XIII. «Quoi qu'il en soit, innstez-Tons, noof
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les tenons ponr dieux.» Mais si vous les tenez pour dieux, comment pouvez-vous vous rendre coupables à leur égard dlràpiété , de sacrilège, d'irrévérence? Vous êtes persuadés que ce sont des dieox , et vous les négligez ; vous les craignez, et vons les détruisez; vous les vengez, et vous les outragez. Jugez si j'en impose.
Premièrement, comme chacun parmi vous ndore les dieux qu'il lui platt,vous offensez ceux que vous n*adorez point. La préférence en Civeur des uns est un affront pour les autres : vous rejetez ceux que vous ne choisissez pas : TOUS méprisez ceux que vous rejetez, et vous ne craignez pas leur ressentiment. C'est le décret du sénat qui a fixé le sort de chacun de ces dieux. Celui dont lliomme n'a point voulu, que lliomme a réprouvé , ne peut être un dieu. Les dieux domestiques que vous appelez Lares, sont traités en effet parmi vous comme des domestiques. Vous les vendez , vous les engagez, vous les convertissez dans les meubles les plus vils ; à mesure qu'ils vieillissent et qu'ils l'osent par les hommages mêmes qu'ils reçoi- Tent ; à mesure qu'ils éprouvent l'impression d'un dieu plus puissant qu'eux , la nécessité. Poor les dieux publics, vous les insultez avec l'aotorité du droit public. Il sont soumis aux impôts, ils sont ac^ugés à l'enchère, ils sont inscrits sar les registres du questeur, comme tout autre effet public, comme le Gapitole, comme les marchés.
Des terres chargées d'impôts perdent beaucoup de leur prix. Les hommes soumis à la capitation en sont moins estimés : ce sont des marques de servitude. Il en est tout autrement des dieux. Plus ils paient d'impôts, plus ils sont honorés, ou plutôt, plus ils sont honorés, plus ils paient d'impôts.
On trafique de la majesté des dieux. Leurs ministres ne rougissent pas d'aller mendier dans tous les cabarets. On paie le droit d'entrer dans les temples, et la place qu'on y occupe. 11 o*est pas poMble de les connaître qu'il n'en
Qaels honneurs rendez -vous de plus aux dioix qu'aux morts? N'élevez-vous pas des autels et des temples aux seconds comme aux premiers? Leurs statues ne sont-elles pas de iBème? En devenant dieux , ne conservent-ils pu aussi leur Age, leur état, leur profession ?
Quelle différence y a-t-il entre les festins en l'honneur de Jupiter et ceux des funérailles; entre les officiers qui en sont chargés , entre les vases même dont on se sert pour les libations?
Cest avec raison que vous rendez à vos empereurs morts les honneurs divins, que vous leur aviez déférés pendant leur vie. Vos dieux vous sauront gré, et se féliciteront eux-mêmes d'avoir leurs maîtres pour collées. Mais quand vous placez entre Gérés et Diane une courtisane telle que Laurentia (encore si c'était Laïs ou Phryné) ; quand vous érigez une statue à Simon le magicien, avec cette inscription : «Au dieu saint ; » quand vous mettez parmi les dieux un infâme favori, quoiqu'à dire vrai vos anciennes divinités ne valent pas mieux ; cependant elles regardent comme une injure que d'autres viennent partager avec elles un droit dont elles étaient en possession depuis tant de siècles.
XIV. Venons à vos rites religieux. Je ne parle pas de vos sacrifices, où vous n'offrez que des victimes de rebut , à demi mortes, infectes et couvertes d'ulcères. Et s'il s'en trouve de meilleures, vous avez grand soin de ne laisser que les extrémités, que vous n'auriez pu donner qu'à vos esclaves et à vos chiens. De la dtme que vous devez à Hercule, il n'en paraît pas le tiers sur ses autels. Je loue votre sage économie^ qui sauve du moins une partie de ce qui sans cela serait absolument perdu.
Mais si je jette les yeux sur les ouvrages où vous puisez des leçons de sagesse et de conduite, que je vois de fables ridicules ! Vos dieux, partagés entre les Grecs et les Troyens , combattent les uns contre les autres à la manière des gladiateurs. Vénus est blessée d'une flèche lancée par une main mortelle. Mars languit treize mois dans les fers, où il est menacé de périr. Jupiter doit à un monstre de ne pas subir le même sort, que lui préparait la troupe des dieux. Tantôt il pleure la mort de son fils Sarpédon ; tantôt, brûlant d'un amour incestueux pour sa sœur, il lui nomme toutes ses maltresses, et lui jure qu'aucune d'elles ne lui a jamais inspiré une passion si vive.
Enhardis par l'exemple de leur prince, quels poètes après cela seront arrêtés par la crainte de déshonorer les dieux ? L'un fait garder à Apollon les troupeaux du roi AdmèCe ; l'autre
TERTULLIEN
loue Neptune à Laomédon pour bâtir les murs de Troie. Pindare, ce fameui lyrique, chante qu'EscuIape fut brûlé de la foudre pour avoir exercé la médecine avec une avarice criminelle. Si c'est la foudre de Jupiter, on ne peut excuser Jupiter d'inhumanité , pour avoir lui-même tué son petit-fils , ni d'envie , pour avoir fait périr un si habile homme. Des hommes religieux ne devaient pas divulguer ces faits s'ils sont vrais, ni les inventer, s'ils sont faux. Les poètes tragiques et comiques ne sont pas plus réservés que les autres ; ils se plaisent à prendre pour sujets de leurs pièces les malheurs ou les égaremens de quelqu'un de vos dieux.
Je ne parle pas de philosophes : je ne citerai que Socrate , qui , pour se moquer des dieux , avait coutume de jurer par un chêne , par un bouc et par un chien. Aussi a-t-il été condamné comme athée : le sort de la vérité fut toujours d'être haïe et persécutée. Cependant les Athéniens ayant cassé dans la suite ce jugement inique et puni les accusateurs de Socrate , lui ayant dressé à lui-même une statue d'or dans un temple, l'ont suffisamment justifié. Diogène n'a-t-il pas fait certaines railleries sur Hercule ? Et le cynique romain Varron a imaginé trois cents Jupiters sans têtes.
XV. Les auteurs de vos farces ne vous divertissent qu'en couvrant d'opprobres les dieux. Croyez-vous rire des comédiens ou des dieux , dans les mimes des Lentulus et des Hostilius ? dans Anubis adultère, la lune homme, Diane battue de verges, le Testament de Jupiter, les trois Hercules affamés? Ne représente- t-on pas au naturel toute la turpitude de vos dieux ? Le soleil pleure son fils précipité du ciel, vous en riez : Gybèle soupire pour un berger dédaigneux , vous n'en rougissez pas ; on chante les histoires scandaleuses de Jupiter; Paris juge Junon , Vénus et Minerve, et vous le souffrez.
