DES PRESCRIPTIONS CONTRE LES GENTILS
I. Les circonstances présentes m'obligent d'avertir qu'on ne s'étonne point ni qu'il y ait des hérésies, car elles ont été prédites, ni qu'elles renversent la foi de quelques personnes,car Dieu ne les permet que pour mettre notre foi à Tépreuve. C'est donc sans fondement que le grand nombre se scandalise de ce que les hérésies foot tant de progrès. Eh ! que serait-ce s'il n'y en avait point ?
II. Lorsqu'une chose est, elle a nécessairement et sa cause finale pour laquelle elle est, et son énergie propre qui en fait l'essence, et sans quoi elle ne peut être. Nous ne sommes pas surpris que la fièvre, ce principe de douleur et de mort pour l'homme, existe ni qu'elle naine le corps humain : telle est sa nature. Par conséquent si nous sommes effrayés que les
hérésies puissent ébranler et même déraciner la foi, nous devons l'être d'abord qu'elles existent; car n'existant que pour produire cet effet , elles ont nécessairement ce pouvoir dès qu'elles existent. C'est parce que nous savons que la fièvre est un mal, et par sa cause finale et par sa nature, qu'elle nous effraie sans nous étonner. Ne pouvant l'extirper, nous faisons tous nos efforts pour nous en garantir. Mais pourquoi nous étonner que les hérésies qui nous brûlent de feux bien plus dévorans , et qui donnent la mort éternelle , puissent avoir de tels effets, au lieu d'empêcher qu'elle ne les aient ? C'est uniquement ce dernier point qui dépend de nous.
Au reste elles n'ont de pouvoir qu'autant que nous nous en laissons effrayer : troublés par la
TERTULLiEN.
frayeur, noui nous scaDdaHsons;eteniiou8 scandalisant nous nous persuadons que ce pouvoir ne vient que de la vérité. Il serait étonnant sans doute que le mal eût tant de pouvoir, si c'était sur d'autres que sur des hommes faibles dans la foi. Dans les combats d'athlètes et de gladiateurs , le victorieux n'est pour l'ordinaire ni brave ni encore moins invincible; mais il a eu en tète un faible adversaire. Aussi lui en opposet-on un plus courageux ? Le vainqueur est vaincu à son tour. Il en est de même des hérésies; puissantes par notre faiblesse, elles ne peuvent rien sur une foi ferme et solide.
m. Les âmes faibles sont encore entraînées par la chute de certains personnages. Gomment, dit-on , des personnes si sages , si fermes, si éprouvées dans l'Église, ont-elles pu passer dans le parti de l'erreur ? Ceux qui font Tobjection pourraient eux-mêmes y répondre, que ces personnes n'étaient dans le fond rien de tout ce qu'pn suppose, puisque l'hérésie les a perverties.
Mais d'ailleurs est-il bien extraordinaire que des hommes d'une vertu à Tépreuve se soient démentis dans la suite P Saill , distingué parmi tout son peuple , succombe bientôt à la jalousie. David, ce prince selon le cœur de Dieu, est souillé du double crime d'adultère et d'homicide. Salomon, comblé des dons de Dieu, rempli de sa sagesse, est plongé dans Tidolàtrie par ses femmes. Il était réservé au Fils de Dieu seul de persévérer jusqu'à la fin sans péché. Quoi, si un evèque, si un diacre, si une veuve, si une vierge, si un docteur, si un martyr même tombe dans l'hérésie, en sera*t-elle plus vraie? Jugeons-nous de la foi par les personnes, ou des personnes par la foi P Point de sage que le fidèle, point de grand homme que le chrétien , point de chrétien que celui qui aura persévéré jusqu'à la fin.
Homme, vous ne connaissez d'un autre homme que l'extérieur : vous croyez ce que vous voyez , vous ne voyez que jusqu'où porte votre vue; l'œil de Dieu seul est perçant, ail lit au fond des cœurs, tandis que lliomme s'arrête à la physionomie^.» Aussi, «Dieu connaît ceux qui sont à lui; il arrache toute plante que son père n'a pmnt plantée^.» «Il nous foit voir les
M. Rcg., 16. — •Tîm.,2.
derniers parmi les premiers; il tient le van dans sa main, pour nettoyer son aire^ »Que la paille légère vole au gré du premier soufBe des tentations, le froment en sera plus pur dans les greniers du Seigneur.
N'y eut-il pas même plusieurs disciples du Sauveur qui se scandalisèrent de lui et l'abandonnèrent ^P mais les autres ne lui en restèrent pas moins attachés. Sachant qu'il venait de Dieu, a et qu'il était la parole de vie,» ils l'accompagnèrent jusqu'à la fin, quoiqu'il leur eût laissé la liberté de se retirer s'ils le jugeaient à propos. Ce fut un de ses apôtres qui le trahit ; après cela il n'y a pas lieu d'être "surpris que son apôtre ait été abandonné par un Phygellus, un Hermogène, un Philétus, un Hymenée.
Nous nous étonnons de voir ses églises abandonnées de quelques personnes; mais ce que nous souffrons à l'exemple de Jésus-Christ est ce qui montre que nous sommes chrétiens. «Ils sont sortis d'entre nous, dit son disciple bien-aimé , mais ils n'étaient pas des nôtres. S'ils en eussent été, ils seraient demeurés avec nous'.B
IV. Souvenons-nous des oracles du Seigneur et de ses apôtres , qui en nous prédisant qu^il y aurait des hérésies^, nous ont ordonné de les fuir. El comme nous ne sommes pas troublés parce qu'il y en a, nous ne devons pas être surpris des suites qu'elles ont , et pour lesquelles il nous est recommandé de les fuir. Le Seigneur nous avertit «qull viendra un grand nombre de loups ravissans sous des peaux de brebis K » Quelles sont ces peaux de brebis, sinon les dehors du christianisme P Quels sont ces loups ravissans, sinon des esprits trompeurs, qui se tiennent cachés pour ravager le troupeau de Jésus-Christ P Qui sont les faux prophètes, sinon les docteurs de l'erreur^ P Qui sont les faux apôtres, sinon des corrupteurs de l'Ëvangile 7? Qui sont les antechrists à présent et dans tous les temps, sinon des hommes rebelles à Jésus- Christ ^P Il y a actuellement des hérésies qui n'infectent pas moins l'Église du venin de leurs erreurs que l'antechrist ne la déchirera un jour par les cruautés inouïes de la persécution; avec cette différence que la persécution feit des
^Matt., t5,19et3.
« Joan., 6. -^ » Ib., 2. — * J. Cor.. 2. — » Malth., 7.
• Ib., 7. - ' 11. Cor., 2 - • 1. Joan., 2.
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martyrs, d que l'hérésie ne Ait que des aposuu.
Il fallait, selon Tapôtre, qu'il y eût des hé* résies ^ pour faire connattre ceux qui sout à l'épreuve et des fureurs de la persécution et de la séduction de lliérésie; car saint Paul n'appelle pas a hommes à l'épreuve » ceux qui abandonnent la foi pour l'hérésie, quoiqu'ils s'efforcent d'interpréter en leur faveur un autre texte do même apôtre qui dit : « Eiaminez tout , et gardez ce qui est bien 3.» Gomme si, après avoir mal examiné, on ne pouvait pas se tromper en choisissant ce qui est mal.
V. Si Tapôtre s'élève contre les schismes et les divisions, qui sont sans contredit des maux, et si immédiatement après il leur joint les hérésies , il témoigne par là qu'il les regarde comme un mal et un mal plus considérable, puisqu'il croit qu'il y a des schismes et des divisions , parce qu'il sait «qu'il faut qu'il y ait même des hérésies, d La perspective d'un plus grand mal loi en rend un plus léger vraisemblable. Il prend de là occasion d'avertir qu'il ne faut pas se laisser troubler par les plus fortes ; tentations, dont le but est de faire connattre | les vertus à l'épreuve , celles que l'hérésie n'a , pn ébranler. Enfin si le passage de l'apôtre ne tend qu'à maintenir l'union et à éteindre toutes les divisions, et si les hérésies ne sont pas ! moins contraires à l'union que les schismes ; j il s'ensuit manifestement que l'apôtre range les hérésies et les schismes dans la même classe, et [ qu'il est bien éloigné par conséquent de regarder comme des hommes â l'épreuve ceux qui se sont séparés par l'hérésie ; d'autant plus qu'il condamne toute séparation, et qu'il recommande de parler et de penser tous de même, ce que ne permet point l'hérésie.
VI. Ne nous arrêtons pas davantage sur ce slijet , puisque c'est le même apôtre qui, dans l'épttre aux Galates', met l'hérésie au nombre des péchés de la chair, et conseille à Tite de « Fuir tont hérétique après une première correction, parce qu'il est perverti et condamné par Ini-même *, r> Dans presque toutes ses épitres saint Paul nous inculque qu'il faut éviter les faui>ses doctrines. Il désigne sous ce nom les hérésies, dont ces faosses doctrines sont le frait.
* li. C jr., 2. — M. ThcMul., 5. — » Gai., 5. — * Til.. 3.
Hérésie vient d*un mot grec < qui sigmfle c/uHX, parce que l'hérétique choisit effectivement la doctrme qu'il invente ou qu'il adopte. C'est pourquoi l'apôtre dit que l'hérétique est condamné par lui-même; car c'est de lui même qu'il a choisi la doctrine qui le fait condanmer. Pour nous il ne nous est permis ni d'inventer ni de choisir ce qu'un autre aurait inventé. Nous avons pour auteurs les apôtres du Seigneur, qui eux-mêmes n'ont rien inventé ni choisi, mais qui ont transmis fidèlement à l'univers la doctrine qu'ils avaient reçue de Jésus -Christ. Aussi quand un ange viendrait du ciel nous annoncer un autre Ëvangile^, nous lui dirons anathème. Le Saint-Esprit nous avait prévenus que l'ange séducteur ^ transformé en ange de lumière obséderait la vierge Philumène <. C'est lui dont les prestiges ont engagé Apelle à inventer une une nouvelle hérésie.
Vil. Ce sont là les doctrines des hommes et des démons, nées de la sagesse profiine^ pour charmer les oreilles curieuses ^. Le Seigneur a traité cette sagesse de folie 7, et a choisi ce qui est folie selon le monde, pour confbndre la philosophie. La philosophie qui entreprend témérairement de sonder la nature de la divinité et de ses décrets , a fourni matière à cette sagesse profane. C'est elle en un mot qui a inspiré tontes les hérésies. De là viennent les Éons , et je ne sais quelles (brmes bizarres, et la trinlté humaine de Valentin, qui avait été platonicien. De là le dieu bon et indolent de Marcion, sorti des stoïciens. Les épicuriens enseignent que l'àme est mortelle. Toutes les écoles de philosophie s'accordent à nier la résurrection des corps. La doctrine qui confond la matière avec Dieu est la doctrine de Zenon. Parle-t-on d'un dieu de feu ; on suit Heraclite. Les philosophes et les hérétiques traitent les mêmes sujets , s'embarrassent dans les mêmes questions : « D'où vient le mal , et pourquoi est-il ? d'où vient l'homme, et comment?» Et ce que Valentin a proposé depuis peu : «Quel est le principe de Dieu ?» A l'entendre, c'est la pensée et un avorton.
Que je plains Aristote d'avoir inventé pour
» A?ptffiç. — * Gai., 1. - Ml. Cor., 11. * Fille d'Alexandrie, et l^oracle d'ApeUe, ditdple de Marcion.
» ColoM., 1 1. run., 4. — • 11. Tira.. 4. - ' I.Cor., 1,
TERT13LLIEN.
eux la dialectique, cet art de la dispute, également propre à détruire et à édifier, vrai Protée dans ses systèmes , bizarre dans ses conjectures et dans le choix de ses sujets, contraire à ellemême, sans cesse défaisant tout ce qu'elle vient de faire !
De là ces fables i, ces généalogies sans fin, ces questions oiseuses, ces discours qui gagnent comme la gangrène, contre lesquels veut nous prémunir Tapôtre , qui dans son épltre aux Golossiens avertit de se tenir en garde contre la philosophie ^.a Prenez garde que quelqu'un ne vous trompe par le moyen de la philosophie, et des discours séducteurs , selon la tradition des hommes, et contre la sagesse du Saint-Esprit.» Il avait été à Athènes, où il avait connu par lui-même cette sagesse profane , qui se vante d'enseigner la vérité qu'elle corrompt, et divisée en plusieurs sectes, qui sont, comme autant d'hérésies, ennemies jurées les unes des autres.
Mais qu'y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem, l'Académie et l'Ëglise , les hérétiques et les chrétiens ? Notre secte vient du portique de Salomon, qui nous a enseigné à chercher Dieu avec un cœur simple et droit. A quoi pensaient ceux qui prétendaient nous composer un christianisme stoïcien, platonicien et dialecticien?
Vin. Nous n'avons pas besoin de curiosité après Jésus -Christ, ni de recherches après l'Évangile. Quand nous croyons, nous ne voulons plus rien croire au delà. Nous croyons même qu'il n'y a plus rien à croire.
Je viens à une objection dont les nôtres se servent pour autoriser leur curiosité, et les hérétiques pour nous embarrasser. Il est écrit, dit-on : « Cherchez et vous trouverez 3. » Faisons attention au temps dans lequel Jésus-Christ dit ces paroles : c'était dans les commencemens de sa prédication, lorsque tout le monde doutait s'il était le Christ , lorsque Pierre n'avait pas encore déclaré qu'il le reconnaissait pour le Fils de Dieu, lorsque Jean, qui en était assuré, venait de mourir. C'est donc avec bien de la raison que Jésus-Christ disait: «Cherchez et vous trouverez,!) lorsque, n'étant pas encore connu, il fallait nécessairement le chercher.
» Tiu.. 1. m, 3. - * Coloss., 2. -^ * Malt., 7
Au reste tout ceci regarde les Juifs qui étaient à portée de chercher le Christ : t Ils ont, disait-il lui-même. Moïse et Élie », «c'est-à-dire, la loi et les prophètes qui annoncent Jésus-lllhrist. C'est ce qu'il dit encore plus ouvertement ailleurs : «Consultez vos Écritures, dont vous espérez le salut, car elles parlent de moi^ :d c'est-à-dire, «cherchez et vous trouverez.»
Il est évident que la suite du texte s'adresse aux Juifs: «Frappez et on vous ouvrira. » Autrefois les Juifs seuls étaient dans l'Église de Dieu , d'où ils furent chassés pour leur infidélité. Les gentils au contraire en étaient exclus à un très petit nombre près, qu'on peut comparer à une goutte d'eau ou à un grain de poussière. Or celui qui a toujours été dehors frappera-t-il où il n'a jamais été ? Connait-il une porte où il n'a point été admis, par laquelle même il n'est jamais sorti? Mais celui qui a été introduit et chassé dans la suite, connaît la porte et peut y firapper.
Les paroles suivantes, «demandez et vous recevrez, » conviennent à ceux qui savaient à qui ils devaient demander, et qui avaient de lui des promesses: je veux dire le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, que les gentils ne connaissaient pas plus que ses promesses. C'est pourquoi le Sauveur disait : « Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël ^. » Il ne jetait pas encore aux chiens le pain des enfans ; il n'avait pas encore ordonné d'aller chez les gentils.
Ce ne fut qu'après sa résurrection qu'il envoya ses disciples enseigner et baptiser toutes les nations^, après qu'ils auraient reçu le Saint- Esprit, qui devait bientôt leur apprendre toute vérité*, comme il arriva en effet. Si les apôtres, chargés d'enseigner les nations devaient avoir eux-mêmes le Saint-Esprit pour maître, il est bien certain que ces paroles, «cherchez et vous trouverez,» ne nous regardaient point, nous que les apôtres devaient venir chercher pour nous instruire, après avoir été instruits euxmêmes par le Saint-Esprit. A la vérité toutes les paroles de Notre-Seigneur sont pour tous : des Juifs qui les ont entendues elles sont venues jusqu'à nous. Mais comme pour l'ordinaire elles
« Luc, 16. — • Joan., 5. — • Malt., iS.
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les regardent directemeat, elles renferment moins des leçons pour nous que des exemples.
IX. Je veux bien ne pas faire valoir tous mes s?antages; supposons que ces paroles, «cherchez et vous trouverez,» s'adressent à tout le monde; on conviendra cependant qu'il faut ronsulter la raison pour en découvrir le véri- Uble sens. Pour pénétrer les oracles divins , il ne faut pas s'arrèler à la terre: il est nécessaire d'en approfondir l'esprit et Ténergie.
Je commence par poser un principe trèslumineux : c'est que Jésus- Christ a enseigné pour tous les peuples un symbole de foi fixe et invariable, que tout le monde est obligé de croire, et qu'on doit chercher par conséquent pour le trouver et le croire. Mais ce symbole unique et invariable ne demande point des recherches infinies. Cherchez jusqu'à ce que vous trouviez, croyez quand vous aurez trouvé : alors il ne vous reste plus qu'à garder ce que vous ^croyez; pourvu cependant que vous croyiez que vous n'avez rien de plus à chercher ni à croire, dès que vous avez trouvé, et que vous croyez ce qu'a enseigné celui qui vous défend de rien chercher au delà.
Si quelqu'un est incertain de ce que Jésus- Christ a enseigné, on lui démontrera que la doctrine de notre divin mattre ne se trouve que chez nous. Assuré de la force de mes preuves , et craignant que certaines personnes ne donnent une interprétation arbitraire et déraisonnable à ces paroles ,« cherchez et vous trouverez,» je les préviens qu'elles n'ont rien à chercher au delà de ce qu'elles ont cru devoir chercher.
X. Au reste, toute cette discussion peut se réduire à trois points ; la chose même, ou l'objet des recherches; le temps, ou quand il faut chercher ; le terme, ou jusqu'à quand. Il faut chercher ce que Jésus-Christ a enseigné, tant que vous n'avez pas trouvé, et jusqu'à ce que vous trouviez. Vous avez trouvé quand vous avez cru , car vous n'auriez point cru si vous n'aviez pas trouvé. Comme vous n'avez cherché que pour trouver, vous ne trouvez que pour croire ; en croyant , vous mettez fin à toutes vos recherches ; le fruit même de vos recherches , quand vous l'avez recueilli,vous avertit de vous arrêter. Voilà aussi le terme que vous a marqué celui qui vous ordonne de ne croire, et par consé
quent de ne chercher que ce qu'il a enseigné.
Mais si par la raison que les uns ont enseigné une chose, les autres une autre, nous voulons chercher tant que nous pourrons trouver, il fout nous attendre à chercher toujours et à ne croire jamais. Oui , quel sera le terme de mes recherches et de mes découvertes , le point fixe de ma croyance ? Chez Marcion ? Mais Valentin me crie de son côté : «Cherchez et vous trouverez. » Chez Valentin? Apelle me tient le même langage. Ébion, Simon, tons en un mot emploient le même artifice pour m'attirer à leur parti. Je ne pourrai donc me fixer nulle part, tant que je suivrai tous ceux qui me crieront : a Cherchez et vous trouverez ; » comme si je ne pouvais trouver en aucun lieu , en aucun temps, ce que Jésus -Christ a enseigné, ce qu'il faut chercher, ce qu'il est nécessaire de croire.
XL C'est sans conséquence qu'erre ainsi de côté et d'autre quiconque n'abandonne rien : on a droit seulement de lui reprocher ses courses vagabondes. Mais si j'ai cru ce que je devais croire en effet , et qu'après cela je m'imagine que je dois chercher encore, j'espère donc trouver quelque chose de plus ; or je ne puis l'espérer que parce qu'avec l'air de croire, je ne croyais pas réellement , ou parce que j'ai cessé de croire. Mais si je renonce à la foi me voilà apostat; en un mot, si je cherche, c'est, que je n'ai pas encore trouvé , ou que j'ai perdu. Cette femme de l'Évangile avait perdu une de ses dix drachmes : c'est pourquoi elle la cherchait. Mais l'a-t-elle trouvée, elle met fin à ses recherches ^ Un homme n'avait pas de pain: c'est pour cela qu'il frappait à la porte de son voisin. Dès qu'on lui a ouvert, et qu'on lui a donné ce qu'il demandait , il cesse de frapper'. Une veuve sollicitait une audience de son juge, qui refusait de l'entendre : dès qu'elle l'a obtenue, elle demeure tranquille 3. Tant il est vrai qu'il doit y avoir un terme à tout, soit qu'on cherche, qu'on frappe, ou qu'on demande. Car a on donnera à celui qui demande, dit Jésus- Christ ; on ouvrira à celui qui frappe, et quiconque cherche trouvera ♦. »
Faites-y attention, vous qui cherchez tou-
* Luc, 16. - • Luc, 11.— » Ib., 18.
*Matt.,7.Luc, IL
TERTOLUEN.
joars sans trouver, vous cherchez où Tou ne trouve point ; vous qui frappez toujours sans qu'on ouvre, vous frappez où il n'y a personne; vous enfin qui demandez sans qu'on vous accorde, vous demandez à qui ne peut rien accorder.
XII. Pour nous , quand il nous faudrait chercher encore, quand il nous faudrait chercher toiyours, où chercherions -nous ? Chez les hérétiques, où tout est étranger, tout est opposé à la vérité chrétienne, et avec qui il nous est défendu de communiquer? Quel est le serviteur qui attend sa nourriture d'un étranger, pour ne pas dire de l'ennemi de son roaitre ? El quel est le soldat, si ce n'est un déserteur, un transfuge, un rebelle, qui va demander sa solde ou une gratification à un prince qui n'est point allié du sien , à un prince ennemi ? Cette femme cherchait sa drachme, mais dans sa maison ; cet homme frappait, mais à la porte de son voisin ; cette veuve sollicitait un juge dur, à la vérité, mais après tout qui n'était pas ennemi. Que peut-on édifier avec ceux qui ne savent que détruire? Quelles lumières espérer, où tout est ténèbres ? Cherchoos donc chez nous et parmi les nôtres, mais seulement ce qui peut tomber en question , sans blesser la règle de la foi.
Xin. Or, voici la règle ou le symbole de notre foi ; car nous allons fiiire qne déclaration publique de notre croyance. Nous croyons qu'il n'y a qu'un seul Dieu, auteur du monde , qu'il a tiré du néant , par son Verbe engendré avant toutes les créatures. Nous croyons que ce Verbe qui est son Fils est apparu plusieurs fois aux patriarches sous le nom de Dieu, qu'il a touioors parié par les prophètes ; qu'il est descendu par Topération de l'Esprit de Dieu le Père , dans le sein de la Vierge Marie, où il s'est fait chair ; qu'il est né d'elle, que c'est Notre-Seigneur Jésoft-Christ qui a prêché la loi nouvelle et la promesse nouvelle du royaume des cieux. Nous croyons qu'il a fait plusieurs miracles; qu'il a été crucifié; qu'il est ressuscité le troisième jour après sa mort ; qu'il est monté aux cieux, où il est assis à la droite de son Père ; qu'il a envoyé à sa place le Saint-Esprit, pour éclairer et conduire son Église; enfin qu'il viendra avec un grand appareil pour mettre les saints en possession de la vie étemelle et de la béatitude céleste, et pour condamner les méchans au feu
éternel, après avoir ressuscité les corps des uns et des autres.
XIV. Voilà la règle de foi que Jésus- Christ nous a donnée, comme nous le prouverons , et sur laquelle il n'y a jamais parmi nous de disputes, sinon celles qu'élève l'hérésie , et qui foat les hérétiques. Non, elle ne doit jamais souffrir d'atteinte, quoi que vous cherchiez, quoique vous discutiez, quelque essor que vous donniez à votre curiosité. Mais si quelque chose vous parait obscur ou équivoque, vous avez de vos frères qui ont reçu le don de la science , qui ont été instruits par des docteurs consommés; vous en avez qui, curieux comme vous, chercheront avec vous. Enfin, si vous savez ce que vous devez savoir, il vous est plus avantageux d'ignorer le reste , de peur d'apprendre ce que vous ne devez point savoir. Jésus - Christ a dit: «Votre foi vous a sauvé^» et non pas Texamen et la discussion des Écritures. La foi consiste à ne pas se départir de la règle. La loi qui l'ordonne est formelle, et le salut est attaché à l'observation de la loi : la discussion vient de la curiosité , et aboutit à la stérile gloire de passer pour docte. Que la curiosité cède à la foi , la vaine gloire au salut ; ou qu'ils se tiennent tranquilles, ou du moins qu'ils nous laissent tranquilles. Ne rien savoir contre la règle, c'est tout savoir.
Quand même les hérétiques ne seraient pas les adversaires de la vérité , quand même nous ne serions pas avertis de les fuir, que peut-on apprendre en conférant avec des hommes qui conviennent qu'ils cherchent encore? S'ils cherchent sérieusement, ils n'ont donc rien trouvé de certain : et ils montrent bien par là combien peu ils comptent sur ce qu'ils se vantent d'avoir trouvé. Vous qui cherchez de votre c6té, si vous vous adressez à des gens qui cherchent aussi; irrésolu, incertain, aveugle, vous serez infailliblement conduit dans le précipice par des hommes également irrésolus, incertains et aveugles.
Mais lorsqu'ils font semblant de chercher^ dans la vue de vous jeter dans l'inquiétude et de vous insinuer leurs erreurs , après vous avoir attirés par cet artifice; lorsque vous les voyez défendre opiniâtrement ce qu'ils disaient aupa-
iMatt.,9.
DES PRESCRIPTIONS
ravaot qu'il fallait encore chercher» déclarezleur que vous êtes déterminés â renoncer à eux plutôt qu'à Jésus-Christ ; car puisqu'il cherchent encore, ils n'ont donc pas trouvé : ils ne croient pas, ils ne sont pas chrétiens. Mais lorsqu'ils croient, et qu'ils disent qu'il faut encore chercher, pour défendre leur sentiment ; avant de le défendre, ils le désavouent donc, puisqu'ils confessent qu'ils ne croient pas encore, tandis qu'ils cherchent. Ils ne sont donc pas chrétiens de leur propre aveu. Le seraientils pour nous? avec tant de fausseté, quelle foi peuvent -ils avoir? emploient-ils le mensonge pour ftiire recevoir la vérité?
