou manque de loisir, comme dit l'autre, pour « méditer et faire court.

« De la sorte, en Amérique, sans savoir ce que c'est « qu'écrivain ni auteur, on écrit, on imprime, on lit au- « tant ou plus que nulle part ailleurs, et des choses utiles, « parce que là vraiment il y a des affaires publiques, dont « le public s'occupe avec pleine connaissance, sur lesquelles « chacun consulté opine et donne son avis. La nation, « comme si elle était toujours assemblée, recueille les « voix et ne cesse de délibérer sur chaque point d'intérêt « commun, et forme ses résolutions de l'opinion qui pré- « vaut dans le peuple tout entier, sans exception aucune ; « c'est le bon sens de Frankliii. Aussi ne fait-elle point « de bévues, et be moque des cabinets, des boudoirs même « peut-être.

« De semblables idées dans vos pays de boudoirs, ne « réussiraient pas, je le crois, près des dames. Cette « forme de gouvei-nement s'accommode mal des pamphlets « et de la vérité naïve. 11 ferait beau parler bon sens, « alléguer l'opinion publique à mademoiselle de Pisseleu, « à madejnoiselle Poisson, à madame du B..., à madame (c du C... Elles éclateraient de rire, les aimables personnes « en possession chez vous de gouverner l'Etat, et puis « feraient coffrer le bon sens et Franklin et l'opinion. « Français charmants ! sous l'empire de la beauté, des grâ- « ces, vous êtes un peuple courtisan, plus que jamais main- « tenant. Par la révolution, Versailles s'est fondu dans la « nation; Paris est devenu l'Œil-de-Bœuf. Tout le monde « en France fait sa cour. C'est votre art, l'art de plaire « dont vous tenez école; c'est le génie de votre nation. « L'Anglais navigue, l'Arabe pille, le Grec se bat pour être « libre, It, Français fait la révérence et sert ou veut ser-

« vir; il mourra s'il ne sert. Vous êtes, non le plus tsrlave, « mais le plus valet de tous les peuples.

« C'est dans cet esprit de valetaille que chez vous cha- « cun craint d'être appelé pamphlétaire. Les maîtres n'ai- '( ment point que l'on parle au public ni de quoi que ce « soit, sottise de Rovigo qui, voulant de l'emploi, fait, au « lieu d'un placet, un pamphlet, où il a beau dire: Comme « j'ai servi, je servirai, on ne l'écoute seulement pas, et « le voilà sur le pavé. Le vicomte pamphlétaire est placé, « mais comment? Ceux qui l'ont mis et maintiennent là « n'en voudraient pas chez eux. 11 faut des gens discrets « dans .a haute livrée, comme dans tout service, et n'est « pire valet que celui qui raisonne : pensez donc s'il im- « prime, et des brochures encore ! Quand M. de Broë vous « appela pamphlétaire, c'était comme s'il vous eût dit: « Malheureux, qui n'auras jamais ni places ni gages; misé- « rable, tu ne seras dans aucune antichambre, de la vie « n'obtiendras une faveur, une grâce, un souiire officiel. « ni un regard auguste. Voilà ce qui fit frissonner et fut « cause qu'on s'éloigna de vous quand on entendit ce mot.

« En France, vous êtes tous honnêtes gens, trente mil- « lions d'honnêtes gens qui voulez gouverner le peuple par « la morale et la religion. Pour le gouverner, on sait bien « qu'il ne faut pas lui dire vrai. La vérité est populaire, « populace même, s'il se peut dire, et sent tout à fait la « canaille, étant l'antipode du bel air, diamétralement oppo- « sée au ton de la bonne compagnie. Ainsi le véridique « auteur d'une feuille ou d'une brochure un peu lue, a « contre lui de nécessité tout ce qui ne veut pas être « peuple, c'est-à-dire, tout le monde chez -^-ous. Chacun le « désavoue, le renie. S'il s'en trouve toujours néanmoins, « par une permission divine, c'est qu'il est nécessaire qu'il « y ait du scandale. Mais malheur à celui par qui le scan- « dale arrive, qui sur quelque sujet important et d'un inté- « rêt général dit au public la vérité. En France, excom- « munie, maudit, enfermé par faveur à Sainte-Pélagie, « mieux lui vaudrait n'être pas né.