De plus se sont les derniers, les plus infâmes des hommes qui jouent les rôles de vos dieux , qui représentent un Hercule, une Minerve. N'est-ce pas là insulter, avilir la majesté des dieux ? Et vous pouvez applaudir!
Êtes-vous plus religieux dans le cirque , où , parmi l'horreur des supplices, parmi des flots de sang humain, vos dieux viennent danser et fournir aux criminels le sujet des farces qu'ils donnent au public? Souvent même ces malheu-
reux prennent la place et subissent le sort des dieux. Nous avons vu celui qui jouoit Atys, ce dieu de Pessinunte, devenir eunuque sur le théâtre, l'Hercule expirer dans les flammes. Nous avons vu , non sans rire beaucoup, dans les jeux barbares du midi , le Mercure sonder les morts avec sa verge brûlante; le frère de Jupiter précipiter dans les enfers, à coups de marteau , les corps des gladiateurs. Si ce que j'ai dit, et ce que d'autres pourront remarquer après moi, outrage et déshonore vos dieux , de pareilles licences décèlent par conséquent un souverain mépris pour leurs personnes, et dans les acteurs et dans les spectateurs qui leur applaudissent.
«Mais, dites- vous, ce ne sont là que des jeux, t Si j'ajoute donc, ce que tout le monde avouera au moins tout bas, que c'est dans vos temples, que c'est au pied des autels que se traitent les adultères , les plus infâmes commerces ; que c'est pour l'ordinaire chez les prêtres et les ministres des dieux , sous les bandelettes , sous la pourpre et les ornemens sacrés, tandis que l'encens fume encore, que la passion s'assouvit; je ne sais si vos dieux n'auront pas plus à se plaindre de vous que des chrétiens. Du moins tous les sacrilèges sont parmi vous : les chrétiens n'entrent pas, même de jour, dans vos temples. Mais peut-être que s'ils adoraient de pareilles divinités, ils les voleraient comme vous.
Qu'adorent-ils donc ? Il y a lieu d'abord de présumer qu'ils adorent le vrai Dieu, puisqu'ils rejettent les faux dieux; qu*ils ne donnent plus dans l'erreur, puisqu'ils l'ont abjurée dès qu'ils l'ont reconnue. Je vous expliquerai bientôt les dogmes secrets de notre religion. Mais il faut auparavant effacer les fausses impressions que vous en avez prises.
XVL Quelques-uns de vous ont rêvé que notre Dieu était une tête d'àne : Tacite est l'auteur de ce conte. Dans le cinquième livre de sou histoire , où il parle de fa guerre des Jui(s , il remonte à l'origine de cette nation; et après avoir dit sur cet article , sur le nom et la religion des Juifs, tout ce qu'il lui a plu, il raconte queles Juifs, libres du joug de l'Egypte, ou comme il pense, chassés de ce pays, et traversant les vastes déserts de l'Arabie, étaient près de mourir de soif, lorsqu'ils îq)erçurent des
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&nes sauvages qui allaient boire , et qui leur montrèrent une source : il ajoute que par reconnaissance ils ont érigé Fane en divinité. De là on a conclu que les chrétiens, comme enclins aux superstitions judaïques, adoraient la même idole.
Cependant ce même historien, si fertile en mensonges, rapporte dans la même histoire, que Pompée, après s'être rendu maître de Jénisalem , entra dans le temple pour connaître ce qu'il y avait de plus secret dans la religion des Juifs, et qu'il n'y trouva point ce simulacre. Assuréipent si c'eût été un objet d'adoration pour les Juift , ils l'eussent placé dans le sanctuaire plutôt que partout ailleurs , puisqu'il y eût été à l'abri des regards profanes. Il n'était permis qu'aux prêtres seuls d'y entrer, et le voile qui le séparait du reste du temple en dérobait la vue à tous les autres. Pour vous , vous ne nierez pas que vous n'adoriez les chevaux et les bêtes de charge, avec leur déesse Épone. Voilà peut-être ce que vous trouvez à redire dans les chrétiens, c'est que vivant parmi les adorateurs de toute espèce de bêtes ils se bornent à vénérer l'àne. Quant à ceux qui nous reprochent de rendre un culte à la croix , difFèrent-ils de nous au fond s'ils en rendent un au bois ? Qu'importe ici la forme si la matière est la même, et si cette matière est censée le corps d'un dieu ? Y a-t-il grande différence d'une croix à la Pallas athénienne, à la Gérés du Phare, qui n'est autre chose qu'une pièce de bois grossière et informe ? Tout morceau de bois fait partie d'une croix : ainsi nous adorerions le dieu tout entier. Nous avons vu plus haut que vos dieux se forment sw une croix. D'ailleurs, en adorant les victoires , vous adorez les croix qui sont au milieu des trophées. Tos armées révèrent leurs enseignes, jurent par elles, les préfèrent même à tous les dieux. Ges images superbes , ces voiles , ces étoffes précieuses de vos drapeaux et de vos étendards, semblent destinées à décorer et à enrichir les croix. Je loue votre goût, de n'avoir pas voulu les adorer nues et sans omemens.
D'autres, avec plus de vraisemblance et de raison, croient que le soleil est notre dieu. Il faudrait alors nous ranger parmi les Perses, quoique nous n'adorions pas comme eux l'image du soleil sur nos boucliers. Le fondement de ce soupçon est apparemment que nous nous
tournons vers l'orient pour prier. Mais ne voit-on pas la plupart de vous, tournés vers le même point du monde, affecter d'adorer le ciel et de remuer les lèvres ? Si nous donnons à la joie le jour du soleil, c'est pour une raison toute autre que pour le culte du soleil. Nous célébrons le jour qui suit immédiatement celui deSaturne, que vous passez dans l'oisiveté et les festins, bien différemment des Juifs , dons vous ignorez la loi et les rites.
Mais depuis peu on a fait paraître notre Dieu dans cette ville sous une forme nouvelle. Un de ces hommes qui se louentpour combattre contie les bêtes, a exposé un tableau avec cette inscription : «Le Dieu des chrétiens, race d'àne. » Il y était représenté avec des oreilles d'âne , un pied de corne , un livre à la main , et vêtu de la toge. Nous avons ri, et du nom et de la figure. Mais dans le vrai, ce monstre était le dieu qui convenait parfaitement à ceux qui adorent des divinités avec des têtes de lion et de chien, des cornes de chèvres et de bélier, boucs depuis les reins , serpens depuis les cuisses, portant des ailes au dos ou aux pieds.
Je n'étais pas obligé d'entrer dans ce détail : je l'ai fait pour ne pas être soupçonné d'avoir voulu rien déguiser. L'exposition de notre foi va mettre le sceau à notre apologie.
