LES AMIS DEVANT LA FEMME
— Alors je reviens au potage... pour vous faire plaisir, répond Jules.
— Dame ! tu es ici en famille, reprend le mari; nourriture saine, mais peu compliquée... Victorine ne cuisine cependant pas trop mal quand elle veut... Que penses-tu de cette petite blanquette? »
Jules Toulzé se décide à être aimable, a A la guerre comme à la guerre ! dit-il d'un ton enjoué.
— Monsieur est sans doute accoutumé aux raffinements des restaurants?
— Je Tavoue, madame ; on a, en général, des préjugés sur les restaurants... Je parle des principaux. On y mange parfois presque aussi bien que dans les intérieurs bourgeois. »
Le mari a parlé bas à la domestique, qui re^ vient quelques moments après, une bouteille poudreuse à la main.
Il verse à boire à son hôte en Tépiant du coin de l'œil.
Œ Qu'est-ce que cela? dit froidement celui-ci après avoir porté son verre à son nez et à ses lèvres.
— Tu ne l'as pas reconnu, toi, gourmet? Volney, 1858.
— Qui est-ce qui te vend cela?
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— Un de me^ parents, propriétaire en Bourgogne, un cousin de ma femme.
— Il vous vole » , dit imperturbablement Jules Toulzé.
La femme devient verte.
Pour détourner ce froid, le mari désigne à Toulzé le plat de rôti que la domestique est sur le point d'enlever.
«En accepteras-tu encore? lui demande-t-il indifféremment.
— Je le crois bien !»
Pour le coup, la femme n y tient plus, et, les dents serrées :
a Vous avez un heureux appétit, monsieur, dit-elle.
— Ordinairement, madame . Vous tombez mal. Je ne suis pas dans un de mes jours.
— C'est vrai, je l'ai vu plus brillant, ajoute le mari. A ta santé !
— A celle de madame 1 »
a Impossible, mon cher! ma femme m'attend. »
C*est un mari qui répond de la sorte aux obsessions d'un ami qui essaye de le retenir au Cercle.
a II n'est cependant pas tard, objecte celui-
— Minuit moins dix minutes. C'est décent, et ce n'est pas ridicule.
— Tu es donc cousu aux jupes de ta femme?
— Non; mais je tiens à ne point la mettre en inquiétude. C'est une attention si mince que je ne songe pas même à m'en faire un mérite.
— Elle t'adresse sans doute des reproches
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chaque fois que tu es en retard? Continue Tami en ricanant.
— Tu le trompes.
— Alors, c'est un autre système : Tair résigné, les lèvres pincées, les monosyllabes significatifs. Je connais tous les répertoires.
— Tu ne connais rien du tout, et tu n'as pas le sens commun! réplique le mari avec un haussement d'épaules.
— On n'a jamais le sens commun lorsqu'on tombe juste.
— Ma femme n'a pas plus les ridicules que tu lui prêtes que je n'ai les pusillanimités que tu me supposes.
— '■ Prouve-le en restant.
— A quoi bon? Le jeu me fatigue. Il fait trop chaud ici. J'ai envie de dormir. Voilà des motifs, je crois. Adieu!
— Ulric me le disait bien l'autre jour.
— ' Qu'est-ce que te disait Ulric ? demande le mari, prêt à sortir.
— Il me disait, parbleu ! ce que tout le monde répète au Cercle et ailleurs.
— Quoi? .
— Que tu étais perdu pour tes amis, et que ton mariage avait été un grand malheur...
— Comment?
— Pour eux.
— Ah!... Et pourquoi mes amis ne viennentils plus chez moi comme par le passé? Qu'est-ce qui les empêche ?
— Ce n'est plus la même chose.
— Je ne vois pas cela. Nous sommes deux, au lieu d'un, pour les accueillir. Ma femme e&t un bon garçon.
— Je la connais, celle-là ! »
Le mari fait claquer ses doigts d'impatience.
a C'est singulier! s'écrie-t-il, tu as toujours eu de l'antipathie pour Alexandrine, avec qui tu ne t'es rencontré que deux ou trois fois à peine.
— Je te jure...
^ — Certainement, Alexandrine n'est pas parfaite, ce qui serait fort malheureiix pour elle et cour moi. Mais elle a des qualités, du charme. Franchement, comment la trouves-tu?
— Oui.
— Quoi oui?
— Tu vas brûler le bout de tes bottes... Je veux dire charmante.
— De quel air tu prononces cela ! ♦
— Comment veux-tu que je le prononce?
Trop d'enthousiasme t'inquiéterait. Ta femme, puisque tu tiens à connaître mon opinion, ta femme a des traits réguliers, un beau port.
Moi, ce n'est pas mon fort, la majesté. Chacun
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ses goûts; je ne blâme pas le tien... Qu est-ce qu'elle a donc sur la joue gauche ? N'est-ce pas une envie?
— Oui, une framboise.
— Cest dommage.
— Bah ! cela se voit .à peine.
— C'est égal; un rien suffit quelquefois pour déparer un joli visage. »
. Le mari devient soucieux, a As-tu aussi quelque chose à reprendre sur ses- manières, sur sa toilette, sur son langage ?
— Irréprochables... au point -de vue du pensionnat. Je suis convaincu qu'elle est de première force sur le piano.
— C'est vrai... mais tu m'ennuies! Si tu pouvais, comme moi, apprécier son caractère!...
— Ah! le caractère! voilà ce qui te manque, à toi. Tu as toujours eu besoin d'être mené à la baguette.
— Laisse-moi donc tranquille! Moi, l'être le plus libre, le plus indépendant, qui ne peux supporter 'l'ombre d'une entrave, qui ai horreur de tout ce qui ressemble à une chaîne !
— Pourtant...
— A la baguette!... tu as de la perspicacité, ma foi!
— Que veux-tu ? réplique bonassement l'ami,
Yen ai tant vu comme toi qui s'étaient encroû-
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— Encroûtés! répète le mari avec indignation ; rentrons dans la salle de jeu : je te fais vingt-cinq louis! »