(f Mais c'est là ce qui donne créance à ses paroles, la « persécution. Aucune vérité ne s'établit sans martyrs, « excepté celles qu'enseigne Euclide. On ne persuade qu'en

« souffrant pour ses opinions ; et saint Paul disait : «c Croyez-moi, car je suis souvent en prison. S'il eût vécu « à l'aise, et se fût enrichi du dogme qu'il prêchait, jamais « il n'eût fondé la religion du Christ. Jamais F... ne « fera, de ses homélies, que des emplois et un carrosse. « Toi donc, vigneron, Paul-Louis, qui seul en ton pays « consens à être homme du peuple, ose encore être pam- « phlétaire et le déclarer hautement. Ecris, fais pamphfet « sur pamphlet, tant que la matière ne te manquera. Monte « sur les toits, prêche l'Evangile aux nations, et tu en « seras écouté, si l'on te voit persécuté ; car il faut cette « aide, et tu ne ferais rien sans M. de Broë. C'est à toi « de parler, et à lui de montrer par son réquisitoire la « vérité de tes paroles. Vous entendant ainsi et secondant « l'un l'autre, comme Socrate et Anytus, vous pouvez con- « vertir le monde. » ,

Voilà l'épître que je reçois de mon tant bon ami Sir John, qui, sur les pamphlets, pense et me conseille au contraire de M. Arthus Bertrand. Celui-ci ne voit rien da si abominable, l'autre rien de si beau. Quelle différence ! et remarquez : le Français léger ne fait cas que des lourds volumes, le gros Anglais veut mettre tout en feuilles volantes ; contraste singulier, bizarrerie de nature ! Si je pouvais compter que delà l'Océan les choses sont ainsi qu'il me les représente, j'irais; mais j'entends dire que là, comme en Europe, il y a des Excellences, et bien pis, aes héros. Ne partons pas, mes amis, n'y allons point encore. Peut-être, Dieu aidant, peut-être, aurons-nous ici autant de liberté, à tout prendre, qu'ailleurs, quoi qu'en dise Sir John. Bonhomme en vérité ! j'ai peur qu'il ne s'abuse, me croyant fait pour imiter Socrate jusqu'au bout. Non, détournez ce calice; la ciguë est amère, et le monde de soi se convertit assez sans que je m'en mêle, chétif. Je serais la mouche du coche, qui se passera bien de mon bourdonnement. Il va, mes chers amis, et ne cesse d'aller. Si sa marche nous paraît lente, c'est que nous vivons un instant. Mais que de chemin il a fait depuis cinq ou six siècles ! A cette heure, en plaine roulant, rien ne le peut plus arrêter.

A M. CHLEWASKI

Milan est devenu réellement la capitale de l'Italie depuis que les Français y sont maîtres. C'est à présent delà les monts la seule ville où l'on trouve du pain cuit et des femmes françaises, c'est-à-dire nues. Car toutes les Italiennes sont vêtues, même l'hiver, mode contraire à celle de Paris. Quand nos troupes vinrent en Italie, ceux qui usèrent sans précaution des femmes et du pain du pays s'en trouvèrent très mal. Les uns crevaient d'indigestion, les autres coulaient des jours fort désagréables (expression que me fournit bien à propos le style moderne) :

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés,

comme les animaux de la Fontaine : ce que voyant, la plupart des nôtres prirent le parti de s'accommoder aux usages du pays ; mais ceux qui n'ont pu s'y faire, et auxquels il faut encore de la croûte (\ous me passez ces détails, puisque charia non erubescit, selon Cicéron, qui en écrivait de bonnes), ceux-là donc font venir de France des femmes et des boulangers. Voilà comment et pourquoi madame ^1... passa les Alpes. Sachez, Monsieur, que madame M... est la femme d'un commissaire envoyé par le gouvernement à ^Nlalte, où il n'a pu aller; mais ce qu'il eût fait à ^lalte, il le fait ici, de même que sa femme, qui est sans contredit la plus jolie de toute l'armée. Tous deux écorchent l'italien, comme disait Mazarin, mais de différentes manières: iUa gluhit magnanimes Femi îiepotes; le mari est agent des finmces de l'armée française, charge de l'invention de Bonaparte, mais changée depuis son rajne, en ce qu'elle dépend peu de ses successeurs, bien moins puissants que lui. La dame fut prise à Viterbe lors de la retraite des Français, et reprise avec la place. Il y a dans son histoire quelque chose de celle d'Hélène, peutêtre dans sa personne, mais plus sûrement dans le rôle qi;e joue son mari, qui est lui plaisant Ménélas. court, lourd et sourd, d'ailleurs ébloui, on peut même dire aveuglé par les chirmes de la princesse. Puisque me voilà sur cet article, madame Pepe est dans le petit nombre des femmes