XVII. Ce que nous adorons est un seul Dieu^ qui par sa parole, sa sagesse et sa toute-puissance, a tiré du néant le monde avec les élémens, les corps et les esprits, pour être l'ornement de sa grandeur. G'est pour cela que les Grecs ont donné au monde un nom qui signifie ornement <. Dieu est invisible , quoiqu'il se montre partout; impalpable , quoique sa grâce nous trace son image; incomprâiensible , quoique la raison humaine le connaisse. G'est ce qui prouve à la fois son existence et sa grandeur. Gar ce qu'on , peut voir à la manière ordmaire, ce qu'on peut toucher et comprendre , est moindre que le» yeux qui voient ^ que les mains qui touchent, que la raison qui comprend. Mais ce qui est immense ne peut être parfaitement connu que de soi-même. Rien ne donne une idée plus magnifique de Dieu que l'impossibilité de le concevoir : son infinie perfection le découvre et le cache tout à la fois aux hommes. Voilà pourquoi
> Kio{i«c iSfiiiifie monde et ornement.
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ils sont inexcusables de ne pas reconnaître celui qu'ils ne sauraient ignorer.
Voulez-vous que nous prouvions l'existence de Dieu par ses ouvrages, par ceux qui nous environnent , qui nous conservent, qui nous réjouissent , qui nous effraient ? par le témoignage même de Tàme, qui, malgré la prison du corps , malgré les préjugés et la mauvaise éducation, malgré la tyrannie des passions, Tesclavage des faux dieux, lorsqu'elle se réveille comme de l'ivresse ou d'un profond sommeil , lorsqu'elle recouvre pour ainsi dire la santé, invoque Dieu sous le seul nom qui lui convienne? a Grand Dieu ! Bon Dieu ! Ce qui plaira à Dieu. » Ce langage est à la bouche de tout le monde. Elle le reconnaît aussi pour juge par ces paroles : «Dieu le voit. Je mets ma confiance en Dieu. Dieu me le rendra.» 0 témoignage de rame naturellement chrétienne l Et en disant cela elle ne regarde pas le Gapilole, mais le ciel. Elle sait que c'est là que Dieu a son palais; que c'est de là qu'elle-même tire son origine, puisqu'elle la tire de Dieu.
XVUl. Pour nous donner une connaissance plus parfaite de lui-même et de ses volontés , Dieu nous accorde le secours de l'Écriture, que consultent tous ceux qui le cherchent dans la vue de croire en lui, et de le servir après l'avoir trouvé ; car dès le commencement il a envoyé dans le monde des hommes dignes, par leur justice et leur innocence, de le connaître. Il les a inondés de son esprit, pour annoncer qu'il n'y a qu'un Dieu , qui a tout créé , qui a formé l'homme de terre ( c'est là le vrai Prométhée ); qui a réglé pour jamais le cours des saisons; qui a semé la terreur de ses jugemens par les feux et par les eaux; qui a donné des préceptes pour lui plaire, que vous ignorez, ou que vous transgressez, mais auxquels sont attachées des récompenses dignes de lui. Car à la fin du monde tous les morts ressusciteront et comparaîtront à son tribunal, pour recevoir le supplice ou la récompense qu'ils auront méritée. Il accordera à ses fidèles adorateurs une félicité étemelle ; il condamnera les profanes à des flammes également éternelles. Nous avons ri conune vous de ces dogmes ; nous avons été des vôtres : les hommes ne naissent pas chrétiens: ils le deviennent.
Les prédicateurs dont nous avons parlé, s^nt
appelés prophètes parce qu'ils prédisaient l'avenir. Leurs prophéties et les miracles qu'ils ont faits , pour prouver la divinité de leur mission , sont consignés dans des livres sacrés, qui sontmaintenant publics.Leplus savant des Ptolé' mées, surnommé Philadelphe , très-curieux en tout genre de littérature , ayant conçu le projet de former une nombreuse bibliothèque , à l'exemple peut-être de Pisistrate, donna tous ses soins pour rassembler les livres les plus anciens et les plus renommés ; et par le conseil du célèbre Démétrius de Phalère, son bibliothécaire , il fit demander aux Juiés leurs livres écrits en leur langue, et qui ne pouvaient se trouver que chez eux. Les prophètes , qui étaient tousJuifii, n'avaient prophétisé que pour les Juifs, que Dieu avait adoptés pour son peuple dans la personne de leurs pères. Les Juifs sont originairement Hébreux. C'est pour cela qu'ils parlent hébreu, et que leurs livres sont écrits en cette langue. Pour en donner l'intelligence à Ptolémée, ils lui envoyèrent soixante-dix interprètes. Menedème, philosophe religieux, a été frappé de l'uniformité de leur version : Aristée vous en a laissé l'histoire en grec. On voit encore aujourd'hui ces livres dans la bibliothèque de Ptolémée , près du temple de Sérapis , avec l'original hébreu. Les Juifs ont la liberté de les lire publiquement moyennant un tribut : on a coutume d'aller entendre cette lecture payée le jour du sabbat. Si on y va pour connaître le vrai Dieu, on le trouvera; on ne pourra même se dispenser de croire en lui.
XIX. La grande antiquité de ces livres leur donne une autorité supérieure à celle de tous les autres. Chez vous l'antiquité va de pair avec la religion. Or les livres d'un seul de nos prophètes, qui sont comme un trésor où se gardent tous les mystères de la religion juive, et par conséquent de la religion chrétienne; oui, ces livres devancent de plusieurs siècles ce que vous avez de plus antique : vos édifices, vos monumens, vos origines, vos ordres, votre histoire, les sources de votre histoire, la plupart même des nations, les villes les plus fameuses, jusqu'aux caractères de l'écriture, témoins et gardiens de toutes les choses humaines. Je n'en dis pas assez; ils sont antérieurs de plusieurs siècles à vos dieux , h vos temples , à vos oracles , à vos sacrifices.
APOLOGETIQUE.
Si vous ayez entendu parler de Moïse , il est contemporain dlnachus, roi d'Argos^, antérieur de cent soixante-dii ans à Danaûs, un de vos plus anciens rois, de près de huit cents à la fondation de Rome, d'environ mille an désastre de Priam '. Je pourrais aussi , avec plusieurs chronologistes, le faire précéder Homère de plus de dnq cents ans. Tous les autres prophètes sont postérieurs à Moïse ; et cependant les moins anciens devancent encore les plus anciens de vos sages, de vos législateurs, et de vos historiens.
La preuve de ce que je viens d'avancer n'est pas difficile , mais elle est inmiense , elle demande de longs calculs. Il faut ouvrir les archives des peuples les plus anciens, des Égyptiens, des Ghaldéens, des Phéniciens; il faut consulter leurs historiens, Manéthon d'Egypte, Bérose de Ghaldée, Iromus de Phénicie, roi de Tyr, et ceux qui ont écrit d'après eux, Ptolémée de Mendés, Ménandre d'Èphëse, Démétrius de Phalère, le roi Juba , Appion, Thallus et le Juif Joseph , qui tantôt les suit, tantôt les combat. Il a écrit en grec les antiquités de son pays.
