SECONDE PARTIE
Le sage aux prises avec l'adversité , a dit un ancien , est un spectacle digne du Ciel. L'infortune, en effet , est le creuset où s'épure la vertu; c'est la pierre de touche qui distingue l'or de l'alliage ; c'est le ressort qui développe toute la force &: toute l'énergie de l'aine. Que de brillantes réputations les revers ont fait évanouir ! Tant qu'on est heureux , tant que tout réussit , il est si facile d'être grand , ou du moins de le paraître I Quoi de plus aisé , quoi de plus doux que de se laisser aller au vent de la fortune } Mais soutenir sans être abattu toutes ses bourrasques ? lutter sans dévier contre les orages &c les tempêtes ; mais voir déchaînés contre soi tous les monstres qui désolent le monde , la fraude 9 l'hypocrisie ? l'imposture , la calomnie ? la haine ? la fureur & la scélératesse , 6z rester impassible , & ne Das s'écarter un instant du sen- .tier de l'honneur ? de la justice. & de la vérité,
voilà
voilà ce qui n'est pas commun ,! & ce qui ne se trouve guère que chez les Héros chrétiens ; & tel est le grand Se merveilleux spectacle que nous présente Jeanne d'Arc.
L'on dira peut-être : Si Dieu l'avait réellement choisie pour être l'instrument de ses miséricordes envers la France , l'aurait- il ainsi livrée à ses ennemis ? l'aurait - il laissé devenir la victime de leur basse & inique vengeance ? Oui , Messieurs. Eh ! qu'a promis ce Dieu à ses élus les plus chéris ? qu'a-t-il promis à ses Apôtres , à ses Disciples ? Des persécutions , des croix & des bûchers. En associant Jeanne d'Arc à leur sort il l'a sans doute aussi associée à leur gloire.
Après le sacre de Charles à Reims ? l'Héroïne n'ayant pu lui refuser de rester à la tête de ses armées , ne lui promet plus aucun succès ; mais elle lui en obtient tous les. jours. Sa valeur ■& son nom lui soumettent des provinces. La Champagne entière , l'Isle - de - France , la Brie , une partie de la Picardie se rendent ; Compiègne i Beauvais , Noyon , Melun ? Soissons , Pbntoise j Saint - Denis ouvrent leurs portes. Paris seul résiste. Paris , condamné comme par une malheureuse fatalité à nous offrir les scènes les plus douloureuses -de nos annales, & à méconnaître l'autorité des meilleurs r des plus braves Se • des
| 34 ) plus glorieux de nos Rois ; Paris , pendant la captivité du Roi Jean , ÔC long - temps encore après , révolté contre le jeune & sage Charles V; Paris , depuis , foyer sanglant de la ligue , luttant jusqu'à la dernière extrémité contre la bravoure & la bonté du généreux Henri ; Paris , pendant 3a fronde , tout en fermentation , & canonnant l'armée de Louis XIV ; Paris Je m'arrête Paris , servile esclave en ce
moment des Anglais , refuse de se rendre à son légitime Souverain, à Charles victorieux , sacré dans Reims & devenu l'oint du Seigneur. On tente Un assaut : Jeanne d'Arc blessée tombe de cheval au milieu d'une foule de victimes , Se ce n'est qu'à la faveur de la nuit que deux chevaliers témoins de sa chute viennent la dégager parmi des monceaux de morts & de mourans. Mais ses blessures , quelque graves qu'elles fussent , sans doute par une faveur particulière du Ciel , ne captivaient pas long-temps son courage. L'ennemi s'avance avec une nouvelle armée pour reprendre Compiègne èk l'investir : l'Héroïne s'y jette aussitôt ; car elle était par-tout ; &: dès le jour même elle fait une sortie. Accablée par le nombre des assiégeans , elle est forcée à la retraite. Elle la fait en bon ordre , & , la dernière en avant., couvre 3c protège, la rentrée de sa troupe. Au
moment où elle - même s'approchant du pontlevis espérait rentrer dans la ville à son tour, soit perfidie , soit fatal accident , la herse se trouve baissée, & l'infortunée n'a plus d'autre parti à prendre que de se rendre : elle remet son épée au Bâtard de Vendôme.
