TRAITÉ DU MANTEAU
L C'est de tout temps que vous avez été les maîtres de l'Afrique. L'empire que vous y avez tenu, et qui a eu la même étendue que cette vaste et admirable partie de la terre , est de tant de siècles, qu'à peine en sait-on les commencemens; votre nom et votre puissance sont de même âge; on n'a pas plutôt connu l'un qu'on n'a redouté l'autre. Il faut que les autres nations vous cèdent en ce point-là, et (lue tes plus puis-
santes reconnaissent que si un peuple est illustre à proportion qu'il est ancien, il n'y en a point qui le soit davantage que le Carthaginois. Le présent ne contribue pas moins à votre félicité que le passé a contribué à votre noblesse. Il semblait que Carthage, après de si grandes rmnes, ne dût être désormais qu'une triste et affreuse solitude ; et néanmoins le vainqueur qui l'avait détruite l'a rebâtie, les Ro-
mains qui Favaient rehdue déserte font repeuplée, et ont laissé à Garthage son nom; ce ne sont pas tant les Carthaginois qui sont devenus Romains, que les Romains qui sont devenus Carthaginois.
Je confesse que tous ces Favorables retours de la fortune me touchent beaucoup, autrement je ne serais pas Carthaginois ; mais ce qoi excite encore en mon cœur de plus grandes émotions de joie, est la prospérité dont vous jouissez aujourd'hui ; elle est si grande que vous n'êtes plus en peine que de chercher des divertissemens. C'est la plus importante de vos affaires, que de n'avoir rien à faire pour le présent. De là vient que vous commencez à pointiller sur la façon des habits, à vous railler d'une mode qui ne vous plaît pas, et à censurer avec plaisir ceux qui ne sont pas habillés comme vous êtes.
La paix et le repos dont vous jouissez, et la fertilité de cette terre qui produit tout à souhait, sont cause sans doute de cet amusement. L'empire et le ciel même vous favorisent. Si Tun vous conserve la tranquillité en laquelle il vous a mis par le moyen de tant de victoires signalées qui le rendent et puissant et redoutable. Tautre accroît sans cesse ses largesses ; celui-ci vous donne beaucoup, et celui-là fait qu'on ne vous peut rien 6ter.
Cela certes va fort bien; toutefois, dites-moi un peu , vous qui vous jouez ainsi sur le changement que vous remarquez en moi, et me trouvez si ridicule sous l'habit que je porte, combien y a-t-il que celui que vous portez maintenant est en vogue parmi vous ? Il y a si peu de temps que plusieurs qui vivent encore ont vu les Carthaginois vêtus autrement. Vos ancêtres se servaient de tuniques; c'était la mode du temps passé.
Ce qni mettait ce vêtement en usage était ^e la trame et la tissure en étaient fort déliisites. La teinture, qui était de diverses couleurs, «t principalement de pourpre, avec un mélange agréable, relevait infiniment le prix de Vétoffe, et la justesse de Thabit répondait excellemment aux autres beautés tant de l'art que de la nature.
Il n'était ni trop long ni trop court, il ne passait point les cuisses, il ne s'arrêtait point entre les genoux ; il était et commode et bon-
DU MANTEAU. 109
nète ; il avait autant de largeur aux manches qu'il en fallait, et bien qu'elles fussent étroites par le bas, elles n^empêchaient point le libre mouvement des mains.
On n'avait que faire de ceinture; il prenait si proprement à Testomac qu'il ne le fallait point serrer au dehors. Il était si juste en sa carrure qu'il tenait au corps sans incommoder aucune des parties, et sans faire paraître à Textérieur une largeur superflue.
Par le dessus on prenait un manteau qui avait quatre angles; on le rejetait des deux côtés sur les épaules, il était plissé autour du col , et tenait à une agrafe qui en attachait les deux bouts, et les tenait en repos dans toutes sortes de mouvemens.
C'est le manteau dont les sacrificateurs d'Esculape, que vous adorez maintenant, aussi bien que ceux d'Épidaure , de Pergame et de Rome , se couvrent encore aujourd'hui. Utique, la sœur de Carthage , et qui est proche d'ici , portait-elle d'autre habit? En quelque lieu de l'Afrique que Tyr se soit répandue, ses habitans ont toujours porté le manteau , et il n'y a guère qu'ils l'ont quitté.
Si yous me demandez pourquoi les Tyricns ont attendu si tard à se défaire du manteau, il est aisé de vous répondre que l'urne qui est fatale aux grandeurs humaines a été remuée derechef. Le destin des états et des principautés du monde a changé, et il est arrivé de là que ceux qui avaient été grands ne l'ont plus été ; mais au contraire que ceux qui ne l'étaient pas le sont devenus.
Dieu, de qui dépend absolument la fortune, a voulu que Rome trouvât dans Carthage la même obéissance que Carthage trouvait en Afrique et dans l'Espagne. Cette obéissance est un effet de la victoire que les Romains ont remportée sur vous. En l'état où vous êtes, vous ne leur pouvez plus disputer les palmes qu'ils ont cueillies dans Carthage même , sans achever de vous perdre entièrement. Il fallait donc pour plaire à votre vainqueur et rendre le joug qu'il vous a imposé depuis et plus doux et plus facile, vous vêtir à la romaine. Ce n'est pas assez; il le fallait faire sans y être ouvertement contraints, afin de lui témoigner combien sa domination vous était agréable, et mériter ainsi quelque sorte d'honnête liberté dans la servitude où
vous étiez , k Phenre que CSarthage Aimait encore , et qu'on triomphait de vous à Rome.
Tu avoueras, Garthage, qu'Utîque, ta sœur, raisonnait ainsi quand on lui vit prendre la robe en un moment. Scipion était encore bien éloigné de ses murs, et elle eût peut-être rompu ou arrêté le cours de ses victoires ; néanmoins, elle voulut saluer ce capitaine romain habillé de ses livrées longtemps auparavant qu'il Fût arrivé, et le foire triompher en un lieu où il ne devait mettre le pied que deux ans après. Cet artifice lui réussit si bien qu'elle devint aussitôt une colonie du peuple romain : elle élait alors ta rivale, et sa grande précipitation à se soumettre ainsi à la puissance romaine était un désir d'irriter contre toi cette formidable république, et de voir en sûreté fondre ses aigles sur ta tête. En efFet, cette volontaire soumission, que les Romains n'attendaient pas sitôt de eeux dUtique, fot cause qu'ils hâtèrent leur voyage en Afrique , et qu'ils se vinrent camper devant tes murailles plus tôt qu'ils ne Tavaient résolu.
Mais encore, quand as-tu changé le manteau pour la robe ? quand tu l'es changée toi-même; c'a été après avoir succombé sous les forces romaines, cédé à ton vainqueur ce qui te faisait eraindre et honorer, et reçu de lui la grâce que ta faisais autrefois à ceux que tu avais vaincus. Ce changement est arrivé après que tu te fus rendue la risée et la fable de ceux que tu croyais t'avoir obligée de te faire subsister encore malgré le feu et la cendre , et qui ont feint néanmoins, pour te reprocher très-assurément ta lâcheté, qu'une femme était ta fondatrice, et qu'elle s'était tuée pour avoir aimé un Troyen qui allait jeter en Italie les premiers fondemens de l'empire romain.
Tu croyais retenir ce que tes ancêtres t'avaient laissé avec le manteau , et ne pas perdre en le quittant le domaine du midi, et d'une des plus notables parties de l'Occident. Tu croyais en prenant la robe te coaserver sous cet habit, te renouveler et te défaire seulement de ta vieillesse, et non pas de ta grandeur. Ce domaine ne pouvait pas quitter le manteau avec lequel les premiers Carthaginois l'avaient acquis et maintenu si longtemps, ni se trouver sous la robe qui est, comme tu Tas prise, une marque de subjection.
TERTDLLIEN.
Mais encore quand as -tu pris cette robeP après les sinistres et infâmes augures de Gracchus. Il fot envoyé dltalie en Afrique avec une colonie romaine pour rebâtir et repeupler Garthage , vingt-huit ans après son embrasement ; des loups enragés et forieux arrachèrent de nuit les bornes qu'il avait plantées le jour précédent, et effacèrent les marques qu'il avait tracées de l'enceinte de la nouvelle ville. Voilà qui est prodigieux; mais ce qui se passa en plein midi l'est encore davantage. Un vent soudain et impétueux emporta la victime qu'on offrait aux dieux pour les rendre faTorables à son dessein , hors les lignes qu'il avait foites lui-même.
Tu l'as prise après les extrêmes violences de Lépidus , et après avoir vu couler les torrens de sang que ce partisan de Marins répandit dans ton sein, égorgeant avec plaisir la moitié des habitans qu'on t'avait envoyés de Rome;
Après les sanglantes victoires de Pompée, un des chefs du parti de Sylla , et les désordres que fit son armée depuis les autels qui sont vers le promontoire dHippone ■ jusqu'aux autels de celui d'Utique, ne laissant après elle que ftfuetsang;
Après que Jules-Gésar eut été depuis le mois de janvier jusqu'au mois de juillet à (à\re la guerre en Afrique, â Juba, roi de Numidie et à Gaton, qui s'était retiré dans Garthage avec quantité de factieux et de rebelles ;
Lorsque Statitius Taurus, proconsul, eut réparé tes murs du côté que Lépide avait fait brèche et était entré par assaut;
Lorsque Sentius Saturninus, qui présidait aux augures, eut fait les céjrémonies de lloanguration, et prononcé solennellement les paroles dont la superstition se servait d'ordinaire â rétablissement d'une colonie \
En un mot, on t'offrit la robe, et tu devins Romaine, quand on commença â s'ennuyer de la guerre, â goûter la paix et à expémnenter combien c'était un bien utile et délectable; quand les Romains mêmes, qui avaient eu tons les avantages, se trouvèrent las de porter les armes et pensèrent à d'autres exercices, nonseulement â Rome, mais partout ailleurs où ils étaient obéis.
^ De Bonne.
DU MANTEAU
Bon Dieu ! quand ïy pense, que cette robe a bit un grand tour! Quel chemin a-t-elle fait? d'où est- elle partie? où est- elle venue? de Grèce en Lydie, de Lydie à Rome. CTétait pour passer enfin des épaules de la plus grande nation du monde sur les vôtres , et comme elle est fort ample, pour envelopper deux peuples en un, dont le Romain fut maître du Carthaginois.
n vous a fallu depuis ce temps prendre la moitié plus d'étofFe pour vous vêtir que vous n'en preniez auparavant, ceindre et rehausser votre tunique et ramasser votre manteau qui est tout rond, c'est-à-dire fermé haut et bas. Il vous a fallu trouver de quoi tenir et appuyer cette lourde et importune confusion de plis qui paraissait devant et derrière.
S'il en faut un autre pour discerner les conditions, faire reconnaître la dignité des per- 8(Hmes, et s'accommoder au temps; s'il en faut nn autre en été, un autre en hiver, un autre à un gentilhomme, un autre à un paysan, un autre à un magistrat, un autre à un artisan, sachez néanmoins que le manteau se rencontre dans toute cette grande variété, et qu'il n'y a diffiérence que de largeur et d'ouverture. Si on n'en porte plus à Garthage que d'amples, un temps a été qu'on n'en portait que d'ouverts : l'une et l'autre fiiçon est carthaginoise ; et si vous vous piquez de ce que j'ai repris l'ancienne avec les chrétiens, c'est de vous que vous vous moquez sans y penser, non pas de moi qui ne fais rien en ceci que vos ancêtres, qui étaient plus avisés, plus puissans et plus heureux que vous n'êtes, n'aient fait les premiers, et au temps qu'ils commandaient le plus impérieusement dans l'Afrique.
Mais, à ne point dissimuler, je ne m'étonne plus de voir que vous ayez si peu de mémoire et de connaissance des choses passées. On dit, et tont le monde le sait, que le bélier est de l'invention des premiers Carthaginois, de ces coarages mâles et invincibles à qui leurs rivaux et leurs ennemis mêmes ont rendu ce témoignage d'avoir été les hommes les plus belliqueux du monde, d'avoir appris à mieux faire la guerre, et y avoir apporté plus de feu et d'indnstrie. Ne vous trompez pas : je ne parle pas id du bélier que le comique Labérius nous décrit, qui porte des cornes, de la laine, et des t^stieules ; c'est d'nne poutre ou machine dont
on se sert i la guerre pour abattre les murailles d'une ville assiégée. Personne ne s'en était avisé avant eux, et on ne l'avait jamais lancée : ils en apprirent l'usage après avoir bien étudié la fougue et la colère de l'animal dont elle porte le nom , et considéré attentivement comme il se défond de la tête quand on l'attaque par cette partie, et dérivèrent de sa bile la force avec laquelle ils ont suspendu et lâché depuis cette effroyable machine contre les murs des villes ennemies ou rebelles.
Toutefois, quand l'heure qui devait être fatale à Carthage fut arrivée, le bélier, qui était carthaginois, devint romain, et osa présenter la tête et les cornes à ceux mêmes qui l'avaient foit, pour donner passage à leur ennemi dans la ville où ils étaient assiégés. Voilà tous les Carthaginois hors d'eux-mêmes, non pas de frayeur qu'ils eussent de se voir investis, mais d'étonnement, voyant branler et choir leurs murailles après le coup de cette lourde et furieuse masse de for, comme si l'invention eftt été nouvelle et étrangère. Tant il est vrai que le temps a un si grand pouvoir sur les choses anciennes, qu'il ne les détruit pas seulement en elles-mêmes, mais dans l'esprit de la postérité qui les ignore ou les oublie.
Il en est de même du manteau ; on le prend à Garthage pour une mode nouvelle et étrangère, grotesque néanmoins, et qui provoque les plus sérieux à rire. On a raison : si c'était celui des premiers Carthaginois, il rougirait et se plaindrait de se voir parmi les Romains. Vous-mêmes vous rougiriez de honte et seriez fâchés de porter l'habit de personnes si vaillantes, et d'avoir eu moins de générosité à conserver la puissance qu'elles vous ont laissée, qu'elles n'en ont témoigné à vous l'acquérir.
II. Je suis bien assuré que, à moins que de démentir vos yeux et contredire leur rapport, vous ne me sauriez choquer sur ce que je vais vous dire. La nature ne s'habille-t-elle pas aussi bien que nous? J'appelle ici nature tout ce que la puissance ordinaire de Dieu produit : elle ne met rien au jour que ce ne soit avec la même commodité, propreté et distinction que nous recherchons dans les habits. Elle a donné une écorce aux choses, dans laquelle elles sont commodément , proprement et distinctement ; c'està-dire assorties de ce qui peut repousser d'elles
TERTULLIEN
ce qui leur serait nuisible, les rendre agréables, et en donner une connaissance aucunement certaine et assurée. Cette écorce est ce que nous appelons communément figure ou superficie. C'est sous ses enveloppes sensibles et apparentes que la nature frappe nos sens, et satisfait au désir qu'elle nous a donné de la connaître : la voilà donc babillée, voyons maintenant comme elle agit. C'est ici que consiste la vérité dont je fais juges vos yeux , et qu'il m'importe que vous reconnaissiez. Je dis donc que la nature n'est jamais mieux ni plus souvent occupée qu'à changer d'habits, à former de nouveaux patrons, et introduire dans le monde quelque mode inconnue. Pour découvrir cette vérité arrêtons-nous seulement dans le monde que nous habitons : c'est la boutique où cette ingénieuse ouvrière travaille sans cesse à se vêtir, à se parer et se déguiser toujours. Où sont les étofPes qu'elle emploie et les outils dont elle se sert? Ces étoffes, ce sont les élémens;ces outils, les qualités de ces corps simples : le mond* ne sert pas tellement de boutique à la nature, qu'il ne lui serve aussi d'ouvrier et de compagnon; il travaille sous elle, elle lui taille de la beso- ^e, il a toujours à faire ou à refaire, et si la maîtresse qui l'emploie pense incessamment à quelque nouveauté, c'est lui qui la met en oeuvre avec elle. En un mot, si elle se platt à changer, le monde ne fait autre chose; c'est une occupation où il s'épargne aussi peu que la nature.
Je ne m'amuserai pas à disputer s'il y a plusieurs mondes; je laisse à vider ce différend au philosophe Anaximandre, qui les multiplie à l'infini. SU y en a un autre ailleurs que celuici, qui soit habité des Méropes, je m'en rapporte au bonhomme Silène et à Mydas, qui avait les oreilles assez grandes pour ou'ir encore de meilleurs contes que celui que lui fit ce vieux rêveur, qui l'entretenait sous des descriptions faites à plaisir d'une autre partie du monde.
Si Platon ne se contente pas d'un, et qu'il s'en figure un autre, dont le nôtre soit l'image et la copie, cela m'est indifférent. Il faut, s'il y a du rapport entre l'original et la vérité dans l'idée de ce monde, qu'il y ait aussi du changement : le monde visible est un concert à plusieurs chœurs, on n'y chante pas d'un même
air ; comme toutes les substances qui le compo* sent sont différentes, il y a diverses fonctions. Il y a bien de la distance entre le ciel et la terre; ce sont deux corps bien divers, aussi n'agissent-ils pas d'une même sorte : le ciel fait ce que la terre ne fait pas; la terre demeure immobile sur son centre, le del n'y demeure pas; il n'engendre rien dedans soi , la terre engendre une infinité de choses. Le monde platonique donc, qui est l'exemplaire du visible, aura en lui les mêmes substances avec pareille diversité d'opérations et d'offices. Le ciel et tous ses monumens y seront distinctement marqués, on y verra la terre immobile et tout ce qu'elle produit ; et quoique ce soit une même nature que ce monde en idée immuable et étemelle, toutefois le changement et le temps qui se trouvent ici y seront représentés san^^ aucune confusion. On y verra naître et périr les choses, sans aucune altération de l'idée qui en marque le commencement et la fin ; on y verra couler les siècles , le passé , le présent et l'avenir, sans qu'il y ait rien de celte forme indivisible, incorruptible, qui ne soit plus et qui ait été , qui soit et qui n'ait pas été auparavant, qui ne soit pas encore et qui doive être. C'est ainsi que les disciples expliquent les sentimens de leur maître, et qu'ils reconnaissent pourtant des vicissitudes dans le monde qu'ils nous dépeignent immuable. De quelque manière donc qu'on le prenne, il sera toujours changeant, quand ce ne serait que dans sa représentation , qui varie à l'égard des choses représentées.
En effet, qui dit monde, dit changement et diversité. Si l'idée que l'Académie appelle le monde archétype et invisible, est monde, elle est changeante et diverse, sinon dans sa nature, au moins par rapport aux créatures qui ont été formées dessus , et dont elle contient éminemment toutes les formes. Ce sont des principes de distinction dans les créatures, elles sont donc distinguées entre elles, c'est-à-dire diverses. Elles changent la matière qui les reçoit, comme le cachet sur la cire, qui commence à avoir une figure qu'elle n'avait pas auparavant : elles sont pareillement changées; pour ce qu'elles succèdent les unes aux autres en un même sujet: elles sont donc changeantes comme elles sont diverses, leurs opérations le sont pardllement : elles ne sont faites que pour
DU MANTEAU
agir, elles sont diverses, c'est donc pour agir diversement. Cette diversité provient du changement que les qualités élémentaires apportent continuellement dans la matière, la disposition â recevoir une forme par la perte d'une aulre. Le dessein de la nature , dans ce flui et reflux perpétuel de formes qui viennent et retournent d'oà dies sont venues, est d'accorder le contraire, d'allier ensemble les choses diverses, et de ne faire qu'un tout de tant de parties. Quel est ce tout ? Le monde. Il subsiste donc par le changement et pour le changement ? c'est pourquoi h variété le compose et les vicissitudes le règlent, disposant toutes les natures qui sont difFércntes à la composition de ce corps vaste et admirable. D*où il s'ensuit que le monde de Platon, comme monde, a sa diversité et ses changemens aussi bien que le nôtre, quoi que disent ceux de sa secte.
Quant au monde qui est à présent notre demeure, il ne fout point douter de ses bigarrures : quand on y verrait encore moins qu'Homère, on aurait assez de lumière pour connaître que ce n'est ici qu'un changement perpétuel. La nuit succède au jour, le jour à la nuit; le soldi passe d'un tropique à l'autre , et selon les pauses qu'il fait, il est cause de l'été vers un p61e, et de l'hiver vers l'autre ; il fait qu'il y ait peu ou point de jour en Tun, et quasi point de nuit en l'autre. Y a-t-il rien de plus variable et sujet au changement que la lune? elle prend je ne sais combien de formes le mois; elle fait tantôt presque un cercle de lumière, et c'est le croissant ; elle se partage également entre la clarté et l'obscurité, et c'est le premier quartier ; après elle prend la lumière de toutes parts, et c'est la pleine lune; enfin elle devient tout obscure, et nous l'appelons lune nouvelle.
