‹ Panier fleuri: prose et versChapitre 6 sur 74 · LES AMIS DEVANT LA FEMME · texte numérisé non relu

LES AMIS DEVANT LA FEMME

« Mario est-il chez lui? » demande à la domestique un individu fort convenablement vêtu.

Au moment où la domestique va répondre, la porte d un salon s'ouvre et une femme paraît.

« Vous demandez mon mari, monsieur?

— Oui, madame, répond l'individu en saluant.

— Il est sorti... Mais si vous avez quelque chose à lui faire dire, je m'empresserai de remplir votre commission.

«— Mille fois trop bonne, madame; j'étais venu seulement pour le voir. »

Et l'étranger fait quelques pas en arrière.

« Alors, si monsieur veut me laisser son nom...

— Oh! ce' n'est pas la peine, murmure-t-il en continuant à effectuer sa retraite.

— Vous préférez peut-être Tattendre? il ne peut pas tarder longtemps, en effet. Habituel-

^ lement il est toujours ici à cette heure

Entrez donc, monsieur, et veuillez vous asseoir.

— Merci, madame, je sais où le trouver. »

L'étranger s'en va tranquillement sur cette

parole.

La femme est demeurée immobile de fureur.

(^11 sait où le trouver... Timpertineiït! tandis que moi je ne le sais pas? Évidemment ce ne peut être qu'un de ses amis. »

A trois quarts d'heure de là, le même personnage revient au bras de Mario. Tous deux semblent en proie à une légère surexcitation.

a Ma chère, dit le mari, permettez-moi de vous présenter un de mes meilleurs amis , M. Jules Toulzé.

— Oh! monsieur a bien voulu se présenter lui-même... et je vois avec plaisir qu'il a su où vous trouver.

— Ah oui! au café... au café Chose, réplique le mari légèrement embarrassé ; c'est bien

LES AMIS DEVANT LA FEMME. ai

un hasard s'il m y a rencontré; jy vais une fois par mois... Mais vous, ma chère, comment' n'avez-vous pas songé à le retenir? »

Occupée à maîtriser sa colère , la femme n'a rien à répondre.

« Heureusement, continue le mari, que mes instances l'ont déterminé à accepter notre modeste dîner.

— ^Bieii modeste, en effet, ajoute-t-elle; car il n'y a rien.

— Comment, rien !

— Mais non... Oubliez-vous que vous avez promis de me conduire ce soir au Théâtre- Français? J'ai fait faire par la bonne la moindre des choses.

— La moindre des choses... Ah! vous voyez bien. Donc, il y a quelque chose. D'ailleurs^ notre partie de théâtre est manquée.

. — Ah! dit la femme.

-^ Oui; Berthaud n'a pas pu nous procurer de billets.

— Eh bien, et ma toilette?

— Elle ne sera pas perdue, puisque mon ami Jules Toulzé nous reste.

— En attendant, articule la femme avec une aigreur qu'elle ne cherche pas à dissimuler, je m'en vais ôter ma robe.

— Comme vous voudrez, fait le mari ; mais,

auparavant, envoyez Victorine au restaurant, afin qu'on nous apporte à dîner. ,

— Cela sera peut-être long, murmure-t-elle.

— Dans ce cas, dit Jules Toulzé, prenant la parole pour la première fois, nous avons le temps d'aller faire une partie de billard à la brasserie d'en face.

— Ah! oui, s'empresse de dire Mario.

— Non ! non ! s'écrie la femme avec effroi ; mettez-vous à table, on sert tout de suite... Monsieur, je vous en prie... Victorine ira chercher tout ce que vous voudrez pendant que vous mangerez le potage. »

Une fois qu'on est assis :

- a Comment se fait-il, madame, que vous aimiez le théâtre, vous, une personne intelligente?» demande Jules Toulzé.

La femme est tellement abasourdie par cette question qu'elle manque de laisser tomber sa cuiller. .

«Ah! ah! dit Mario en éclatant dé rire, vous ne le connaissez pas encore, ma chère ! Ce sont des idées à la Toulzé... Veux-tu revenir au potage, Jules?

— Non, merci.

— Je me hâte de vous avertir, monsieur, dit la femme, que nous n'avons qu'une blanquette et le rôti.

Page 1