Dans les Muses de la Nouvel le-France
ardemment désiré. On les remonta jusqu'au point où le doute n'était plus possible.
Un instant, on crut avoir trouvé, sinon le détroit, du moins un passage facile. Une exploration avait re^monté le fleuve San Juan et découvert le lac de Nicaragua ; elle rapporta, d'après le dire des naturels, que ce lac envoyait au Pacifique un émissaire capable de porter les plus grands navires ; des recherches ultérieures calmèrent l'enthousiasme : ce fleuve, qui avait déjà reçu le nom de Partido, n'existait pas.
Mais bientôt les découvertes des Espagnols démontrèrent que l'islhme américain ne présente aucune solution de continuité et se soude sans détroit aux
grandes terres du Nord et du Sud. Magellan reconnut que le seul passage se trouve par 54 degrés de latitude sud et rectifia la grossière erreur relative aux longitudes respectives de l'Asie et de l'Amérique. Et déjà les Portugais avaient enseigné à l'Europe la route de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance.
Le problème changea dès lors complètement de face, et ne présenta plus qu'un médiocre intérêt, presque uniquement théorique j on continua pourtant à s'en occuper pendant quelque temps.
Il ne s'agissait plus que de chercher un passage que l'art pût assez améliorer pour permettre aux petits navires dont on usait à cette époque de transiter d'une mer à l'autre. Il suffisait de trouver deux rivières profondes et navigables partant d'un col bas • et étroit, et se rendant l'une au Pacifique, l'autre à l'Atlantique. On les aurait réunies par une coupure.
Ce travail gigantesque n'était pas au-dessus du génie persévérant et de la puissance des Espagnols ;
ils ont fait des travaux aussi considérables, témoin le fameux Desague de Mexico dont les tranchées ont jusqu'à 60 mètres : il préserve la capitale duMexiquedes inondations causées par les crues du lac.
Pendant toute la durée de Tère coloniale, les Espagnols s'occupèrent naturellement de ce projet plus que tout autre peuple ; ils y songèrent depuis Saavedra, qui pensait à percer le Darien, et Fernand Cortez, qui voulait profiter des bas-fonds du Téhuantépec, jusqu'en l'an 1814, à la veille même de perdre à jamais le fastueux « empire des Indes » : cette année-là, les Cortès de Madrid ordonnèrent l'établissement d'un canal interocéanique dans la dépression du Téhuantépec, la plus rapprochée de Mexico, capitale de ce qui s'appelait alors la vice-royauté de la Nouvelle-Espagne.
Après la guerre de l'Indépendance, le Mexique, Tun des héritiers de l'Espagne en Amérique, continua, mollement, la tradition de l'ancienne métropole, avec une tendresse exclusive pour son voisin, l'isthme du Téhuantépec. Au contraire, les Américains du Nord et les Français (ces deux peuples ont travaillé plus que tout autre à la cause du percement) s'occupèrent surtout des isthmes méridionaux : Nicaragua, Panama, San Blaset Darien. Quant à l'isthme du Honduras, on y renonça bien vite : un canal d'entre deux mers y est impraticable.
Toutefois, c'est justement au bord du golfe de Honduras, où ce canal aurait abouti sur le versant de l'océan Atlantique, que l'Angleterre établit sa colonie, d'ailleurs peu florissante, de Belize ou du Honduras anglais. Toujours prévoyants, les Anglais ne se
sont point installés sur cette plage dans un but exclusif de commerce ou de colonisation proprement dite, mais évidemment dans un but politique, pour avoir un pied-à-terre dans l'Amérique centrale. Déjà, en 1778, ils avaient tenté sur le Nicaragua un coup de main qui ne réussit point et où Nelson faillit perdre la vie.
Jusqu'à ces dernières années, l'isthme de Panama, qui l'emporte maintenant sur tous ses rivaux, paraissait avoir perdu toute chance de leur être préféré.
Parmi les personnes qui s'occupaient, à divers titres, de la réunion des deux mers, quelques-unes portaient leurs regards vers le Darien, presque toutes vers le Nicaragua.
Le Darien, depuis le grand voyage d'Alexandre de Humboldt, avait pour lui la vague renommée de posséder un ou plusieurs cols très bas entre le versant du Pacifique et le bassin du grand fleuve Atrato, tributaire de la mer opposée.
