DÉFENSE DES CHRÉTIENS CONTRE LES GENTILS
VlRSL'ANaOODK J.-G
1. S'il ne vous est pas libre, souverains magistrats de l'empire romain , qui rendez vos jugemens en public, et dans le lien le plus éminent de cette capitale; s'il ne vous est pas libre, sous les yeux de la multitude, de foire des informations exactes sur la cause des chrétiens; si la crainte ou le respect humain vous portent à vous écarter, en cette seule occasion, des r^les étroites de la justice ; si la haine du nom chrétien, comme il arriva dernièrement, trop disposée à recevoir les délations domestiques, ferme les oreilles à toute défense judiciaire : que la vérité puisse du moins, par le canal secret de nos lettres , parvenir jusques à vous.
Elle ne demande point de grâce, parce que la persécution ne Tétonne point. Etrangère sur la terre, elle s'attend bien à y trouver des ennemis. Fille du ciel, c'est là qu'elle a son tr6ne, ses espérances, son crédit et sa gloire. Elle ne souhaite qu'une chose ici, c'est de ne pas être condamnée , sans avoir été entendue. Qu'avezvous à craindre pour vos lois, en permettant à la vérité de se défendre dans le siège de leur empire ? Est-ce que leur puissance se montre^ rait avec pins d'éclat en condamnant la vérité sans l'entendre ? Mais outre la haine que vous attire une injustice si criante, vous faites soupçonner que vous ne refusez de Ventendre que parce que vous savez que vous ne pourriez plus la condamner si vous l'aviez entendue.
Voilà notre premier grief, cette haine injuste vour le nom dirétien.
Votre ignorance même, qui semblerait devoir l'excuser, est précisément ce qui prouve cette ii^ustice, et la rend encore plus criminelle. Quoi de plus injuste en effet que de haïr ce qu'on ne connatt pas, quand même ce qu'on ne connaît pas serait par hasard haïssable ! Sans doute ce n'est pas le hasard, mais la connaissance du crime qui peut fonder votre haine et la rendre légitime. Sans celte connaissance, comment justifier votre haine ? Pois donc que vous haïssez parce que vous ne connaissez point, pourquoi ne vous arriverait-il pas de haïr ce qui ne mérite point d'être ha! ?
De là nous concluons : et que vous ne nous connaissez pas tant que vous nous haïssez, et que vous nous haïssez injustement tant que vous ne nous connaissez pas. Votre ignorance est un témoin qui vous condamne en déposant pour vous.
Tous ceux qui nous haïssaient autrefois, faute de savoir ce que nous étions, cessent de nous haïr dès qu'ils le savent. Bientôt ils deviennent chrétiens; et vous conviendrez que c'est avec connaissance de cause. Ils commencent à détester ce qu'ils étaient, et à professer ce quMls détestaient. Leur nombre est à présent innombrable. Aussi se plaint-on amèrement que la ville est assiégée , que les campagnes , les lies , les châteaux, sont remplis de chrétiens, que tout âge , tout sexe , tonte condition, courent en foule s'enrôler parmi eux.
Et vous n'en concluez pas qu'il y a quelque bien caché dans notre religion ? Vous ne voalei
Go^e
TERTULLIEN
ni renoncer à d'injurieux soupçons, ni vous assurer par vous-mêmes de la vérité : dans ceUe occasion seule la curiosité est morte. Vous vous plaisez à ignorer ce que d'autres sont ravis de connaître, et vous prétendez les juger ! Vous méritez bien plus la censure d'Anacharsis que ceux qui jugeaient des musiciens sans Fètre eux-mêmes. Vous vous plaisez à ignorer, parce que c'est pour vous un parti pris de haïr. Vous préjugez donc que ce que vous ignorez est tel que, si vous le saviez, vous ne pourriez plus le haïr. Cependant, en approfondissant la vérité, ou vous trouverez qu'il n'y a pas de motifs de haine , et en ce cas sans doute il faut cesser de haïr injustement ; ou vous en découvrirez de raisonnables, et alors, loin d'éteindre votre haine, vous la rendrez plus durable en la rendant légitime.
«Mais cnfm, dites- vous , de ce qu'un grand nombre d'hommes embrassent le christianisme, il ne s'ensuit pas que c'est un bien. Que de gens embrassent tous les jours le vice ! Que de transfuges de la vertu ! » Personne ne le nie. Mais cependant , parmi ceux même que le vice entraîne , il n'en est point qui osent le faire passer pour la vertu. La nature a puni le mal ou par la crainte ou par la honte. Les méchans cherchent à se cacher; tremblent, s'ils sont découverts ; nient, s'ils sont accusés ; ils n'avouent qu'à peine dans les tortures, ou même ils n'avouent point: condamnés enfin, ils se font eux-mêmes les plus vifs reproches ; ils se désespèrent ; ou, ne voulant pas se reconnaître pour les auteurs du mal qu'ils avouent, ils attribuent au destin, à leur étoile, et les emportemens et les égaremens de leurs passions.
A-t-on jamais rien vu de semblable parmi les chrétiens ? Jamais un chrétien ne rougit, ne se repeut, si ce n'est de n'avoir pas toujours été chrétien. Si on le dénonce comme tel, il en fait gloire; si on l'accuse, il ne se défend pas; interrogé, il confesse hautement ; condamné, il rend grâces. Quelle étrange sorte de mal, qui n'a aucun des caractères du mal, ni crainte, ni honte, ni détours, ni repentir, ni regret ! Quel mal, dont le prétendu coupable se réjouit, dont l'accusation est l'objet de ses vœux, dont le châtiment fait son bonheur! Vous ne sauriez taxer de fanatisme ce que vous êtes convaincus d'ignorer.
H. Enfin, s'il est certain que nous sommes criminels et très-criminels, pourquoi donc ne sommes-nous pas traités comme les autres criminels? Aux mêmes crimes le même traitement n'est-il pas dû ? Les autres accusés peuvent se défendre, et par eux-mêmes, et par le ministère vénal des avocats. Us ont toute liberté de contester et de répliquer, parce que la loi défend de condamner personne sans l'avoir entendu. Les chrétiens sont les seuls à qui il n'est point permis de parler, pour prouver leur innocence, pour défendre la vérité , pour empêcher un jugement inique. On n'attend qu'une chose pour les condamner ( elle est nécessaire à la haine publique ), c'est qu'ils confessent leur nom. Pour leur crime, on ne pense pas seulement à en informer. Au lieu que s'il s'agit de tout autre criminel , il ne suffit pas qu'il s'avoue homicide, sacrilège, incestueux, ennemi de l'État (voilà les qualifications dont on nous honore); vous interrogez encore, avant de juger, sur toutes les circonstances, la qualité du fait, le lieu , le temps , la manière , les témoins ^ les complices. Cependant il faudrait également arracher des chrétiens l'aveu des crimes qu'on leur impose; de combien d'enfans égorgés ils auraient goûté; combien d'incestes ils auraient commis à la faveur des ténèbres; quels cuisiniers, quels chiens auraient été complices. Quelle gloire en effet pour un magistrat de déterrer un chrétien qui aurait mangé de cent enfans !
