LE DUEL AU DINER
On arriva sur le terrain.
C'était une salle à manger, lambrissée de chêne et tendue de cuir, brillamment éclairée, haute, gaie et superbe. •
La table était servie avec une exagération, d'abondance ; mais on n'y voyait que deux couverts, les couverts des deux adversaires.
Des motifs de convenance m'obligent à ne désigner ces deux adversaires que sous les noms transparents d'Ernest et du comte Falbaire.
Je vous les donne d'ailleurs pour deux gen-
tilshommes accomplis, tous les deux dans la force de Tâge, braves, élégants, spirituels, — avec cette pointe d'originalité britannique qui assaisonne si bien le caractère français.
Pourtant, la veille, au Cercle, un de ces deux hommes (je ne dirai pas lequel) avait gravement offensé Tautre, — si gravement qu'un duel avait été jugé indispensable.
' Egalement forts à Tépée et au pistolet, ils dédaignèrent d'employer les armes ordinaires.
Gourmands l'un et l'autre, — dans l'acception la plus héroïque et la plus recherchée du mot, — Ernest et le comte Falbaire convinrent de se battre au dîner.
Pour être inusité, ce duel n'en devait pas moins être sérieux et redoutable. Les conditions en furent [scrupuleusement réglées par les témoins.
On mangerait à outrance, l'un devant l'autre, sans interruption, et jusqu'à ce qu'un des combattants fût hors de combat.
Au premier aspect, cela peut faire sourire ; — au second, cela devient.horrible.