Le Nicaragua avait pour lui son magniflque lac qui semblait créé d'avance pour servir de port aux flottes du monde. Parmi les Français qui en avaient fait l'objet de leur étude, l'un, Belly, avait dressé son projet sur les lieux mêmes, l'autre l'avait calculé de loin, de sa prison de Ham : c'était le prince Louis - Napoléon Bonaparte, plus tard empereur des Français.
L'isthme de Panama, lui, n'avait que sa mensongère réputation d'insalubrité terrible; on disait, on dit encore que sous chaque traverse du chemin de fer de Colon à Panama dort un terrassier chinois, mort de fièvre. Cette voie sur cadavres, c'était tout ce que méritait cette vallée de l'Amérique centrale.
PANAMA ET DAHIEN 7
Quelque étrange qu'il puisse paraître, cinquante ans après l'émancipation des colonies espagnoles, l'Amérique centrale était encore peu connue au point de vue de la topographie précise.
Voici quelles étaient, vers 1870, les données certaines, appuyées sur des calculs. Nous les donnons par ordre de date :
Napoléon. Garella, ingénieur en chef des mines, fait en 1843 la géodésie et la topographie de l'isthme de Panama; on lui doit un projet de canal à écluses, avec tunnel, de la baie de Limon sur l'Atlantique à la baie de Vaca de Monte sur le Pacifique, ainsi que les études d'un tracé de chemin de fer qui probablement eût été exécuté par une compagnie française, sans le coup de foudre de 1848 : la concession fut périmée, et une compagnie américaine en profita pour se substituer aux Français.
En 1850, Bernard, général du génie américain, dresse la carte de l'isthme de Téhuantépec, et, résumant ses travaux, déclare que cette ligne n'est guère praticable pour un canal interocéanique.
Childs et Fay, ingénieurs américains, étudient, en 1850 et 1851, le tracé d'un canal par le Nicaragua; ils découvrent le col le plus bas de toute l'Amérique centrale, celui de Rivas (46 mètres d'altitude).
Aux frais de M. Kelley , riche banquier de New- York, l'ingénieur Traulwine fait en 1852 les études de trois passages entre l'Atralo et le Pacifique : le premier par le San Juan (là il constate que le fameux canal creusé par le curé de Raspadura et ses paroissiens n'a jamais existé) ; le second par l'Atrato et le Baudo; le troisième entre la baie de Cupica et l'Atrato.
De 1853 à 1854, la France, T Angleterre et les États-Unis envoient au Darien les commandants Jauréguiberry, Prévost et Straine. Prévost et Straine ont maille à partir avec les Indiens, et beaucoup de leurs hommes meurent de faim et de misère après s'être égarés dans la forêt.
En 1858-1859, le général du génie Michler reprend les études de Trautwine, et dresse un prqjet de canal entre la baie deHumboldt sur le Pacifique et le fleuve Atrato par la vallée du Truando.
M. Bourdiol, en 1864, essaye de traverser l'islhme
qui va du rio Sabana (baie de San Miguel) à la baie
de Calédonie, mais il n'arrive que jusqu'au Chucunaque.
M. de Lacharme, en 1866, découvre le passage du rio Paya, affluent de la Tuyra,au rio Caquîrri, affluent de TAtrato, et relève le cours de la Tuyra et du Paya. C'est une simple reconnaissance, mais comme elle a été le point de départ de nos explorations, je dois la citer au milieu de travaux plus complets et plus exacts.
En 1864, ce même M. Kelleyqui avait fait étudier à ses frais la région de la cordillère de Baudo, commandita une nouvelle exploration, celle de l'isthme San Blas.
Plusieurs de ces explorations avaient été faites par ordre du gouvernement américain; aucune n'avait abouti à un projet acceptable, et bien des points restaient à élucider. C'est pourquoi le gouvernement des Etats-Unis se résolut, en 1870, à une reconnaissance générale de l'Isthme américain.
Des groupes d'officiers de marine, d'ingénieurs et
d'astronomes, secondés par un nombreux personnel d*aides, de marins et de soldats pour les défendre au besoin sur les territoires peuplés d'Indiens hostiles , furent placés sous les ordres du capitaine Schufeldt? des commander s Seltridge, Lull, Crosman, et du lieu, tenant CoUins.
