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LES EMPÊCHEURS DE DANSER EN ROND

1 on cause doucement sous Téventail, pour s'écrier tout à coup.

a Paix, là I ... Il n y a pas moyen d'entendre. . . , c'est insoutenable ! ... »

La fable et l'histoire fourmillent de célèbres empêcheurs de danser en rond, de grogne urs fameux : — Polyphème, Denys le Tyran, Louis XI, le cardinal de Richelieu, Amolphe, Jean-Jacques Rousseau.

J'étais né pour danser en rond toute ma vie, pour danser en rond sans relâche, le jour comme la nuit ; pendant le jour, sur le gazon des grands parcs; pendant la nuit, sur le parquet des grands salons; avec tout le monde d'ailleurs, car je ne suis pas fier; avec celle-ci et * celle-là, — mais de préférence avec la plus jolie; — avec Eliante aujourd'hui, avec Manon demain ; aux accords harmonieux de l'orchestre de Strauss ou au son criard du violon d'un ménétrier. Danser en rond me paraissait être le but de l'existence; et encore à présent je ne suis pas complètement désillusionné. J'étais leste, j'étais infatigable, j'avais de l'oreille pour la mesure, — et je connaissais toutes les rondes, depuis la ronde de Giroflée , Girofla, jusqu'à la ronde du sabbat inclusivement.

Hélas ! combien peu il m'a été dotiné d'obéir à ma vocation ! En ai-je assez rencontré sur ma

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route des empêcheurs de danser en rond ! Des grands et des petits, des jeunes et dès vieux, des beaux et des laids, des riches et des pauvres! A commencer par le maître d*école, qiii me ramenait autrefois en classe par Toreille, — pour finir au critique qui continue aujourd'hui le rôle du maître d'école en m'arrachant aux rêves complaisants de mon amour-propre et en me ramenant à la réalité!

A mesuré que j'ai avancé en âge, je les ai vus se multiplier devant moi et autour de moi.

Empêcheurs de danser en rond : les créanciers, les parents, les enfants !

A peine si, en vingt ans, il m'a été possible de danser cinq ou six fois„ précipitamment, comme par surprise, l'esprit plein d'inquiétude. Aujourd'hui j'y ai presque renoncé. Le feu n'en vaut plus la bougie. Le dernier empêcheur de danser en rond, que je n'attends pas, mais qui me guette, — ce sera une empêcheuse. Elle a des ailes de chauve-souris et tient une faux en main.

LA MARIEE

Pour la noce habillée, Front ému, cœur tremblant, J'ai vu la mariée Agenouillée, en blanc.

Tout le temps de la messe.

Dans Tombre d*un pilier.

Un homme avec tristesse La regarda prier.

Au sortir de Tenceinte, Pâle et silencieux, D lui donne Teau sainte; Elle baissa les yeux.

Avec la noce heureuse Il la vit s'éloigner.

Elle était si joyeuse Qu'il n'osa pas pleurer.

Le soir, sous sa croisée Il alla s'arrêter; Et, d'une voix brisée, Il se mit à chanter :

« — O toi qui pris mon âme, » Enfant, dans un regard, » Je te retrouve femme; » Je suis venu trop tard.

i Ce que dans ma jeunesse 3» Je m'étais tant promis » De bonheur et d'ivresse, » Dieu ne l'a pas permis.

» Un jour, à moi peut-être » Tu penseras un peu.

» N'ouvre pas ta fenêtre, » Ef sois heureuse. Adieu. »

Une bouquetière se tient sur le seuil d'une porte attenant au restaurant : — c'est le bouchon de fleurs des cabinets particuliers.

Un domestique en livrée attend au bas de l'escalier; c'est Tavertisseur.

La nuit s'annonce belle ; Paris est en fête ; il y a bal partout, et surtout à l'Opéra. Les boulevards, remplis de clameurs, sont plus resplendissants qu'en plein midi.

La bouquetière choisit parmi ses bouquets.

Une voiture vient de s'arrêter devant elle;

deux personnes en descendent : une femme encapuchonnée et un homme boutonné jusqu'au menton.

Ils montent ensemble Tescalier couvert d'un lapis moelleux, qui absorbe le bruit des pas et étouffe le craquement des bottines.

Prévenu par le timbre de Tavertisseur, une sorte d'intendant en habit noir se présente à leur rencontre, — et les guide, en les précédant, à travers un corridor percé de nombreuses cellules, comme un couvent ou comme un établissement de bains.

Ce sont les cabinets particuliers.

Le maître des cérémonies ouvre la porte de Tun d'eux, et se retire, faisant place à un garçon qui allume les becs de gaz d'un lustre.

Cette opération accomplie, ce garçon se retire à son tour, après avoir enfermé les arrivants.

La dame est jolie, le monsieur semble assez novice.

Le garçon revient pour mettre le couvert, et commence invariablement par ces paroles :

— Monsieur et Madame prendront-ils des huîtres ?