Nous trouvons qu'on a même défendu d'informer contre les chrétiens. Pline le Jeune , gouverneur de Bithynie, après avoir condamné à mort quelques chrétiens, en avoir privé d'autres de leurs places, effrayé de leur multitude, consulta l'empereur Trajan sur ce qu'il avait à faire dans la suite. 11 expose dans sa lettre, que tout ce qu'il a découvert des mystères des chrétiens, outre leur entêtement à ne pas sacrifier , se réduit à ceci : Qu'iU n'assemblent avant le jour pour chanter les louanges de Christ, leur dieu, et pour entretenir parmi eux une exacte discipline; qu'ils défendent riiomicide, l'adultère, la fraude, la trahison et généralement tous les crimes. Trajan répondit, qu'il ne fallait pas les rechercher, mais les punir quand ils seraient dénoncés. Étrange et insoutenable arrêt ! Trajan défend de recber-
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cher les chrétiens, parce qu'ils sont innocens, e( il ordonne de les punir comme coupables. )1 épavQne et il sévit. Il dissimule et il condamne. Pourquoi vous contredire si grossièrement ? Si vous condamnez les chrétiens , pourquoi ne pas les rechercher ? Et si vous ne les recherchez point , pourquoi ne pas les absoudre ? Il y a dans toutes les provinces des détachemens de soldats pour donner la chasse aux voleurs. Contre les criminels de lèse-majesté, contre les ennemis de TÉtat, tout homme est soldat; et la recherche doit s'étendre à tous les complices, à tous les confidens. Les chrétiens sont les seuls qu'il n'est pas permis de rechercher, et qu'il est en même temps permis de dénoncer; comme si la recherche pouvait produire autre chose que la dénonciation. Vous condamnez un chrétien dénoncé , et vous défendez de le rechercher. Il est donc punissable , non parce qu'il est coupable, mais parce qu'il a été découvert. Vous violez toutes les formes dans le jugement des chrétiens. Vous mettez les autres à la question , pour les faire avouer, et les chrétiens, pour les fiaire nier. Assurément si le nom de chrétien était un crime, nous le nierions, et vous emploieriez les toormens pour nous forcer à l'avouer.
Ne dites pas qu'il serait inutile de tirer des chrétiens l'aveu de leurs crimes , parce que le nom de chrétien emporte et prouve tous ces crimes; car vous-mêmes, quand un homicide avoue son crime, vous le forcez encore à en déclarer les circonstances, quoique vous n'ignoriez pas ce que c'est qu'un homicide. Votre injustice est encore plus criante, dès que vous avez une pareille idée des chrétiens, de les obliger par la violence des tourmens à nier qu'ils soient chrétiens, pour leur faire nier avec leur nom tous les crimes que selon vous ce nom fait présumer.
Serait-ce que vous ne voudriez pas voir périr des hommes que vous regardez comme des scélérats ? Vous dites à ce chrétien homicide et sacrilège : «Niez, b Persiste-t-il à confesser qu'il est chrétien , vous le faites déchirer. Si vous en usez d'une façon tout opposée à l'égard des criminels, vous nous jugez donc innocens, et par cette raison vous ne voulez pas que nous persistions dans une déclaration que vous vous croyez obligés de condamner quoique injuste-
ment. Un homme crie : « Je suis chrétien ! » l' dit ce qu'il est , et vous voulez entendre ce qu'il n'est pas. Assis sur vos tribunaux pour tirer la vérité de la bouche des accusés, nous sommes les seuls que vous voulez forcer au mensonge. Vous demandez si je suis chrétien. Je réponds que je le suis, et vous me faites tourmenter^ C'est donc pour me corrompre. J'avoue, et vous ordonnez la question. Que feriez- vous donc si je niais P Vous ne croyez pas facilement le» autres quand ils nient ; pour nous, vous nous croyez aussitôt.
Un tel renversement de l'ordre doit vous faire craindre qu'il n'y ait quelque force secrète qui vous fasse agir contre toutes les formes, contre la nature même des jugemens, contre les lois. Car, si je ne me trompe , les lois ordonnent de découvrir les coupables, et non point de les cacher; de les condamner quand ils ont avoué, et non point de les absoudre. C'est ce que portent expressément les décrets du sénat et les édits des empereurs.
Le pouvoir dont vous êtes dépositaires n'est point tyrannique. 11 est réglé par les lois. Il n'appartient qu'aux tyrans d'employer les tortures comme peines. La loi ne les accorde chez vous que pour découvrir la vérité. Servez- vousen donc, si vous voulez, mais jusqu'à la confession seulement. Quand la confession les a prévenues, elles deviennent inutiles. Il ne reste qu'à prononcer, à faire subir au coupable la peine qu'il a méritée , et non point à l'y soustraire.
Et quel est le juge qui pense à absoudre un coupable? 11 sait que cela ne lui est pas permis. Aussi n'entreprend-il pas de le forcer à nier pour le trouver innocent. Et un chrétien, coupable selon vous de tous les crimes , ennemi des dieux, des empereurs, des lois, des mœurs, de toute la nature, vous le forcez à nier pour pou^ voir l'absoudre! Cest une manifeste prévarication. Vous voulez qu'il nie ce qui fait son crime, pour le déclarer innocent malgré lui , malgré ce qui s'est passé.
Quel étrange aveuglement de ne pas voir qu'il faut en croire plutôt un chrétien, lorsqu'il avoue de lui-même œ qu'il est, que lorsque la violence des tourmens le contraint à le nier ! Pouvez -vous compter sur un désaveu arraché de la sorte ; et n'avez- vous pas lieu de
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craindre qae ce chrétien, après avoir été renvoyé absous , ne se moque de vous, et ne redevienne chrétien comme auparavant P
Puis donc que vous en usez à notre égard tout autrement qu'avec les autres coupables ; que vous n'exigez de nous qu'une chose, à savoir, que nous renoncions au nom de chrétien (nous y renon<^ns, quand nous nous permettons ce qui est défendu aux chrétiens); vous voyez clairement qu'on ne nous charge d'aucun crime ; qu'on n'a à nous imputer que notre nom. La rivalité de religion le poursuit avec acharnement. Elle commence par vous empêcher d'approfondir ce que vous êtes certains d'ignorer. C'est pourquoi vous croyez sur notre compte ce qui n'a jamais été prouvé ; et vous ne voulez pas faire de recherches, de peur de trouver des preuves du contraire. Vous aimez à conserver vos préjugés, pour pouvoir, sur notre seule confession, condamner un nom odieux. G'edt pour cela qu'on nous met à la torture, si nous confessons; qu'on nous condamne au supplice , si nous persévérons ; qu'on nous absout , si nous nions ; parce qu'on ne fait la guerre qu'à notre nom.
