‹ Panier fleuri: prose et versChapitre 46 sur 74 · MON VIN · texte numérisé non relu

MON VIN

Enfin il se décide à rapprocher de ses lèvres.

— Comme c'est entrant ! murmure-t-il.

Une fois le vin dans la bouche, avec la langue

il le fait jaillir, il le divise, il en tapisse les parois de son palais ; il s'écoute déguster.

Surtout ilne tolère aucune objection, aucune.

Que si j e me hasarde à dire, — car enfin il faut bien dire quelque chose :

— Il me semble... que son bouquet est... un peu... un peu faible.

— Faible ! faible ! ! faible ! ! ! Vous n'êtes pas dans votre bon sens, mon cher. Faible, ce bouquet-là ! un bouquet qui se sent d'ici à vingt pas ! Voyons, c'est une plaisanterie ; vous voulez rire. Ce bouquet faible ! Mais vous n'en trouverez nulle part un pareil, entendez-vous, quand même vous voudriez le payer avec des tonnes d'or ! des tonnes d'or ! Ah ! vous pourrez peutêtre rencontrer un vin aussi coloré, je ne dis pas. . . et encore ! Un vin aussi corsé. . . et encore ! Mais, ce bouquet-là, je vous en défie! Faible! S'il a quelque chose contre lui, c'est qu'il est trop fort, oui, trop fort !

J'incline la tête, dans ce cas.

Un des aphorismes familiers au propriétaire de vin est celui-ci : '

— Vous pouvez en boire jusqu'à demain sans vous faire de mal.

J'en suis fâché pour le propriétaire, mais il ment effrontément. Je suis d'autant plus fondé à lui envoyer ce démenti, qu'une ou deux fois dans ma vie j'ai eu la naïveté de me prêter à cette expérimentation.

Et j'ai acquis la conviction que le vin dont on peut boire jusqu'à demain sans se faire de mal n'existe pas.

Ah! s'il existait!

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