Pendant trois années les travaux furent poussés avec vigueur et persévérance. Ils portèrent sur les passages suivants :
Le Téhuantépec par le Commodore Schufeldt;
Le Nicaragua par les commanders Hatfield et Lull ;
Panama par le commander Lull ;
L'isthme de SanBlas, celui du Darien entre le Sabana et la baie de Calédonie. et entre la Tuyra et l'Atrato, par le commander Selfridge ;
L'Atrato-Napipi par le commander Selfridge et le lieutenant Collins.
Ils restèrent donc trois ans dans les isthmes, visitant les vallées opposées, mesurant et comparant les cols. Mais s'ils firent beaucoup, ils ne purent pas tout faire, et quand ils rentrèrent aux États-Unis en 1873, ils laissaient derrière eux des parages inconnus, dans le Darien méridional. Et, malheureusement, leurs projets, comme tous ceux de leurs devanciers, se rapportaient à des canaux écluses. Or la grande et prompte navigation de mer à mer ne souffre que des canaux à niveau, comme celui de Suez.
10 PANAMA ET DAUIEN
A la grande navigalion, il faut un canal à niveau.
Pour que les navires puissent transiter facilement et sûrement, il faut :
Que la voie soit constamment ouverte, à n'importe quel moment de la marée ;
Qu'elle puisse admettre à la fois autant de navires qu'il s'en présentera au même moment à l'entrée du canal : à Suez il y a eu jusqu'à 50 navires engagés dans le canal pendant une seule journée ;
Qu'il n'y ait pas de manœuvres délicates, de halages ou d'évolutions au moyen de câbles ou d'amarres. Enfin et surtout, que les navires soient certains de toujours trouver la voie libre, sans qu'elle soit jamais exposée à des chômages qui les rejetteraient sur la route du cap Horn.
Les canaux à écluses ne remplissent point ces conditions.
Ils ne peuvent conduire qu'un nombre déterminé de navires par jour. La manœuvre du passage d'une écluse demande environ vingt à vingt-cinq minutes au canal de grande navigation d'Amsterdam à la mer. On ne saurait évaluer à moins de temps cette même manœuvre dans un canal interocéanique : ce qui limite à vingt-quatre ou à trente le nombre des navires qui pourraient passer dans une journée.
Ces canaux sont, en outre, exposés à des suspen-
sions de trafic, le moindre accident dans une écluse nécessilaflt de barrer ou de vider les deux biefs pour effectuer ia réparation. Comme on le sait, rien n'est plus commun que les chômages sur les petits canaux de navigation intérieure ; à plus forte raison sur un canal de grandes proportions. Un tassement inégal dans le bassin de maçonnerie, long de 200 mètres, large de 20 mètres, haut de 17 à 18, — telles seraient les dimensions des écluses du canal interocéanique, — pourrait empêcher la manœuvre des portes et exiger des réparations quelquefois fort longues, qui même pourraient durer des mois entiers.
La construction de ces canaux est on ne peut plus difficile : outre les écluses dont nous venons de parler, elle demande des travaux d'art en quantité, creusements de lits, aqueducs, viaducs, perrés, ponceaux, rigoles d'alimentation, prises d'eau, déversoirs, etc., tous ouvrages très délicats et très compliqués.
Ajoutons, à chaque écluse, des machines à vapeur pour la manœuvre des amarres et des navires, pour le mouvement des portes et le service des aqueducs. Tout cela veut un personnel nombreux.
Ainsi, par le fait des travaux d'art, l'avantage d'économie de déblais que procure un canal à écluses est tout à fait illusoire.
Enfin, si par un hasard toujours possible, il arrive qu'on se soit trompé dans quelque portion du tracé, qu'il y ait, par exemple, quelque courbe à rectifier, — une fois le canal ouvert, il est de toute impossibilité d'y remédier. Bon gré malgré, il faut recourir au chômage.
Les canaux à niveau réunissent, au contraire, toutes les conditions requises : sécurité absolue, pérennité complète, pas de pertes de temps, point de manœuvres compliquées. Des terres à enlever, des roches à creuser, c'est là tout le travail.
Le Congrès international des sciences géographiques à Paris en 1875.. — M. L.-N.-B. Wyse et ses compagnons. — Ceux qui ne reviendront pas : Olivier Bixio et Guido Musso.
Ainsi, quand s'ouvrit à Paris, au palais des Tuileries, en 1875, le Congrès des sciences géographiques, les passages interocéaniques de l'Amérique centrale n'étaient pas tous reconnus, malgré les trois cent soixante ans écoulés depuis Nunez de Balbao ; on n'avait pas encore discuté sérieusement leurs mérites comparatifs; et tous les projets, dont quelques-uns profondément étudiés, ne comportaient que des canaux à montée, bief de partage et descente.
