‹ Panier fleuri: prose et versChapitre 29 sur 74 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

(Toujours même décor. Un an après. Le même auteur se fait annoncer auprès du même éditeur.)

L Éditeur.

Faites entrer.

l/|0 PANIER FLEURI.

L AUTEUR ; il boite plus que jamais, et il a perdu un œil.

La littérature est un leurre.

L EDITEUR

Quel air sombre et sévère !

l'auteur.

Joseph, je viens vous faire une prpposition d'une haute gravité. J'ai besoin d'une somme importante.

l'éditeur, levant les yeux au ciel.

Allez toujours.

L auteur.

Mais rassurez- vous, ma fierté se révolte à l'idée d'un emprunt...

l'éditeur.

Ah \ tant mieux !

L auteur.

Et mon intention est de vous vendre la propriété entière et absolue de mes Scènes de la vie d'artiste...

comment s ecoule une edition. \!\\

l'Éditeur.

Oh!

L* AUTEUR

Ainsi que de toutes mes œuvres, en général.

Oui, mon ami, je vous apporte mon va-tout.

l'éditeur.

Je vous remercie infiniment, mais qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse?

l'auteur.

Commeitt! mes romans, mes voyages^ mes portraits...

l'éditeur.

Tout cela est connu, mon cher, archi-connu.

Je l'espère bien.

l'éditeur.

Vous avez fatigué l'attention publique depuis un an.

l'auteur.

Ah! par exemple, elle est forte celle-là!

lliT. PANIER FLEURI.

Quoi! lorsque c'est vous-même qui m'avez poussé à toutes sortes d'excentricités qui m'avez envoyé me faire assommer dans la rue de Vaugirard et me faire crever un œil au bois de Vincennes, vous venez aujourd'hui me reprocher une réputation si désagréablement acquise?

l'éditeur.

Oui, mon cher, et ce n'est pas ma faute. Il y a depuis quelque temps dans la librairie un revirement qui me déconcerte moi-même. Le public ne se soucje plus des noms Célèbres; il s'est épris des noms inconnus, des nouveaux venus, des jeunes. Nous sommes bien forcés de suivre ses goûts.

l'auteur.

Ainsi, il ne me reste plus qu'à jeter mes œuvres complètes à la mer?

Je ne dis pas cela. Les lecteurs changent, les éditeurs restent. Et vous savez que chez moi l'éditeur est doublé d'un ami. — Combien voulez-vous de vos œuvres complètes?

COMMENT S ÉCOULE UNE ÉDITION. l43

L AUTEUR

Dame ! mettons cela au plus bas, à vingt mille francs.

LÉDITEUR.

Hein?

L AUTEUR

Vingt mille francs. (On entend le bruit d'une lourde chute sur le plancher : c'est l'éditeur qui s'est laissé choir en cédant k une convulsion d'hilarité.)

LÉDITEUR.

Oh! la la!... non... laissez-moi un peu.., Vingt mille ! . . . Oh ! grâce ! grâce !

l'auteur.

Adieu, Joseph.

L EDITEUR

Attendez donc. Étes-vous rageur! C'est qu'aussi on ne fait pas de ces farces comme cela.

l'auteur.

Des farces?

l44 PANIER FLEURI.

Eh ! certainement ! Avez-vous pu y songer de sang-froid?

L AUTEUR

J'accorde que mes œuvres ne valent pas cela de mon vivant, mais elles le vaudront , peut-être après ma mort. Et je mourrai.

l'éditeur.

Vous mourrez, vous mourrez! je ne sais pas quand, moi. Vous paraissez encore très-solide. Si votre enterrement est chauffé par les journaux, il y aura une recrudescence de vente pendant huit jours; et ce sera tout.

l'éditeur.

Non, ce ne sera pas tout. J'ai trouvé un moyen de prolonger mon succès au delà des limites ordinaires.

l'éditeur.

Et ce moyen vaut vingt mille francs? Fantaisiste ' .

nies vaut,.

COMMENT s'Écoule une édition. i/jS

l'éditeur.

Àh! par exemple, je suis curieux de...

l'auteur.

Ecoutez, Joseph, je suis las de la vie. Je veux voyager pendant un an ou deux; et puis ensuite...

l'éditeur.

Arrêtez, je vous voir venir; Le suicide? 11 n'y a rien de plus usé et de plus trivial.

l'auteur, froidement.

Non, pas le suicide.

l'éditeur.

Ah!

l'auteur.

Voyons, Joseph, vous êtes un homme sérieux et comprenant tout. .

l'éditeur.

Eh bien?

l'auteur.

Eh bien, si je vous promettais de finir mes jours sur l'échafaud "i^

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