ORAISON FUNÈBRE DE LA BROCHE
Je viens de rencontrer tout à l'heure à la devanture d'un fripier, pêle-mêle avec de vieux habits, de vieilles bottes, de vieilles robes, de vieilles cages, de vieilles serrures, de vieilles clefs, je viens de rencontrer — ^une broche.
O honte ! ô décadente ! ô fin de tout ! Qui est-ce qui aurait jamais pensé que la broche pût disparaître de nos mœurs ? ^
Carême qui l'eût dit? — Savarin, qui l'^ût cru?
Je m'étais accoutumé à croire la broche éternelle. Elle était pour moi sacrée comme une institution, respectable comme un principe. Il me semblait qu un de nos grands proverbes
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français était : « Ne touchez pas à la broche ! » Elle était si belle, la broche d'autrefois !
Longue, affilée, luisante comme une épée; on était tenté de la porter en verrouil. Elle avait une poignée, à la façon des serinettes, — pour aider à tourner la mélodie de là cuisson.
Lorsque la main humaine, trop peu jalouse de ses privilèges, se lassa de tourner la broche, ce soin fut abandonné à un chien enfermé dans une roue. Le tournebroche n'était pas encore créé. Il vint enfin, produit de la mécanique et de Fart, bijou de fer, ouvragé comme une horloge ou comme un puits anversois, — avec ses deux poids qu'on descendait et qu'on remontait, avec son tic-tac monotone et charmant, qui berçait et faisait rêver. Le tournebroche ! autre vestige des âges poétiques !
Alors, le tournebroche imposant et la broche magnifique appelaient la vaste cheminée — haute à abriter des personnes de grandeur naturelle sous chacun de ses côtés — et Taimable -feu, bien flambant et bien chantant, issu de beaux arbres. Quels excellents rôtis on faisait en ce temps-là! Et comme les volailles paraissaient presque consolées et glorieuses d'achever leur carrière dans d'aussi nobles conditions! C'était avec l'allégresse radieuse du fanatisme qu'elles semblaient verser les pré-
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cieuses gouttes de leur graisse dans la lèchefrite. .
A côté de la grande broche , de la broche d'apparat, héroïque, et résumant le dix-septième siècle, — il y avait de petites broches, des broches de combat, pour ainsi dire, — de même qu'il y avait de petits toumebroches à lusage des petites gens, des toumebrophes à ras de terre, et qu'on aurait pu mettre dans son gousset, comme une montre.
Le rôti de broche! — Que de majesté dans ces quelques syllabes! Certaines expressions disent toute une époque et expliquent toute une civilisation.
Cela n'est plus qu'un souvenir, aujourd'hui.
La broche a disparu ; elle a été reléguée au grenier comme une chose gênante et gothique ; elle n'abattait pas assez de besogne. On lui a substitué le hideux four, le four britanique, rouge, violent, qui saisit la viande comme un assassin saisit sa victime, qui la meurtrit, l'étouffé, l'égorgé et la fait saigner. Voilà pour le côte horrible.
Puis, un autre jour, le père Alexandre Dumas, cédant à je ne sais quel vertige, a proposé de remplacer la broche par une ficelle. Je dis bien : une ficelle. — Que le ciel lui pardonne ; pour moi, c'est au-dessus de mes forces!^ On
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pend la volaille par les pattes à une ficelle qu'on fait tourner comme un fuseau. Voilà pour le côté bouffon.
Comprenez-vous maintenant ma tristesse en présence de cette broche à demi rouillée, rencontrée soudainement à la devanture ignoble d'un Rémonencq? C'est à vous, mon jeune et cher amij à vous qui avez toute la vivacité et toute la fraîcheur de vos sensations, que j'ai voulu dire ce sombre épisode. C'est le poëte que j'ai voulu prendre pour confident de mon indignation. Il la partagera, j'ensuis assuré.
Pleurons donc ensemble, — ô mon cher Albert, — pleurons sur la broche ; arrosons-la de nos larmes, jus douloureux l
Morte la broche, mort le rôti !
TRÉMOUSSETTE
Trémoussette est mignonne , C'est là l'essentiel .
Je veux de sa personne Essayer un pastel.
Trémoussette a cet âge Que Ton avoue encor, Signé par le visage, Approuvé par le corps.
Trémoussette a des ondes De cheveux éclatants.
D'où vient donc que les blondes Font songer au printemps ?
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Trémoussette est rieuse, Parce qu'elle a des dents ; Et c'est une farceuse A vous mettre dedans.
Trémoussette est gourmande, C'est son moindre défaut.
Souvent je me demande :
— Que fit-elle au temps chaud ?
Trémoussette est altière, Comme le sont touj ours Ces filles de portière En robe de velours.
Trémoussette est mauvaise Et n'enferme en son sein, Sous la dentelle anglaise.
Que le cœur d'un gamin.
Trémoussette était née Pour un sort plus heureux.
Parfois sa destinée Lui met des pleurs aux yeux.
— Bah ! lui dit son Emile, On peut être heureux sans Avoir sur soi des mille, Des mille avec des cent !