II
plutôt c'est parce qu'il était fidèle à son Dieu qu'il l'était à son Roi : ces deux sentimens sont inséparables. Dieu et le Roi , telle était alors , comme elle l'est encore aujourd'hui , la devise des braves Orléanais. Orléans non - seulement combattait , mais Orléans priait. Dans ces temps simples , que l'orgueilleuse philosophie traite de siècles d'ignorance, on n'imaginait pas que la valeur suffît , & que la force fît tout ; on était persuadé, au contraire, que Dieu seul donne la victoire au courage ; & voilà pourquoi l'on s'efforçait de se le rendre favorable en redoublant de zèle & en observant sa loi.
Dieu devait-il laisser périr , devait- il livrer à une nation étrangère , pour lui faire partager, un siècle après , son hérésie , le précieux héritage de Saint Louis , cette belle portion de l'Eglise de Jésus-Christ , où cette foi plantée jadis par les Denis , les Irénée , les Savinien & les Rémi',, s'était presque toujours conservée pure & sans tache ? Non , Messieurs ; la gloire de son nom , l'intérêt de son évangile s'y opposaient. Notre foi devenait le bouclier qui nous couvrait. Il faut le dire à l'éloge de nos aïeux ; tandis que cette foule d'hérésies qui se succédaient presque sans interruption, désolait sur -tout le berceau de la Religion & troublait tout l'Orient , la
France , ignorante si l'on veut , mais humble & fidèle , restait toujours unie au tronc de î'arbre , & ne s'attachait point à des branches c^ rompues. Il y avait sans doute alors des désordres , & de grands désordres : car depuis la drate d'Adam telle est la triste condition de notre nature ; par-tout ou il y aura des hommes il y aura des crimes : mais alors un esprit universel de révolte ne s'était point élevé contre l'autorité : l'Eglise & de ses Pontifes ; on ne mettait point en problème les plus purs principes de la morale , ces vérités fondamentales transmises par une vénérable & longue tradition qu'appuyaient tant de preuves & tant d'augustes témoignages ; on n'avait pas soumis au creuset de l'impiété & la formation de cet univers & jusqu'à l'existence de celui qui l'a créé : la foi était simple , était sincère , était entière ; & la foi , comme nous l'a appris le grand Apôtre , couvre la multitude des péchés , & est le titre le plus sûr à la miséricorde du Seigneur. L'époque qui nous occupe semblait la réclamer plus spécialement encore. Le grand schisme d'Occident , dont la France sur-tout avait tant désiré la fin & qu'elle avait tant travaillé à éteindre ? le grand schisme venait de cesser. Tout disposait , tout sollicitait donc la clémence Divine à nous faire grâce & à nous sauver. Elle
le £t , 6c voulut le faire d'une manière si éclatante , qu'on ne pût s'y méprendre , ni méconnaître sa puissante 6c merveilleuse intervention. Quel moyen emploiera le Seigneur pour parvenir à ce but & confondre les futurs incrédules ? Appellera - 1 - il de nouveaux Cyrus 6c de nouveaux Alexandres , 6c les chargera-t-il du soin de délivrer Orléans , de chasser les Anglais & de rétablir le trône de Charlemagne & de Saint Louis ? Les conquérans , on le sait assez , travaillent ordinairement pour eux-mêmes ; & comme ils traînent après eux une grande multitude de soldats , on auroit pu attribuer à la puissance du nombre ce qu'il voulait .qu'on ne pût attribuer qu'à la sienne. Quel instrument choisira-t-il donc ? Le plus faible en apparence , le moins proportionné à l'effet , le plus étranger à l'art des combats , le plus extraordinaire enfin , la main d'une jeune fille à peine sortie de l'enfance. C'est avec cette main virginale 6c débile qu'il va dissiper les nombreuses armées de l'Angleterre , & terrasser ces colosses d'orgueil & de gloire , les Betford 6c les Suffolk, les Glacidas & les Talbot. Et quel autre qu'un Dieu peut ainsi avec un frêle roseau abattre & briser les cèdres ?
