‹ Panier fleuri: prose et versChapitre 45 sur 74 · MON VIN · texte numérisé non relu

MON VIN

Non, 'non, — les vanités les plus hyperboliques, voire celle des comédiens, ne vont pas à la cheville de la vanité du propriétaire de vin. Croyez-m'en.

L'homme de Gavarni qui dit : « Mon mur ! »

n'est rien auprès de celui qui dit : « Mon vin ! »

J'en connais un entre autres, entre cent autrès. Il possède un très-joli cru dans le Bordelais, à mi-coteau, sol caillouteux, compris dans les troisièmes classes. — Quant à lui, c'est un brave homme, de la grande et estimable fanlille des hommes ordinaires. Il n'a jamais rien inventé, et il met une sorte dé terreur mystérieuse

éviter de chasser sur les domaines deRivarol et d'Edmond About.

Eh bien ! cet hoiAme, ce propriétaire, s'élève aux sommets les plus élevés du lyrisme, lorsqu'il est amené à parler de son vin.

. — Goûtez-moi cela ! dit-il, en attachant sur moi la vrille flamboyante de son regard; pas si vite... là... reprenez-vous-y... lentement. Hein? hein?

— Oui, fais-j e approbativement .

— Oui, quoi?

— Excellent.

— Pas possible! réplique-t-il d un ton railleur et en imitant mon accent ; allons, vous y apportez de la politesse. Vraim'ent, vous le trouvez... excellent? Est-ce bien certain, au moins ? Il ne faut pas cacher votre pensée avec moi.

Vous en buvez souvent du meilleur, n'est-il pas vrai?... Excellent! voilà tout ce que ce vin vous inspire, pas autre chose. Ingrat! barbare!

Et il m'arrache le verre des mains ; il le lève, il le remue, il le fait briller à la lumière ; il le maintient respectueusement entre ses yeux et sa bouche.

— Quelle couleur ! s'écrie-t-il ; quelle richesse ! quelle feu ! quelle étoffe ! quelle robe ! quelle chair ! quel fruit ! quel corps ! quelle sève ! quel ton ! quel arôme ! quel velouté 1 quel moelleux ! quel montant! quel nerfï Et dire que cela n'a que trois ans de fût I

Page 1