Parmi cette agréable confusion , ou plutôt ce bel ordre d*étoiles qui ornent le firmament, n'y en a-t-il pas qui s'élèvent quelquefois, et d'autres qui se couchent? l'air que le ciel environne est tantôt clair, tantôt brouillé : ou il pleut, ou il grêle; après il tombe quelques gouttes d'eau, et enfin le beau temps arrive. Si ce n'a été qu'inconstance jusqu'ici, et si vous n'avez pu vous promettre rien d'assuré du côté du ciel et de l'air, vous fierez -vous à la mer? elle ne nous trompe jamais plus que lors fu'elle nous promet beaucouK^. Aussi comment
en parle-t-on? C!omme d'un élément très-dangereux et redoutable, où il y a à dire seulement d'un doigt entre la vie et la mort. Tandis que les vents la chargent également, qu'un flot ne passe point l'autre, et qu'elle a la même élévation partout, nous appelons cela calme et bonace, et lors personne ne se plaint d'elle, chacun l'admire et la loue , et on ne pense qu'à se réjouir. Les vents qui l'agitent sont-ils inégaux et plus violens l'un que l'autre, et l'Océan est-il plus soulevé là qu'ici, il n'est ni bon, ni mauvais, ni tranquille, ni turbulent ; s'il s'aigrit, il s'adoucit aussitôt : s'est-il désenflé, il s'enfle, de sorte qu'il ne s'irrite que pour s'apaiser, et ne s'apaise que pour s'irriter. Mais les abîmes sont-ils à sec, et les flots, comme autant de montagnes, portent-ils leur pointe contre le ciel; tantôt les vaisseaux sont-ils dans les nues, tantôt sur le sable, l'air et l'eau sont -ils troublés, se font-ils la guerre, s'efforcent-ils de changer de lieu , la mer est tout à fait mauvaise. C'est un grand changement à la vérité de devenir de bon mauvais, de mauvais bon, et d'être entre l'un et l'autre, sans être toutefois ni l'un ni l'autre. C'est ce qu'on voit presque tous les jours en la mer : un même Ta expérimenté, en moins d'une heure, calme et orageuse, et en un état qu'elle n'était ni calme ni orageuse; que dis-je? calme et orageuse tout ensemble.
La terre ne cède point en cela aux autres élémens. Y avez -vous pris garde? elle change d'habillemens toutes les saisons de l'année, et prend tant de plaisir à cette diversité que vous jureriez que ce n'est pas elle-même. Vous vous la figurez encore verte , que vous la voyez jaune, et Tallez bientôt voir toute blanche. Il y a quelques jours que le blé paraissait encore en herbe, et le voilà mûr, il ne reste plus que le chaume; attendez encore un peu, voilà la campagne qui était tantôt hérissée d'épis, qui est maintenant toute couverte de neige.
Si elle a d'autres ornemens et plus durab)(s, ce sont sans doute ceux dont elle se par^*, à savoir le printemps , l'été, l'automne et l'hiver : vous y remarquerez la même variété , elle se dépouille de l'un et se revêt de l'autre. Les montagnes, que je puis nommer comme les pierreries de la nature , ne s'aplanissent -elles pas? un torrent impétueux se précipitera de
TERTULLIEN
lear cime, taot6t avec une de leurs épaules, tantôt avec TantrcDe quelque côté que ce soit, il y aura toujours une notable partie qui se détachera du tout, et toute cette Furie d'eau ne se passera jamais sans une ruine entière ou de notables dommages. Les sources changent de veine et de conduits , elles se perdent dans le même sein d'où elles rejaillissent, et faisant de nouvelles ouvertures ailleurs, elles se jouent des habitans, au milieu desquels on les voyait sourdre naguère avec une grande abondance d'eau. Il en est de même des rivières: la source qui les produit se tarit, ou elles prennent un autre cours, et on voit de Therbe, du blé, ou des arbres, où elles avaient accoutumé de couler.
Un temps a été que toute la terre a changé de face : ce Fut quand le déluge la noya et quand le ciel se fondit en pluies qui firent nager les poissons sur les arbres et les montagnes. Les écailles, les coquilles, et les trompes marines qui s^ trouvent tous les jours , ne sontelles pas autant de sensibles preuves de cette inondation universelle ? si elles ne se sont pas retirées avec les eaux, et si elles ont demeuré depuis sur des parties de la terre les plus élevées, elles veulent montrer à Platon que Teau h'a pas seulement couvert la plaine, mais les colliikes et toutes les plus sourcilleuses montagnes, et condamner d'erreur l'opinion contraire qui leur donne la terre pour origine.
Les eaux, qui avaient pris en quarante jours et autant de nuits de si prodigieux accroissemens, commencèrent- elles à s'abaisser, et le éommet des montagnes à paraître, voilà une nouvelle forme qui fut suivie d'une infinité d'antres toutes diverses , à mesure que chaque endroit de la terre se montrait. S'écoulèrentelles entièrement, et furent -elles ramassées dans leur lieu, sans surpasser les bornes que Dieu leur prescrivit autrefois, la terre recouvra sa première figure, changea de rechef et Fut une autre elle-même : mais elle n'en demeura pas là. Cette grande et prodigieuse métamorphose Fut un passage à quantité d'autres qui arrivèrent depuis; et, comme elle ne fut autre durant le déluge que pour devenir encore elle-même après le déluge, je puis dire aussi qu'elle ne Fut lors elle-médie que pour devenir autre après, et changer sans interruption.
Htiti vicissitudes eontinuelles ne sont pas de
toute la terre à la fois , c'est toojours de qnekpie partie; elle ne change pas maintenant de foce partout comme elle a Frit une fois, c^esl seulement par cantons : tantôt ici , tantôt là. Gela se Fait quand la terre s'affaisse et Fond sous les Fondemens de quelque ville, ou s'entr'oovre simplement ; quand les émotions et secousses intérieures renversent les cité» et les forêts entières; quand la mer empiète sur le continent, abime les lies et les couvre de sable , on qu'elle rend une partie de ce qu'elle avait osorpé, forme une tie, et donne un nouvel espace à quelques côtes : en un mot, quand ce n'est plus la même assiette, ou qu'elle est notablement changée.
Entre les Iles de la mer Egée ou Archipélage, où est Délos? elle ne parait plus, par ce qu'elle n'est plus dans le monde. T trouverez -vous SamosPvous l'y trouverez, et n'y trouverez rien que sable : les Fréquens et extraordinaires tremblemens de terre l'ont dépeuplée. Pour l'autre elle a été ensevelie des ondes , et je ne sais combien de peuples qui l'habitaient, lors qu'elle se perdit et coula à fond, ont fiiît nau- Frage avec elle. La Sibylle l'avait bien prédît, et l'événement a répondu aux termes mystérieux de sa prédiction. C'est à savoir que &iraos serait Ammos, c'est-à-dire sable, et Délos, Adelos, c'est-a-dire cachée.
On cherche encore aujourd'hui sur la mer Atlantique une Ile qui était aussi grande que l'Asie et TAFrique, mais en vain. L'eau Ta gagnée peu à peu , et la plupart de ses habitans se sont sauvés. Platon vous assurera de ce que je dis : si nous le croyons, ceux de son pays qui étaient de ce temps-là eurent bien de la peine à se défendre de ces Fugitife, qui regardaient Athènes comme un lieu propre à s'établir, et firent tout ce qu'ils purent pour en chasser les Athéniens. Enfin toute celte grande étendue de pays n'est plus à présent que de l'eau ; et les herbes, que les mariniers qui ont rôdé depuis sur cette mer nous disent y croître, persuaderaient quasi que c'est un marais.
Dites-moi un peu, qu'est devenue, dans le fond de l'Italie, cette côte qui regardait le midi, et qui était si Fertile et si belle P Deux mers qu'on appelle supérieure et inférieure, Adriatique et Toscane , naturellement mutinées l'une contre l'autre, en ont couvert une partie, et te
bu MANTEAU.
IfS
reste, qa'elle$ ont investi de tous côtés, est derenu une lie qui a pris le nom de cette merveillease séparation de terre. Ces deux bras de mer qui sont toujours aux prises, qui ne cessent point de se choquer, et qui s'efforcent à toute heure d'usurper la Toscane sur l'Adriatique, TAdriatique réciproquement sur la Toscane, ont franchi leur bornes, et ont mêlé leurs eaux en un instant, par le milieu de cette partie, qui est maintenant tie et mer tout ensemble.
Toate cette plage de divorce, fiichée, si je rose dire ainsi, de voir de Tean entre ene et ntalte , avec qui elle était naturellement jointe, rejette de côté et cTautre les flots de ces deux mers qui sont toujours en dispute, et ne leur permet point de s'étendre du tout. Ces flots, qui sont aassi puissamment repousses qu'ils sont violemment émus, tournent toute leur impétuosité vers le fond; et se Faisant voie dans la terre, ils ont descendu si bas que ce nouveau détroit est devenu un goufFre monstrueux. Au lieu de revomir ceux qui ont fait naufrage, et qu'il a une fois engloutis, et les repousser à bord, ce que fait la mer partout ailleurs, il les retient et ne les rend jamais. Cest ce qu^on nomme Gharybde.
La terre ferme n'est pas sujette à de moindres mines : oo le feu qui se forme en Fair la ravage , ou celui qu'elle porte dans ses entrailles , et qu'elle jette si souvent par je ne sais quels secrets soupiraux qui sont aux montages, fincommode beaucoup. En voulez-vous des exemples , je n'en trouve point de plus mémorables que dam la Palestine. Du côté qu'elle est bornée da Jourdain , et séparée d'avec la Syrie par les eaux de cette fameuse rivière qui coule entredeax , il y a une grande plaine, mais tout à fait déserte et inhabitée ; on n*y voit pas seulement un Iiâmeau, une cabane, ni un chétif paysan qui fesse quelque sillon et hasarde quelques grains ; on craindrait avoir perdu ce peu qu'on y aarait mis de semence. C'est un fonds qui est en telle exécration parmi ceux de la Palestine et des lieux circonvoisins qu'on ne l'ose pas regarder.
Sarvez-voos bien que c'était autrefois la plus fertile , la plus douce et la plus agréable région de la terre. On ne parlait que d'elle, chacun s'y Toalait établir, à quelque prix que ce fôt, et t^eBàïïitait heureux d'y avdr ti'ouvé placé. II n*y
avait personne qui ne prit plaisir à la cultiver et à y bâtir. On rencontrait à chaque pas une ville ou un village; et comme si la terre n'eût pas été suffisante pour contenir le peuple qui s'y retirait de toutes parts , les premiers habitans de cette contrée, après avoir rempli les rivages de la mer qui était proche , bâtirent des villes au milieu. La commodité du commerce invitait les peuples les plus éloignés, et il n^ avait si petit coin, en toute cette grande étendue de pays, qui ne regorgeât de monde.
Mais ces heureux habitans se furent-ils ennuyés de leur félicité , et eurent-ils malicieusement abusé par des crimes que je n'oserais nommer, Dieu, justement courroucé, punit enfin leurs abus; il versa sur eux une pluie de soufre et de feu et les embrasa tous , à l'exception de quelques-uns qui ne s'étaient pas laissés aller au cours de l'impiété, et qu'il avait tirés auparavant à l'écart en un lieu, d'où ils découvrirent sans périr la ruine des autres.
Sodome, cette ville infâme et abominable, subsista jusque-là , et qui a vu depuis Gomorrhe complice de ses énormités, l'une et l'autre furent entièrement brûlées, et l'ardeur des flammes qui les consumèrent ainsi toutes deux fut si vive et si pénétrante, qu'elle réduisit la terre même en cendre, si perdurable et contagieuse que, lui ayant laissé la vertu de produire, elle tourne aussitôt en fumée tout ce qu'elle produit, sans faire d'impression au dehors, et ne nous permet pas de penser qu'il y ait au dedans ce qu'on y trouve, du brasier qui se dissipe et infecte l'air de sa puanteur.
Ce n'est pas la terre seule que cette funeste ardeur a altérée de la sorte, c'est la mer qui l'arrose, et qu'elle a épuisée de toutes les influences de vie qu'elle avait auparavant; elle produisait une grande diversité de poissons, maintenant elle n'en produit pas un, toutes ses eaux respirent la mort et la donnent. Si elles semblent vives, c'est la mort seule qui les fait vivre, elles n'ont rien moins que les qualités convenables à leur nature, quoiqu'elles en aient l'apparence, elles tiennent plus du feu que de l'eau , et sont beaucoup plus chaudes et sèches qu'elles ne sont froides et humides.
Du même nuage qui éclata ainsi en feu et en flammes sur les confins de la Palestine, sortirent les flammes que les Vulsiniens, anaens
Toscans, sentirent depuis, quand leur ville Fut foudroyée et qu'ils furent embrasés avec elle.
Que ne doivent pas craindre ceux de la Campagne d'Italie, qui ont dans leurs provinces des montagnes toutes ardentes! le ciel qui se fondit si subitement en feu surlesYulriniens est bien moins à craindre que ces foyers prodigieux, où la nature entretient elle-même le feu qui les échauffe. Le ciel ne s'allume que par intervalles; et ceux-ci ne cessent point de fumer le plus souvent, ce ne sont en Tair qu'étincelles si peu capables d'être éteintes, qu'elles brûleront les jours entiers, et prendront de nouvelles formes dans tous les efforts qu'on fera pour les éteindre: où ne voleront-elles pas? le vent qui souffle tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, les peut porter en tous les endroits de la province. Les flammes qui roulent autour de ces épouvantables fournaises, comme autant de flots agités, après avoir enveloppé la ville que Pompée fit bâtir et qu'il appela de son nom, et n'y avoir rien laissé que de la cendre, ne menacent-elles pas les autres d'un pareil embrasement? Pour moi je ne vois point en quelle sûreté on y peut être, ne tenant qu'à un souffle de vie tant soit peu impétueux qu'elles ne soient en feu. Cette condition, de qui dépend leur ruine, est un événement si certain, que je la gagerais volontiers. Mais j'aimebeaucoup mieux être trompé avec tant d'apparences, que de ne l'être pas. A Dieu ne plaise que ce malheur arrive jamais !
Dieu veuille que FÂsie se rassure, qu'elle soit moins secouée qu'elle n'a été; et qu'ayant senti crouler sous elle je ne sais combien de villes très-belles et très-florissantes, il n'y en ait point encore quelqu'une qui vienne à être engloutie! La terre y tremble continuellement, elle est toujours béante en quelque lieu, et ne s'ouvre que pour dévorer quelque place remarquable.
Je fais les mêmes vœux pour l'Afrique, afin qu'elle ne tremble plus de frayeur, se voyant encore une fois découverte jusques au plus profond de son sein, et couverte jusques au plus haut de l'air par des tourbillons de sable, si violens et furieux qu'en même temps qu'ils font des abtmes en un endroit, ils font des montagnes en l'antre. Si l'impiété, qui a voulu «atiefois s'enrichir, des dépouilles de Jupiter
TERTULLIEN
Ammon et saccager le temple superbe et magnifique qu'il avait ici, ne se contente pas d'avoir trouvé uue fois son tombeau , en la personne de Cambyse, roi des Perses, dans ces inondations sablonneuses; si elle a à faire inonder sur nous quelque autre puissance étrangère, a vec le même dessein de ce Cambyse qui nous vint assaillir avec tant de forces, pour piller encore quelque riche temple , s'il y en a , et par ainséquent être châtiée derechef, je prie Dieu, qui doit être auteur de ce châtiment, d'y employer autre chose que le sable et le vent ; Tun et l'autre ont déjà fait expier à l'Afrique la profanation que le Persan y voulut apporter, quand il périt avec toute son armée dans les sirtes de la Libye. Que ce soit donc la dernière expiation qu'ils y fassent jamais, elle sera suffisamment purgée des approches de cette puissance sacrilège, par une autre sorte de peine qui sera moins pernicieuse à l'Afrique. Mais je me trompe, ce n'est pas la dernière expiation que le sable et le vent y aient faite, ils en ont fait plusieurs depuis, et en feront encore davantage, ou l'Afrique sera sans l'une et l'autre, ou il n'y aura point de vent qui remue ainsi le sable dont elle est remplie, et qui est de toutes les choses la plus mobile.
Je ne parle pas ici de tous les désastres qui soient jamais arrivés au monde, et qui lui ont donné une nouvelle forme, et aux parties qui le composent une autre assiette qu'elles n'avaient pas : il y en a bien d'autres et qui ne sont pas moins déplorables que ceux-ci. La guerre a donné lieu aux plus tragiques, et il faut attribuer à la licence des armes les plus notables changemens des États. Il n'y a rien de si funeste, je l'avoue; ce sont choses passées, mais le souvenir en est fâcheux, et la crainte et la tristesse en accompagnent toujours la connaissance. Cela n'empêchera pas toutefois que je ne touche en passant quelque chose de ces formidables changemens.
A commencer depuis Ninus, fils de Bélus, avec les écrivains profones qui le reconnaissent pour le premier fondateur de la monarchie, quels bouleversemens d'États ne verrons-nous point ? l'un finit, l'autre commence : celui-ci d'une façon, celui-là de l'autre. Toutefois est-ce bien commencer l'histoire de suivre l'opinion de ceux qui Tont écrite parmi vous , et qui déri-
DU MANTEAU
reni la royauté de Ninus? Il fut le premier, à leur avis, qui apprit à plusieurs à obéir à un seul, aux Assyriens à dépendre de lui, et à quandlé d'autres nations à prendre loi des Assyriens, s'étant établi par l'heureux succès des armes, avec lesquelles il s'assujettit d'abord ses voisins. Toute votre antiquité presque ne va pas chercher ))ltis avant dans les siècles passés Torigine des royaumes. Les chrétiens, que Dieu même, qui est dispensateur des couronnes et non pas la fortune ou le courage, à instruits sur ce sujet, n'ont garde de consentir à Terreur qui commence l'histoire des temps par l'empire des Assyriens, ils s'arrêtent expressément à ce que son Esprit a dicté à Moïse , chef de son peuple. C'est pourquoi ils vont bien plus avant ; ils ont la connaissance de tous les siècles, et savent avec certitude ce qui s'est passé dès la création du monde. Ils préfèrent hardiment en ceci la Judée à l'Assyrie, qui a vu naître et croître chez elle la royauté légitime que cette conquérante injuste a usurpée ensuite sur elle, par la violence des armes qui l'ont contrainte de reconnaître une domination si profane et si barbare.
Mais laissons dans le silence la grande confusion que les armes ont causée dans les monarchies et les républiques, elle a transporté la puissance souveraine d'une nation à une autre, sans ne laisser à celle qui l'avait possédée qu'une honteuse dépendance de ceux mêmes qui dépendaient d'elle auparavant. Ce serait un discours qui ne donnerait pas moins de tristesse que d'ennui : parlons seulement de ce qui platt et délecte ; c'est de quoi j'aime mieux vous entretenir que des funestes décadences d'un empire. Aussi bien les choses agréables sontelles changeantes ; et je puis dire que ce qui en augmente davantage la grâce, c'est le changement.
Au reste, la nature est si juste dans tout ce qui arrive de déchet en quelque chose que ce soit, qu'elle supplée toujours abondamment au défout, et ne manque pas de réparer toutes les ruines que nous voyons dans le monde. Combien la mer cause-t-elle de naufrages tous les lours ; on ne saurait dire combien le ciel embrase de villes, combien la terre en abîme, et la guerre en saccage ? De tous les hommes qui vivent , il y en a une infinité qui passent main-
tenant par le fil de Tépée. Voilà sans doute df très-grandes pertes, mais que la Providence répare parfaitement, tirant de la mer, de la terre, et de la guerre même de quoi y remédier, remplissant le nombre juste des hommes qui défaillent à tous momens, et le faisant subsister à temps, par de continuelles naissances. En un mot elle restitue d'un côté ce qu'elle a 6té de l'autre, et ce qui manque ici se trouve aussitôt ailleurs.