Béthulie assiégée par Holopherne fut autrefois aussi sauvée par une femme : mais l'héroïne
Ci4) de cette ville se recommandait aux yeux de ses; habitans par les avantages d'une haute naissance y l'éclat de son nom , la dignité de son veuvage , un âge mur , mais qui n'avait rien fait perdre à sa beauté ; tout lui donnait droit de commander & de se faire obéir. Jeanne d'Arc, au contraire, simple villageoise , sans fortune , sans naissance , sans éducation , dans l'âge le plus tendre , n'ayant de Judith que la vertu , semblait par la nature être condamnée à ne commander qu'à son troupeau. Cependant elle paraît à la Cour , & n'y semble point étrangère : elle se trouve dans les armées , au milieu des premiers Héros dont s'honore la France , & tout-à-coup elle les surpasse en habileté , & les égale au moins en courage. Qui , si ce n'est celui qui sut aussi choisir le berger David au milieu des champs pour terrasser Goliath & en faire un des plus grands Rois , a pu transformer ainsi en guerrière intelligente & valeureuse une bergère innocente & faible ?
En vain le coryphée de la secte philosophique, pour qui tout ce qui portait l'empreinte de la Providence était un tourment , s'est efforcé d'atténuer le merveilleux des faits , dont l'évidence était trop constante à ses yeux : en vain , dans la corruption de son esprit & l'impureté de son cœur, il a consacré un art trop séducteur &
employé son talent perfide à diffamer l'Héroïne : en vain 5 pour me servir d'une de ses expressions heureuses vraiment caractéristique de cette honteuse passion de l'envie qui le rongeait lui-même , il a versé sur des lauriers les poisons de sa bouche. En vain le dernier historien d'Orléans (a) , servile écho du maître , dans une prolixe & fastidieuse dissertation , a cherché à ravir à Jeanne d'Arc sa gloire , en n'en faisant qu'un passif automate de quelques charlatans adroits : il n'a réussi qu'à déshonorer sa plume , & à faire moins regretter qu'il n'ait pas achevé son ouvrage (£). Toutes les subtilités captieuses de ces sophistes & de tant d'autres disparaissent au flambeau de la saine critique & de l'équitable raison.
A les entendre , Jeanne d'Arc n'aurait été qu'une espèce de simulacre mis en avant parles Dunois, les Lahire , les Xaintrailles & autres braves serviteurs de Charles VII pour rehausser le courage des Français & épouvanter les Angkis. Mais outre que l'histoire ne fait aucune mention d'une telle fiction , une pareille idée est trop absurde 9 une pareille intelligence est trop impossible pour qu'elle ait pu jamais être imaginée même par un
(a) Le Marquis de Luchet.
(b) Il n'en a paru qu'un volume in-40. il y a environ 50 anss
seul des preux de ce temps. Peut-on croire , en effet , que des Chevaliers intrépides eussent voulu se ranger sous la bannière d'une femme , & lui faire , pour ainsi dire , le sacrifice de leur valeur & de leurs propres exploits ? N'auraient-ils pas craint par-là de devenir la risée de leurs soldats , & d'exciter sur-tout parmi un peuple naturellement railleur le ridicule plutôt que l'enthousiasme ? Pouvaient-ils croire que les Anglais s'effrayeraient d'un pareil fantôme ? L'histoire prouve que la première apparition de cette fille guerrière ne fut pour eux qu'un sujet de moqueries , de sarcasmes & d'injures , & il fallut que les hauts faits de cette Héroïne & ses triomphes constans leur fermassent la bouche à cet égard. Quand bien même un pareil stratagème eût été inventé , où trouver un sujet capable de jouer Se de soutenir long-temps un pareil rôle ? Comment communiquer à une jeune personne de dix-sept à dix-huit ans cette intrépidité soutenue qui brave les foudres de la guerre , que n'ébranle ni n'étonne la fureur des assauts , & que des blessures graves enhardissent , bien loin de la faire reculer ? Comment lui faire allier avec cette bravoure héroïque cette sagesse dans les conseils , plus surprenante peut-être , cette sagacité supérieure dans la disposition des plans de campagne & l'exécution
