ON FUT TOUJOURS VERTUEUX
C'est un rôve que j'ai poursuivi vainement D'apercevoir un jour ces fameux doigts de rose Del'Aurore, appelant la rime :.« Fraîche éclose », Alors qu elle ouvre les volets du firmament.
Toujours quelque souper à mon désir s'oppose ; Si ce n'est un souper, c'est tantôt autre chose ; Et, depuis vingt-cinq ans, caprice combattu, (Le proverbe dit vrai qui dit : « ..et Dieu dispose!» L'Aurore à mçs rideaux a vainement battu Pour voir à son lever assister ma vertu.
MADAME DE MOLANGE.
FONTEVRAULT
Chez madame de Molangi
MADAME DE MOLANGE.
Tenez, laissez-moi tranquille ; vos obsessions galantes me sont insupportables.
FONTEVRAULT
Obsessions est dur...
MADAME DE MOLANGE.
, Mais juste.
.FONTE VRAULT.
Convenez cependant qu'en vous suppliant de « couronner ma flamme », il m'est impossible d'employer une périphrase d'un ordre plus poétique et plus convenable.
MADAME DE MOLANGE.
Ce n'est point la périphrase que j'attaque, vous le savez bien... Ali! qu'on est malheureuse de n'avoir pas un mari pour se défendre !
FONTEVRAULT
Et, au besoin, pour le combattre, comme dit M. Prudhomme.
MADAME DE MOLANGE.
Être veuve! il n'y a rien de plus bête au monde. On a toujours l'air d'être prête à jouer im proverbe.
FONTEVRAULT
Peut-on ainsi calomnier le veuvage ! Un état charmant, dont la pudeur m'empêche d'énu-* mérer tous les avantages.
MADAME DE MOLANGE.
Fontevraùlt, vous êtes sur une pente dangereuse.
FONTE VRAULT.
Croyez- vous donc que. je ne me sente pas glisser?
MADAME DE MOLANGE.
Cessez de vouloir être autre chose que mon ami.
FONTEVRAULT
Impossible.
• MADAME DE MOLANGE.
Je ne vous ferai pas le plaisir de vous dire que vous me paraissez dangereux, mais vous m'inquiétez. '
FONTEVRAULT
Tout de bon?
MADAME DE MOLANGE.
Vous avez des théories particulières sur Tamour qui m'embarrassent, des sophismes qui me troublent. Avec votre prétendue science de
la vie, vous me faites l'effet du vicomte de Valmont.
FONTEVRAULT
Qui ça, Valmont?
MADAME DE MOLANGE.
Vous savez bien...
FONTEVRAULT
Ah! le Valmont des Liaisons dangereuses.,.
Peste! madame, vous connaissez vos classiques.
MADAME DE MOLANGE, rougissant.
J'en ai parcouru quelques pages à peine...
autrefois... C'est, d'ailleurs, je vous prie de le croire, le seul livre de ce genre qui se soit trouvé, je ne sais comment, sous mes yeux.
FONTEVRAULT
Le seul? Bien sûr?
MADAME DE MOLANGE,
Je ne compte pas ces romans de cabinet de lecture qu'il m'est arrivé parfois de surprendre entre les mains de ma femme de chambre.
■-■'■ m^ --II. >
FONTEVRAULT
Ah oui! Paul de Kock, par exemple... ou bien Pigault-Lebrun...
MADAME DE MOL ANGE
» Et puis encore quelques ouvrages modernes trouvés dans la bibliothèque de mon mari,., Mademoiselle de Maupin^ je crois.
FONTEVRAULT
Peuh!... Il y a mieux que cela,
MADAME DE MOLANGE.
Ah!
FONTEVRAULT
Ah! bien mieux,
MADAME DE MOLANGE.
C'est donc vrai ce que j'ai entendu dire?
FONTEVRAULT
Quoi?
MADAME DE MOLANGE.
Que vous avez toute une chambre remplie de ces livres-là.
FONTE VRAULT.
Ah! Ton .VOUS a parlé de mon enfer... J'avoue que j'ai réuni une. petite, toute petite collection... deux cents volumes environ....
Vous voyez que nous sommes loin de la grande chambre. ,
MADAME DE MOL ANGE, avec une moue dédaigneuse.
Deux cents volumes... de cela!
FONTE VRAULT.
Mais cela est la plus jolie chose du monde... Des productions tout à la gloire de votre sexe. .. Une apothéose continuelle...
MADAME DE MOL ANGE
Sans délicatesse, je le parie... sans discrétion...