Ici commence u^.e nouvelle scène bien affligeante pour l'humanité , bien honteuse pour l'Ang1eterre , mais toujours bien glorieuse pour la captive. Prise bravement les armes à la main, elle avait droit à la protection de toutes les lois de la guerre &C des principes de l'honneur. Sa renommée , ses victoires , sa valeur extraordinaire lui devaient assurer ces égards recherchés que réclamaient sur-tout sa jeunesse & son sexe. Elle ne s'était point rendue à un Anglais , mais à un Français du parti du Duc de Bourgogne : elle semblait donc ne devoir pas craindre d'être livrée à ses mortels ennemis : cependant le Bâtard de Vendôme en ayant disposé à prix d'argent en faveur du Comte de Luxembourg, celui-ci, pour dix mille livres d'alors , ( c*étak le taux de la rançon des Rois ) vendit aux Anglais èc son honneur & l'Héroïne. Pour échapper au triste sort qu'elle prévoyait, Jeanne d'Arc , accoutumée à escalader les villes , crut qu'elle pourrait aussi heureusement se précipiter jqu haut de leurs
remparts : elle se jeta du sommet d'une tour du château de Beaurevoir , où elle était sévèrement retenue. La gravité de sa chute ne lui permit pas c'a; 1er plus loin , & les Anglais , maîtres de leur victime, la transférèrent à Rouen.
Ils ne pouvaient pas la juger militairement rans se déshonorer aux yeux de l'univers & s'exp oser aux plus terribles représailles ; & cependant ils voulaient se venger. Honteux & furieux d'avoir fui tant de fois devant une femme , ils ne pouvaient lui pardonner leurs défaites si subites & si réitérées , & la perte de tant de provinces. Si elle était inspirée de Dieu comme elle l'annonçait & comme tout le parti de Charles le croyait , le Ciel les condamnait donc , & les repoussait dans leur île ; & cette opinion devait achever de leur faire perdre bientôt en France tout ce qu'ils y possédaient encore. Ils avaient donc un puissant intérêt à faire regarder tout ce qu'elle ayait fait comme l'œuvre du démon. En l'accusant de sortilège & la faisant juger & périr comme magicienne ils semblaient associer leur cause à celle de la Religion , ils satisfaisaient leur vengeance, & se. délivraient d'une adversaire plus redoutable pour eux 9 de leur propre aveu , au une armée entière.
C'était une grande magie , en effet , dans une
fille de dix-huit ans, que cette intrépidité constante qu'aucun obstacle n'arrêtait , qu'aucun danger n'effrayait , que des blessures graves ne faisaient pas même reculer. C'était une grande magie que cette audace qui bravait & les lances & les foudres de la guerre , & qui dans les escalades la portait la première au sommet des remparts de Jargeau & de Saint-Pierre-le-moutier. C'était une grande magie que cet art de gagner les batailles comme à Patay , où elle disait aux braves de sa suite qui hésitaient , dans un style vraiment chevaleresque & sublime : En mon Dieu y il faut ici combattre les Anglais 9 fussent-ils pendus aux nues. C'était une grande magie sans doute que cette rare habileté à disposer l?artillerie , à mettre les troupes en ordre , à les animer , à ordonner les attaques , tellement que les Capitaines les plus expérimentes n auraient pu faire mieux. Je cite les propres paroles des d'Alençon , des Dunois & des Gaucourt , si bons juges en ce genre.
C'est donc à l'Inquisition , qu'aucune loi formelle n'établissait en France , qui s'y introduisait sourdement, & que les Anglais favorisaient, que Jeanne d'Arc fut livrée par eux , non pas pour être jugée , mais pour être condamnée. Quand l'autorité veut le crime, elle trouve des agens
(38) jusque dans le sanctuaire. Un Pontife que fë me garderai de nommer , abjurant son caractère auguste , se chargea d'être le ministre de leur vengeance. L'Evêque de Beauvais , puisqu'il faut le désigner enfin & le vouer à l'opprobre de tous les siècles , trop fidèle imitateur de ce Caïphe acharné contre le Juste par excellence , retraça a 'ors la même partialité , la même perfidie , la même iniquité.
