‹ Panthèon littéraire; choix de monuments primitifs de l'église française, avec notice littérairesChapitre 17 sur 102 · SPECTACLES · texte numérisé non relu

SPECTACLES

tragédie n'apprend que cruauté, qu'impiété, que barbarie. Soyez donc persuadés que le récit inutile et dangereux d'une action honteuse ou cruelle n'est pas excusable, non plus que l'action même. Vous ajoutez qu'il est fait mention du stade dans l'Ëcrilure sainte ^ Je l'avoue, mais vous devez avouer aussi qu'il est indigne de regarder ce qui se passe dans le stade , savoir : les coups de poing, les coups de pied, les soufflets et toutes les autres insolences qui défigurent le visage de l'homme, qui est l'image de Dieu. Vous ne sauriez avec quelque religion approuver ces courses insensées, ces furieux élancemens qui accompagnent le jeu du disque, et tant d'autres mouvemens plus extravagans les uns que les autres. Vous ne sauriez sans injustice faire féloge de ces forces corporelles, qui ne servent qu'à la vanité de celui qui les exerce, ou à l'outrage de celui contre qui il les emploie; moins encore pourriez-vous estimer cc|tte science, que l'oLsiveté des Grecs nous a apprise , de se faire un corps tout neuf, comme pour réformer celui que Dieu nous a fait. Non , non, des hommes engraissés pour un si malheureux emploi ne peu^ vent mériter que notre exécration. Enfin la lutte est une invention du diable; il la commença lorsque par son habileté il renversa nos premiers parens. Le mouvement des lutteurs n'est qu'une souplesse semblable à celle du serpent infernal. On accroche pour arrêter un adversaire, on se plie pour l'entortiller^ on glisse pour lui échapper. Vous combattez , direz-vous, pour avoir le plaisir d'être couronné : de telles couronnes sont- elles d'aucun usage aux chrétiens?

XIX. Faut-il que nous examinions mainte* nant si l'amphithéâtre est condamné dans les saintes Écritures ? Si nous pouvons démontrer que la cruauté , que la férocité , que la barbarie nous est permise; à la bonne heure, allons 4 Tamphithéâtre. Si nous sommes tels qu'on nous suppose, prenons plaisir à nous repaître du sang humam. Il est bon, direz- vous, que les scélérats soient punis. Qui peut le nier, sinon les scélérats eux-mêmes? J'en conviens donc; mais convenez aussi qu'un homme de tûen ne peut licitement ^e complaire dans le

M. Cor., 9.

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supplice d'un méchant homme, puisqu'il doit plutôt s'attrister de ce qu'un homme semblable â lui a eu le malheur de devenir assez coupable pour mériterd'étre si ri{]^oureusement puni. D'ailleurs peut-on me répondre qu'on n'expose aux bètes féroces ou qu'on ne punisse ordinairement que les seuls coupables? Les innocens ne sont-ils jamais sacrifiés , ou par la malice du juge , ou par la négligence de l'avocat, ou par l'irrégularité de l'information? Ah ! quïl vaudrait bien mieux ignorer quand les méchans sont punis, et ne savoir pas que des gens de bien périssent; si toutefois ils peuvent tous être appelés gens de bien. Certainement il y a des gladiateurs iunocens qui paraissent dans l'amphithéâtre pour devenir les hosties du plaisir public. Il y en a d'autres qui y sont conduits comme coupables; mais comment? En punition d'un vol léger, par exemple, on leur fait apprendre à devenir homicides. Au reste, je n'ai fait jusqu'ici tout ce détail que comme pour répondre ù des païens : car à Dieu ne plaise qu'un chrétien veuilleen savoir beaucoup pour renoncer aux spectacles. Personne ne peut mieux exposer ce qui se passe à l'amphithéâtre que ceux qui y sont encore spectateurs. Pour moi j'aime mieux ne pas tout dire que d'en rappeler le souvenir.