Il faudrait aussi conférer les annales des Grecs , s'attacher à fixer les dates de chaque événement , pour former une chaîne des temps exacte et lumineuse; il faudrait feuilleter les histoires du monde entier. Nous avons déjà fait une partie de la preuve, en indiquant les sources d'où on peut la tirer. Nous nous en tenons là auyoard'hui, de peur ou de la tronquer en sons pressant, ou de nous écarter trop, en voulant la mettre dans tout son jour. .
XX. Nous allons vous dédonmiager de ce délai Si nous ne prouvons pas à présent l'antiquité de nos écritures, nous faisons quelque chose de plus, nous allons prouver leur divinité. La preave ne se fera pas attendre ni chercher; nous rayons sous les yeux : c'est le monde raane et tout ce qui s'y passe. Ce qui arrive, ce que nous voyons tous les jours, a été prédit; il a été prédit que la terre engloutirait des villes; qoe la mer submergerait des lies; que des guerres intestines et étrangères déchireraienâ ks hommes; que les royaumes se cho-
* Hoûe ett postérieur à Inachos de plus de deux siècles, ec antérieur à DsnaOs d'euTiron un demi-siècle.
* Il Cindnit, pour l'euetitude chronologiiiQe ^u^ fvvn trois cenU 4ms.
queraient les uns les autres; que la fiaimine, la peste, des calamités publiques, désoleraient certains pays; que les bêtes féroces feraient de grands ravages ; que les petits seraient élevés, et les grands humiliés ; que la justice deviendrait plus rare; que l'ii^ustice se fortifierait; que l'amour de toutes les vertus s'affaiblirait; que les saisons mêmes et les élémens se dérangeraient; que des monstres et des prodiges troubleraient le cours de la nature.
Tandis que noussouffrons toulescesepreuves, nous les lisons dans nos Écritures. Mais nous ne pouvons les y reconnaître sans avoir en même temps une preuve invincible en faveur des livres où elles sont annoncées. L'accomplissement des prophéties est, ce me semble, un garant de leur divinité. Les prophéties déjà accomplies nous font croire celles qui restent à s'accomplir. Les mêmes bouches les ont prononcées, les mêmes mains les ont écrites, le même esprit les a dictées. Il n'y a qu'un temps pour les prophètes : à leurs yeux tout est présent. Les hommes ordinaires distinguent avec soin tous les temps : l'avenir devient le présent, et le présent est aussitôt le passé. Or, je vous le demande, avons-nous tort de croire pour l'avenir ceux que nous avons trouvés si vrais pour le présent et pour le passé P
XXI. Gomme nous venons de dire que la secte des chrétiens a pour fondement les livres des Juifs, les plus anciens qui existent, et que cependant, de notre aveu même, elle ne remonte pas au delà du règne même de Tibère, on nous accusera de chercher à répandre des opinions nouvelles et téméraires , à l'ombre d'une religion fameuse et permise dans l'État , tandis que nous n'avons rien de commun avec elle; ni l'ancienneté, ni l'abstinence de certaines viandes, ni les fêtes, ni la circoncision, ni même le nom, ce qui devrait être, selon vous, si nous reconnaissions le même Dieu. Le peuple même sait que le Christ a paru sur la terre comme un homme ordinaire, et que les Juifs l'ont jugé tel. De là il se croit fondé à nous accuser d'adorer un homme.
Nous n'avons garde de rougir de Jésu&€brist. Nous nous glorifions au contraire d'être persécutés et condamnés pour son nom; mais nous n'avons pas d'autre Dieu que les Juif». Pour me faire entendre, il est nécessaire de vous expU-
TERTULLIEN
qucr m peu de mots notre croyance sur la divinité de Jésus-Christ.
Les Juifis seuls étaient agréables à Dieu , à cause de la foi et de la justice de leurs pères. Delà la grandeur de leur nation. Leur royaume florissait et était heureux à un tel point que Dieu lui-même les instruisait, les avertissait de lui être fidèles et de ne point TofFenser ; mais follement enflés des vertus de leurs ancêtres, ils abandonnèrent sa loi pour se plonger dans rimpiété et dans toute sorte de crimes. Quand ils n'en conviendraient pas, leur état actuel le prouverait assez. Dispersés, vagabonds, bannis de leur patrie, ils errent partout, sans avoir ni Dieu ni homme pour roi; sans qu'il leur soit permis de mettre le pied dans leur pays, même comme étrangers.
Les saints oracles qui les menaçaient de ces malheurs leur annonçaient aussi que dans les derniers siècles Dieu se choisirait parmi tous les peuples et dans tous les lieux des adorateurs beaucoup plus fidèles , à qui il accorderait des grâces plus abondantes, à cause de la dignité du nouveau législateur. Il était prédit que fauteur de cette grâce et de cette loi, le mattre qui viendrait éclairer, réformer et conduire le genre humain , serait le Fils de Dieu ; mais non pas un fils qui rougit du nom de fils, et des désordres de son père, qui dût le jour à Tinceste d'une sœur, à la faiblesse d'une fille, à l'infidélité d'une épouse étrangère, à un père métamorphosé en serpent, en taureau, en oiseau, en pluie d'or ( vous reconnaissez là votre Jupiter ). Le Fils de Dieu n*e$t pas même né d'un mariage : sa mère ne connaissait aucun homme. Je vais vous expliquer sa nature , pour vous faire entendre le mystère de sa naissance.
J'ai déjà dit que Dieu avait créé le monde par sa parole, sa raison et sa puissance. Vos philosophes même conviennent que le monde est l'ouvrage de Dieu , c'est-à-dire de la parole et de la raison. Cest le sentiment de Zenon, qui l'appelle destin. Dieu, l'âme de Jupiter, la nécessité de toutes choses. Selon Gléanthe, ce sont là les attributs de l'esprit répandu dans tontes les parties de l'univers. Nous disons aussi que la propre substance du Verbe, de la raison et de la puissance par laquelle Dieu a tout fait, est un esprit ; verbe, quand il ordonne ; raison, quand il dispose; puissance , quand il exécute*
Nous avons appris que Dieu Ta proféré, et eu le proférant l'a engendré ; que pour cette rai son on lui donne te nom de Fils de Dieu , et celui de Dieu, à cause de l'unité de substance; car Dieu est l'esprit. Lorsque le soleil darde un rayon , ce rayon est une portion d'un tout : mais le soleil est dans le rayon , puisque c'est son rayon; et il ne se fait pas une séparation , mais seulement une extension de substance. Ainsi le Verbe est esprit d'un esprit , Dieu de Dieu , comme la lumière est une émanation de la lumière. La source de la lumière ne perd rien, ni de sa substance ni de son éclat, en se communiquant et en se répandant. De même , ce qui procède de Dieu est Dieu et Fils de Dieu ( et les deux ne sont qu'un ) , esprit de l'esprit, Dieu de Dieu ; autre en propriété non en nombre, en ordre non en nature, sorti de son principe sans le quitter.