Jeanne d'Arc , accusée de sortilège & d'hérésie & jugée par des Prêtres , aurait dû être détenue dans les prisons ecclésiastiques , dont les traitemens barbares sont ordinairement exclus par cet esprit de Religion qui a tout adouci , & où sa personne & sa vertu eussent été à l'abri de tout outrage. Il n'en fut rien : c'est dans le château de Rouen que l'infortunée captive fut pendant plusieurs mois en proie à tout ce que la vengeance Anglaise put imaginer. Là des ceps lourds & gênans comprimaient ses pieds : comme si c'eût été une bête féroce , une longue chaîne de fer attachée à une forte pièce de bois lui servait de ceinture. Là des soldats se relevant sans cesse ne quittaient sa chambre ni le jour ni la nuit , & à la honte des moeurs & au mépris de toutes les lois de l'honnêteté &: de la décence , une jeune fille innocente & la chasteté
, même se trouvait exposée sans cesse à toute h licence d'une soldatesque perverse. Voiîà les crimes des gardiens ; ceux des juges sont encore plus odieux.
Tout ce que la mauvaise foi , la basse envie 5 la méchanceté la plu^s raffinée , la science du mal , en un mot , peuvent faire inventer , fut employé dans cette monstrueuse procédure , où toutes les règles & toutes les formes furent effrontément violées. Jeanne d'Arc , mineure , n'obtient point de conseil. On la fatigue par des interrogatoires interminables , où vingt docteurs tourà-tour , souvent à -la -fois, passant tout-à-coup d'un sujet à un autre , l'accablent de questions captieuses & d'arguties scolastiques qui auraient embarrassé le théologien le plus exercé à ce genre d'escrime. Comme elle était irrépréhensible
X*ians sa conduite , on chercha à la surprendre dans ses paroles. Êtes-vous en état de grâce ? lui demandent les juges. Eût-elle répondu oui ? Présomption diabolique ! se seraient-ils alors écriés : qui sait s'il est digne d'amour ou de haine ? Eûtelle dit non ? Vos visions récentes , & partant les anciennes , auraient - ils répliqué , ne sont & ne peuvent être que l'ouvrage du démon; car les Saints n'apparaîtraient pas à une personne hors d'état de grâce. Jeanne d'Arc les déconcerte par
(40) cette réponse , qu'on dirait émanée de la Sagesse céleste : Si jy suis , Dieu m y garde : si je ny suis pas , Dieu in y mette. Sa candeur, son ingénuité , sa sagacité naturelle confondaient ainsi leur astucieuse malice. Outrés de dépit , ils imaginent un nouveau moyen bien digne d'eux. Un des leurs va trouver Jeanne d'Arc dans sa prison , & se disant son compatriote & le partisan de Charles VII , affecte en apparence pour elle le plus sensible intérêt , & s'insinue ainsi dans sa confiance. Le traître , profitant de pareils avantages , s'efforce de lui persuader ce qu'elle doit affirmer ou nier pour se sauver , & c'était ce qui devait la perdre ; &c lorsqu'il croyait l'avoir bien endoctrinée , il allait rapporter à l'Evêque & à ses collègues toute leur conversation , & on calquait sur cela les interrogatoires. Mais la véracité de l'accusée dérangeait aussitôt toutes ces perfides combinaisons. On voulait la trouver rebelle à l'Eglise , & Jeanne d'Arc ne cessait de soutenir qu'elle y était soumise , & qu'elle en appelait au Pape &: au Concile de Bâle , qui se tenait alors. D'ailleurs comme elle ne voyait & ne pouvait voir dans le tribunal qui prétendait la juger que des hommes passionnés &; vendus à ses ennemis , comme elle avait récusé formellement l'Evêque de Beauvais , conseiller du Roi d'Angleterre , auquel ? en prenant sa ville ,
