MONSKIGNEUR, VÉNÉRÉ FRÈRE ASSISTANT, MES CHERS FRÈRES
Ces paroles de Notre-Seigneur promettent à l’ Eglise deux choses : la lutte et la victoire ; une lutte incessante, qui durera jusqu’à la fin des siècles, et une victoire toujours assurée. Toutefois, s’il ne peut y avoir ni paix ni trève entre l’Eglise de Jésus Christ et les portes de l'enfer, ily a des accalmies, suivies d'assauts, quelquefois si violents, que l Eglise en est ébranlée, et qu’elle périrait, si elle n’était fondée sur la parole de Dieu. Dans ces temps de dangers extrêmes, Notre-Seigneur est là, qui soutient son Eglise ; parmi les secours qu’il lui donne, il fait souvent naître en elie une famille, un ordre religieux. L’Esprit-Saint l’engendre de son souffle et lui communique, à cette famille religieuse, comme une vie divine et une vertu céleste qui la rendra capable d'arrêter la marche envahissante de l'ennemi, de briser ses forces et d’anéantir ses espérances.
Quelques exemples mettront ma pensée en relief. Au commencement du quatrième siècle, l’Eglise, à peine sortie des catacombes, fut assaillie par une tempête formidable. L’impie Arius attaquait la divinité de Jésus-Christ, et le venin de son hérésie se répandait avec une effrayante rapidité.
(foo-2
nome ntfs tentent mie
Mais déjà saint Antoine avait formé ses solitaires ; ils furent, avec saint Athanase, disciple et ami de saint Antoine, comme un mur d’orthodoxie, contre lequel vint se briser la rage des hérétiques.
Bientôt après, le vieux monde romain s’engloutissait sous les hordes barbares. La civilisation et l’ Eglise allaient disparaître. Dieu suscita saint Benoît et ses fils. Leurs monastères furent comme une digue qui arrêta le torrent dévastateur.
Plus tard, saint Dominique et saint François furent tous deux appelés de Dieu: l’un, pour dompter l’hérésie albigeoïise, contre laquelle les armes des princes étaient impuissantes ; l’autre, pour faire refleurir la pauvreté dans l’ Eglise.
Enfin, Luther poussa son cri de révolte, qui ne fut que trop entendu. Ce n'étaient plus des provinces, maïs des royaumes entiers qui se séparaient de l'Eglise : la Suède, la Norvège, le Danemark, l’ Angleterre, etc. A cette tempête Dieu opposa saint Ignace et ses compagnons.
C'est parmi ces illustres patriarches que votre saint Fondateur prend sa place, Dieu l’a fait, comme eux, le père d’une famille nombreuse, vaillante, s'étendant à toute l'Eglise. Et, comme eux, il est apparu, au jour marqué par Dieu, pour être opposé à un de ces assauts furieux que, à certains intervalles, l’enfer livre à l’Eglise.
Pendant cet entretien, nous allons considérer quels furent les desseins de Dieu sur saint Jean-Baptiste de la Salle et ses fils, quels combats leur étaient destinés et quel esprit il leur communiqua,
Le motif qui a fait entrer saint Jean-Baptiste de la Salle dans la voie qui devait le conduire à une si haute sainteté, fut de donner aux enfants du peuple l'éducation et l’instruction. Il y avait, à cette époque, de nombreux et brillants collèges ; c'était pour les classes élevées et les favorisés de la fortune. Les enfants pauvres, fils d'ouvriers et d'artisans, étaient délaissés ; dans les villes comme dans les
N Lis is PTT A ddl tt ag mr dohoratt à « ee à bag à be md go pt GENS EP EP ep 3 RAA D TEE DO ME i als dans
A + gr
nr ‘rire
campagnes, ils manquaient de maîtres pour s’instruire et croupissaient comme fatalement dans une grande ignorance. C'était là un désordre auquel les personnes éclairées et charitables sentaient qu’il fallait apporter un prompt remède. Avant même que saint Jean-Baptiste de la Salle jetât les fondements de son Institut, quelques essais furent faits, mais c'était à lui que Dieu réservait cette grande œuvre. Je dis cette grande œuvre. Elle n’eut pas cependant, à son origine, ce cachet de grandeur et d’universalité que nous lui voyons aujourd’hui, et ne pouvait l’avoir. Il faut, en effet, remarquer que la société, à cette époque, qui n’était plus le moyen âge, avait conservé sa forme féodalisée ; elle avait toujours ses castes bien tranchées : la noblesse et le clergé, qui étaient prépondérants dans l'Etat ; la classe plébéienne, de beaucoup la plus nombreuse, mais sans considération et presque sans accès aux hautes dignités de la magistrature et de l’armée. Si cette forme de saciété, immobilisée depuis des siècles, s'était maintenue, l’œuvre de saint Jean-Baptiste de la Salle eût toujours été une œuvre de bienfaisance admirable et qui eût porté de grands fruits ; mais elle n'aurait pas pris cette extension que l’avenir lui réservait. Attachée à la caste inférieure de la société, elle se serait confinée en elle ; car tels étaient les préjugés d’alors, que les castes supérieures l’auraient impitoyablement répoussée.