XV. Mais, dit-on, ils ne s'appuient que sur les Écritures ; ils ne prétendent nous convaincre que par les Écritures : comme si on pouvait rien prouver sur les matières de la foi que par les livres de la foi. Nous voici arrivés â ce qui est proprement l'objet de cet ouvrage : c'est à quoi tendait le préambule qu'on vient de lire. Nous allons attaquer nos adversaires dans le poste même d'où ils nous défient. Leur audace à s'armer des Écritures en impose d'abord à quelques personnes : dans le combat ils fatiguent les plus forts; il triomphent des faibles ; ils ébranlent les autres. C'est pourquoi nous les arrêtons dès le premier pas, en soutenant qu'ils ne sont point du tout recevables à disputer sur les Écritures. C'est là leur arsenal ; mais avant qu'ils puissent en tirer des armes, il faut examiner à qui appartiennent les Écritures , pour ne pas les laiser usurper à ceux qui n'y ont aucun droit.
XVI. On pourrait croire que je parle de la sorte par défiance de ma cause, ou dans la crainte d'engager le combat, si je n'avais pour moi de fortes raisons, et surtout l'autorité de l'apôtre, qui doit être notre règle en ce qui regarde la foi. Il nous recommande d'éviter les questions inutiles, les nouveautés profanes S et de fiiir l'hérétique, «après une réprimande , et non après la dispute ^.d II interdit tellement la dispute, qu'il ne permet d'aller trouver Thérétique pour le réprimander, et cela une seule fois ; sans doute parce qu'il n'est pas chrétien, et qu'on ne doit pas lui faire plusieurs réprimandes, ni en présence de deux ou trois té-
• L Tim., Sl h. Tiffl., 2. — * Tit., 3
moins , comme à un chrétien. Cest par la raison même qu'on ne doit pas disputer avec lui qu'il est ordonné de le réprimander. D'ailleurs la dispute sur les Écritures n'est bonne qu'à épuiser la tête et les poumons.
XVn. L'hérésie rejttte certains livres des Écritures, et ceux qu'elle reçoit comme canoniques, elle ne les reçoit pas entiers; elle les altère et par ce qu'elle en retranche et par ce qu'elle y ajoute pour les plier à son système. Ceux qu'elle reçoit entiers, elle les pervertit encore par les interprétations qu'elle imagine ; car il est également contraire à la vérité d'altérer le sens ou le texte. L'audacieux novateur n'a garde de reconnaître ce qui le confond ; mais il cite avec affectation tout ce qu'il a falsifié, et les passages obscurs dont il abuse. Tout versé que vous êtes dans la science de l'Écriture, qu'espérez-vous gagner par la dispute? Tout ce que vous avancerez, il le niera opiniâtrement, tandis qu'il soutiendra tout ce que vous nierez ; d'une pareille conférence vous ne remporterez que beaucoup de fatigue et d'indignation.
XVni. Celui pour qui vous vous étiez engagé dans cette discussion des Écritures, et dont vous prétendiez dissiper les doutes, se tournera-t-il du côté de l'erreur ou de la vérité? Surpris que vous n'ayez eu aucun avantage marqué ; que de part et d'autre on ait nié et affirmé également, et qu'on soit resté au même point où on en était , il vous quittera peut-être encore plus indécis qu'auparavant, sans pouvoir juger où est l'hérésie. Rien de plus aisé que de rétorquer tout ce que nous avons dit. L'hérétique ne se fera pas scrupule d'assurer que c'est nous qui corrompons l'Écriture et l'interprétons mal , et que lui seul défend la cause de la vérité.
xix. Il ne faut donc pas en appeler aux Écritures ni hasarder un combat où la victoire sera toujours incertaine, du moins le paraîtra. Mais quand même ce ne serait point là l'issue de toutes les disputes sur TÉcriture, l'ordre des choses demanderait encore qu'on commençât par examiner ce qui va nous occuper : à qui appartiennent les Écritures et la foi, de qui est -elle émanée, par qui, quand, et à qui a été donnée la droctrine qui fait les chrétiens ; car où nous verrons la vraie foi , la vraie doctrine du christianisme, là indubitablement se trouvent aussi les vraies Écritures, les vraies
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interprétations, les vraies traditions chrétiennes.
XX. Quel que puisse être Notre -Seigneur Jésus-Christ (qu'il me permette de parler ainsi dans ce moment) ; quel que soit le Dieu dont il est le Fils ; quelle que soit la nature du Dieu- Homme, la foi dont il est Tauteur, la récompense qu'il promet ; lui-même , tandis qu'il était sur la terre, soit dans ses discours au peuple, soit dans ses instructions particulicTcs à ses disciples , il a enseigné ce qu'il était , ce qu'il avait été, les volontés de son Père, dont il était chargé , et ce qu'il exigeait des hommes. Parmi ses disciples, il en choisit douze pour l'accompagner et pour devenir dans la suite les docteurs des nations. L'un d'entre eux ayant été retranché de ce nombre, il commanda aux onze autres, lorsqu'il retourna à son Père après sa résurrection, d'aller enseigner toutes les nations, et de les baptiser au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. Aussitôt après, les apôtres (ce nom signifie envoyés) ayant choisi Matthias, sur qui tomba le sort, pour remplacer le traître Judas, selon la prophétie de David ^ et ayant reçu avec le Saint-Esprit qui leur avait été promis le don des langues et des miracles, ils prêchèrent la foi en Jésus-Christ, et ils établirent des Églises, d'abord dans la Judée; ensuite s'étant partagé l'univers, ils annoncèrent la même foi et la même doctrine aux nations, et fondèrent des Églises dans les villes.
C'est de ces Églises que les autres ont emprunté la semence de la doctrine , et qu'elles l'empruntent encore tous les jours, à mesure qu'elles se forment. Par celle raison on les compte aussi parmi les Églises apostoliques, dont elles sont les filles. Tout se rapporte nécessairement à son origine ; c'est pourquoi un si grand nombre d'Églises , si considérables, sont censées la même Église, la première de toutes, fondée par les apôtres, et la mère de toutes les autres. Toutes sont apostoliques, toutes ensemble ne font qu^une seule Église, par la communication de la paix , la dénomination de frères , et les liens de l'hospitalité qui unissent tous les fidèles. Tout ce que nous venons de dire a pour base l'unité de la foi et de l'enseignement, que prouvent toutes ces Églises.
XXI. Voici comme nous tirons de là notre seconde prescription. Si Notre-Seigneur Jésus- Christ a envoyé ses apôtres pour prêcher, il ne faut donc point recevoir d'autres prédicateurs; parce que personne ne connaît le Père que le Fils, et ceux à qui le Fils l'a révélé, et parce que le Fils n'a révélé qu'aux apôtres , envoyés pour prêcher ce qu'il leur a révélé.
Mais qu'ont prêché les apôtres, c'est-à-dire que leur a révélé Jésus-Christ ? Je prétends , fondé sur la même prescription , qu'on ne peut le savoir que par les Églises que les apôtres ont fondées , et qu'ils ont instruites de vive voix , et ensuite par leurs lettres. Si cela est , il est incontestable que toute doctrine qui s'accorde avec la doctrine de ces Églises apostoliques et matrices, aussi anciennes que la foi, est la véritable, puisque c'est celle que les Églises ont reçue des apôtres, les apôtres de Jésus-Christ, Jésus-Christ de Dieu; et que toute autre doctrine par conséquent ne peut être que fausse, puisqu'elle est opposée à la vérité des Églises , des apôtres , de Jésus-Christ et de Dieu.
Il ne nous reste qu'à démontrer que notre doctrine , dont nous avons présenté plus haut l'abrégé, vient des apôtres, et que par une conséquence nécessaire, toutes les autres sont fausses. Nous communiquons avec les Églises apostoliques, parce que notre doctrine ne diffère en rien de la leur : voilà notre démonstration.
XXII. Mais comme elle est si claire et si précise qu'elle ne laisse rien à répliquer, quand elle a été mise dans tout son jour, avant de le faire, écoutons ce que peuvent opposer nos adversaires pour affaiblir cette prescription. Ils ont coutume de faire deux objections contradictoires, mais tout aussi extravagantes l'une que l'autre. «Les apôtres n'ont pas tout su. Les apôtres ont tout su, sans doute, mais ils u'ont pas pour cela tout enseigné à tous.»
C'est donc Jésus-Christ même qu'ils accusent d'avoir choisi ses disciples ou peu instruits, ou peu fidèles. Mais quel est l'homme sensé qui pourra soupçonner d'ignorance les disciples du Seigneur, qu'il avait donnés pour maîtres à l'univers, qu'il avait eus dans sa compagnie tous les jours de sa vie mortelle, à qui il expliquait en particulier tout ce qui avait besoin d'éclaircissement, leur disant qu'il leur était
DES PRESCRIPTIONS
accordé de pénétrer des secrets inaccessibles â la multitude P Qu'est-ce qui a pu être caché à Pierre, ainsi appelé , parce que sur lui, comme sur la pierre fondamentale, fut bâtie TÉglise; à Pierre qui avait reçu, avec les clefs du royaume des cieux,le pouvoir de lier et de délier, tant dans les cieux que sur la terre? Qu'est-ce qui a pu être caché à Jean, le disciple bienaimé, sur le sein de qui le Sauveur se reposait, â qui seul il montra le traître Judas, et qu'enfin il substitua à lui-même, pour tenir lieu de fils à Marie? Qu'aurait voulu cacher Jésus- Christ aux trois apôtres, à qui il avait fait voir sa gloire. Moïse et Élie, et à qui il avoit fait entendre du ciel la voix de son Père; non pas qu'il rejetât les autres, mais parce que aie témoignage de trois personnes suffit pour constater un fait ^ D ? Enfin ceux à qui il avait daigné expliquer toutes les Écritures , dans le chemin même, après sa résurrection, ont -ils pu rien ignorer?
Il est vrai que le Sauveur avait dit auparavant à ses apôtres : « J'aurais encore à vous parler de bien des choses; mais vous ne pouvez jias les portera présent 3.» Mais aussi il aj(«Jta : «Lorsque l'esprit de vérité sera venu, il vous easeigoera lui-même toute vérité, d 11 marquait clairement par là qu'ils n'ignoreraient plus riea lorsqu'ils seraient remplis de l'Esprit saint ^'il leur promettait. Il ne manqua pas daceooiplir sa promesse* Les Actes des apôtres nsms apprennent la descente du Saint-Esprit sur les apôtres^. Ceux qui ne reçoivent pas ce livre ne peuvent ee ranter d'avoir été instruits par le Saint-Esprit , piûsqu'ils ne reconnaissent point que le Saint -Esprk ait été envoyé aux fidèles. Ils sont même hors d'état de défendre PËglise, paisqu'ils ne auraient prouver quand ni comment elle fut établie. Mais ils aiment mieox «V)ter à eux-mêmes les preuves des vérités quMls conservent, que d'en fournir d'invincibles contre les erreurs qu'ils y ont mêlées.
XXIIL Ils objectent, pour prouver cette prétendue ignorance des apôtres, que Pierre et tous ceux qui l'accompagnaient furent repris l»ar Paul. «C'est une preuve sans réplique, disciit-ils , et que les premiers ignoraient quelque chose, et que d'autres dans )a>suite eurent des
• Mattb., 18. — » Joan., 16. — » \cU apost., 2,
connaissances plus étendues, tels que Paul, qui en conséquence reprit ses anciens.»
Nous pourrions leur répondre : Puisque vous rejetez les Actes des apôtres, il vous faudrait d'abord montrer qui est ce Paul, ce qu'il était avant son apostolat, et comment il y est parvenu , d'autant plus que vous vous prévalez de son autorité pour bien d'autres choses* Que Paul atteste que de persécuteur il est devenu apôtre, cela ne suffit point pour quiconque ne croit qu'après un mûr examen. Le Sauveur luimême n'a pas voulu en être cru sur son témoignage. .
Mais qu'ils croient, j'y consens, sans l'autorité des Écritures, pour croine contre les Écritures : il ne leur servira de rien d'alléguer que Pierre a été repris par Paul s'ils ne prouvent en même temps que Paul a introduit un Évangile différent de celui de Pierre et des autres apôtres ^ Bien loin de là, Paul, de persécuteur changé en apôlre, est conduit et présenté aux frères, comme un d'ditre eux, par les frères mêmes qui avaient reçfu la doctrine et la foi des apôtres : ensuite il va à Jérusalem , comme il le raconte lui-même, pour voir Pierre ^ : c'était à la fois son droit et son devoir, comme collègue de Pierre dans le ministère de la prédication du même Évangile ; car les fidèles sans doute n'auraient pas vu avec tant d'étonnement le persécuteur devenu prédicateur s'il eût prêché un Évangile contraire au leur. Us n'auraient pas non plus gloAfié Dieu de ce que son ennemi Paul était venu parmi eux. Ils ne lui auraient pas donné la main en signe d'amitié , d'union et de conformité de sentimens. Et s'ils partagèrent les fonctions du ministère entre Pierre et Paul , ce n'était pas que les deux apôtres dussent prêcher deux Évangiles difFérens , mais pour qu'ils prêchassent le même à différens peuples, Pierre aux Juifs, Paul aux gentils.
Au reste, si Pierre a été repris de ce qu'après avoir vécu avec les gentils . il s'en séparait par respect humain, c'était une faute de conduite, et non pas une erreur dans La doctrine. Aussi n'annonçait-il pas un autre Dieu que le Créateur, un autre Christ que le fils de Marie, une autre espérance que la résurrection.
TERTULLIEN
XXIV. Je n^aspire pas assurément à la gloire; pour parier plus juste, je n'aurai pas la témérité de faire combattre ensemble deux apôtres: mais comme nos adversaires ne nous objectent cette réprimande de Paul que pour rendre suspecte la doctrine de Pierre, je répondrai, pour celui-ci, que Paul lui-même^ a dit qu'il s'était fait tout à tous, Juif pour les Juifs, gentil pour les gentils , afin de les gagner tous. Ainsi les apôtres, eu égard aux motifs, aux circonstances des temps et des personnes « blâmaient certaines choses, qu'ils faisaient euxmêmes dans des circonstances différentes. Pierre aurait pu reprendre à son tour Paul de ce que défendant la circoncision il avait cependant fait circoncire Timothée. C'est à ceux qui jugent les apôtres à peser toutes ces considérations. Du moins on accordera que Pierre et Paul furent réunis dans le martyre.
Quoique Paul, ravi an troisième ciel, y ait appris de grands mystères^^cela n'a pu apporter de changement dans sa prédication, puisqu'ils étaient de nature à n'être révélés à personne. Si cependant ils sont venus à la connaissance de quelqu'un , et que des hérétiques se vantent de les soutenir, il fiiut aussi qu'ils conviennent que Paul a violé le secret ; ou qu'ils nous fassent voir quelque autre ravi au ciel depuis qui ait eu permission de publier ce qu'il était ordonné à Paul de taire.
XXV. Mais, comme nous l'avons dit, c'est une égale folie, en avouant que les apôtres n'ont rien ignoré, et qu'ils n'ont pas prêché de doctrines opposées, de prétendre cependant qu'ils n'ont point communiqué à tous tout ce qu'ils savaient; mais qu'ils ont enseigné certaines choses publiquement et â tout le monde , et d'autres en secret et â un petit nombre de personnes seulement. On se fonde sur ce que Paul a dit â Timothée ; a Gardez le dépôt ^ ; » et ailleurs : a Gardez le précieux dépôt^. » Mais quel est ce dépôt secret qu'on prétend renfermer une doctrine nouvelle P Est-ce le précepte dont il dit : «Je vous recommande ce précepte, mon fils Timothée* ; » ou cet autre dont il parle en ces termes : « Je vousrecommandedevantDieu®, qui donne la vie à tout, et devant J^us-Ghrist ,
• 1. Cor., 9.- « IL Cor., 12.-» 1. Tim., 6.- * 11. rim., 2. •LTiiii.,1.— «LTiin., 6.
qui a rendu sous Ponce Pilate un témoignage éclatant à la vérité , de garder ce précepte ?»
Mais quel est donc ce précepte ? H est aisé de voir par ce qui précède et ce qui suit qu'il ne s'agit nullement de je ne sais quelle doctrine cachée ; que l'apôtre insiste au contraire sur l'obligation de n'en pas recevoir d'autre ({lie celle qu'il avait apprise à son disciple, et sans doute en public, «en présence d'un grand nombre de témoins ', » dit-il. Peu nous importe que, selon nos adversaires, il n'entende point l'Église par ce grand nombre de témmns : il nous suffit que ce qui se dit devant un grand nombre de témoins n'est rien moins que secret. Et quand Paul recommande à Timothée «de confier ce qu'il a entendu de lui à des hommes fidèles, et capables d'en enseigner d'autres^D, il ne saurait non plus désigner par làunïlvangile secret, puisque c'est devant plusieurs témoins qu'il a parlé à son disciple 3. Du reste, ce n est pas sans raison qu'il avertit ceux à qui il commet le ministère de l'Évangile de s'en acquitter avec discernement et avec prudence, pour ne pas, selon la parole de Jésus-Christ, «donner les choses saintes aux chiens, et jeter les perles devant les pourceaux *. «>
XXVI. Jésus- Christ parlait en public, et n'a jamais demandé qu'on tint secret aucun article de sa doctrine : il disait au contraire â ses disciples : « Ce que vous entendez en particulier et dans les ténèbres, prêchez-le au grandi jour et sur les toits ^. » Il donnait à entendre la même chose dans une parabole , « qu'il ne fallait pas enfouir une mine^,» c'est-â-dn*e cacher sa parole, au lieu de lui faire porter du fruit. Il remarquoit, «qu'on ne mettait point la lumière sous un boisseau, mais sur le chandelier, pour éclairer toute la maison. » Les apôtres n'auraient point entendu tout cela, ou n'en auraient tenu aucun compte, s'il était vrai qu'ils eussent caché une partie de la lumière, c'est-à-dire de la parole de Dieu et de l'Évangile. Ils ne redoutaient ni la fureur des Juifs , ni celle des patens Et comment n'eussent-ils pas parlé librement dans l'église, tandis qu'ils parlaient avec tant
» I. Tim., 6. — • II. Tim., 2.
> Voyez la 11* épttre à Timothée, c. 2. ^*Matth,7. — »Matlh.,10.
* Ancienne monnaie greccpie du poids décent dradimes attiques, selon Pline.
DES PftESCRIPTIONS.
de hardiesse au milieu des synagogues et dans tous les lieux publics? Jamais ils n'auraient converti les Juik ni persuadé les païens s'ils ne leur eussent expliqué avec ordre et avec clarté la religion qu'ils leur annonçaient. On n'imaginera pas non plus qu'ils aient cacbé aux églises qui croyaient déjà les dogmes qu'ils confiaient en secret à un petit nombre de personnes. Quand même ils auraient tenu des conférences particulières sur la foi, il est contre loute vraisemblance qu'on y enseignât un sym* bole de foi différent de celui qu'ils avaient enseigné publiquement; qu'ils annonçassent un Dieu dans l'église, et un autre Dieu dans les maisons; un Christ en public, et un autre Christ en secret ; une résurrection pour la multitudt;, H une résurrection particulière pour quelques personnes choisies. Les apôtres, dans leurs épitres , ne recommandent-ils pas instamment aux fidèles de tenir tous un seul et même langage, sans soufFrir jamais de schisme ni de division, parce que tous les ministres de l'Ëvangile, soit Paul ou tout autre, enseignaient absolument la même doctrine? Ils se souvenaient du précepte de leur divin Maître : a Dites, cela est, cela n'est pas, oui ou non : ce que vous ajouteriez de plus vient d'un mauvais principe ^» Il voulait qu'il régnât une parfaite uniformité dans leur enseignement.
XXYII. Il n'est donc pas croyable que les apôtres aient ou ignoré ou caché quelque Chase de la doctrine qu'ils étaient chargés de prêcher: mais peut-être que les Églises ne Tauront pas entendue; car il n'est point de chicanes auxquelles nous ne soyons exposés de la part des hérétiques. Il est certain, disent-ils, q'ie les Églises ont été reprises par l'apôtre. ■ 0 Gaîàtes insensés! s'écrie-t-il, qui vous a donc aveuglés?... Vous couriez si bien, qui vous a arrêtés 3 ?i» Et dès le début de l'épttre : «Je m'étonne que vous ayez abandonné sitôt relui qui vous a appelés â sa grâce pour suivre un abCre Évangile ^.d II écrit aux Corinthiens , «qu'ils sont encore charnels^; que c'est pour cela qu'il ne leur donne que du lait, et qu'ils ne sont pas en état de prendre une nourriture solide; qu'ils se flattent de savoir quelque
« NattlL, 15. - • GaU a^ 5. — > /&.« 5. « 1 Gor.,S,&
chose, tandis qu'ils ne savent pas même coitamentil faut savoir.»
Nous convenons que ces Églises ont été reprises ; mais n'y a-t-il pas lien de présumer qu'elles se sont corrigées ? D'ailleurs, nous les voyons aujourd'hui unies de commumon avec les Églises dont l'apôtre loue la foi, la science et la conduite, et pour lesquelles it rend grâces â Dieu.
XXVin. Supposons, si vous voulez, que toutes les Églises se soient trompées ; que l'apôtre lui-même se soit trompé en leur rendant témoignage ; que le Saint-Esprit n'ait eu soin d'instruire de la vérité aucune des Églises, lui que Jésus-Christ avait envoyé, avait demandé â son Père pour être le docteur de la vérité ; supposons que le ministre de Dieu , le vicaire de Jésus -Christ, ait oublié totalement les fonctions qu'il avait à remplir, laissant les Églises croire et entendre tonte autre chose que ce qu'il avait enseigné lui-même par l'organe des apôtres : est- il vraisemblable que tant et de si nombreuses Églises se soient réunies pour la même erreur ? Où doit se rencontrer une diversité prodigieuse, la parfaite uniformité ne saurait régner ; Terreur aurait nécessairement varié. Non , ce qui se trouve le même parmi un très-grand nombre n'est point erreur, mais tradition. Qui osera foire remonter l'erreur à la source dé la tradition?
XXIX. Mais de quelque part que vienne Terreur, elle a donc régné jusqu'à ce qu'elle ait été détruite par Thérésie. La vérité attendait donc que les marcionites et les valentiniens vinssent la délivrer! Cependant on prêchait mal, on croyait mal, tant de milliers de milliers étaient mal baptisés, tant d'œuvres de foi mal foites, tant de prodiges mal opérés, tant de dons surnaturels mal conférés, tant de sacerdoces et de ministres mal exercés, tant de martyrs enfin mal couronnés. Et si ce n'était ni mal ni en vain, comment donc pouvait-il' y avoir une religion, un culte de Dieu, avant que Dieu fût connu des chrétiens, avant qu'on eût trouvé le Christ? Comment Thérésie existait-elle avant la véritable doctrine, puisqu'en toutes choses la vérité précède Timage, Touibrc suit le corps ? Mais quelle absurdité de prétendre que Thérésie est antérieure à la véritable doctrine^ qui nou$ a annoncé qu'il y aurait
TERTIILLIEN.
de» h(*r(^sies, et qui nous avertit de les éviter !
G'està rÉglise, dépositaire de cette doctrine, qu'il est dit, ou plutôt c'est celte doctrine même qui dit à TÉglise : a Si un ange vient du ciei vous annoncer un autre Évangile que celui que je vous ai annoncé , qu'il soit anathème L »
XXX. Où était alors Marcion, ce pilote du Pont-Euxin, ce stoïcien zélé? Où était Valentin le platonicien? Car il est constant qu'ils vivaient il n'y a pas longtemps sous Antonin, et qu'ils profess^^rent la doctrine catholique dans l'Église romaine sous le pontificat de saint Êleuthère, jusqu'à ce que leur caractère inquiet et leurs opinions, qui séduisaient les fidèles, les firent chasser de l'Église par deux fois l'un et l'autre, et Marcion même avec deux cents sesterces qu'il avait apportés. Depuis ce moment ils répandirent plus que jamais le venin de leurs hérésies. EnBn Marcion ayant abjuré ses erreurs, on consentit à lui donner la paix, sous la condition qu'il accepta de ramener â l'Église ceux qu'il lui avait enlevés ; mais la mort ne lui en laissa pas le temps.
Il fallait, nous le répétons, qu'il y eût des hérésies. Ce n'est pas â dire pour cela que l'hérésie soit un bien , comme s'il ne fallait pas qu'il y eût aussi du mal. Eh! «n'a-t-il pas fallu que Notre -Seigneur fût trahi? Cependant malheur au traître 2.» Qu'on n'essaie donc pas de justifier par là l'hérésie.
Pour en venir à Apelle, il est encore plus moderne que Marcion, qui fut son maître. Ayant eu commerce avec une femme, au mépris de la continence marcionienne, et ne pouyaut pas soutenir les regards de son saint roattre, il s'enfuit à Alexandrie. De retour quelques années après, sans s'être corrigé, â cela près qu'il n'était plus marcionite, il se laissa séduire par une autre femme. C'est cette Philumène, dont nous avons déjà parlé, qui devint ensuite une infâme prostituée : elle l'obséda à un tel point qu'il écrivit sous sa dictée lies révélations. Il y a encore des gens qui se aouviennent d'avoir vu ces personnages : nous voyons même à présent leurs disciples et leurs successeurs ; de sorte qu'il n'est pas possible d'en imposer sur le temps où ils ont vécu. D'ailleurs, comme dit Motre-Seigneur, ils se
> Gai., 1. - • Luc, 24 ; Matth., 26, l
font assez connaître par leurs œuvres : puisqurt Marcion a séparé le Nouveau Testament de l'Ancien, il est postérieur à ce qu'il a séparé, et qui était par conséquent uni avant la séparation, comme avant celui qui l'a faite.
De même Valentin, qui ne se contente pas d'interpréter singulièrement les Écritures, mais qui prétend les corriger, sous prétexte qu'elles étaient autrefois corrompues, reconnaît donc par là qu'elles existaient avant lui.