XX. N'est-ce donc pas une excuse frivole et pitoyable que le raisonnement de ceux qui veulent, par des faux-fuyans, se persuader que ces plaisirs ne leur sont pas défendus? Il n'y a, disent-ils, aucun endroit formel dans les Écritures qui condamne les spectacles : un chrétien ne peut-il donc pas y assister? Voici encore l'argument d'un homme que j'entendais dernièrement subtiliser de la sorte. Le soleil , disait- il, bien plus. Dieu lui-même ne regarde-t-il pas du haut du ciel la comédie, le combat des gladiateurs et les autres jeux , sans en recevoir aucune souillure? Cela est vrai : je sais que le soleil jette ses rayons sur un cloaque sans qu'il en devienne moins pur. Si Dieu ne regardait pas nos crimes et nos infamies , peut-être qu'alors nous éviterions la rigueur de ses jugemens. Mais , hélas ! il les voit et ne peut pas ne pas voir nos brigandages, nos fourberies, nos adultères, nos injustices, nos idolâtries et nos spectacles; et c'est pour cela que nous ne devons pas y assister, afin que

nous ne soyons point aperçus par celui qui apperçoit tout. Homme téméraire ! vous osez comparer le coupable avec son juge? L'un est coupable parce qu'il a découvert, et l'autre est juge parce qu'il n'y a rien qu'il ne découvre. Ne sera-t-il donc pas aussi permis , selon vous, de s'abandonner à la fureur hors du cirque, à l'impudicité hors du théâtre, à l'insolence hors du stade , ou à la cruauté hors de l'amphithéâtre, puisque Dieu voit tout, hors des loges, hors des degrés, hors des portiques? Nous nous trompons : ce que Dieu condamne n'est jamais permis, ce qu'il défend est toujours et partout illicite. Voilà en quoi consiste la vérité et l'intégrité de la morale chrétienne, Texaciitude de la crainte et la fidélité de l'obéissance que nous devons à Dieu; c'est à ne jamais altérer ses redoutables commandemens et à ne pas prétendre affaiblir ses jugemens éternels. Ce qui est bon en soi ne saurait jamais être mauvais, et ce qui est mauvais en soi ne saurait jamais être bon. Tout est fixé et déterminé par la vérité éternelle, qui est invariable,

XXI. Les païens, qui n'ont point cette plénitude de la vérité parce qu'ils ne veulent pas connaître celui qui est le docteur delà vérité , les païens , dis-je , jugent du bien et du mal selon leur caprice. Ce qui leur paraît bon aujourd'hui leur paraît mauvais demain ; ce qu'ils regardent ici comme illicite , là ils le regardent comme permis. Qu'arrive-t-il de là? Le voici. Celui qui se ferait scrupule de lever un peu trop sa robe dans une rue pour un besoin devient si impudique dans le cirque,qu'il expose avec effronterie à la face de tout le monde les parties de son corps qu'il devrait cacher le plus. Celui qui n'oserait proférer la moindre parole déshonnètc en présence de sa fille la conduit lui-même à la comédie pour lui faire entendre mille discours impurs , et lui faire voir mille postures indécentes. Celui qui se fait un devoir de réprimer l'insolence d'un querelleur approuve les meurtrissures sanglantes que se font les athlètes dans le stade. Celui qui se trouve saisi d'horreur en voyant le cadavre d'un homme mort d'une mort naturelle se fait un plaisir dans l'amphithéâtre de repaître ses yeux de la vue d'un corps dont les membres, tout déchirés et mis en pië ces, nagent encore dans le sang qu'il a répandu. bien plus , celui que sa charge conduit à l'am*

CONTRE LES SPECTACLES

philhéàtre pour faire punir un homicide pousse lui-même un misérable esclave à la boucherie à coups de verges et de bâton. Celui qui veut qu'on expose chaque assassin à un lion furieux, demande qu'on donne à un barbare gladiateur la liberté pour récompense s'il sort victorieux du combat ; mais s'il vient à y perdre la vie, le voilà regretté avec des démonstrations de compassion et de tendresse par celui même qui Ta lait exposer à la mort, et qui reconnaît de près avec satisfaction ce malheureux , auquel il a voulu de loin ôter la vie; en cela d'autant plus cruel , qu'il devait être auparavant plus humain.