françaises qui voient un très petit nombre de maisons romaines: la seconde pour la beauté, la première à d'autres égai\lb. Elle donne tout à fait dans le bel esprit, et veut passer pour connaisseuse en peinture et en musique. Vient ensuite madame Bassal, femme d'un consul, non romain, mais français; tout cela se rassemble, avec beaucoup d'hommes, chez les princesses Borghèse et Santa-Croce, et chez la du3hesse de Lante. Joignez-y une marquise de Cera (maison piémontaise), figure très agréable, gâtée par des mines et des airs d'enfant qui ont pu plaire en elle à seize ans, et îl y a seize ans.

Je voudrais, au reste, pouvoir vous donner une idée de ces cercles, ou être sûr que ce tableau vous intéresserait. Mais vous en parler sérieusement, cela vous ennuierait, et pour vous le peindre en ridicule, c'est trop dégoûtant. Quelques grands seigneurs d'Italie qui prêtent leurs maisons, et qui font, pour bien vivre avec les Français des bassesses souvent inutiles, sont des gens ou mécontents des gouvernements que nous avons détruits, ou forcés par les circonstances à paraître aimer le chao;j qui les remplace, ou assez ennemis de leur propre pays pour nous aider à le déchirer, et se jeter sur les lambeaux que nous leur abandonnons. Tels sont à Milan les Serbelloni, ici les Borghèse et les Santa-Croce. La princesse de ce nom, formosissinio millier, femme connue de tous ceux qui ont voulu la connaître, et beaucoup au-dessous de la réputation, du rpoins quant à l'esprit, a lancé son fils dans les troupes françaises. Il s'est fait blesser, et le voilà digne d'être adjudant général. Les deux Borghèse, qui ont acheté moins cher des honneurs à peu près pareils, sont deux polissons incapables d'être jamais des laquais supportables, aussi maladroits que plats et grossiers dans les flatteries qu'ils prodiguent à des gens qui les méprisent.

Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

Dites à ceux qui veulent voir Rome qu'ils se hâtent; car chaque jour le fer du soldat et la serre des agents français flétrissent ses beautés naturelles et la dépouillent de sa pariire. Permis à vous. Monsieur, qui êtes accoutumé au langage naturel et noble de l'antiquité, de trouver ces ex-

pressions trop fleuries ou même trop fardées; mais je n'en sais pas d'assez tristes pour vous peindre l'état de délabreir.ent, de misère et d'opprobre où est tombée cette pauvre Rome que vous avez vue si pompeuse, et de laquelle à présent on détruit jusqu'aux ruines. On s'y rendait autrefois, comme vous savez, de tous les pays du monae. Combien d'étrangers, qui n'y étaient venus que pour un hiver, y ont passé toute leur vie ! Maintenant il n'y reste que ceux qui n'ont pu fuir, ou qui, le poignard à la main, cherchent encore, dans les haillons d'un peuple mourant de faim, quelque pièce échappée à tant d'extorsions et de rapines. Les détails ne finiraient pas, et d'ailleurs, dans plus d'un sens, il ne faut pas tout vous dire. Mais par le coin du tableau dont je vous crayonne un trait, vous jugerez aisément du reste.

Le pain n'est plus au rang des choses qui se vendent ici. Chacun garde pour soi ce qu'il en peut avoir au péril de sa vie. Vous savez le mot pancjn et circenses: ils se ppssent aujourd'hui de tous les deux et de bien d'autres choses. Tout homme qui n'est ni commissaire, ni général, ni valet ou courtisan des uns ou des autres, ne peut manger un œuf. Toutes les denrées les plus nécessaires à la vie sont également inaccessibles aux Romains, tandis que plusieurs Français, non des plus huppés, tiennent table ouverte à tous venants. Allez ! nous vengeons bien P univers vainci'.f