Je ne nomme que ceux-ci, comn;ie les plus insignes faussaires. Quant à un certain Nigidius,à Hermogène et à tant d'autres, dont l'occupation unique est de pervertir, qu'ils produisent les titres de leur mission. S'ils prêchent un autre dieu que le nôtre, comment peuventils se servir contre celui-ci de son nom et de ses Écritures? si c'est le même, pourquoi le ])rêchent-ils autrement ? Qu'ils prouvent donc qu'ils sont de nouveaux apôtres; que Jésus- Christ est descendu une seconde fois sur la terre; qu'il a de nouveau enseigné; que de nouveau il a été crucifié, est mort et ressuscité; que de plus, il leur a communiqué le pouvoir d'opéfer les mêmes prodiges que luinmème : c'est â ces traits que nous reconnaissons les vrais apôtres de Jésus-Christ. Mais je ne dois pas taire les prodiges de ces nouveaux apôtres, malheureux imitateurs des apôtres de Jésus- Christ : ceux-ci rendaient la vie aux morts, et les autres donnent la mort aux vivans.
XXXI. Revenons à ce principe que la vérité a existé dès le commencement , et que l'erreur n'est venue qu'après. Dieu sème d'abord le bon grain, et le diable, son ennemi, vient ensuite y mêler l'ivraie*. Cette parabole désigne manifestement des doctrines opposées. La parole de Dieu , dans le même chapitre , est appelée semence. 11 suffit donc de faire attention à l'ordre des temps pour conclure que ce qui a été enseigné le premier est vrai et divin, et que ce qui a été ajouté depuis est faux et étranger. Voilà ce qui confondra à jamais toutes les hérésies modernes, dont aucune ne saurait se répondre à ella-même d'avoir la vérité de son côté.
XXXII. Au reste si quelques-unes de ces sectes osent se dire contemporaines des apôtres
> Matth., 13 ; Marc., 4,
DES PRESCRIPTIONS
pour paraître en venir, faites-nous donc voir, leur répondrons-nous, forigine de vos Églises, Tordre et la succession de vos évéques , en sorte qae vous remontiez jU9f[u'aux apôtres , ou jusqu'à Tun de ces hommes apostoliques qui ont persévéré jusqu'à la fin dans la comnaunion des apôtres; car c'est ainsi que les Églises vraiment apostoliques justifient qu'elles le sont. Ainsi l'Église de Smyrne montre Polycarpe que Jean lui a donné pour évèque, l'Église de Rome Clément ordonné par Pierre. Toutes nous montrent de même ceux que les apôlrcs ont établis leurs évéques, et par le canal de qui elles ont reçu la semence de la doctrine apostolique. Que les hérétiques inventent du moins quelque chose de semblable. Après tant de blasphèmes tout leur est permis; mais ils auront beau inventer, ils ne gagneront rien : car leur doctrine, rapprochée de celle des apôtres, prouve assez par son opposition qu'elle n'a pour auteur ni on apl<>tre ni un homme apostelique. Le^pôtres n'ont pu être opposés les uns aux Sures dans leur enseignement ; les hommes apostoliques n'ont pu l'être aux apôtres, si vous exceptez ceux qui les ont abandonnés. Oui, que les hérétiques montrent la conformité de leur doctrme à la doctrine apostolique ; c'est Je défi que leur font ces Églises trop modernes pour avoir pu être fondées par les apôtres et par leurs successeurs immédiats, ou qui même s'établissent tous les jours ; mais comme elles professent la même foi, elles n'en sont pas moins regardées comme apostoliques , à cause de la consanguinité de la doctrine.
Toutes les hérésies sont donc sommées par nos Églises de justifier par leur doctrine ou par leur origine qu'elles sont apostoliques, comme elles le prétendent ; mais elles ne sauraient justifier ce qui n'est point. La différence de leur doctrine démontre au contraire qu'elles ne sont rien moins qu'apostoliques : c'est pourquoi aucune Église apostolique ne les reçoit à la paix et à la communion. Je vais à présent passer en revue leur doctrine, qui remonte au temps des apôtres, puisque les apôtres l'avaient découverte et anathématisée. Pourrx>nt- elles échapper à leur condamnation, après qu'elles leroni convaincues ou d'avoir existé dès lors, ou du moins de sortir des hérésies q^i existaient dès lors?
XXXIII. Paul , dans sa première épltre aux Corinthiens, condamne les hérétiques qui nient ou révoquent en doute la résurrection : c'était l'erreur des saducéens, adoptée en partie par Marcion, Apcllc, Valentin, et les autres qui rejettent la résurrection des corps. Dans l'épitre aux Galates, il s'élève contre les observateurs et les partisans de la circoncision et d« la loi : c'est l'hérésie d'Ébion. Instruisant Timothée, il censure ceux qui défendent le mariage : Marcion et son disQiple Apelle le défendent.
Il reprend aussi les sectaires qui soutiennent que la résurrection est déjà faite ; les v^lenlîniens l'assurent par rapport à eux. Lorsqu'il parle de généalogies sans fin, on reconnaît aussitôt Valentin : suivant lui, un je ne sais quel Éon, à qui il donne un nom bizarre et même plusieurs noms, engendre de a sa grâce le sens et la vérité ; » le sens et la vérité produisent «le verbe et la vie,» qui engendrent « l'homme et FËglise. » Voilà la première huitaine d'Ëons , dont naquirent dix autres Éons, et enfin douze, appelés des noms les plus sin*guliers, pour compléter la fable des trente Ëons. li'apôtro, blâmant ceux qui rendent un culte aux éléiliens, désigne llermogène^ qui imagine une matière éternelle, qu'il met en parallèle avec le Dieu éternel , et qu'il fait la mère et la déesse des élémens : il n'est pas étonnant après cela qu'il lui rende aussi un culte.
Jean, dans l'Apocalypse^, menace ceux qui mangent des viandes offertes aux idoles, et qui s'abandonnent à l'impureté: il y a actuellement encore d'autres nicolaîtes, qu'on appelle caîniens. Et dans ses éptlres il traite d'anlechrist quiconque nie que Jésus se soit incarné'^ et ne le reconnaît pas pour le Fils de Dieu. Marcion soutient la première erreur, fibion la seconde. L'apôtre Pierre regardait comme une espèce d'idolâtrie, et conaâmna dans Simon la magie qui rend un culte aux anges.
XXXIV. Voilà , ce me semble , les différentes sortes de fausses doctrines qui étaient déjà connues du temps des apôtres, comme les apôtres eux-mêmes nous l'apprennent. Cependant, parmi tant de sectes perverses, il n'en
* Apoc . 2. -« I. Joan., 2,4; II. /^
TERTULLIEN
est pas une qoi ait 06é s^attaqaer an Dieu créateur de Funivers. Personne n'avait osé soupçonner même un autre Dieu : c'était plutôt sur le Fib que sur le Père qu'on se permettait des doutes; jusqu'à ce que Marcion , outre le Créateur, imagina un autre Dieu, qui est le bon principe; jusqu'à ce qu'Âpelle soutint que le Créateur était un ange du souverain Dieu, d'une substance ignée, le Dieu de la loi et des Juifs; jusqu'à ce queValentin sema , pour ainsi dire , ses Éons , et fit naître le Dieu créateur de la substance défectueuse d'un d'entre eux.
Cest à eux, et à eux seuls qu'ont été révélés les mystères de la Divinité. Le diable, ce superbe rival de Dieu, les a éclairés au point que, contre la parole du Sauveur, il a rendu les disciples plus savans que le mattre dans ces sciences empoisonnées. Que les hérésies choisissent donc les temps auxquels elles voudront rapporter leur origine; il n'importe, puisque jamais elles ne prouveront qu'elles viennent de la vérité. D'abord celles dont les apôtres n'ont point parlé n'étaient pas de leur temps, autrement ils n'eussent pas manqué d'en faire mention, pour les condamner; et celles qui étaient de leur temps, ils les ont en effet condamnées. Soit que les hérésies de dos jours soient les mêmes pour le fond , mais seulement plus polies et plus raffinées, elles se voient dès les temps apostoliques frappées d'anathème; soit qu'elles n'aient fait qu'emprunter quelques dogmes de ces anciennes sectes, dès qu'elles partagent leur doctrine, elles doivent aussi partager leur condamnation.
Quant aux hérésies qui n'auraient rien de commun avec celles qui ont été déjà proscrites, leur nouveauté seule fait leur condamnation. C'est ici qu'a lieu l'argument invincible de prescription. Dès que les apôtres n'en ont point parlé, elles sont indubitablement fausses, et du nombre des erreurs que les apôtres ont prédites.
^ XXXV. Par cet argument nous écartons, nous confondons toutes les hérésies , soit postérieures aux apôtres, soit contemporaines même des apôtres, dès là qu'elles ne s'accordent pas avec la doctrme des apôtres, dès là que les apôtres les ont désignées et condamnées , ou nommément , ou autrement ; qu'elles répondent enfm, qu'elle;» opposent aussi h
prescriptidn à notre doctrine. Si elles nient que notre doctrine soit la véritable, qu'elles le prouvent comme nous l'avons prouvé de la leur ; qu'elles nous apprennent donc où il faut chercher la vérité , pui^u'il est constant qu elle ne se trouve pas chez elles.
Notre doctr'me est la plus ancienne de toutes; elle est donc la véritable : la vérité est la première partout. Les apôtres, loin de condamner notre doctrine , la soutiennent ; car ne la condamnant point, après avoir condamné toute doctrine étrangère, ils témoignent assez qu'ils la soutiennent, parce qu'iU la regardent comme leur propre doctrine.
XXXVI. Mais voulez -vous satisfaire une louable curiosité qui a pour objet le salut? Parcourez les Églises apostoliques, où prc5ideat encore et dans les mêmes places les chaires dC5 apôtres, où, lorsque vous entendrez la lecture de leurs lettres originales, vous croirez les voir eux-mêmes, entendre le son de leur voix. Étesvous près de l'Achaïe, vous avez Gorinthe ; de la Macédoine , vous avez Philippes et Thessalonique. Passez- vous en Asie, vous avezÉpht^; êtes-vous sur les frontières de l'Italie, vous avez Rome, à l'autorité de qui nous sommes aussi à portée de recourir. Heureuse Église, dans le sein de qui les apôtres ont répandu et leur doctrine et leur sang! où Pierre est crucifié comme son maître, où Paul est couronné comme Jean-Baptiste, d'où Jean l'évangéliste sorti de Thuile bouillante sain et sauf est relégué dans une Ile.
Voyons donc ce qu'a appris et ce qu'enseigne Rome, et en quoi elle communique particulièrement avec les Églises d'Afrique. Elle croit en un seul Dieu créateur de l'univers, en Jésus- Christ son Fils né de la Vierge Marie; elle confesse la résurrection de la chair : elle reçoit avec la loi et les prophètes les Évangiles et les lettres des apôtres. Voilà les sources où elle puise sa foi : elle fait renaître ses enfan:» 4ans l'eau ; elle les revêt du Saint-Esprit ; elle le» nourrit de l'eucharistie, les exhorte au martyre, et rejette quiconque ne professe pas cette doctrine. C'est celte doctrine, je ne dis plus qui nous annonçait des hérésies pour les temps à venir, mais de qui elles sont sorties; il est vrai que du moment qu'eues se sont élevées centre elle, elles uc lui appartieiment plus. Du c^yau
d*on fruit doux et nécessaire, de ToUve^des grains de la figue la plus exquise, viennent des plantes trompeuses et stériles, des oliviers et des figuiers sauvages. De même les hérésies, quoique nées dans notre fond, nous sont absolument étrangères : la semence de la vérité a dégénéré chez elles, et le mensonge en a fait comme autant de plantes sauvages.
XXXVII. S'il est certain que la vérité ne peut se trouver que du côté de ceux qui suivent religieusement la règle de foi donnée à FÉglise par les apôtres, aux apôtres par Jésus -Christ, à Jésus-Ghrist par Dieu même , nous sommes donc fondés à soutenir que les hérétiques ne doivent pas être admis h disputer sur les Écritures, puisque nous prouvons, sans le secours des Écritures, qu'ils sont absolument étrangers aux Écritures; car ils ne sauraient être chrétiens dès là qu'ils sont hérétiques, et qu'ils ne tiennent pas de Jésus-Christ ce qu'ils ont choisi de leur autorité privée et comme hérétiques. Or, n^étant pas chrétiens , ils n'ont aucun droit aux Écritures des chrétiens.
Qui éteS'VousPpeut leur dire l'Église. Depuis quand et d'où étes-vous venus? Que faitesvous chez moi n'étant pas des miens? A quel titre, Marcion, coupez -vous ma forêt? Qui vous a permis , Valentin, de détourner mes canaux P Qui vous autorise, Apelle, à ébranler mes bornes? Comment osez -vous semer et vivre ici à discrétion? C'est mon bien. Je suis en possession depuis longtemps, je suis en possession la première; je descends des anciens possesseurs, et je prouve ma descendance par des titres authentiques ; je suis héritière des apôtres, et je jouis conformément aux dispositions de leur testaoïent, aux charges du fidéicommis, au serment que j'ai prêté. Pour vous, ils vous ont renonce et déshérités comme étranges et comme ennemis. Mais pourquoi les hérétiques sont-ils étrangers et ennemis des apôtres? parce que la doctrine que chacun d^eax a inventée ou adoptée suivant son caprice est directement opposée à la doctrine des apôtres.
XXXVni. Mais où l'on remarque cette opposition doit se trouver sans doute l'altération des Écritures. Ceux qui ont formé le projet de changer renseignement se sont vus forcés d'eo changer aussi les sources. Eh ! comment
DES PRESCRIPTIONS. 55
introduire une nouvelle doctrine sans avoir de quoi la fonder !
Mais comme la corruption de la doctrine supposait déjà celle des livres dépositaires de la doctrine, nous ne pouvions non plus la conserver pure et saine sans conserver ces livres dans toute leur intégrité. Nos Écritures auraient-elles donc contenu quelque chose qui nous fût contraire? Aurions -nous eu besoin, pour nous en débarrasser, pour établir des systèmes qu'elles renversaient , de changer, de tronquer, d'interpoler? Ce que nous sommes, les Écri^ tures le sont, et dès leur origine. Nous sommes chrétiens par elles, avant quil y eût rren qui nous fût contraire, avant que vous eussiez pu les altérer.
Toute altération a pour principe la haine et l'envie, nécessairement postéricurts et étrangères à iobjet altéré. Ainsi un homme sensé ne pourra jamais se persuader que, nous qui sommes nés avec les Écritures, nous les ayons corrompues plutôt que leurs ennemis, qui sont venus après elles. L'un en effet a corrompu le texte, l'autre le sens, lit bien que Valemin semble recevoir l'Ancien Tcstamenttoul entier, dans le fond il n>st pas moins ennemi de la vérité que Marcion; il est plus artificieux. Marcion, le fer à la main au heu de crayon, a mis en pièces toutes les Écritures pour donner du poids à son système. Valentin a eu l'air de les épargner, et de chercher moins à les accommoder à ses erreurs qu'à concilier ses erreurs avec elles ; et cependant il a plus interpolé que Marcion , en ôtant à tous les mots leur énergie et leur signification naturelle, pour leur donner des sens forcés, et en imaginant tous ces êtres invisibles et fantastiques.
XXXIX. Ce sont là les esprits pervers avec qui nous avons à combattre, que nous devons par conséquent connaître : ils sont nécessaires à la foi pour faire le discernement des élus et des réprouvés. C'est pour cette raison qu'ils ont tant de talent et de facilité pour imaginer et construire l'édifice de leurs hérésies. Au reste il n^ a rien là d'étonnant et de singulier; puisque nous voyons qu'on tire des livres profanes à peu près le même parti qu'ils tirent de nos Écritures. Ne vient-on pas de trouver dans la fable de Virgile une autre fable, en adaptant le sujet aux vers, les vers au sujet ? Osidius
ÏRRTULLIEN.
Géla n'a-t-ii pas emprunté de Virgile sa tragédie de Mëdëe tout entière ? J'ai un parent qui s'est amusé à chercher dans le même poète l'explication du tableau de Gébës^ Les Centons d'Homère ne sont autre chose que des poèmes composés de vers d'Homère pris de différens endroits qu'on a su réunir eu un corps.
Les Écritures divines offrent un champ bien plus vaste pour toutes sortes de sujets. Aussi je ne crains pas d'avancer que c'est par une periiûssion particulière de Dieu qu'elles ont été composées de manière que les hérétiques pussent y trouver la matière de toutes leurs erreurs. Nous y lisons qu'il faut qu'il y ait des hérésies; et il ne peut y avoir d'hérésies sans les Écritures.
XL. Si l'on demande qui inspire les hérésiarques , je répondrai que c'est le diable, dont l'oftice est de dérober aux hommes la vérité, et qui prend à tâche dlmiter dans les mystères des faux dieux les saintes cérémonies de la reli|;ion chrétienne. Il plonge aussi dans l'eau ses adorateurs, et leur fait accroire qu'ils trouveront dan» ce bain l'expiation de leurs crimes. Il marque au front les soldats de Mithra lorsqu'on les initie, il célèbre l'oblation du pain, il offre une image de la résurrection, et présente à la fois la couronne et le glaive; il défend au souverain pontife les secondes noces; il a même ses vierges.
Au reste, si nous examinons les superstitions que Numa a instituées , les fonctions des prêtres, leurs ornemens, leurs privilèges, les cérémonies, les vases, et généralement tout ce qui est nécessaire pour les sacrifices, ce qui regarde les expiations et les vœux , nous ne pourrons douter que le diable n'ait voulu copier les rites de la loi mosaïque. Or celui qui a affecté d'appliquer au culte des idoles tout ce que nous pratiquons dans la célébration de nos mystères n'a pas manqué de faire aussi servir nos livres saints à étabhr une doctrine sacrilège et ennemie de là nôtre; il a pour cela altéré et le sens, et les termes, et les figures. Il est donc certain que c'est le diable qui a inspiré tous les hérésiarques , et que Thérésie ne diffère pas au fond de l'idolâtrie, puisqu'elles ont le même auteur,
« Philosophe de Thëbet en Béotîe, à qpii on a attribué un ouvrage intitulé : le Tableau de la vie humaine.
qui les a formées toutes les deux sur le même dessein.
Si toutes les hérésies ne supposent pas ud Dieu ennemi du Créateur, du moins elles représentent celui-ci tout autre qu'il n'est. Or tout mensonge , toute fausseté qui a pour objet la Divinité, est une espèce d'idolâtrie.
XU. Je ne dois pas omettre de décrire ici la conduite des hérétiques , combien elle est frivole, terrestre, humaine, sans gravité, sans autorité , sans disciplice , parfaitement assortie à leur foi. On ne sait qui est catéchumène, qui est fidèle. Ils entrent, ils écoutent, ils prient pêle-mêle, et mêm^ avec des païens s'il s'en présente. Ils ne se font pas scrupule de donner les choses saintes aux chiens, et de semer des perles (fausses â la vérité) devant des pourceaux ^ Le renversement de toute discipline ils l'appellent simplicité, droiture; et notre attachement à la discipline, ils le traitent d'affectation. Ils donnent la paix à tout le monde indifféremment. Opposés les uns aux autres dans leur croyance, tout leur est égal, pourvu qu'on se réunisse pour triompher de la vérité. Tous sont enflés d'orgueil, tous promettent la science. Les catéchumènes sont parfaits avant que d'être instruits. El leurs femmes que ne se permettent-elles pas? Elles osent dogmatiser, disputer, exorciser, promettre des guérisons, peutêtre baptiser.
Leurs ordinations se font au hasard, par caprice et sans suite. Tantôt ils élèvent des néophytes , tantôt des hommes engagés dans le siècle, tantôt même nos apostats, pour s'attacher par l'ambition ceux qu'ils ne peuvent retenir par la vérité. Nulle part on n'avance, comme dans le camp des rebelles, où la rébellion tient lieu de mérite. Aussi ont-ils aujourd'hui un évêque, et demain un autre : celui qui est diacre aiyourd'hui sera demain lecteur, le prêtre redeviendra laïque ; car ils chargent les laïques des fonctions sacerdotales.
XLII. Que pourrais-je dire de leur prédication P ils n'ont point à cœur de convertir les païens, mais de pervertir les nôtres. Us mettent leur gloire à renverser ceux qui sont debout , au lieu de relever ceux qui sont tombés. Je ne m'en étonne pas ; ils ne peuvent s'élever
<MaUh.,7.
DES PRESCRIPTIONS
eax-mèmes que sur les débris de la vérité: c'est pourquoi ils s*efforcent de faire écrouler notre Église pour bâtir la leur. Olez-leur la loi de Moïse, les prophètes, le Dieu créateur, et vous leur fermez la bouche; ils n'entendent rien à édifier, leur unique talent est de détruire : ce n'est que dans cette vue qu'ils sont flatteurs, humbles et soumis.
Du reste ils ne connaissent pas le respect même pour leurs prélats; et c'est par celte raison qu'il n'y a guère de schismes parmi eux. On ne les remarque point; mais leur union même est un schisme perpétuel ; sans cesse ils varient, i^s s'écartent de leurs propres règles; chacun tourne à sa fantaisie la doctrine qu'on lui a enseignée , comme celui de qui il l'a reçue l'avait inventée à sa fantaisie. L'hérésie dans ses progrès ne dément point sa nature et son origine. Les valentiniens et les marciooites ont autant de droit d'innover â leur gré dans la religion que Valenûn et Marcion. Toutes les hérésies, si on les examine à fond, s'éloignent en bien des points des sentimens de leurs auteurs. La plupart des hérétiques n'ont pas même d'Églises : ils sont errans et vagabonds, sans mère, sans foi, sans feu ni lieu.
XLIU. Us sont encore décriés par le commerce qu'ils ont avec les magiciens, les charlatans, les astrologues, les philpsophes, tous gens d'une curiosité effrénée. Us n'oublient jamais ces paroles : «Cherchez et vous trouverez. 9 Par leurs mœurs on peut juger de leur foi. lis assurent qu'on ne doit pas craindre Dieu : aussi vivent-ils avec la plus grande licence.
Mais où est-ce qu'on ne craint pas Dieu, sinon où il n'est point ? Où Dieu n'est point , la vérité n'est pas non plus ; et où la vérité n'est pas, on doit voù* de telles sectes. Où est Dieu au contraire, là se trouve la crainte de Dieu, qui est le commencement de la sagesse ; où est la crainte de Dieu . se trouvent Thonnète gravité, l'exactitude scrupuleuse, le soin vigilant, le choix éclairé, la communication réfléchie, l'élévation méritée, la soumission religieuse, le service fidèle, la modestie en public, une Église unie et Dieu partout.
XL1\. Cette ferme et vertueuse discipline est une dernière preuve de la vérité de notre croyance. On demeurera inviolablement atta-
ché à cette croyance si l'on se souvient du jugement futur, où nous compsfraitrons tous au pied du tribunal de Jésus-Christ pour y rendre compte de tout et en particulier de noire foi.
Que répondrez -vous alors, vous qui aurez souillé par le commerce adultère de l'hérésie cette foi vierge que Jésus -Christ vous avait confiée? Dii^z-vous, pour vous excuser, que ni lui ni ses apôtres n'avaient annoncé ces doctrines perverses pour les derniers temps, et ne vous avaient ordonné de les fuir et de les détester '? Reconnaissez de bonne foi que vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous-mêmes, et nullement à ceux qui vous avaient prévenus si longtemps auparavant.
Mais vous ne manquerez pas de prétextes pour relever l'autorité des docteurs de l'hérésie. Ils avaient donné, direz- vous, les plus éclatantes preuves de leur mission; ils avaient guéri les malades, ressuscité les morts, prédit l'avenir ; en sorte qu'on ne pouvait douter qne ce ne fussent de vrais apôtres : comme s'il n'était pas écrit qu'il viendrait plusieurs séducteurs , qui seraient des prodiges, peur prouver une doctrine fausse et pernicieuse.
Apparemment que vous obtiendrez grâce ^ , tandis que ceux qui se seront souvenus des oracles du Seigneur et de ses apôtres, et qui auront persévéré dans la foi orthodoxe , courront risque de leur salut.
J'avais annoncé, il est vrai, leur dira le Seigneur, qu'il viendrait des maîtres du mensonge, en mon nom, au nom de mes prophètes et de mes apôtres. J'avais ordonné à mes disciples de répéter les mêmes prédictions. J'avais confié à mes apôtres mon Évangile et le symbole de la foi. Mais comme vous refusiez de croire, il m'a plu ensuite d'y faire des changemens. J'avais promis la résurrection de la chair, mais j'ai craint de ne pouvoir pas accomplir ma pro messe. J'avais montré que j'étais Bé d'une Vierge, mais j'ai rougi d'une pareille naissance. J'avais assuré qus le Créateur du monde était mon Père, mais un meilleur Père m'a adopté. Je vous avais défendu de prêter l'oreille aux hérétiques, mais j'étais moi-même dans l'erreur.
« I. Tim., 4; H. Tim., 3. — » Malth., U,
TERTULLIEN
Voilà les absurdités que sont forcés de dévorer ceux qui s'écartent de la règle, et qui ne sont point en garde contre le danger de perdre la Foi.
Nous venons de donner des armes pour combattre généralement toutes les hérésies. Nous leur avons opposé des prescriptions cer-
taines, fondées, invincibles, qui les empAcheront à jamais d'être reçues à disputer sur les Écritures. Dans la suite, si Dieu nous en fait la grâce, nous répondrons à quelques hérésies en particulier. Que la paix et la grâce de Notre- Seigneur Jésus -Christ soient avec ceux qui liront ceci dans la foi de la véritable religion.
TRAITE DU BAPTEME.