Ce rayon de Dieu , comme il a toujours été prédit, est descendu dans une vierge, s'est fait chair dans son sein : il natt homme uni à Dieu. La chair animée par l'esprit se nourrit, crok, parle, enseigne, opère, et c'est le Christ. Recevez toujours cette fable semblable aux vôtres, en attendant que je vous montre comment on prouve la divinité du Christ. Ceux qui parmi vous ont inventé des fables pour détruire la vérité que je vous annonce, savaient que le Christ devait venir. Les Juifs le savaient : c'est à eux que les prophètes l'avaient promis. Ils l'attendent encore à présent, et le grand sujet de contestation entre eux et nous, c'est qu'ils soutiennent qu'ils n'est pas encore venu. Deux avénemens du Christ sont marqués dans les prophètes , l'un dans la bassesse de la condition humaine, il est passé ; l'autre dans la majesté de la Divinité qui se manifeste, c'est pour la fin des siècles. Les Juifs, ne comprenant pas le premier, espèrent le second qui a été prédit avec plus de clarté , et croient qu'il est l'unique. Leurs crimes les ont empêchés de croire le premier, qu'ils auraient cru s'ils l'eussent compris, et qui les aurait sauvés s'ils l'eussent cru. Ils lisent eux-mêmes dans leurs livres que Dieu, pour les punir, leur a ôté la sagesse et l'intelligence, l'usage des yeux et des oreilles. L'abaissement de Jésus-Christ le faisant paraître aux Juifs comme un pur homme, sa puissance devait le faire regarder comme un magicien
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D'un mot chassant les démons des corps des hommes, éclairant les aveugles, guérissant les lépreux, ranimant les paralytiques, ressuscitant les morts, commandant aux élemens, apaisant les tempêtes, marchant sur les eaux, il se montrait partout le Verbe éternel de Dieu, son premier-né, toujours rempli de sa sagesse, de sa puissance et de son esprit. Mais les docteurs et les premiers d'entre les Juifis révoltés contre sa doctrine, qui les confondait, furieux de voir le peuple courir en foule sur ses pas, forcèrent Pilate, commandant en Judée pour les Romains, de le leur abandonner pour le crucifier. Lui-même il Tavait prédit. Ce n'est pas assez , les prophètes Favaient prédit longtemps auparavant. Attaché à la croix il rendit Tesprit en parlant, et prévint le ministère du bourreau. A Tinstant le jour disparut en plein midi. Ceux qui ignoraient que ce phénomène avait été prédit pour la mort du Christ , le prirent pour une éclipse. Dans la suite ne pouvant en découvrir la raison , ils Tont nié , mais vous le trouvez rapporté dans vos archives.
Après qu'on eut détaché de la croix le corps do Christ, et qu'on Teut mis dans le tombeau, les Juifs le firent garder avec soin par une troupe de soldats , dans la crainte que ses disciples ne Tenlevassent, et ne fissent croire à des gens déjà prévenus qu'il était ressuscité le troisième jour, comme il l'avait prédit. Mais le troisième jour la terre trembla tout à coup, la pierre qui fermait le tombeau fut renversée , les gardes furent saisis de frayeur ; et sans qu'il eût paru aucun de ses disciples, on ne trouva plus dans le tombeau que les dépouilles d'un tombeau. Cependant les principaux d'entre les iuik , intéressés à supposer un crime pour éloigner de la foi, pour retenir tributaire et dépendant un peuple prêt à leur échapper, répandirent le bruit que le corps du Christ avait été enlevé par ses disciples. Le Christ ne se montra pas à la multitude , pour laisser les impies dans leur aveuglement, pour que la foi destinée à de magnifiques récompenses coûtât quelque chose à l'homme; mais il demeura pendant quarante jours avec ses disciples dans la Galilée qui fait partie de la Judée, leur enseignant ce qu'ils devaient enseigner eux-mêmes. Ensuite les ayant chargés de prêcher son Évangile par toute la terre, il monta an ciel environné d'une
nuée qui le déroba à leurs yeux. Ce prodige est plus sûr que celui des Romulus, dont vous n'avez que des Proculus pour garans. Pilate, chrétien dans le cœur, rendit compte de tout ce que je viens de dire ù l'empereur Tibère; et les empereurs eux-mêmes auraient cru au Christ s'ils n'étaient pas nécessaires au monde, ou qu'ils eussent pu être empereurs à la fois et chrétiens. Les apôtres, fidèles à leur mission, se partagèrent l'univers ; et après avoir beaucoup souffert des Juifs avec le courage et la confiance que donne la vérité, ils semèrent le sang chrétien à Rome dans la persécution de Néron.
Nous vous produirons des témoins irréprochables de la divinité du Christ, ceux mêmes que vous adorez. Vous serez étonnés que nous nous servions , pour vous faire croire les chrétiens, de ceux qui vous empêchent de les croire.
En attendant voilà l'histoire et la date exacte de notre secte, de son auteur et de notre nom. Qu'on ne cherche plus à nous décrier comme des imposteurs. Il n'est permis à personne de mentir en parlant de sa religion ; car en disant qu'on adore ce qu'on n'adore pas en effet , on renie le véritable objet de son culte ; on abjure sa religion en transportant à un autre les honneurs divins. Oui, nous le disons publiquement , au milieu des tortures et tandis que le sang jaillit de nos plaies, nous confessons hautement que nous adorons Dieu par le Christ. Croyez -le un homme si vous voulez. C'est par lui et en lui que Dieu veut être connu et adoré.
Je répondrai aux Juifs qu'eux-mêmes ils ont appris d'un honime, c'est-à-dire de Moïse, à servir le vrai Dieu. Je répondrai aux Grecs qu'Orphée dans la Thrace, Musée à Athènes , Mélampe à Argos,Throphonius dans la Béotie, initiaient les hommes aux mystères des dieux. Je répondrai à vous-mêmes, ô maîtres de l'univers : Numa, qui n'était qu'un homme, mit les Romains sous le joug des plus gênantes superstitions. Qu'il soit donc permis au Christ de révéler le mystère de sa nature divine; je ne dis pas de chercher, comme Numa, à dompter, à humaniser un peuple grossier et farouche par le spectacle imposant et par le culte d'une foule de divinités ; mais qu'il soit permis de dessiller les yeux et de faire connaître la vérité à des hommes bien civilisés sans doute, mais trompés par leur urbanité même.
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Examinez donc si le Christ est véritablement Dieu , si sa religion corrige et rend meilleurs ceux qui la professent. Si cela est , il s'ensuit que toute autre religion qui lui est opposée est fausse : particulièrement celle qui , se cachant sous des noms et des images de morts , n'a pour preuve de sa divinité que quelques prétendus prodiges et des oracles.
XXII. Nous reconnaissons des substances spirituelles , et le nom même que nous leur donnons n'est pas nouveau. Les philosophes savent qu'il y a des démons : Socrale n'attendait-il pas la réponse de son démon, qui s'était attaché à lui dès Tenfance, et qui ne pouvait que le porter au mal ? Les poètes savent qu'il y a des démons ; le peuple même le plus ignorant le sait: il emploie fréquemment dans sesjuremens et dans ses imprécations le nom des démons et de leur chef qui est Satan. Platon reconnaît aussi des anges. Si nous écoutons les magiciens, nous apprendrons qu'il y a des démons et des anges. Mais comment, de quelques anges qui se sont volontairement pervertis, est venue la race plus perverse encore des démons réprouvés de Dieu avec leurs auteurs et leur chef? c'est ce qu'il faut voir en détail dans les Kvres saints.