XXn. Faut-il être surpris de l'inconstance de ces hommes aveugles, qui ne jugent du bien ou du mal que selon leur bizarre imagination? En Yoici une nouvelle preuve. Les magistrats eux-mêmes, et les administrateurs des jeux, privent de toute charge honorable les cavaliers du cirque, les athlètes, les comédiens, les gladiateurs (c'est-à-dire ces galants hommes à qui certaines dames ont la bassesse de sacrifier leur cœur, et souvent même leur corps, en commettant avec eux des infamies qu'elles se piquent de condamner en public.) On condamne donc authentiquement cette espèce de gens à la dernière ignominie , en les excluant absolument de la cour, du barreau , du sénat , de Tordre des chevaliers, enfin de toutes sortes de dignités. Cependant, en les déclarant infâmes, ces magistrats honorent de leur présence les jeux de ces misérables. Quelle bizarrerie ! Ils aiment ceux qu'ils punissent; ils méprisent ceux qu'ils approuvent ; ils louent l'ouvrage, et notent d'infamie l'ouvrier. Quelle étrange sorte de jugement que de condamner un homme pour les mêmes choses pour lesquelles on l'estime ! Disons mieux : quel aveu tacite de la méchanceté d'une action , quand ceux qui la font sont néanmoins diffamés, quelque réjouissans qu'ils deviennent en la élisant !

XXin. Puisque la justice humaine condamne donc ces malheureux, malgré lé plaisir qu'ils ddnneift à leurs juges ; puisqu'elle les exclut de toute dignité , et les confie souvent en des lieux horribles et déserts , combien plus rigoureuse sera contre eux la justice divine ? Pensez-vous que Dieu puisse approuver ce cocher du cirque,

qui trouble tant d'àmes, qui excite tant de mouvemens furieux , qui tourmente tant de spectateurs ? Le croyez-vous fort agréable au ciel , lorsque , couronné de fleurs comme un prêtre des gentils, ou couvert d'un vêtement aussi bigarré que celui d'un maître d'impudi* cité , il parait élevé sur un char ? Ne dirait-on pas que le diable veut avoir des Élies enlevés vers le ciel comme Dieu en a ? Croyez- vous de même que Dieu chérisse le comédien qui se fait raser si soigneusement la barbe, défigurant par cette infidélité le visage qui lui a été donné? Non content même de rendre sa face semblable à celle de Saturne, de Bacchus et disis, il reçoit sur la joue tant de soufflets , qu'if sem* ble vouloir insulter au précepte de Notre-Seigneur. Comment? c'est que le diable l'instruit à présenter la joue gauche lorsqu'on l'a frappé sur l'autre ^ De même parce que nul ne peut ajouter une coudée à sa taille, ce rival de Dieu apprend aux acteurs de la tragédie à s'élever sur leurs cothurnes: veut-il démentir Jésus- Christ ? Pensez-vous encore que l'usage des masques soit approuvé de Dieu P Je vous le demande. S'il défend toutes sortes de simulacres, combien plus défendra-t-il qu'on défigure son image P Non, non, l'auteur de la vérité ne saurait approuver rien de faux. Il regarde comme une espèce d'adultère tout ce qu'on réforme dans son ouvrage. S'il condamne toutes sortes d'hypocrisie,fera-t-il grâce à un comédien qui contrefait sa voix, son âge, son sexe; qui fait semblant d'être amoureux ou d'ê.tre en colère; qui répand de fausses larmes et pousse de faux soupirs? Enfin si ce divin maître s'explique ainsi dans la loi : maudit celui qui s'habillera en femme * , quel jugement croyez-vous qu'il porte contre un pantomime qui prend non-seulement les habits, mais encore la voix, le geste et la mollesse des femmes? Peut-être que cet ouvrier habile dans la science des coups de poing demeurera aussi sans punition? En effet, n'a-t-il pas reçu du Créateur un corps formé exprès pour l'exposer aux gourmades et aux meurtrissures du ceste ? N'a- 1- il pas reçu des oreilles pour se les faire enfler à force de coups ? N'a-t-il pas reçu des yeux pour se les faire crever à force d'insultes? Je ne dis rien de celui qui pousse un autre au-