I. Heureux sacrement que celui de notre baptême! quel effet ne produit il pas? il efface la tache de nos péchés passés , il nous rend enfans de Dieu , et nous ouvre rentrée à la vie éternelle. Un traité sur cette matière ne sera pas sans doute inutile, soit pour instruire nos catéchumènes, soit pour convaincre ces fidèles indolens qui, se contentant simplement de croire, sans se mettre en peine de considérer ce que TÉcriture et la tradition nous enseignent, négligent par cette ignorance affectée d'apprendre les fondemens sur quoi la foi qu'ils professent est appuyée. 11 est arrivé depuis peu qu'une femme, ou plutôt une vipère des plus venimeuses de la secte hérétique des caïniens, a séduit par sa mauvaise doctrine un assez grand nombre de personnes. Elle attaque surtout le baptême, en quoi elle agit selon son naturel et son caractère. Vipères, aspics et autres semblables serpens fuient ordinairement l'eau , et ne cherchent que les lieux secs et arides. Pour nous qui sommes comme des poissons conduits par Jésu^Ghrist notre chef, nous naissons dans Teau, et nous ne pouvons autrement conserver notre vie qu'en demeurant dans cette eau. Mais Quiutille,ce serpent horriblement monstrueux, qui n'avait pas même le droit d'enseigner, a su trouver un moyen infaillible de faire périr ces poissons, en les mettant hors de l'eau.
U. Voyez, je vous prie, quelle est l'adresse des esprits pervers, et combien elle est puissante pour ébranler la foi ou pour empêcher de la recevoir dans toute sa plénitude ! Ils sapent cette vertu par ses fondemens, en tâchant de
détruire ce qui en fait comme le caractère essentiel. Rien ne leur parait plus étrange ni plus incroyable, que de voir d'une part la matière très simple dont Dieu veut se servir dans ses ouvrages divins, et de l'autre les magnifiques effets qu'il y attache. Tel est notre baptême; tout y parait simple, nul appareil , nulle pompe, nulle magnificence. Ainsi parce qu'un homme est simplement plongé dans l'eau et lavé dans le temps qu'on prononce quelque peu de paroles, on veut d'autant moins se persuader que cet homme puisse par ce moyen obtenir la vie éternelle , qu'il ne parait sortir de ce bain ni plus pur ni plus net. Parmi les idolâtres au contraire, il parait peut-être quelque chose de mieux concerté : appareil , pompe, dépense, voilà ce qui frappe et qui inspire du respect et de la vénération pour leurs mystères et pour les fêtes de leurs idoles. Malheureuse incrédulité , qui refuse de reconnaître en Dieu ses propriétés principales , savoir, la simplicité et la puissance I Quoi, répondra quelqu'un, n'est-il pas étrange qu'avec un peu d'eau la mort puisse être détruite? Et c'est pour cela même qu'il faut d'autant plus le croire que l'effet est plus merveilleux; car quels doivent être les ouvrages de Dieu, que des ouvrages au-dessus de toute conception? Pour nous, nous les admirons ; mais c'est parce que nous croyons. Les esprits forts les admirent aussi, mais sans croire. Ils regardent les choses simples comme des choses inutiles, et les magnifiques comme impossibles. Si vous êtes dans cette fausse opinion, Toracle divin suffit pour vous détromper.
DU BAPTEME.
ilNeu a choisi des hommes simples selon le monde, pour confondre la sagesse du monde ^ : j> et a ce qui est très difficile aux hommes est très facile à Dieu '. » En effet, si Dieu est très-sage et très-puissant , comme tout le monde en convient, il doit avoir employé pour la matière de sesouvragesce qui nous semble opposé à la sagesse et à la.puissance, c'est-à-dire ce qui nous paraît folie ou impossibilité. Jamais les choses ne paraissent avec plus d'éclat que quaod elles sont opposées à leurs contraires.
111. Quelque impression que doive faire sur nous ce divin oracle , qui doit être pour nous un principe invincible, examinons cependant plus au long s'il est ridicule ou impossible qie rhommesoit régénéré deFeau. Pour être moins surpris que cette matière ait pu être élevée à une si haute dignité, il est bon de considérer cet élément jusque dans son origine. Elle est noble cette origine, elle est illustre dès le commencement du monde; car Teau est un de ces élémens, lequel avant que Tunivers eût reçu toute sa perfection demeurait comme caché dans la puissance de Dieu, a Au commencement, dit l'Écriture sainte , Dieu créa le ciel et la terre. La terre était invisible et sans ornement; les ténèbres étaient sur Tabîmc, et l'esprit de Dieu était porté sur les eaux^.» Voilà d*abord, ô hommes! de quoi révérer la substance de l'eau par l'ancienneté de son usage, et de quoi respecter ensuite sa dignité; elle était le siège de Tesprit divin et plus privilégiée alors que les autres éléroens. Tout n'était qu'un chaos affreux; les étoiles ne rendaient point encore de lumière; tout était informe; la mer était lugubre, la terre sans ornement, les cieux sans beauté. L'eau, la seule eau toujours matière parfaite, toujours excellente^ toujours pure, servait de tr6ne à l'esprit de Dieu. Ajoutez que quand Dieu fit ensuite l'arrangement des différentes parties de l'univers, il le fit parle moyen des eaux; car pour suspendre au milieu du monde le firmament, il sépara les eaux d'avec les eaux^. Pour suspendre la terre, il fit une semblable séparation. Le monde étant enfin arrangé dans toutes ses parties par la disposition de ses divers élépiens, comme il devait être habité , ce fut aux eaux en premier lieu
» L Cor. — » MaiOi., ÏU. — * 0«u., 1. — * Prov., ii.
qu'il commanda de produire des âmes vivantes ^ C'est donc l'eau qui la première produisit ce qui a vie, afin qu'on ne soit pas surpris que dans le baptême l'eau puisse donner la vie éternelle à notre àme. Dans la formation même de l'homme, Dieu employa l'eau pour achever ce sublime ouvrage. La terre est à la vérité la matière dont l'homme fut fait; mais cette terre n'eût pas été assez disposée pour cet ouvrage , si elle n'avait été humide et détrempée. Cest le limon qui, ayant été tempéré de l'humide et du sec dès le quatrième jour de la création du monde, fut employé par le Créateur pour former l'homme.
S'il était nécessaire de descendre dans un plus long détail des principales prérogatives de l'eau , que ne pourrais-je pas dire de sa vertu et de sa fécondité? Quels bienfaits, quelle fertilité, quels secours le monde n'en reçoit-il pas? Mais je craindrais qu'on ne m'accusât de faire plutôt un panégyrique de l'eau que d'expliquer la matière du baptême. Cependant par là je montrerais plus sensiblement que si Dieu fait servir l'eau à tant de choses et à tant d'ouvrages, il n'est pas hors de vraisemblance qu'il l'ait aussi employée dans les sacremens pour nous procurer une vie surnaturelle qui durera éternellement dans les cieux.
IV. Il suffit d'avoir rapporté ce que nous venons de dire pour y découvrir comme une espèce de préjugé en faveur du baptême, et un signe qui en était la figure dès le commencement du monde. L'esprit de Dieu, qui était porté sur les eaux, nous indiquait alors qu'il procurerait une régénération spirituelle aux baptisés; car ce qui est saint ne pouvait être porté que sur une chose sainte; ou bien ce qui portait empruntait la sanctification de ce qui était porté. Et comme toute matière inférieure participe aux qualités de celle qui est dessus , de même la substance corporelle participe à la vertu de la substance spirituelle, d'autant plus que celle-ci peut aisément, à cause de sa subti* lité, pénétrer et animer celle-là. Ainsi la nature des eaux, sanctifiée par l'Esprit saint, a reçu le pou voir de sanctifier l'homme dans le sacrement.
Quelqu'un me dira , est-ce que nous sommes aujourd'hui baptisés dans ces mêmes eaux qui
TERTIILLIEN.
furent au commencement du monde ? Je réponds : elles ne sont pas à la vérité entièrement les mêmes, elles y ont néanmoins le même rapport que plusieurs espèces ont à un seul 4;enre; or les attributs du genre conviennent aux espèces. Aussi est-il égal d'être baptisé dans la mer ou dans un étang; dans un fleuve ou dans une fontaine; dans un lac ou dans un bassin. Il n'y a sur ce point nulle différence entre ceux que Jean a baptisés dans le Jourdain et ceux que Pierre a baptisés dans le Tibre. L'eunuque que le diacre Philippe baptisa de Teau qui se rencontra par hasard en chemin ^ n'en acquit ni plus ni moins de grAce. Toute sorte d'eau a donc, par son ancienne prérogative d'avoir porté le Saint-Esprit , le pouvoir et la disposition à devenir le sacrement de la sanctification, au même temps que Dieu est invoqué pour cet effet ; car aussitôt le Saint- Esprit descend, et s'arrêtamt sur les eaux y les sanctifie par sa présence; les eaux ainsi sanctifiées deviennent, pour ainsi parier, empreintes d'une vertu de sanctifier elles-mêmes. D'ailleurs elles ont un rapport spécial aux desseins de Dieu dans l'action du baptême. Nous sommes souillés par nos péchés comme par autant de honteuses taches : les eaux sont propres à purifier. Mais comme les péchés ne paraissent pas sur la chair, car persoane n» porte à rextérienr la marque de l'idolâtrie, de l'adultère, delà fraude,. ils impriment leur tache dans l'âme, qui est la principale cause du péché. C'est l'esprit qui commande, et la chair ne fait qu'obéir. Cependant la faute est commune à tous les deux: à l'esprit, parce qu'il commande, et à la chair, parce qu'elle obéit. Ainsi les eaux ayant reçu pour ainsi dire une vertu médicinale par la descente de l'esprit du Seigneur, l'àme y est lavée par le moyen du corps, et la chair y est purifiée par le moyen de l'esprit.
V. Les gentils eux-mêmes, tout éloignés qu'ils sont de la connaissance des choses spirituelles, attribuent à leurs idoles un pouvoir également efficace , quoiqu'ils se trompent dans l'usage des eaux vides de toute vertu. Ils ont coutume d'initier par une espèce de baptême leurs néophytes à certains mystères de la déesse Isis, ou du dieu Mitbra. Ils honorent
«Act.,8.
même leurs dieux par des ablutions solennelles qu'ils font de leurs simulacres. De plus, s'agitil de faire des lustrations expiatoires , vous voyez leurs prêtres porter de Teau de toutes parts -.bourgades, maisons, temples, villes entières, tout est arrosé. U est certain encore qu'aux jeux Apollinaires et Ëleusiniens, ceux qui les célèbrent se font plonger dans l'eau ; cérémonie qu'ils se croient obligés de pratiquer pour être régénérés et pour obtenir l'impunité de leurs crimes. De même parmi les anciens, si quelqu'un s'était souillé d'un homicide, il neU toyait cette tache par une eau lustrale. Si ces aveugles gentils sont persuadés que Teau par sa vertu naturelle peut effacer leurs crimes, combien sera-t-il plus vrai de dire qu'elle peut produire le même effet par l'autorité d'un Dieu qui est le créateur des élémens et de toutes leurs propriétés ? S'ils croient que la religion donne à l'eau une vertu salutaire, quelle plus sainte religiog que celle qui honore le Dieu vivivant? Le connaître, ce vrai Dieu, c'est en même temps connaître les artifices du démon, toujours prêt à contrefaire les ouvrages de Dieu. En effet, il a un baptême qu'il fait recevoir aux siens. Mais quel rapport? c'est l'impur qui purifie, c'est l'esclave qui affranchit , c'est le condamné qui absout. N'est-ce pas détruire son propre ouvrage que d'effacer des péchés que lui-même il inspire? Tout ce que je viens d'expliquer n'est que pour convaincre ceux qui, rejetant la lumière de la foi , nient que Dieu puisse faire des choses dont ils attribuent néanmoins le pouvoir au rival de Dieu.
N'est-ce pas aussi une opinion vulgaire, sans recourir même à aucun sacrement , qu'il y a des esprits immondes répandus sur les eauxP comme si c'était pour imiter la manière dont resprit divin était porté sur elles au commencement du monde. C'est ce que l'on raconte de tant de sombres fontaines, de ruisseaux affreux, de piscines dans les bains, de cuves dans les maisons, de puits, de citernes, que l'on assure engloutir ou étouffer les hommes, sans doute par la force du malin esprit; cslt on appelle suffoqués, lymphatiques, hydrophobes, ceux ou que les eaux ont fait mourir, ou qu'elles ont fendus furieux et hypocondriaques. Pourquoi rapportons -nous ces choses? afin qu'il paraisse moins incroyable que
DU BAPTÊME
(il
range du Seijîncup pr&ide aux eaux et qu'il les ajjiie pour le salut des hommes, puisque le mauvais ange se sert du même élément pour leur perte. S'il paraît étrange que Tange intervienne à cet effet admirable des eaux, l'elempie de ce qui arrivait autrefois suffit pour lever tout scrupule. Un ange descendait du ciel et remuait Teau de la piscine probatiquc qu'on appelait en hébreu bethscttde^. Les malades attendaient cette agitation pour recouvrer leur santé; le premier qui descendait dans ces eaux ainsi agitées était infailliblement guéri. Ce remède corporel était une figure du remède spirituel que nous recevons, comme il arrive assez ordinairement que les choses matérielles nous élèvent à la connaissance des choses spirituelles.
La grâce de Dieu s'étant répandue ensuite plus abondamment sur les hommes, les eaux ont reçu une plus grande vertu et Tange un plus grand pouvoir. Ce qui guérissait autrefois les corps guérit aujourd'hui les âmes; ce qui procurait une santé temporelle nous procure le salut éternel ; et ce qui autrefois ne délivrait qu'un seul homme chaque année en délivre aujourd'hui une infinité en effaçant le péché; car dans le baptême la coulpeest remise, et la peine Test aussi. C'est ainsi que l'homme rentre dans l'amitié de Dieu, en devenant semblable à ce premier homme qui fut autrefois créé à rimagc de Dieu. L'image se rapporte à Torigînal , qui regarde l'éternité. C'est alors que l'homme recouvre cet esprit saint qu'il avait reçu au commencement par le souffle de Dieu, mais qu'il perdit ensuite par sa désobéissance.
Je ne veux pas dire que les eaux nous donnent le Saint-Esprit, mais l'eau à laquelle range préside, nous purifiant de nos crimes, nous prépare à le recevoir cet Esprit sai^t. Nous avons encore de ceci une figure qui av^it précédé le baptême- sacrement. Car comme Jeaa fut le précurseur du Seigneur en lui préparant ses voies, de même Tange préposé au baptême dirige les voies au Saint-Esprit par le moyen de l'eau qui lave et qui efface le péché : mais avec la profession de foi que nous faisons, et qui est scellée du sceau du Père et du Fils et du Saint-Esprit, que nous prenons
1 Jean, 5,
tous trois â témoin ^ Car si un témoignage est établi sur la parole de trois témoins , combien plus notre espérance est-elle solidement établie sur le nombre des trois personnes divines, puisque nous avons ainsi pour garans de notre salut les mêmes qui sont les cautions de notre foi ? Notre profession de foi et la promesse du salut étant donc engagées sur les trois divines personnes qui en répondent, il faut nécessairement qu'on fasse mention de l'Église ; car \\ où se trouvent le Père, le Fils et le Saint-Ear prit, là se trouve aussi l'Ëglise, qui est le C€r ps mystique des trois personnes diyincs.
VI. Au sortir du bain salutaire on hi x sur nous une onction sainte, suivant l'ancier me cérémonie où Ton avait coutume de prr ndre de l'huile renfermée dans une fiole pouc ^ en oindre ceux que l'on consacrait au sacerr'joce. C'est ainsi qu'Aaron fut sacré par son fir' ^re Moïse ^. C'est de même aussi que Jésus est ' appelé Christ, du mot chrême, qui marque IV nction par laquelle Dieu le Père l'a rempf i de son esprit saint ; suivant ce qui est r? .pporté dans les Actes : «Us se sont véritablef jient assemblés en cette ville contre votre ssàn'. Fils, que vous avez oint ^. » Ainsi l'oncfion q' je nous recevons se fait à la vérité suc la chair; mais son effet se répand dans l'aine. De même l'action du baptême est extérieure , puisqu'il n'y a que le corps qui soit plofjgé dans Teau : mais l'effet en est tout spiritijel, puisque nous sommes purifiés de nos pé chés.
Vil. Auprès cela on nous impose les mains en invoquant et attirant sur nous le Saint-Esprit par la prière qui accompagne cette sainte cérémonie. Nous avons une figure authentique dececi dans l'Ancien Testament. Le patriarche Jacob ayant fait venir deux de ses petits-fils, Ëphrem et Manassès, tous deux enians de- Joseph , les l^énit en mettant et croisant sesmains sur l'jurs têtes*. On peut dire qu'en*, croisant airisi ses mains, il représenta par* avance la ff 3rme de Jésus- Christ en croix : ce^ fut comme» un présage de la bénédiction qim* nous devG/ns recevoir ensuite par Jésus-Christ..
VIII. C/est donc alors que l'Esprit très-saint, descend, volontiers du sein du Père sur les corps> ainsi p^urifiés et bénis : il se repose sur les»
* Ma'jtli., 18. -. • Leyit., 8. - • Art., 4. - * Gcn., 48^
TERTDLLIEN.
eaux dû bapfémc, comme s'il reconnaissait son ancien trône. Il descendit de même sur notre Seigneur sous la figure d'une colombe Ml voulait nous faire ainsi connaître son caractère par la simplicité et l'innocence de cet oiseau aimable et doux : car on assure que les colombes n'ont point de fiel. C'est pour cela que Jésus- Christ dit à ses disciples : «Soyez simples comme les colombes^.» Ainsi après le déluge, qui lava les iniquités des hommes, la colombe , sortie de l'arche ^ et revenue ensuite avec une branche d'olivier, annonça la paix au monde en faisant entendre que la colère de Dieu était apaisée (on sait que parmi les gentils l'olivier est aussi le symbole de la paix); de même aussitôt que noire terre , c'esl-à-dîre notre corps terrestre a été lavé de ses anciens péchés dans les eaux salutaires du baptême, le Saint-Esprit, cette céleste colombe, vole sur nous en nous apportant la paix de Dieu. Elle descend du ciel, comme elle sortît jadis de Tarche, qui était la figure de l'Église. Mais le monde s'est souillé ensuite de nouveaux crimes, et c'est pour cela qu'il doit être purifié de nouveau par le feu , aussi bien que l'homme, qui retombe dans de nouveaux péchés après son baptême. Ce que je dis ici en passant, les pécheurs doivent l'écouter comme un avis salutaire que je leur donne. IX. Voyez donc combien d'avantages du côté de la nature, combien de privilèges du côté de la grâce, combien de cérémonies solennelles, combien de témoignages et de figures ont annoncé de tout temps le sacrement et la vertu admirable de l'eau. En premier lieu lorsque le peuple d'israèl sortit de la captivité d'Egypte, comment évita-t-il les poursuites de Pharaon^ ? Ce fut en traversant les eaux de la mer Rouge : mais les mêmes eaux engloutirent ce roi avec toute son armée. Quelle figure plus manifeste dn sacrement de baptême P Les nations sont délivrées de l'esclavage du siècle; et le démon, cet ancien tyran, perd son orgueilleux pouvoir dans les eaux. En second lieu l'eau, d'à mère qu'elle était, redevient douce dès que Moïse la touche avec une branche de bois^ Le bois de cette branche représentait la croix , â laquelle Jésus-Christ a été attaché pour convertir, par «a vertu divine, en des eaux salutaires des
> Mallh., 3. — > MatUi.» 10.— > Gen.,8. — * Exod, 14.
> Eiod., iS.
eaux autrefois insipides et empoisonnées : ces eaux salutaires sont les eaux du baptême. Elles étaient encores figurées pir Teau que Mobe fit miraculeusement sortir de la pierre, et qui accompagnait le peuple JlsraèP. Or, si cette pierre était Jésus -Christ, il est hors de doute que les eaux du baptême sont bénies en Jésus- Christ 2.
Pour nous confirmer davantage dans la foi du baptême , considérons encore l'estime spéciale que Dieu et son Fils font de l'eau. Il semble que cet élément accompagne toujours Jésus-Christ. D'abord il est baptisé lui-même dans les eaux du Jourdain 3. Les premiers ess?îs qu'il fait de son souverain pouvoir, c'est lorsqu'il change l'eau en vin aux noces de Cana^. Lorsqu'il enseigne les peuples, il invite tous ceux qui ont soif â venir boire de cette eau éternelle, qui n'est autre que lui^. Autre part il déclare qu'un verre d'eau donné pour l'amour de lui est une œu>re de charité qui ne sera point sans récompense^. Il se délasse aux eaux du puits de Jacob 7; il marche sur les eaux; il traverse souvent le lac de Génézareth ; il verse de l'eau dans un bassin pour laver les pieds de ses discipIes^.Enfin,le témoignage du baptême persévère jusqu'à la passion. Lorsque cet Homme-Dieu est condamné à la mort, l'eau intervient à cette condamnation , et c'est quand Pilate se lave les mains en abandonnant Jésus-Christ à la fureur des Juifs^. Enfin , lorsqu'il est blessé après sa mort, il sort de l'eau de son côté.
X. Jusqu'ici nous avons parlé, autant que notre capacité médiocre Ta pu permettre, de tout ce qui peut servir de fondement â la sain^ teté du baptême. Je vais maintenant poursuivre, le moins mal que je pourrai , ce qui reste â expliquer touchant la nature de ce sacrement. Voici d'abord des questions à quoi il faut répondre. La première fut proposée par le Seigneur lui-même aux pharisiens, à l'occasion^ du baptême que Jean prêchait *^. Le baptême de Jean, leur demanda-t-il , était-il céleste, ou terrestre ? Us n'eurent garde de rien répondre : ils étaient embarrassés , parce qu'ils ne vou laient pas croire ce qu'il fallait. Pour nous ,
•iluni.,20. — M. Cor, 10.
» Matlh., 3. — * Joan , 2. — » Joan., 7.— • Matth., 10.
» Joan., 4.-^ • Joan., 13. — • MatUi-, 27^ *• MalU^ 21.
DU BAPTÊME
noQS pouvons décider, selon les règles de noire foi, que le baptême de Jean était divin, en ce que Dieu Tavait commandé ; mais sans y avoir attaché aucune vertu sornaturelle. Car l'Écriture nous apprend que Dieu avait à la vérité envoyé Jean pour baptiser ; mais quant à la nature de ce baptême, il n'y avait rien que d'humain. Par lui-même il ne produisait point la grâce ; il disposait seulement Thomme à la recevoir par le moyen de la pénitence, qui est au pouvoir de Thomme. Les pharisiens, et les docteurs de la loi, n'ayant pas voulu croire, ne firent point aussi pénitence. S'il est donc vrai que cette pénitence était seulement quelque chose d'humain, il faut nécessairement que le baptême fût de même condition. Autrement s'il eût été céleste, il aurait donné le Saint-Esprit et la rémission des péchés; mais il n'y a que Dieu qui remette les péchés, et qui donne le Saint-Esprit. D'ailleurs le Seigneur déclarait lui-même qu'avant qu'il fût retourné à son Père le Saint-Esprit ne descendrait point^. Or ce que le maître ne donnait point encore, pensez-vous que le serviteur pût le donner?
Nous trouvons en effet dans les Actes des apûtres que ceux qui avaient reçu le baptême de Jean n'avaient pas reçu le Saint-Esprit , dont ils n'avaient pas même entendu parler 3. Par conséquent ce qui ne produisait pas des effets célestes n'était point céleste. Puisque d'ailleurs ce que Jean avait reçu de céleste, c'est-à-dire l'esprit de prophétie, vint tellement à lui manquer, après que toute la plénitude du Saint- Esprit fut passée dans le Seigneur, que ne connaissant presque plus celui dont il avait annoncé l'avènement prochain, il lui envoya demander s'il était véritablement le Messie qui devait venir^. Ce baptême de la pénitence ne faisait donc que disposer à la rémission et à la sanctification qu'on devait obtenir ensuite par Jésus- Christ; car quoique Jean prêchât le baptême de la pénitence pour la rémission des péchés , cela ne doit néanmoins s'entendre que d'une rémission future^. La pénitence précède, la rémission ne vient qu'après , et c'est ce qui s'appelle préparer la voie. Or celui qui prépare Tk'eU pas le même que celui qui achève; il dispose seulement, afin qu'un autre mette la
s Joan.,16.— >Act.l9.— «MatUi, U --«Luc.,3.
dernière main. Jean avoue lui-même que ce qu'il faisait n'était point céleste; cela n'appartenait qu'à Jésus-Christ. « Celui qui vient de terre, disait-il, parle un langage terrestre; mais celui qui vient d'en haut est au-dessus de tous' . if Enfin il déclare que pour lui il ne donne qu'un baptême de pénitence; mais qu'il viendrait bientôt un autre plus grand que lui, qui baptiserait dans le Saint-Esprit et dans le feu' ; c'est-à-dire que comme les vrais fidèles sont purifiés par le baptême d'eau pour leur sanctification , de même les hypocrites et les infidèles recevront un baptême de feu pour leur condamnation.
Quelqu'un dira, peut-être : le Seigneur est venu sans qu'il ait néanmoins baptisé ; car nous lisons, ace n'était pas cependant Jésus qui baptisait, c'étaient seulement ses disciples \ d II semble pourtant qu'il avait été prédit par Jean que Jésus baptiserait lui-même de ses propres mains. Je réponds que les paroles de Jean doivent être entendues selon une manière de par 1er assez commune. On dit, par exemple, l'empereur a publié unédit; le gouverneur a fait souffrir la flagellation à un tel. Est-ce que l'empereur publie lui- même P est-ce que le gouverneur donne lui-même les coups? Le maître est toi^ours censé agir , lorsque ses gens exécutent ses ordres. Cest de la même sorte qu'il faut expliquer ces paroles : Il vous baptisera, c'est-à-dire vous serez baptisés ou par lui ou en lui^. Quelques autres seront encore surpris que Jésus-Christ ne baptisât pas luimême; mais quel aurait pu être son baptême f Eût-ce été celui de la pénitence? Qu'aurait-il eu affaire de précurseur? Eût-ce été un baptême pour la rémission des péchés ? Mais il ne lui en coûterait qu'un mot pour les remettre. Eût-ce été un baptême administré en son propre nom? Il prenait trop de soin de se cacher sous le voile de l'humilité. Enfin, aurait-il baptisé dans le Saint-Esprit, lorsque cet Esprit n'était pas encore descendu du Père; ou an nom de l'Église, quand les apôtres n'avalent pas encore commencé de la former? C'étaient donc les apôtres qui baptisaient en qualité de ministres de Jésus , ainsi que son précurseur l'avait lait auparavant ; et ils ne conféraient que
' Joan.,3.— »Luc.,3. — »Jaan.,4. — ♦Luc.a.