elle
elle avait fait perdre son siège , & qui était en* core excité par - là à se venger , elle s'obstinait toujours à déclarer qu'elle ne se soumettrait jamais à des juges qui n'avaient aucune juridiction sur elle. L'infernal comité , se transformant tout - à - coup de son plein droit en Eglise universelle , établit & pose en fait que Jeanne d'Arc , refusant de se soumettre à lui , est dès-lors hérétique , schismatique , & rebelle à l'Eglise. En conséquence l'Evêque fait rédiger un faux précis de la procédure , où toutes les réponses de Jeanne d'Arc sont tronquées , dénaturées , ou supprimées lorsqu'elles renversaient l'édifice d'iniquité de fond en comble. C'est sur cette pièce ténébreuse & informe , aussi mystérieusement cachée à la plupart des juges & à tous les assesseurs qu'à Jeanne d'Arc , qui ne l'a ni avouée ni reconnue , que, par un de ses complices envoyé exprès à Paris , sans aucune communication des véritables pièces du procès , il y fait consulter l'Université , ou du moins la portion de ce corps qui y était restée , & qui, dévouée à l'Angleterre, avait à son instigation ou de son propre mouvement provoqué la première le jugement ecclésiastique de la prisonnière de Compiègne, que la* partie la plus saine de cette compagnie, qui avait suivi son Roi, avait formellement autorisée
à. Poitiers' dans sa sainte entreprise, & dont Ht* lustre Gerson , son Chancelier & la lumière de son temps , avait , dès l'année précédente , fait le plus glorieux panégyrique. Les Docteurs de Paris , sur un pareil exposé , ne manquèrent pas de prononcer suivant le vœu de l'EvêqUe ; ils la déclarèrent blasphématrice ; & tous les témoignages supprimés constataient qu'il ne lui était , même ail milieu de l'ardeur des combats , jamais échappé un seul jurement. Muni d'une telle décision , PEvêque ne tarda pas à rendre son jugement ,& à entraîner dans son avis des juges pervers ou faibles qu'on menaçait , s'ils s y refusaient * de précipiter dans la Seine. Cependant l'Eglise étant censée répugner à toute effusion de sang , il fallait que la justice séculière confirmât le jugement & le fît exécuter. Jeanne d'Arc lui est donc remise en apparence : mais soit terreur de la part dés juges laïques > soit qu'ils voulussent laisser à PEvêque & à ses complices tout l'odieux de ce crime , ils n'examinèrent rien., ils ne prônoncèreflt rien ; & cependant le sacrifice se consomma*
Le bûcher attendait la victime. On l'entraîne dans une place où des gradins étaient dressés pour les spectateurs , & que remplissait un peuple immense. Là Jeanne d'Arc en appelle de nouveau au Pape & au Corrcire, Elle avait > quel-
ques momens auparavant , fait un appel plus terrible pour ce Prélat qui n'avait pas rougi de lui aller annoncer lui * même sa condamnation dans sa prison. Evêque , lui avait - elle dit , je meurs par vous ; mais /appelle de vous pardevant Dieu 9 le grand juge des torts. Et ce grand juge des torts , prononçant déjà son arrêt dans ce monde , le condamnait > ainsi que ses coopérateurs , à la plus effroyable des morts , la mort subite. La vôtre , au contraire , illustre & vertueuse Jeanne d'Arc , devient le complément de votre gloire , & le gage le plus certain de votre heureuse immortalité.