des
des attaques, & cette modestie sur -tout qu'aucun succès n'enorgueillit? Est-ce, enfin, dans un village presque inconnu de la Lorraine, d'une province très - éloignée , & qui peut-être leur était totalement étrangère , qu'ils auraient été chercher ce merveilleux épouvantail des Anglais ? Ne l'auraient - ils pas choisi à leur portée ? ne l'auraient-ils pas éprouvé & façonné long-temps d'avance ? Le Roi , toute sa Cour , son Conseil , son Parlement , ses Ministres , les Ecclésiastiques qui l'entouraient , auraient donc été aussi participai de cette ridicide parade ; Se le secret entre tant d'associés d'une pareille imposture n'aurait point transpiré ! & l'histoire n'en aurait aucunement parlé ! Comment se serait -il fait encore qu'après le succès aucun des premiers inventeurs de cette fraude heureuse n'en eût réclamé l'honneur , & par suite la récompense ? Ce ne sont donc point les braves défenseurs de Charles VIÎ qui l'ont imaginée. Ce sera peut-être Baudricourt : car ce fut ce gouverneur de Vaucouleurs qui l'adressa au Roi à Chinon. Mais l'histoire atteste que cet Officier , loin d'être capable d'ourdir une pareille trame , repoussa plusieurs fois Jeanne d'Arc comme une visionnaire. Enfin vaincu par quelque chose de surnaturel à quoi il ne pouvait résister, & sur-tout par l'annonce faite par
elle en Lorraine de la défaite de Rouvray le jour même où elle avait lieu en Beauce , il craignit de manquer à la voix de Dieu & aux intérêts de son Roi s'il retenait plus long-temps celle qui lui promettait la délivrance d'Orléans Se le sacre de son maître à Reims : il la fit donc accompagner par deux Gentilshommes porteurs de ses instructions. Baudricourt , loin d'être un artisan d'imposture , n'a pu se déterminer à l'envoyer au Roi que parce qu'il était convaincu lui - même de la vérité de sa mission céleste.
Reste aux détracteurs à supposer que Jeanne d'Arc a été une visionnaire qui s'est crue inspirée ; qu'on a profité de son enthousiasme , & de celui qu'une pareille idée pouvait propager. Mais on ne le partagea point à îa légère : ce ne fut qu'après un long examen qu'on se rendit ; tant on était peu de connivence pour aucune fraude ? & tant on s'en défiait même. Le Roi , d'abord ? à son arrivée se cache au milieu d'une foule de courtisans. Jeanne d'Arc , qui ne l'avait jamais vu , le distingue aussitôt , & s'adresse noblement à lui : pour achever de le convaincre , elle lui révèle des secrets qu'il n'avait communiqués à personne. Ce n'est pas la seule des épreuves auxquelles elle est soumise ; on les multiplie à l'infini, Des femmes , toujours plus habiles à démê-
1er les artifices de leur sexe ; la Reine de Sicile , belle - mère du Roi , &c les Dames de sa suite , les Prélats & Docteurs de la Cour , les Ministres , le Conseil - d'Etat l'interrogent , la questionnent successivement , & tous restent convaincus qu'il y a en elle quelque chose de surnaturel & de divin : l'ingénuité est sur son front , la candeur dans sa bouche , &: la persuasion découle de ses lèvres. Malgré tant de témoignages , Charles ne se rend pas encore : il envoie la bergère de Domremy à son Parlement , qui siégeait à Poitiers. Il estime que des Magistrats toujours aux prises avec les passions des hommes , accoutumés à discerner toutes les fraudes & exercés à lire dans les coeurs , pourront être plus clairvoyans que tout ce qui l'entoure , étant sur-tout éloignés du lieu où un certain enthousiasme aurait pu influer peut - être sur les opinions. Le Parlement porte dans cette affaire toute l'attention dont il est capable , & cette sagesse qui le caractérise. Le Chancelier de France, Regnault de Chartres, Archevêque de Reims , juge avec lui que tout annonce de la part de Jeanne d'Arc une inspiration Divine. En conséquence il n'y a plus de doute. Charles, sans lui donner de titre militaire, lui confie réellement le commandement de ses troupes : il se charge de sa maison & de ses