* Matlh., 5 et 6. ^* Deut., 22.

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devant d^nn lion , afin de paraître moins homicide que la bête féroce qui le met en pièces.

XXIV. Faut-il d'autres preuves pour convaincre les véritables serviteurs de Dieu qu'ils doivent détester tout ce qui appartient aux spectacles, puisque tout cela déplatt à leur divin maître P S'il est vrai , comme je Fai fait voir , que les spectacles ont été institués pour honorer le démon, si Tappareil en est composé des ouvrages du démon , car ce qui ne vient pas de Dieu est Touvrage du diable , il s'ensuit manifestement que c'est là la pompe de Satan , à laquelle nous avons renoncé dans notre baptême. Or ce que nous avons anathématisé alors, nous ne pouvons plus le rechercher ni par nos actions, ni par nos paroles, ni par nos regards, ni par nos désirs. ÎD'ailleurs rompre notre promesse, n'est-ce pas rompre notre baptême? Il faut cependant pour une plus ample conviction que nous interrogions les païens eux-mêmes. Demandons-leur s'il est permis aux chrétiens d'assister aux spectacles, que répondront-ils ? «Infailliblement, disent-ils, cet homme est devenu chrétien , il a renoncé aux spectacles ; il n'y parait plus. » Vous voyez par là que celui qui ôte cette marque distinctive fait connaître qu'il n'est plus chrétien. Quelle espérance restet-il donc à ce malheureux ? Un soldat ne passe chez les ennemis qu'en abandonnant ses premières armes, qu'en quittant l'étendard de son prince, qu'en violant la foi, qu'en faisant serment de périr avec ceux à qui il se livre.

XXV. T a-t-il apparence qu'un chrétien déserteur pense sérieusement à Dieu en un temps et en un endroit où rien ne lui rappelle le souvenir de Dieu P Est-il croyable qu'on puisse conserver la paix de Tàme , tandis qu'on s'acharne à soutenir le parti d'un gladiateur? Est-il facile d'apprendre les règles de la pudeur, pendant qu'on tient les yeux attachés aux infâmes postures d'un comédien ? Ce n'est pas tout : peut-on trouver un plus horrible scandale dans toutes sortes de spectacles que ces parures extraordinaires qui y brillent, et les hommes assis pêle-mêle avec les femmes ? Monstrueux mélange qui, donnant aux uns et aux autres occasion de s'entretenir, fait que ces entretiens mutuels soufflent partout les étincelles de la concupiscence. Ajoutez que la première pensée que Ton a en se rendant aux spectacles, c'est