Il suffira de parler de leurs opérations : elles tendent toutes au malheur de l'homme. Dès le commencement du monde leur méchanceté s'est signalée en ce genre avec un succès trop complet. Ils causent au corps des maladies, de funestes accidens, font éprouver tout à coup à l'âme des émotions violentes et désordonnées : la subtilité de leur nature, qui échappe à tous nos sens, est très propre à cela. On ne peut apercevoir des esprits lorsqu'ils agissent, on ne les reconnaît qu'aux maux qu'ils ont faits; soit, par exemple, qu'une secrète altération de l'air fasse tomber les fleurs , étouffe les germes, ou gâte les fruits, soit que devenu infect il exhale des vapeurs pestilentielles.
Cest par des ressorts aussi cachés que les anges et les démons remuent les âmes, les corrompent, les jettent dans des accès de fureur et de démence, leur inspirent d'infâmes passions; les aveuglent à un tel point qu'ils se font adorer eux-mêmes, qu'ils vous font offrir à leurs simulacres des sacrifices et des parfums, dont ces esprits impurs se repaissent. Mais ce
qu'il y a de plus délicieux pour eux, c'est d'éloigner l'homme du vrai Dieu par leurs prestiges et par leurs oracles que je vais vous dévoiler.
Tout esprit a la vitesse d'un oiseau ; c'est pourquoi les anges et les démons se transportent partout en un moment. Toute la terre n*est pour eux qu'un seul et même lieu ; il leur est aussi facile de savoir ce qui se passe quelque part que de le publier. Leur vélocité, qui est le propre d'une nature qu'on ne connaît pas, les fait aisément passer pour dieux. Us veulent paraître les auteurs de ce qu'ils annoncent ; ils le sont quelquefois du mal, jamais du bien ; ils ont même appris les desseins de Dieu , autrefois par les prophètes, à présent par leurs écrits. C'est ainsi qu'en dérobant à la Divinité ses secrets , ils sont parvenus à la contrefaire.
Quant à leurs oracles, Grésus et Pyrrhus peuvent nous apprendre combien ils sont habiles à les envelopper de manière qu'ils s'accordent toujours avec l'événement, quel qu'il soit. Si la prêtresse sut à Delphes que Grésus faisait cuire une tortue, c'est que le dieu s'était transporté en Lydie dans le moment. Répandus dans l'air, portés sur les nues, voisins désastres, il leur est fort aisé de prédire les changemens de temps.
Vous avez bien raison de vanter leur bienfaisance à guérir les maladies; ils commencent par les donner , ils ordonnent ensuite des remèdes inouïs ou contraires à la maladie ; et on croit qu'ils ont guéri le mal , lorsqu'ils ont cessé simplement d'en faire. A quoi bon citer après cela les prodiges et les prestiges de ces esprits trompeurs, ces fiatntômes sous la figure de Castor et de Pollux , l'eau qu'une vestale porte dans un crible, le vaisseau qu'une autre lire avec sa ceinture, cette barbe qui devient rousse sur-le-champ? Et pourquoi tous ces prodiges ? pour faire adorer des pierres au préjudice du vrai Dieu.
XXni. Or, si les magiciens font paraître des fantômes, s'ils évoquent les âmes des morts, s'ils font rendre des oracles â des enfans , â des chèvres , à des tables, s'ils imitent les prodiges en habiles charlatans , s'ils savent même envoyer des songes par le moyen des anges et des démons qu'ils ont invoqués, et qui leur ont confié leur pouvoir; à plus forte raison ces puissances séductrices feront-elles pour elles-mêmes
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ce qa*elles font poar des intérêts étrangers. Mais si vos dieux ne faisaient rien déplus que les anges et les démons, que deviendrait la prééminence, la supériorité qui caractérise essentieHement la nature divine ? Vous persuaderez-Tons que les dieux ne soient rien de plus que les anges et les démons ? N'est-il pas vraisemblable que ces mêmes esprits, qui par leurs prodiges vous font croire aux dieux, se font aussi adorer de vous sous leur nom ? On toute la difKrence viendrait-elle des lieux, de sorte que ceux que vous reconnaissezpourdiaixdaas les temples, cessent de Tétre partout ailleurs P Il faudrait dire de même que ceux qui courent sur les tours des temples ne sont pas fous comme ceux qui courent sur les toits de leurs voisins, ceux qui se mutilent comme ceux qui se coupent la gorge. Des extravagances si semblables n'annoncent-elles pas le même principe? Mais jusqu'ici ce ne sont que des paroles : voici la démonstration par le fait, que les dieux et les démons sont absolument les mêmes.
Qu'on fasse venir devant vos tribunaux un homme qui soit reconnu pour possédé du démon; qu'un chrétien, quel qu'il soit, n'importe, commande à cet esprit de parler. Il avouera et qu'il est véritablement démon, et qu'ailleurs il se dit fiussement Dieu. Qu'on amène également quelqu'un de ceux qu'on croit agités par un dieu , qui en respirant avec force sur les autels aient recula divinité avec la vapeur, qui parlent avec effort et comme hors d'haleine : oui, si la vierge Gélestis , déesse de la pluie , si Esculape , inventeur de la médicine, qui a rendu & la vie Socordius, Thanatins et Âsclépiodote, destinés â la|)erdre une seconde fois, si n'osant mentir à no chrétien , ils ne confessent pas qu'ils sont des démons, répandez sur le lieu même le sang de ce téméraire chrétien.
Qa'y a-t-^l -de plus manifeste et de plus sûr qu'une pareille preuve ? Voilà la vérité ellenième avec sa simplicité et son énergie. Que pourriez-vons soupçonner? De la magie ou de la fourberie ? Vos yeux et vos oreilles vous confondraient. Non, vous n'avez rien à opposer h l'évidence toute nue , pour ainsi dire, et sans art Si vos dieux le sont véritablement , pourquoi disent-ils faussement qu'ils sont démons? Est-ce par déférence pour nous ? Leur divinité est donc soumise aux chrétiens. Eh ! quelle di-
vinité qui dépend des hommes, et, ce qui serait encore plus humiliant, de ses adversaires? Si d'un autre côté ils sont anges ou démons, pourquoi répondent-ils qu'ailleurs ils se donnent pour des dieux? De même que ceux qui passent pour dieux , s'ils l'étaient réellement, ne se diraient pas des démons,pour ne point se dégrader eux-mêmes; ainsi ceux que vous savez certainement être des démons ne prendraient pas le nom de dieux s'il y en avait effectivement. Sans doute ils n'oseraient profaner la majesté de leurs maîtres. Tant il est vrai que la divinité que vous adorez n'existe point , puisque, si elle existait, elle ne serait ni usurpée par les démons ni désavouée par les dieux ! Les uns et les autres concourent à vous prouver qu'ils ne sont pas dieux. Reconnaissez donc qu'ils sont tous des démons; cherchez donc ailleurs la Divinité. Les chrétiens après vous avoir convaincus de la fausseté de vos dieux par vos dieux mêmes, vous font découvrir par la même voie quel est le vrai Dieu : s'il est unique; si c'est celui que reconnaissent les chrétiens; s'il faut croire en lui et l'adorer, comme la foi et les rites des chrétiens le prescrivent.