FONTEVRAULT
Je conviens que quelquefois l'apothéose manque de voiles... c'est le propre des apothéoses... Mais la grâce et l'art en sont moins absents que vous pourriez le croire.
MADAME DE MOL ANGE
Vraiment !
FONTEVRAULT
Avouez que vous avez Tenvie de connaître ma collection?
MADAME DE MOLANGE,
Quand bien même cela serait, je ne l'avoue-, rais pas.
FONTEVRAULT
C'est juste... il y a de ces choses quil faut laisser deviner... Ainsi donc, c'est entendu?
MADAME DE MOLANGE.
Qu'est-ce qu'il y a d'entendu?
FONTEVRAULT
A ma première visite, je vous apporte un de • mes petits bouquins.
MADAME DE MOLANGE.
Je ne vous écoute pas.
FONTEVRAULT
Mais auparavant j'aurais besoin de savoir votre goût.
4o PANIER FLEURI,
MADAME DE MOL ANGE
Mon goût?
FONTEVRAULT
Oui... vous devez me comprendre...
MADAME DE MOLANGE.
Pas du tout.
FONTEVRAULT
Vous n'y mettez pas de bonne volonté... Quels' termes pôurrais-je bien employer? A quelle image pourrais-je bien avoir recours?
Voyons, voulez- vous..... du fort ou du doux?
MADAME DE MOLANGE.
Je VOUS assure que je ne sais pas te que vous voulez dire.
FONTEVRAULT
C'est que nous avons, comme dans l'alcool, plusieurs degrés dans cette littérature-là.
MADAME DE MOLANGE.
Cela est fort bien vu.
UN LIVRE LESTE. 4l
FONTE VRAULT.
Pour les commençants... comme qui dirait pour les estomacs faibles... nous avons le galant, le voluptueuxj Tanacréontique...
MADAME DE MOLANGE.
Allez toujours.
FONTEVRAULT
Le libre... le fripon... le gaillard... l'égrillard... le grivois...
MADAME DE MOLANGE.
Tout cela me paraît bien coupé d'eau.
FONTEVRAULT
Patience!... Voici le risqué, qui inaugure un autre ordre d'idées... le leste....
MADAME DE MOLANGE.
Ensuite?
FONTEVRAULT
Le scabreux.
MADAÏblE DE MOLANGE.
Ensuite?
4a PANIER FLEURI.
FONTE VRAULT.
Le croustillant.
MADAME DE MOLANGE.
Ensuite?
FONTEVRAULT
Le fringant.
MADAME DE MOLANGE.
Ensuite? '
Le licencieux.
MADAME DE -MOLANGE.
Ensuite ?
FONTEVRAULT a
Le graveleux.
MADAME DE MOLANGE,
•Ensuite?
FONTEVRAULT
Diable! Ensuite... ensuite... il n'y a plus de
limites... ni de définitioiis possibles... Nous entrons immédiatement dans Toutrance.
MADAME DE MOLANGE.
Restons-en donc là.
FONTEVRAULT
Quel genre choisissez-vous ?
MADAME DE MOLANGE.
En admettant que j'eusse à choisir, je choisirais un genre moyen... le leste
FONTEVRAULT
Vous êtes timorée. .
MADAME DE MOLANGE.
Quelque chose qui pût se lire à travers les branches d'un éventail.
FONTEVRAULT
Ou entre les cinq doigts...
MADAME DE MOLANGE.
Je ne. voudrais pas être trop effarouchée.
FONTE VRAULT.
Soyez sans inquiétude, j'ai votre affaire...
du numéro cinq, (il se lèye.) A bientôt, madame.
MADAME DE MOLANGE.
Vous partez, Fontevrault ?
' FONTEVRAULT
Je cours passer en revue ma bibliothèque.
MADAME BE MOLANGE.
Savez- VOUS que j'ai presque regret à notre conversation?
FONTEVRAULT
Je n'en crois pas un mot.
Vous avez le don de me faire dire des folies.
FONTEVRAULT
Que n'ai-je celui de vous en faire faire !... Au revoir, madame (Fausse sortie.)
MADAME DE MOLANGE.
Au revoir.
■' '■ "i " I il.
FONTE VRAULT, rouvrant la porte du salon.
A propos...
MADAME DE MOLÂNGE.
Quoi ?
FONTE VRAULT.
Le livre... ^
MADAME DE MOLANGE.
Eh bien ?
FONTEVRAULT
• Le voulez- VOUS... illustré?