Enfin, pourquoi dans vos arrêts de mort ne nous condamnez-vous que comme chrétiens, et non pas comme homicides, comme incestueux, comme coupables en un mot de tous les crimes que vous nous imputez ? Nous sommes les seuls dont vous n'osiez en nous condamnant nommer les crimes, car vous en rougiriez. Mais si le nom chrétien n'est celui d'aucun crime, n'est-ce pas le comble de la déraison et de la fureur qu'il suffise cependant pour nous rendre criminels ?
m. Que dis-je ! La haine du nom chrétien est si aveugle dans la plupart, que même en louant un chrétien, ils lui font un crime de son nom. a Cest un homme vertueux, dit-on, que Gains Seius, mais il est chrétien. » -—«Il est fort étonnant, dit un autre, qu'un homme aussi sage que Lncius se soit tout d'un coup fait chrétien. »
Personne ne remarque que Gaius n'est vertueux, ni Lttcius un sage, que parce qu'ils sont chrétiens, ou qu'ils ne sont devenus chrétiens, que parce qu'ils étaient sages et vertueux. Nos ennemis louent ce qu'ils connaissent, blâmeiit ce qu'ils ne connaissent pas, et corrooi-
pent ce qnlls savent par ce qu'ils ignorent. Au lieu de juger de ce qu'ils ne connaissent point par ce qu'ils connaissent, ils condamnent ce qu*ils connaissent par ce qu'ils ne connaissent pas.
D'autres, croyant décrire les chrétiens, qu'ils connaissaient avant leur conversion pour des gens perdus de réputation, font leur éloge, tant la passion les aveugle. Quoi ! dit-on , cette femme qui était si libre, si galante , ce jeune homme autrefois si débauché, les voilà chrétiens ! On fait honneur au nom chrétien de leur changement.
Quelques-uns, pour satisfaire leur haine, sacrifient leurs propres intérêts. Un mari, quoique forcé de n'être plus jaloux , répudie une femme devenue chaste en devenant chrétienne. De même, un père déshérite un fils soumis dont il tolérait auparavant les désordres. Un maître chasse un esclave fidèle, qu'il avait traité jusque-là avec douceur. Tout homme qui se corrige en devenant chrétien se rend par-là même odieux; tant la haine du nom chrétien remporte sur tout le bien dont îi est le principe ! Mail quel crime peut-on reprocher à un nom, sî ce n'est peut-être de choquer l'oreille par quelque son barbare, de présenter à l'esprit des idées sinistres, des images impures? Rien de tout cela dans le mot chrisUanus, tiré d'un mot grec qui signifie onction ^ Il signifie douceur, lorsqu'il est prononcé peu correctement chrestianusAX est donc vrai qu'on hait un nom innocent dans des hommes irréprochables.
C'est la secte, dit-on , qu'on hait dans le nom de son auteur. Mais qu'y a-t-il de nouveau que les disciples prennent le nom de leur maître P D'où vient le nom des platoniciens, des épicuriens, des pythagoriciens? Les stoïciens et les académiciens ont emprunté le leur du lieu de leurs assemblées; les médecins, d'Êrasistrate ; les grammairiens, d'Aristarque; les cuisiniers, d'Apicius. S'est-on avisé de leur en faire un crime? Sans doute si on prouve qu'une secte est mauvaise, que l'auteur est un séducteur, on prouvera que le nom est mauvais, mais à cause de la secte et de Tauteur. C'est pour cela qu'avant de prendre en aversion le nom de chrétien, il fallait s'attacher à connaître la secte par
' X^(c6€, tiSDifie oiat, et xpiK^ dovx, agréable, utile
APOLO
raatear, ou ranleur par b secte. Mab ici , sms infomiatioii , «ans éclairdssemeDt ni sur la secte ni aur Fanteur, on accusa, on persécute le nom du chrétien ; on condanme la religion des chrétiens et son auteur, sans les connaître, sur leur nom seul.
IV. Après ces observations préliminaires , qui n'ont paru indispensables pour combattre le plus injuste préjugé contre le nom chrétien, j'entreprends de prouver directement notre innocence, non-seulanent en nous justifiant de ce qu'on nous impute, mais en confondant nos catonuûateurs, en Dumtrant qu'ils font en public les mêmes choses qu'il nous accusent de faire en secret, et pour lesquelles ils nous regardent oomme les plus méprisables, les plus insensés, les plus punissables et les plus corrompue des hommes. Souillés de crimes euxmêmes , qu'ils rougissent , je pourrais dire d'accuser les hommes les plus vertueux, du moins d'accuser ceux qu'ils prétendent leur ressembler. Mais en vaia la vérité aura-t-^Ue répondu à tout par ma bouche; vous nous opposez l'autorité suprême de vos lois, après lesqœUes, dites-vous, il n'est pas permis d'examiner, et que vous êtes obligés de préférer à la vénié. Commençons donc par discuter ce qui regarde ces lois dont vous êtes les ministres.
Lorsque'après avoir prononcé durement : « Il ne vous est pas permis d'être chrétien,» vous vous montrez inflexible, vous annoncez du tettt de voire forteresse la viokoce et la tyrannie, si v^ous prétendez que cela ne nous est pas peraiis, parce que telle est votre volonté, et non parce qu'en effet cela ne doit pas l'être ; si c'est par la raison ^pie cela ne doit pas être penus, sans doute le mal «eul ne peut l'être, et tout ce qui est bien, par-là même est permis. Si donc je réuesis à ppoMver que la religion que votre loi défend est un bien , j'aurai prouvé que cette loi n'a pu la défendre, owme elle aurait droit de le fiire si c'était 4» mal. Si votre loi s'est Ot)mpée, c'est qu'elle est l'ouvrage d'un boflune, et qu'eUe ne tire pas son origine du cid. Q*>'y ^'^-il ^ siurprenant qu'on législateur se soit IroBipé, et qu'il se soit réformé lui- Bème? Lycurgue fut si afâigé des changemens que les Laeédémoniens firent à ses lois, qu'il se coadamna à moivir de faiin dans ie lieu de sa retraite. Vous-mêmes, à la faveur du flambeau
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de l'expérience, qui a dissipé les ténèbres de l'antiquité, n'éclaircissez-vous pas tous les jours, par des rescrits et par des édits, l'immense et confuse forêt de vos lois ? L'empereur Sévère, tout ennemi qu'il est des innovations, n'a-t-ii pas dernièrement abrogé une loi peu réfléchie, quoique vénérable par son antiquité, la loi Papia , qui ordonnait d'avoir des enfans avant le temps fixé par la loi Julia pour le mariage? La loi barbare qui permettait au créancier de mettre en pièces un débiteur insolvable, a été abolie par les suffrages unanimes du peuple romain : la peine de mort a été commuée en une peine infamante. Au lieu de répandre le sang, on a voulu qu'il servit à tracer sur le front la honte du banqueroutier, que la loi punit par la confiscation de ses Mens.