Des événements de la plus haute importance allaient bientôt paraître, qui changeraient la face du monde ancien et feraient prendre place à l’Institut de saint Jean-Baptiste de la Salle parmi les grandes familles religieuses de l’ Eglise.
Le dix-septième siècle avait été glorieux pour la France :
il lui avait apporté toutes sortes d'illustrations ; il touchait à
sa fin. La noblesse et le clergé, amoindris par une royauté absolue et toute-puissante, minés aussi, la noblesse en particulier, par l’impiété et le relâchement des mœurs, allaient s’affaiblissant et donnaient des signes de décrépitude. Le peuple se multipliait, s’enrichissait, grandissait tous les jours : un bouleversement était inévitable,
er ni
our Cou
La révolution éclata ; formidable explosion de colère, qui mit en pièces l’ancien ordre des choses et anéantit, en un seul cnup, castes et privilèges. Elle franchit bientôt les frontières de la France et se répandit sur l’Europe, portant partout son virus. Je ne parlerai pas de ces guerres longues, qui suivent nécessairement toutes les grandes perturbations.
Lorsque l’effervescence fut un peu apaisée et que le calme revint, on put mesurer l’espace parcouru et l’on vit avec étonnement que les temps anciens étaient finis et qu’une époque nouvelle s’ouvrait : impossible de songer à rétablir ce qui avait été renversé. Les fleuves ne remontent pas leur cours et le torrent ne revient jamais sur ses pas. Le règne de la démocratie avait commencé.
Le peuple, jusqu’alors contenu dans ses limites, s'était détendu et formait la nation. Car les classes supérieures, dont les privilèges faisaient la force, dépouillées, peu nombreuses, se fondirent dans la masse. Les carrières, les fonctions publiques s’ouvrirent aux enfants du peuple, qui sentirent le besoin d’une culture intellectuelle plus étendue. L'Institut de saint Jean-Baptiste de la Salle, attaché à la caste populaire, suivit sa destinée : il s’étendit à toute la société et adapta son instruction aux besoins du temps.
Ce ne fut pas sa seule extension : jusqu’alors, il était à peu près resté dans les frontières de la France, son berceau ; du moins, il avait restreint son action aux provinces et aux colonies où la langue française était parlée. Mais, à cette époque de changement, des inventions nouvelles surgirent coup sur coup: vapeur, électricité ; la terre fut sillonnée de chemins de fer; la mer, de navires rapides ; les distances disparurent ; les peuples se mêlèrent. L’univers fut donné comme champ d’action aux fils de saint Jean-Baptiste de la Salle.
L'accroissement est un péril, quand le corps n’a pas assez de vigueur pour s’assimiler les parties qu’il s'ajoute, les vivifier de sa vie, les nourrir de sa sève. Il s'expose à la dissolution et à la ruine. Mais l’Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes n'avait rien à craindre. Il sentait en
ut. louscs
lui cette vigueur, cette force de cohésion qui a sa source dans l'autorité. Croître était son développement naturel : il pouvait s'étendre par toute la terre, sans que son unité en fût le moins du monde ébranlée, et se porter sur tous les points où le bien de l’ Eglise le demandait. Dès lors, il fut universel.