Oui, que vos dieux vous disent qui est Jésus- Christ, si son histoire n'est qu'un roman, si lui-même il n'est qu'un homme ordinaire ou un magicien , si ses disciples ont enlevé son corps du tombeau , s'il est encore parmi les morts, s'il n'est pas plutôt dans le ciel, s'il ne doit pas en descendre sur les ruines du monde au milieu des frémissemens et des gémissemens de tous les mortels , les chrétiens seuls exceptés; s'il ne doit pas en descendre avec la majesté de celui qui est la puissance et l'esprit de Dieu , son Verbe, sa sagesse, sa raison, son fils. Qu'ils rient avec vous de nos mystères , qu'ils nient que le Christ, après la résurrection générale , jugera tous les hommes; qu'avec Platon et les poètes ils placent sur son tribunal Minos et Radamanthe; que du moins ils essaient d'effacer l'ignominie de leur condamnation ; qu'ils osent nier qu'ils sont des esprits immondes , ce qui parait assez par les sacrifices infects dont ils font leurs délices , et par toutes les infamies que se permettent leurs prêtres ; qu'ils nient qu'ils doivent être condamnés au jour du jugement avec leurs adorateurs et leurs mi* nistres.
TERTULLIEN
Le pouvoir que nous avons sur les démons nous vient du nom de Jésus-Ghrist, et des menaces que nous leur faisons de sa part et de celle de Dieu. Craignant le Christ en Dieu et Dieu dans le Christ, ils sont soumis aux serviteurs de Dieu et du Christ. Aussi en notre présence, à notre commandement , effrayés par la pensée et par l'image du feu éternel , vous les voyez sortir des corps pleins de fureur et couverts de honte : vous les croyez lorsqu'ils vous trompent , croyez-les de même lorsqu'ils vous disent la vérité. On ment bien par vanité, mais jamais pour se déshonorer : aussi sommes-nous bien plus portés k croire ceux qui font des aveux contre eux-mêmes que ceux qui nient pour leur propre intérêt. Les témoignages de vos dieux font beaucoup de chrétiens , parce qu'on ne peut les croire sans croire au Christ. Oui , ils enflamment la foi à nos saintes Écritures, ils affermissent le fondement de notre espérance. Vous leur offrez en sacrifice le sang des chrétiens : comment donc pourraient-ils se résoudre à perdre des serviteurs si utiles , si zélés , s'exposer, en les rendant chrétiens , à se voir un jour chassés par eux , s'il leur était permis de mentir, quand un chrétien veut en votre présence tirer la vérité de leur bouche P
XXIV. Toute cette confession de vos dieux qui avouent qu'ils ne le sont pas, qu'il n'y a pas d'autre dieu que celui des chrétiens , suffit sans doute pour nous justifier de l'accusation d'avoir offensé la religion romaine; car, s'il est certain qu'ils ne sont pas dieux, il l'est, par une suite nécessaire, que ce n'est pas une religion. Mais si ce n*est pas une religion , comment pouvons-nous être coupables envers la religion P Votre accusation retombe sur vous seuls qui adorez le mensonge , qui non-seulement méprisez, mais combattez la vraie religion du vrai Dieu, et qui par conséquent vous rendez coupables du crime trop réel d'irréligion.
Et quand il serait sûr que ce sont des dieux, ne convenez-vous pas, selon l'opinion générale, qu'il est un être plus élevé, plus puissant et comme le/oi du monde ; que le pouvoir suprême ne réside qu'en lui, quoiqu'il partage avec plusieurs les fonctions de la Divinité ? Voilà pourquoi Platon nous représente le grand Jupiter dans le ciel à la tête d'une armée de dieux et de démons. Selon vous, il faut adorer avec
lui tous ceux qu'il a établis ses lieutenans. Mais quel crime commet-on en ne voulant plaire qu'à lui, en attendant tout de lui, en refusant de communiquer à plusieurs le nom de dieu ainsi que celui d'empereur? C'est un crime capital que d'appeler ou de souffrir qu'on appelle empereur qui que ce soit , hors l'empereur luimême.
Permettez à l'un d'adorer le vrai Dieu, à l'autre Jupiter, à l'un de lever les mains au ciel, à l'autre vers l'autel de la foi, à celui-là de compter, comme vous dites, les nuages, à celui-ci les panneaux d'un lambris; à l'un enfin de s'offrir lui-même à Dieu , à l'autre d'offrir un bouc. Prenez garde que ce ne soit une espèce d'irréligion d'ôter la liberté de religion et l'option de la Divimté , de ne pas me permettre d'adorer le Dieu que je veux adorer, de me contraindre d'adorer celui que je ne veux point adorer. Quel dieu recevra des hommages forcés P un homme n'en voudrait point.
Les Égyptiens ont toute liberté de se livrer à l'extravagance de leurs superstitions, de mettre toute sorte de bêtes au rang des dieux, de punir de mort quiconque aurait tué un de ces dieux. Chaque province, chaque ville a ses dieux. La SyrieaÂstarté, l'Arabie Disare , la Norique Bélénus, l'Afrique Célestis; la Mauritanie a ses rois. Je crois n'avoir nommé que des provinces romaines, et cependant leurs dieax ne sont pas les dieux des Romains. Ceux des villes municipales dltalie ne sont pas plus honorés à Rome. Delventinus est adoré à Gassin , Visidianus à Nami, Ancaria à Aseoli, Nursia à Vulsin, Valentia à Ocriculum, Nortia à Sutrin, Guris à Falèse, Guris qui a donné soa nom à sa fille Junon. Nous sommes les seuls à qui l'on refuse la liberté de conscience. Nous offensons les Romains, ils ne nous regardent plus comme Romains, parce que notre Dieu n'est pas adoré des Romains. Maïs que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, notre Dieu est le Dieu de tous les hommes; et chez vous il est libre d'adorer tout hors le vrai Dieu, comme si le Dieu de qui nous dépendons tous ne devait pas être adoré de tous.
XXV. Je crois n'avoir rien à ajouter à ma démonstration de la fausseté de vos dieux, et de la vérité du n6tre. L'autorité de vos dieux même est venue mettre le sceau à l'évidence et
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à la force du raisonnement. Mais puisque je i viens de parler des Romains, je ne refuserai pas d'entrer en lice avec ceux qui soutiennent que c'est à cause de leur zèle pour la religion que les Romains se sont élevés à ce haut point de gloire, qu'ils sont les maîtres du monde; et qu'une preuve sensible que leurs dieux sont véritables, c'est que leurs plus religieux adorateurs sont aussi les peuples les plus pûissans.
