‹ Panier fleuri: prose et versChapitre 50 sur 74 · LE DUEL AU DINER · texte numérisé non relu

LE DUEL AU DINER

— Allez, messieurs ! dirent les témoins.

A ce signal, les deux adversaires s'assirent, après avoir échangé un salut.

Les témoins avaient pris place à une table à côté, d*où ils pouvaient surveiller toutes les péripéties du combat."

Il était six heures du soir.

A minuit, le dîner, — qui se composait de trois services exorbitants et exquis — était terminé, sans qu'il y eût un avantage marqué d'aucune part.

Ernest souriait.

Le comte Falbaire avait dîné ; voilà tout.

Les témoins firent un rsigne au maître d'hôtel.

— Rechargez! dirent-ils.

Immédiatement un deuxième dîner fut servi,

absolument pareil au premier. Mêmes grosses pièces, mêmes grands vins. Cette fois l'attitude sévère des partenaires se détendit un peu. La parole ne leur avait pas été interdite ; ils n'en avaient usé d'abord que discrètement ; cette seconde épreuve leur délia la langue. A quel-

ques paroles de simple politesse succédèrent de courts propos, en manière d'appréciation sur les mets qui leur étaient soumis.

— Excellent, . ce rôti de grives ! murmura Ernest.

— Je ne partage pas complètement votre goût, répliqua le comte Falbaire ; le genièvre dans les grives me paraît une hérésie.

— Cependant, tous les classiques de la table...*

— J'ai pour moi Tousse'nel.

Ernest s'inclina.

Quelques instants après, ce fut au tour du comte Falbaire à formuler le vœu suivant :

— Si vous n y voyez pas d'inconvénient, . monsieur Ernest, nous laisserons le vin de

l'Ermitage pour demander du La Tour Blanche.

— A votre aise, monsieur le comte.

Il semblait que le premier dîner n'eût été que l'absinthe de celui-ci.

Les témoins commencèrent à se regarder d'un air stupéfait.

Inutile de dire que leur rôle, d'actif qu'il était au début, était devenu purement contemplatif.

LE DUEL AU DINER. zgq

— Soupons, dit le comte Falbaire, lorsque la dernière goutte de café eut été savourée.

— Soupons! répéta Ernest.

Le cas était prévu. Les consommés, les viandes froides, les écrevisses, les salades à la russe se succédèrent, mêlés au vin du Rhin, au vin de Porto, au vin de Champagne.

Le souper fut animé, bruyant même. Cela devait être. Le duel entrait dans sa période décisive. Chacun des combattants serrait son jeu, tout en surveillant de Tœil son vis-àvis.

Ernest mangeait plus brillamment; le comte Falbaire plus correctement. On reconnaissait du reste en«eux une méthode parfaite, la tradition des maîtres — au service de muscles d'acier.

Chacun semblait certain du triomphe ; aussi y avait-il maintenant du défi dans leurs paroles. La raillerie perlait au bord des verres ; les épigrammes naissaient aux pointes des fourchettes.

Cependant les joues d'Ernest se coloraient insensiblement.

Le comte Falbaire s'en aperçut.

— Bésirez-vous qu'on ouvre cette fenêtre, monsieur Ernest? Vous paraissez avoir bien chaud...

Ernest lui lança un regard terrible.

Le souper continua.

Deux témoins avaient cédé au sommeil; les deux autres veillaient. Il avait été convenu qu'ils se relèveraient d'heure en heure.

A un certain moment, Ernest voulut chanter.

Les témoins de quart réprimèrent cette velléité de mauvais goût, qui avait été soigneusement écartée du programme, par ce motif que les chants facilitent le ti^avail de la diges- ^ tion.

Cette faute constituait un désavantage marqué pour Ernest; — cela équivalait à un premier sang.

Il était visible, d'ailleurs, qu'Ernest luttait contre les premières étreintes de l'ivresse. Ses regards cherchaient un point d'appui ; un léger tremblement agitait ses mains.

— Vous vous arrêtez, dit le comte Falbaire.

Ernest ricana, et, pour toute réponse, il vida

trois coupes de Champagne.

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