d'y voir et d'y être vu. D'ailleurs est-il aisé, parmi les effroyables hurlemens d'un acteur , de penser aux salutaires exclamations d'un prophète P Est-il aisé de joindre le chant de quelque psaume aux airs efféminés de quelque opéra ? Lorsqu'on regarde deux athlètes se meurtrir à grands coups de poing, est-il facile de se rappeler dans l'esprit la défense qui nous est faite de frapper celui qui nous a frappé ? Enfin peui-on apprendre la douceur et l'humanité, tandis qu'on se divertit à voir des hommes cruellement déchirés par des ours, ou deux gladiateurs s'accrochant l'un l'autre et essuyant avec leurs éponges le sang qu'ils se font répandre ? Grand Dieu ! ôtez à vos serviteurs le désir de prendre des divertissemens si funestes. Car enfin , mes frères, considérez ce que c'est que de passer de l'église de Dieu au temple du diable ; d'un lieu sacré à un lieu profane; de l'éclat du ciel, comme Tondit, à fordure de la terre. Ces mains que vous avez élevées vers le Seigneur, vous les fatiguez un moment après pour applaudir à un bouffon ; de la même bouche dont vous avez répondu amen pendant le sacrifice , vous rendez témoignage à un gladiateur dans l'amphilhéâtre ; enfin vous osez dire à tout autre qu'à Jésus-Christ notre Dieu, «qu'il vive à jamais.»

XXVI. Ne soyons point surpris après cela que le démon s'empare de ces chrétiens infidèles. Dieu l'a permis plus d'une fois , témoin l'exemple tragique de cette femme qui , étant allée à la comédie, en revint avec un démon dans le corps. Gomme l'on exorcisait l'esprit immonde, et qu'on lui commandait de répondre pourquoi il avait osé s'emparer de cette femme : «^ C'est avec raison, dit-il, que je m'en suis saisi; je l'ai trouvée chez moi. d 11 est constant aussi qu'une autre femme vit en songe un singe le même jour qu'elle était allée entendre un comédien , et que le nom de ce comédien lui fut souvent répété aux oreilles avec des reproches épouvantables; enfin que cinq jours après cette femme n'était plus en vie. Il y a cent exemples semblables de personnes qui ont perdu le Seigneur pour avoir communiqué avec le démon dans les spectacles ; car a nul ne peut servir deux maîtres *.» Quel rapport peut-il y avoir entre

> Malth., 6.

CONTRE LES SPECTACLES

I b lumière et le$ ténèbres , entre la vie et la mort ? Nous devons auathématiser ces assemblées païennes, soit parce que le nom de Dieu y €st blasphémé, soit parce qu on y demande que nous soyons exposés aux lions, soit parce qu'on y forme le dessein de nous persécuter, soit parce qu'on y choisit les émissaires qui Vont découvrir les chrétiens pour les tour-

i menter.

I XXVn. Que ferez'vous lorsque vous serez surpris dans ce concert furieux de résolutions impies ? Ce n'est pas que vous ayez à y redouter la persécution des hommes : personne ne vous reconnaît pour chrétien tandis que vous assistez aux spectacles. Mais songez à ce que Dieu déteraiine de vous dans le ciel , c'est de là que vous êtes découvert par mille témoins. Au moment que vous êtes dans le temple du diable les aiigii vous regardent du ciel ; et ils remarquent en particulier celui qui a proféré un blasphème, qui Ta écoulé, qui a prêté sa langue et ses oreilles au diable contre Dieu même. Ne foirez-vous donc pas ces assemblées révoltées contre Jésus-Christ , ces chaires remplies de oomplîon, cet air qu'on y respire tout empesté par la voix de mille scélérats qui y jetteotdes cris ? Je veux que dans ces spectacles il y ait des choses purement agréables, simples, modestes, quelqueMs même honnêtes : faites réflexion cependant qu'on ne mêle pas d'ordinaire le poison avec le fiel ou avec l'ellébore ; mais avec des liqueurs douces et agréables au

, goât. C'est ainsi qu'en use le démon : il cache

I son poison mortel en des viandes ou il parait le plus de délicatesse et d'agrément. Par conséquent tout ce que vous trouvez dans les spectacles de grand , de poli , de mélodieux , de divertissant, de subtil, d'harmonieux, regardezle comme un rayon de miel qu'on a empoisonné. Ayez moins d'égard au plaisir de la bouche qu'an danger qui est infailiblemeni attaché k ce plaisir.

