A TARIS
Mihto, le 12 septembre 1806.
Monsieur, depuis ma dernière lettre, à laquelle vous répondîtes d'une manière si obligeante, il s'est passé ici des choses qui nous paraissent à nous de grands événements,
(1) Depuis colonel d'arlillerie.
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mais dont je crois qu'on parlera peu dans le pays où vous êtes. Quoi qu'il en soit, Monsieur, si l'histoire de la grande ^ Grèce durant ces trois derniers mois a pour vous quelque intérêt, je vous envoie mon journal (1), c'est-à-dire un petit cahier, où j'ai noté en courant les horreurs et les bouffonneries les plus remarquables dont j'ai été le témoin. Il est difficile d'en voir plus, en si peu de temps et d'espace. C'est M. de la Ch... qui se charge de vous faire parvenir ce paquet, que j'ai mis sous enveloppe avec mon cachet. Je vous demande en grâce que cela ne soit vu de personne.
Si les traits ainsi raccourcis de ces exécrables farces ne vous inspirent que du dégoût, je n'en serai pas surpris. Cela peut piquer un instant la curiosité de ceux qui connaissent les acteurs. Les autres n'y voient que la honte de l'espèce humaine. C'est là néanmoins l'histoire, dépouillée de ses ornements. Voilà les canevas qu'ont brodés les Hérodote et les Thucydide. Pour moi, m'est avis que cet enchaînement de sottises et d'atrocités qu'on appelle histoire ne mérite guère l'attention d'un homme sensé. Plutarque, avec
l'air d'homme sage.
Et cette large barbe au milieu du visage,
me fait pitié de nous venir prôner tous ces donneurs de batailles dont le mérite est d'avoir joint leurs noms aux événements qu'amenait le cours des choses.
Depuis notre jonction avec Masséna nous marchons plus fièrement, et sommes un peu moins à plaindre. Nous retournons sur nos pas, formant l'avant-garde de cette petite armée, et faisant aux insurgés la plus vilaine de toutes les guerres. Nous en tuons peu, nous en prenons encore moins. La nature du pays, la connaissance et l'habitude qu'ils en ont, font que, même étant surpris, ils nous échappent aisément; non pas nous à eux. Ceux que nous attrapons, nous les pendons aux arbres ; quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu'ils peuvent. Moi qui vous parle. Monsieur, je suis tombé entre leurs mains : pour m'en tirer, il a fallu plusieurs miracles. J'assistai à une délibération où il s'agissait de savoir si je
(1) Ce journal ne s'est pas retrouvé.
serais pendu, brûle ou fusillé. Je fus admis à opiner. C'est un récit dont je pourrais vous divertir quelque jour. Je l'ai souvent échappé belle dans le cours de cette campagne; car, outre les hasards communs, j'ai fait deux fois le voyage de Reggio à Tarente, aller et retour, c'est-à-dire, plus de quatre cents lieues à travers les insurgés, seul ou peu accompagné, tantôt à pied, tantôt à cheval, quelquefois à quatre pattes, quelquefois glissant sur mon derrière ou culbutant du haut des montagnes. C'est dans une de ces courses que je fus pris par nos bons amis. Il n'y a ni bois, ni coupe-gorge dans toute la Calabre où je n'aie fait de ces promenades, et pourquoi? ah ! c'est cela qui vous ferait pitié. Une fois, de sept hommes que j'avais pour escorte, trois furent tués avec quatre chevaux par les montagnards. Nous avons perdu et perdons chaque jour de cette manière une infinité d'officiers et de petits détachements. Une autre fois, pour éviter pareille rencontre, je montai sur une petite barque, et ayant forcé le patron à partir malgré le' mauvais temps, je fus emporté en pleine mer. Nos manœuxres furent belles. Nous fîmes des oraisons : nous promîmes des messes à la Vierge et à saint Janvier, tant qu'enfin me voilà encore.