Selon le fidèle récit que les historiens sacrés nous font des premiers temps, et de l'état où les choses se trouvèrent un peu après qu'elles furent faites, il n'y avait qu'un petit coin de terre qui fôt habité; c'est à savoir qui n'était rien presque en comparaison du reste, qui con« tenait si peu de monde que le tout ne faisait d'abord qu'une famille, où l'on eût à peine compté cinq personnes. Ces nouveaux habitans, qui ne pouvaient contracter d'alliance que dans leur sang, se tenaient toujours l'un près de l'autre et ne se quittaient jamais; quoique le nombre crût tous les jours, ils furent plus de mille ans ensemble sur la terre qui vit naître les premiers, sans chercher aucunes demeures écartées, où il fallût pour se visiter faire plusieurs journées de chemin. Les autres contrées demeurèrent désertes l'espace de tant de siècles; et s'il y en avait quelqu'une habitée, comme il n'est pas croyable , puisqu'il ne se trouve pas dans nos mémoires, où tous ces premiers établissemens sont si diligemment marqués ; il est certain que cette sorte d'habitans s'y retran chèrent tellement qu'ils ne pensèrent point à d'autres pays, ils se contentèrent du leur, comme d'une suffisante demeure, et la conservèrent soigneusement pour eux et pour leur postérité. A l'imitation de ceux-là, chaque nation s'est approprié depuis une partie* de la terre.
Mais ce ne fut pas assez d'avoir trouvé où s'établir; comme on ne savait encore ce que c'était que le commerce, il (allait trouver ensuite les moyens de vivre, sans attendre d'ailleurs de commodités que celles qu'ils étaient capables de se procurer par leur industrie et leur travail. En ce temps-là, on n'était que pour soi, qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Figurez -vous donc un canton qui fourmille d'habitans, et le reste qui n'a pas un homme , ou qui contient si
TERTULLIËN.
pea de personnes qull ne doit pas être appelé autrement que désert. Les premières pensées des uns et des autres sont de la nécessité dont il se faut défendre ou périr; c'est pourquoi chacun commence à défricher la terre , à sarcler et essarter. Cette ardeur dans les premiers travaux de Tagriculture disposa la terre à donner tout à souhait, et au delà de Tattente de ceux qui l'avaient si bien labourée; on eut beaucoup moins de peine qu'on n'en avait eu danslepremier temps: chacun néanmoins s'était fait un travail , et après tant de favorables succès, il n'était pas possible de ne rien faire. Ayant donc abondance de vivres , et beaucoup plus qu'il ne leur en fellait, et si peu d'espace ne pouvant contenir tant de personnes, ils allèrent chercher où s'occuper ailleurs, et essayer si la terre serait aussi féconde en d'autres pays, qu'ils avaient expérimenté qu'elle l'était où ils avaient longtemps demeuré.
Ce furent autant de petites greffes et de rejetons, qui portèrent avec eux l'abondance partout, et qui poussèrent peu de temps après en diverses nations. Ce peuple se partagea en une infinité de rameaux et de branches qui s'étendirent de tous côtés vers l'orient, l'occident, le septentrion et le midi; il n'y eut point de contrée qu'elles n'ombrageassent , et tant de parties dissipées composèrent la grandeur du monde habitable.
Les nations qui étaient trop chargées de peuple, et qui n'avaient point assez d'étendue pour le contenir, se déchargèrent sur les autres qui n'en avaient point, ou qui en avaient moins qu'il ne leur en fallait. Vous les eussiez vus sortir en foule , en forme d'essaim de mouches à miel, de ces nombreuses contrées, et se répandre en diverses bandes par toute la terre. La grande multitude des Scythes qui sont venus fondre dans la Perse fait que la Perse est fort ' peuplée. Ceux de la Phénicie se dégorgent en Afrique, et la princesse qui les y a amenés^ et qui a b&ti Garthage, leur a soumis tous les Africains. Qui a enfenté les Romains dans lltalieP Troye; c'est-elle qui a couvert la mer de fltottes, et qui est venue mouiller l'ancre aux côtes d'un pays qui devait être maître de l'univers. Qui a aussi grossi l'Egypte? les Ghaldéens, que la famine a contraints d'abandonner leur pays , et que l'abondance a mêlés avec les Egyptiens :
se séparent-ils d'avec eux , et prennent-ils leur route ailleurs? ils ne s'appellent plus Ghaldéens, ils se nomment Juifs.
Le Péloponnèse serait-il rempli comme il l'est, si la postérité d'Hercule ne l'eût rempli? parlerait-on de lui, s'il n'avait cédé à la valeur et ne se fût rendu aux approches de Témène, qui était le chef de cette troupe généreuse et triomphante? A qui l'Asie est-elle redevable de tant de villes nouvellement bâties, sinon aux Ioniens qui accompagnèrent Nélée, qui était fils de Godrus, roi des Athéniens? Les murs de Syracuse, en Sicile, sont un ouvrage des Gorinthiens, qui la bâtirent après les glorieuses entrées qu'ils eurent dans la Sicile, sous la conduite d'Archias.
Mais que sert-il de nous engager si avant dans les premières révolutions du temps, pour prouver une vérité de qui le présent ne permet pas que nous doutions : c'est perdre ses pensées, de considérer ce qui s'est passé autrefois dans le monde, au sujet des lieux qui étaient inhabités, et qu'on fréquenta depuis, et ne pas s'arrêter à ce qui se passe maintenant qu'on est occupé à peupler les places désertes et à remplir tout ce qu'il y a de vide dans la terre, principalement les endroits où il y avait en nombre de peuples auparavant, et qui avaient été misérablement dépeuplés à cause des guerres et du trouble des nations qui s'étaient soulevées les unes contre les autres.
Le fer et le feu avaient ravagé presque tonte la terre, et il n'y avait point de partie qui n'eût été notablement endommagée; où il y avait eu moins de solitude, c'était où il y en avait davantage : on a trouvé en ce siècle des remèdes à tous ces maux , toutes les ruines sont quasi réparées, et on verra dans peu autant de monde partout qu'on en a jamais vu.
T eut-il jamais tant de villes qu'il y ena àprésent, si belles, si riches et si fameuses ? Sévère, toujours auguste, Antonin et Géta, ses deux fils , tOQJours trîomphans , sont trois admirables puissances qui composent aujourd'hui l'empire romain , et ne le rendent pas moins glorieux ni redoutable en pleine paix que dans les plus véhémentes chaleurs de la guerre. Ges princes magnanimes et invincibles ont accru par leur magnificence le nombre des villes, ne se contentant pas d'avoir relevé les murailles de celle»
DU MANTEAU
qoi avaient été démolies pendant la rébelfiMi et le trouble, de leur avoir donné une nouvelle étendue , une forme plus belle , tout autre lustre qu'elles n'avaient pas, et plusieurs beaux privilèges ; de les avoir grossies par ce moyen de quantité d'bonnètes gens, dont ils ont fort nth blement employé la plupart , comme personnes qui appartenaient aux premiers de leur empire, et qui descendaient des plus illustres races de Rome; ne se contentant pas, dîs-je, de tant de témoignages de libéralité et de bonté pour le bien et la gloire de leur Etat , ils en ont encore fait bâtir d'autres de nouveau en plusieurs en«droits, avec autant d'affection que de magnificence.
Parmi toutes ces faveurs , que Dieu , protecteur de Rome, fait toujours à ces trois princes si puissamment unis ensemble;
Parmi tant de victoires et de triomphes, dont le seul éclat acquiert sans cesse à cet empire quelque nation auparavant inconnue aux Romaibb, ou que les Romains n'avaient encore pas aitaqaée , combien en a-t-on enrôlés pour aller habiter les places qui étaient nouvelles ou désertes : les archives de cette maîtresse ville de TuniVers spnt trop petites, et on envoie toujours ime nouvelle liste de quelque c6té. Combien de réformes voyons-nous parmi tous les peuples qui dépendent de la souveraineté? On a chassé généralement tous les Barbares qui s'étaient jetés dans les provinces, qui faisaient foule en pUisieurs contrées et outrageaient ceux do pays. Toutes les personnes de condition, et qui avaient eu quelque honorable charge dans Tempire, ont été remises en leur première dignité , d'autres sont élevées et agrandies , enfin chacun tient le rang qu'il mérite.
Certainement un si bel ordre me fait penser qu'il en est à présent du monde comme d'un champ soigneusement cultivé. Les empereurs, qui se le sont presque tout assujetti , ont eu ce soin ; ce sont eux qui Tout purgé de toute sorte de poison, et qui ont arraché tout ce qu'il y avait d'épines et de ronces. Qui l'avait plus enapoisonné que Niger, Albinus et Cassius, trois détestables rebelles ? Sévère les a entièrement étouffiés. Il a puni la perfidie d'un favori qui le voulait perdre, et qui armait partout contre lui. Il n'y a plus rien à craindre du côté de PlotiuSj tous ses mauvais desseins lui ont
coûté la vie, et ses eonfiUces ont mis bas ks armes : tout est assuré maintenant et dedans et dehors , comme il n'y a plus de traîtres. Le verger d'Alcinoûs, que l'industrie et le travail de tant de mains qui y étaientemployées tousies jours rendaient si délicieux, n'est rien en camparaison de toute la terre que Sévère a peuplée «t embellie ; et paisible comme eUe est , elle fructifie partout en abondance; ce ne sont que fleurs de côté et d'aiure, dont la beauté, l'odeur et la diversité surpassent toutes les différentes espèces de roses qui croissaient dans le jardin de Midas. Mais quoi ! tous ces divers changemens que vous voyez sans cesse dans le monde vous plaisent, et l'homme qui changera ne vous plaira pas? vous louerez la nature d'être si variable partout ailleurs, et sa variété sera dans l'homme un sujet de mépris ? si vous êtes raisonnables dans les louanges que vous lui donnez , elle n'en mérite pas moins daps l'homme que dans les autres créatures.
III. Ce n'est pas seulement le ciel, les astres, les élémens et les choses qui en sont composées et qui sont sans àme, qui changent, mate encore les animaux. S'ils n'ont pas de vêtement pour en changer, il omt une figure qm leur «a sert, qui est la chose du monde la plus variable. Que dis*je? si les annaux n'ont pas de vête* tement ; les oiseaux ne aont-îls pas autant d'animaux? ils sont néanmoÎBs vêtus de plume. Je considérerai seulement le paon; est-il d'oiseau richement vêtu comme lui? Il porte tous les jours ce que les hommes ne porteraient que les jours de cérémonie, et qu'ils tîendnùent en tout autre temps soigneusement fermé sous la clef. U n'y a rien de si précieux, ce semble, que son plumage. R^;ai>dez-le par le cou , c'est comme un tissu de flenrs sans comparaison plus vives en couleur que i'écarlate lui-même; par le dos vous apercevez un éclat qoi surpasse celui de l'or dont on chamarre les habits : par laqueue,on voit une longueur et une largeur qui ne cède point à celle des vêtemens qui traînent et s'épanouissent à terre avec le plus de pompe . 11 est rempli de diverses couleurs qui changent à tout moment; il n'est jamais lui-même, il est toujours autre et lui-même tout ensemble. Se met4l dans tout son éclat, et commence-t-il h .Gweparftdedeiontesles mdicsses quetanature ' a étalées avec profusion sur ses plumes, je suis
TERTULLIEN
sûr que vous le prendrez à peine pour ce qu'il vous paraissait auparavant; il était beaucoup moindre, et n'avait garde d'approcher de la beauté dont il vous a fait une montre si agréable: replie-t-il son plumage etresserre-t-il dedans toute cette riche et admirable effusion de couleurs , revenant à son premier naturel , vous douterez à Tinslant si vous n'êtes pas trompé par vos yeux, qui vous représentent une si grande diversité en si peu de temps , moindre ou plus grande; c'est toujours un paon qui change autant de fois de couleur qu'il se remue.
Je n'ai garde de passer ici sous silence le merveilleux instinct avec lequel le serpent se renouvelle. J« devais parler de lui en premier lieu , et lui faire tenir en ce discours le rang qu'il tient entre les bètes plus sujettes à changer que les autres. Il n'y en a point devant lui, et quoique je l'aie mis après le paon , toutefois le paon , selon l'ordre de la nature des choses muables et changeantes, est après lui. Le paon change de plumes, mais il ne change pas d'âge: le changement de plumes n'est pas celui que nous admirons en lui, c*esl celui des couleurs. Le serpent, outre qu'il est variable en figure, et que chaque mouvement lui en acquiert toujours une nouvelle, change tout à fait de peau et d'années, et retourne en sa première vigueur avec un appareil extraordinaire. Gela n'arrive pas tous les jours, seulement quand ce reptile semble succomber de faiblesse sous le poids de ses années, et qu'apparemment il s*en va mourir. Alors il cherche entre les rochers le plus étroit passage qu'il y ait, une fente où il ne puisse mettre la tète qu'avec beaucoup de peine; d'abord il se ramasse, se pousse entre deux pierres, se ftéchire en suite tout le corps et se développe entièrement ; la peau qui est à demi usée et toute sèche quitte la chair dès le premier effort, cède à la dureté du rocher, pli sur pli , tombe à l'entrée aussitôt que le serpent tire sa queue. La nature, déchargée de ses vieilles dépouilles, prend de nouvelles forces, et avec d'autres écailles qu'elle pousse dehors, et qui sont agréablement vermeilles , elle repasse ses années en les quittant, et va de la vieillesse à la jeunesse après eu avoir été extrêmement éloignée. Enfin ce changement est aussi favorable qu'il semble prodigieux.
L'hyène qui est une bêle sauvage et cruelle ,
de la grandeur et à peu près de la forme du chien, change de sexe tous les ans : si vous y avez pris garde, elle est mâle une année, et l'autre elle est femelle.
Je ne dirai pas que le cerf est arbhre du temps qu'il a vécu , qu'il peut disposer du passé et reprendre les forces qu'il a perdues. Le temps prévaut-il sur son agilité , l'âge lui fait-il peine, et une trop longue vie le rend-t-il pesant , il ne cherche pas loin le remède, il avale le premier serpent qu'il rencontre, la langueur que le venin creuse en tous ses membres n'est pas mortelle, elle est salutaire, et se termine heareusement par une agréable et vigoureuse jeunesse, où il se trouve par cette apparente défaillance.
Il y a encore un autre animal dont les changemens ne sont pas moins considérables que ceux des animaux de qui nous venons de parler. Il a quatre pieds et marche fort lentement ; il ne se trouve que dans les champs ; il est fort petit , et couvert d'une peau extrêmement rude. Vous vous imaginez, peut-être, que je vous fais ici ane description de la tortue, semblable à celle que nous trouvons de cet animal dans les écrits de Pacunus, qui lui donne quatre pieds, mais de plomba avec lesquels elle avance si peu que vous diriez qu'elle ne se remue pas. Non ce n'est pas cet animal dont j'entends parler en ce lieu, l'épithète que ce poète lui donne convient à un autre : c'est l'un des plus petits qu'il y ait entre les animaux, et cependant si vous le mesurez par son nom , vous croirez que c'est un des plus grands. Qui que tu sois qui auras entendu parler du caméléon , et n'auras pas su ce que c'est, tu en auras peur sans doute comme d'un lion et de quelque chose encore plus redoutable ; mais encore, que craindras-tu avec le lion, qui entre dans la composition du nom qu'il porte? peut-être la terre qui est Tautre partie de ce nom, comme si un lion qui est gisant à terre était en un état qui le rendît plus effroyable. Veux-tu que je te dise, tu craindras un atome vivant, qui se cache d'ordinaire sous une feuille de vigne presque assez grande pour lui couvrir tout le corps ; quand tu auras levé la feuille qui le cache , et que tu auras aperçu si peu de chose, tu riras en même temps et tu auras peine à te contenir sur l'idée du Grec qui Ta ainsi nommé , et qui se formait en
DU MANTEAU
Tesprit quelque chose de grand, ou s'est youlu moquer de nous, abusant du nom. Il n'y a rien de si sec que cet insecte, encore les puces ontelles quelque peu de suc : le caméléon n'en a point. Ce n'est que peau, encore bien mince et délicate, et on dira qu'il vit; qui le croira? Il n'a point de cou; la tète tient immédiatement au dos : c'est pourquoi il ne la saurait tourner; ce qu'il ne peut faire de cette partie, il le fait des yeui qu'il a exprès hors de tète. Ce sont deux petits points de lumière, qu'il ne laisse jamais en repos , et qu'il roule toujours, les tournant ça et là. Je ne sais quelle pesanteur et quelle lassitude qui lui est naturelle, le tiennent tellement contre terre qu'il se lève à peine; on travaille moins à remuer quelque lourde machine, qu'il ne fait à se mouvoir ; il est longtemps à mettre un pied devant l'autre ; un pas lui coûte nombre d'efforts , on voit bien qu'il a fait du chemin , mais on ne Ta pas vu marcher: le mouvement de Taiguille, qui marque les heures à la montre, n'est pas plus imperceptible que le sien; aussi est-il toujours à jeun et afbmé: cependant, qui l'a vu jamais défaillir? Il se nourrit à force de bâiller, il remâche perpétuellement l'air qu'il hume; quand il s'enfle et qu'il rejette, quand il se veut désenfler, tout son aliment n'est que vent et fumée. Gela n'empêche pas néanmoms qu'il ne soit fort changeant, il paraîtra tout autre qu'il n'est, sans cesser aucunement d'être ce qu'il est. Il a cela de propre de n'avoir de couleur que celle qu'ils emprunte des choses qu'il touche; comme elles sont diversement colorées , il prend aussi diverses teintures ; est-il contre quelque pierre , il l'imite et l'exprime si parfaitement sur sa peau , que vous diriez véritablement que c'est une pierre : après, s'est-il approché d'une plante, les impressions sont si vives, si naturelles et si imperceptibles, que vous discerneriez malaisément entre elle et le caméléon qui la représente. Mais bien qu'il soit teint en couleur de pierre ou de plâtre, et qu'il semble ne tenir rien de l'animal , ne vous trompez pas, c'est toujours lui-même, tant il est vrai qu'il n'appartient qu'à lui de se jouer, comme on dit , de sa peau.
Ayant à dire combien l'homme, qui est le plus noble des animaux , est changeant et variable, il fallait premièrement parler de la va^ riété et bigarrure qui se trouve dans les autres
animaux, et en prendre un, à tout le moins, de chaque espèce, et qui fût un des plus muables. Ce roi des animaux ne change pas de plumes; il n'en a pas : il retient toujours le même sexe et la même peau , et s'il a à changer d'âge, ce n'est pas de la décrépitude à l'adolescence : mais de l'adolescence à la décrépitude, du berceau au tombeau, dont il ne lui est pas possible de reculer d'un moment, quand l'heure est venue : de quoi est-ce donc qu'il change ? d'habits. Donnez- lui quelque origine que vous voudrez, qu'il soit sorti des mains de Dieu, qui a créé toutes choses, c'est la croyance des chrétiens ; ou de celles de Prométhée, c'est la vôtre. Personne ne doute que son ouvrier ne l'ait fait tout nu , il avait trop bonne opinion de son ouvrage pour le voiler, et tous les traits en étaient trop délicats pour les cacher, l'air était en ce temps-là d'un tempérament qui ne pouvait offenser celui de l'homme , ternir sa beauté, ni faire sur sa peau quelques impressions moins agréables. L'ambition ne l'avait point encore corrompu, et la nudité ne lui pouvait déplaire , sur laquelle il n'avait encore pas fait de réflexion. Il était sans habit , ce fut ainsi qu'il plut à son ouvrier, et que l'ouvrier fut satisfait de son ouvrage. Mais, à le prendre selon les termes de l'histoire, non pas de la fable, c'est-à-dire dans la croyance des chrétiens, que la vérité même a enseignés , non pas des infidèles que le démon, auteur du mensonge, a trompés, ce premier et nouvel homme voulut hâter le cours de la Providence , et aller contre la défense que Dieu lui avait hitt de manger du fruit de l'arbre qui donnait la science du bien et du mal . Étant donc devenu sage avant le temps et contre l'ordre, il rougit sur-le-champ à la vue de son corps, et courut à un figuier pour prendre des feuilles et en couvrir promptement ce qu'il ne pouvait regarder sans confusion. On le chassa incontinent de ce lieu,où, s'il eût attendu la Providence et obéi à la loi , il eût été l'origine immortelle d'une lignée fortunée et heureuse comme lui. Il se couvre d'une peau aussitôt, et s'habille de cuir, comme un criminel condamné aux mines : en effet, la terre lui devait être ce que la mine est à un coupable , un supplice qui l'exercerait lui et sa postérité, tout le temps de leur vie.