XXVKL Laissez aux parasit^ du démon la vaine satisfaction de s'engraisser des mets qu'il leur offre : qu'ils se rendent exactement aux lieux des spectacles où leur patron les mvite. Pour nous le temps de fête et de réjouissance n'est point encore venu. Nous ne pouvons nous divertir avec les gentils, parce que les gentils ne peuvent se divertir avec nous. Chacun à son

tour: Us son maintenant dans la joie, nous sommes dans la tristesse. « Le monde se i^jouira, dit Jésus à ses disciples , et vous serez affligés'.» Gémissons pendant que les gentils se réjouissent, afin que nous puissions nous réjouir quand ils commenceront leurs gémisseraens. Prenons garde à ne pas nous divertir aujourd'hui avec eux , de crainte qu'un jour nous ne pleurions comme eux. Disciple de Jésus-Christ, vous êtes trop délicat si vous prétendez avoir du plaisir dans le siède , ou plutôt vous êtes insensé si vous regardez la joie de ce monde comme un véritable plaisir. Les philosophes n'ont donné le nom de plaisir ou de volupté qu'au repos et à la tranquillité de l'àme; c^est cette tranquillité qu'ils regardent comme le fondement de leur joie , de leurs divertissemens et de leur gloire. Et vous , an contraire, vous ne soupirez qu^après les troubles et les agitations du cirque, du th^tre, de l'amphithéâtre et du stade. Oserez -vous dire que nous ne pouvons vivre sans quelque plaisir, nous dont le plus grand plaisir doit être de cesser de vivre P Car quel doit être notre désir, sinon celui de l'apôtre, savoir, de sortir du monde et d^aller régner avec le Seigneur •? Or notre plaisir est là où est notre désir.

XXIX. Cependant si vous croyez qu'on ne peut passer cette vie sans quelque agrément, pourquoi ètes-vous assez ingrat pour ne vouloir reconnaître ni goûter tant de différens plaisirs que Dieu a faits, et qui sont plus que snffisans pour vous satisfaire? Quoi de plus heureux pour nous que d'avoir été réconciliés avec Dieu le Père et avec Jésus son Fils? Quoi de plus avantageux que d'avoir connu la vérité, que d'avoir découvert nos erreurs , que d'avoir ob tenu le«pardon de tant de crimes commis autrefois? Quel plus grand plaisir que l'éloignement du plaisir même , que le mépris du siècle , que la jouissance de la vraie liberté, que le calme d'une bonne confiance, que la sainteté de la vie et l'exemption de la crUinte de la mort? Quelle satisfaction que de fouler aux pieds les dieux des nations, que de chasser les démons, que d'avoir le don des guérisons miraculeuses et des révélations célestes, enfin que de vivre toujours pour Dieu ! Voilà les

iJoan.,26. — •Pliilipp.,1.

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véritables plaisirs des chrétiens, voilà leurs spectacles ionocens , perpétuels, et qui ne leur coûtent rien. Représentez-vous dans ces saints spectacles une image des jeux du cirque , considérez-y la course rapide de toutes les choses du siècle, remarquez-y la vicissitude et la fuite précipitée du temps, regardez-y le terme de notre consommation, prenez-y le parti des sociétés chrétiennes, animez-vous-y à la vue de Tétendard céleste, éveillez- vous au bruit de la trompette de Fange, aspirez à la glorieuse palme du martyre. Si vous êtes charmé de la poésie, vous avez assez d'autres livres que ceui des gentils , vous avez assez de beaux vers , assez de belles sentences, assez de cantiques , assez de chœurs de musique. Ce ne sont point des fables grossières, ce sont de saintes vérités; ce ne sont point un ramas de strophes ampoulées, c'est un trésor de sentences pures et sans affectation. Demandez -vous des combats, des luttes, des victoires; le christianisme vous en offre une infinité. Voyez Timpureté abattue par la chasteté, la perfidie vaincue par la foi, la cruauté surmontée par la miséricorde, Tinsolence atterrée par la modestie : voilà les combats propres des chrétiens, où nous sommes glorieusement couronnés. Voulez-vous encore du sang répandu, vous avez celui de Jésus- Christ.