Depuis, sur une autre barque je passai près d'une frégate anglaise qui m' ayant tiré quelques coups, tous mes rameurs se jetèrent à l'eau et se sauvèrent à terre. Je restai seul comme Ulysse, comparaison d'autant plus juste que ceci m'arriva dans le détroit de Charybde, à la vue d'une petite ville qui s'appelle encore Scylla, et où je ne sais quel dieu me fit aborder paisiblement. J'avais coupé avec mon sabre le cordage qui tenait ma petite voile latine, sans quoi j'eusse été submergé.
J'avais sauvé, du pillage de mes pauvres nippes, ce que j'appelais mon bréviaire. C'était une Iliade de l'imprimerie royale, un tout petit volume que vous aurez pu voir dans les m?ins de l'r^bhé Eartholomy • cet exemplaire me venait de iuj {quam dispari domino/}, t je sais qu'il avait coutume de le porter dans ses promenades. Pour moi, je le portai? partout; mais l'autre jour, je ne sais pourquoi, je le confiais à un soldat qui ir conduisait un cheval en ,^>■.'.■,^ r%. qolfî'it 'if ^<^^ .♦ .i. ,.)uillé. Que vous dirai-je.
Monsieur? J'ai perdu huit chevaux, mes habits, mon linge, mon manteau, mes pistolets, mon argent. Je ne regrette que mon Homère, et pour le ravoir, je donnerais la seule chemise qui me reste. C'était ma société, mon unique entretien dans les haltes et les veillées. Mes camarades en rient. Je voudrais bien qu'ils eussent perdu leur dernier jeu de cartes pour voir la mine qu'ils feraient.
Vous croirez sans peine. Monsieur, qu'avec de pareilles distractions je n'ai eu garde de penser aux antiquités : s'il s'est trouvé sur mon chemin quelques monuments, à l'exemple de Pompée, ne ri^enda qitidevi put a ri. Non que j'aie rien perdu de mon goût pour ces choses-là, mais le présent m'occupait trop pour songer au passé : un peu aussi le soin de ma peau, et les Calabrais me font oublier la grande Grèce. C'est encore aujourd'hui Calnhria ferox. Remarquez, je vous prie, que depuis Annibal, qui trouva ce pays florissant, et le ravagea pendant seize ans, il ne s'est jamais rétabli. Nous brûlons bien sans doute, mais il paraît qu'il s'y entendait aussi. Si nous nous arrêtions quelque part, si j'avais seulement le temps de regarder autour de moi. je ne doute point que ce pays, où tout est grec et antique, ne me fournît aisément de quoi vous intéresser et rendre mes lettres dignes de leur adresse. Il y a dans ces environs, par exemple, des ruines considérables, un temple qu'on dit de Proserpine. Les superbes marbres qu'on en a tirés sont à Rome, à Naples et à Londres. J'irai voir, si je puis, ce qui en reste, et vous en rendrai compte, si je vis, et si la chose en vaut la peine.
Pour la Calabre actuelle, ce sont des bois d'orangers, des forêts d'oliviers, des haies de citronniers. Tout cela sur la côte et seulement près des villes : pas un village, pas une maison dans la campagne. Elle est déserte, inhabitable, faute de police et de lois. Comment cultive-ton. direzvous ■' Le paysan loge en ville et laboure la banlieue: partant le matin à toute heure, il rentre avant le soir de peur... En un mois, dans la seule province de Calabre, il y a eu plus de douze cents assassinats; c'est Salicetti qui me l'a dit. Comment oserait-on coucher dans ime maison des champs ? On y serait égorgé dès la première nuit.