Quelle réforme ne vous reste-t-il pas à faire dans vos lois, s'il est vrai que ce n'est ni leur ancienneté ni la dignité de leurs auteurs, mais leur équité seule qui les rend respectables ! Mais dès qu'elles sont injustes , on a droit de les condamner ces mêmes lois qui nous condamnent. Je dis iiqustes : je devrais dire insensées si elles punissent le nom seul de chrétien. Si ce sont les actions qu'elles punissent, pourquoi donc nous punissent-elles sur la seule confession de notre nom , tandis que tous les autres, elles ne les punissent que sur la preuve du crime ? Je suis incestueux , pourquoi u'informe-t-on pas contre moi? Infanticide, que ne me met-on à la question? Coupable envers les dieux , envers les empereurs, pourquoi ne pas entendre ma justification? 11 n'y a point de loi qui défende d'examiner les preuves du crime qu'eUe condajnne. 11 n'y a point de juge en droit de punir, s'il ne sait que le crime a été commis. 11 n'y a point de citoyen «qui puisse observer la loi, s'il ne sait ce qu'elle punit.
Ce n'est pas assez que la loi se rende, pour ainsi dire, à elle-même témoignage de son équité. Il faut qu'elle la fasse oonnattre à ceux dont elle exige l'obéissance. EUe devient suspecte quand eUe ne veut pas qu'on l'examine. Elle est tyrannique quand elle commande uxie obéissance aven^ple.
Pour remonter k l'origine des lois qui nous .concernent, il y avait un ancien décret qui défendait aux empereurs de consacrer aucun dieAi sans l'approbation du sénat. M. iEmilius sait ce
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qui arriva à ce si^et à son dieu Albarnus. Il n'est pas indifférent pour notre cause de remarquer que c'est le caprice de rhomme qui décide de la divinité. Si le dieu ne platt pas à rhomme, il ne sera point dieu. C'est au dieu à rechercher la faveur de l'homme. Tibère, sous le règne de qui le nom chrétien commença à être connu dans le monde, rendit compte au sénat des preuves de la divinité de Jésus-Christ, qu'il avait reçues de Palestine, et les appuya de son suffrage. Le sénat les rejeta, parce qu'elles n'avaient pas été soumises à son examen. Mais l'empereur persista dans son senlimeut, et menaça des plus grands chàtimens les accusateurs des chrétiens.
Consultez vos annales, vous verrez que Néron est le premier qui a tiré le glaive contre la secte des chrétiens. Nous faisons gloire de le nommer pour l'auteur de notre condamnation. On ne saurait douter que ce que Néron a condamné ne soit un grand bien. Domitien, qui avait hérité d'une partie de la cruauté de Néron, avait commencé aussi à persécuter les chrétiens. Mais comme il n'avait pas dépouillé tout sentiment d'humanité, il s'arrêta bientôt, et rappela même ceux qu'il avait exilés.
Voilà quels ont été nos persécuteurs, des hommes injustes, impies, infâmes : vous-mêmes vous les condamnez, et vous réhabilitez ceux qu'ils ont condamnés. De tous les princes qui ont connu et respecté le droit divin et le droit humain, nommez-en un seul qui ait persécuté les chrétiens. Nous pouvons en nommer un qui s'est déclaré leur protecteur, c'est le sage Marc-Aurèle. Qu'on lise la lettre où il atteste que la soif cruelle qui désolait son armée en Germanie fut apaisée par la pluie que le ciel accorda aux prières des soldats chrétiens. S'il ne révoqua pas expressément les édits contre les chrétiens, du moins les rendit-il sans effet, en portant des lois encore plus rigoureuses contre leurs accusateurs.
Quelles sont donc ces lois contre les chrétieus qui ne sont exécutées que par des princes impies, injustes, infâmes, cruels, insensés; queTrajan a éludées en partie en défendant de rechercher les chrétiens; que n'ont jamais autorisées ni Adrien, si amateur de toute curiosité, ni Vespasien le destructeur des Juii^ , ni Antonin, ni Verus P Cependant e'était à des princes
vertueux i exterminer une secte de scélérats , et non pas à d'autres scélérats.* I VI. Que ces grands zélateurs des lois et des usages de leurs pères me disent maintenant , s'ils les ont respectés tous, s'ils les ont toujours observés scrupuleusement, s'ils n'ont pas entièrement oublié et comme aboli les règlemens les plus sages et les plus nécessaires pour la pureté des mœurs. Que sont devenues ces lois somptnaires^ces loissi sévères contre l'ambition , qui fixaient à une somme modique la dépense d'un repas, qui défendaient d'y servir plus d'une volaille , encore n'était-îl pas permis de l'engraisser, qui chassaient du sénat un patricien possesseur de dix livres d'argent, comme convaincu par là d'une ambition démesurée, qui faisaient raser les théâtres à peine élevés, comme n'étant propres qu'à corrompre les mœurs, qui ne souffraient pas qu^on usurpât impunément les marques des dignités et de la noblesse ?
Je vois à présent donner des repas nommés centenaires, parce qu'ils coûtent cent mille sesterces. Je vois l'argent des mines converti en vaisselle, je ne dis pas pour l'usage des sénateurSi^mais des affranchis, des esclaves qui à peine ont rompu leurs fiers. Je vois qu'on multiplie les théâtres , qu'on les met à couvert des injures de l'air. Et sans doute c'est pour garantir du froid ces voluptueux et délicats spectateurs que les Lacédémoniens inventèrent leurs manteaux.
Je vois les dames romaines parées comme les courtisanes, et confondues avec elles. Ces anciennes coutumes, si favorables à la conservation de la modestie et de la tempérance, sont abolies. Autrefois les femmes ne portaient point d'or, à l'exception de Tanneau nuptial que leurs maris leur avaient mis au doigt. L'usage du vin leur était si rigoureusement interdit, qu'on fit mourir de faim une femme pour avoir ouvert un cellier; et sous Romulus , Mécénius tua impunément sa femme, qui n'avait fait que goûter du vin. Les femmes étaient obligées d^embrasser leurs proches parens , pour qu'on pût s'assurer si elles avaient observé cette défense. Qu'est devenue cette antique félicité du mariage, fondée sur les mœurs qui en cimentèrent tellement l'harmonie , que pendant près de six cents ans, il n'y eut pas un seul exemple de di-
vorcc ? Aujourcnioi tout le corps d'une Femme plie MUS le poids de Tor. La passion des femmes pour le ?in ne leur permet plus de recevoir d^embrassemens. Le divorce est comme le fruit et le vœu du mariage.
Vous avez même aboli les sages ordonnances de vos ancêtres sur le culte des dieui. Les consuls, conformément au décret du sénat, avaient chassé Bacchus et ses mystères non-seulement de Rome, mais de toute Tltalie. Les consuls Pison et Gabinius, qui cependant n'étaient pas chrétiens, avaient interdit l'entrée duGapitole, c'est-à-dire du palais des dieux,à Sérapis, à Isis, âHarporrate et àcelui qu'on représente avec une tète decbien; ils avaient renversé leurs autels, et arrêté le cours de ces vaines et infâmes superstitions. Vous avez rétabli ces divinités dans tout leur éclat. Où est la religion, où est le respect dû à vos pères? Vous dégénérez en tout des exemples qu'ils vous ont laissés, par votive habillement, vos goûts, votre luxe, vos sentimens, votre langage. Vous louez sans cesse l'antiquité , et rien de plus nouveau que la manière dont vous vivez. Vous vous éloignez de plus en plus des sages institutions de vos pères, pour ne les imiter que dans leurs égaremens. Je pourrai même vous montrer dans la suite qne, semblables en ce point aux chrétiens, à qui cependant vous en faites un crime capital , vous négligez, vous méprisez, vous détruisez le culte de vos propres divinités, quoique vous vous piquiez d'avoir hérité du zèle religieux et aveugle de vos pères, quoique vous ayez comme naturalisé parmi vous Sérapis, dont vous avez relevé les autels, Bacchus dont la fureur célèbre les orgies. Mais je vais répondre aux accusations de crimes secrets, pour passer ensuite aux autres.
