‹ Panier fleuri: prose et versChapitre 27 sur 74 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

(Le théâtre représente le cabinet du riche libraire-éditeur Joseph Brémer. On annonce un auteur qui porte, en style de catalogue, « un des noms les plus aimés du public v.)

l'Éditeur.

Faites entrer.

Bonjour, Joseph. Comment va? Je parie que vous faites des additions. Pendant que vous y

I 3o PANIER FLEURI.

êtes, donnez-moi donc un bout de papier, pour que je vous signe un bout de reçu.

l'éditeur.

Un reçu... de quoi?

L AUTEUR

De quinze cents francs que vous allez me prêter.

l'éditeur.

Qu est-ce que c'est que cette plaisanterie?

Quinze cents francs? et pourquoi?

Parce que j'en ai besoin, tiens!

L EDITEUR

Vous ne m'entendez pas. Je veux dire : A quel titre?

l'auteur.

A titre d'ami, d'abord, ce qui est quelque chose ; ensuite à titre d'écrivain renommé figurant dans votre vitrine sous l'apparence d'.un in-dix-huit respectable, recouvert de cette étiquette sacrée : Vient de paraître.

COMMENT s'Écoule une édition. i3i

l'éditeur.

Mais vous savez bien que je ne vous dois rien du tout.

l'auteur.

Parbleu ! il ne manquerait plus quQ cela !

L EDITEUR

Vous êtes même' eii avance ici de plusieurs centaines de francs; je ne sais pas au juste. Je ferai faire votre compte demain.

l'auteur.

Très-bien! c'est d'une excellente administration. En attendant, mon cher Joseph, prêtezmoi ce que je vous demande; nous compterons après.

l'éditeur.

Quinze cents francs! sur quoi? sur quelle garantie?

l'auteur.

Sur lés ouvrages que j'ai en train, naturellement. Car je travaille. Je n'ai que cela à faire.

l3a PANIER FLEURI.

l'Éditeur.

Vos ouvrages ! vos ouvrages ! ils ne se vendent pas.

- ' l'auteur.

Malhonnête !

l'éditeur.

Que voulez-vous ? vous ne soignez pas assez votre réputation; vous ne voyez pas les journalistes ; vous n'avez de compte rendu nulle part.

l'auteur.

Pontmartin m'a formellement promis un article.

l'éditeur.

Pour quand?

l'auteur.

Oh! je ne veux pas le tourmenter... Le fait est qu'il est un peu lent

Ce n'est pas tout que d'avoir des articles.

l'auteur étonné.

Comment?

COMMENT S ECOULE UNE EDITION. l33

L*ÉDITEtJR

C'est le pont-aux-ânes, cela. Il faut encore se faire valoir, faire parler de soi, s'ingénier, avoir des aventures.

L AUTEUR

Quelles aventures?

l'éditeur.

Que sais-je moi? On est attaqué, la nuit, en rentrant chez soi. Justement, vous demeurez, j e crois, dans un quartier assez désert, du côté du Luxembourg. Le lendemain, les journaux s'emparent de l'événement ; on vous nomme, et moi, je vends dans la journée trois cents exemplaires de vos Scènes de la vie d'artiste. Voilà comment on pousse une édition.

Savez-vous que vous avez de l'imagination, mon cher Joseph?

lediteur.

Mon Dieu! je vous indique cela comme je vous indiquerais autre chose.

l34 PANIER FLEURI.

l'Xuteur.

Eh bien, je vous promets d*être d*ici à quelques jours le héros dune agression nocturne.

Je ne veux plus rentrer à mon logis que passé minuit, jusqu'à ce que j*aie trouvé mon affaire.

l'éditeur.

Le principal est de réveiller l'attention publique.

Vous serez satisfait. — Or çà, maintenant, mes quinze cents francs?

l'éditeur.

Il faut que vous soyez bien de mes amis pour que je me mette autant à découvert avec vous.^ — Voici d'abord la moitié de la somme; l'autre moitié vous sera comptée après... l'accident.

l'auteur.

Après l'accident, soit; j'aime le mot. Tenez, mon cher éditeur, voulez- vous que je vous parle comme Buridan? Vous avez eu là une idée qui ne serait pas venue à une mèir^ !

COMMENT S ECOULE UNE EDITION. r},'

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