On lit la fatale sentence, (d) Un orateur
(d) S'il pouvait y avoir en ce moment quelque chose d'aussi affligeant que cet infâme prpcçs de Jeanne d'Arc, ce serait , pendant sa longue durée , l'insouciance de Charles VII à cet égard , & son abandon total de l'illustre guerrière à qui il était redevable d§ sa couronne. Une telle, ingratitude est trop inconcevable pour <me , malgré les apparences , on n'aime pas à en douter , & qu'on ne cherche pas à l'en justifier. S'il n'a fait aucune démarche pour la réclamer, la racheter , la sauver enfin , toutes, n' auraient-elles pas été inutiles & dangereuses ? ISie devait - on pas craindre , d'après l'exaspération » disons mieux , la fureur des Anglais contre leur prisonnière , que le grand intérêt qu'i| aurait témoigné pour elle ne contribuât à leur faire accélérer sa perte , ou ne leur fît , pour sa flélivrancç , exiger des conditions si dures , 8ç la cession peut-être de tant de provinces , que l'honneur ne lui aurait pas permis d'y accéder } Qn peut donc conjecturer avec quefque vraisemblance qu'il aura concerté secrètement avec l'habile & valeureux Xaintrailles , son seul confident sur ce point , l'unique moyen , san$ s/exposee
commence alors un long discours , rempli ,: contre la captive , des plus odieuses qualifications, mais dont l'objet principal était de diffamer encore .plus .-.le Roi Charles comme fauteur & complice .d'hérésie , & de lui enlever ainsi le respect, l'affection et la confiance de son peuple. Jeanne d'Arc , semblable à l'innocente brebis dont parle l'Ecriture , qui se tait devant celui qui la tond, écoute sans émotion & sans plainte toutes les injures qui lui sont prodiguées ; mais quand le fougueux orateur , l'apostrophant , se fut écrié , Çest à toi 9 Jeanne , que je parle 9 & te dis que ton Roi est hérétique & schismatique ; son zèle & sa fidélité pour son maître ne lui permettant plus de se taire : fose vous jurer sur ma foi , répliqua-t-elle hautement dans son style martial & naïf, que c'est le plus noble Chrétien de tous
aux. inconvéniens ci - dessus , de délivrer l'Héroïne , en s'emparant de Rouen , où elle était détenue. En effet , quelque temps avant sa mort , Xaintrailles tenta de surprendre cette ville ; mais il fut malheureusement prévenu par Talbot, qui le vainquit & le fit son prisonnier , & qui donnant un nouvel exemple de la magnanimité caractéristique de ce beau siècle de la chevalerie , lui rendit aussitôt sa liberté , & s'acquitta ainsi de celle qu'il avait obtenue de lui si noblement à Patay. Cette observation , que nous soumettons ici au public , paraîtra probablement pouvoir faire absoudre Charles VII du reproche honteux d'ingratitude qu'on semblait depuis long-temps être fondé à lui faire. Les distinctions & les récompenses qu'il accorda quelques années après aux parens de Jeanne d'Arc prouvent asse& qu'il ne l'avait point oubliée.
ks Chrétiens , & qui mieux aime la foi & f Eglise.
Cependant elle se met en prière , & fait à Dieu , en invoquant la Sainte - Vierge & les Saints , le sacrifice de sa vie avec tant de piété , de ferveur & d'onction, elle pardonne si généreusement à tous ses ennemis , elle sollicite d'un air si pénétré tous les assistans & tous les Prêtres d'intercéder le Ciel pour elle , qu'à cet aspect des larmes coulent de tous les yeux : les spectateurs , les Anglais , les bourreaux même , tout est attendri. Le juge perfide qui avait joué auprès d'elle le rôle de Judas , touché de repentir comme son indigne modèle , pœnitentid ductus , confesse sa trahison & l'innocence de Jeanne d'Arc : il veut aller se jeter à s^es pieds pour lui demander son pardon; & s'il n'eût été arrêté , il l'eût obtenu sans doute , & la généreuse clémence de l'innocente vierge eût probablement désarmé la vengeance céleste. L'Evêque de Beauvais est presque le seul insensible, & il disait , suivant toute apparence , à son complice que les remords poursuivaient , comme le Pontife des Juifs à Judas : Tu videris ; C'est votre affaire.