Vn. On dit que dans nos mystères nous égorgeons un enfant , que nous le mangeons, et qu'après cet horrible repas nous nous livrons à des plaisirs incestueux ,lorsquedes chiens complices de ces ini^miesontrenverséles flambeaux, et qu'en nous délivrant de la lumière, ils nous ont affranchis de la honte. On le dit toujours; mais depuis si longtemps qu'on le dit , vous n'avez pas pensé à informer de ces crimes. Si vous les croyez, informez-en donc; ou si vous ne le faites pas, ne les croyez donc point. Votre négligence à cet égard prouve assez qu'il n'y a rien de réel dans ce que vous n'osez éclaircir.
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Aussi donnez- vous au bourreau des chrétiens une commission bien étrange. Vous ordonnez de les tourmenter pour les forcer non pas à avouer ce qu'ils font , mais à nier ce qu'ils sont
La religion des chrétiens a commencé sous Tibère. La vérité s'est fait haïr dès qu'elle s'est fait connaître. Autant d'étrangers, autant d'ennemis : les Juifs par jalousie, les soldats par l'avidité du pillage, nos serviteurs par la malignité naturelle de leur état. Tous les jours on nous assiège, tous les jours on nous trahit. Très-souvent on vient nous faire violence dans nos assemblées. Quelqu'un a-tril jamais entendu les cris de cet enfant que nous immolons ? Nommez-moi le déncnciateur qui a fait voir au juge nos lèvres teintes de sang, comme celles des Gyclopes et des Sirènes. Vos femmes chrétiennes vous ont-elles donné lieu de soupçonner les infamies que vous nous imputez ? Mais si quelqu'un avait été témoin de ces abominations, les aurait-il cachées ; se serait-il laissé corrompre par les mêmes hommes qu'il traînait devant les tribunaux?
Si , comme vous le dites , nous nous cachons toujours, comment donc ce que nous faisons a-t-il été découvert? Par les coupables mêmes? Cela ne peut être. Le secret est ordonné dans tous les mystères. Il est inviolable dans ceux d'Ëleusi» et de Samothrace : il le sera à plus forte raison dans les nôtres, qui ne peuvent être révélés sans attirer aussitôt la vengeance des hommes, tandis que celle du ciel est suspendue. Si les chrétiens ne se sont pas trahis eux-mêmes, ils ont donc été trahis par des étrangers? Mais d'où les étrangers ont- ils pu avoir connaissance de nos mystères, puisque toutes les initiations même des hommes pieux écartent les profanes ? Les impies seraient-ils les seuls qui ne craignissent rien ? ('
Il ne reste donc que la renommée qui puisse nous accuser. Mais la nature de la renommée est connue de tout le monde. Votre poêle l'appelle «le plus rapide de tous les maux t.» Pourquoi l'appelle-t-il un mal, sinon parce qu'elle est presque toujours menteuse ? Elle l'est même lorsqu'elle annonce la vérité; parce qu'elle l'altère toujours, soit en diminuant, soit en exagérant. Que dis-je? La renommée ne vit
* Fama malum, qiiae non aliud relocius allura. Ymcius, JSneid., vr, t. 171
que de mensonges. Elle n'existe que lorsqu'elle ne prouve rien : dès qu'elle a prouvé, elle cesse d'être, sa fonction est remplie. Elle nous a transmis le feit qu'elle annonçait : dès lors on le sait sûrement et on renonce simplement. On ne dit plus : a Le bruit court que telle chose est arrivée à Rome, qu'un tel a tiré au sort le gouvernement de cette province ; » mais, a il a tiré au sort cette province,cela est arrivé à Rome. »La renommée, dont le nom seul marque Tincerlilude, ne saurait avoir lieu où est la certitude. Qui donc pourra en croire la renommée? Ce ne sera pas le sage, qui ne croit jamais ce qui est incertain. Quelque rapide et brillant que puisse être le cours de la renommée, quelque fondement même qu'elle paraisse avoir, il est clair qu'un seul homme lui donna la naissance, et que de là elle passe par les bouches et par les oreilles de la multitude, comme par autant de canaux. Mais Tobscurité et le vice de son origine sont tellement couverts par l'éclat qui l'environne, que personne ne s'avise dépenser que la source pourrait bien en être infectée par le mensonge ; ce qui arrive pourtant, tantôt par jalousie, tantôt par des soupçons téméraires, tantôt par ce penchant naturel d'une partie des hommes pour le mensonge. Heureusement,
H n'ait rien à la fin qae le temps ne découvre :
cela est passé en proverbe parmi vous. La nature a voulu que rien ne pût être longtemps caché, pas même ce qui a échappé à la renommée.
Ce n'est donc pas sans raison que depuis tant de temps la-renommée seule a connaissance de nos crimes. Oui, voilà le seul accusateur que vous produisez contre nous, et qui jusqu'ici n'a pu rien prouver de ce qu'il publie partout et avec tant d'assurance.
VUL J'en appelle à la nature contre ceux qui jugent de tels bruits dignes de créance. Je suppose que nous proposions en effet la vie éternelle comme la récompense de ces crimes. Croyez pour quelques momens ce dogme incroyable. Mais je vous le demande, quand même vous seriez parvenus à le croire, voudriez-vous acheter si cher la récompense? Oui, venez plonger le fer dans le sein d'un enfant , qui n'a pu faire mal à personne, qui n'a pu se rendre coupsU^le d'aucun crime, et que vous regardez comme votre enfant commun. Ou si ce barbare
TERTULLIEN-
ministère est commis à un autre, venez voir mourir votre semblable, presque avant d'avoir vécu. Soyez attentifs au moment où s'échappera l'àme qui vient de l'animer. Recevez ce sang qui commence à couler, trempez-y votre pain rassasiez-vous. Remarquez pendant le repas, remarquez avec soin où est votre mère , où est votre sœur, afin qu'il n'y ait point de méprise , dès que les flambeaux seront éteints; car ce serait un crime de manquer à commettre un inceste. Initiés de la sorte aux mystères , vous êtes sûrs de l'immortalité. Répondez-moi de grâce , voudriez-vous de l'inunortal ité à ce prix ? Non sans doute. Aussi ne sauriez-vous croire qu'elle soit à ce prix. Mais quand vous le croiriez, vous n'en voudriez point ; et quand vous le voudriez, vous ne le pourriez point. Gomment donc d'autres le pourraient-ils, si vous ne le pouvez pas ? Et si d'autres le peuvent , comment ne le pourriez-vous pas ? Son mesnous d'une autre nature que vous? Nous croyezvous des monstres ? La nature nous aurait-elle formes singulièremeut pour l'inceste et pour les repas de chair humaine ? Si vous croyez ces horreurs d'un' homme, vous pouvez les commettre : vous êtes hommes comme les chrétiens. Si vous ne pouvez les commettre, vous ne devez pas les croire : les chrétiens sont hommes comme vous.