(xo)
équipages. Il veut lui donner lui-même une épée : elle déclare que celle avec laquelle elle doit vaincre se trouve dans le tombeau d'un Chevalier inhumé dans l'église de Sainte Catherine de Fierbois, & elle la désigne par toutes les marques qui la distinguent. On s'y rend , on ouvre le tombeau , & l'on y trouve l'épée avec tous les signes indiqués. Si Jeanne d'Arc , incapable de tromper , s'est dite inspirée , c'est qu'elle l'a cru : & si elle l'a fait croire à tout ce qu'il y avait alors de plus éclairé dans la France , si tous ses contemporains ont partagé cette croyance , si cette opinion s'est soutenue constamment, si vingt -quatre ans après la mort de l'Héroïne , lorsque le temps des illusions , s'il y en avait eu , devait être passé , lors de la révision de son procès par les Commissaires du Pape , tous les témoignages de ses nobles compagnons d'armes qui ne l'avaient point quittée , du Duc d'Alençon , Prince du sang ; du Chevalier d'Aulon , que le Roi avait attaché spécialement à sa personne ; du vénérable Gaucourt , Gouverneur d'Orléans , plus qu'octogénaire , ont été uniformes sur ce point comme sur sa constante vertu , & si , sans se perdre dans les détails , pour n'en citer qu'un seul qui en vaut mille , l'illustre Comte de Dunois , ce guerrier dont le nom .seul rappelle ce que
rhéroïsme eut de plus éclatant & l'honneur de plus franc & de plus vrai , affirmait sur la foi du serment devant les Archevêques & Evêques délégués du Saint-Siège , qu'il n'était point à la Cour lorsque Jeanne d'Arc y fut présentée; qu'il envoya à Chinon pour être informé des particularités ( ce qui exclut toute connivence de machination de sa part), & que par les fréquens rapp&rts qu'il avait eus avec elle pour les opérations de la guerre il s* était toujours assuré de plus en plus quelle était inspirée d'en - haut 9 ce sont ses propres expressions ; est - ce à nous à douter aujourd'hui d'une inspiration Divine qu'un si respectable témoin , dans un âge déjà avancé , celui des mûres réflexions , reconnaissait d'une manière aussi formelle , & que tout d'ailleurs annonce ?
Mais en admettant , ce qu'on ne peut contester , que Jeanne d'Arc s'est crue inspirée & qu'elle l'a persuadé à son siècle , est - il aussi évident qu'elle le fut réellement ? Oui , Messieurs ; & ce point essentiel , examiné attentivement , vous paraîtra sans doute aussi victorieusement démontré. Dieu , qui est la justice & la vérité mêmes y aurait-il condamné les hommes à être invinciblement le partage inévitable de l'erreur ? Il serait donc alors lui-même l'artisan de l'imposture ! Une telle supposition répugne trop au caractère de la Divinité,
Il doit donc y avoir des signes certains pour discerner la fraude de la droiture , le mensonge de la vérité ; pour reconnaître ceux qui sont inspirés de Dieu & ceux qui ne le sont pas ; pour distinguer , enfin , les faux prophètes d'avec les véritables. Et quelles sont ces marques infaillibles ? La pureté des mœurs & la sainteté constante de la vie. C'est à ces traits inimitables que les Ezéchiel & les Isaïe , les Jérémie & les Daniel , les Elie & les Saint Jean-Baptiste ont été reconnus Prophètes du Seigneur , même long -temps avant que les événemens justifiassent leurs prédictions. Les imposteurs ne sauraient soutenir longtemps une telle épreuve. Enlevez à cet hypocrite son masque apprêté; que trouverez -vous } un orgueil démesuré. Soulevez ce manteau apparent de vertu sous lequel il s'enveloppe , & sondez jusqu'au cœur , vous n'y trouverez que corruption & mœurs impures : & c'est ce qu'un savant (c) distingué du seizième siècle observait très-judicieusement à l'égard des plus fameux hérésiarques de son temps.
