UN TOURISTE
Il rencontre un de ses amis devant le nouvel Opéra.
— Tu sais, dit-il, je te fais mes adieux.
— Ah!
— Oui, je pars dans quelques jours. Paris est inhabitable en ce moments Je ne comprends même pas que toi, uu des nôtres, tu consentes encore à te produire sur ce macadam impossible.
L'ami baisse la tête et s'en va d'un air un peu humilié.
Quant à Gontran (on ne saurait évaluer le nombre de gens qui, depuis la fondation de la Vie parisienne^ tiennent à s'appeler Gontimn)
iGt. * PANIER FLEURI.
il poursuit triomphalement son chemin, annonçant la nouvelle à tous ses chers bons.
Un d'eux, le petit Sixte, se montre plus curieux que les autres.
— Où vas-tu? demande-t-il à Gontran.
— Je ne suis pas encore fixé, répond celui-ci.
— Les villes d'eaux ?
— Peuh ! cela est bien banal. Je rêve l'Italie. Le petit Sixte, qui veut le faire poser, dit
avec un grand' sérieux :
— On prétend que c'est un pays très-joli.
— Je te crois, réplique ironiquement Gontran.
— Et qui a la forme d'une botte...
Gontran le regarde de travers, et le quitte.
11 en a pour une quinzaine à faire vacarme
de son départ, à prendre des commissions, à modifier son itinéraire.
Au bout de ce temps, ses amis, fatigués de ce thème, commencent à s'étonner.
— Tiens ! tu n'es pas encore parti ?
— Quand pars-tu donc ?
— Est-ce que tu ne pars plus ?
Gontran comprend qu'il n'y a plus à recule r
— C'est pour demain, dit-il un beau soir à son intime Guy de Rhéteuil.
— Ah ! enfin ! .
— * Tu me permettras, toi qui es le plus intel ^
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ligent d'entre eux, de l'adresser de temps en temps mes impressions de voyage.
— Comment donc ! tu me feras un énorm e plaisir. .
— Je te laisse libre d'en communiquer quelques extraits à nos camarades du cercle, ajouta Gontran. ^
— Sois tranquille. Veux-tu que j'aille t'accompagner demain aii chemin de fer ?
— Merci ; ce n'en est pas la peine.
Ce n'en aurait pas été la peine en effet, car, le lendemain, à la faveur des ombres de la nuit, Gontran, muni d'un modeste bagage, se dirigeait mystérieusement, en voiture de place, non pas vers le chemin de fer, mais vers le quartier retiré du Gros-Caillou.
Là, il louait une chambre à cinquante francs par mois, dans la rue de la Comète, une rue où l'on a toutes les raisons de se croire à l'abri des indiscrétions du Paris élégant.
Il s'y installait héroïquement pour toute la saison d'été, s'enquérait d'une vieille femme pour son ménage, et achetait « tout ce qu'il faut pour écrire ».
Huit jours après, Guy de Rhéteuil recevait de Gontran une lettre dont voici quelques extraits :
l64 PANIER FLEURI.
A. M, G, de Rhéteuil, propriétaire, en son hôtel, rue de la Tour-des-Dames, à Paris.
«A bord du Général Garibaldi, le 14 mai.
» Que c'est beau, la mçr ! comme on respire librement en face d« cette immensité ! A ! mon cher Guy, que je te plains d'être resté cloué à cet infect Paris ! Puisque tu veux absolument que je t'écrive mes aventures et mes sensations, figure-toi que je me suis embarqué à Marseille sur le Général Garibaldi, un wanpeur en partance pour Gênes, Civita-Vecchia et Naples. Tu connais mon caractère liant : j'ai tout de suite fait connaissance avec le capitaine en lui offrant des cigares du cercle. C'est un honîme charmant que ce capitaine Pamphile !
» Nous avons eu un peu de roulis à la sortie du port. — Ignoble, le mal de mer ! — Heureusement que cela n'a pas duré. A la hauteur de Saint-Raphaël, ^râce à la lunette d'approche du capitaine, j'ai aperçu Alphonse Karr, l'immortel auteur d'Indiana; il se baignait avec M. d'Ennery.
» Je ne t'ai point encore entretenu des passagers du Général Garibaldi, Des Anglais!
rien que des Anglais ! Mais parmi ces Anglais, il y a une Anglaise. Ravissante tout simple-
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ment, la petite Anglaise, avec ses cascades de cheveux blonds. Elle me regarde fréquemment à. la dérobée, et moi... Chut! il ne faut pas tout raconter le premier j our .
» Sur ce, mon cher Guy, j'abandonne la plume et je remonte sur le pont, pour aller admirer les lignes fuyantes^ de la Corse qu on signale dans le bleu de Thorizon.
» A toi de cœur,