<c Mais on trompe, on surprend les nouveaux chrétiens.» Comme s'ils pouvaient ignorer les bruits qui courent à ce sujet; comme s'ils n'avaient pas le plus grand intérêt à les approfondir, à s'assurer de la vérité. D'ailleurs l'usage est que tous ceux qui demandent à être iaitiés vont trouver l'hiérophante , pour savoir de lui les préparatifs qu'ils ont à faire. Il leur dira donc : ail faut avoir un enfant qui ne sache pas ce que c'est que la mort, qui rie à la vue du couteau. Il faut du pain pour treoiper dans le sang, des flambeaux et des chiens, pour ren* verser les flambeaux. Avant tout, il est néces saire que vous veniez avec votre mère et avec votre sœur. » Mais si elles ne voulaient pas venir, ou même si le postulant n'en avait point, s'il était seul de sa famiUe ? On ne serait donc pas reçu chrétien, ^on n'avait ni mère ni sœur?
Mais quand même les nouveaux chrétiens n'auraient été prévenus de rien , du moins ils savent tout dans la suite. Ils le souffrent et ne
APOLOGETIQOR
le plaignent pas! Craindraient-ils d'être punis? Bs sont sûrs, en nous accusant, de trouver des défenseurs. Après tout, ils préféreraient la mort à une vie souillée de crimes. Je veux que la crainte leur ferme la bouche. Pourquoi s'obstiaat-ils à rester dans celte secte? Des engagemeus qu'on n'eût pas pris, si on les eût connus, OQ les rompt aussitôt qu'on les connaît.
IX. Pour donner une nouvelle force à notre justification, je vais prouver que vous vous permettez, et en secret et en public, les mêmes crifflcs dont vous nous accusez sans fondement; el c'est peut-être pour cela que vous nous en croyez capables. En Afrique on immolait publiquement des enfans à Saturne, jusqu'au proconsulat de Tibère, qui fit attacher les prêtres de Saturne aux arbres mêmes du temple qui courraient ces affreux sacrifices, comme à aulaot de croix votives. Je prends à témoin les soldats de mon pays, qui exécutèrent les ordres du proconsul. Cependant ces détestables sacrifices continueni encore en secret. Ainsi les chrétiens ne sont pas les seuls qui vous bravent Aucun crime ne se déracine, et surtout 00 dieu ne peut changer. Saturne qui n'a pas épargné ses propres enfans, aurait-il épargné des étrangers, que leurs pères et leurs mères venaient d'eux-mêmes lui offrir, et qu'ils caressaient au moment où on les immolait, pour les empêcher de pleurer? Vous voyez combien le parricide enchérit sur Thomicide.
Pour les Gaulois ils sacrifiaient des hommes i Mercure. Vos théâtres retentissent des cruautés de la Tauride. Mais dans cette ville reli- {ieuse des pieux descendans d'Énée, n'adoret-on pas un Jupiter, que dans ses jeux même oa arrose de sang humain ? « C'est du sang de criminels, dites-vous ! » Eu sont-ils moins des hommes? N'est-il pas encore plus honteux de i^pandre en Thoaneur des dieux le sang des inéchans ? Que ce Jupiter doit vous paraître chrétien ! Il ne dégénère pas de son père, du nwins pour la cruauté.
Hais puisqu'il importe peu qu'on immole ses enfons pour honorer les dieux, ou par quelque aatre motif, je vais à présent parler au peuple.
Combien je vois ici de gens altérés de notre uog! Combien même de vos magistrats les plos intègres pour vous, les plus rigoureux WDfrf nous , je pourrais confondre par des re-
proches trop fondés d'avoir eux-mêmes 6té la vie à leurs enfans aussitôt après leur naissance ! Vous ajoutez encore à la cruauté par le genre de mort. Vous les noyez , vous les faites mourir de faim et de froid, vous les exposez aux chiens : ce serait une mort trop douce de périr par le fer. Pour nous k qui tout homicide est défendu, il nous est également défendu de faire périr le fruit d'une mère dans son sein, avant même que l'homme soit formé. C'est un homicide prématuré d'empêcher la naissance. Et dans le fond n'est-ce pas la même chose d'arracher l'âme d|i corps, ou de l'empêcher de l'animer P Vous avez détruit un homme en détruisant ce qui allait le devenir : vous avez étouffé le fruit dans le germe.
Pour en venir à ces repas de sang et de chair humaine , qui font frémir, vous pouvez lire daas Hérodote, si je ne me trompe, qu'il y a des peuples qui , après s'être tiré du sang aux bras, se le présentent à boire les uns aux autres, comme pour sceller par là leurs traités. U s'est passé quelque chose de semblable dans la conjuration de Catilina. On dit qu*il y a des Scythes qui mangent leurs parens après leur mort. Mais pourquoi chercher des exemples si loin ? Ici même, pour être admis aui mystères de Bellone, il faut avoir bu du sang, qu'on tire de la cuisse, et qu'on reçoit dans la main. Et ceux qui sont attaqués d'épilepsîe ne les voit-on pas, pour se guérir, sucer avec avidité le sang encore tout bouillant des criminels qui viennent d'expirer dans l'arène ?
Ceux qui mangent des animaux tués dans le même lieu, ne se nourrissent-ils pas de la chair de leurs semblables? Car ce sanglier s'est abreuvé du sang du malheureux qu'il a déchiré; ce cerf n'a expiré qu'après s'être baigné dans le sang d'un gladiateur; et dans le ventre des ours on voit encore palpiter les membres des hommes qu'ils ont dévorés. Vous ne pouvez le nier, vous êtes des anthropophages. En quoi donc diffèrent vos repas des prétendus repas des chrétiens? Et ceux qui s'abandonnent à des plaisirs infâmes et contre nature , son^iIs moins criminels, sont-ils moins homicides ? ^
Rougissez d'imputer aux chrétiens des crimes, dont ils sont si éloignés, qu'ils se sont
* U y a id dans le texte un dévergondage (tlfflages i|al De doit pas éire fidèlement rendu.
même interdit dans leurs repas le sang des animaux, et que par cette raison ils s'abstiennent des bêles étouffées et mortes d'elles-mêmes. C'est pour cela que vous leur présentez des mets pleins de sang. Or je vous le demande , pouvezvous vous persuader que les mêmes hommes , qui ont horreur du sang des animaux, seront altérés du sang de leurs semblables, hormis peut-être que vous n'ayez trouvé celui-ci plus délicat ? Que ne joignez-vous donc le sang humain au feu et à l'encens pour éprouver les chrétiens ? Vous les reconnaîtrez et les enverrez au supplice, s'ils goûtent du sang, comme s'ils refusent de sacrifier. Et certainement vos tribunaux et vos arrêts ne vous laisseront pas manquer de sang.