Paraissez maintenant ? vierge innocente & irréprochable. Que toute votre conduite soit mise au grand jour ; elle ne craint aucun regard ; îa
(c) Erasme.
rage de vos ennemis n'a servi qu'à en constater l'inaltérable pureté : dans leur vengeance désespérée ils ont bien pu vous arracher la vie ? mais non pas flétrir votre honneur. Quel spectacle extraordinaire & ravissant , Messieurs î La pudique vertu au milieu des camps , une jeune bergère dans la fleur de l'âge , douée de tous les avantages &c de tous les agrémens que rehaussait encore la plus touchante modestie , maniant un cheval avec un art inconnu même aux plus habiles écuyers ? & disputant de bravoure avec les Chevaliers les plus intrépides , commande impérieusement à tout autre sentiment que celui du respect. La licence se tait devant elle , & fuit à son approche : le soldat lui - même , dans son admiration , la regarde &: la vénère comme un Ange envoyé du ciel. Quelle conduite céleste 5 en effet ! Deux choses seules occupaient Jeanne d'Arc & remplissaient tous ses momens ; la gloire de Dieu ôc l'intérêt de son Roi. Cessait -elle de combattre ? elle priait ; son ame brûlante de foi s'élevait vers les cieux. Revenait-elle sur la terre ? c'était pour réprimer les désordres , c'était pour y faire observer la loi du Seigneur & les préceptes de l'Eglise , de la pratique desquels elle donnait les plus fréquens & les plus édifians exemples. Ces temples où s'accomplissent les
grands mystères de notre Religion ? sa tendre piété s'empressait de les fréquenter. Ces tribunaux de la pénitence , canaux de tant de grâces ? sa profonde humilité venait souvent s'y prosterner : cette table sacrée où se distribue le pur froment des élus , son ardent amour l'y portait avec non moins de zèle & de ferveur.
Avant d'entrer dans Orléans qu'elle venait délivrer , persuadée que le succès de son entreprise dépendait moins de la force de son bras & de la valeur des guerriers qui l'accompagnaient , que de la protection du Ciel , pour se le rendre propice elle recommande à ses troupes de mériter ses grâces par une sainte confession. Elle pensait & l'on croyait encore alors dans les armées que plus la vie courait de dangers , plus on devait assurer le sort de son âme , & la préserver des périls plus grands d'une fatale éternité.
L'illustre guerrière est heureusement arrivée dans cette ville. Quelque impatiente qu'elle fût de de se signaler , elle l'était encore plus de prouver à ses habitans la vérité de sa mission par sa piété , qu'aux Anglais par son courage : avant d'attaquer l'ennemi elle veut qu'on la voie dans les temples du Dieu qui fait vaincre. Ce fut le vendredi 29 avril 1429 au soir que ces murs la reçurent. Le lendemain elle somme au nom de Dieu les Anglais
de
de se retirer , & leur garantit leurs vies sauves : elle n'obtient pour réponse que des injures. Il lui tardait sans doute de les punir ; mais le jour du Seigneur , qui suivait , commandait le repos , & la réclamait tout entière. Le deux mai au matin elle reconnaît toutes les positions des assiégeans. Une grande solemnité se préparait; la fête auguste de ce diocèse , la fête de l'Invention de la sainte Croix , à qui cette église est dédiée , allait commencer : hé bien , Jeanne d'Arc ici prosternée à genoux ( je crois démêler la place qu'elle occupait) assista dans ce temple aux premières Vêpres , & crut n'avoir rien de mieux à faire que de venir prier cette Croix qui sauva le monde , de sauver encore Orléans. Enfin après avoir édifié cette ville elle s'occupe de la délivrer. Les Anglais l'avaient investie d'une multituaV de bastilles, dont plusieurs étaient de véritables forteresses. C'est dans une des principales , placée près Saint- Loup , que , le mercredi quatre mai , l'Héroïne va les chercher. Rien ne résiste à son impétuosité : attaquer , enfoncer &C vaincre ne fut pour elle qu'une même chose. L'ennemi culbuté, chassé , communique sa terreur aux autres forts. Dunois Se les autres braves voulaient poursuivre le lendemain ce brillant avantage , &c profiter du trouble &Z de l'épouvante d^s assiégeans. C'était
•le jour de l'Ascension. Jeanne d'Arc s'y oppose : elle ordonne qu'on interrompe les triomphes de la terre pour ne s'occuper que des sublimes triomphes de ce Jésus montant au ciel , traînant après lui en vainqueur les principautés & les puissances.