Votre Fonüateur a-t-il connu la grandeur que l'avenir réservait à son Institut? Dieu donne souvent aux patriarches de ces révélations sur les destinées cle leurs familles. Quoi qu’il en soit, il est certain que l’Esprit-Saint, à qui rien n’est caché, disposait toutes choses dans sa sagesse infinie, en vue des événements futurs.
De même qu'il met au sein de la petite semence une vie puissante, qui s’étendra un jour à tout l’arbre sorti d'elle, vivifiera toutes ses branches et fera sentir son action j :squ'aux feuilles, aux fleurs et aux fruits ; ainsi, il déposuit en votre Père une vitalité divine qui devait plus tard se répandre dans sa familie, devenue cosmopolite, s'étendre à tous ses enfants, disséminés sur la surface de la terre, et faire sentir son action bienfaisante dans l’universalité de l'Eglise.
Une famille religieuse est, de sa nature, merveilleusement propre à repousser les assauts de l’enfer. Dans les jours où la lutte est plus intense, un Saïnt est pour l'Eglise un puissant secours, surtout s’il est actif et savant. Mais la sainteté et la science ne s’acquièrent qu'avec le temps ; le Saint vient tard et dure peu. Il ne saurait être qu’en un endroit à la fois, alors que l’enfer attaque l'Eglise partout en même temps.
Une famille religieuse est une personne morale. Comme l'Eglise d’ailleurs, dont elle fait partie, elle a l’unité qui fait la force. La multitude de ses membres lui donne une grande résultante de science et de sainteté, En elle, la prière et le travail sont continuels : elle est en beaucoup d’endroits à la fois; ni les maladies, ni la mort ne peuvent ralentir son action ; la persécution, en la purifiant, ne fait
aie L'an
qu'accroître sa force et stimuler son ardeur. Elle semble participer de la longévité de l’Eglise, en qui seule, elle peut naître et vivre.
Tel était l’Institut de saint Jean-Baptiste de la Salle,
Nous allons voir maintenant les combats que Dieu lui destinait,
Au sein des sociétés transformées, la lutte entre les portes de l'enfer et l'Eglise ne devait pas cesser. Il fallait même s'attendre à une recrudescence violente, car il s’agissait de savoir qui, du Christ ou de l'enfer, ferait dominer son esprit... Cette lutte sévit sous nos yeux, intense, opiniâtre, mais aussi, nouvelle, Satan a changé sa tactique : autrefois, il s’attaquait à la foi, afin de la corrompre et de la faire disparaître.
Il faut avouer qu'avant l’avénement de Notre-Seigneur, son succès avait été grand. Le flambeau de la foi avait été éteint sur la presque totalité du globe. La foi, sans laquelle nul ne peut être sauvé, existait alors; des révélations avaient été faites à Adam et aux patriarches ; les fils de Noé, en se séparant pour aller jeter les fondements des nations, les avaient emportées avec eux. Mais bientôt elles s'étaient transformées en fable, et avaient disparu. Sauf uñné petite région de la terre, la Judée, où, par une providénce particulière, ces révélations s'étaient c uservées, toutes les nations étaient devenues infidèles, paiennes. Pourquoi Satan n’aurait-il pas continué ses attaques contre la foi, dès que l’Eglise fut fondée? C’est ce qu’il fit ; et pendant dix-huit siècles, on le vit soulever hérésie sur hérésie, schisme sur schisme : mais toujours il vint se briser contre les paroles du Christ : ‘‘ Von prevalebunt.'’