MADAME DE MOLANGE.
Qu'entendez- VOUS par ce mot?
FONTE VRAULT.
C'est-à-dire... orné de gravures?
Il ne manquerait plus que cela! (Fontcvrauit pan
en riant) .
Même décor.
UN DOMESTIQUE, annonçant.
Monsieur Fontevrault !
FONTE VRAULT.
Pas de banalités, n'est-ce pas? vous êtes plus fraîche que la fraîcheur 'elle-même. Voilà pour mon entrée. Maintenant, permettez -moi de m'asseoir, ni trop loin...
MADAME DE MOLANQE.
Ni trop près.
FONTEVRAULT
Cest ce que j'allais dire.
Il me semble qu'il y a une éternité qu'on ne vous a vu.
FONTEVRAULT
Trop aimable. Quinze jours, ni plus ni moins.
MADAME DE MOLANGE.
Un voyage ?
FONTEVRAULT
Non.
•MADAME DE MOLANGE.
Une maladie?
FONTEVRAULT
Jamais !
MADAME DE MOLANGE.
Et pourquoi êtes-vous demeuré si longtemps invisible?
FONTEVRAULT
Je l'ai fait exprès.
MADAME DE MOLANGE.
Pour vous faire désirer peut-être?
FONTEVRAULT
Précisément.
ItlADAME DE MOLANGE.
J'ai lu des impertinences plus spirituellement tournées.
FONTEVRAULT
Moi aussi.
MADAME DE MOLANGE.
Monsieur Fontevrault, je ne suppose pas que vous ayez pris Igi peine de vous déplacer dans le but unique de venir m'agacer les nerfs.
FONTEVRAULT
Loin de moi ce projet, madame! En me présentant chez vous, je n'ai fait que me rendre à vos désirs. '
MADAME DE MOLANGE.
Comprends pas.
FONTEVRAULT
Est-ce que vous ne vous souvenez phis de
m'avoir demandé quelque chose, lors de ma dernière visite?
MADAME DE MOLANGE.
Non.
FONTEVRAULT
Cherchez bien.
MADAME DE MOL ANGE
Une linotte me rendrait des points pour la mémoire.
FONTEVRAULT
Vous m'avez demandé un livre.
MADAME DE MOLANGE.
Ah! Quel livre?
FONTEVRAULT
Un livre leste.
MADAME DE MOLANGE, rougissant.
Est-ce croyable?
FONTEVRAULT
Très-croyable.
5o PANIER FLEURI.
MADAME DE MOLANGE.
Eh quoi! vous avez pris au sérieux?...
FONTEVRAULT
Je prends tout au sérieux.
MADAME DE MOLANGE.
Je ne songeais plus à cette ridicule fantaisie, et j'étais à mille lieues de supposer...
FONTEVRAULT
Que je tiendrais ma promesse? C'est mal, cela. J'aime trop les situations risquées pour avoir perdu de vue celle-ci un seul instant,
MADAME DE MOLANGE.
Alors?.,.
FONTEVRAULT
Alors... le voilà, (il tire un petit volume de son habit.)
MADAME DE MOLANGE.
Qu'est-ce que c'est?
FONTEVRAULT
Le livre.
UN LIVRE LESTE. 5l
Fonte vrault, vous êtes décidément un homme impossible.
FONTE VRAULT.
Regardez comme il est j oli. , . mignon et mince à cacher sous un oreiller... relié en maroquin couleur citron, tranche dorée, dos à petits fers, filets sur les plats, doublé en tabis... sinet de trois couleurs... C'est Télégance et la séduction mêmes.
MADAME DE MOLANGE.
Oui, il a bonne mine.
FONTEVRAULT
Eh bien, l'extérieur n'est rien en comparaison de l'intérieur... Ah! l'intérieur!
MADAME DE MOLANGE.
^Vous voulez me tenter.
FONTEVRAULT
Moi ! je ne veux rien du tout.
MADAME DE MOLANGE.
Dbnnez-le donc, votre livre, puisqu'il faut absolument se prêter à votre fantaisie.
Sa PANIER FLEURI. .
FONTEVRAULT
Je ne vous force en rien.
MADAME DE MOLANGE.
Voyons ce livre, vilain homme,
FONTEVRAULT
Il est encore temps de vous dédire.
MADAME DE MOLANGE.
Ce livre! (Elle avance la main.)
FONTEVRAULT
Minute !
MADAME DE MOLANGE.
Que de cérémonies! Ne Tavez-vous apporté que pour me le montrer de loin?