Ses exploits ne furent suspendus que d'un jour ; le vendredi les vit se renouveler 9 mais toujours en invoquant le nom du Seigneur. On entendait sertir de sa bouche ces paroles sublimes : Nous combattrons , mais Dieu donnera la victoire : ils sont à nous , puisque Dieu est pour nous. Leur fameux fort appelé Londres , bâti sur les ruines du couvent des Augustins , fut le prix de cette journée mémorable. Il restait le fort plus important encore des Tourelles à emporter ; l'assaut lui est donné le lendemain. Au nom de Dieu , s'écriait - elle , vous entrèrent & naye^ doute. La résistance est aussi opiniâtre que l'attaque était vive. Jeanne d'Arc est atteinte d'une flèche à l'épaule. A cet aspect la consternation est générale. Dunois &: les autres Chevaliers , déjà fatigués d'un long assaut , songent à l'interrompre : l'intrépide guerrière, arrachant elle-même la flèche de sa plaie : C'est un coup de faveur , ajouta-t-elle ; ils ne peuvent échapper la main de Dieu. On prend cependant quelque relâche &
(*7) quelque nourriture. Jeanne d'Arc , moins occupée de sa blessure que du ciel &C de Dieu i emploie cet instant de repos à prier. Sa prière finie , elle retourne à l'assaut. On la suit. Entre^, ditelle , & tout est vôtre. Aussitôt le fort est escaladé. Au-dedans tout périt ou tout fuit : Glacidas lui-même s'échappe épouvanté , & dans son trouble se noie dans la Loire avec le reste de sa troupe ; & l'Hi-roïne victorieuse rentre dans la ville au milieu des acclamations d'un peuple transporté , qui criait de toute part : Bénie soit notre libératrice l
La vit-on , en ce moment d'enthousiasme & d'ivresse , aller chercher dans un spectacle profane des applaudissemens & des lauriers ? la vit -on prendre part à des danses bruyantes , assister à ces bals corrupteurs , indices trop ordinaires d'une allégresse factice , &l qu'on appelle des fêtes ? Non , Messieurs. C'est dans les temples du Seigneur qu'elle va se rendre ; c'est aux pieds des autels que cette tête glorieuse vient s'humilier , &: remercier le Dieu qui a couronné ses efforts : c'est ici , c'est dans cette église qu'un Te Deum solemnel acquitte aussitôt sa reconnaissance & celle de vos pieux ancêtres. Les Anglais , dans la nuit, ayant levé entièrement le siège & effectué leur retraite > les lieux témoins de sa valeur le
devinrent de sa religion , lorsqu'au milieu de mille braves , escorte digne d'elle , elle parut , dans un saint recueillement & la plus touchante modestie , à la tête de cette Procession générale qu'Orléans chrétien , qu'Orléans plein de gratitude & de foi consacra ce jour même à célébrer son heureuse délivrance , & qui , perpétuée jusqu'à nous , va se renouveler encore aujourd'hui , et , plaise à Dieu , avec les mêmes sentimens. De tels actes de piété remplirent toute la vie de Jeanne d'Arc. Ah ! lorsqu'on ne voit que Dieu , lorsqu'on ne parle que de Dieu , lorsqu'on n'agit que par Dieu & pour Dieu, sans doute on accomplit les œuvres de Dieu ; &c voilà un des plus certains caractères d'une Divine inspiration.
Mais il en est encore un autre irréfragable , qui imprime aux prédictions , si j'ose parler ainsi , un sceau céleste ; c'est leur entier accomplissement. C'est lorsque les événemens sur-tout sont extraordinaires & sortent du cercle commun des combinaisons humaines , qu'il faut bien reconnaître l'action de cette puissance à qui tout est subordonné : & voilà ce qui achève de prouver la véritable inspiration de l'Héroïne que nous célébrons. Elle se dit envoyée de Dieu pour délivrer Orléans & faire sacrer son Roi à Reims , ck ce qu'elle a dit elle l'a fait ; & une
simple bergère a exécuté ce que les guerriers les plus expérimentés & les plus braves jugeaient impraticable ; & l'exécution , pour ainsi dire , a été aussi rapide que sa parole. Elle entre dans Orléans , & dans l'instant même Orléans peut être regardé comme sauvé. Les assiégeans se trouvent tout-à-coup assiégés à leur tour ; elle les poursuit de forteresse en forteresse , & trois jours de combat lui suffisent pour compléter leur déroute Se décider leur fuite honteuse.