Mais il ne faut pas étaler ces perles devant
TERTULLIEN
tout le oionde, il y en a qui sont de la nature des animaux immondes, qui font litière des choses quisont les plus précieuses.G'est pourquoi tout le monde ne mérite pas qu'on leur développe tant de mystères. Je veux parler maintenant selon vos sentimens, et aux termes que vos Faiseurs d'histoires vous en ont fait accroire. C'est le conte que les Égyptiens font ordinairement, ce qu'Alexandre, qui l'avait appris de Bérose, couche avec beaucoup de soin et d'ordre dans son histoire, ce que vous lisez tous les jours, qu'Ammon, qui fut un des plus riches de son temps en troupeaux , se retira en Egypte, sous le règne d'Osiris : Mercure était pour lors en la cour de ce prince égyptien, voici à votre avis le secret. U rencontre un mouton par hasard, le manie , et ayant senti avec plaisir combien la laine en était molle et délicate, il écorche une jeune brebis, prend la toison, et fait ce que la facilité de la matière lui persuade, voyant que la laine suivait les doigts, et que plus il la tirait, plus elle se rendait pliable. 11 forma un fil semblable à ceux du TiUet dont on faisait autrefois les cordes. Isis^ mère d'Osiris, avait toujours les yeux sur Mercure , et remarqua si bien tout, qu'elle trouva l'usage de filer la laine, de l'our- & et en faire des habits.
dépendant, de Garthage, comme si ce n'était pas i Isis que vous fussiez redevables d'une si lielle iavratîon, vous avez mieux aimé suivre le caprice des Grecs que d'être justes et équitables. N'attribuez^vous pas à Minerve ce qui est dû seulement à Arachné, vous savez la dispute qu'eurent autrefois ces deux filles touchant le fil et l'aiguille, qui forait mieux une toile, une ta|»sserie et autres ouvrages semblables. Minerve ne réussit pas si bien en son entreprise qu'Arachné , qui emporta le prii sans difficulté. Un fil ne passait pas l'autre dans sa trame, et il n'y avait point de partie où les règles de Fart ne fossent parfokement gardées. Ce n'est donc pas là ce que la diligence de cette habile ouvrière, qui avait si glorieusement vaincu Minerve, attendait de vous? Vos ancêtres n'ont pas été moins injustes en cette cause, et on ne vous peut rien reprocher dont ils n'aient été les inventeurs ou les approbateurs.
Depuis ce temps-là, on n'a point cessé de diversifier les matières, on ne s'est pas contenté de se cciuvrir de laines de Milet et de Selge,
villes d'Asie, d'Altin en Italie, de Tarente, ville de Galabre et de Grenade , province d'Espagne. Elles sont très-excellentes et n'ont pas besoin de passer par la teinture pour être employées, particulièrement celles de Tarente, qui sont extrêmement noires, et celles de Grenade, dont l'écarlaie ne s'éteint jamais.
Toutefois il a fallu tirer des arbres de quoi se vêtir : ne s'habille-t-on pas avec le lin^ qui est une sorte de plante? on le met dans Teau, il se défait de son vert, après il devient blanc; on le file, on l'ourdit, on le tisse, et voilà le linge, qui est le plus délicat de nos habiilemens. On pêche des toisons même dans la mer, ce ne sont pas seulement les Sères, peuple de la Chine, qui nous fournissent de soie et de coton, ce sont les coquilles, principalement celles qui sont les plus larges ; elles sont revêtues d'une mousse qui ressemble fort à la laine, comme d'une chevelure, c'est ce que le luxe recherche si avidement et achète si cher ; car il n'y a peut-être aucune nacre dont la pêche ne coûte la vie d'un homme. Tellement que ce n'a pas été assez pour se vêtir de planter des arbres ni de semer du lia et du chanvre, si on ne péchait encore, dans les gouffres les plus creux de la mer, de quoi contenter la passion d'un homme oi^ueilleux et adonné au luxe.
Il n'est pas que vous n'ayez souvent ouï parler du ver à soie : représentez -vous un petit animal qui s'écoule et se dissipe lui-même en une infinité de petits filamens dont il remplit l'air; il s'en faut bien que l'araignée soit aussi ingénieuse que lui; il y a sans comparaison bien plus d'artifice dans sa toile que dans celle de cet autre insecte : l'astrologie n'est pas plus régulière dans ses cadrans, qui semblent obliger le soleil de nous rendre compte de ses voyages. Vous voyez des lignes qu'il nous décrit en l'air, où il emploie une partie de sa substance, et dont il fait le centre, elles sont disposées les unes près et au travers des autres, avec tant de proportion que leur distance entre elles et la grandeur des mailles qu'elles font se travestissant, croissent à mesure qu'elles s'éloignent du point d'où elles partent. A-t-il ainsi tendu sa toile ou plutôt ses filets, comme s'il se jouait et qu'il eût a divertir des spectateurs par un secret tour de passe-passe, il fait disparaître en un moment tout son ouvrage. Nos charlatans
DU MANTEAU
in
ae sont pas pins habiles dans les traits tes plus menreUleux de leur métier. Son estomac est le lieu où il replie et resserre toute celte riche mardiandise qu'il ne tient pas longtemps cachée, mais qu'il développe et étale incontinent après, avec beaucoup plus d'abondance et de beauté quil ne Tarait produite le premier coup. Néanmoins cela n'arrive pas toujours. H dégénère peu à peu avec son travail qui l'épuisé enfin de suc et d'humeur; il se forme des ailes de sa soie, et prend la forme d'un papillon ; ce n'est plus un ver enseveli dans sa coque, c'est un nécydale qui vole : c'est pourquoi si vous le tuez de bonne heure, lorsqu'il n'a pas encore beaucoup filé, vous lui trouverez dans le ventre le riche fuseau qu'il a avalé, et le dévidant, vous aurez un peloton de soie très vivement colorée.
Voilà bien des sortes d'étoffés; mais la main qui les a toutes mises en œuvre depuis n'a pas été moins ingénieuse que celle qui les a tirées de Fair, de l'eau et de la terre ; si cette main en a tant tiré d'un même élément et de si différentes, celle-là les a travaillées si diversement, qu'on ne s'habille jamais d'une même façon, et qu'il y a toujours quelque nouvelle mode qui platt davantage que les premières.
Au commencement qu'on ne se mettait en peine que des choses nécessaires , et de qui on ne se pouvait passer sans beaucoup d'incommodité , c'était assez d'être couvert, n'importait pas comment , pourvu que ce fût commodément et sansètre beaucoup offensé des injures de l'air ; se vit-on à l'abri du mauvais temps , et suffisamment pourvu contre la nécessité, on trouva qu'on n'était pas assez libres dans ces premiers vétemens, que l'action et le mouvement n'étaient pas faciles, qu'on n'avait ni grâce ni façon , et qu'on n'était pas tant habillé qu'on était enseveli Que fit-on, on chercha les moyens de s'accommoder encore mieux, et on trouva la propreté et la grâce avec l'aisance dans les habits. Mais les uns out voulu paraître plus richement que les autres ; c'était trop peu à ces esprits ambitieux d'être propres ou gracieux, s'ils ne Tétaient autrement que les autres, et d'une manière qui les distinguât tout à fait d'avec ceux qalls estimaient moins qu'eux; s'ils n'étaient doDc habillés d'une plus riche étoffe et d'une hçcm toute particulière. Ainsi le désir d'être
commodément, proprement et magnUquement est cause de toutes les diverses modes qu'il y à eu depuis dans le monde.
Nous pouvons réduire toutes ces diverses modes à deux chefs, l'un de celles qui sont communes ; l'autre de celles qui sont particulières : les particulières sont de chaque nation, que l'habit ne distingue pas moins que le langage, et qui porte diacune le sien, seulement en usage dans le pays; les communes sont de toutes ensemble , indifféremment. Elles peuvent, outre Thabit du pays, prendre, par exemple, le manteau que je porte; il est de mise partout, et vous ne trouverez point de canton oA il n'y ait quelqu'un qui le porte.
Je sais bien que c'est Thabit des Grecs; les plus sages qui fussent parmi eux s'en servaient, et c'était le privil^ des philosophes d'aller par la ville en manteau , tant la sagesse était, à leur opinion , bien logée dessous ; mais maintenant qu'on parle grec en Italie , ne puis-je pas dire que Thabit des Grecs y est entré avec leur langage, et que les Latins n'eussent pas estimé bien parler ce langage sous un antre habit que le manteau P Je dis bien plus , que les Latins lui ayant donné un nom en leur langue, et Tayant appelé pailium, ils en ont autorisé l'usage et montré qu'on avait autant de droit de le porter à Rome que dans Athènes, et qu'il n'y avait pas moins de sages en Italie qu'en Grèce. S'il fut ainsi nommé lors qu'on ne le portait pas encore, et bien longtemps avant que les Italiens s'en servissent, il le fallait connaître premièrement , et apprendre avec le nom la dignité qui lui soumettrait un jour les épaules de ce peuple, à l'heure qu'il serait plus grand et plus sage.
Combien a t-on vu à Rome de philosophes , de médecins, d^orateors et de grammairiens emmantelésP Gaton même, qui avait été si ennemi des Grecs et de leur langue , voulut faire de la robe un manteau. Il y avait quelques années qu'il avait obligé, par édit solennel, les Grecs qui étaient de son temps à Rome, et qui enseignaient les lettres grecques, d'en sortir, avec expresses défenses d'y rentrer jamais. Mais comme il eut goûté après les délices de cette langue , et admiré Tagréable diversité du dialecte, quoiqu'il eût déjà un pied dans le tombeau , il ne rougit pas néanmoins de consacrer les derniers momens de sa yiç i Xéinâit des
TERTULLIEN
auteurs qui ravalent le mieux parlée, et de mourir Grec, lui qui n'avait voulu vivre que Latin. Lorsqu'il était préteur, ne répara-t-il pas en quelque sorte le tort qu'il avait fait aux Grecs? Il portait sa robe en guise de manteau; il avait toujours Tépaule droite toute découverte, et agençait si bien sa robe, que vous l'eussiez prise pour un manteau, lui pour un philosophe, et son prétoire pour une école : il ne feisait rien cependant qu'il ne fût obligé de faire, c'était l'avantage que sa dignité lui donnait, et qui lui était commun avec les consuls et les pontifes; ils portaient leur robe comme les plus cyniques de la Grèce portaient leur manteau : on appelait cela se ceindre à la gabinienne; tant il est vrai que ce que Tertullien fait dans le christianisme trouve des exemples même dans les actions des plus sages personnes de votre gentilité.
IV. Mais si ce que tout le monde s'est toujours persuadé est véritable , qu'il importe de vivre à la romaine , et d'être habillé à Garthage comme on l'est à Rome (je parle à ceux de Garthage, qui sont les plus persuadés et les plus scrupuleux en ce point), pourquoi imiter les Grecs avec tant d'affection et de plaisir, dans ce qui les a ainsi corrompus, et donner place à la dissolution sous la robe, qui semblait n'en avoir trouvé que sous le manteau ? Est-ce bien imiter les Romains, que de leur vouloir seulement ressembler d'habit? n'est-ce pas très-mal imiter les Grecs que de ne leur vouloir point du tout ressembler d'habit, et de leur ressembler parfoitement dans tout ce que la volupté qui les a perdus leur a pu suggérer.
Dites-moi, de grâce, à quoi s'exerce-t-on maintenant à Garthage , à courir, à lutter et à se battre. G'est pour cela qu'on se souille de boue, qu'on se roule dans la poudre, et qu'on n'use que de viandes sèches : comme si cette abstinence donnait plus de force et d'agilité, comme si la poudre donnait plus de prise , et la boue en donnait moins sur un antagoniste. Mais encore, à quoi servent tous ces pénibles et fâcheux exercices? Certes à rien,sinonà s'userle corps, à perdre les forces et la santé , à avancer la vieillesse, et à mourir après mille maladies trèscruelles. G'est ce qui est arrivé aux Grecs, de qui vous tenez la lice, la lutte et l'escrime. Il n'y en a point d'autres qu'eux qui vous aient appris à vous exercer si mal : s'il y en a quel-
ques-uns , nommez-les-moi , et me dites en quel endroit du monde ils habitent. Non, c'est la Grèce qui a été si contagieuse à l'Afrique, et qui a appris à tant de provinces,si utilement exercées autrefois, à si mal user des forces que la nature I leur avait seulement données pour cultiver la terre, et qu'elles n'emploient plus à présent qu'à leur ruine.
Ëtant proches de ceux de Numidie comme vous êtes, et quasi Numidiens, serait-il croyable que vous eussiez appris d'eux à vous faire raser de si près, et si généralement en toutes les parties où croît le poil , qu'il n'y ait que le haut de la tête exempt du rasoir? Pour moi , je ne le saurais croire; je sais trop bien que les Numidiens ne haïssent rien tant que le poil ras, et qu'ils n'aiment rien plus au contraire que le poil long. Qu'ils aient du poil tant que vous voudrez, ils n'en auront jamais assez, toute leur chevelure a beau être longue et épaisse, ils en souhaitent avoir davantage ; autrement, pourquoi porter sur leur casque une seconde chevelure, ict se couvrir la tète d'une queue de cheval au lieu de plumes? Les voyant de loin sous cette affreuse crinière, qu'ils agencent et éparpillent dessous leurs cheveux qui pendent, jusqu'à la ceinture, vous diriez que ce sont autant de lions qui ont le crin hérissé et qui se précipitent de fureur.
S'ils usaient de poix-résine, et de pincettes comme vous, s'ils se brûlaient et s'arrachaient le poil comme vous faites, s'ils n'en laissaient point au menton, ni aux autres endroits où ils croit, seraient-ils bien si velus qu'ils sont, aur raient-ils bien tant de barbe , nous paraîtraientils si hideux? au moins ne verrait-on pas tant de mentons gris ni de têtes blanches. On y remédierait avec ces pincettes qu'on a inventées exprès, pour corriger en ceci les vices de Tâge. Les ayant toujours en la main comme \'ous les avcfc, pensez-vous qu'il ne fissent pas autant d'efforts de leur main que Tàge leur fait changer de cheveux, et qu'ils ne s'en privassent d'autant, s'il y en avait quelqu'un blanc ou gris. Ils n'en feraient pas moins avec la poix à toutes les autres parties de leur corps. Cette matière gluante et ardente emporterait tout, et ne laisserait pas la racine d'un poil.Vous n'avez donc point d'exemple parmi les Numidiens pour défendre cette damnable et ignominieuse
DU MANTEAU
eoutume, et vous justifier du crime dont vous êtes coupables, faisant violence à la nature, et troublant Tordre qu'elle apporte au discerne* ment des âges. Si vous n'aimez mieux vous attribuer riovention des pincettes et vous donner la gloire de vous être avisés les premiers d'un si bel usage qu'on fait à présent de la poix-résine , il feut avouer que vous tenez Tuu et l'antre des Grecs, qu'ils ont inventé cette sorte d'instrument et commencé à si bien user de cette matière ; ils sont les exemples que vous avez suivis, il n'y en a point après eux que vous puissiez alléguer.
Quand ils inventèrent la lutte, l'onction et le régime de vivre des lutteurs, le rasoir et les pincettes, et trouvèrent un nouvel usage de la poix-résine; tandis qu'ils ont pratiqué une si utile invention et continué un si louable usage, ils étaient en manteau. Quel prodige donc, ô Carthaginois! que vous ayez retenu toutes ces honteuses marques de luxe des 6recs , et si le manteau en est une des plus apparentes, que vous l'ayez rejeté. Il y a, croyez-moi, tant de liaison entre la lice, l'huile, la boue , la poudre, les viandes sèches, le rasoir, |^es pincettes, la poix et le manteau, qu'il y a de quoi s'étonner de vous voir frotter d'huile, de boue et de poudre, manger si sec, courir, être partout si rasés, et après tout être sans manteau. Savezvous bien que tout le droit qu'ont ceux d'Asie de se raser et de se tondre ainsi, de s'exercer comme vous vous exercez , de faire ce que vous faites , est un privilège qui n'appartient qu'au manteau : ils n'ont fait part de ces délices qui les ont effeminés qu'aux Grecs, c'est-à-dire à ceux qui portent le manteau.
Répondez -moi un peu, Carthaginois, permettez , 6 Romains, que je vous fasse cette demande , qui ètes-vous ? qui sont les Grecs et ceux qui hantent le Lycée et le Portique? quel rapport entre vous et eux? qu'ont-ils pour mériter d'être imités de vous? je ne parle qu'à vous deox, à vous , 6 Romains, qui êtes venus au point de grandeur où vous êtes ; ayant triomphé du luxe avant d'avoir triomphé des peuples que le luxe avait corrompus : pour vous. Carthaginois, si vous n'avez dégénéré, qui n'avez pas moins de vertu que de courage, et qui participez an bonheur de Rome, lui ayant donné 1 poar remplir le trône qu'elle s'est élevé sur 1 « Sérère.
toutes les nations, un prince africain ^ de naissance , mais véritablement romain de vertu. A quoi bon chercher la bonne grâce ailleurs que chez vous , qui attirez sur vous les yeux de tout le monde, et dans d'autres exercices que ceux qui vous ont rendus les plus glorieux de la terre. Toutes ces mignardises et afféteries sont l'amusement et l'occupation des esclaves , pourquoi ha!r tarit leur habit , et aimer si passionnément leurs sottises : si l'habit n'est pas honnête, il n'y a que ces sottises qui le rendent infâme. Cependant vous avez si peu de considération, que comme si les Grecs n'eussent été ridicules qu'en portant le manteau, et non pas en faisant ces sottises, H n'y a que le manteau que vous condamniez et qui soit indigne de vous : en vérité , c'est ce que je ne poia comprendre. Est-on plus Grec, et pour parler d'une nation débauchée en termes sortables, plus déshonnête et dissolu en portant le manteau, qu'en s'arrachant le poil, la barbe et les cheveux ? c'est se moquer, l'habit ne les a pa» gâtés, il n'y a que les mœurs qui les aient perdus.
Ce n'est pas la coutume qui fait que la nouveauté des habits soit un crime, c'est la nature. Quand l'ambition et la volupté masquent les hommes, en leur donnant un antre visage que le naturel, quand on se déguise sous les dépouilles d'un autre sexe que le sien, alors on fait tort à la main qui nous a formés, et on confond la diversité bien ordonnée de la nature, qui conserve l'espèce par la distinction du mâle et de la femelle. Il y a certes bien â dire entre l'honneur qu'on doit au temps et â la religion ; c'est â la coutume d'être fidèle au temps, et â la nature d'être fidèle à Dieu. Ce que le temps exige de la coutume, c'est de s'opposer au changement et â la nouveauté, et de maintenir ce qu'il a une fois introduit dans le monde, c'està-dire la façon de s'habiller, comme les anciens s'habillaient. Ce que Dieu exige de la nature, c'est que personne n'altère rien delà formequ'il nous a donnée une fois, que chacun ne semble que ce qu'il est , et que ce qu'il a été fait, et que l'art n'ajoute rien aux traits et aux linéamens qui sont naturels. Quant à la coutume, il suffît de s'accommoder au temps; il est variable , la
lae
TERTULLIEN
ontiime le doit èM; il M donc fl propos de dmoger qoekpiefolt d^babit, selon le temps. H n'en va pas ainsi de la nature, il se fiiat régler selon Diea : or en Diea il n'y a pas une ombre de changement, il est immuablement ce qu'il a été, et sera ce qu'il est. Cest pourquoi les lois de la nature sont inviolables : il ne les fiiot donc pas violer par le changement d'une chose qui est immuable dans notre nature, et qu'on change en qu4que manière, quand on se déguise et quand on fait douter aux autres de ce qu'on est.
Ce furent ces lois si divines et si saintes qn'Achille, le héros dont Larisse tire tant de gloire, pour avoir été sa ville et le lieu de sa naissance, viola lorsqu'il fut vêtu en jeune fille, et qu'il prit les atours de ce sexe. Il n'avait jamais eu de nourrice, il ne connaissait ni lait ni mamelle : au lien de booUlie, on l'avait nourri de la moelle des bétes sauvages. Je m'en rapporte à son nom , il justifie assez la créance commune ^ Gbiron, qui apprit aux hommes le manège et qui faisait d'ordinaire sa résidence dans les montagnes et dans les forêts, fut le monstre qui l'enseigna, et lui donna, dans sa caverne, le secret de monter à cheval.