64 TERTI
le baptême de Jean ; on ne doit pas s'imaginer qu'ils en donnassent un autre; car il n'y en a point d'autre que celui que Jésus-Christ institua ensuite, et qui ne pouvait encore alors être administré par les disciples , puisque le Seigneur n'était point parvenu au plus haut degré de sa gloire, et qu'il n'avait pas encore établi l'efficacité du baptême sur sa passion et sur sa résurrection. Or notre mort ne devait èlre détruite que par sa passion , et notre vie rétablie que par sa résurrection.
Nous ne pouvons ignorer d'ailleurs que nul ne saurait être sauvé sans le baptême; c'est le Seigneur qui nous le déclare lui-même par ces paroles: «Nul ne peut obtenir la vie, s'il ne renaît de l'eau ^d Là-dessus, certains esprits pointilleux ou téméraires proposent cette question : S'il est certain que sans le baptême il n'y a point de salut , comment est-ce que les apôtres ont pu être sauvés ? car nous ne trouvons point qu'ils aient été baptisés dans le Seigneur, excepté saint Paul. Déplus, si le seul Paul entre les apôtres a reçu le baptême de Jé^us-Ghrist, il faut ou que ceux qui n'ont pas reçu ce baptême soient condamnés pour vérifier l'oracle du Sauveur, ou que cet oracle soit faux s'ils ont été sauvés sans le baptême. Dieu m'est témoin que j'ai entendu des gens raisonner de la sorte et je l'affirme , afin qu'on nt me croie pas assez bizarre pour imaginer ou supposer de gaieté de cœur des difficultés, pour satisfaire une démangeaison d'écrire, et pour avoir le stérile plaisir d'exciter des scrupules dans les autres.
Je m'en vais donc répondre le mieux qu'il me sera possible à ceux qui nient que les apôtres aient été baptisés. Je dis d'abord : s'il est vrai, comme il parait incontestable, que les apôtres avaient reçu le baptême humain de Jean , ils souhaitaient sans doute de recevoir le céleste baptême de Jésus-Christ, puisque ce divin Sauveur avait déclaré qu'il n'y a qu'un baptême , lorsqu'il dit à Pierre, qui se refusait de se laisser laver les pieds : a Celui qui est une fois sorti du bain 2» n'a pas besoin d'y rentrer une seconde. Certainement il n'aurait point parlé de la sorte à uii homme qui n'aurait pas été baptisé; et c'est une nouvelle preuve contre
» Joan., 3. -^ • Joan , 13.
LLIEN.
ceux qui prétendent que les apôtres reçurent le baptême de Jean , afin de pouvoir rejeter le baptême de Jésus-Christ. Est-il croyable que la voie du Seigneur, c'est-à-dire le baptême de Jean , n'ait pas été préparée à ceux qui étaient eux-mêmes destinés à montrer la voie du Seigneur à tout l'univers? Jésus-Christ, tout impeccable qu'il était, a voulu néanmoins être baptisé, et des pécheurs n'auront pas besoin de l'être !
Cependant , répliquera-t-on , n est -il pas vrai que plusieurs n'ont pas été baptisés P J'en conviens, mais ce ne sont pas assurément les disciples de Jésus-Christ : ce sont tout au plus les ennemis de la foi , entre autres les scribes et les pharisiens; d'oii je tire cette conséquence, que si les adversairesdeJésus-Christn'ont pas voulu recevoir le baptême, ses amis l'ont véritablement reçu , pour ne pas imiter la folle sagesse de ses ennemis. Depuis surtout que Jésus-Christ leur maître eût rendu un si glorieux témoignage de Jean par ces paroles : «Entre les en* fans des femmes , il n'en a pas paru de plus grand que Jean-Baptiste ^ »
Quelques autres disent que les apôtres furent suffisamment baptisés, lorsque étant dans U barque ils furent couverts des flots de la mer*; que Pierre lui-même fut assez plongé lorsqu'il marcha sur les eaux du lac de Génézareth'. Pour moi, je pense au contraire qu'il y a bien de la différence entre être couvert d'eau par la violence d'une tempête, et être lavé par un acte de religion. Cettebarque au reste n'était qu'une figure de l'Église , qui est agitée dans la mer de ce monde par des tourmentes continuelles; c'est-à-dire par les tentations et les persécutions : tandis que le Seigneur semble dormir tranquillement, jusqu'à ce que, éveillé enfin par les prières des saints, il apaise les flots du siècle et calme la crainte des siens.
Enfin , que les apôtres aient été baptisés d'une manière ou d'une autre, ou qu'ils aient vécu jusqu'à la fin sans baptême, il suffit desavoir que c'est nous en particulier que regarde cet oracle de Jésus-Christ qui nous fait entendre dans la personne de Pierre qu'il n'y a qu^un baptême. Du reste, c'est témérité que de vouloir nous ériger en juges du salut des apôtres.
' Malth., 11. — » Matlh., 8. — » Matih-, M-
DU BAPTÊME
Gomme si la gr&ce de leur vocation et le privilège d'avoir été ensuite les amis inséparables de Jésus-Christ n'aurait pas pu leur tenir lieu de baptême; d'autant plus qu'ils étaient le:, disciples chéris de celui qui promettait le salut à tous ceux qui croyaient en lui : «Votre foi, disait-il, vous a guérie» Et ailleurs : « Vos péchés vous sont remise, i> disait-il à un autre qui avait la foi, mais qui sans doute n*avait pas reçu encore le baptême. Si cette grâce de rémission -a manqué aux apôtres, je ne comprends pas comment la foi des autres aura été plus efficace que la leur. L'un abandonne son bureaa des fermes au premier mot que lui dit le Sauveur'; l'autre renonce à son père, à sa barque et au métier qui le faisait vivre^ ; enfin cet antre ^, qui ne retourna pas même ensevelir son père, obéit à la voix de Jésus-Christ avant même qu'il lui eût entendu dire: a Celui qui me préfère son père ou sa mère n'est pas digne de moi ^.j>
XUI. Quelques-uns , également audacieux et impies, proposent encore plusieurs questions. Si la foi, disent-ils, suffit, le baptême n'est donc pas nécessaire. Or Abraham devint agréable à Dieu sans autre sacrement que celui de la foi. Je réponds : les lois postérieures prévalent à celles qui ont précédé. Supposons qu'on ait pu être sauvé par la foi seule, avant la passion et b résurrection de Jésus-Christ ; mais quand on nous a imposé une nouvelle obligation de croire en sa nativité, en sa passion et en sa résurrecticMi , il a été ajouté en même temps un nouveau sacrement. C'est le baptême, qui est comme le sceau de notre foi et comme un ornement dont est revêtue cette vertu, laquelle était autrefois une foi nue, et ne pouvait rien sans l'observation de la loi. Or la nécessité du baptême a été imposée , et la forme en a été prescrite, a Allez, dit le Seigneur aux apôtres, enseignez toutes les nations; baptisez -les au nom du Père , et du Fils, et du Saint-Esprit ?. » Cette loi est clairement confirmée par cet autre arrêt définitif: «Nul ne peut entrer dans le royaume des cieux s'il ne renaît de l'eau et du Saint-Esprit^.» Paroles qui nous marquent indobitablement la nécessité du baptême. Depuis
« Luc , ta - « MâUh., 9 — » 7&., 9. — * 7&., 4. > Hatth., a -^ • Ib., 10. - ' Ib., 26.- • Jmd., H
cet oracle, tous ceux qui commencèrent d'entrer au nombre des fidèles forent baptisés. Dès que Paul eut cru, il regut le baptême. Le Seineur le lui avait recommandé dans le temps qu'il le rendit aveugle. «Levez-vous,, lui dit* il , entrez dans Damas, et là on vous apprendra ce que vous devez faire ^, n c'est-à-dire que vous devez recevoir le baptême. C'était la seule chose qui manquait à Paul ; car du reste il avait assez appris et suffisamment cru que Jésus de Nazareth était le fils de Dieu.
XIV. À propos de l'apdtre saint Paul, on propose de nouvelles difficultés sur ce qu'il dit : a Le Seigneur ne m'a pas envoyé pour baptiser^. » Peut-on s'imaginer que l'apôtre parlant de la sorte prétendit détruire le baptême , et ne baptisa-t-il pas lui-même Caïus, Crispus et toute la famille d'Élienne^? D'ailleurs, quand Jésus- Christ n'aurait pas envoyé Paul pour baptiser, ne savons-nous pas qu'il avait commandé aux autres ap6tres de le faire? Enfin saint Paul n'écrivait de la sorte aux Corinthiens que par rapport à ce qui se passait alors parmi eux. On lui avait appris qu'ils en étaient venus à des schismes et à des divisions : a Je suis à Paul,» disait l'un; «je suis à Apollo^,» disait l'autre. C'est pour cela que cet apôtre, amateur de la paix, pour ne point paraître partisan des uns plutôt que des autres , dit qu'il n'a point été envoyé pour baptiser, mais pour prêcher; car il faut commencer par prêcher et ensuite baptiser. Or, celui qui a eu le pouvoir de prêchei; a pu aussi baptiser.
XV. Je ne sais si l'on attaque le baptême par d'autres sophismeségalementfrivoles.Quoiqu'il en soit, je vais reprendre ce que j'avais omis ci-devant, pour ne pas laisser les principales questions indécises. Il n'y a qu'un seul baptême, comme nous l'apprenons par l'Évangile de Jéçus-Christ et par les épttres de l'apôtre : «Un seul Dieu , un seul baptême, une seule Église^. » Cet unique et véritable baptême se trouve seulement parmi nous ; mais pour ce qui regarde les hérétiques, il faut examiner ce qu'on doit observer avec eux : la chose est de notre compétence. Or les hérétiques n'ont point de part à notre discipline; dès qu'ils sont séparés de notre communion, nous devons les regarder
« Act, 9. -• • I, Cw., 1. -.»/>. —« /t.- » Ephes., 4.
TERÏULLIEN.
comme des étraof^ers. Je ne dois point reconnaître en eux ce qui n'appartient qu'à moi, parce qu'ils n'ont pas le même Dieu et le même Christ que nous. Par conséquent Tunité du baptême n'est point chez eux, puisque leur baptême n'est pas le même que le nôtre '. Ne l'ayant donc pas tel qu'il faut , c'est comme s'ils n'en avaient aucun; ainsi ils ne peuvent le donner, puisqu'ils ne l'ont point. Mais nous avons déjà traité cette matière Fort au lon{]^ dans le livre que nous avons écrit en grec là-dessas. Nous ne recevons donc qu'une fois le baptême ; nos péchés n'y sont lavés qu'une fois , pour nous faire comprendre que nous ne devons point les commettre de nouveau. Le peuple juif se lave tous les jours, parce que tous les jours il contracte quelque souillure. Pour prévenir le besoin d'une semblable purification , il nous a été déclaré qu'il n'y a qu'un seul baptême. Heureuse eau, qui lave une fois, qui est si salutaire aux pécheurs et qui met ceux qu'elle a une fois lavés en état de ne plus contracter de nouvelles taches!
XVI. Il est vrai que nous avons un second baptême, qui est le baptême de sang, mais qui est aussi unique. C'est de ce baptême que parlait Jésus-Christ lorsqu'il disait : «J'ai à être baptisé d'un baptême^,» quoiqu'il eût été déjà baptisé ; car il était venu par l'eau et le sang 3, comme écrit saint Jean, afin qu'il fût lavé par l'eau et glorifié par le sang. C'est pour cela aussi que voulant nous appeler par l'eau et faire des élus par le sang, il fit rejaillir de la plaie de son côté ces deux baptêmes; parce que ceux qui devaient croire en son sang devaient être purifiés par l'eau , et ceux qui seraient purifiés par Teau devaient aussi boire son sang. C'est enfin ce baptême qui supplée au défaut du baptême d'eau, et qui répare le défaut quand on a eu le malheur de perdre l'effet du baptême.
XVII. Pour finir ce petit traité, il reste à parier de la discipline qu'il faut observer dans l'administration du baptême. Le droit d'administrer ce sacrement appartient d'abord au grand prêtre, qui est l'évêque. Les prêtres et les diacres le peuvent aussi conférer; mais non sans permission de l'évêque, pour respecter
^ Tertullien ne parle que de certains hérétiques. •Luc,12. — »LJoan.,5.
l'Église dans son chef et pour y maintenir la paix par cette subordination. Du reste les laî* ques ont aussi quelquefois le pouvoir d'administrer le baptême. Ainsi , lorsqu'il ne se trouve ni évêque, ni prêtre, ni diacre, nul ne doit receler le don du Seigneur. Par conséquent le baptême étant un des biens que Dieu distribue aux hommes sans exception, tous peuvent aussi le communiquer. Cependant les laïques doivent toujours se souvenir de la modestie et du respect qu'ils doivent exactement garder envers leurs supérieurs, en qui réside principalement ce pouvoir. Qu'ils prennent donc garde de ne pas s'attribuer un office qui. n'appartient qu'à l'évêque. L'émulation est la mère des schismes. Le très-saint apôtre a dit que « tout était permis ; mais que tout n'était pas expédient ^ Qu'il suffise donc à un laïque d'user de ce pouvoir dans les cas seulement de nécessité , c'est-à-dire lorsqu'il y sera obligé, eu égard aux circonstances du lieu, du temps et de la personne ; car alors la conjoncture du péril où se trouve l'an excuse suffisamment l'office secourable de l'autre. On se rendrait autrement coupable de la perte d'une àme si on refusait de lui accorder ce qu'on a pu lui donner.
Au reste , l'insolence de certaines femmes qui ont usurpé le droit d'enseigner les portera-telle à s'arroger encore celui de baptiser? J'ai de la peine à le croire , à moins qu'il ne paraisse quelque nouveau monstre aussi hardi que le premier. Que si quelques-unes de ces femmes téméraires , qui lisent sans aucun discernement les écrits de saint Paul , osent justifier leur prétention par l'exemple de Thècle, à laquelle , dit-on , cet apôtre donna le pouvoir d'enseigner et de baptiser, qu'elles sachent que le livre duquel elles s'autorisent n'est |K)iat de saint Paul , mais d'un prêtre d'Asie , qui le composa sous le nom de saint Paul, quoique tissa de ses propres rêveries. Ce prêtre, ayant été ensuite convaincu par sa confession même qu'il avait composé cet ouvrage» fut chassé et déposé. En effet, y a-t-ii la moindre apparence que saint Paul accorde aux femmes le pouvoir d'enseigner et de baptiser, lui qui leur donne à peine la permission de se faire instruite publiquement? «Que les femmes se taisen% dit-il;
M. Gor^ e.
DU BAPTÊME
et » elles ont quelque difficulté , qu'elles consaltent en particulier leurs maris ^ »
XVni. Du reste ceux qui sont obligés par office d'administrer le baptême n'ignorent pas qu'il ne faut point le conférer sans de grandes précautions. Ces paroles , « donnez à quiconque vous demande^,» ont leur restriction, comme le devoir de faire Taumône. Ou plutôt il faut se souvenir de ces autres paroles : «Ne donnez point aux chiens ce qui est saint, et ne jetez point vos perles devant les pourceaux 3. » Et ailleurs : «N'imposez pas facilement les mains, de peur que vous ne vous chargiez de la faute d'autrui^. » Philippe, dites-vous, conféra d'abord le baptême à l'eunuque: mais faisons réflexion qu'il intervint en cela un ordre eiprès et manifeste du Seigneur; car l'esprit saint avait commandé à Philippe de prendre un certain chemin^; et l'eunuque lui-même, pour ne pas perdre le temps, était occupé de la lecture sainte des prophètes, sans penser alors à demander le baptême. Il pensait seulement à aller faire sa prière dans le temple de Jérusalem, et en chemin faisant il lisait les saintes Écritures. C'est dans des dispositions si religieuses que le diacre Philippe devait trouver celui vers lequel Dieu l'avait envoyé. 11 reçoit ordre de se joindre an char du ministre de la reine de Gandace ; il trouve en lui un commencement de foi, au moyen de la lecture des livres divins. L'eunuqoe se rend aux instructions du nouvel apôtre; le Seigneur se découvre à lui; sa foi se ranime et ne peut souffrir de retardement : Feau se trouve à propos. Dès que le baptême est fait , l'envoyédeDieu pour baptiser est aussitôt enlevé miraculeusement. Paul fut aussi baptisé sans délai ^, j'en conviens; mais Jude son hôte avait appris d'abord que Paul était destiné pour être un vaisseau d'élection. La bonté spéciale de Dieu se fait distinguer par certains privilèges. Au reste, eu égard à l'état, à la disposition et à rage, il est plus expédient de différer le baptême que de le donner d'abord, surtout aux petits enfans; car pourquoi, s'il n'y a pas de nécessité pressante, exposer les parrains à un très-grand péril? Ceux-ci peuvent mourir, par conséquent ils ne peuvent acquitter leurs pro-
* 1. Cor., 14. — » Luc, 6. — » MaUh., 7.
* I. Tim.,5L - » Act:, S. — • /*.,9.
messes; s'ils vivent, le mauvais naturel des enfans peut tromper leurs espérances.
Il est vrai que Notre-Seigneur a dit au sujet des enfans :<E Ne les empêchez pas de venir à moi^.» Qu'ils viennent donc lorsqu'ils seront plus avancés en âge; qu'ils viennent lorsqu'ils seront en état d'être instruits, afin qu'ils connaissent leurs engagemens. Qu'ils commencent par savoir Jésus-Christ, avant que de devenir chrétiens. Pourquoi tant presser de recourir à la rémission des péchés un âge encore innocent? Les hommes du siècle en usent avec plus de précaution ; ils n'osent confier l'administration des biens terrestres à des enfuis auxquels cependant on se hâte de distribuer les biens du ciel. Que les enfans apprennent donc à demander le salut, afin qu'il paraisse qu'on n'accorde qu'à ceux qui demandent. Il n'y a pas moins de raison de différer les adultes qui ne sont point encore mariés, parce que dans cette situation ils sont trop exposés à des tentations violentes : les garçons et les filles, à cause de la maturité de leur âge, et les veuves , à cause de leur dissipation au dehors. Qu'ils attendedt donc les uns et les autres jusqu'à ce qu'ils soient mariés, ou qu'ils soient bien affermis dans la continence. Si l'on comprend bien les obligations importantes que l'on contracte par le baptême , on craindra plus de le recevoir que de le différer. La foi parfidte n'a rien à craindre pour le salut.
XIX. Le jour solennel du baptême est le jour de Pâques, lorsque le temps de la passion de Notre-Seigneur, dans laquelle nous sommes baptisés , est accompli. On peut même regarder comme une figure du baptême l'ordre que Jésus-Christ donna à ses disciples pour la préparation de la pâque. «Vous trouverez, leur dit-il, un homme portant une cruche d'eau ^. » Il leur indiqua l'eau , pour marque du lieu où ils devaient célébrer la pâque. Un autre jour solennel du baptême est la Pentecôte , lorsqu'il s'est passé un assez long intervalle de temps pour disposer et instruire ceux qui doivent être baptisés. C'est durant cet intervalle que Jésus manifesta souvent sa résurrection à ses disciples , qu'il leur promit le Saint-Esprit, et qu'il les assura de revenir une seconde fbis, lorsque
iMaUh.,19. — >llait^l4
TERTULLIÊN.
étant remonté aux cieui les anges dirent aux apôtres : a Vous le verrez revenir comme vous Tavez vu remonter dans lecien.D On ne peut douter que cette promesse n^ait été accomplie le jour de la Pentecôte. D'ailleurs , quand le prophète Jérémie dit : a Je les rassemblerai des extrémités de la terre ^ 7> au jour de la fêle , il parle sans doute de la pàque et de la Pentecôte, Tune et l'autre étant spécialement la grande fête. Du reste , tout jour est le jour du Seigneur; tout temps , toute heure est propre à conférer le baptême. Quelque égard qu'il faille avoir à la solennité, peu importe pour la grâce du sacrement.
XX. Ceux qui aspirent au baptême doivent s'y disposer par de fréquentes prières, par des jeûnes, par des génuflexions , par des veilles et par la confession de tous leurs péchés passés, afin qu'ils représentent aussi -le baptême de 3ean-Baptiste. «En confessant leurs péchés, dit l'Écriture, ils recevaient de lui le baptême ^, p Pour nous, nous avons un très-grand avantage de ne pas confesser publiquement comme eux fios iniquités et nos désordres. Par la mortification de l'esprit et du corps , nous satisfaisons pour nos fautes passées, et en même temps nous nous prémunissons contre les tentations à venir. «Veillez et priez, dit le Seigneur, afin que vous ne tombiez pas dans la tentation ^. * La cause, si je ne me trompe, pourquoi les apôtres y tombèrent, c'est parce qu'ils se laissèrent aller au sommeil ; d'où il arriva qu'ils abandonnèrent leur maître dès qu'ils le virent arrêté par ses ennemis. Celui-là même qui eut d'abord le courage de le suivre et de mettre Fépée à la main pour le secourir eut ensuite la foiblcsse de le renier. Il avait été dit auparavant que nul ne peut acquérir le royaume des deux, s'il n'a été éprouvé par la tentation \
• Act., 1. — « Jércm., 31.
« Matm., 3. - * Ib., 26. — » Luc, 22.
Le Seigneur lui-même voulut bien après son baptême être tenté en différentes manières, au bout de son jeune de quarante jours ^
Si cela est , dira quelqu'un, nous devons aussi jeûner après le baptême plutôt qu'auparavant. Et qui est-ce qui le défend , si ce n'est l'obligation où se trouvent les nouveaux baptisés de passer le temps pascal au milieu de la joie spirituelle et des solennelles actions de grâces dues à Dieu , qui les a fait heureusement entrer dans la voie du salut? D'ailleurs le Seigneur, ce sem^ ble, nous reproche notre intempérance dans la personne des Israélites. Ce peuple, après avoir miraculeusement traversé la mer, après avoir été conduit dans le désert et y avoir été nourri durant quarante ans d'une viande céleste, pensait plutôt à sa bouche qu'il ne se souvenait de Dieu 2. De plus, Jésus-C4hrist s'étant retiré dans le désert après son baptême, après y avoir accompli son jeûne de quarante jours, nous fait assez clairement entendre que l'homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de la parole de Dieu^ ; et que l'abstinence est un moyen assuré de rendre inutiles les tentations de la gourmandise et de Hntempérance.
C'est pourquoi, heureux néophytes que la grâce de Dieu a appelés et attendus avec tant de bonté, dès que vous commencez à sortir de ce bain sacré où vous recevez une nouvelle régénération , et à être unis avec vos frères dans le sein de l'Église votre mère, demandez au Père céleste, demandez au Seigneur des biens sacrés, des grâces surnaturelles, des dons du Saint-Esprit. «Demandez, dit Jésus- Christ , et vous recevrez*. «Vous avez cherché jusqu'à cette heure, et vous avez trouvé; vous avez heurté, et l'on vous a ouvert. La grâce que je vous demande à mon tour, c'est que dans vos prières vous vous souveniez de Tertullien le pécheur.
* Matth., 4. -^ « Nom., II. - » Mallh., 4. - ♦ 7^-, ?.
DE L'ORNEMENT DES FEMMES
TRAITE DE L'ORNEMENT DES FEMMES
I. Illustres servantes du Dieu vivant, et mes très-chères sœurs en Jésus-Christ, souffrez qu'en qualité de votre confrère, quelque indigne que je sois de ce glorieux titre , je vous adresse cette courte instruction , non par un sentiment de vanité , mais par le seul motif de la charité qui m'intéresse à l'affaire de votre salut. Or cette affaire, à quoi nous devons tous également travailler, consiste principalement à donner des preuves irréprochables d'une pureté entière. Gomme nous sommes tous le temple de Dieu par la consécration que le Saint-Esprit en a faite dans notre baptême , il faut que la pureté soit, pour ainsi parler, le portier et le gardien de ce temple , afin qu'elle n'y laisse entrer rien d'immonde, rien de profane ; de crainte que le Seigneur, qui l'habite, voyant sa demeure souillée, ne vienne à l'abandonner avec indignation. Mon dessein néanmoins n'est pas aujourd'hui de vous faire voir la nécessité de la pureté, les préceptes divins sont assez for^ mels là-dessus. Je me contente de vous expliquer un des devoirs importans qui regardent cette vertu, c'est-à-dire la manière dont vous devez régler votre extérieur; car plusieurs d'entre vous (qu'il me soit permis de vous faire ce reproche, bien que moi-même je sois le plus répréhensible de tous les hommes), plusieurs d'entre vous, dis-je, s'abusant, ou par une Ignorance affectée, ou par une dissimulation audacieuse, se comportent au dehors avec lussi peu de retenue que si la pureté consistait dans le seul éloignement des plaisirs charnels. Gomme si l'extérieur, je veux dire la parure et les ornemens du corps, était une chose tout à fait indifférente.
Elles conservent ainsi tout le soin qu'elles prenaient autrefois de cultiver leur beauté et leur bonne grâce ; en sorte qu'on ne saurait remarquer presque nulle différence entre elles et les femmes païennes , auxquelles le caractère
de la véritable pudeur est malheureusement inconnu. Je dis que ces infidèles ne savent ce que c'est que la véritable pudeur, parce que dès qu'on ignore Dieu , mattre et dépositaire de toute vérité, on ne peut suivre que les voies de Terreur et du mensonge. En effet, quand on pourrait croire qu'il y a de la chasteté parmi les païennes, leur vertu est néanmoins si imparfaite et si défectueuse que, quelque chastes qu'elles soient peut-^tre dans Tàme , il parait trop de dissolution dans le luxe de leurs habits. Telle est leur vanité : c'est se procurer une partie du plaisir quand on ne peut l'avoir tout entier. Combien en irouvcrez-vous enfin, parmi celles-là même qui affectent de ne plaire qu'à leurs maris , qui ne prennent un soin particu* lier d'orner et d'embellir leur corps pour attirer les regards des étrangers, quelque semblant qu'elles fassent de n'avoir en cela aucune mauvaise intention ? Disons mieux : il est assez ordinaire à ces chastes païennes de ne pas oser à la vérité commettre le crime , mais d'en avoir néanmoins le désir; ou, si elles n'ont pas actuellement ce désir formel , au moins de ne se faire aucune violence pour le prévenir. Faut-il en être surpris P Tout ce qui ne vient pas de Dieu ne saurait être que déréglé. Ces personnes, ne pouvant obtenir un bien parfait^ gâtent le peu même qu'elles possèdent par le mélange du mal qui s'y trouve.