Laissons ces coupables trop à plaindre , détournons nos regards du crime , & suivons la vertu. Jeanne d'Arc s'avance vers le bûcher , non point avec cette fermeté apparente & vaine
quîafiecte quelquefois l'orgueil & "que l'orgueil peut quelquefois donner , mais sans ostentation comme sans faiblesse : elle y monte levant tou-^ jours les mains & les yeux vers le ciel , toujours invoquant, toujours appelant les Saints à son aide, & réclamant les prières de ceux qui l'entourent, Elle demande avec instance qu'on lui présente le signe de notre salut : un Anglais compatissant &; charitable lui rend ce pieux service. Jeanne reçoit avec reconnaissance cette croix l'appui du juste & l'abri du coupable , la regarde avec la plus tendre affection , lui donne cent baisers , puis la renferme dans son sein & la place sur son cœur , qu'elle va préserver des brasiers & conserver intact & vermeil parmi les cendres brûlantes , au grand étonnement des bourreaux stupéfaits (g). Le bûcher s'allume. Elle a la touchante attention de faire observer au Prêtre qui l'assistait dans ses derniers momens , que les flammes peuvent l'atteindre , & qu'il les évite en s'éloignant un peu,.
(e) Ce fait extraordinaire & beaucoup d'autres faits & discours peu connus , rapportés dans ce Panégyrique , se trouvent consignés dans un volume précieux que parmi sa nombreuse collection l'Académie des inscriptions & belles-lettres a consacré tout entier à la mémoire de Jeanne d'Arc , & où elle a rassemblé & mis en ordre tous les docu^ mens authentiques que Louis XV , dignement secqndé par M. le Baron de Breteuil , Ministre de la maison du Roi , avait fait re~ chercher de tous côtés sur la vie & la mort de l'illustre Héroïnev
(47) Elle cil est bientôt enveloppée : mais au milieu d'elles, à l'exemple des trois Hébreux dans la fournaise , elle chantait encore les louanges du Seigneur , & son ame s'exhale en prononçant l'adorable nom de Jésus -Christ.
Tel est , Messieurs , l'héroïsme chrétien qui a signalé la mort de Jeanne d'Arc , & qui mérite encore plus d'admiration que l'héroïsme militaire qu'elle déployait pendant sa vie au milieu des dangers : tels sont les grands exemples de patience, de ferveur & de foi qu'elle nous a laissés ; & si nous voulons dignement honorer sa mémoire , voilà sur-tout ceux qu'il nous faut imiter. Il est beaucoup d'héritiers de sa bravoure ; tous nos guerriers , ceux quim'écoutent , &la fidèle Gardenationale de cette ville avec son noble Chef *, en fournissent la preuve : y en aura-t-il autant de ses vertus ? Nous ne sommes pas tous appelés à commander des armées & à relever des trônes, mais nous pouvons tous être infortunés : soutiendrons - nous , comme elle , l'adversité avec constance & résignation ? L'injustice peut nous ravir nos biens, la calomnie peut flétrir notre honneur, la méchanceté des hommes peut attenter à notre liberté : sommes -nous disposés , comme elle , à
* M. le Duc DE ClVRAC.
faire tous ces sacrifices à Dieu , & à pardonner aux auteurs de nos maux ? Nous devons tous mourir , enfin : aurons - nous la même piété , la même foi à notre dernière heure ? C'est la foi sur -tout qui justifie & qui sauve. C'est la foi de nos ancêtres qui leur a mérité la protection du Ciel & le bras libérateur de notre Héroïne. C'est à la foi qu'est attachée la prospérité des cités , des provinces & des empires. C'est la foi de beaucoup de vrais Français & d'excellens Chrétiens que la France possède encore , qui nous a valu le retour si long-temps désiré de nos dignes & véritables Souverains , de ce Monarque auguste, vénérable , si clément , si éclairé , si religieux , si ami de son peuple , & ne méditant que son bonheur. Que dis -je? Un tel bienfait ne doit -il pas être rapporté en grande partie à notre généreuse Héroïne, qui ayant toujours eu au suprême degré l'amour de son Roi dans le cœur , & s'étant sacrifiée pour lui , n'aura pas cessé d'intercéder le Père des miséricordes pour que l'héritage de Saint Louis ne restât point le partage d'un étranger obscur, & pour qu'il fût rendu à ses maîtres légitimes , à cette antique & illustre famille de Rois si bons , si chéris , si dignes de l'être , & sous lesquels les beaux Lis ont toujours fleuri avec tant de gloire?