Néanmoins ce n'était pas répondre à ce qu'on se promettait de son éducation et de ses pre^ raiers exercices, que de trahir ainsi son sexe et de démentir sa nature: cela était supportable dans l'âge qu'il était encore tendre et sans vigueur : les soins d'une mère qui ne le voulait pas perdre méritaient qu'on lui pardonnât la faute qu'elle fit de le déguiser sous Thabit d*one fille, de peur qu'on ne se saisit de lui par force, et qu'on ne le contraignit, tout jeune qu'il était, d'aller à la guerre. 8i ce premier dégsisement fut un crime, il n'y avait que Thétis qui en fât coupable : il n'avait pas encore de jugement pour consentir au dessein de sa mère, et pour approuver ces artifices. Mais à le voir la barbe au menton, et savoir qu'il s'est d^ acquitté avec une des filles de Lycomède du devoir de son sexe, qu'il a fait ce que ferait un mari , qui le pourra souffrir dans la robe d'une femme ? il dressera ses cheveux en pyramide, à plusieurs étages et i divers degrés ; il se fardera , il se mirera, il se
■ Achille, quasi kxoùAç, c'est-à-dire nns lèTres» parce qu'il oe s'eo éuit point serTi à teter.
mettra an col un collier de peries, il portera des pendans d'oreilles, comme en portent les femmes, il ne retiendra rien de son sexe et il fera de la femme partout ; en un mot, il sera tel qu'on le représenta depuis en écusson sur le mont Sfgée, le lien de sa sépulture : et on dira que c'est Achille, ce brave et invincible capitaine? Qu'on le nie, mais qu'il se déesse auparavant de tout ce lascif et honteux attirail , et qu'il se restitue à lui-même. Il ne -sera pas longtemps sans le faire, il faut qu'il prenne les armes , ce sera bientôt un homme , la nécessité nous fiera recouvrer Achille. En effet, Ulysse ne lui eut pas sitAt donné l'alarme et glissé secrètement des armes près de lui, qu'il mit bas la robe, et revêtit une ardiure complète. Homère a bien raison de dire que le fer est l'épreuve des bons courages, et que c'est un puissant attrait pour rendre tous les autres inutiles. Enfin si le signal ne lui eue point allumé le courage, et qu'il n'eût pas en le cœur d'Achille , mais celui d'une fille ou d'un efféminé , il n'y a | point de doute qu'il n'eût toujours fait la jeune fille , et qu il ne se fOt tellement accoutumé sous cet habit, qu'il pe l'elit jamais quitté; et ainsi qui ne lai eût pas fait l'amour, et qui n'eût pas épousé Achille, croyant épouser une fille? Si cela est, n'est-ce pas ici un double monstre , et un changement doublement prodigieuxPAchille qui était homme, paraît femme; Achille qui paraissait femme, parait ce qu'il est, c'est un homme, et il en porte les dehors. Quoi I fallait-il ainsi cacher la vérité et décotrrrir le mensonge? f«re croire qu'il était ce qu'il n'était pas, c'est à dm une femme, et persuader après le contraire, qu'il était homme et non pas femme? L'une et l'autre feçon dechanger ne valent rien, celle-là est contraire à la nature, celle-ci dommageable et pernicieuse. En feisant paraître ce qu'il n'était pas, il accusait la nature de l'avoir fait ce qu'il ne devait pas être , un homme qui devait être néanmoins feoune : en montrant ce qu'il était, il se metuit en danger de perdre la vie; il montrait qu'il était homme, et homme généreux : il fallait donc prendre Tépée, et se hasarder à toutes les occasions.
La crainte qui a donné lieu à ce déguisement n'est aucunement excusable, c'est la craiate d'une mère, et d'une mère à qui on veut ûter soo fils: ce déguisement donc est une offense, mais
DIÎ MANTEAU-
bcMCOvp moiiidre que celte qne commit Hercule, quand Tardear d'un feu illégitime et criminel le métamorphosa, et lui fit prendre les habits d une chélive et infâme courtisane. Je sais que je parle d'un dieu qui a des orateurs à Garthage, d'un grand héros qui, sous une peau de lion qu'il atait égorgé arec une massue et des flèches, a purgé autrefois Tunivers de monstres et de tyrans; mais dans ce sale et honteux équipage, il n'a rien de divin, rien d'héroïque, c'est un objet plus digne de c<Nifusion et de mépris que de religion et de louanges. Il a fait échange de sa massue, de ses flèches et de sa peau, qui composent l'épithète qu'on lui donne ordinairement , aux vètemens et à la dépouille d'une prostituée, tant l'amour d'une reine, mais d'une femme impudique, d'une Lydienne, mais d'une inâme,aeu la force de prostituer et de corrompre Hercule dans Omphale,et réciproquement Omphale dans Hercule. Où est le plus cruel des rois de Tbrace, Diomède, où sont les chevaux qu'il nourissait de carnage , et à la faim desquels il iomiolait tous les jours je ne sais combien de vies innocentes, d'hommes qu'il leur faisait dévorer tout envie? Où est Busiris, cet inhumain et exécrable tyran d'Egypte qui sacrifiait tous les étrangers qui venaient en son royaume, et souillait les autels de leur sang et de leur cendre, comme si ces autels eussent été autant débuchers. Où est Géryon à trois tètes, ce monstre qae l'Espagne avait couronné, et qui la ravageait tout entière? à l'heure que sa maîtresse parftmiait sa massue, et répandait dessus toutes ses eaux de senteur, vous eussiez dit qu'elle avait du sentiment, et qu'elle se plaignait de rinjure qu'une main ennemie de sa gloire lui £siisait, empêchant la bonne odeur de tant de victoires de se répandre avec celle des (êtes qu elleavait écrasées et qui sentaient si mal. Non cette odeur de sang lui était bien plus agréable, que les douces fumées qui s'exhalaient des parfams d'Omphale, et si elle eût eu autant de force que de sentiment, il ne faut pas douter qu'elle ne les eût rejetés, aussitôt qu'elle les sentit épanchés sur elle. Cette voluptueuse et lascive princesse ne laissa guère sur les flèches le sang de Tfaydre ni des centaures qu'elles avaient retenu si longtemps, elle t'ôta avec la même pierre qui lui servait à aiguiser la pointe de son aiguille de tête , et les lava toutes avec de pré-
cieuses liqueurs qu'elle fit distiller dessus. Ah ! que la volupté devint flère et insolente, après tant de merveilleux succès, et de si grands avantages. Elle fit avec les flèches dont Hercule avait percé jadis tant de monstres, des chapeaux de fleurs, et les convertit en aiguilles, entre les mains de l'impudique qui lui avait donné tant d'ascendant sur la force et le courage. Ces deux vertus l'avaient jusqu'ici outragée, elle les outragea impunément, et les étouffia misérablement toutes deux. La peau dont Hercute se couvrait était si rude, si dure et si pesante, que je ne pense pas qu'une honnête et généreuse femme y pût mettre ses épaules sans se blesser, il l'eût i^llu apprêter et adoucir premièrement. Il y a apparence qu'Omphale le fit, , et qu'elle n'y épargna pas le baume ni les plus odoriférantes liqueurs qu'on distille en l'Ile de Télos. De peur que le crin ne fut pour un cou délicat, comme était le sien, autant d'épines aiguës et poignantes, elle y mit sans doute le peigne , démêla ce crin tout hérissé, qui tenait l'un à l'autre et pendait du cou de ce lion, comme nous voyons pendre la glace en hiver du toit des maisons; elle remplit la gueule de ses cheveux et couvrit les dents de ses deux moustaches. S'il y avait eu assez de vie dans les restes d'un lion qui ne subsistait plus que dans la peau, pour pousser encore quelque faible rugissement , la voyant ainsi remplie des superfluités d une fomme corrompue, et ne retenir quasi rien de sa première forme sur de si faibles épaules , il aurait rugi. Si on se fût trouvé lors en la forêt de Némée on l'eût entendu gémir, et le génie, s'il y en a quelqu'un qui Thabite, éclater en soupirs, et se plaindre de la félonie d'une femme lubrique qui faisait à son lion ce qu'Hercule ne lui avait pu faire ; il lui avait bien , & la vérité, 6té la vie, mais il lui avait toujours conservé les marques de sa force , et la forme qui le rendait encore si terrible sur les fortes épaules de son vainqueur, qu'on l'eût pris même pour un lion, encore qu'il n'en eût que la peau. Je ne m'amuserai pas à vous représenter ici Hercule sous le somptueux et riche attirail d'Omphale, comme il était fait, quelle façon il avait. Omphale , comme je l'ai déjà désignée et dépemte, en est une assez naïve image : telle qu'elle a été dans la peau d'Hercule, tel ftat Her* cale dans la soie , l'un aussi ridicule que Tautre.
TERTDLLIEN.
Si ce n'est qu'Hercule valait mieux qu'Ompbale, et qu'Omphale était moins blâmable qu'Hercule; celle-ci voulait paraître plus qu'elle n'était, au lieu qu'Hercule paraissait beaucoup moins qu'il n* était en effet
Après la main d'Hercule, il n'y en avait point qu'on appréhendât comme celle deCléomaque : il était si robuste et si furieux, qu'il abattait un homme du premier coup. Quelque forces qu'on eût, il fallait céder à un bras sous le poids duquel on en avait vu plusieurs expirer ; il n'y en avait guère qui ne portassent les marques de son poing; il avait estropié les uns et laissé les autres dans une perpétuelle impuissance; pas un n'avait le courage de paraître nu devant lui, ni de lever la main. Il ne trouvait point dans la place désignée pour ce combat d'adversaires ni de rivaux.
A l'honneur que tant de succès extraordinaires et mémorables lui avaient acquis , et qui le faisait prendre pour un autre Hercule, succéda l'infamie. Il tomba dans des désordres qui justifient ceux d'Hercule, et le plus grand de ses excès est le moindre de ceux de Gléomaque. Le lieu où Ton célébrait les jeux Olympiques en mémoire des exploits d'Hercule , et qui tirait tant de gloire de la valeur de Gléomaque, fut le même que Gléomaque déshonora ensuite par l'énormité de ses infâmes et abominables débauches. Là ceux qui l'avaient vu homme, le virent femme , comme telle soufFrir les derniers efforts de la dissolution, et faire de son corps un usage directement opposé à sa nature. Get exécrable impudique reçut autant de plaies entre la peau , qu'il en avait reçu au dehors. Quoique la passion qui le transportait, et ceux qui abusaient honteusement de sa patience, ne trouvassent qu'un endroit par où le blesser, et que le courage en eût trouvé plusieurs , néanmoins la plaie qu'elle lui fit mit la confusion partout, et obscurcit Téclat de tant de cicatrices glorieuses.
Il a laissé ici bien loin après lui ceux que Novius nous dépeint. Le Gomique les appelle foulons, croyant que c'étaient bien les plus débauchés et les plus vilains hommes qui eussent jamais été. Ils faisaient de leurs corps comme d'un drap et d'une sarge qu'on foule, et n'avaient jamais jneilleure opinion d'eux, que lorsque leur extrême mollesse donnait sujet aux autres d'en avoir une très -mauvaise,
et de les fuir comme la peste des mœurs. Toutefois ce n'est rien en comparaison de Gléomaque , si le vice mérite quelque avantage, il lui est dû: c'est donc à lui, non pas à quelqu'un de cette troupe infâme et pernicieuse que Novius doit adjuger la couronne, tous les foulons ne doivent point avoir d'autre chef ni d'autre roi , c'est le monstre qu'il leur faut nécessairement imiter, s'ils veulent encore être plus difformes et plus déréglés qu'ils ne sont. Aussi Lentnlus ne l'a pas oublié en la farce qu'il a faite des vilenies qui se pratiquaient à Gatine, ville de Sicile. Il l'a nommé le premier et mis â la tète de tous les GatinoiSy qui étaient les plus débordés.
Ne pensez pas que ce brutal celât aucunement ses ordures, et qu'il voulût paraître tout autre en public qu'il n'était en particulier; s^habillât conformément à une profession qui l'avait signalé partout, et mis ses louanges dans la bouche de tout le monde ; sa posture et sa démarche publiaient ses excès; et ayant laissé la saye et tous les habillemens d'athlète, qui étaient à son jugement un peu trop grossiers, trop sales et malfaits, il prit la tunique de soie et la robe d'étamine, se vêtit, à la courtisane, d'habits diversement bigarrés, et couvrit toutes les marques que les gantelets lui avaient faites à la tête d'une riche et superbe mitre : il se para si bien, qu'à le voir avec des perles aux oreilles et au cou, des bracelets à la main, et des bagues aux doigts, vous l'eussiez pris pour une coquette qui a entrepris de donner de l'amour â ceux qui en sont le moins susceptibles, et de faire quelque difficile conquête; il n'avait point de honte de sortir en cet équipage, et sa vanité était de s'exposer ainsi aux yeux du public.
Ge n'était ici qu'un homme du commun, et que son poing seulement avait rendu considérablcYoulez-vous des rois ? Pbyscon, ainsi nommé pour son intempérance et son incontinence, régna sur l'Egypte, et Sardanapale sur l'Assyrie; deux grandes monarchies, mais deux princes extrêmement dissolus. La postérité ne saurait pas que des mains si vicieuses et si corrompues eussent jamais tenu le sceptre, et que deux si puissantes nations eussent fléchi sous leur domination, si ieure saletés n'avaient obligé les historiens d'en parier, et de renouveler des cendres quicouvent encore le feuquinecessa point de les
DU MAJVTEACL
brftier toate leor tie : j'exagérerais avec yérité anr leim déréglemens, et ferais ici un tableau de leur règne, si je n'appréhendais leurs murmures. Sachant que les Romains ont obéi à des Césars qui ne valaient certainement pas mieux qu'eux, ils nous montreraient en leur vie les mêmes taches que nous condamnerions en la leur, et nous contraindraient d'avouer que Rome n'a pas eu de moindres monstres que rAssyrie et l'Egypte.
Où en serions -nous s'ils nous portaient à cette extrémité, s'il nous fellait asseoir la censure sur les actions d'un empereur et reconnaître que quelque demi-Néron a été encore plus impur que Ptolémée,et plus dissolu que Sardanapale ? Domitien a surpassé l'un et Tautre, et chacun tombe d'accord que ce fut, tant quil vécut, une sentine d'immondices et le phis dâordonné prince de la terre : cependant qui l'osera dire? Il faudrait avoir la hardiesse d'un cynique, être de leur école et jouir de leurs droits. Encore ne sais-je si après nous avoir entendu aboyer, on ne nous traiterait en chiens, et si on nous pardonnerait une satire qui n'aurait point eu de respect pour les trônes. La volupté a présidé jusqu'ici aux changemens que nousavons vus dansleshabits;c'est elle qui a habillé les hommes comme s'ils eussent été des femmes, les femmes comme si elles eussent été des hommes , et qui a confondu le sexe dans les livrées qui le doivent faire discerner. La vanité n'a pas été moms impérieuse. Il est vrai qu'elle a épargné l'homme, et qu'elle lui a laissé les vétemens qui étaient convenables à aon sexe; mais, cherchant dans ces vétemens des marques qui lui fussent aussi glorieuses qu'elles lai seraient propres , elle n'a pas apporté moins d'ardeur à les changer, que cette première passion tout aveugle, précipitée et ridicule qu'elle est, et celle qui porta Thétis à déguiser AdiUle, changeant ses habits en ceux d'une jeune fille.
Quelque passion que ce soit, c'est un feu qui éciiaaflfe l'appétit et remue puissamment la vo- Icmté. L'affectation survient- elle comme un «oufBe, et nous plaisons-nousà être sollicités par le dé»r des choses pour lesquelles nous avons de rindination , Tàme sent-elle que ses monvemeiis la chatouillent, et ses transports sont-ils »ita»it d'attraiUi la chose qui nous a plu d'abord
devient-elle maîtresse de notre volonté et nous possède-t-elle Tesprit, c'est un feu de notre affection, mais vivement allumé, victorieux et qui nous embrase Fàme. La gloire, ce secret mais puissant chatouillement de Tesprit en lui-même, est l'ardeur qui procède de l'embrasement de l'âme , et qui fait que l'âme ne le possède pas , mais au contraire qu'elle en est fortement possédée. Ainsi ce n'est pas merveille si nous avons quelquefois tant de passion pour certaines choses, qu'on dirait qu'il n'y a qu'elles qui nous touchent et qui soient dignes de nous.
Telle fut autrefois l'ardeur d'un grand monarque, l'ambition d'Alexandre, qui n'eût eu rien plus grand que lui, s'il eût été plus grand que son ambition , qui eût été plus glorieux , s'il l'eût été moins, et qui eût été mattre de l'univers, s'il l'eût été de lui-même et d'une passion qui ne rendait rien si inférieur à Alexandre qu'Alexandre même. Ce ne furent pas les vaines frayeurs d'une mère, l'amour d'une courtisane, ni les derniers excès de la débauche qui lui firent quitter les habits sous lesquels il avait gagné tant de victoires, et étendu la domination de Macédoine jusqu'aux extrémités du monde, ce fut je ne sais quelle affectation et quel vain fantûme de grandeur qu'il s'imagina trouver dans un habit étranger.
11 avait surmonté le Perse l'épée â la main, et le Persan ne reconnaissait plus d'autre puissance que la sienne : néanmoins il fut surmonté; le vaincu fut le vainqueur; le Perse le dompta par la chose même qui avait été cause que le Persan eût été dompté, par le luxe : l'habit rendit les Macédoniens Perses, quoique les armes eussent rendu les Perses Macédoniens. Enfin Alexandre, lassé de vaincre, mit bas la cuirasse avec laquelle il ne pouvait être vaincu, prit l'habit de ceux qu'il avait vaincus , et se captivant dessous, il perdit l'honneur de toutes ses victoires. 11 n'y avait rien de si mince et si délié que cet habit; il était fait d*une soie fort fine et encore plus légère que le crêpe : c'est pourquoi on voyait aisément sa poitrine à travers, et toutes les marques des écailles de sa cuirasse , qui étaient distinctement imprimées dessus. Il suait encore, et les fetignes de la guerre qu'il venait de terminer ne lui avaient pas jusque-là permis de reprendre son baleine; mais la soie qui était txof
ISO
TKRTÏILLIEN.
molle et délicate poor résister i Fair, fut un éventail qui Teut bientôt rafraîchi.
Noas n*avions pas peut-être d'assez nombreux témoignages de Torgueil de ce prince de la Macédoine ; pour nous faire sentir les vaines tumeurs de son esprit, il fallait sans doute qu'il parût revêtu d'une robe qui n'était autre chose sur ses épaules, sinon un deuil superbe et pompeux, un deuil qu'Alexandre vaincu portait d'Alexandre vainqueur, et qui lui reprochait par un langage muet l'injure qu'il se faisait de s'ensevelir ainsi en vie, avec toutes ses palmes, dans le tombeau que le luxe d'une nation efféminée et dissolue lui avait préparé. N'appelez -vous pas cela s'avilir avec faste et tirer vanité d'un sujet d'ignominie? Oui certes, puisque ce grand capitaine s'est figuré trouver de la gloire dans un habit qui ne lui pouvait apporter que de la confusion.
Si ce n'est que la philosophie lui fournisse en même temps de quoi se défendre ici contre ceux qui le voulaient blâmer, étant certain qu'il n'a rien fait en ceci que plusieurs philosophes n'aient lait ; quand je dirai ceux mêmes qu'on a estimés les plus sages, me tromperai-je ? Je ne le pense pas, au moins le dit-on. Aristippe n'était-il pas philosophe? Si les cyniques ont composé une secte à part, et s'ils étaient rédlement des philosophes, il faut bien croire qu'Aristippe en était le chef: comment était-il habillé? de pourpre, il n'enseignait pas autrement la philosophie : tout courtisan qu'il paraissait , c'était toujours un philosophe, il était à la cour ce qu'il était à l'école, à l'école donc comme à la cour. La pourpre qui est une couleur des plus vives et des plus agréables, était à son avis si conforme à la sagesse dont il faisait profession, qu'il n'eût pas cru être vêtu en homme sage s'il eût pris d'autres couleurs.
Vraiment il poavait se persuader touchant Tor, ce qu'il s'était persuadé touchant Técarlate. Gomme Ttoulate est la plus belle des couleurs, de même l'or est le plus beau des métaux : si 'écarlate, pour être la plus belle des couleurs , appartient à la sagesse , qui est entre les choses que l'homme dwt souhaiter, ce que cette couleur est entre les autres, pourquoi non l'or ? L'or dodc chaussera aussi dignement le philosophe , comme la pourpre le revêt, et je ne vois jm qull y ait du rapport de la chaussure à
I l'halNllement, si le lustre de l'or qui est sur le
j cuir ne répond pas à celui de l'écarlate, dont
Fétofifo est teinte, et si le soulier ou le patin qui
se salit le plus n'est couvert du métal qui se saUt
le moins.