II. Pour vous, mes très -chères sœurs, vous devez vous distinguer d'elles autant dans vos habits que vous vous en distinguez dans tout le reste , parce que vous devez être parfaites comme votre Père céleste est parfait *. Or cette perfection, je veux dire cette pureté chrétienne, doit non-seulement ne pas vous faire désirer d'être aimées, mais encore vous faire haïr et détester tout ce qui peut allumer quelque
«Mattb.,^,
fo
TERTULLIEN
dangereiix amour dans les autres. En premier lien, parce que ce désir de plaire par des grâces artificielles né peut venir que d'un cœur gâté et corrompu. On sait combien ces grâces et ces parures servent d'amorce pour attirer an plaisir défendu. Pourquoi donc travaillez-vous à allumer ces flammes dangereuses ? Pourquoi invitez -vous à un plaisir que vous faites profession de regarder comme illicite P En second lieu , parce que nous ne devons pas frayer le chemin aux tentations, qui deviennent souvent victorieuses à force d'attaques, ou qui du moins troublent furieusement la paix de Tâme. Ah! Seigneur, préservez-nous d'un si funeste écueil. Nous devons paraître avec un extérieur si modeste , si réglé, si chrétien, que notre conscience n'ait aucun reproche â nous faire : désirant de persévérer toujours en cet heureux état , mais prenant garde à ne pas trop présumer de nousmêmes ; car en présumant de ses propres forces, on appréhende moins, on se précautionne moins, on s'expose plus. La crainte est le fondement du salut ; et la présomption est opposée â la crainte. 11 est donc avantageux de nous défier de notre vertu : cette défiance nous fera craindre ; la crainte nous rendra plus circonspects , et la circonspection noue mettra en état d'éviter le danger. Au contraire si nous comptons sur nous-mêmes, soit en ne craignant point ou en ne considérant pas assez le péril, il nous sera très-difficile de ne pas tomber. Celui qui marche avec trop de sécurité, ne prenant garde â rien, il ne sera jamais bien affermi. Mais celui qui est attentif à tout, qui appréhende tout, se met en état d'être tranquille et assuré. Plaise au Seigneur que ses serviteurs éprouvent les effets de sa protection, et qu'ils puissent toujours se glorifier en lui des grâces dont il les favorise!
Pourquoi travaillons-nous donc à faire périr nos frères ? Pourquoi par ces embellissemens affectés portons-nous le feu de la convoitise dans leur cœur ? Si la loi nouvelle du Seigneur punit également le désir et l'action déshonnête, pensez-vous que celui qui aura causé la perte des autres demeure sans punition ^ ? Or sachez que vous faites périr votre frère, lorsque, expo-
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saut votre beauté â ses yeux, vous lui faites naître des désirs impudiques : il a déjà commis en son âme ce qu'il a criminellement désiré , et vous devenez, pour ainsi parler, l'épée dont il se tue. D'ailleurs , quand il n'y aurait de votre part aucune faute positive, vous n'êtes pas pour cela excusables. Ainsi lorsqu'il s'est commis un meurtre dans une maison, quoique le maître du logis n'en soit pas coupable, son inattention ne laisse pas d'être exposée aux rigueurs de la justice, dès là que l'action crinûnelle s'est passée chez lui.
Ornez-vous donc maintenant, embellissez soigneusement votre corps, afin que vos frères périssent en vous voyant. Mais que deviendra ce divin précepte : «Vous aimerez votre prochain comme vous-même ^ ? » Hélas ! si vous avez peu de soin de votre salut , ne ruinez pas du moins le salut des autres. Ne croyez pas que le Saint-Esprit se soit expliqué de la sorte par rapport seulement à certains devoirs de charité en particulier : il a parlé par rapport à toutes les occasions où nous i>ouvons être utiles au prochain. Puisqu'il est donc vrai que notre bien spirituel et celui des autres est en péril par le soin qu'on prend d'augmenter des attraits déjà trop dangereux par eux-mêmes, soyez persuadées que vous ne devez pas seulement rejeter cet appareil d'ornemens, au moyen desquels la passion commence de s'allumer ; mais que vous devez encore laisser diniinuer ou effacer l'éclat de votre beauté naturelle, par une espèce de négligence qui ait Dieu pour principe. De cette sorte vous arrêterez les écarts dangereux que les yeux ont accoutumé de faire. Car bien qu'il ne faille pas condamner absolument la beauté, en tant qu'elle est un avantage du corps, un ornement de l'ouvrage de Dieu, et un voile honorable de notre àmc , cependant le tort que nous pouvons causer à ceux qui nous voient doit nous faire appréhender les mêmes effets que la beauté de Sara fit craindre autrefois à Abraham 2. Ce père des croyans fut obligé de cacher sa femme sous le nom de sœur, afin de la délivrer de l'insulte des Égyptiens.
III. D'ailleurs, que la beauté ne soit point à craindre; qu'elle ne soit ni dangereuse pour les
* MatUi., 19. — * Gen., 12 et 20.
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personnes en qui elle est , ni funeste à ceux qui vivent avec nous ; qu'elle tf expose à aucune tentation , ou qu'elle ne cause aucun sujet de scandale et de chute : ne suffît-il pas qu'elle D'est point nécessaire aux vierges de Jésus- Cbrist ? car dès qu'on est chrétiennement chaste, on n'a que faire de beauté temporelle , puisque, à proprement parler, elle n'a pour usage et pour fruit que Timpudicité. Je ne vois pas qu'on en doive juger autrement. Laissons donc le soin de rehausser les grâces qui sont en nous, ou d'acquérir celles que nous n'avons pas. Laissons, dis-je, un semblable soin à ces femmes insensées qui croient travailler pour ellesmêmes en cultivant leur beauté, lorsqu'elles travaillent pour les autres. Quoi ! demandera quelqa^un , quand même on serait chaste , serat-on criminel pour entretenir sa beauté? N'estil point permis de tirer avantage des oroemens du corps, et de goûter le plaisir d'être bien feit? Je laisse la chose à examiner à celui qui veut lirer son mérite des prérogatives de sa chair. Pour nous, nous devons mépriser ce fol avantage qui est le caractère d'une àme vaine: or la vanité ne convient nullement à ceux qui font profession de l'humanité chrétienne. D'ailleurs si toute gloire est vaine et inutile, combien plus le sera celle qu'on tire d'un faible ornement du corps ? Fidèles disciples de Jésus- Christ, c'est à vous seulement que je parle. S'il est permis de se glorifier de quelque chose , c'est uniquement des biens spirituels ; les belles qualités du corps doivent nous toucher peu , parce que nous ne devons penser qu'à embellir notre âme. Nous ne devons nous réjouir que des choses à quoi notre possession demande que nous réussissions. Notre gloire est le mérite de nos bonnes œuvres.
A la bonne heure, néanmoins qu'un chrétien se glorifie de sa chair ; mais d'une chair macérée par la pénitence et endurcie, pour ainsi parler, à de saintes autorités , afin que la chair ainsi mortifiée itisse triompher l'esprit, bien loin de l'avilir en attirant sur elle les regards et les soupirs de quelque jeune homme insensé. Ainsi convaincues, mes très-chères sœurs, que la beauté vous est entièrement inutile, mettezvous peu en peine de ne la pas avoir, ou négligez-la saintement si vous l'avez. Une femme chrétienne peut naturellement être bien faite ; V
mais sa beauté ne doit pas être un sujet de scandale. Si cela arrivait, elle devrait nonseulement ne pas rechercher la vue des hommes , mais même éviter avec soin de se faire connaître à eux.
IV. Voulez -vous que je vous parle moins chrétiennement , et que je vous donne les mêmes avis que je me contenterais de donner à des femmes païennes? Soyez persuadées que vous ne devez tâcher de plaire qu'à vos maris. Or vous leur plairez autant que vous aurez soin de déplaire aux autres. Ne craignez rien , une femme ne parait point laide à son époux. Elle lui plut assez, lorsque les qualités du corps ou de l'àme la lui firent choisir pour épouse. Ne croyez donc pas qu'en méprisant les parures et les ornemens vous attiriez la haine ou l'indifFérence de vos maris : un mari, quel qu'il soit, exige de sa femme une chasteté inviolable plus que toute autre chose. Un chrétien ne doit pas faire attention à la beauté , parce que les avantages qui flattent les gentils doivent nous toucher fort peu. Un infidèle regarde même cette beauté comme une chose suspecte et dangereuse. Pour qui voulez-vous donc embellir votre visage? Le chrétien ne demande pas cela de vous , et l'infidèle s'en défie. Pourquoi tant d'application à rechercher des ornemens qui excitent et le mépris de celui-là et les soupçons de celui-ci ? N'est-ce pas perdre votre travail ?
V. Ce que je viens de dire n'est pas pour vous inspirer des manières rustiques et dégoûtantes, ou pour vous conseiller de la malpropreté dans votre personne. Mon dessein est seulement de vous remontrer jusqu'à quel point et suivant quelles lois vous pouvez prendre soin de votre corps , en sorte que la pudeur n'y soit pas intéressée. Il ne faut point aller au-delà de ce qu'exige une modeste bienséance et une honnête propreté. 11 faut commencer par plaire au Seigneur. Ce qui l'offense grièvement, c'est l'extravagante attention qu'ont plusieurs femmes à user de cent sortes d'ingrédiens pour rendre leur peau blanche et unie, pour farder leur visage, pour colorer leurs jouest avec du vermillon, pour noircir leurs yeux avec de la suie. Sans doute que l'ouvrage de Dieu leur déplaît ; elles y trouvent à redire ; elles condamnent la sagesse du souverain Créateur de
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toutes choses ; car c'est véritablemeiit le condamner que de corriger, que de retoucher ce qu'il a fait. Mais qui leur apprend à en user de la sorte? Hélas! c'est Tennemi de Dieu, c'est le démon qui les instruit! En effet, quel autre pourrait montrer à défigurer le corps, sinon celui dont la malice a su transformer l'esprit de l'homme? C'est lui, n'en doutons point, c'est lui-même qui est l'inventeur de tous ces coupables artifices, afin que dans nous il puisse en quelque sorte déclarer la guerre à Dieu même. Ce que nous recevons en naissant est l'œuvre de Dieu : par conséquent ce que l'on y syoute est l'œuvre du démon. Or, employer le secours de Satan pour réformer l'ouvrage de Dieu, quelle audace, quelle témérité! Nos esclaves n'osent rien emprunter de nos ennemis ; nos soldats ne demandent rien aux généraux du parti contraire : ils se font^un crime de recourir à l'adversaire de celui de qui ils dépendent. Et les chrétiens auront recours à leur plus dangereux ennemi, c'est-à-dire à l'esprit malin! Que dis-je les chrétiens ? peuvent-ils être appelés de ce glorieux nom après une telle infidélité ? Us doivent plutôt être nommés les disciples de celui dont ils aiment à suivre la doctrine.
A ces traits, mes chères sœurs , reconnaissez combien il est indigne du nom de chrétien et contraire à la religion que vous professez de prendre un agrément artificiel , pendant qu'on vous ordonne une sainte simplicité en toute votre conduite ; de déguiser votre visage, pendant qu'on vous défend de déguiser aucun de vos sentimens ; de désirer ce que la Providence n'a pas voulu vous accorder, pendant qu'on vous commande de ne rien souhaiter du bien d'autnii ; de travailler à relever vos attraits , pendant qu'on exige de vous une chasteté parfaite. Dites-moi, je vous prie , comment observerez vous ce qu'il y a de plus difficile dans la loi si vous ne gardez pas même ce qu'il y a de plus doux et de plus léger ?
VI. J'en vois quelques-unes de vous tout occupées à enduire incessamment leurs cheveux pour leur donner une couleur blonde. Elles rougissent presque de leur patrie; elles sont fâchées de n'avoir pas pris naissance dans les Gaules ou dans la Germanie. Elles tâchent de ::^ d^oquoager en transportant i leur cbeve*
lure ce que la nature a donné à ces natioi». Triste présage que cette brillante chevelure! vaine et triste beauté qui se termine enfin en laideur ! En effet, sans parler des autres inconvéniens , n'est-il pas vrai que par l'usage de ces parfums on perd insensiblement les cheveux? N'est-il pas vrai que le cerveau même est ordinairement affaibli par ces humeurs éirangères qui le gâtent à la fin , et par l'excessive ardeur du soleil, auquel vous prenez plaisir d'enflammer et de sécher votre tête ? Peut-on aimer des ornemens qui produisent de si funestes effets ? Faut-il appeler beau ce qui n'est qu'un composé de choses si peu convenables ?
Une femme chrétienne fait de sa tète une espèce d'autel où elle répand avec profusion des parfums. Car n'est-ce pas une sorte de sacrifice que ce qu'on fait brûler en llionneur de l'esprit immonde? Au lieu d'employer ces matières aux usages pieux, utiles et nécessaires, à quoi Dieu a destiné chaque créature. D'un antre côté que dit Jésus-Christ? Qui de vous peut faire d'un cheveu blanc un cheveu noir, ou d'un noir en faire un blanc ^? Ce sont les femmes qui osent démentir Dieu. Voyez , disent-elles, comment i d'une chevelure blanche ou noire, nous en feisons une blonde pour avoir meilleure grâce. Il vient néanmoins un temps où elles n'omettent rien pour changer leurs cheveux blancs en noirs, lorsque, parvenues à une fatale vieillesse, elles sont désolées d'avoir trop vécu. Quelle incongruité! On rougit d'un âge où Ton a ardemment désiré de parvenir. On se plaint d'une perte â quoi l'on devait s'attendre longtemps auparavant. On soupire après une jeunesse qui s'est passée dans le crime. On voudrait rappeler les occasions des plaisirs illégitimes. Â Dieu ne plaise qu'une telle folie entre jamais dans l'esprit d'une personne chrétienne! Plus on s'efforce de cacher sa vieillesse, plus elle se découvre. Voulez-vous ne vieillir jamais, conservez votre innocence baptismale? C'est cette beauté incorruptible que nons devons avoir soin d'entretenir jusqu'à ce que nous arrivions au ciel, où nous trouverons le prix i\ notre innocence. Vous travaillez sans doute h vous approcher, et à sortûr au plus tôt de ce monde malheureux , vous qui regardez conuno
i >|fattk.&
DE L'ORNEMENT DES FEMMES
une diffiormicé insupportable de toucher de près \otre fin.
YII. Que sert à votre salut ce soin fatigant que roos prenez d'orner votre tête ? Quoi, vous ne saoriez laisser vos cheveux en repos ! Tantôt vous les frisez, tantôt vous les défrisez ; tantôt \(m les rehaussez, tantôt vous les abaissez; aujourd'hui vous les tressez, demain vous les laL^z flotter avec une négligence affectée; et quelquefois vous vous chargez d'un tas énorme de cheveux empruntés, que vous accommodez tantôt en forme de bonnet pour y emprisonner votre tète, tantôt en forme de pyramide pour montrer voire cou à découvert. Quelle prodigieuse bizarrerie de vouloir contrarier le commandement exprès du Seigneur ! Personne, dit Jésus-Christ , ne peut rien ajouter à sa taille ^ Et vous y voulez ajouter quelque chose , en accumulant sur votre tète des touffes de cheveux chargés d'omemens, comme le milieu d'un bouclier. Si vous ne rougissez pas du poids de ce fardeau, rougissez du moins de 9m indignité. Ne mettez pas sur une tète sanctifiée par le baptême les dépouilles de quelque misérable mort dans ses débauches , ou de quelque scélérat condamné à expirer sur Téchafaud. Une tête libre doit bannir la servitude de toutes ces gênantes parures. En vain vous cherchez à paraître magnifiquement ornées; en vain vous employez les gens les plus habiles dans Tart d'accommoder les cheveux : Dieu veut que vous soyez voilées. Pourquoi? sans doute afiu qu'on ne voie pas la tète de certaines femmes 2.
Plût à Dieu qu'au grand jour du triomphe des chrétiens il me fût permis, tout misérable que je suis, d'élever ma tète jusqu'à votre fière hauteur, pour apercevoir si vous ressusciterez avec votre fard, avec votre vermillon, avec vos parfums, avec vos superbes chevelures, et si les anges vous présenteront à Jésus- Christ avec ces parures mondaines et ces embellissemens fastueux ! Il est hors de doute que si Dieu ne désapprouve pas aujourd'hui ce luxe, vous le retrouverez au jour du jugement dernier, et que vos corps brilleront de Téclat des mêmes omemens dont vous faites gloire de (es parer en ce monde. Mais le corps et Tâme
»lU«h.,e.-.M. Cor., a
ressusciteront alors dépouillés de tonte parure étrangère. Ce qui assurément ne ressuscitera pas avec Tàme et avec le corps doit être réprouvé, parce qu'il ne vient point de Dieu. Rejetez donc dès maintenant ce que vous serez alors contraintes d'abhorrer : que le Seigneur vous voie aujourd'hui telles qu'il vous verra en ce dernier jour.
YllI. Il est aisé à un homme , me direz- vous, et surtout à un homme peu complaisant pour le sexe , de condamner dans les femmes ce qui peut les rendre agréables. Mais quoi! est-ce que je ne désapprouve pas aussi dans notre sexe certaines vanités peu conformes à la gravité de la religion? car les hommes n'ont pas moins de passion de plaire aux femmes que les femmes en ont de plaire aux hommes. C'est dans les uns et dans les autres un vice que la nature leur a donné. Ainsi les hommes ont aussi leurs industries pour embellir leur personne par des beautés étudiées. Ils aiment à se faire raser, à arracher les poils de la barbe; à friser, à agencer industrieusement leurs cheveux; à cacher les marques de leur vieillesse et le désagrément de leurs cheveux blancs ; à donner à leur corps un air de jeunesse; à se farder même comme les femmes; à polir délicatement leur peau avec une poudre singulière ; à consulter incessamment leur miroir, quelque appréhension qu'ils aient de le trouver trop fidèle : comme si la connaissance du vrai Dieu, qui nous interdit tout désir de plaire, en nous interdisant toute impureté, ne suffisait pas pour nous faire rejeter ces choses comme inutiles et contraires à la pudeur ; car où Dieu réside, là se trouve aussi la pudeur avec cette sainte gravité qui l'accompagne. Comment donc ferons-nous triompher la pureté sans ses armes , c'est-à-dire sans la modestie et la gravité? Mais aussi comment ferons-nous servir celte gravité à la pudeur, s*il ne se répand une honnôte sévérité sur notre visage, sur nos habits, et sur toute notre personne?
IX. Ainsi devez- vous, par rapport même à votre habillement et à l'embarras de parures dont vous vous chargez , couper, retrancher, bannir ce luxe immodéré qui vous est superflu ; car que servira-l-il qu'on admire sur votre visage les marques d*un chrétien pieux, humble^ simple, modeste, conformément aux re*
TERTOLLIEN.
gles de l'Ëvangile, si vous étalez sur le reste de votre extérieur un faste vain et une mollesse indécente? Il est aisé de comprendre combien ce iuie est contraire à la pureté chrétienne, et fraie le chemin aux plus grands désordres. Gomment cela? En prostituant, pour ainsi dire, les grâces de la beauté par la mollesse des habits. Ce qui est si vrai que sans le secours de ce luxe on regarde un visage bien fait comme une beauté peu touchante, désagréable, dépourvue de ses charmes; comme une beauté qui a fait divorce avec les grâces. Au contraire si la beauté naturelle manque, on emploie le blanc et le rouge avec les autres secours de la vanité pour y suppléer. Enfin on voit que les personnes mêmes qui sont parvenues à un âge de tranquillité, et qui sont entrées dans le port de la modestie, sont encore souvent émues par la splendeur et la magnificence des ornemen$,et troublées par les désirs violens qu'allume féclat des habits, malgré la froideur de leur âge.
Rejetez donc, fidèles servantes de Jésus- Christ, rejetez courageusement ces embellissemens et ces parures, comme vous fuiriez ces hommes infâmes qui font métier de vendre la pureté des vierges. Ou si vous êtes obligées d'avoir égard à votre naissance, à votre qualité, â votre dignité, paraissez avec une magnificence si modeste qu'elle ne fasse aucun tort à la véritable sagesse que vous avez aquisc par l'Évangile. Du moins prenez garde que le prétexte de la nécessité ne vous fasse point franchir les bornes que la religion vous prescrit. Car comment pourrions-nous pratiquer Phumilité, dont nous faisons profession, si nous ne corrigeons cet usage immodéré des richesses et des omemens qui ne servent qu'à entretenir la vaine gloire? Or cette gloire ne nous convient point.
Ne nous est-il pas permis , me direz-vous , de nous servir de ce qui est notre bien? Le voici : c'est l'apôtre qui nous avertii d'user de ce monde comme si nous n'en usions pas. « Car , dit-il , la figure de ce monde passe ^ » Et au même endroit, «que ceux qui font des acquisitions soient comme s'ils ne possédoient rien.» Pourquoi cela? «parce que le temps est court *. j> Si l'apôtre ordonne aux maris de re-
« Cor., 7. — « JUd.
garder même leurs femmes comme s'ils n'en avoient point, à cause de la brièveté du temps , que faut-il penser de ces vains ornemens dont nous parlons ? C'est par le même motif que plusieurs personnes s'obligent de garder une virginité perpétuelle , et que pour acquérir le royaume des cieux, ils se privent d'un plaisir dont l'usage pourrait leur être permis. Quelques autres s'interdisent Tusagc de ce que Dieu lui-même a créé pour la nécessité , en s'abstenant de vin et de viande, quoique cet usage ne puisse causer ni péril ni remords; mais ils sont bien aises d'assujettir et d'immoler leur âme au Seigneur par cette mortification du corps.
Jusqu'ici vous avez assez usé de vos richesses et de vos agrémens : vous avez assez recueilli le fruit de vos qualités naturelles. Il est temps de suivre des maximes plus salutaires. Nous sommes ce peuple chéri que Dieu a fait naître à la fin des siècles. Il nous a destinés de toute éternité pour juger sainement de la valeur du temps, afin que, instruits par ses divines leçons, nous retranchions toutes les superfluités du siècle ^. Nous sommes spirituellement circoncis à l'égard de toutes choses , soit par rapport à l'esprit, soit par rapport au corps ; car dans l'un et dans l'autre nous faisons profession de réformer les maximes du monde,
X. Au reste, croyez-vous que ce soit Dieu qui ait enseigné l'art de teindre les laines avec le suc de certaines plantes et avec l'huile de certains poissons ? Peut-être oublia-t-il au commencement du monde de faire naître des brebis rouges ou bleues : c'est pour cela apparemment qu'il a découvert ensuite le secret de colorer les étoffes, afin que, se trouvant trop minces et trop légères elles-mêmes, le seul prix en augmentât le poids. C'est apparemment Dieu qui a produit ces ouvrages d'or où brillent tant de pierres précieuses ; c'est lui qui a percé le bas de vos oreilles, pour y attacher des perles magnifiques. Il a jugé si nécessaire de tourmenter son propre ouvrage, et de fatiguer des enfans malcontens de leur premier sort, que des cicatrices faites sur une chair née pour le travail on vit pemdre je ne sais quels grains dont les Parthes, peuples barbares se couvrent
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presque entièrement le corps en forme de colliers. Cependant ce même or qui nous enchante est employé par certains peuples à faire des chaînes et des menottes,comme nous l'apprenons de leurs historiens. Tant il est vrai qu'on estime ces choses, non parce qu'elles sont bonnes en soi , mais parce qu'elles sont rares.
D'ailleurs, qui en a fait la découverte ? Ce sont les anges rebelles qui ont fait connaître aux hommes ces productions terrestres. Ensuite le travail et Vindustrie, joint à leur rareté , les ont rendues beaucoup plus précieuse par la folle passion de satisfaire le luxe des femmes. Néanmoins, selon le témoignage d'Enoch, Dieu a condamné à des ténèbres éternelles les mauvais anges, pour avoir montré ces matières dangereuses, je veux dire Tor, l'argent, avec les ouvrages qu'on en fait, et pour avoir enseigné surtout Tart de colorer le visage et les étoffes dont on s'habille. Comment plairons-nous à Dieu si nous aimons les ouvrages de ceux que sa justice à été obligée de punir éternellement?
Mais supposons que Dieu ait donné toutes ces choses, et qu'il les ait permises ^ ; supposons que le prophète Isaîe n'ait jamais déclamé contre les robes d'écarlate ; qu'il n'ait jamais réprouvé les bagues d'or ; qu'il n'ait rien dit contre tant d'autres vains ornemens. Ne devons-nous pas nous distinguer toujours des gentils, et ne pas nous prévaloir de ce qu'ils ont de précieux ? Souvenons-nous que nous n'avons d'autre maître que le véritable Dieu qui nous a instruits, et qui est jaloux que ses divins enseignemens ne soient point violés* Persuadons-nous, comme il est prudent et plus sûr de le faire , que dès le commencement du monde ce divin ouvrier pourvut sagement atout, et qu'il disposa tellement les métaux et les minéraux qu'ils servissent d'épreuve à la vertu de ses fidèles disciples , afin que la liberté qu'ils auroient d'en user augmentât leur mérite par le soin de s'en priver. Ne voit-on pas quelquefois qu'un sage père de famille expose à dessein certains meubles pour éprouver la fidélité de ses domestiques? Heureux s'ils donnent des marques de leur probité et de leur modération ! Mais combien plus louable est le serviteur qui s abstient entièrement de ce qui lui est offert, et
qui craint même la trop grande indulgence du maître? Tel est le sentiment de l'apôtre : «Tout m'est permis , dit-il , mais tout n'édifie pas ^ » Combien appréhendera-t-on d'user des choses qui sont défendues , quand on se sera accou« tumé à craindre celles qui sont permises ?