FONTEVRAULT
C'est que...
MADAME DE MOLANGE.
Je vous le rendrai demain... ou plus tôt, si vous voulez... ce soir...
FONTEVRAULT
Oh! je ne suis pas pressé.
MADAME DE MOLANGE.
Alors, donnez.
Un instant... Vous êtes donc dans l'intention de le lire toute seule?
MADAME DE MOLANGE.
La belle demande ! et pourquoi me la faitesvous?
FONTEVRAULT
C est que... j'avais espéré...
MADAME DE MOLANGE.
Vous aviez espéré?...
FONTEVRAULT
Que nous le lirions ensemble.
MADAME DE MOLANGE, après na moment de silence.
Ah! .
FONTEVRAULT, de môme.
Oui. . '
MADAME DE MOLANGE.
Vous ne Tavez donc pas lu?
Si... mais j'aime à relire...
MADAME DE MOLANGE >
A deux?
FONTEVRAULT
A deux... sur le même banc de mousse ou sur le même canapé... comme celui-ci. Est-ce que cette perspective vous fait peur?
MADAME DE MOLANGE.
Je n'ai pas plus peur de vous que de votre livre, mais il faut faire la part d'une honte bien naturelle... de la pudeur...
FONTEVRAULT
Je serai tout porté pour venir à son secours.
MADAME DE MOLANGE.
Non-, décidément, cela n'est pas acceptable.
FONTEVRAULT
Comme vous voudrez... Dans ce cas, je remporte mon livre.
MADAME DE MOLANGE.
Vous ne le voudriez pas; vous auriez une trop drôle de figure.
J'en conviens... Faisons donc des concessions mutuelles... Et d'abord, attendez.., (n se
dirige Ters la fenêtre.)
MADAME DE MOLANGE.
Quoi encore?
FONTEVRAULT
Que j'aille fermer davantage les rideaux...
Un demi-jour est d'ordonnance, (il fredonne entre ses dents) :
Tirez les rideaux,
Georgeaul ' Fermez les volets,
Georget I
MADAME DE MOLANGE.
Est-ce tout?
FONTEVRAULT
Laissez-moi m'assurer aussi d'un doigt de verrouy comme disaient nos folâtres grandspères.
Que vous êtes impatientant!... Avez-vous fini?
FONTEVRAULT
Me voilà. (U YJent sWeoip k côté d'elle.) '
MADAME DE MOLANGE.
Ce n*est pas malheureux.
FONTEVRAULT
Attention !
MADAME DE MOLANGE, qui guettait le livre, s'en empare
tout a coup.
Je le tiens !
FONTEVRAULT
Ah! traîtresse! ce n'est pas de jeu! C'est un abus de confiance.
MADAME DE MOLANGE.
Laissez-moi!
FONTE VRAULT.
Rendez le livre !
MADAME DE MOL ANGE
Non ! (Elle Ya pour rentrer chez elle ; Fontevrault lui barre
le chemin.) •
FONTEVRAULT
On ne passe pas!
MADAME DE MOLANGE.
Vous êtes fou.
FONTEVRAULT
Le livre... ou la \ie !
MADAME DE MOLANGE.
Finissons-en! (Elle ouvre le livre à l'écart... et paraît s étonner, mais sans aucune émotion; eÙe le feuillette et en parcourt niême quelques pages; puis elle regarde Fontevrault qui sourit.]
F0NTET7RAULT, à part.
Elle ne s'alarme pas...
MADAME DE MOLANGE , après avoir encore examiné le livre, et le jetant sur le tapis.
C'est une sotte mystification! ! !
FONTEVRAULT, Interdit.
Comment?...
MADAME DE MOL ANGE
J*esp^re, monsieur, qu'après vous être ainsi joué de ma simplicité, vous n'aurez plus l'audace de remettre les pieds chez moil
FONTEVRAULT
Mais expliquez-moi...
MADAME DE MOL ANGE
Adieu, monsieur. (Le foudroyant du regard.) Je ne vous pardonnerai jamais! (EUe rentre dans ses appartements.)
FONTEVRAULT, seul.
Je demeure pétrifié... Qu'est-ce que cela signifie?... La sensation a été trop forte sans doute; j'aurais dû lui donner du numéro six... Cependant, je n'ai pas dépassé le leste, (n ramasse
le livre et l'examine machinalement; puis tout kcoup il pousse
un grand cri.) Ah! mon Dieu! j'ai pris un volume pour un autre... la reliure m'a trompé... C'est le Petit Carême de Massillon !