Voilà donc la récompense que les dieux ont accordée aux Romains, j'entends Slerculus, Mutunus, Larenlina ; car pour les dieux étrangers, il n'est pas croyable qu'ils aient préféré les Romains à leurs compatriotes, qu'ils aient abandonné à des peuples ennemis la terre où ils ont reçu le jour, où ils ont passé leur vie, où ils se sont signalés et où reposent leurs cendres. Mais Gybèle chérit peut-être dans Rome le sang troyen, les descendans de ses compatriotes qu'elle défendit autrefois contre les Grecs. Elle a voulu passer chez leurs vengeurs, qu'elle prévoyait devoir mètre un jour sous le joug les conqnérans de la Phrygie. Aussi a-t-elle donné de notre temps une preuve bien éclatante de sa divinité , lorsque l'empereur Marc-Âurèle ayant été enlevé à la république, près de Syrmium , le 16 des calendes d'avril, le vénérable chef des Galles faisait néanmoins des libations de son propre sang le 9 des calendes du même mois, ordonnait les prières ordinaires pour la santé de cet empereur, alors au rang des morts. G paresseux courrier, ô tardives dépèches qui ont empêché Gybèle d'être plus tôt instruite de la mort de l'empereur ! En vérité , les chrétiens riraient bien d'une pareille divinité.
Jupiter a-t-il pu voir d'un œil indifférent .<^)a lie de Crète ébranlée jusque dans ses fondemens par les faisceaux romains? Â-t-il ainsi oublié l'antre du mont Ida, et les danses des corybantes, et le parfum de sa nourrice? Son tombeau ne lui est-il pas plus cher que la capiiole ? et n'est-ce pas à la terre qui couvrait ses cendres qu'il devait accorder l'empire du monde?
Et Junon aurait-elle souffert que Garthage , celte cité chérie, qu'elle préférait à Samos mèine , fût renversée par la race d'Ënée ; cette cité a où étaient son char et ses armes , et qu'elle ambitionnait, qu'elle s'efforçait de faire régner sur toutes les nations , si les destins l'eussent
permis 1?» Épouse et sœur infortunée de Jupiter, elle ne pouvait rien contre les destins: Jupiter lui-même leur est soumis ^. Les destins ont donc livré Garthage aux Romains malgré les vœux et les efforts de Junon; et cependant les Romains ne leur ont jamais rendu tant d'honneurs qu'à Larentina, cette infâme prostituée.
Il est constant que plusieurs de vos dieux ont régné. Or, si ce sont eux à présent qui distribuent les royaumes, de qui tenaient- ils les leurs ? Quelles divinités Jupiter et Saturne adoraient-ils? quelque Sterculus apparemment.
Mais Sterculus et ses compatriotes n'eurent des autels à Rome que longtemps après.
Quant h ceux de vos dieux qui n'ont pas régné, il est certain que de leur temps il y avait des rois qui ne leur rendaient point de culte puisque ces dieux ne l'étaient pas encore. 11 y avait des princes longtemps avant vos dieux ; il faut donc chercher ailleurs les dispensateurs des couronnes.
Mais que c'est avec peu de fondement qu'on attribue aux dieux la grandeur de Rome, comme prix des honneurs qu'ils en ont reçus, puisque ces honneurs sont postérieurs â sa grandeur ! Gar quoique Numa soit le premier auteur de vos superstitions^ néanmoins vous n'aviez de son temps ni statues ni temples; la religion était frugale, les cérémonies pauvres; il n'y avait pas de Gapitole rival de l'Olympe, mais des autels de gazon dressés à la hâte , des vases d'argiles, une fumée légère ; le dieu ne parais sait nulle part, l'art des Grecs et des Étrusques n'avait pas encore rempli Rome de figure.s. En un mot les Romains n'étaient pas religieux avant d'être grands ; ils nesont donc pas grands parce qu'ils ont été religieux : et comment le seraient-ils, si l'irréligion a été la source der leur grandeur?
En effet, les royaumes et les empires, si je ne me trompe, s'établissent par les guerres, s'agrandissent par les victoires; mais les guerres et les victoires entraînent nécessairement la ruine des villes, Les villes ne peuvent être rui-
* Hic ilUus arma
Hic currus fuit: hoc reçnum dea gentibus esse, 8t qua fata sinant, jam tum tenditque'foyelque. (ViRC, JEneid., liy. i, y. 16-18.)
* Falo stat Jupiter ipie.
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nées tans que les dieux en souffrent. Les murailles et les temples s'écroulent â la fois, le sang des prêtres coule mêlé avec celui de leurs concitoyens; les mêmes mains enlèvent Tor sacré et Tor profane ; ainsi autant de trophées des Romains, autant de sacrilèges; autant de triomphes sur les peuples , autant de triomphes sur les dieux ; autant de dépouilles ravies à Fennemi , autant de simulacres des dieux captifs. Et ces dieux consentent à recevoir les hommages de leurs ennemis et de leurs vainqueurs 1 Ils donnent un empire sans bornes à ceux dont ils ont â payer les outrages plutôt que les adorations !
Mais on outrage impunément, comme on adore vainement les dieux qui ne sentent rien. Eh ! comment pourrait-on faire honneur à la religion de la grandeur des Romains, qui Tout offensée à mesure qu'ils se sont agrandis, ou même qui ne se sont agrandis qu'en TofiFensant ! D'ailleurs, tous ces peuples vaincus, dont les royaumes ont été réduits en provinces de l'empfa'e romain , n'avaient-ils pas aussi leurs religions?
XXVI. Voyez donc si le dispensateur des couronnes ne serait pas cet Être souverain de qui dépendent également et la terre et ceux qui régnent sur la terre ; si celui qui était avant les temps, qui a fait les temps et les siècles, n'a pas réglé la durée des vicissitudes des empires; si les cités ne s'élèvent et ne s'abaissent point au gré de celui qui dominait le genre humain , lorsqu'il n'y avait pas encore de cités.
Pourquoi chercher à vous tromper vousmêmes ? Rome sauvage est plus ancienne que quelques-uns de vos dieux : elle régnait avant d'avoir donné cettfe enceinte immense au Gapitôle. Les Babyloniens régnaient avant vos pontifes, lesMèdes avant vos quindécemvirs , les Egyptiens avant vos saliens , les Assyriens avant vos luperques, les Amazones avant vos vestales. Et si c'étaient véritablement vos dieux qui disposassent des royaumes , les contempteurs de tous les dieux, les Juifs, n'eussent jamais régné. Vous avez offert des victimes à leur Dieu, des présens à son temple ; vous avez honoré de votre alliance la nation , que vous n'auriez jamais subjugée, si elle n*eût commis un dernier attentat contre le Christ