Divers renseignements provenant de sources plus ou moins dignes de foi, et surtout l'exploration de la vallée du Paya par M. de Lacharme, en 1866, pouvaient faire espérer en ce point une interruption brusque de la Cordillère. On pensait que, par cette brèche, il serait facile et relativement peu coûteux de creuser un canal qui aboutirait, d'un côté à la magnifique baie de Uraba, de l'autre au splendide estuaire de San Miguel, en utilisant le cours de l'Atrato, puissant fleuve, et de la Tuyra, belle rivière.
L'absence d'études de projets à niveau, l'indigence de renseignements sur le col de Paya, dont l'altitude, telle que la donnait M. de Lacharme (58 mètres audessus du Pacifique), faisait espérer la réussite d'un canal sans écluses, — il y avait là un vide que n'avaient malheureusement pas comblé les consciencieux travaux des Américains. Ce vide, il importait de le combler au plus vite.
M. Wyse, officier de marine, y songea. Depuis longtemps il se préoccupait de la question d'un canal interocéanique. Huit ans auparavant il avait exploré le fleuve Bayano jusqu'au delà du village de Pirrea, sur le territoire des Indiens sauvages, c'est-à-dire jusqu'en un point que nul autre homme blanc n'avait encore atteint.
Une occasion favorable se présenta : le Congrès international des sciences géographiques tenu à Paris en 1875. L'intérêt du monde savant se reporta sur la question de l'Isthme américain; le choix d'un passage entre les deux mers fut sérieusement discuté. Sous la présidence de M. de Lesseps, l'immortel créateur du canal de Suez, on nomma un jury international chargé de désigner le meilleur tracé, d'émettre un avis sur la possibilité ou l'impossibilité de l'entreprise et d'en étudier soigneusement les conditions économiques et financières.
Plusieurs hommes qui partageaient les vues de M. Wyse se groupèrent en comité. Ils demandèrent, par l'entremise de leur président, le célèbre général hongrois Tûrr, que l'on voulût bien renvoyer la réunion de ce grand jury jusqu'après parfaite exploration de la ligne de Paya-Caquirri, c'est-à-dire du
golfe de San Miguel (Pacifique) à TAtrato (Atlantique). Cette motion ne pouvait être que favorablement accueillie.
On se mit aussitôt à Tœuvre. En moins d'un an une société fut constituée, le capital souscrit, la concession d'un canal obtenue des Etats-Unis de Colombie, le personnel d'explorateurs réunis. L'expérience que M. Wyse avait des régions à parcourir lui permit de rassembler en peu de temps instruments, armes, objets de campement, vivres, tout ce qui devait suffire à une troupe nombreuse pendant six mois de campagne dans la forêt vierge. Grâce à son esprit organisateur, à sa promptitude de conception et d'exécution, il ne s'écoula qu'un mois entre le jour où le plan futarrêté et celui qui vit les explorateurs prêts à partir sous son commandement. La grande et vieille amitié qui, moi aussi officier de marine, me liait au chef de l'expédition, me valut d'y prendre part en qualité de volontaire.
Il fallait cette hâte pour que la commission arrivât au Darien dès le commencement de la saison sèche, qui est la seule où l'Européen non acclimaté puisse supporter la fatigue et la misère inséparables d'un séjour dans le marécage ou dans la forêt vierge. Tout fut mené si lestement, que la veille de notre départ, dans le dîner d'adieux où le Comité nous réunit, la plupart des futurs explorateurs se voyaient pour la première fois de leur vie.
Nous étions vingt en tout, dont plusieurs ingénieurs et officiers de marine, le commandement en chef étant à M. Wyse, et la surveillance des travaux techniques à M. Celler, ingénieur en chef des ponts et chaussées.
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Parmi ces vingt « pionniers » je citerai (X Bîxio, G. Musso, le docteur G. Viguier. Les deux premiers ne devaient point revoir la patrie : ils sont morts, victimes de leur dévouement.