Assuré désormais qu’il n’éteindra pas dans !’ Eglise cette lumière céleste de la foi, qu’il ne l’amoindrira même pas, il à soulevé une nouvelle lutte et tourné tous ses efforts pour l’amoindrir èt l’éteindre dans les âmes. Aussi, ne bâtit-il
RE EPA REE RLREE IET AP D MP VERRE CSI M VI Vip
mnt Aura
plus église contre église, temple contre temple; mais il oppose école à école. L'attaque est perfide, dissimulée sous les apparences d’une bienfaisance philanthropique.
Les connaissances sont aujourd’hui nécessaires à qui veut se frayer une voie dans le monde. On aspire à s’instruire ; Satan offre de l'instruction pour rien : il Se montre de bonne composition ; il n’attaquera pas Dieu, ni Jésus-Christ, ni son Eglise : il n’en parlera pas.
Laissez donner à l’enfant une éducation sans Dieu, neutre, selon l’expression reçue, et vous verrez la foi péricliter ; le sacerdoce et la vie religieuse seront taris dans leur source... Videz les écoles des religieux et des religieuses, et les églises se videront aussi... C’est que la première éducation a une influence profonde et durable sur l’homme et sur toutes les actions de son existence... Et c’est là une vérité confirmée par uñe expérience bien des fois séculaire : déjà Salomon, le plus sage des rois, il y a plus de vingt-huit siècles, la gravait dans son livre des Proverbes, sous l'inspiration de l’Esprit-Saint : ‘‘ Adolescens juxta viam suam.'' (Prov. 22.-6). Dès que le jeune homme sera entré dans sa voie, il y restera ferme jusqu’au terme de sa vie, encore même que Diëèu lui donne une longue vieillesse. Si cette voie est bonne ; si elle est la voie de la religion et de la justice, la vie de ï’adolescent qui l’aura prise sera bonne. Mais si cette voie est mauvaise ; si elle est la voie de :‘impiété et de l’erreur, les suites en seront déplorables,
Or, l’enfance est le temps où ce travail si important s’accomplit ; c’est le temps de la formation... Au moment où la raison s’éveille, l’Âme, semblable à une cire molle, reçoit toutes les impressions : tout ce qui tombe sous les yeux de l’enfant, tout ce qui frappe ses oreilles, exemples, paroles, se gravent en lui. C’est ainsi qu’il se forme ; et pour saisir l'importance de cette formation, il n’y a qu’à considérer la nature de l'âme et sa condition première.
L'enfant n'apporte avec lui ni vertus, ni connaissances innées. Encore que son père soit un savant, un artiste, un saint, lui, venant en ce monde, n'aura ni science, ni art, ni
| Fm
sainteté... La nature donne à l’animal sans raison des connaissances toutes faites. L'oiseau, par exemple, construira son nid comme ceux de son espèce : il le fera des mêmes matériaux et le placera dans les mêmes conditions. Nul besoin de l’instruire: ce sont des connaissances inhérentes à sa nature, qui naissent et se développent nécessairement en lui. Mais aussi, pendant son existence, il ne les perfectionnera pas : il restera tel que la nature l’a formé.
Un homme n’apporte pas de ces instincts d'espèce, mais il a reçu davantage. Dieu lui a donné : une âme spirituelle, douée de facultés capables de développement à l’Infini ; une intelligence, pour distinguer le vrai du faux, le bien du mal ; une volonté libre, exerçant son empire sans contrainte. Cette âme, si grande qu’elle soit, est cependant, au sortir des mains de Dieu, comme un tableau sur lequel rien n’est gravé, selon l'expression de saint Thomas: ‘‘ 7abula rasa...’’, ou encore, comme un livre dont toutes les pages sont blanches, Que sera cette âme, après vingt ou quarante ans? ÆKlle sera ce que la formation l’aura faite. Qu’a-t-on écrit dans ce livre ? ou bien quelle doctrine a-t-on semée dans cette âme? Elle était capable de recevoir la bonne et la mauvaise doctrine, la mauvaise plus facilement que la bonne, à j cause de la déchéance de notre nature... De la doctrine dépend la conduite, puisque la doctrine, c’est la lumière de l’âme: c’est elle, par conséquence, qui l’éclaire et la dirige dans ses actes.