Les monuments de Rome ne sont guère mieux traités que le peuple. La colonne Trajane est cependant à peu près telle que vous l'avez vue, et nos curieux, qui n'estiment que ce qu'on peut emporter et vendre, n'y font heureusement aucune attention. D'ailleurs, les bas-reliefs dont elle est ornée sont hors de portée du sabre, et pourront par conséquent être conservés. II n'en est pas de même des sculptures de la villa Borghèse. et de la villa Pamphili. qui présentent de tous côtés des figures semblables au Deiphobus de '^^irgile. Je pleure encore un joli Hermès enfsnt. que j'avais vu dans son entier, vêtu et encapuchonné d'une peau de lion, et portant sur son épaule une petite massue. C'était, comme vous voyez, un Cupidon dérobant les armes d'Hercule, morceau d'un travail exquis, et grec.

si je ne me trompe. Il n'en reste que la base, sur laquelle j'ai écrit avec un crayon : Lvgete, Vénères CwpidinC^sque, et les morceaux dispersés qui feraient mourir de douleur Mengs et Winckelmann, s'ils avaient eu le malheur de vivre assez longtemps pour voir ce spectacle.

Tout ce qui était -aux Chartreux, à la villa Albani, chez le3 Farnèse, les Onesti, au Muséum Clémentin, au Capitole, est emporté, pillé, perdu ou vendu. Les Anglais en ont eu leur part, et des commissaires fiançais, soupçonnés de ce commerce, sont arrêtés ici. Mais cette affaire n'aura pas de suite. Des soldats, qui sont entrés dans la bibliothèque du Vatican, ont détruit, entre autres raretés, le fameux Térence du Beaibo, manuscrit des plus estimés, pour avoir quelques dorures dont il était orné. Vénus de la villa Borghèse a été blessée à la main par quelques descendants de Diomède, et V Hermaphrodite {inimane nef as/) a un pied brisé.

.4 Plaisance, le... mai 1804.

Nous venons de faire un empereur, et pour ma part je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce matin, d'Anthouard nous assemble, et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. Un empereur ou la république, lequel est le plus de votre goût? comme on dit rôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez- vous ? Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. Messieurs, qu'opinez-vous ? Pas un mot. Personne n'ouvre la bouche. Cela dura un quart d'heure ou plus, et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir, se lève et dit : S'il veut être empereur, qu'il le soit; mais, pour en dire mon avis, je ne le trouve pas bon du tout. Expliquez-vous, dit le colonel ; voulez-vous, ne voulez-vous pas? Je ne le veux pas, répond Maire. A la bonne heure. Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres, comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore

118 P.-L. COXTRIER

si J9 n'eusse pris la parole. Messieurs, dis-je, il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d'en délibérer? Ce raisonnement parut si fort, si lumineux, si ad rem... que veux-tu! j'entraînai l'assemblée. .Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève, on signe, on s'en va jouer au billard. Maire me disait : Ma foi, commandant, vous parlez comme Cicéron ; mais pourquoi voulez-vous donc tant qu'il soit empereur, je vous prie? Pour en finir, et faire notre partie de billard. Fallaît-il rester là tout le jour? pourquoi, vous, ne le voulez-vous pas? Je ne sais, me dit-il. mais je la croyais fait pour quelque chose de mieux. Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. En effet, que signifie, dis-moi... un homme comme lui, Bonaparte soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle Majesté? Etre Bonaparte, et se faire sire ! il aspire à descendre : mais non, il croit monter en s'égalant aux vois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme ! ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa petite sœur à Borghèse, et croire que Borghèse lui faisait trop d'honneur.

La sens'ition est faible. On ne sait pas bien encore ce que cela veut dire On ne s'en soucie guère, et nous en parlons peu. Mais les Italiens, tu connais Mendelli, l'hôte de Denianelle. Questi son salfi / questi son volif un alfiere, un caprajo di Corsica che halza iviperatore / Poffariddio, che casa! sicchè dunque, commandante, per quel che vedo un Corso ha castrato i Francesi.

Demanelle (1), je crois, ne fera pas d'assemblée. Il envoie les signatures avec l'enthousiasme, le dévouement à la personne, etc.

Voilà nos nouvelles ; mande-moi celles du pays où tu es, et comment la farce s'est jouée chez vous. A peu près de même sans doute.

Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne... Avec la permission du poète, cela est faux. On ne tremÇle

(Il Colone' d'un résfiment d'artillerie àlpied.

l>oint. On veut de rargent. et on ne baise que la main qui paye.

Ce César l'entendait bien mieux, et aussi c'était ub autre homme. Il ne prit point de titres nsés, mais il fit de son nom même un titre supérieur à celui du roi.

Adieu, nous t'attendons ici.

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