C'est pour cela que les Grecs, qui ont été les plus curieux dans leurs habits, et ceuxquiy ont cherché le plus scrupuleusement la bienséanee, ne séparent jamais l'or d'avec la pourpre : leurs souliers sont dorés. L'un sans l'autre, c'est une mode qui n'a rien de grec, et c'est être barbare en Grèce que d'en user autrement.
Mais, me direz-vous, Ëmpédocle en usait-il ainsi ? Il était couvert de soie teinte en écarlate, et chaussé d'airain : c'était pourtant un philosophe et un Grec. A cela je dirai qu'il a été plus sage que les autres, et qu'il a mieux rencontré qu'eux en fait d'habit , si c'est la propor* tion qu'on y recherche davantage. Il savait que les femmes inspirées qui servaient aux autels de Bacchus étaient habillées de soie et d'écarlate, et qu'il n'y avait personne qui dût mieux savoir la proportion en matière d'habillemeiis qu'un dieu : les bacchantes donc qui sont ces femmes que Bacchus agitait, n'ayant eu que des pantoufles ou sandales de cuivre, il crut que c'eût été offenser une divinité , et pécher contre la proportion et la bienséance, que de ne pas se chausser de la sorte; si on avait à imiter des personnes sacrées , mais furieuses» il ne fellait pas que ce fût à moitié. Afin donc de montrer qu'il était habillé à la bacchique, et que les patins dorés n'empêchaient pas l'écarlate d'être l'habit des fous et des extravagans, il se fit faire des souliers en forme de cymbales; et ne parlant que du pied, il n'en dit pas moins au désavantage des siens que s'il les eût combattus de la langue. Tellement que les souliers de ce philosophe furent une satire sonnante.
CTest bien dommage que Diugène ne vécût plus, et que ce cynique ne grondât en quelque lieu dans un tonneau: je m'assure qu'il eût traité Ëmpédocle comme il méritait II n'eût pas foulé aux pieds la soie ni l'écarlate de ce pûlosophe, comme il foula autrefois les riches et superbes lits de Platon; il ne les eût pas reny)lis de boue et de fange, lui qui eo avait toiyours jusqu'aux oreilles, ni dit à Ëmpédocle ce qu'il dit à Platon, que c'était la superbe d'un philosophe qu'il foulait ainsi; il
DU MANTEAU
feùt pris par le corps et Teùt jeté avec sa soie, sa pourpre et son airain dans quelque profond cloaque. (Tétait le moins qu'il eût pu foire à un philosophe qui était assez fou pour croire qu'il était dieu, et si sage à son avis qu'il pouvait , sous rbabit d'un insensé, se moquer de la divinité qui donnait la vogue à cet habit, le portant elle-même. Gomme si Bacchus, tout dieu qu'il est, et les philosophes, tout sages qu'ils sont , étaient moins ridicules sous cet habillement qu'une troupe de femmes écervelées. Superbe et orgueilleux animal qui devait, s'il était dieu, saluer en cette qualité les déesses des immondices qui résidaient dans les cloaques, et qui étaient par conséquent ses sœurs, et puis les hommes; il eût éprouvé sans doute si la sagesse le rendait digne de l'honneur qu'il prétendait loi être dû , et s'il pourrait porter l'habit d'un fou sans l'être, et se moquer de ceux qui le portaient, sans se moquer de lui-même.
Voilà les habits que les plus judicieux et les plus sensés ne sauraient voir de bon œil , ni sans montrer au doigt ceux qui les portent , et leur faire mauvaise mine. Ils ont raison , la nature en est offensée et les bonnes mœurs en sont corrompues, on perd le respect qu'on doit avoir pour son sexe, et l'amour que nous devons porter à la vertu que notre sexe demande de nous; des hommes qui sont obligés de vivre autrement que les femmes non-seulement ne vivent pas comme elles , mais ils font ce qu'elles ne font ni ne doivent foire.
S'il Y a quelqu'un qui veuille se vêtir comme le comique Ménandre, être à son aise dans une robe qui traîne à terre, et lui donner avec la commodité quelques rayons de mayesté et de ^oire ; si quelqu'un cherche à s'épanouir dans cette profusion d'étoffes, et voir après lui une large et longue queue qui balaie la poussière et laisse des traces partout où il passera, j'en appelle à Ménandre lui-même qui dit dans une die ses comédies : «Voyez donc ce fou; que d'é* toffe perdue!»
Mais en vérité, depuis que Rome n'a plus de censeurs, on du moins depuis qu'ils ont perdu rasage des yeux et de la sévérité ; depuis qu'on nYtudie plus si exactement les mœurs, et qu'il n'y a presque plus de punition pour le dérèglement; depuis qu'on a cessé d'opposer la verge à la licence, et que le vice des grands
a trouvé moyen de la faire ployer, qu'elle est i présent sans rigueur même pour les petits, dites-moi, que ne trouve-t-on pas à reprendre dans toutes les conditions ?
La populace est ici on ne peut plus insolente et plus débordée; son caprice et ses fougues l'emportent sur tous les statuts des magistrats et sur l'autorité des souverains ; il fout qu'on reçoive entre les chevaliers des esclaves qui viennent d'être affranchis, on ne sait pas encore bien s'ils le sont , et à quel titre ils jouissent de cette franchise, néanmoins ou ils sont chevaliers, ou ils le paraissent, ou ils en portent les marques et en tiennent la place; on ne sait comment les discerner d'avec les véritables.
Combien d'étrangers, de captifo, de gens de bas aloi , et dont la naissance est obscure et infâme, passent pour gentilshommes? Il n'y a que deux jours qu'ils se sont rendus, qu'ils ont prêté le serment de fidélité et fait hommage à la grandeur romaine, et cependant ils tranchent des nobles; et couverts comme ils sont, ayant train et couleui's , il n'y a personne qui ne les prenne pour de grands seigneurs.
Une inlBuiité de marauds et de coquins, qui ont les épaules encore toutes rouges des coups de fouet qu'ils ont reçus, portent l'habit des hon<nêies gens : le bourreau vient de les quitter, ils n'ont pas essuyé la honte de leur visage, et on a encore la mémoire toute fraîche de l'exemple qu'ils ont donné publiquement; chéiifo et malheureux esclaves, ils ont encore le joug sur le col, ils traînent encore une partie de leurs fors, et néanmoins qui est plus leste et mieux accommodé qu'eux?
Il n'y a plus de différence à faire entre le bourgeois et le paysan , l'un est aussi bien vêtu que l'autre; on n'est pas moins somptueux au village qu'à la ville, et il n'est pas jusqu'aux bouviers qui ne trouvent de quoi fournir aux frais d'un habit aussi beau que celui d'un marchand.
Discemeriez-vous bien maintenant un avocat d'avec un hâbleur? Est-ce l'habit qui distingue les gens de justice d'avec un tas de fripons qui se font audience partout où ils se rencontrent, parlent de tout, qui n'ont jamais dit une parole sensée, qui portent jugement de tout et ne savent pas de quoi il est question ? Espriu
TERTULLIEN
mal l^its, effrontés et importuns, qui se mêlent de conseiller tout le monde, et qui décident des affoires comme s'ils en étaient les rapporteurs ou les arbitres. Ils sont habillés comme des conseillers, et il y en a qui sont aussi fiers que des présidens.
On voit des lourdauds s'habiller en soldats, qui ne savent ce que c'est que de porter lesarmes et qui n'ont jamais été à la guerre , vous diriez d'autant de capitaines et cavaliers , et ce ne sont après tout que des villageois, qui n'ont fait autre chose toute leur vie que de mené? la charrue ou travailler à la vigne.
Habitans de Garthage, qui en voulez ainsi au manteau, et qui outragez tant ceux qui l'ont pris, comme si c'était l'habit des faquins, ne vous y trompez pas, les plus vils et les plus abjects, les plus méprisables et ceux que je puis appeler les derniers des hommes, portent aussi bien la robe que vous.Y a-t-il condition ravalée comme celle de trois sortes de personnes qui tirent leur nourriture et subsistance de nos corps? S'ils sont morts, les portant en terre ; s'ils sont viyans, enseignant Vé^i de les tuer et en faire une boucherie, ou les exposant à la honte et à l'infamie. Ils trafiquent de la mort, de la vie et de rhonneur, et cela pourtant n'empêche pas qu'ils ne portent un habit qui n'appartient, selon vous, qu'à ceux que l'honneur exempte du tombeau et de Foubli.
Parlons des femmes , sont-elles en ceci plus retenues et modérées que les hommes ? encore moins. Je n'avance rien qu'on ne voie tous les jours, et dont les yeux de tout le monde ne soient autant de fidèles témoins. N'est-il pas vrai que les plus honnêtes et les plus nobles, quand elles veulent sortir, laissent à la maison l'étole, l'unique marque, en fait d'habit, qui les discerne d'avec celles qui sont publiques et ne sont pas nobles comme elles? Je n'ai point encore vu de dames dans les rues en habit décent; je n'en excepte pas une, elles préfèrent toutes la commodité à l'honnêteté, et ayant à se promener ou à faire des visites, elles aiment beaucoup mieux être à leur aise, que d'être en prison sous une robe, qu'il faut traîner à la vérité, mais aussi qui est une marque d'honneur, et qui leur est d'autant plus glorieuse, qu'elle leur semble incommode. C'est en vain que Géciona Séverus se plaignit autrefois de cet
abus en plein sénat, et qu'après avoir remontré aux sénateurs combien il importait à la république de le réformer, il les prit à partie, en cas qu'ils ne le fissent pas, et protesta hautement qu'ils seraient coupables du malheur qui en arriverait. Ce fut avec tant de chaleur et de ressentiment , que tout le sénat ému et irrité éclata sur-le-champ en menaces et en défenses, mais qui ne furent pas si expresses qu'on ne retombât peu de temps après dans les mêmes désordres.
Tellement que Lentulus, qui fut depuis augure, ordonna que celle qui avait eu la hardiesse de passer outre, et de s'émanciper au préjudice des ordonnances du sénat, fût tenue pour adultère et infâme ; il voulut qu'elle reçût la punition qui est portée par les lois contre les impudiques qui ont tout/à fait renoncé à la vertu et à rhonneur. C'est pourquoi , interprétant le droit , il expliqua le point de la fornication et de l'adultère, en sorte que ce fût commettre l'un ou l'autre de paraître en public sans l'étole ; cette robe donnait à la pudicité tant de majesté et de gloire à une dame, qu'on ne l'aimait pas seulement pour être chaste et pudique, mais qu'on la respectait, et qu'elle était pour les yeux mêmes les plus impurs un objet de religion et de crainte qui leur apprenait à purifier leurs regards et faire un meilleur usage de la vue et de la beauté, sans pervertir Tune ni corrompre l'autre.
Tous ces sages politiques et vertueux magistrats voyaient bien que l'honneur était à couvert sous cet habit, et que c'était un sceau tant que les dames le porteraient, qu'il ne serait pas seulement un témoignage de leur noblesse et de leur vertu, mais un bouclier pour la pudeur sans laquelle la vertu ne peut subsister, et la noblesse n'est qu'un fantûme. Quelques dames de condition même de leur temps, voyant qu'elles ne pouvaient pratiquer ayec ces livrées aucune amitié, ni assouvir leur passion , trouvèrent les moyens de s'en défaire peu à peu et d'abolir avec impunité une coutume qui s'accommodait si mal à leurs inclinations et qui était appuyée de tant d'ordonnances, de règlemens et de lois. Avec les soins et tous les artifices que ces esprits passionnés y apportèrent, l'amour même devint maiu^e des tribunaux, et la justice chaii-
DIT MANTEAU
géant de bandeau perdit Tintégrité avec laquelle elle aurait dû maintenir la coutume, et résister puissamment à toutes les sollicitations de la volupté.
C'est au point que celles de notre temps, pour gagner plus de cœurs et donner à ceux qu'elles se sont assiyettisune plus libre jouissance d'ellesmêmes , ne se sont pas contentées de quitter la robe ; elles ont mis bas la cotte qu'elles portaient dessous, laissé là leurs galoches, et jeté le voile et la coifFe. Est-ce tout? C'est beaucoup, certes , à une femme qui a encore quelque sentiment d'honnêteté ; mais à celles qui n'ont de sentiment que celui que leur sensualité leur donne, c'est bien peu de chose. Elles ne veulent plus ni litière ni chaise à bras, c'est une prison pour des femmes qui sont passionnées de voir et d'être vues; elles ne sont pas plus réservées au logis qu'elles ne le sont là-dedans; et quand elles auraient plus de liberté, il y a trop d'yeux qui les éclairent, Il faut écarter tous ces obstacles , user mieux des occasions, sortir toutes seules, et aller à pied où le plaisir les appelle. Nos dames ne font pas autre chose : maintenant vous les voyez sans suite parmi les rues, ou si elles en ont, elle est suspecte; ce sont des compagnes qui savent leurs plus se* crêtes intrigues et menées, ou qui s^n t coupables des mêmes excès qu'elles; le même vice qui les perd les accompagne, elles n'en veulent point d'autres avec elles qui ne soient portées d'un même amour, ou qui ne favorisent leur inclination, et parce que l'incommodité sert à leur dessein, elles se passent volontiers des avantages que leur donne leur condition, et ne se plaignent plus de la boue ni de leur délicatesse.
Celles-ci, comme vous voyez, n'aiment rien tant qu'à éteindre leur lumière, se priver des omemens qui appartiennent à leur naissance, et descendre dans l'obscurité et l'infamie ; elles ne veulent de tout ce superbe attirail de grandeur, que ce qui leur est commun avec celles qui sont moins qu'elles, et s'il y a quelque chose qui les offense dans leur condition, c'est leur éclat ou le respect qu'on leur doit; il 7 eo a d*autres, qui sont beaucoup de degrés audessous d'elles , qui voudraient trouver, et cherchent passionnément ce que celles-là voudraient perdre; elles se fbnt jour dans les
ténèbres où elles sont, se parent somptueusement et se lèvent avec pompe et magnificence. Leur ambition les porte à tout ce qu'il y a d'exquis et de rare dans les vêtemens des plus grandes dames, et ce qui les fâche est de n'être pas assez favorisées de la fortune pour marquer en elles-mêmes jusqu'où le luxe et la vanité d'une femme peut aller.
11 ne faut regarder ces louves publiques, qui se rassasient de la perte que les hommes et les fènmies font de leur honneur, bêtes carnassières et perpétuellement altérées, qui ne trouvent où assouvir leur faim et étancher leur soif que dans tout ce qu'il y a de plus pur en nous, et pour cela qui traitent l'un et l'autre sexe de bêtes, assujettissant leurs corps aux lois d'un commerce illégitime et exécrable. Je n'ai garde d'oublier ces autres monstres d'impureté, qui pratiquent avec les démons sur les secrets de l'amour, maudites et exécrables sorcières, qui, à la faveur de ces esprits sales et immondes, inspirent dans les âmes je ne sais quelle fureur qui les trouble, les aveugle et les précipite; cê sont bien les plus grandes ordures qu'il y ait dans la société civile, et les personnes du plus bas étage. Mais vous avez peut-être les yeux assez purs pour ne pas oser envisager de si vilaines et détestables créatures, le sacrifice qu'elles font publiquement de l'honneur, de la pudeur et de la honte, n'est pas un objet que vous puissiez souffrir. Détournez donc tant soit peu votre vue, regardez-les seulement de travers avec dédain et indignation, comme une mé* chante chose qui vous a frappé les yeux sans que vous y pensiez, et qui est digne qu'on l'ait en exécration , ce ne seront plus ni des prostituées ni des prostituantes que vous verrez, ce seront des dames et des princesses. Du moins voit-on leur habit misérablement prostitué sur une chair vénale, honteusement exposée à tous ceux qui brûlent d'un même feu qu'elles.
Il est probable que celle qui préside au culte et à l'adoration qu'on rend à la déesse de l'amour ne vaut guère mieux que les deux furies dont nous venons de parler. Comme il n'y a rien de si sale et si honteux que la divinité à qui elle s'est dévouée, nous devons penser, qu'ayant à lui offrir des victimes, ce n'est pas avec moins d'ordures qu'on lui en offre dans les i lieux sales et déshonnêtes, où on s'immole soi*
TERTULLIEN
soi-même par la disaolation de Tbomme tout entier. Ainsi il est des endroits où Vénus est adorée comme dans un cloaque, à la vérité beaucoup plus infect que celui qai nous blesse fodorat. Cette Femme donc qui a la dispensation en chef de tant d'ordures et de vilenies est bien la plus immonde qu'on se puisse figurer, voire la bassesse et Tinfamie même. Certainement voilà bien des immondices, mais richement parées. Le corps est revêtu de soie avec tant de superfluité et d'excès, que le vent qui se forme en autant d'endroits qu'il a de plis, lui fait mal au moindre mouvement. A entendre bruire les plis, quand ils donnent les uns contre les autres, et les voir flotter en Tair, vous diriez qu'elle va être enlevée, et que c'est un oiseau qui bat des ailes pour prendre son vol. Le cou, qui est, sans rien exagérer, plus sale que le fumier, est entouré d'un collier à plusieurs rangs ; elle a pris tant de plaisir à semer cette partie de perles et de pierres précieuses, et à les ajuster, que vous ne sauriez dire qui est le plus admirable, ou le nombre ou l'ordre. Les mains, qui la rendent coupable de toutes sortes d'excès et de saletés, sont enlacées de bracelets de trèsgrand prix , quoique ce soit l'ornement des héros, et que les dames ne se puissent excuser de témérité en le prenant, puisqu'il n'est dû qu'à ces hommes braves et invincibles, comme marque de leur valeur et comme témoignage de ce que leur bras a fait ; néanmoins cette ennemie de la générosité et de la gloire des vaillans, ce monstre de lâcheté et d'infamie, ne craint pas d'en faire parade. Les pieds, qui ne la rendent pas moms coupable que les mains, ne sont pas moins richement assortis : elle a des escarpins de blanc ou dincamat, ou bien elle porte des mules.
De tels habits sont le sujet d'une trèsjuste censure. Cest là que l'ambition et le luxe sont insupportables, et qu'ils devraient être puissamment ftprimés, s'il restait encore tant soit peu de vigueur aux lois. En ces rencontres , où les plus modérés s'aigriraient, s'il y avait de la modestie, et si la vertu était le fondement d'une si grande patience , où les plus sages se contiendraient le moins, où tout le monde devrait conspirer à qui mieux mieux contre cet esprit de désordre et de dissolu»
tion, qui de vous jusqu'ici a dit un mot? Pourquoi un si morne et si stupide silence? A vou» parler franchement, je m'en étonne fort. Ou vous croyez qu'il n'y a en ceci aucun désordre, on vous le dissimule! : vous ne le pouvez croire, la chose est trop grande et trop publique, vous le dissimulez donc; si cela est, ou vous êtes dans le même désordre, ou ce dérèglement vous platt : en quelque sens que vous le preniez, vous êtes inexcusables.
Je n'excepte pas cette nouveauté d'habits que tant d'esprits bizarres, extra vagans et su« perstitieux ont apportée. Le théâtre n'en a point de si ridicules , ses pantalons ne sont rien en comparaison de ceux-ci, qui sont si grotesquement vêtus, que, si ceux-là vous font rire, ils vous font pâmer. Mais ce que les bouffons font par plaisir, ces mélancoliques et hypocondriaques le font par piété, pour effaroucher moins la raison, *er accompagner leur extravagance de quelque sorte de respect qui empêche qu'on ne les siffle; ils jurent quec'estune divinité qui les a ain» accoutrés, que c'est l'honneur qulls lui doivent, non pas leur caprice, qui leur a fait prendre cet habit, et qu'ils agiraient contre la religion , qu'ils prennent exprès pour garant, s'ils s'habillaient autrement Imposteurs, qui intéressent une chose si sacrée dans leurs fantaisies, et qui veulent qu'un dieu soit comptable de leurs sottises.
Je dis la vérité, qui ne sait comment sont accommodées celles qui sont consacrées au culte de Cérès ? Elles sont vêtues de blanc sans aucun mélange d'autre couleur, elles ont une bandelette et portent un chapeau , ou une perruque qui en a la forme, avec un gâteau qu'elles mettent par dessus. Voilà , si je ne me trompe , la marque et le privilège de leur ordre.