XI. Mais enfin quelle raison avez-vous de paraître si pompeusement ornées , puisque vous êtes séparées de ces autres femmes qui n'ont besoin de cet attirail que pour des motifs qui ne vous touchent point ? Vous ne visitez pas les temples des gentils ; vous n'assistez pas à leurs spectacles ; vous ne célébrez pas les fêtes des dieux. Cependant voilà les sujets ordinaires pourquoi l'on étale cette prodigieuse pompe d'habits: c'est pour se trouver aux assemblées; c'est pour voir et pour être vues ; c'est pour faire parade d'une vaine gloire ; c'est pour exposer en vente la pudicité. Mais pour vous, fidèles servantes du Seigneur , vous n'avez que des motifs salutaires pour sortir de chez vous ; il s'agit alors ou de visiter les malades, ou d'assister au saint sacrifice , ou d'entendre la parole de Dieu. Or toutes ces choses sont des exercices de retenue et de modestie. Il n'y faut ni habits extraordinaires, ni robes magnifiques ou traînantes. Que si la bienséance, l'amitié ou le devoir vous obligent de rendre visite aux dames païennes , pourquoi ne paraissezvous pas munies de vos armes, d'autant plus que vous voulez suivre les chemins de la foi ? Par là vous montrerez la différence essentielle entre les servantes de Dieu et les servantes du diable. Vous leur servirez d'exemple ; vous les édifierez. Enfin, comme parle l'apôtre , Dieu sera «glorifié en votre corps*: «car s'il est glorifié par la pureté, il l'est aussi par des habits et des manières honnêtes.
Je sais ce qu'objectent quelques-unes de vous. Nous appréhendons, disent-elles, que le nom de Dieu ne soit bla phémé, si l'on nous voit renoncer à nos anciennes parures. Par cette règle, il faut que nous ne renoncions point aussi à nos anciens vices. Il faut que nous gardions les mêmes mœurs, puisque nous voulons garder les mêmes dehors : et alors les nations ne blasphémeront point le nom de Dieu. Voilà certes un grand blasphème, quand on dira de
^LGor.,10.— >PfaUip.,l.
TERTULLIEN
quelqu'une de vous : cette femme paratt plus modeste depuis qu'elle est devenue chrétienne! Quoi ! devez-vous craindre de passer pour plus pauvres depuis que vous êtes devenues plus riches, ou de parattre plus négligées depuis que vous êtes devenues plus estimables ? Un chrétien doit-il suivra les maximes des gentils, ou les maximes de Dieu ?
XII. Àh ! plutôt craignons que nous ne donnions de l'autre côté un plus juste sujet de blasphème ; car quoi de plus scandaleux que de voir des femmes chrétiennes, qui portent le titre de sacrées gardiennes de la pureté , paraître ornées et embellies comme des courtisanes ? Quelle différence alors se trouve-t-il entre vous et ces malheureuses victimes de rimpureté ? La sévérité des lois les sépara autrefois des matrones , et leur défendait les ornemens des personnes de qualité ; on voit aujourd'hui la licence du siècle , qui devient tous les jours plus insolente, égaler ces misérables aux plus illustres dames, sans pouvoir distinguer les unes d avec les autres. Aussi TÉcriture sainte nous donne à entendre que les parures et le fard du visage marquent la prostitution du corps. Le Seigneur ayant appelé du nom de prostituée cette superbe cité, située sur sept co11ines,sur une grande étendue d'eaux, quel habit lui a4>il donné conforme à ce nom? «Elle est vêtue de pourpre et d'écarlate, toute brillante d'or et de pierreries ^» Ornemens maudits , sans quoi elle ne serait pas représentée comme une prostituée et une abominable *. Judas ayant aperçu Thamar assise sur le grand chemin avec un ornement et une parure extraordinaire, s'imagina d'abord, malgré le voile sous lequel elle cachait son visage, qu'elle était là pour exercer un trafic peu honnête : à la qualité de l'habit il reconnut à quel exercice elle était disposée à s'occuper. L'expérience lui apprit bientôt qu'il ne se trompait pas. Ce qui nous montre que nous devons travailler avec un soin particulier à ne donner dans notre extérieur aucune mauvaise opinion de notre vertu. Car que sert l'intégrité de l'àme si elle est violée et corrompue par les soupçons d'autrni? Pourquoi donné-je sujet aux autres de désirer criminellement ce que je déteste en moi-même ?
« Apoc, 17. - * Geo., 18
Pourquoi mes habits ne rendent-ils pas témoignage de mes mœurs, afin d'ôter à l'impudence tout prétexte de souiller une àme. Il est permis de paraître chaste, et il est défendu de paraître impudique.
Xm. Quelqu'une de vous me dira peut-être : peu m'importe d'avoir l'approbation des hommes , leur témoignage m'inquiète peu ; Dieu seul est l'inspecteur de mon cœur ; lui seul doit être mon juge. Supposons que cela soit ; mais souvenons-nous en même temps de ce que dit l'apôtre : a Que votre retenue paraisse aux yeux de tous les hommes ^ j> Pourquoi ? N'est-ce pas afin que la malignité ne trouve rien à redire dans notre conduite , et que notre bon exemple serve comme de reproche eux méchans ? Quel est encore le sens de ces paroles : a Que vos actions luisent devant les hommes ^ ? » Pourquoi Jesus-Ghrist nous appelle -t-il la lumière du monde P pourquoi nous compare-t-il à une cité bâtie sur une montagne ? si ce n'est afin que nous éclairions les hommes de ténèbres, et que nous nous élevions au-dessus des gens plongés dans le vice. En effet , si vous cachez la lumière sous le boisseau, on sera en droit de vous accuser d'une coupable négligence , puisque vous étouffez cette lumière.
Ce qui nous fait devenir les flambeaux du monde , ce sont nos bonnes œuvres. Or ces œuvres, quand elles sont pleines et véritables, n'aiment point les ténèbres : elles veulent se montrer, et il convient qu'on les connaisse et qu'on les voie. Ce n'est donc pas assez pour un chrétien d'être chaste: il faut encore le paraître. Cette pureté doit être si abondante, pour m'exprimerde la sorte, que du cœur elle se répande sur les habits, et que de l'intérieur elle rejaillisse sur la personne. Elle défendra ainsi l'intérieur de la place par des fortifications du dehors , et conservera plus sûrement la fidélité qu'elle doit à Dieu ; car enfin il faut absolument renoncer à cette molle délicatesse, dont la douceur ne peut qu'énerver la vertu la plus généreuse.
Je ne sais, au reste, si des mains accoutumées aux bracelets pourront soutenir la pesanteur des chaînes. Je doute si des jambes tant de fois
» Philip., 4.
• Mallh., 5. — » Jbid,
CONTRE LES SPECTACLES
ornées de bandelettes de soie pourront supporter la douleur des entraves. Je crains qu'une tête couverte d'émeraudes et de diamans ne plie lâchement sous le glaive dont nous sommes menacés à toute heure. C'est pourquoi , fidèles servantes de Jesus-Christ, accoutumons-nous aax choses les plus pénibles , et nous ne les sentirons pas dans l'occasion. Renonçons aui plaisirs et aux agrémens, et nous ne les regretterons pas un jour. Tenons-nous continuellement prêts à souffrir les plus rudes coups ; n*ayons rien que nous ayons de la peine à quitter. Tous les biens de ce monde sont autant de liens qui arrêtent Tessor de notre espérance. Rejetons tous ces omemens de la terre si nous voulons briller dans le ciel.
Gardez-Tous d'aimer cet or funeste où sont gravés, pour ainsi dire, les premiers crimes du peuple disrael ^ Vous devez haïr ce qui perdit les Juifs en leur faisant abandonner Dieu pour
adorer l'ouvrage de leurs propres mains. D'ailleurs le temps des chrétiens est toujours, et principalement aujourd'hui , un siècle de fer, et non un siècle d'or. On nous prépare les étoles du martyre : les anges semblent déjà nous les présenter. Paraissez donc, à la bonne heure , parées des omemens et des grâces des apètres. Que la simplicité et la pudeur fassent seules vos agrémens. Peignez vos yeux d'une humble modestie qui parte d'un intérieur bien réglé. Attachez la parole de Dieu à vos oreilles, et le joug de Jésus-Christ à votre cou. Soumettezvous à vos maris, et vous voilà assez parées. Occupez vos mains à filer, et retenez vos pieds dans l'enceinte de vos maisons : vous les ren* drez ainsi plus ornés que s'ils étaient couverts d'or. Choisissez pour vos plus riches atours la joie de la sagesse, la sainteté, la pureté. Ornées et embellies de la sorte , vous aurez Dieu pour votre fidèle et étemel amant.
TRAITE CONTRE LES SPECTACLES
I. Fidèles serviteurs de Jésus-Christ, vous, catéchumènes, qui désirez d'être bientôt unis à lui par le baptême, et vous, chrétiens, qui l'avez déjà confessé en participant à ses mystères , apprenez par les règles de la foi , par les principes de la vérité et par les lois de la discipline, l'obligation où vous êtes de renoncer au plaisir des spectacles , de même qu'aux folies du siècle. Instruisez- vous, afin que vous ne péchiez point, les uns par ignorance, les autres par dissimulation ; car la force du plaisir est si grande, qu'elle entraîne dans l'occasion les ignorans, et porte les autres à trahir leur propre conscience : double malheur qui n'arrive que trop souvent. En effet, il se trouve des gens qui , séduits agréablement par les fausses maiimes des païens, raisonnent amsi : il n'y a, disent-ils, rien d'opposé à la religion dans ce plaisir que Ton donne aux yeux et aux
>Exod.,31
oreilles, puisque l'àme n'en souffre aucune atteinte ; Dieu n'est point offensé par un divertissement au milieu duquel l'homme conserve toujours la crainte et le respect qu'il doit à son divin maître. Illusion, mes frères, erreur dangereuse, très-contraire à la véritable religion et à la parfaite obéissance que nous devons à Dieu : c'est ce que j'ai principalement résolu de vous démontrer.
Il y en a qui pensent qu'un chrétien , c'est-adireun homme qui doit se tenir toujours prêt à mourir, ne se prive des plaisirs que par poltronnerie. Gomment cela? le voici, dit-on. Comme les chrétiens sont un peuple lâche et timide, ils cherchent à se fortifier contre les attaques de la mort. Afin de pouvoir plus aisé* ment mépriser la vie, ils rompent insensiblement les liens qui nous y attachent le plus; ils trouvent par conséquent moins d'embarras à la fin de leurs jours, et moins de peine à aban< donner une chose qu'ils se sont déjà rendue
TERTULLIEN
comme inutile ; ils meurent ainsi avec moins de regret. De là cette constance stoïque qu'ils font paraître dans les tourmens, et qui est plutôt Teffet d'une prévoyance humaine qu'une véritable soumission aux ordres du ciel. On a vu en effet que ceux d'entre les chrétiens qui se sont longtemps attachés à ces divertissemens ont témoigné une peine extrême à mourir pour Jésus -Christ. Supposons que cela soit, du moins une telle précaution n'a pas été inutile , puisqu'elle a produit cette admirable généiDsité qui les a élevés au-dessus de toutes les frayeurs de la mort.
II. Voici encore le frivole prétexte que font valoir une infinité de gens. Dieu, disent-ils, a créé tout ce qui est dans le monde et en a fait présent aux hommes (nous Favouons nous-mêmes). Or toutes les créatures sont bonnes, puisque leur auteur est essentiellement bon. Il faut sans doute mettre dans ce rang tout ce qui sert aux spectacles; par exemple, le cirque , le lion , les forces du corps et les agrémens de la voix. Ainsi l'on ne saurait regarder comme une chose contraire à la volonté de Dieu ce qui a été créé par lui-même. Par conséquent les serviteurs de Dieu ne doivent point fuir ce que leur maître ne hait pas. On ne peut donc soutenir que les amphithéâtres soient condamnés par le Seigneur, puisque c'est lui qui a fait les pierres, le ciment, le marbre, les colonnes. Enfin les jeux et les spectacles ne se passent qu'à la vue du ciel, qui est aussi l'ouvrage de Dieu. Ignorance humaine , combien fais- tu valoir tes vaines raisons, surtout lorsqu'il s'agit de la perte de quelque plaisir !
On trouve en effet mille gens qui s'éloignent de la religion chrétienne plutôt par la crainte d'être privés des divertissemens que par la crainte de perdre la vie ; car quelque insensé que l'on soit, on a néanmoins assez de courage pour ne pas craindre la mort, parce qu'on la regarde comme un tribut dû à la nature ; mais pour le plaisir, l'attrait est si puissant que les plus sages n'en sont pas moins frappés que les fous, parce que le plaisir foit le plus doux charme de la vie pour les uns et pour les autres.
Personne ne nie (puisqu'on ne peut ignorer ce que la seule lumière naturelle nous fait connaître), personne, dis-je, ne nie que Dieu ne
soit le créateur de toutes cboses. On convient de même que toutes les créatures sont bonnes et qu'elles ont été données à l'homme pour son service. Mais quand on ne peut connaître Dieu que par la lumière naturelle , et non par le flambeau de la foi; quand on ne le regarde que de loin et non de près, on ne le connaît qu'imparfaitement. Ainsi on ignore le véritable usage qu'il veut que nous fassions des créatures; on ignore encore les desseins de cet implacable et invisible ennemi qui nous sollicite à user des présens de Dieu tout autrement que Dieu ne prétend. La raison de cette ignorance est qu'en ne connaissant Dieu qu'imparfaitement on ne saurait distinguer sa volonté d'avec l'intention de son adversaire. Il faut donc nonseulement considérer celui qui a fait toutes choses, mais savoir encore comment l'usage en est perverti. Par ce moyen on verra clairement quel est l'ouvrage et quel usage on en doit faire. Il y a une très-grande différence entre ce qui est corrompu et ce qui est pur et sain, parce qu'il y en a une très-grande entre l'auteur et le corrupteur.
Au reste tant de mauvaises choses, que les païens défendent eux-mêmes rigoureusement, ne se font-elles pas par le moyen des créatures que Dieu a produites ? Vous voulez commettre un homicide, choisissez ou le fer, ou le poison , ou la magie. Mais le fer n'est-il pas l'onvrage de Dieu aussi bien que les herbes vénéneuses et les mauvais anges? Croyez - vous cependant que le Créateur ait produit ces créatures pour faire périr les hommes? ou plutôt n'a-t-il pas pronocé lui-même un arrêt de mort contre Thomicide, quand il a dit: «Vous ne tuerez point ?^ » De même qu'est-ce qui a produit l'or, l'argent, le cuivre, l'ivoire, le bois et toutes les autres matières dont on se sert pour fabriquer les idoles ? Qui a formé ces métaux, si ce n'est celui qui a créé aussi la terre ? Cependant leur a-t-il donné l'être afin qu'on les adorât en sa place? Non certainement, puisque l'idolâtrie est le plus grand outrage que Ton puisse faire à Dieu. Nous ne prétendons donc pas que ce qui offense Dieu ne vienne point de Dieu; mais l'usage qu'on en fait pour l'offeoser n'est plus l'ouvrage de Dieu.
« Exod., ao.
CONTRE LES SPECTACLES
Lliomme lai-mfime, auteur de toutes sort^ de crimes, n'est - il pas Touvrage et de plus 1 image de Dieu P Cependant il a abusé de son âme et de son corps pour se révolter contre son Créateur. Il est certain que nous n'avons point reçu les yeux pour allumer en nous les feux de la concupiscence, ni les oreilles pour écouter de mauvais discours, ni la langue pour la médisance, ni la bouche pour la gourmandise, ni restomac pour la débauche , ni les mains pour dérober, ni les pieds pour courir au crime. De même noire âme n'a point été unie au corps pour être Tarsenal des fraudes et des injustices. Donc, s'il est vrai que Dieu, étant infiniment bon, déteste le mauvais usage qu'on fait de ses créatures , il s'ensuit évidemment qu'il n'a point créé pour de mauvaises fins ce qu'il condamne lui-même, puisque les choses dont on se sert pour faire le mal ne sont mauvaises que par le mauvais usage qu'on en fait. Mous donc qui en connaissant Dieu connaissons aussi son rival , et qui avons appris à distinguer le créateur d'avec le corrupteur de la créature , nous ne devons être nullement surpris du changement qu'a fait le démon dans le genre humain; sachant que ce mauvais ange a eu le pouvoir de faire tomber d'abord de Tétat d'innocence rhomme créé à l'image de Dieu, nous ne devons point douter qull n'ait perverti et l'homme lui- même, et ce que l'homme a reçu de son Créateur. Il a été indigné que le domaine sur les créatures ait été donné à l'homme, c'est pourquoi il a tâché d'envahir ce domaine et de s'en servir pour rendre l'homme coupable.
in. Instruits, comme nous devons l'être, de ces vérités, contre l'aveuglement et les fausses opinions des païens, consultons maintenant les oracles de notre religion; car il se trouve quelquefois des fidèles, ou trop simples ou trop difficoltueux, qui veulent être convaincus par Tautorité des Écritures pour se résoudre à renoncer aux spectacles, ou qui doutent s'ils doivent absolument s'abstenir de ce que Dieu ne leur a pas défendu en termes exprès. Il est vrai que nous ne trouvons point formellement cette défense : vous n'irez point au cirque, au théâtre, au stade, â l'amphithéâtre, comme nous trouvons expressément ces paroles : a Vous ne tuerez point, vous n'adorerez point d'idole, voQS ne déroberez point , vous ne oommettrez
point d'adultère ^ » Mais nous voyons suffisamment cette défense dès le commencement du premier psaume de David. «Heureux, dit-il, celui qui n'est point allé aux assemblées des impies, qui ne s'est point arrêté dans la voie des pécheurs, et qui ne s'est point assis sur une chaire empestée ^ ! s> Car bien qu'en cet endroit le prophète semble parler principalement de rhomme juste qui n'a voulu prendre aucune part au conseil des Juifs qui délibéraient de se soulever contre leur divin Maître, on peut néanmoins donner plusieurs significations à l'Ëcriture sainte, surtout lorsque le sens moral parait conforme â celui que la lettre présente d'abord.
Ainsi ces paroles de David peuvent très-bien s'entendre d'une défense spéciale d'assister aux spectacles. En effet, s'il a donné le nom d'assemblée â une petite multitude de Juife, à combien plus forte raison ne doit-on pas appeler de ce nom ces prodigieuses assemblées de païens? A moins que les païens ne soient aujourd'hui moins pécheurs et moins ennemis de Jésus-Christ que les Juifs ne le furent autrefois. Le reste a le même rapport; car dans les amphithéâtres il y a des voies où l'on se tient pour assister aux spectacles. On appelle voies ces amas de degrés qui séparent le peuple des chevaliers. De même on appelle chaires ces grands sièges où les sénateurs s'étendent mollement dans l'orchestre. S'il est donc vrai de dire avecle prophète : malheur â celui qui entre dans quelque assemblée que ce soit des impies, qui s'arrête dans les différentes voies des pécheurs, et qui est assis dans la chaire de corruption ; soyons bien persuadés que ces paroles doivent s'entendre dans un sens général , quoique elles puissent être aussi interprétées dans un sens particulier; car souvent le discours s'adresse tellement â des particuliers qu'il regarde en même temps tout le monde. Ainsi lorsque Dieu fiait des commandemens ou des défenses aux Israélites, il est certain qu'il parle aussi à tous les hommes 3. Lorsqu'il menace de détruire TÉgj^pte et l'Ethiopie, ses menaces s'étendent à toute sorte de nations rebelles ^ : l'espèce renferme le genre , et sous le nom de ces deux royaumes, il comprend tout
*Liod.,i.-*Pf.i. — 'Exod. ao.— «It^liL
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Tunivers. De même quand parlant des spectacles il les appelle du nom d'assemblée des impies, il passe du général au particulier.
IV. Mais afin qu'on ne s'imagine pas que je m'amuse ici à subtiliser, venons à la principale autorité qui nous défend les spectacles; elle est fondée sur notre baptême. Lorsque nous sommes entrés aux fonts baptismaux , nous avons fait profession de la foi chrétienne dans les termes qu'elle nous prescrit. Au même temps nous avons promis solennellement de renoncer à Satan , à ses pompes , à ses anges. Or y a-t-il quelque chose où le diable domine plus avec ses suppôts que dans l'idolâtrie? M'est-ce pas là comme le trône de l'esprit immonde et le siège de l'impiété ? Je le prouverai ailleurs plus au long. Si je montre donc ici que tout l'appareil des spectacles est fondé sur l'idolâtrie, ce sera un préjugé évident que dans le baptême nous avons renoncé aux spectacles , dont l'idolâtrie a fait une espèce de sacrifice à Satan et à ses anges. Voyons donc l'origine de chaque spectacle en particulier, comment ces jeux ont été introduits dans le monde. Examinons ensuite leurs titres, comment ils sont appelés. En troisième lieu, leur appareil et avec combien de superstitions on les prépare. En quatrième lieu, leurs différentes circonstances, à qu'elles divinités ils ont été dédiés. Enfin , leur représentation et quels en ont été les instituteurs. Si quelqu'une de ces choses n'a point de rapport aux idoles, nous avouerons que cela ne regarde ni l'idolâtrie, ni l'abjuration que nous avons faite dans notre baptême.
V. Gomme l'origine des jeux est obscure et inconnue à la plupart de nos frères, il ne faut point la chercher ailleurs que dans l'histoire des païens. Il y a plusieurs auteurs parmi eux qui ont écrit sur cette matière. Voici ce qu'ils en racontent. Ils disent, suivant le rapport de Timée, que les Lydiens sortis de l'Asie sous la conduite de Thyrrhénus , qui avait été contraint de céder le royaume â son frère Lydus, s'arrêtèrent dans la Toscane , et que là , parmi plusieurs autres cérémonies superstitieuses, ils instituèrent des spectacles sous un manteau de religion. Les Romains ensuite, ayant appelé chez eux quelques-uns de ces étrangers, empruntèrent et les cérémonies de ces jeux , et le temps où Ton devait les célébrer ; de sorte que
dans la suite on donna à ces spectacles le nom latin ludi, à cause des Lydiens de qui ils venaient. Il est vrai que Varron dérive ce terme du \erheludere, jouer, c'est-à-dire badiner, se divertir, comme on disait autrefois les jeux luperciens, parce que la jeunesse les célébrait d'une manière folâtre , ce qui n'empêche pas que l'auteur n'attribue l'origine de ces jeux et de ces divertissemens à la célébration de quelque fête , à la dédicace de quelque temple , ou à quelque autre semblable motif de religion.
Mais pourquoi nous arrêter à une question de nom , lorsque tout paraît idolâtrie dans la chose ? En effet, tous les jeux tirent leur nom de quelque dieu du paganisme. Ainsi tantôt on a appelé Ubëriaux ceux qui étaient institués en l'honneur de Uber ou Bacchus; car c'est à ce faux dieu que les paysans les consacraient, en reconnaissance de la libéralité qu'il leur avait faite en leur découvrant l'usage du vin. Tantôt on a appelé consuales ceux qui étaient dédiés à Neptune , nommé autrement Consus. Tantôt on a nommé équiriens ceux queRomulus consacra à Mars. Quelques auteurs attribuent l'institution des jeux consuales au même Romulus, qui voulut désormais faire honorer Consus comme le dieu du conseil, pour lui avoir inspiré le dessein d'enlever les Sabînos afin de les donner en mariage à ses soldats. Beau conseil , véritablement ! Ne passe- t-îl pas encore aujourd'hui parmi les Romains pour une chose juste et permise ? Je ne dis rien de ce qu'il est aux yeux de Dieu ; car ce qui doit faire abhorrer ce conseil détestable , c'est qull doit son commencement à une friponnerie , i une violence, à une brutalité, à un fratricide, à un fils de Mars. Il reste encore aujourd'hui dans le Cirque , près des premières limites , on autel bâti sous terre et consacré au dieu Consus, avec cette inscription : «Consus préside au conseil, Mars à la guerre, les Lares aux assemblées, d Les prêtres publics y célèbrent des sacrifices le 7 de juillet, et le grand prêtre du mont Quirinal avec les vestales en oPFre le 21 du mois d'août. Quelque temps après , le même Romulus institua des jeux en l'honneur de Jupiter Fërétrien sur le mont Tarpeïus, d'où ils furent appelés tarpéiens et capiio* Uns, comme raconte Pison. Ensuite Nama Pompilius en institua d'autres consacrés à Mars
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et i^ la Rouille; car la rouille a été érigée en déesse. H se fit encore de semblables institutions parTullus-Hostilius, par Ancus-Martius et par les autres rois de Rome. Si Ton veut savoir à quelles idoles ces différens jeux furent consacrés, il iàut lire Suétone et les autres historiens qui ont écrit avant lui. Mais en voilà assez sur Torigine idolâtre de ces jeux criminels et abominables.
VL A ce témoignage de l'antiquité , ajoutons celui des siècles postérieurs , dans lequel nous découvrirons aussi clairement l'origine de noQveaui spectacles par les titres qu'on leur a donnés. On voit par ces titres à quelle idole et à quelle superstition ces jeux de différentes espèces ont été consacrés. Ceux qu'on appelle mégaliens, apollinaires ^ céréaux, neptunaux, floréaux, latiares, se célèbrent publiquement chaque année. Les autres moins filés doivent leur origine ou à la naissance , ou au couronnement des rois, pu aux prospérités de la république , ou aux fêtes superstitieuses des villes municipales. Parmi ces jeux arbitraires , on peut compter encore ceux que les particuliers célèbrent en rhonneur de leurs parcns défunts, comme pour s'acquitter d'un devoir de piété envers eux : coutume ancienne, car dès les premiers temps on divisa les jeux en sacrés et en funèbres. Les premiers furent institués en l'honneur des dieux du pays, et les autres en mémoire des défunts. Mais peu nous importe de savoir sous quel nom et sous quels titres ils ont été institués ; dès là qu'ils sont consacrés aux mêmes esprits auxquels nous avons renoncé dans le baptême, c'en est assez. Ainsi qu'on célèbre ces fêtes ou en l'honneur des dieux ou pour Tapothéose des défunts, c'est toujours la même chose, la même idolâtrie, et nous devons y renoncer également.