Vous nous accusez aussi d'inceste. Mais qui doit être incestueux comme ceux qui ont reçu des leçons de Jupiter lui-même ? Gtésias écrit que les Perses abusent de leurs propres mères. Les Macédoniens ne sont pas exempts de soupçon; témoin leurs indécentes équivoques, lorsqu'ils entendaient Œdipe déplorant sur le théâtre sa malheureuse destinée. Et parmi vous , jouets éternels d'une passion désordonnée, voyez combien les méprises sont propres à multiplier les incestes. Vous exposez vos enfans, vous les abandonnez à la compassion des étrangers qui passent, ou vous les émancipez pour les faire adopter à de meilleurs pères. Insensiblement le souvenir d'une famille à laquelle on ne tient plus s'efface, et avec Terreur le crime d'inceste se répand et se perpétue. Gomme cette honteuse passion vous tyrannise partout, qu'elle vous suit même au delà des mers , il doit arriver que les fruits déplorables de votre incontinence semés en tous lieux, inconnus à vous-même, s'allient ensemble ou avec leurs auteurs, sans le soupçonner.
Pour nous la chasteté la plus religieuse et la plus sévère nous garantit de ces malheurs : en nous donnant de l'horreur de tout écart, de (out excès, elle nous met à l'abri de Tinceste. Il y on a qui éloignent jusqu'à l'ombre du danf;or, en gardant la continence jusqu'au tombcim , vieillards tout ensemble et encore enfans. Si vous aviez pris garde que c'est chez vous que se trouvent lous ces désordres , vous auriez remarqué aussi que nous en sommes innocens : !r îr.Amc coiip d'œil vous aurait démontré l'un
et Tautre. Mais, par un double aveuglemen
trop ordinaire, vous ne voyez pas ce qui est 3 vous croyez voir ce qui n'est point. C'est û:I que je vous ferai observer pour tout le reste^i^ Venons à ce qui est public. ;i
X.« Vous n'adorez pas nos dieux , nous dites i vous, et vous n'offrez pas de sacrifices pour le J empereurs.» Sans doute; nous n'offrons de sa- i crifices pour personne, puisque nous n'en of il frons pas pour nous-mêmes. C'est qu'en un mo j nous n'adorons pas vos dieux. Voilà pourquo nous sommes poursuivis comme criminels é i lèse-majesté divine et humaine. Voilà le poio : capital de notre cause, ou plutôt la voilà tou. i entière. Elle mérite bien que vous l'approfon dissiez. Nous demandons seulement de n'èlrt point jugés par la prévention ou par l'injustice, i L'une s'interdit jusqu'à l'espérance de trouver | la vérité, l'autre refjpse de la voir. j
Nous avons cessé d'adorer vos dieux, depuis que nous avons reconnu qu'ils ne sont point ^ dieux. Ainsi vous avez droit d'en exiger de nous ^ la preuve, puisqu'ils mériteraient d'être adorés, s'ils étaient réellement dieux. Et les chrétiens ^ seraient punissables, s'il était certain que ces , dieux qu'ils n'adorent pas, dans la persuasion qu'ils ne sont point dieux , Tétaient en effet.
« Mais, dites-vous, nous les tenons pour dieux. • Nous appelons de vous à votre conscience. Qu'elle nous juge , qu'elle nous condamne, si| elle peut nier que tous vos dieux ont été des hommes. Et si elle pouvait le nier, elle serait ^ confondue par les monumens de l'antiquité, ^ qui vous en ont transmis la connaissance, et ^ qui subsistent encore, par les villes où ils sont nés, par les pays où ils ont vécu, où ils ont laissé des traces de leur existence, où on montre même leurs tombeaux. Je n'ai garde d'aller discuter ce qui regarde ce nombre innombrable de dieux , anciens , nouveaux , barbares , grecs , romains, étrangers, captifs, adoptifs, particuliers, communs , mâles , femelles, de la ville, de la campagne, marins et guerriers. Il serait superflu même de les nommer. Je n'ai qu'un mot à dire, non pour vous les faire connaître, mais pour vous rappeler ce que vous feignez d'avoir oublié.
Vous n'aviez point de dieu avant Saturne. C'est de lui que viennent vos principaux dieux et les plus connus. Ainsi ce qui est certain du
preoiier auteur, il faudra Tavouer de ses desccndaas. Or ni Diodore de Sicile, ni Gassius 5évérus, ni Thallus, ni Cornélius Népos, ni iQCun autre écrivain de l'antiquité ne parlent et Saturne que comme d*un homme. Si nous consultons les monumens, on ne peut en irouver de plus authentiques qu'en Italie , où Saturne , après plusieurs expéditions, et à son retour de FAttique , fut reçu par Jaous. Il donna son noDQ à la montagne où il s'était retiré , à b ville qa'il fonda (elle le conserve encore à présent), à toute lltalie enfin qui perdit dès lors le nom d'OEnotrie. Il fut le premier qui donna des lois à cette contrée et qui y fit battre monnaie. Cest pour cela qu'il préside au trésor. Saturne est donc un homme : s'il est homme, il est fils d'un homme, et non pas du ciel et de la terre. Mais comme ses parens étaient inconnus , il était aisé de le faire passer pour le fils du ciel et de la terre, qu'on peut regarder comme les père et mère communs de tous. Qui par respect ne consentirait volontiers à leur donner ce nom ? N'avons-nous pas même coutume de dire de ceux que nous ne connaissons pas, et qui apparaissent tout d'un coup devant Dous, qu'ils sont tombés du ciel ? et n'appellet-on pas vulgairement enfans de la terre les hommes, dont on ignore l'origine? Voilà précisément ce qui est arrivé à Saturne. Je pourrais dire que dans ces temps reculés où nos pères étaient si grossiers, l'aspect d'un personnage inconnu les frappait, comme aurait pu le faire quelque divinité ; tandis qu'aujourd'hui même leurs descendans, avec tant de lumières, mettent au nombre des dieux des hommes dont quelque» jours auparavant le deuil public attestait la mort. Ce peu de mots sur Saturne suffira. Nous démontrerons par le même argument que Jupiter fut homme, puisqu'il était fils d'un homme , et que les essaims des dieux qui en sortent, furent, comme leurs auteurs, des hommes mortels.