Celles qui ont pris le parti de Bellone, et qui font profession d'honorer une divinité si sanglante et formidable, prennent un liabit tout contraire ; elles sont aussi noires que les premières sont blanches : vous diriez qu'elles sont habillées de ténèbres, tant la couleur de leur habit est obscure. Elles ont la tète couverte d'un chapeau de laine de même couleur, et ce n'est que sous cette espèce de deuil et avec cette pompe triste et lugubre que Bellone les insnire quand on les voit dans le temple de
DU MANTEAU
furieuse transportées hors
de eette déesse d'enes-ffièmes.
Les prêtres de Saturne ne sont ni blancs ni noirs : comme les premiers sont tons blancs, les antres sont tous noirs, ceux-ci sont tous rouges; ils ont une tunique remplie de grandes bandes d'écarlate,et par dessus un manteau de couleur de feu, tel qu'est le rouge qu'on apporte de Galatie. Ceux d'Esculape n'ont point d'autre habit que celui des Grecs, ils sont chaussés comme eux, et quoiqu'ils apportent plus d'artifice qu^on ne fait d'ordinaire à se couvrir du manteau , lui faisant faire plusieurs plis autour du cou , néanmoins c'est toujours le manteau. Quelle diversité, je vous prie, mais quelle bizarrerie ! Cependant tout cela est de l'invention des dieux. Q^ le dit ? Des fous, qui ont voulu iaire passer leur caprice pour un trait de divinité, et nous persuader qu'à feire ce que feraient les plus extravagans il y a une sagesse plus qu^humaine, et que pour être divins il faut être aussi sots qu'eux. Vous vous arrêtez néan» moins à ce qu'ils vous disent, comme aux réponses de quelques lâmeux oracles ; et leurs impostures sont parmi vous autant de mystères. Cest la raison que vous avez d'honorer leur habit, et de respecter leur folie comme une hante et extraordinaire sagesse. Vous n'avez donc garde de rire, et quoique vous y soyez, je m'assure, puissamment provoqués (je parle aux raisonnables et aux judicieux) , il faut que la nature cède à la religion; pourquoi donc alors ne pas vous montrer religieux en vous abstenant de la satire avec laquelle vous m'avez feit jusqu'ici la guerre et au manteau que je porte?
Mais si ce manteau est le même que les sacrificateurs d'Esculape portent, pourquoi me foire la moue, m'outrager de la langue et des yeux, et crier après moi quand je vais par les rues ? Si la justice autorise ces outrages , pourquoi pardonner aux prêtres d'Esculape, qui sont encore plus coupables que moi ? Us portent un manlean, mais qui le leur a fait prendre? la superstition, pour ne rien dire davantage. Ne le portent- ils pas avec beaucoup moins de simplicité et plus d'affectation que moi, qui n'afiecte rien que la simplicité et la modestie , et qui ne hais rien tant que la vanité et le luxe.
Le savez- vous bien, depuis que le manteau a commencé h être tliabit de la sagesse, je ne dis pas humaine ni philosophique, mais chrétienne, il est devenu plus auguste et plus vénérable que toutes les parures de vos idoles; tant de riches dépouilles et de voiles précieux n'ont rien qui approche de son mérite, il est infiniment au-dessus des tiares et des autres ornemens de tête, dont les pontifes et autres personnes sacrées se servent parmi vous; et tout ce magnifique et somptueux appareil de religion qu^on remarque dans vos temples n'a aucun avantage sur le manteau : manteau qui est pareillement chez nous l'habit des prêtres, mais des prêtres qui se sont donnés au vrai Dieu, qui assistent tous les jours à ses autels avec révérence, le cœur pur et les mains nettes. Ne croyez pas que j'entreprenne ici son éloge, et que je veuille aucunement amplifier; je dis simplement ce qui est. La sagesse dont ceux qui le portent comme moi font profession est divine, elle ne leur manifeste pas seulement l'erreur et le mensonge, mais elle les leur fait abjurer, et leur donne de quoi les combattre, et abattre Torgueil des esprits qui les ont opposés à la vérité qu'elle nous fait reconnaître, et qui sont les auteurs de tant de vaines et ridicules superstitions. Ce sont toutes ces superstitions à qui le manteau a tout à fait renoncé, depuis qu^une si véritable et solide sagesse s'est trouvée dessous.
Quand il n'aurait que cette seule prérogative, d'avoir reçu la lumière que vous rejetez incessamment, et quitté généreusement l'erreur oQ vous croupissez depuis si longtemps, et où vous voulez persister avec opiniâtreté au jugement même des plus aveugles, n*est-ce pas assez pour vous obliger à le regarder autrement que vous ne le faites, comme étant à la vérité les dépouilles d'une sagesse profane, ambitieuse et apparente, mais dont la véritable sagesse, la chrétienne, c'est-i-£re humble, solide et parfaite , fait bien maintenant^ un autre usage, pour vous obliger â le regarder désormais comme un véritable objet de religion? Si cela est, comme il n*en faut pas douter, ce que je vous conseille est d'abaisser vos yeux et d'humilier vos pensées à Taspect d'un ornement si saint; la sagesse qui loge dessous et oui le rend si auguste est la même
TERTULLIEN
qui a bâd raniven comme an logis , dont elle a voulu que Thomme fût le chef; elle le remplit de sa majesté, afin de porter l'homme à reconnaître et adorer l'ouvrier de tant de merveilles. G*est ce que les chrétiens qui portent le manteau font particulièrement. Retractez -vous donc, et, changeant d'avis, approuvez enfin le changement que j*ai fait de la robe au manteau, et témoignez que vous avez envie de faire de même , c'est-à-dire de vous désabuser et d'embrasser la vérité.
y. Toutes les raisons que j'ai apportées jusqu'ici, quelque fortes et quelque puissantes qu'elles soient, ne sont pas capables de vous rappeler de l'étonnement où le manteau vous a mis. Vous direz encore tout ébahis : a Quoi, est-il possible que TertuHien ait ainsi abandonné la robe et pris le manteau ?» Il est trop sage et trop vertueux pour l'avoir fait, son honneur lui est trop cher, et il sait assez combien les plus grands et les plus habiles l'estiment. La robe est trop honorable, et quand il aurait dû la quitter, le devait-il faire pour se vêtir du manteau , qui est l'habit des fripons, des charlatans et des bateleurs? Gela est incroyable à une époque où on trouve tant d'avantages dans la robe et lorsque la réputation qu'il s'est acquise lui ouvre toutes les carrières , et l'appelle déjà aux plus dignes emplois qu'il y ait dans la province.
Véritablement vous avez bonne grâce de hausser ainsi les épaules et de témoigner combien mon procédé vous étonne. Que serait-ce si j'eusse quitté un diadème et un sceptre? U s'en faut bien qife la robe vaille un royaume; la philosophie, le christianisme; l'Académie, l'Église; et cependant on ne blâme pas, mais on loue Anacharsis d'avoir quitté un des premiers Ëtats du monde pour la moindre place qui fût à Athènes, la monarchie des Scythes pour le Porche, et d'avoir fait si peu de cas d'une couronne, que de l'avoir abandonnée pour aller chercher la philosophie parmi les étrangers. Il n'y a que moi qui sois digne de reproche, pour avoir ainsi préféré les lumières qui viennent du ciel, et non d'Athènes, à quoi ? à la robe. Il faut bien que la robe soit autre chose qiie je ne pense, ou que mes censeurs se trompent, qui trouvent à redire à l'échange que j'en ait fait, et qui m'est pourtant si avantageux.
Mais je veux qu'il ne soit rien de tout oe que j'ai dit, et que tant de preuves convaincantes demeurent néanmoins futiles, que le mantean ne soit pas en moi un signe de perfection , et que je n'aie pas trouvé la sagesse ni la vertn que je prétendais avoir, en changeant la robe pour le manteau : toutefois vous avouerez que le manteau mérite d'être préféré à la robe, et que la robe n'est pas ce que vous croyez, le plus honorable des habits, ni le mieux séant à un homme de Qualité et d'esprit.
Dites- moi un peu, vous qui vous estimez si nobles et judicieux, y a-t-il un habit qui soit aussi simple que le manteau, quicoûtemdns de peine à prendre, et qu'on ait vêtu plus promptement ? On l'a en un moment sur les épaules , et on le quitte aussi aisément qu'on l'a pris : aussi est-ce le premier avantage qu'il a sur la robe, m'en démentirez vous ?
Un jour avant que de le porter on n'a que faire d'artisan, qui le plisse depuis le haut jusqu'en bas, comme on plisse la robe, en droite ligne, et avec tant d'égalité qu'un pli ne paraisse pas plus gros en un endroit qu'en l'autre. Représentez-vous une baguette parfaitement ronde, et qui n'ait pas plus de grosseur à un bout qu'à l'autre; tels doivent être les plis de la robe.
Ce n'est pas assez, il lui faut artistement recueillir et resserrer toute cette grande multitude de plis en un point qui soit comme le centre et le milieu de la robe. Ce point est un nœud qui tient en état toute cette laborieuse structure, et empêche qu'aucun pli ne se défasse. Après cela il lui faut un instrument en forme de tenailles fort plates et larges, et pour donner plus de consistance aux plis qu'il a for^ mes, et faire qu'ils ne se relâchent point, il les mettra aussitôt là- dedans, les serrera étroitement, et les laissera en presse jusqu'au lendemain matin.
Il reviendra avant le jour, présentera premièrement la tunique avec la ceinture. Il n'y a pas moins de superfluité en ce premier habit qu'en celui que notre homme va prendre. la tunique donc étant mise, il la ceindra en sorte que, l'ayant haussée auunt qu'il faut, les pieds soient libres et qu'elle ne descende point ea marchant, ou pende plus d'un oMé qpie d'autre.
DD MANTEAU
Il valait bieti mieux retrancher le superflu que de se procurer inutilement tant de peine, et corriger ce pénible et fâcheux excès de la tissure , en ne lui donnant d'amplitude et de longueur que ce qu'il en fallait pour être exempt du soin de la ceindre et de la hausser.
Il prendra la robe , la mettra sur les épaules, regardera si le nœud est en son lieu , et si tout va bien, et Tayant accommodée où il y avait quelque chose à dire , il approchera le nœud de la gauche de peur d'embarrasser la droite, et de lui ôter la liberté du mouvement et de l'action, tous les plis aboutiront sur cette partie qui n'a ni à se mouvoir, ni à a£^r , et il établira là le centre de la robe.
Il ne manquera pas à donner tout aussitôt à la robe ce qui lui feut d'étendue et de tour tant devant que derrière. Il la tirera donc de dessus les épaules du côté qu'elle est sans plis et qu'elle se forme en façon de sein par la circonvolution de ses extrémités qui fènt la circonférence du centre de la robe, et qui lui donnent l'apparence d'un bouclier.
Il dégagera la droite en feiisant passer la robe sous l'aisselle, et ce qui restera il le rejettera sur la gauche en forme d'écharpe; et ayant couvert cette partie, il l'agencera au fond de l'écu de la robe si proprement et avec tant d'adresse qu'elle paraisse davantage, et donne à celui qui la porte plus de grâce et de nuyesté.
Ainsi , qui que tu sois qui as ici travaillé avec tant de soin à sguster la robe, et la fsiçonner sur un homme, sache que tu peux te glorifier de l'avoir habillé d'un lourd et pesant fardeau, et de lai avoir donné un beau sujet de vanité, et en même temps de l'en avoir puni, en lui metlant sur les épaules une rude charge avec on habit magnifique.
Si je ne dis la vérité, ou si je la dis avec trop d'exagération , ce que vous pouvez croire, j'en appelle à votre conscience. Je ne veux point d'autre juge de notre différend : elle TOUS mettra d'accord avec moi. Quand vous avez pris la robe, ètes-vous habillés ouchai^? est-ce un paquet que vous portez ou un habit? Ne me contredites pas; car, outre que ce serait aller contre vos propres senlimens, et ne pas acquiescer au rapport de votre conscience f[oi ne peut fiiire d'ii^ustice , j'ai de quoi vous
démentir, sans aller plus loin qu'en votre logis. Je ne passerai point la porte, et je verrai que vous n'aurez pas sitôt mis le pied sur le seuil, en revenant de la ville, que vous mettrez bas la robe.
N'essayez poipt de défendre avec opiniâtreté une cause mauvaise , et que le peu qui vous reste d'intégrité vous a déjà fait perdre. Vous n'avancerez rien, tout le monde sait,quand on. revient à la maison, qu'on ne se défait point d'autre habit que de la robe, et que cette grande précipitation à la dépouiller est un secret langage, mais contraire à celui que vous avez tenu ci-devant, par lequel vous témoignez avoir de l'obligation à la robe. Quand elle est hors de dessus vos épaules, elle vous permet de jouir librement et à l'aise de vous-mêmes et de tous vos membres.
J'aurais autant à dire sur les souliers que j'en ait dit sur la robe; je dirai seulement que c'est un supplice digne de la faute que ceux-là commettent qui portent la robe, et qu'il fallait bien qu'ils fussent aussi mal chaussés qu'ils étaient mal vêtus, à la bonne heure; néanmoins si vous le faites pour vous conserver les pieds, et ne les point souiller du tout, vous vous trompez, c'est les gâter par la saleté même : y a-t-il rien si messéant que cette chaussure, en est-il une où les pieds soient aussi incommodés?
En quelque saison que ce soit, hiver ou été, il n'y a point de doute qu'il y a plus de plaisir à marcher nu -pieds que chaussés de la sorte; si on tremble de froid , ou si on brûle de chaud, au moins on a le pied libre, tandis qu'on est à la gêne dans les souliers, et que marcher avec cette sorte d'entraves, c'est augmenter sa peine et être un patient ambitieux.
Je confesseque nousavonsde grandes obligations aux Vénitiens, qui nous fournissent du cuir en si grande abondance, et qui nous ont appris à nous en servir si utilement. C'est dans leurs boutiques qu'on a pris les brodequins ou bottines qu'on porte maintenant , façon qui n'est pas moins commode à la jambe qu'au pied, et qui sert de chausses et de souliers tout ensemble, mab qui n'appartient qu'aux femmes; un homme, à moins que d'être efféminé, ne s*en peut servir: il n'y a rien qui s'accorde si mal avec le courage.
TERTULLIEN
Quand notre mânteaa sefait double comme celui du philosophe Gratès, et qn^on serait assez eynique pour le rejeter de l'un et de Tautre cAté sur le bras gauche, Tenveloppant doublement, je vous défie d'y remarquer la moindre des incommodités que nous avons remarquées en la robe; il n'y a rien de si commode que le manteau , simple ou double , n'importe , on s'en revêt aisément.
Aussitôt pris, aussitôt mis, il ne faut ni tempe ni préparation ; jetez-le sur vos épaules, et le laissez aller, vous voilà afFublés et vêtus : c'est là tout ce qu'on peut avoir de peine, si c'est une pdne que d'être couvert en si peu de temps, qu'on n'a pas plutôt la main dessus qu'on a tout le corps dessous. La bienséance y est gardée, et quoiqu'on soit en un moment en manteau, c'est toujours de bonne grâce que cela se foit. La promptitude ne nuit point à la grâce.
On en fait ce qu'on veut, vous l'ôtez de dessus l'une de vos épaules, et l'y remettez quand vous voulez. Il vous couvrira tantôt entièrement, tantôt à moitié; tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon qu'il sera à propos, et que vous le trouverez bon ; ne craignez point qull vous tombe de dessus le dos, il tient à l'épaule , et y est trop bien attaché ; rien ne le soutient, ni devant ni derrière : comme il est d'une juste longueur, il ne faut ni pli , ni circonvolution, ni nœud. Il n'est point besoin de le ramasser autour du cou, ni de regarder à tous mpmens si les plis formés en écu sont comme il faut. On s'en aide comme on veut, on n'a que faire de valet de chambre qui y mette la main, il se raccommode et se rajuste de lui-même sans faire peine à celui qui le porte. Les tenailles ne servent ici de rien, et cet instrument, que vous prendriez pour une croix quand il est ouvert , et va étreindre les plis de la robe, n'est d'aucun usage pour ce qui regarde le manteau , même quand vous l'avez quitté.
Il ne faut point de ceinture; la chemise qu'on porte sous le manteau est trop juste, elle n'eicède point en longueur ni en largeur, elle est faite sekm la grosseur du corps , et ne passe point le genou. Si on a avec cela quelque sorte de chaussure , ce ne sont pas des souliers ni des brodequins, ce sont des sandales qui ne sont pis sqjettes à la crotte, qui salit et gâte les
premiers; ce n'est qu'une simple aemelle; elles ont donc bientôt secoué ce peu qu'elles contractent d'ordure, et ne retiennent pas les taches qui demeurent toujours sur le cuir des souliers et des bottines. S'il y a de la boue , od ne la voit pas , le pied la cache et la couvre de sa plante , et les yeux n'y trouvent rien qui les offense. Toutefois on est d'ordinaire nu-pieds, on sent mieux son homme hors le soulier que dedans, et c'est l'être tout à fait de ne porter ni souliers ni sandales.
Cest dire beaucoup de choses en faveur da manteau ; mais c'est justifier seulement le nom que vous avez accusé, et qui me rendait coapable , et montrer que vous avez tort de persécuter un habit, pour être ainsi nommé, et de me traiter si mal parce que l'habit que je porte est un manteau , sans examiner s'il est digne de cette persécution. Ayant donc fait voir qu'il est digne de respect, et ceux qui le portent dignes de louange, qu'il est commode et bienséant, il ne me reste plus qu'à vous faire avouer qu'il est aussi utile que commode, et qu'il sert plus à la république même que la robe. Je l'entreprendrais s'il n'avait lui-même plus de force que moi pour agir en sa cause, et repousser la calomnie de ses adversaires ; écoutez-le donc parler.
Je uai point d'affaires qui m'appellent au barreau; je ne suis point juge, avocat, ni partie, et il n'y a point de cause pour qui je doiveaucunementsolliciter,jenesaiscequeeest qu'un procès; on a beau s'assembler au Champ de Mars, si je m'y trouve je n'ai point droit de suffrage, et je ne le demande pas. Je n'ai ni à élire ni à être élu; je suis sans ambition pour quelque dignité que ce soit ; je laisse parler le mérite de mes amis, s'il y en a quelques-uns dignes d'être élus : je ne mendie aucune voix pour eux, je n'abhorre rien tant que la brigue, qui corrompt les suffrages, et prive la vertu de sa récompense. Je ne suis point obligé de hanter le sénat, ni d'assister à aucun plaidoyer. Je ne suis ni ministre ni conseiller d'État, et les affaires de l'empire et de la police ne me touchent point pour être tenu de délibérer aux occasions, et procédera quelque règlement ou défense ; je ne suis ni législateur ni jurisconsulte, je ne donne aucun arrêt, et n'explique aucune loi.
DU MANTEAU
Oq ne me voit point sortir de la maison le xiatin, frapper à la porte des grands, perdre le repos pour les venir entretenir à leur lever, leur donner le bonjour, et leur parler d'affaires; je n'en ai point qui me pèsent tant,qDi me donnent assez de soin pour m'empicher de dormir, et qui me mettent en peine de llieiire toute la nuit. Quelque excellent ou bm^ix orateur que soit celui qui doit haranguer en public sur quelque matière qu'il se soit préparé, importante ou non , sa réputalion ni son sujet ne me sauraient donner le désir de Fentendre, je n'ai garde de songer à y trouver place, et prévenir la foule par une diligence ennuyeuse. Me vit-on jamais dans la cour, dans rhùtel de quelque grand? Je méprise la faveur, je me ris de ceux qui la recherchent, et condamne Tassiduité et la complaisance des courtisans.