Que n'ai -je le loisir , Messieurs , de vous retracer en détail cette partie si étonnante & si brillante de notre histoire ! Mais qui de vous l'ignore ? Le. temps me presse , & j'abrège. La première partie des prédictions de Jeanne d'Arc venait d'être accomplie ; l'on était cependant encore incrédule sur la seconde. Comment imaginer de pouvoir faire sacrer le Roi à Reims , de le conduire en cette ville à travers quatrevingts lieues de pays occupé par les Anglais 9 qui en tenaient toutes les places fortes ? tandis que Ton manquait de tout , de magasins , de finances & d'armées ? Tout le Conseil de Charles rejette &; repousse un projet absurde en apparence , & qui compromettait la sûreté du Monarque. A tous les raisonnemens l'Héroïne d'Orléans oppose ses révélations , Se son avis pré-
(3°) vaut , & le Roi se décide à la suivre. Elle part, & fraye la route. A chaque pas se trouvait un obstacle , & chaque pas le franchit. L'ennemi était encore maître de tout le cours de la Loire , &C de nombreuses garnisons en défendaient toutes les villes. Baugenci , Meung sont emportés. Un gros corps commandé par Fastol & Talbot s'avançait pour les secourir : Jeanne d'Arc vole à leur rencontre ? les joint à Patay , les attaque sans leur donner le temps de se reconnaître. Fastol fuit honteusement : Talbot résiste vaillamment , mais succombe à la fin , & l'Achille de l'Angleterre devient le prisonnier de Xaintrailles. SufFolk & ses deux frères s'étaient jetés dans Jargeau : cette ville est investie. Jeanne d'Arc ordonne l'assaut ; on y monte , elle touche aux remparts. Une lourde pierre lancée sur elle la renverse , & semblait devoir l'écraser ; mais bientôt elle se relève plus ardente ; la ville est escaladée , & SufFolk y est pris avec un de ses frères , & l'autre est tué. Sully , Gien , Auxerre , Troyes , Châlons ou sont forcés ou ouvrent leurs portes. La marche du Roi devient un triomphe : il entre dans Reims & y reçoit l'onction sacrée , comme Jeanne d'Arc l'avait promis.
Des succès aussi inespérés & aussi rapides ne sont-ils pas la preuve la plus convaincante de la
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vérité de sa mission ? Si elle n'avait pas été réelle , son cœur ne se serait-il pas enflé cl une pareille gloire ? n'aurait-elle pas aimé à jouir de l'hommage de tous les braves &c de l'admiration de tout un empire? n'eût -elle pas désiré de continuer à jouer un rôle aussi brillant , & dont toute l'antiquité n'offrait aucun modèle ? Cependant après avoir rempli les deux objets qu'elle avait annoncés elle n'aspire plus qu'à rejoindre sa chaumière de Domremy : elle demande avec instance de se retirer ? & ne cède à la fin qu'aux prières réitérées de son Roi & aux pressantes sollicitations de tous ses valeureux compagnons d'armes , qui croyaient ne pouvoir vaincre qu'avec elle. Un tel oubli de soi - même , une pareille modestie , plus merveilleuse peut-être encore que ses triomphes ? ne peuvent provenir , on est forcé de l'avouer , que d'une Divine influence.
A tous ces traits qui peut méconnaître l'empreinte de cette puissance supérieure qui gouverne tout } Il faut donc répéter sans cesse : Le doigt de Dieu était vraiment là. Verh hic digitus Dd erat.
Mais si Jeanne d'Arc par ses exploits & son héroïsme guerrier s'est montrée pendant sa vie le digne &: véritable instrument du Ciel , la sagesse extraordinaire de ses réponses dans l'infâme
(30 procès qui trancha sa belle vie , & l'héroïsme chrétien de sa mort ne sont pas moins évidemment l'ouvrage de la Providence , & justifient son choix & ses desseins.
C'est ce qu'il me reste à vous faire voir.