XI. Gomme vous n'osez le nier, vous avez pris le parti d'assurer qu'ils furent faits dieux après leur mort. Examinons quelles ont pu en être les causes. Il faut d'abord que vous admettiez un Dieu suprême et propriétaire de la divinité, qui ait pu la communiquer à des hommes. Car ceux qui ne l'avaient pas n'ont pu se la donner eux-mêmes ; et personne n'a«ou la leur
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donner que celui qui la possédait en propre. En un mot c'est une absurdité de prétendre qu'ils aient été faits dieux , s'il n'existe pas un être qui fasse des dieux. S'ils avaient pu se faire dieux eux-mêmes, sans doute ils ne fussent jamais descendus à la condition d'hommes. Si donc il existe un être qui puisse faire des dieux , je reviens aux raisons qui l'auraient engagé à en feire parmi les hommes. Je n'en vois pas d'autres que les services dont ce grand Dieu aurait eu besoin dans ses fonctions. Mais d'abord il est indigne de Dieu d'avoir besoin de quelqu'un, et surtout d'un mort. Pourquoi ne pas créer plutôt un dieu ? Et d'ailleurs quel service aurait-il pu tirer de ce nouveau dieu ? Car que le monde existe par lui-même, comme le soutient Pythagore , ou qu'il ait été , comme l'enseigne Platon, fait, construit, ordonné et gouverné avec une sagesse admirable, perfection et source universelle de perfections, il n'attendait ni Saturne ni sa race.
Il faudrait être bien simple pour douter que la pluie, la lumière, les astres , le tonnerre soient aussi anciens que le monde; que Jupiter ait craint la foudre que vous lui mettez à la main; que la terre ait produit toutes sortes de fruits avant Bacchus, Gérés et Minerve, et même avant le premier homme. Car tout ce que la Providence avait prévu et préparé comme nécessaire à l'homme n'a pu être postérieur à Thomme. On dit bien que les hommes ont découvert différentes choses nécessaires à la vie, mais non pas qu'ils les ont faites. Or ce qu'on découvre existait auparavant , et doit être attribué à celui qui l'a fait , non à celui qui n'a pu que le découvrir. Au reste si Bacchus est regardé comme un dieu, pour avoir montré aux hommes l'usage de la vigne, on a commis une injustice à l'égard de Luculius en ne lui déférant pas le même honneur, pour avoir transporté le premier des cerisiers du Pont en Italie. Si donc rien ne manquait à l'univers dès le commencement, si toutes les parties de l'univers servaient aux usages pour lesquels elles étaient destinées, qu'éuit-il besoin de faire des dieux, pour leur assigner des emplois et des fonctions qui étaient remplis sans eux et avant eux P
Vous alléguez une autre cause. Vous prétendez que la divinité a été donnée pour récompenser le mérite. Vous accorderez sans doute
TKRTULLÎEN.
que ce Dieu par excellence, qui fait les dieux, est souverainement juste, qu'il ne prodigpiera pas une telle récompense, qu'il ne la donnera point au hasard et sans fondement.
Voyons donc si vos dieux ont mérité d'être élevés au ciel , ou précipités au fond du Tartare , qui est, selon vous, la prison et le lieu des supplices des enfers. C'est là que sont tourmentés tous les enfans dénaturés, les incestueux, les adultères, les ravisseurs, les corrupteurs d'enfans. les hommes cruels, les meurtriers, les voleurs, les fourbes, tous ceux en un mot qui ressemblent à quelqu'un de vos dieux. Il n'en est pas un seul que vous puissiez justifier, à moins que vous ne niiez qu'ils aient été des hommes. Mais vous ne sauriez le nier; et d'un autre côté vous ne sauriez soutenir non plus que de tels hommes on ait pu faire des dieux. Car si vous êtes établis pour punir ceux qui leur ressemblent, si tous les gens de bien fuient les méchans et les infâmes, et que Dieu se soit associé de tels hommes, pourquoi condamnezvous ceux dont vous adorez les collègues? Votre justice accuse le ciel. Faites plutôt Tapothéose des plus grands scélérats. Vous êtes sûrs de flatter vos dieux et de les honorer, en rendant un culte divin ù leurs semblables.
Mais c est trop parler de ces infamies. Je suppose que vos dieux ont été des hommes vertueux et irréprochables. Cependant combien avez- vous laissé dans les enfers de personnages supérieurs h eux , un Socrate par sa sagesse, un Aristide par sa justice, un Thémistocle par sa valeur, un Alexandre par sa grandeur d'âme, un Polycrate par son bonheur, un Grésus par ses richesses, un Démosthènes par son éloquence? Nommez-moi un de vos dieux plus sage que Caton , plus juste et plus brave que Scipion, plus grand que Pompée, plus heureux queSylla, plus riche que Grassus, plus éloquent que Cicéron. C'est de tels hommes que le Dieu suprême, à qui l'avenir ne peut être caché, devait attendre pour les placer au rang des dieux. Il s'est bftté bien mal à propos de foire son choix. U a fermé le ciel, et il rougit à présent d'entendre au fond des enfers les murmures des âmes qui méritaient assurément la préférence.
Xn. Je finis sur cet article. En vous montrant clairement ce que sont vos dieux , je vous monrerai, par une suite nécessaire, ce qu'ils ne
sont pas. Or, quant à leurs personnes, je ne vois que des noms de morts; je n'entends que des fables, et je me suis convaincu que leur culte n'a d'autre fondement que ces fables. Quant à leurs simulacres, la matière est la même que celle de la vaisselle et des meubles ordinaires. Cest même de ces meubles que vous les faites (telle est la force de la consécration !) après que l'art en a changé la forme, non sans outrager vos dieux d*une manière sanglante. Nous nous consolons en leur voyant souffrir, pour obtenir les honneurs de la divinité, les mêmes tourmens auxquels nous sommes tous les jours exposés à cause d'eux. Vous attachez les chrétiens à des croix, à des poteaux : n'y attachez- vous pas vos dieux, lorsque vous en formez Tébauche? N'est-ce pas sur un gibet qu'ils reçoivent les premiers traits ? Vous déchirez les côtés des chrétiens avec des ongles de fer : mais les scies, les rabots et les limes tourmentent encore plus violemment tous les membres de vos dieux. On tranche la tête aux chrétiens : vos dieux n'en ont pas si le statuaire ne leur en donne une. Nous sommes exposés aux bêtes : n'y exposez-vous pas Bacchus, Cybèle et Cérès ? On nous jette dans les flammes : combien de fois vos dieux n'éprouvent-ils pas le même supplice? On nous condamne aux mines : c'est de là qu'on tire vos dieux. On nous relègue dans les ties : vos dieux ont coutume d'y naître ou d'y mourir. Si c'est à tout cela que tient la qualité de dieu , vous déifiez donc ceux que vous punissez : les supplices sont des apothéoses. Ce qu'il y a de certain , c'est que vos dieux sont également insensibles aux insultes, aux mauvais traitemens et aux honneurs.
«0 impiété ! ô sacrilège ! » vous écriez -vous. Frémissez, déchaînez-vous contre nous tant qu'il vous plaira. C'est vous cependant qui avez applaudi Sénèque, lorsqu'il s'élevait avec encore plus de force contre votre superstition. Nous refusons d'adorer des statues, des images froides et inanimées, et par là même plus ressemblantes. Les milans, les rats, les araignées n'en sont pas la dupe. Notre courage à rejeter un culte évidemment erroné ne mérite-t-il pas plutôt des éloges que des chàtimens ? Et pouvons-nous craindre d'offenser ce qui n'est pas, ce qui par conséquent ne peut rien sentir?