Les égouts par où les immondices des plaideurs s^écoulent ne me font point de mat au cœur. Je n'ai que faire de pommes de senteurs, de fleurs, ni de musc; j'en suis trop éloigné, et mes occupations me dispensent pour toute ma vie de l'obligation que j'aurais de m'en approcher jamais. Je suis exempt de faire aux juges toutes ces profondes et importunes révérences que les avocats et leurs parties leur font quand ils sont contre la grille et les balustrades , et qu'ils se présentent pour être ouïs. Personne n'est étourdi du bruit que je fais au parquet; je ne suis point chicaneur, je ne brouille point les affaires, le droit ni les lois; je n'apporte point de longueur à un procès par mes supercheries, en abusant des formes et de la pratique, pour ennuyer et pour ruiner on pauvre solliciteur. Pour justifier une partie je n'accuse point l'autre, et pour la rendre coupable d^un crime, je n'en apporte ni n'en suppose point une infinité; je ne me mêle point des différends d'autrui, je ne veux point les connaître, et je laisse à ceux qui ont du loisir de reste à décider de leur controverse. Je ne porte point l'épée, je ne suis ni capitaine ni soldat, et je ne me charge d'aucune commission militaire. Ne vous imaginez pas pourtant que je fasse nombre parmi le vulgaire, et que n'étant rien de ce que j'ai dit, je sois pour cela du plus bas état qu'il y ait en la république. Je sois plus élevé que cela, je vis hors du com-
mun, et les pensées qui m'ont tiré de la lie, ne me permettent d'avoir aucun^mmerce avec ceux qui y croupissent. ^^>
Je ne pense qu'à moi, c'est moi-même que je me propose, à moi que je m'arrête, en moi que je demeure, et pour moi que j'agis; toutes mes affaires sont de n'en point avoir du tout « c'est à quoi j'emploie tous mes soins et ma philosophie. Qu'on dise tout ce qu'on voudra, c'est une vérité dont je suis puissamment persuadé, que la vie privée vaut mieux que la vie publique. Moins nous sommes en nous-mêmes et à nousmêmes, plus cequiesthorsdenous nous possède et nous occupe l'esprit; plus nous sommes éloignés des ccntentemens de la vie, moins nous vivons.
Quelque avantage qu'il y ait à vivre de la sorte, je suis sûr néanmoins que vous n'approuverez pas ceux qui vivent ainsi, et que vous les accuserez de làdieté. Il faut vivre, direz-vous, pour servir son pays , et son prince; autrement comment vivre si chacun ne veut vivre que pour soi ? C'est une maxime fort ancienne : «Puisque l'on natt par les autres, on ne doit pas mourir pour soL»Qui est plus intéressé dans sa mort que celui même qui meurt? qui perd plus que lui? qui a moins à espérer que lui ? comme la perte de sa vie n'est que pour lui, pourquoi voulez-vous que sa vie elle-même soit pour les autres ? C'est une folie que de croire qu'on doive jouir d'un bien qu'on ne reçoit pas, et qu'il appartienneà d'autres qu'à celui qui le perd. Que reçoivent le privé et le public quand nous naissons? que perdent -ils quand nous mourons? Ce n'est pas leur vie que la nôtre, il n'y a que nous qui naissions et mourions : elle ne leur est donc pas due ; pourquoi donc naître pour d'autres que pour soi ? Pourquoi leur donner une vie qui nous est propre, et que la nature a renfermée en nous, exprès pour nous apprendre que nous en étions les bornes et les limites, et qu'étant un bien ainsi borné et limité, il ne pouvait être à des choses qui ne sont point limitées.
Quand on parle de la secte d'Épicure et de Zenon, de la constance et sévérité des stoïciens, et de la tranquillité et la douceur des épicuriens, vous admirez aussitôt la sagesse de ces philosophes, et confessez qu'elle a été grande et extraordinaire. Que nous ont-ils enseigna?
TERTDLLIEN.
rien , sinon pour èlre heureux qull fallait vivre en repos. Celui dont je jouis, et que je viens de vous décrire, est la parfeite possession de soimême, c'est ce repos quHls ont appelé Tunique et souveraine volupté de Thomme; ces deux grands maîtres de sa^j^esse s'y sont consacrés avec tous leurs sectateurs, et H\s ont fait profession de vivre comme moi et comme ceux qui sontdeFune ou de l'autre secte. S'il en est ainsi, jugez quelle raison vous avez de me blâmer d'une chose que vous louez tant en la personne des stoïciens et des épicuriens.
Bien que je n'aie de commerce qu'avec moi-même, et que les villes et les campagnes soient nn ermitage pour moi, bien que je ne sois sensible qu'à mes intérêts, toutefois ils ne sont pas si opposés au bien du public que je ne le puisse procurer, même autant que les personnes qui sont les plus publiques. Toutes les fois que je me rencontre en quelque place tant soit peu élevée , près d'un autel, je monte quelques marches, et ne manque pas d'ouvrir ma bouche, mes discours ne chatouillent pas les oreilles, ne contentent pas la curiosité, ni ne font pas rire, c'est à faire aux orateurs et aux charlatans; je regarde l'utilité de mes auditeurs, comme ils vivent, ce qu'ils font, et ce qu'ils disent, et leur ayant montré tous leurs défauts, j'ajoute l'instruction et les remèdes. Je ne trompe ni ne flatte, je ne cèle rien de la vérité, et de ce qui peut profiter en quelque manière que ce soit, ces leçons et ces avertissemens réussissent mieux que tout ce que les personnes publiques font; ils soulagent davantage les communautés, les villes et les États que ne le font la plume et Tépée ; et le vice étant la maladie qui les afflige, que je guéris, et qu'elles ne châtient pas, u'est-il pas véritable que la parfaite santé d'une république est l'effet de ma langue, et non de vos conseils , de vos ordonnances ni de vos soins, vous qui croyez tant obliger le public, et qui vous opposez si mollement au cours de la corruption.
Voulez-vous que je vous traite ici comme je vous traiterais en public : la robe a été plus pernicieuse à la république que la cuirasse; les magistrats lui ont fait plus de mal que les capitaines, les harangues plusqueles batailles, et une populace mutinée plus qu'une armée furieuse.
Qu'avez-vous à répondre P Je vous dis une vérité qui parle d'elle-même.
J'use de la même hardiesse contre les vices, j'épargne aussi peu Tavarice que l'ambition, c'est à la déshonnéteté que j'en veux. Je n'excuse rien, j'accuse tout, les plus petites fautes comme les plus grandes ; la convoitise des richesses, des honneurs et de la volupté est un excès que je ne puis souffrir; elle est à l'esprit ce que l'hydropisie et la gale sont au corps : j'y applique les plus fâcheux et difficiles remèdes, et la morale n'a rien d'austère et de piquant que je n'emploie pour la vaincre.
Toutefois le vice que je traite avec le plus de rigueur, parce qu'il est le plus dangereux, c'est l'ambition ; j'y mets le cautère, principalement à celle qui porta autrefois Gicéron à acheter une table ronde, faite de citronnier, mille deux cent cinquante écus d'or : Asinius Gai lus a enchéri sur les offres qu'on fit d'une pareille table à la vente des biens de Juba, roi de Numidie, et monta jusqu'à la somme de deux mille cinq cents écus d'or. Est-il possible qu'elles valussent tant? le bois était-il bien si cher à Rome? ou bien le citronnier y était-il si rare ? qui obligeait donc deux hommes d'État si sages et retenus de faire cette dépense? le dirai-je? Je ne sais quelles taches et quelles petites veines dont ce bois était rempli leur frappèrent les yeux. Quelle ambition, mais quelle faiblesse! Leur esprit n'avait pas moins de taches que le bois qui leur plaisait ainsi, et pour y trouver tant de beauté , il fallait sans doute qu'ils en eussent moins, et que quelque véhémente mais noire passion les aveuglât.
Ainsi Sylla , dictateur, fut aveuglé quand il fit faire des plats qui pesaient cent livres. J'ai sujet de craindre néanmoins qu'ils ne fussent pas assez grands, sachant de bonne part que Drusilanus, affranchi de l'empereur Claudius, en fit faire des entrées ou des hors-d'œuvrequi pesaient cinq cents livres. Ayant des tables de si grand prix et qui coûtèrent si cher à Gicéron et Gallus, fallait-il pour les couvrir convenablement de la vaisselle de moindre poids ? La salle où on avait à servir en cette vaisselle devait répondre à la boutique où elle avait été faite : comme on fit une boutique exprès pour la faire» on a dû pareillement faire une salle exprès pour la servir. C'est sur les yeux de ces aveugle»
DU MANTEAU
que je mets le collyre, c'est à ces aveugles qac j'en veux , c'est leur ayeuglemeot que je condamne.
Pour la cruauté deVédius Pollio, il est certain qu'elle mérite le scalpe, c'est une maladie d^esprit , opiniâtre et dangereuse ; pour la guérir il faut piquer bien avant , et porter la pointe et le tranchantjusqu'â la racine. N'était-ce pas être bien inhumain que d'aigrir la nature d'un poisson qui n'a presque point de fiel, de le provoquer et rendre cruel pour lui faire avaler des hommes entiers? La lamproie est un poisson qui n'a point de dents, d*ongles ni de cornes, et qui se défait de tout ce qu'il a de mauvais dans le réservoir où en la met après avoir été prise; il Tavait toutefois si bien faite au carnage et à la cruauté , qu'elle engloutissait un homme. C'est pourquoi il prenait plaisir, après l'a voir irritée, à luiexposer ses serviteurs, et la voir agirenbéte de proie contre sa nature, en les dévorant. Son vivier en était plein, et il arrivait souvent qu'on lui en servait à table quelqu'une qui n'avait pas encore digéré les morceaux qu'elle venait d'avaler, le cuisinier les avait trouvés tout entiers. Le ventre de ce poisson lui devait servir de cuisine ; c'était là que la chair des siens dont il était affamé devait être assaisonnée , et prendre le haut goût qu'il cherchait , et qu'il ne trouvait pas dans la lamproie, si elle n'était nourrie du sang et de la chair de ses domestiques.
Du même fer j'entamerai et je percerai la langue d'un orateur délicat, je dirai que la gourmandise de Hortensius n'est pas supportable, et qu'il faut punir une bouche où il ne reste plus à une si grande éloquence de quoi se défendre contre ceux qui l'accusent d'avoir le premier mangé du paon , au moment où il aurait dû montrer le plus de sobriété. Ce fut lorsqu'il fit le festin de sa promotion au pontificat et à la dignité de sacrificateur, et qu'il commença par TofFrande de cet oiseau qu'il immola si solennellement à sa bouche. Les premiers de Rome assistèrent à ce nouveau sacrifice, et purent s^assurer que ce nouveau prêtre avait plus de soin de son ventre que des dieux.
Aofîdias Lurco ne fut pas moins friand ; peutêtre qa^ayant été du banquet dHortensius, il avait troQYé que le paon qu'on y servit eût été encore meilleur s'il eût été plus gras. C'est pourquoi il l'avisa depuis d'engraisser la volaille i de chan-
ger sa nature à force de graisse; il sut vicier les qualités de la nourriture, pour lui donner tiHit un autre goût : il chercha donc soigneasement tout ce qu'il y avait de plus succulent, et de plus agréable à la bouche, pour en nourrir les oiseaux qui étaient destinés à sa table.
Asinius Celer, qui avait été consul , est digne delà même réprimande; il eut si grande envie de manger du barbeau , qu'il en acheta un cent cinquante écus, dont il ne fit qu'un repas. Croiriez-vous bien qu'un railleur et un bouffon eût acheté un plat de terre sept mille cinq cents livres, et qu'il l'eût rempli d'oiseaux de quatre cent cinquante livres pièce? Il n'y mit que ceux qui chantaient et parlaient le mieux , dont le ramage était extraordinaire , et qu'on entendait dégoiser avec plus de plaisir. Ce fut Ësope. Vous étonnerez-vous si un mets si cher et si délicat donna encore plus d'appétit à son fils? Il voulut manger d'une chose qui lui coûtât davantage que tout cela : la perle est extrêmement précieuse , puisqu'elle l'est même de nom ; elle nous sert à estimer la valeur de tou t ce que nous prisons davantage; après avoir dit d'une chose qu'elle est précieuse comme la perle, nous n'avons plus rien à dire : il en fit donc dissoudre quantité, et les huma toutes. Il y a apparence qu'il ne voulut pas faire un plus maigre souper que son père. Il voulait donner au ventre ce qui appartenait aux yeux, comme son père lui avait donné ce qui n'était dû qu'aux oreilles, consacrer au goût la volupté d'un sens, comme son père lui avait consacré celle d'un autre, et faire de la gourmandise un tombeau pour le luxe, qui n'éclate que dansj les perles, et que. ce glouton a rendues potables.
Je ne parlerai pas ici de Néron ni d'Apicius, les dépenses de bouche qu'ils ont faites sont trop excessives pour être ignorées. On sait que Sempronius Rufus, qui avait été préteur, fut honteusement privé du consulat pour avoir mangé des cigognes; c'était une viande dont on n'avait point encore usé à Rome : ce friand commanda qu'on lui en apprêtât, il les trouva si délicates , que sa table en fut couverte depuis, et que la cigogne devint un des rares oiseaux qui fussent en Italie. Mais laissons dans le silence les prodigieux excès de ces trois gouffres insatiables.
TERTULLIEN
Ceux qu*U hot particulièrement purger ici, et qui sont les plus mal disposés, sont Émilius Scaurus, Quintus Gurius et Marc Antoine. En trouverez vous de plus sales et de plus déshonnètesquele premier? J'ai horreur quand il mes ouvient de son impureté, et mes cheveux se dressent quand je me figure les déportemens de ce brutal. Le second avait perpétuellement des dés ft la main ; toute sa vie se passa dans le jeu, il 7 perdit tout ce qu'il avait. Y eut-il jamais un plus grand ivrogne que le troisième , qui passait les nuits tout entières au cabaret ou dans les mauvais lieux, et le jour ou il dormait, ou il rendait gorge et infectait la maison où il se trouvait de ses continuels vomissemens?
Ne sont-ce pas là des hommes illustres P Ne voilà-t-il pas de grands politiques , de sages et vertueux personnagesPOuicertes; mais s*il vous en souvient encore, comment étaient-ils habillés? La plupart étaient comme vous, ils portaient la robe. En trouverez -vous bien de semblables sous le manteau P Criez tant que vous voudrez que le manteau est Thabit des fourbes, des afFronteurs , et des plus mauvaises gens du monde, vous ne m'en nommerez pas unqul ait commis le moindre des crimes que je viens de citer. Je confesse qu'Ésope et son fils portèrent le manteau ; mais qu'y a-t^-il de comparable en leur vie aux taches que nous remarquons dans celle de ces derniers P Le père, pour manger somptueusement des oiseaux qu'on estimait beaucoup de son temps, fit de grands frais, c'était un gausseur qui se voulait moquer du luxe de son siècle , qui ne faisait cas que de l'argile et de la plume : le fils avala des perles, il le pouvait faire par motif de santé, pour imiter son père, et contrôler des dames qui dépensaient tant en perles, afin de montrer qu'elles étaient aussi peu des omemens de vanité que des morceaux de friandises ; quoi qu'il en soit, sll y a auli-e chose en leurs dépenses que la satire , il y a quelque espèce de sobriété, au lieu qu'il n'y a qu'intempérance en celles de ceux-ci, qui ont mené une vie de pourceaux.
Ah ! que je plains la ville qui a été remplie de tant d'ordures et de vilenies. Qui ôlera ces ordures et ces vilenies? qui nettoiera cette ville? qui purgera l'air qu'on y respire, et que tant de pestes ont rendu contagieux ? La
robe même n^en est-elle pas infectée? Qui ôtera l'infection? les salutaires enseignemens qui se donnent dans le manteau, la philosophie qu*on professe dessous, et les préceptes qu'elle donne indifféremment à tous. Il n'y a point d'autre remède.
Un personnage d'Euripide avoue que le discours d'un homme sage Pavait guéri autrefois, en lui démontrant la fausseté de tant d'opinions qui l'avaient corrompu et rendu vicieux. Je dirai bien davantage, quand on ne pourrait parler, quand l'enfence ou la honte nous lierait la langue, et nous ferait garder le silence, il n'est pas besoin d'autre langage que de celui du manteau, il parle et se fait entendre à tout le monde. La vie et les actions dans un philosophe qui n'a ni bouche ni langue sont un puissant discours, et la philosophie se platt bien plus à fiiire qu'à dire. Voir un philosophe , c'est l'entendre; il nous parle par les yeux, dont les impressions en matière de mœurs sont bien plus vives et efficaces que celles des oreilles. Les vicieux fuient sa présence, s'éloignent de loi, et ne le peuvent souffrir : s'il leur arrive de le rencontrer, il est pour eux un sujet de confusion; ils deviennent muets, et leurs silence les accuse et les convainc de folie. Il feut bien qu'ils soient fous, et que celui qu'ils rencontrent soit sage, puisqu'il y a tant d'opposition, et qu'ils succombent ainsi en ces rencontres.
En effet , qui n'est pas saisi et ne se sent pas j extraordinairement ému aux approches d'un adversaire puissant et redoutable? Sa vue nous gène; et le supplice même, si nous avions à l'endurer, nous causerait sans doute moins de transes. On n'a pas l'assurance de l'envisager , il s'élève aussitôt sur les yeux je ne sais quel nuage qui les offusque, et la conscience , qui cède intérieurement à la vérité , ne permet pas qu'on apporte la moindre résistance. Qu'a un homme méchant et pervers à dire à un homme juste et vertueux? Le moyen de regarder celui qu'on cramt dans son àme, et de pouvoir dissimuler une crainte qui se montre luir le visage?
Certes il faut bien dire que le manteau apporte de grands avantages à une république en confondant ainsi les vicieux à la seule pensée qu'ils en ont : pour donner de la honte ao*pto8
DU MANTEAU
cffironté , et le feire rougir, il soffit de lui parler du manteau ; quand il n'aurait que cela, il vaut beaucoup. Si la vertu est le soutien des États, qui ne voit pas que le manteau est celui de la vertu , à qui il donne tant d'avantage sur le vice, que pour le surmonter il faut seulement opposer une légère pensée de cet habit Paussi n'y en a-t-il point que la vertu préfère.
Je laisse maintenant aux philosophes qui me portent, à penser combien ils sont nécessaires en un £tat, en quoi ils lui peuvent servir, et quel bien il peut recevoir d'eux. Ce ne sont pas seulement les philosophes qui portent le manteau, il y en a bien d'autres, et qui ne sont pas moins utiles au public. C'est celui qui apprend à lire et à compter, c'est le grammairien, le rfaétoricien,lepiiilosophe,le médecin, le poCte, le musicien, l'astrologue et Taugure : en un mot tons ceux qui font profession des arts libéraux.
Vous me direz qu'il n'y a pas de comparaison entre eux et les chevaliers romains. li est vrai que ceux-ci sont plus nobles; on les considère davantage, et ils ont le pas devant; mais n'en concluez pas que la robe soit plus honnèteque le manteau. Gela serait bon si d'autres que les chevalins romains ne portaient pas la robe, les plos méprisables la portent. Les maîtres d'escrime et les gladiateurs ne sont-ils pas tout ce qu'il y a de bas parmi le peuple P Toutefois je les vob tous en robe, et ce qui est étrange, quand ils se présentent au combat dans TarnphithéàCre. Vraiment je ne conçois pas qu'on blâme tant un homme pour avoir quitté la robe pour le manteau.
Yoîlà ce que le manteau a ditpour sa dé* hase ; voilà les raisons qu'il a opposées â la calomme de ceux qui l'accusaient d'être habit
des imposteurs. Elles sont pressantes à la vérité, et je ne sais ce qu'il reste à ses adversaires pour appuyer leur iigustice ; mais pour le rendre plus glorieux et lui donner moyen de triompher tout à fait de ses ennemis , et se réjouir parfiiitement malgré la médisance, je l'avertis qu'une secte nouvelle, mais que Dieu même a instituée, l'a choisi pour être l'habit de ceux qui l'ont embrassée, et qui ont fait vœu d'en pratiquer toutes les plus saintes et religieuses maximes. Manteau, c'est à toi que je parle maintenant; ta pensais seulement couvrir les sectateurs de Zenon et d'Ëpicure, sache que tu couvres les chrétiens, qui sont les disciples du Fils de Dieu; la philosophie que cet incomparable maître leur a enseignée est toute divine , et celle de Zenon et d'Ëpicure purement humaine, c'est-à-dirt défectueuse et pleine d'erreurs : la preuve que je te donne de ce bonheur, c'est que je te porte, et que je suis chrétien. Regarde si je ne suis pas en manteau, je fais profession du christianisme, mais vivant conformément à tout ce que cette sainte discipline exige de ceux qui la professent. Si tu es susceptible de quelque sorte de joie et d'allégresse, en void le plus grand sujet que tu puisses ja mais avoir. Fais donc paraître ta joie au dehors par des signes qui soient sensibles à tes en* nemis, reproche-leur la fousseté de celle qu^ils ont témoignée en t'outrageant iqjustementy toi à qui ils n'ont plus rien à reprocher depuis que tu couvres les épaules du chrétien , c'est-à-dire di: disciple de Jésus-Christ, qui esr la vérité même, et le protecteur de l'innocence. Tant que je trouverai grâce devant lui , je ne saurais craindre les attaques de mes ennemis. C'est lui qui doit donner de la vogue à nos habits, puisqu'il doit approuver tonte notre vie
144 TERTULLIEN