VIL L'origine de ces différens jeux est donc ?a même ; leurs titres sont aussi les mêmes , comme provenant de la même cause; par conséquent leur spectacle est le fruit malheureux qu'une même idolâtrie a produit. R faut avouer néanmoins que l'appareil des jeux du cirque a quelque chose de plus pompeux , car c'est proprement à ces derniers que convient le nom de pompe. C'est ce qui paraît par la prodigieuse quantité des simulacres, par le nombre infini des tableaux, par le superbe attirail des voitu-
res , des chariots, des brancards, des chaises, des couronnes qu'on y étale. Outre cela que de cérémonies , que de sacrifices précèdent , accompagnent, terminent ces jeux; que de prè« très , que d'officiers sont en mouvement ! J'en prends à témoin les habitans de cette superbe ville, où les démons en foule semblent avoir établi leur demeure. Que si ces spectacles sont moins magnifiques dans les provinces , parce qu'on y a moins de secours , en quelque endroit cependant qu'on les célèbre , on n'en doit jamais oublier l'origine : c'est de là principalement qu'ils tirent leur malignité. Ainsi une branche ou un ruisseau conserve les mauvaises qualités du tronc ou de la source d'où ils viennent. Qu'il y ait donc de la magnificence ou non dans ces jeux, ils offensent toujours le Seigneur. Quelle que soit la pompe du cirque, quand il n'y auroit qu'un petit nombre de simulacres , c'est toujours une idolâtrie , n'y eûtil qu'une seule idole. Quand on n'y traînerait qu'un char, c'est néanmoins le char où Ton porte Jupiter. De quelque indigence, de quelque médiocre appareil qu'une idolâtrie soit accompagnée , elle n'est que trop manifeste par l'origine criminelle d'où elle vient.
Vin. Suivons le dessein que je me suis proposé; venons maintenant aux lieux où l'on re^ présente les spectacles. Le cirque est principalament consacré au Soleil. On y voit son temple bâti au milieu , et $on image toute rayonnante sur le sommet du temple. Admirez celte disposition: ils ont cru, ces pieux idolâtres, qu'il ne fallait point placer sous l'obscurité d'un toit celui qu'ils voyaient briller tous les jours sur leurs têtes. Comme ils assurent que Circé la première institua des spectacles en l'honneur de son puissant père le Soleil, ils prétendent aussi qu'elle a donné son nom au cirque. En vérité cette fameuse magicienne n'a pas médiocrement fait réussir les affaires de ceux dont elle étoit la prêtresse , je veux dire des démons et de leurs ministres. Considérez donc combien d'idolâtries on découvre par ce seul endroit : autant* d'ornemens du cirque sont autant de temples profanes. Ici on voit des figures ovales; elles sont dédiées à Castor et Pollux par ceux qui croient follement que Jupiter transformé en cygne fut père de ces deux jumeaux , et qu'ils naquirent d'un œuf. Là on trouve des dauphins,
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lié iont consacrés â Neptune. D*aQ autre c6té on Toit de grosses colonnes, qui soutiennent on les statues sessiennes, ainsi appelées de la déesse qui préside aux semences , ou les messiennes, dites ainsi de celle qui préside aux moissons, ou les tuteliennes, de celle qui ) préside â la tutelle des Fruits. Devant ces colonnes paroissent trois autels consacrés â autant de dieux, c'est-à-dire aux grands, aux puissans et aux bons. L'opinion des gentils est, que ce sont les mêmes dieux qui sont venus de Samothrace.
Le superbe et prodigieux obélisque est consacré (comme TassureHermatèle) ou plutôt prostitué au Soleil. Les caractères hiéroglyphiques, qui y sont gravés comme autant de mystères , témoignent assez que c'est une superstition des Égyptiens. Cette assemblée de démons aurait langui sans leur grand'mère ; c'est pourquoi elle y préside auprès de ce grand bassin qu'on nomme lEuripe. Cousus, comme j'ai déjà dit , demeure caché sous terre proche des Termes. Ce n*est pas tout , les limites murliennes tirent aussi leur^nom d'une idole, car la déesse Murtia passe chez les gentils pour la déesse de l'amour. Aussi ces hommes religieux n'ont pas manqué de lui dresser un temple dans cet endroit. Voyez, ô fidèles disciples de Jésus-Christ, combien de noms infâmes ont rempli le cirque ! Loin de vous une religion à laquelle président tous les démons.
Puisque nous en sommes sur le sujet de ces lieux profones, il est bon de répondre à une objection que font quelques-uns. Quoi , disentils, si je vais au cirque hors du temps des spectacles , dois-je craindre que mon àme y contracte quelques souillures? Les lieux considérés en eux-mêmes ne tirent point à conséquence; car un serviteur de Dieu peut aller sans aucun péril non-seulement aux endroits où l'on s'assemble pour les spectacles, mais encore aui templesdes gentils : lorsqu'il y en a quelque raison, sans aucun rapport ni aux offices ni aux autres propriétés de ces lieux. D'ailleurs, où pourroient demeurer les chrétiens? les rues, les places, les bains , les hôtelleries , nos maisons mêmes ne sont point sans quelque idole ; Satan et ses anges ont occupé tout le monde. Cependant quoique nous demeurions dans le monde nous n'avons pas pour cela quitté Dieu;
on le quitte seulement lorsqu'on s'attache aax maximes et aux plaisirs criminels du monde. Si j'entre dans le capitole ou dans le temple de Sérapis pour y faire des prières ou des sacrifices , alors je renonce à Dieu. Si je vais an cirque ou an théâtre à dessein d'assister aux spectacles, je trahis ma religion. Cenesout pas les lieux par eux-mêmes qui souillent notre âme, c'est ce qui se passe dans ces lieux et ce qui souille ces lieux mêmes , comme je viens de le montrer. Ce qui nous gftte sont les choses gâtées et corrompues. Je ne me suis arrêté i montrer à quelles divinités on a consacré ces lieux que pour mieux faire voir que les choses qui s y passent appartiennent spécialement aux idoles â qui ces lieux ont été consacrés. Parions maintenant de la manière dont on représente les jeux dans le cirque.
IX. L'usage des chevaux était simple dans le commencement : c'était pour faire voyage; rien ne rendait mauvais un usage universel, mais quand on les employa pour les jeux , ce qui était un présent de Dieu devint un instrument du démon. C'est pourquoi ce nouvel usage est attribué à Castor et â Pollux, à qui Mercure donna des chevaux pour cet effet, comme nous l'apprenons de Stésichore. Il y a d'autres semblables courses consacrées â Neptune, que les Grecs appellent d'un nom particulier, imrio$, le cavalier. Or ces jeux qui se font avec des chevaux attelés ne sont pas moins idolâtres que les autres ; car les chars â quatre chevaux sont dédiés au soleil , et ceux qui n'en ont que deux sont consacrés à la lune. D'ailleurs, ainsi que le dit le poète:
Éricbtbon le premier, par un effort sublime, Osa pMer aa J0C19 quatre courtiers fougueux , Et, porté sur un char, s'éiaocer a^ec eux*.
Or cet Ërichthon, fruit abominable des débauches de Vulcain et de Minerve, est un monstre démoniaque, ou plutôt un diable, et non un serpent. Ce Trochilus de Grèce , qui passe pour inventeur de chars , dédia son premier ouvrage â Junon. Enfin si c'est Romulus qui a introduit cet usage chez les Romains, il doit sans doute être mis lui même au nombre
^Priinus Ertchthonius currui et quattuor ausus JuD^ere equos, rapidinque rôtis msistere victor.
(VnciLB, Géorg,, lir. III, ▼. 113 et 114.1
CONTRE LES SPECTACLES
lies autres idoles s1l est vrai qu'il est le même que Quirinus. Têts ont été les inventeors des chars i quatre dievaox ; faut-il donc être surpris que les combattans aient été d'abord couverts des livrées de Tidolàtrie, si je puis m'exprimer ainsi? Au commencement ces livrées n'étaient que de deux couleurs; Tune blanche, qui était consacrée à Tbiver à cause de la blancheur de la neige; Tautre couleur de feu , qui était consacrée à Tété à cause des rayons du 9oleil. Dans la suite, le plaisir et la superstition s'étant également augmentés , on changea la dédicace de ces deux couleurs et on en ajouta deux autres. Le rouge fut consacré à Mars, et le blanc aux zéphyrs; le vert à la terre ou au printemps, et Tazur au ciel , ou à la mer , ou à rantomne. Or comme tonte Tidolâtrie est anathématisée de Dieu , il est certain qu'il condamne aussi ces profanes consécrations que Ton fait aux différens éiémens du monde.
X. Passons au théâtre, dont l'origine et les titres sont les mêmes que ceux du cirque, comme nous l'avons déjà montré en parlant des jf ux en général. Ainsi l'appareil du théâtre ne diffère presque point de celui du cirque. On se rend à l'un et à l'autre de ces deux spectacles au sortir du temple où l'on a prodigué l'encens en abondance et arrosé les autels du sang de plusieors victimes. On marche parmi le bruit des 6fres et des trompettes, pendant que deux infâmes personnages, directeurs des funérailles et des sacrifices , je veux dire le désignateur et Varuspice, conduisent tout le cortège. Mais Toid ce que le théâtre a de particulier, et ce qui le distingue du cirque : voyons d'abord conôbien le lieu en est infâme.
Le théâtre est proprement le temple de Vénus. C^est ainsi que sous prétexte d'honorer la déesse ce lieu exécrable a été canonisé dans le monde. Autrefois, s'il s'élevait quelque nouveau théâtre qui ne Ait point consacré par une dédicace solennelle, les censeurs le faisaient souvent abattre pour prévenir la corruption des raceors, qu'ils prévoyaient devoir suivre infailliblement des actions lascives qu'on y représentoit. Remarquez ici en passant combien les païens se condamnent eux-mêmes par leurs furopres arrêts, et combien ils décident en notre faveur par leur attention à conserver la police. Quoi qu'il en soit Pompée le grand, dont
la grandeur ne céda qu'à celle de son théâtre , ayant fait bâlir le superbe édifice qui était comme la citadelle de toutes les infamies, et craignant les justes reproches que ce monument attirerait un jour à sa mémoire, le métamorphosa en maison sacrée. Ainsi ayant invité publiquement tout le monde à cette dédicace , il ôta à cet édifice le nom de théâtre, et lui donna le nom de temple de Vénus , où nous avons ajouté, dit-il, quelques emplacemçns pour les spectacles. De cette sorte il couvrit' du titre de temple un ouvrage profane , et se moqua de la police sons un vain prétexte de religion. Le théâtre n'est pas seulement consacré à la déesse de l'amour , il l'est encore au dieu du vin; car ces deux démons du libertinage et de l'ivrognerie sont si étroitement unis qu'ils semblent avoir conjuré ensemble contre la vertu : ainsi le palais de Vénus est aussi l'hôtel de Bacchus. En effet il y avait autrefois certains jeux du théâtre qu'on appelait proprement //bëïiaux , non-seulement à cause qu'ils étaient consacrés à Bacchus, comme sont les dyonisiens chez les Grecs . mais encore parce que Bacchus en était l'instituteur. Du reste ces deux divinités exécrables ne président pas moins aux actions du théâtre qu'au théâtre, soit qu'on ait égard à la turpitude du geste ou aux autres mouvemens dissolus du corps : c'est ce qu'on remarque en particulier dans les acteurs de la comédie. Dans ce misérable métier, ils font gloire d'immoler en quelque façon leur mollesse à Vénus et à Bacchus, les uns par des dissolutions horribles, les autres par des représentations lascives et brutales. Pour ce qui regarde les vers, la musique, les flûtes, les violons, tout cela ressent les Apollon, les Muses, les Minerve, les Mercure. Disciples de Jésus-Christ, ne détesterez-vous pas des objets dont les auteurs doivent vous paraître si détestables ? Ajoutons un mot sur ce qui regarde les actions théâtrales, et la qualité de leurs instituteurs , dont le nom seul doit être en abomination. Nous savons que les noms de ces hommes morts ne sont rien , non plus que leurs simulacres; mais nous n'ignorons pas que ceux qui ont tâché de contrefaire la divinité sous des noms empruntés et sous des simulacres nouveaux ne sont antre chose que de malins esprits, c'est-à-dire des démons. D'où il naratt
TERTULLIEN
manifestement que les actions théâtrales dont nous parlons sont consacrées à Thonneur de ceux qui se sont couverts , pour ainsi dire, du nom de leurs inventeurs, et par conséquent que ces exercices sont idolâtres, puisque ceux qui en sont les auteurs passent pour des dieux. Je me trompe, je devrais avoir dit d'abord que ces exercices ont une origine bien plusancienne. Ce sont les démons qui , prévoyant dès le commencement que le plaisir des spectacles serait un des moyens les plus efficaces pour introduire ridolàtrie, inspirèrent eux-mêmes aux hommes Tart des représentations théâtrales. En effet , ce qui devoit tourner à leur gloire ne pouvait venir que de leur inspiration, et pour enseigner cette funesle science au monde, ils ne devaient point employer d'autres hommes que ceux dans Tapothéosc desquels ils trouvoient un honneur et un avantage singulier.
XI. Pour nous en tenir à Tordre que nous avons marqué, parlons maintenant du jeu des athlètes. Us ont presque la même origine que les précédens, aussi les divise-t-on en sacrés et en funèbres, c'est-à-dire qu'ils sont dédiés ou aux dieux des nations ou aux défunts. De là leurs titres remplis d'idolâtrie; les jeux olympiques sont consacrés à Jupiter , comme les capitolins; les pythiens à Apollon; les néméens à Hercule; lesisthméens à Neptune; les autres, qui sont en grand nombre, se célèbrent à la mémoire des morts. Faut- il donc être surpris que l'appareil de ces jeux soit souillé des taches de l'idolâtrie ? Témoin les couronnes profanes dont on y récompense les vainqueurs ; témoin les prêtres qui y président; témoin les ministres qui y sont députées du corps des magistrats; témoin enfin le sang des taureaux qui y sont immolés. Telle est aussi la conformité qui se trouve entre le lieu où combattent les athlètes et le lieu du cirque ou du théâtre. Gomme dans celui-ci l'on voit des bandes de joueurs de flûtes, de violons ou d'autres instrumens dédiés aux Muses, à Apollon et à Minerve, de même dans celui-là paraissent les bandes martiales consacrées à Mars, parce qu'elles animent les combattans par le bruit des trompettes. Ainsi le stade ressemble parfaitement au cirque : outre que le stade peut encore être regardé comme le temple de cette idole, en
lennellement leurs jeux. Enfin on sait que Castor et Pollux, que Mercure et Hercule sont les auteurs des exercices de la lice.
Xll. Il nous reste à parler du plus fameux et du plus agréable de tous les spectacles. On l'a d'abord appelé dei^oir, comme qui dirait office, parce qu'office et devoir signifient la même chose. Les anciens s'imaginaient que par cette sorte de spectacles ils rendaient leurs devoirs aux morts , surtout après qu'ils eurent modéré la barbarie de cette pratique par une cruauté moins barbare; car autrefois, comme Ton croyait que les âmes des défunts étaient soulagées par l'effusion du sang humain, on immolait sur leur tombeau de malheureux captifs, ou des esclaves mutins qu'on achetait eiprès pour cela. Dans la suite , on jugea à propos de couvrir du voile de divertissement une inhumanité si atroce; c'est pourquoi on instruisait ces misérables à faire des armes, bien ou mal, cela était indifférent, pourvu qu'ils apprissent à s'entre-tuer. Instruits de la sorte, on les faisait venir au jour marqué pour les funérailles, afin qu'ils s'immolassent comme par divertissement sur le tombeau des défunts. C'est ainsi qu'on consolait les morts par des meurtres. Voilà l'origine du devoir. Ce spectacle, quelque temps après, devint d'autant plus agréable qu'il fut plus cruel; c'était peu que d'employer le fer pour faire entre-tuer des hommes, il fallut encore, pour rendre le divertissement plus complet, exposer ces hommes à la fureur des bêtes féroces. Les victimes qu'on immolait de la sorte étaient regardées comme un sacrifice fait à l'honneur des parens défunts. Or un pareil sacrifice est une véritable idolâtrie, puisque l'idolâtrie est une espèce de culte que l'on rend aux morts; ces honneurs funèbres et l'idolâtrie se rapportent également aux défunts; mais dans les tombeaux et les statues des morts, il ne demeure autre chose que des démons ; on honore par conséquent les démons par ces pratiques.
Considérons maintenant les titres du jeu des gladiateurs, dont nous venons de montrer l'origine. Quoique cette sorte de spectacle ait passé de l'honneur des morts à Thonneur des vivans, je veux dire à celui des questeurs , des magistrats, des pontifes et des prêtres, il faut
rhonnenr de laquelle les athlètes célèbrent so- | avouer que si ces dignités ont du rapport à
CONTRE LES SPECTACLES
ndolâtrie , comme elles y en ont effectivement, tout ce qui se pratique au nom de ces dignités doit être souillé ou corrompu, puisque la source en est gâtée. Nous devons dire la même chose de Tappareil qui accompagne ces jeui. La pourpre, lesécharpes, les bandelettes, les couronnes , les harangues , les discours , les festins qu'on fait la veille, tout cela n'est que la pompe du diable. Que devons-nous donc juger de ce lieu horrible, plus exécrable que les parjures même dont il retentit ; car l'amphithéâtre est consacré â une plus grande multitude de démons que le Gapitole même, qui est le temple de tous les démons. On trouve là autant d'esprits immondes qu'il y a d'acteurs ou de spectateurs. Enân , Mars et Diane président aux deux exercices de Tamphilhéâtre, c'est-à-dire aux combats et à la chasse.
XUI. Je crois avoir montré en combien de façons l'idolâtrie a souillé les spectacles. J'ai fait voir que Torigine, que l'appareil , que les titres, que les lieux, que les représentations en sont idolâtres; d'où il est manifeste qu'après avoir renoncé â l'idolâtrie, il ne nous est nullement permis d'assister à ce qui est inséparable de l'idolâtrie. Non que les idoles soient quelque chose, comme parle Tapôtre, mais c'est que les sacrifices qu'on offre aux idoles sont offerts aui démons qui habitent dans ces idoles , soit qu'elles représentent les morts ou ce qu'on appelle des dieux 1. Or, comme ces deux espèces d'idoles sont d'une même nature, d'autant que les morts et les dieux sont même chimère , nous nous abstenons également de l'une et de l'autre idolâtrie. Ainsi nous ne détestons pas moins les temples des dieux que les sépulcres des morts ; nous n'approchons point des autels de ceux-là , nous n'adorons point les images de ceux-ci; nous ne faisons ni des sacrifices aux uns , ni des offrandes aux autres; nous ne mangeons ni la chair des victimes immolées aux premiers, ni les viandes offertes sur le tombeau des derniers, parce qae nous ne pouvons participer en même temps à la cène du Seigneur et à celle des démons. Si nous nous foisons donc un scrupule de souiller notre bouche de ces viandes profanes, à combien plus forte raison ne devonsnous pas éloigner de tout spectacle consacré
>l.Cor.,a
ou aux dieux ou aux morts les autres organes de nos sens , qui nous doivent être sans doute plus précieux, je veux dire les yeux et les oreilles ; car ce qui entre par ces deux organes ne se dissout pas dans l'estomac , mais se digère dans l'âme même. Or il est hors de doute que la pureté de notre âme est beaucoup plus agréable â Dieu que la netteté de notre corps.
XIV. Quoique j'aie montré jusqu'ici que l'idolâtrie règne dans toute sorte de jeux (ce qui devrait suffire pour nous les faire haïr), tâchons néanmoins d'appuyer encore par de nouvelles raisons le sujet qui est en question , ne fût-ce que pour répondre â quelques-uns qui se prévalent de ce qu'il ne parait point de loi positive qui nous défende d'assister aux spectacles, comme si ces spectacles n'étaient pas interdits dès qu'on nous interdit toute convoitise du siècle i. En effet , de même qu'il y a une convoitise des richesses , des honneurs, de la bonne chère , des voluptés charnelles, il y en a aussi une des plaisirs. Or, entre les autres espèces, de plaisir on peut compter les spectacles. Les convoitises dont nous venons de parler, prises en général, renferment en soi les plaisirs; de même les plaisirs, entendus dans une signification générale, s'étendent aux spectacles. Du reste nous avons déjà dit, en parlant des lieux où se donnent les spectacles , que ces lieux ne nous souillent pas par eux-mêmes, mais par les choses qui s'y passent ; parce que ces actions, étant infimes de leur nature, font rejaillir leur infamie sur les spectateurs. Jugez donc encore, mes frères, s'il est permis de prendre part à un divertissement où les marques de l'idolâtrie sont tracées partout.
Xy. Mais comme certains esprits ne se rendraient qu'avec peine à ces vérités , tâchons de les convaincre par d'autres raisons. Dieu nous commande de révérer et de conserver le Saint- Esprit en nous par notre tranquillité , notre douceur, notre modération , notre patience, parce qu'il est de sa nature un esprit tendre et doux ^ ; il nous défend au contraire de l'inquiéter par nos fureurs , par nos emportemens , par nos colères, par nos chagrins. Or, comment accor der tout cela avec les spectacles, qui troublent, qui agitent si furieusement l'esprit? carpar-
M.JoaD.,1 — >Epb.,4.
TERTULLIEN
tout où il y a da plaisir il y a de la passion, sans quoi le plaisir serait insipide; partout où îl y a de la passion il y a de l'émulation, sans quoi la passion serait désag;réab1e. Or fémulalion amène la fureur, reffl|K>rtement , la colère, le chagrin et cent autres passions semblables, qui sont incompatibles avec les devoirs de notre religion. Je veux même qu'une personne assiste aux spectacles avec la gravité et la modestie qu'inspire ordinairement une dignité honorable, ou un âge avancé, ou un heureux naturel ; il est néanmoins bien difficile que Tàme ne ressente alors quelque agitation, quelque passion secrète. On n'assiste point à ces divertissemens sans quelque affection, et on n'éprouve point cette affection sans en ressentir les effets, qui excitent de nouveau la passion. D'un autre côté, s'il n'y a point d'affection il n'y a point de plaisir, et alors on devient coupable d'une triste inutilité, en se trouvant là où il n'y a rien à profiter. Or une action vaine et inutile ne convient point, ce me semble , aux chrétiens. Bien plus, un homme se condamne lui-même en se rangeant parmi ceux auxquels il ne vent point être semblable, et dont par conséquent il se déclare ennemi. Pour nous , il ne suffit pas que nous ne fassions point le mal , it fout encore que nous n'ayons aucun commerce avec ceux qui le font. Écoutons lA-dessus le reproche que foit le prophète : « Si vous apei^ ceviez, dit-il, un voleur, vous courriez avec lui^» Plût à Dieu que nous ne fussions pas même obligés de demeurer dans le monde avec ces gens-là ! cependant dans cette fâcheuse nécessité , nous devons en être séparés dans les choses mondaines. Le monde est à la vérité l'ouvrage de Dieu; mais les choses mondaines sont l'ouvrage du démon.
XVI. Lorsqu'on nous défend la fureur, on nous interdit donc aussi toute sorte de spectacles, surtout le cirque, où la fureur préside plus particulièrement. Voyez le peuple qui s'achemine tout hors de lui vers le lieu où le spectacle doit se donner; voyez-le, dîs-je, tout agité, tout étourdi, tout troublé, dans l'incertitude où il est qui remportera la victoire. Le préteur tarde trop à venir... Chacun a les yeux continuellement attachés à l'ume... On
dirait que les spectateurs s'y remuent avec les sorts... On attend en suspens la déclaration du préteur... Chacun débite ses extravagances. Jugez de leur folie par la vanité de leurs discours : il a déjà, dit-on , envoyé la serviette; chacun dit à son voisin ce que son voisin a vu lui-même. Témoignage sensible de leur aveuglement : ils aperçoivent mal ce qu'ils pensent bien apercevoir ; ils s'imaginent que c'est une serviette, et c'est l'image du diable précipité du ciel dans l'enfer. De là on passe aux ftireurs , aux animo^tés , aux discordes et à tout ce qui est sévèrement interdit aux disciples du Seigneur de la paix. De là tant d'imprécations , tant d'injures sans nulle équité , tant de suffrages sans égard à aucun mérite. Et quel proAt peuventespérer pour eux-mêmes des spectateurs qui ne sont pas à eux-mêmes? Ils s'attristent du malheur d'autrui, ils se réjouissent du bonheur d'autrui; tout ce qu'ils désirent, tout ce qu'ils maudissent, ne les regarde point. Ainsi leur affection est vaine et leur haine est injuste. A la vérité , il est peutêtre plus permis d'aimer sans sujet que de hair injustement; du moins Dieu nous défend de hair, même avec raison, puisqu'il nous commande d'aimer nos ennemis K U nous défend de maudire personne, même avec quelque sujet, puisqu'il nous ordonne de bénir ceux qui nous maudissent. Cependant, quoi de plus furieux que le cirque, où l'on n'épargne ni eéoatears ni citoyens. Si quelqu'un de ces emportement qu'on y remarque est quelque part permis aux chrétiens, il leur est aussi permis dans le cirque; mais s'il leur est défendu partout, il l'est aussi en cet endroit.
XVII. De même on nous commande de renoncer à toute sorte d'impureté ; on nous ferme donc le théâtre , qui est à proprement parler le consistoire privé de l'impudence, où l'on n'approuve que ce qui est désapprouvé partout ailleurs. Aussi le plus grand charme du théâtre consiste d'ordinaire dans le spectacle des plut grandes infomies. Ce sont ces infamies que représente ou un Toscan par ses gestes impudiques, on un comédien à l'aide des habits de femme, ou un pantomime par les indécences abominables à quoi il a accoutumé son corps dis
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