Les moissons coûtent peu de soins: à ces terres soufrées
il faut peu d'engrais; nous ne trouvons pas à vendre le fumier de nos chevaux. Tout cela donne l'idée d'une grande richesse. Cependant le peuple est pauvre, misérable même. Le royaume est riche ; car produisant de tout ; il vend et n'achète pas. Que font-ils de largent? Ce n'est pas sans raison qu'on a nommé ceci l'Inde de l'Italie, Les bonzes aussi n'y manquent pas. C'est le royaume des prêtres, où tout leur appartient. On y fait vœu de pauvreté pour ne manquer de rien, de chasteté pour avoir toutes les femmes. Il n'y a point de famille qui ne soit gouvernée par un prêtre jusque dans les moindres détails ; un mari n'achète pas des souliers pour sa femme sans l'avis du saint homme.
Ce n'est point ici qu'il faut prendre exemple d'un bon gouvernement, mais la nature enchante. Pour moi je ne m'habitue à voir des citrons dans les haies. Et cet ait embaumé autour de Reggio ! on le sent à deux lieues au large quand le vent souffle de terre. La fleur d'oranger est cause qu'on y a un miel beaucoup meilleur que celui de Virgile: les abeilles d'Hybla ne paissaient que le thym, n'avaient point d'orangers. Toutes choses aujourd'hui valent mieux qu'autrefois.
OFFICIER d'artillerie, A NAPLES
Mileto, le 16 octobre 1806.
J'avais déjà ou"i dire que ce pauvre Michaud (1) s'était fait égorger. Je ne m'en étonne pas; il avait perdu la tête : ce n'est pas une façon de parler. Je le vis à Cassano, son esprit était frappé ; il voyait partout des brigands. Ce que cela produit, c'est qu'on se jette dans le péril qu'on veut éviter. Il y a une autre chose qui fait périr ces gens-là. c'est l'argent qu'ils portent avec eux, comme Sucy et mille autres que la chère ca.-isetfe a conduits à mal. Au reste, il n'était pas le seul à qui la peur eût troublé le sens. Je t'en pourrais dire autant de plusieurs q^ii ont fait la
(1) Commissaiie des guerres.
guerre, qui servent bien, qui ont été partout. Il faut convenir aussi que nos aventures n'étaient pas gaies. Voici celle de Cassano : elle fut assurément des moins tragiques pour nous ; mais elle fit du bruit, à cause du miracle dont on t'a parlé.
Après avoir saccagé, sans savoir pourquoi, la jolie ville de Corigliano, nous venions (non pas moi. j'étais avec Verdier ; mais j'arrivai trois jours après); nos gens montaient vers Cassano, le long d'un petit fleuve ou torrent qu'on appelle encore le Sibari, qui ne traverse plus Sibaris, mais des bosquets d'orangers. Le bataillon suisse marchait en tête, fort délabré comme tout le reste, commandé par Huiler, car Clavel a été tué à Sainte-Euphémie. Les habitants de Cassano, voyant cette troupe rouge, nous prennent pour des Anglais : cela est arrivé souvent. Ils sortent, viennent à nous, nous embrassent, nous félicitent d'avoir bien frotté ces coquins de Français, ces voleurs, ces excommuniés. On nous parla, ma foi, sans flatterie cette fois-là. Ils nous racontaient nos sottises et nous disaient de nous pis encore que nous ne méritions. Chacun maudissait les soldats de maestro Peppe, chacun se vantait d'en avoir tué. Avec leur pantomime, joignant le geste au mot : J'en ai poignardé six; j'en ai fusillé dix. Un disait avoir tué Verdier ; un autre m'avait tué, moi. Ceci est vraiment curieux. Portier, lieutenant du train, je ne sais si tu le connais, Toit dans les mains de l'un d'eux ses propres pistolets, qu'il m'avait prêtés, et qu'on me prit quand je fus dépouillé. Il saute dessus: A qui sont ces pifitolets? L'autre, tu sais leur style: Monsieur, ils sont à rou.<. Il ne croyait pas dire si vrai. Mais de qui les avez-vous eus.^ — DUui officier français que j'ai tué. Alors, moi et Verdier. on nous crut bien morts tous deux ; et quand nous arrivâmes, trois jours après, on était déjà en train de ne plus penser à nous.