Olivier Bixio, fils du secrétaire du gouvernement provisoire de 1848, et neveu du célèbre Nino? Bixio, chef d'état-major de Garibaldi dans la campagne des Mille, était un homme superbe, dans tout l'éclat de sa force et de sa beauté ; il avait à peine trente-cinq ans, et déjà sa vie était assez noblement remplie pour mériter l'admiration de tous. Héros des luttes de l'indépendance italienne, il avait, à vingt-trois ans, quitté l'armée avec le grade de capitaine et le titre d'officier d'ordonnance de Victor-Emmanuel, pour prendre service dans les troupes fédérales lors de la guerre de la Sécession ; il s'y était fort distingué dans la cavalerie du général Mac-Glellan. Engagé volontaire pendant l'invasion allemande, il fut blessé et emmené prisonnier. A peine rétabli, il réussit à s'évader de Stettin et revint combattre encore, à la tête cette fois d'un bataillon de mobilisés. Nature droite, franche, loyale, son intelligence ouverte^ et sa cordialité le faisaient aimer de tous ceux qui avaient le bonheur de le connaître.
Son compagnon et ami, Guido Musso, jeune ingénieur italien, appartenait à l'une des plus grandes familles de la Péninsule ; il attirait à lui la sympathie dès le premier abord par sa tenue parfaite, son amabilité aussi exquise que peu affectée, sa serviabilité, et la régulière beauté de ses traits. Ainsi que Bixio, il s'était offert comme volontaire par amitié pour Wyse, et aussi pour avoir plus tard le droit de dire qu'il
avait eu sa part d'une œuvre grandiose. Dédaignant de perdre sa jeunesse dans le désœuvrement, sa vie dans l'oisiveté, il voulait se rendre utile à tout prix. Peu d'hommes ont eu le sentiment du devoir au même degré qjie nos amis Bixio et Musso. Ils sont morts : Data fata secutit
lY
Départ. La Guadeloupe et le volcan de la Soufrière. La Martinique, le trigonocéphale, Fort-de-France. La Guayra, Porto Cabello, Sabanilla. Colon ou Aspinwall.
La Commission s'embarqua sur le Lafayette, le 7 novembre 1876. Le 21, l'une des deux îles qui forment la Guadeloupe * offrait à nos regards ses masses montagneuses couvertes de verdure jusqu'au sommet du volcan de la Soufrière. Sur ce manteau de teinte uniforme et foncée, les moindres variations d'ombre et de lumière s'accusent nettement, et le relief est accentué d'une façon surprenante : aussi, malgré sa faible altitude de 1484 mètres, le volcan de la Soufrière est-il aussi imposant que les plus fiers géants des Alpes.
Le lendemain, nous mouillons à Forl-de-France, la capitale de la Martinique , mais la ville la plus grande,
1. Celle qui s*appelle proprement la Gttadeloupe; Tautre est la Granie-Terre, Les deux îles, dépendances comprises, ont ensemble environ 180000 habitants sur 18'i850 hectares : soit une densité de 98 personnes par kilomètre carré, celle de la France n*étant que de 70.
la plus peuplée, la plus riche, la plus commerçante, est Saint-Pierre. Le Lafayette reste accosté pendant un jour et demi pour renouveler sa provision de charbon. Nous en profitons pour battre quelque peu le
pays.
La Martinique ne mérite plus le surnom de Perle des Antilles ; elle doit son reste d'importance à un petit nombre de plantations de cannes à sucre et de caféiers. Le climat est très sain ; Tîle, bien que petite *, nourrirait aisément une grande population, et cependant le nombre des habitants y croît peu ou point : il était d'environ 162000 en 1877, ce qui, par parenthèse, donne 164 habitants par kilomètre carré, la moyenne de la France n'étant, avons-nous déjà dit, que de 70. Mais on sait qu'à surface égale les pays tropicaux peuvent nourrir beaucoup plus d'hommes que les pays tempérés. Les sang-mêlés forment à la Martinique une race vigoureuse, dont les femmes sont remarquables par leur beauté.
Cette terre serait un séjour délicieux, n'était le trigonocéphale, un des plus venimeux serpents qu'il y ait au monde. Il se glisse partout, dans les cultures, les champs de cannes à sucre, les abords des maisons ; souvent il s'enhardit jusqu'à pénétrer dans les cases à la poursuite des souris ou des rats. On en a trouvé dans les lits. La morsure de ce reptile est presque toujours fatale ; la science ne sait pas encore en neutraliser le venin, et quant aux vieil les négresses rebouteuses, prétendues charmeresses, le résultat bien constaté de leurs incantations, de leurs mas-