— Certainement.

-— Des marennes ? des ôstendes ?

Le monsieur se tourne vers la dame, pour la consulter.

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— O mon Dieu! cela m'est égal, répond celle-ci, occupée à arranger ses cheveux devant la glace.

— Alors, des osterides, dit le monsieur.

— Deux douzaines? fait le garçon.

— Deux, oui.

— Et après cela, comme potage, une bisque d'écrevisses?

— Une bisque... ah ! oui !

— Non, non, interrompt la dame, 'un' consommé.

— Aux œufs pochés? demande le garçon.

— Aux œufs pochés, approuve le monsieur; qu'avez- vous ensuite ?

— Tout ce que monsieur désirera, filet froid ou chaud, pâté de foie gras, terrines de Nérac, langouste...

— Foie gras, murmure la damé.

— Pour deux?

— Pour deux, dit le monsieur.

— Très-bien, réplique le garçon ; nous disons deux ostendes, un consommé aux œufs, deux foies gras... et puis? Voulez-vous un joli perdreau truffé?

— Oui, dit le monsieur.

— Ohl dit la dame.

— Mais si ! continue le monsieur ; un perdreau truflFé; mais pas trop avancé, garçon.

. — Soyez . tranquille, monsieur; j'irai moimême le recommander au chef... Nous avons aussi d'excellentes écrevisses à la Bordelaise, des écrevisses de la Meuse, arrivées ce matin.

— Ah oui! s'écrie la dame; des écrevisses à la Bordelaise.

— Avec un petit parfait, ajoute le garçon.

— Au café, dit la dame.

— Au café l c'est cela. Et puis, vous verrez après, termine le garçon. — A présent, quel vin ?

— Ah ! oui, le vin ? répète le monsieur, en feuilletant la carte imprimée.

— Écoutez. Je vais vous envoyer le sommelier.

Et sur cette habile suspension, le garçon effectue une triomphante sortie.

Cette fois^ il est un peu pljis lent à reparaître; et la dame a eu le temps de dire au monsieur :

— Roger, ne me faites pas repentir d'être venue avec vous en cabinet particulier!

LES CABINETS PARTICULIERS. '] r

Les voitures, laissant pendre de longues manches blanches aux portières, se succèdent devant l'entrée intime du restaurant.

Le bal de T Opéra vide son foyer et ses loges.

Pierrots, dominos, bergères, almanzors, cocodès, monte'nt et se précipitent à l'assaut des cabinets restés vacants. Il y a des séries de 'six, de huit, de douze convives. Au delà de ce nombre, ils sont répartis dans les cabinets à pianos, — presque des salons. Une fois là, ce ne sont plus que des numéros.

— Un poulet chasseur pour le 4!

— Une croûte madère pour le 9!

— Deux léoville pour le 11!

Ces mots sont rapidement jetés, en passant, par les garçons à la dame de comptoir. Pauvre dame de comptoir! elle est installée dans un angle du corridor et enfermée dans une petite armoire vitrée, comme les marchandes de journaux. Elle a besoin de toute sa tête pour être à tous, sans compter ce qu elle est forcée de voir et d'entendre.

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Et les sonnettes d'aller! Et les appels avec la voix et avec les verres ! Les soupeurs travestis sont les plus exigeants et les plus difficiles à satisfaire : car, tatoués et harnachés de verroteries, ils sont déterminés à s'amuser, de la même façon que des brigands armés jusqu'aux dents sont déterminés à tuer. Ils ne parlent pas, ils hurlent; ils s'accrochent au garçon etle tutoient; ils lui demandent à la fois tous les produits de la création : des esturgeons, des beignets, des gelinottes, du flan, un bifteck aux pommes de terre, une charlotte russe, un paon rôti, de la salade, et une poitrine de mouton aux salsifis. Les voix aiguës des femmes font aussi leur partie dans ce vacarme :

— Garçon ! vous n'avez pas des épingles à cheveux à me prêter?

— Si, madame.

— Garçon ! est-ce qu'on ne peut pas se laver les mains ici?

— Parfaitement, madame.

Et le garçon de conduire la Pierrette, gambadant et chantant, dans ce cabinet banal où se trouvent un lavabo en marbre et deux ou trois houppes à poudre de riz.

Ce que sont ces femmes et ces hommes? Que voulez-vous que je vous dise? Une société étirange, soit. D^s célébrités du monde interlope,

mais aussi des gens distingués, des artistes, des quarts de financier, des inconnus, tout cela pêle-mêle, comme àTOpératout àTheure.

Il y a même dans un cabinet, — le cabinet?, — quelques personnes du vrai monde venues là incognito, des maris avec leurs femmes, un groupe souriant, point trop étonné, et se taisant ^ parfois pour écouter les propos des cabinets voisins. Mais c'est l'exception et la rareté.

La généralité, ce sont les éperdus, les oublieux, les agités, — comme on dit à Charenton.

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