Tu vois comme ils se recommandaient et arrangeaient leur aftaire. On reçut ainsi toutes leurs confidences, et ils ne nous reconnurent que quand on fit feu sur eux. à bout touchant. On en tua beaucoup. On en prit cinquantedeux, et le soir on les fusilla sur la place de Cassano. Mais un trait à noter de la rage de parti, c'est qu'ils furent expédiés par leurs compatriotes, par les Calabrais nos
amis, les bons Calabrais de Joseph, qui demandèrent comme une faveur d'être employés à cette boucherie. Ils n'eurent pas de peine à l'obtenir ; car nous étions las du massacre de Corigliano. Voilà les fêtes de Sibaris ; tu peux garantir à tout venant l'exactitude de ce récit. Le miracle fameux fut que peu de jours après, dans un village voisin, on égorgea de nos gens cinquante-deux, ni plus ni moins, qui pillaient sans penser à mal. La madone, comme tu peux croire, eut part à cette bonne affaire, doit les récits furent embellis et propagés à la gloire de la santa je.de.
La scène de Marcellinara est du même genre. Nous fûmes pris pour des Anglais, et comme tels, reçus dans la ville. Arrivés sur la place, la foule nous entourait. Un homme chez lequel avait logé Reynier le reconnaît et veut s'enfuir, Reynier fait signe qu'on l'arrête ; on le tue. La troupe tire tout à la fois ; en deux minutes la place fut cou\erte de morts. Nous trouvâmes là six canonniers du régiment, dans un cachot, demi-morts de faim, entièrement nus. On les gardait pour un petit autodafé qui devait avoir lieu le lendemain.
L'aventure du grand amiral est sans doute merveilleuse, on ne peut l'échapper plus belle Cependant, nous t'en citerions qui n'en doivent guère à celle-là. Il n'y a pas encore quinze jours que nous décrochâmes un de nos hommes mal pendu et mal poignardé, qui mange et boit maintenant comme toi. On tue tant, on est si pressé, qu'on ne fait les choses qu'à moitié. Tout cela n'est rien au prix de l'histoire de Mingrelot ; tu dois la savoir, puisqu'il est à Naples. Il t'aura pu conter aussi ce qui arriva à Maréchal, de son régiment, fusillé deux fois et vivant.
Mery, l'aide de camp de Saint-Cyr, n'a pas été si heureux : il est mort. Il fut blessé à la cuiose dans une embuscade et achevé par les chirurgiens à Castro- Villari. Alquier et Lejeune, chef de bataillon du même régiment, ont péri à Scigliano. Gastelet fut tué à Sainte-Ephémie. Compère (1) a un bras coupé et une jambe qui ne vaut guère mieux.
Pour moi, je n'ai garde de me plaindre. J'ai perdu plus
(1) Gén»''ral de brigade.
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que tous les autres en chevaux et en ertets; mais ma peau est entière, et j'ai le compte de mes membres. Je me suis Yu quelquefois assez mal à mon aise; mais plus souvent j'ai eu du bon. Presque toujours bien avec le patron (1), ma disgrâce a duré autant que sa prospérité, ce que durent les roses. Avant tout ceci on n'eût daigné abaisser un regard jusqu'à moi; l'infortune l'humanise, et nous voiiù de nouveau bons amis.
Les gens qui ne réflécliissent point, à la tête desquels ta peux me mettre, trouvent encore ici de bons moments : on y mange, on y boit, parmi toutes ces diableries ; on y fait l'amour comme ailleurs et mieux, car on ne fait que cela. Le pays fournit en abondance de quoi satisfaire tous les appétits, poil et plume, chair et poisson ; du vin plus qu'on n'en peut boire, et quel vin ! des femmes plus qu'on n'en veut. Elles sont noires dans la plaine, blanches sur les montagnes, amoureuses partout. Calabraise et braise c'est tout un.