Si
Si cette viPe , pendant la terrible révolution qui a désolé &: dévasté la France , a éprouvé moins de calamités que toute autre , c'est à la conservation de la fci qu'elle en est sans doute redevable. C'est sa religion qui lui a obtenu le précieux avantage de sauver tant de Ministres des autels , de devenir l'asyle hospitalier du malheur , & d'avoir été la première à solliciter la délivrance de cette Princesse si chère aux Français, plus grande encore par ses vertus que par ses infortunes. C'est sa foi , c'est sa confiance dans son saint Patron qui l'ont préservée, il y a peu d'années , de l'invasion de ces soldats du Nord si renommés par leur indiscipline & leurs ravages.
C'est sa foi que le Ciel récompense encore aujourd'hui en lui donnant à-îa-fois, pour le maintien de ses mœurs, de sa tranquillité, de sa sûreté & de tous ses intérêts , un Clergé exemplaire &: pieux , ne respirant que la gloire de Dieu &C le salut des âmes ; un premier Administrateur * instruit & laborieux , plus distingué encore par ses sentimens religieux & son ardent amour de la patrie que par sa haute naissance <k son illustre nom, & qui, précédé par la renommée
* M. le Comte de Choiseul , Préfet du Département du Loiret,
du bien qu'il a déjà fait dans plusieurs Départemens , vous offre la plus sûre garantie de tout celui que vous devez en attendre ; des Magistrats intègres & appliqués , zélés défenseurs de la justice & des lois , dont la plus sacrée à leurs yeux pour le bonheur général est la légitimité & la constante hérédité du trône suivant l'ordre de la naissance dans l'auguste race des Saint Louis & des Henri IV; & pour Chef municipal, enfin , un preux Chevalier * pour qui Dieu , l'honneur & le Roi , sa patrie & sa ville sont tout , & qui leur voue , avec ses dignes Coopérateurs ** , toutes ses pensées & tous ses momens.
Tels sont les dons inappréciables que la Providence accorde à votre foi. Ne perdez donc jamais ce trésor important, source de tant d'avantages , & gage certain de tant d'autres pour la suite. Ce n'est pas moi r c'est Jeanne d'Arc qui du haut du séjour céleste que lui ont sans doute acquis ses vertus héroïques & son religieux martyre , vous fait cette pressante & nécessaire exhortation.
* M. le Comte de Rocheplatte , Maire d'Orléans.
** MM. de Noury , le Vicomte de Gremiqn & Hubert- Crignon, Adjoints.
Je croîs l'entendre vous adresser ces paroles : « Orléanais , qui m'êtes toujours chers , & à qui je crois l'être moi-même encore , le Ciel, touché des prières & de la foi de vos pères , m'envoya jadis pour les délivrer : secondée par leur bravoure , je dissipai bientôt ces cruels ennemis qui les tenoient assiégés. Il en est de plus terribles qui vous investissent en ce moment. L'irréligion, l'impiété, le matérialisme , l'athéisme même sont à vos portes , & rôdent autour de vous comme des lions rugissans prêts à vous dévorer. Revêtez-vous , pour les repousser , de ces armes dont parle Saint Paul : que la justice soit votre cuirasse , prenez le casque du salut Se l'épée spirituelle de la parole de Dieu , & couvrezvous sur -tout du bouclier de la foi. Prenez garde , comme l'a dit ce grand Apôtre , qu'on ne vous surprenne par la philosophie & des raisonnemens vains & trompeurs , selon la tradition des hommes & les principes d'une science mondaine , & non selon Jésus - Christ. Défiez - vous de ce corrupteur perfide qui de ses trop funestes talens a fait un si criminel usage , & qui , en me diffamant & m'ofFensant, a encore plus outragé la Religion & les mœurs. Jetez au feu ses écrits impies & licencieux ; & de même que les flammes m'ont épurée , votre foi sortira de ce bûcher plus
(50 brillante & plus pure. Conservez toujours intact ce saint dépôt de la foi que vous ont transmis vos ancêtres , si vous voulez que la palme immortelle en soit la récompense , & devienne votre partage pour l'éternité. » Ainsi soit-il.