XXX. Mais surtout quel spectacle que celui où toutes les nations de la terre assemblées verront , et plus tôt qu'on ne pense , paraître le Seigneur au milieu des nues, alors triomphant, alors plein de gloire et de majesté , alors enfin reconnu pour le véritable Fils de Dieu. Quelle sera en ce jour la joie des anges, la gloire des saints, la récompense des justes et la magnificence de cette nouvelle Jérusalem , où ils iront régner éternellement ? Il est vrai qu'il y aura en même temps un spectacle bien différent, je veux dire le terrible jour du jugement , le dernier de tous les jours et le premier de l'éternité ; ce jour auquel les gentils ne s'attendent point et dont ils se moquent ; ce jour où tant de superbes et antiques monumens de l'orgueil humain seront anéantis, et toute la terre avec ses habitans sera consumée par un déluge de feu ^ Quelle sera l'étendue de ce spectacle ! Quel

< IL Pec., 3.

étonnement, quelle surprise! Ou, si vous voulez, quel objet de joie et de plaisir en voyant tant de célèbres monarques, que Ton disait régner dans le ciel, pousser d'affreux gémissemens au milieu des profondes ténèbres de Tenfer avec leur dieu Jupiter, et avec la foule de leurs favoris ! Quel transport subit en voyant tant de gouverneurs, tant de magistrats , tant de persécuteurs du nom chrétien, brûler en des flammes plus insupportables que celles où ils ont jeté autrefois les martyrs, pendant que ceux-ci les insulteront à leur tour dans cet éternel et rigoureux supplice ! Ajoutez tant d'orgueilleux philosophes, qui se glorifiaient du nom de sages, maintenant tout couverts de feu en présence de leurs infortunés disciples, à qui ces maîtres insensés tâchaient de persuader qu'il n'y avait point de Providence, que nos âmes n'étaient rien , ou que jamais elles ne se réuniraient à nos corps. Ajoutez enfin tant de poètes tremblans de frayeur, non à la vue d'un Minos, ou d'un Rhadamante; mais devant le tribunal de Jésus-Christ auquel ils n'auront jamais voulu penser.

C'est alors que les acteurs de la tragédie pousseront dans l'excès de leur malheur des cris plus lamentables et plus éclatans que ceux dont ils faisaient retentir autrefois le théâtre. C'est alors que les bouffons se feront mieux connaître , étant devenus plus subtils par les flammes dont-ils seront couverts. C'est alors que les superbes cochers du cirque frapperont davantage notre vue, élevés sur un char de feu et tout environnés de feu eux-mêmes. C'est alors qu'on verra tant de gladiateurs percés, non de traits de javelot comme autrefois dans leurs académies , mais de mille traits de flamme qui les pénétreront de toutes parts. Il est vrai que j'attacherai moins ma vue à ces misérables qu'à ces monstres d'inhumanité qui exercèrent autrefois leur cruelle rage contre le Seigneur. Le voilà, leur dirai -je alors, ce fils d'un charpentier, et d'une mère pauvre ; ce destructeur du sabbat, ce samaritain, ce possédé du démon. Le voilà celui que vous achetâtes du traître Judas, celui que vous meurtrîtes à force de soufflets et de coups, celui que vous défigurâtes par mille crachats , celui que vous abreuvâtes de fiel et de vinaigre ; voilà celui qui fut secrètement enlevé par ses disciples pour faire

DE LA PATIENCE

accroire qu'il était ressuscité , ou qui fut déterré par un jardinier, afin d'empécber que les laitues de son jardia ne fussent foulées aux pieds de ceux qui passaient par là. Pour voir de si grands spectacles , pour vous procurer de si magnifiques divertissemens, que peut faire la libéralité d'un préteur, d'un consul , d'un questeur, d'un pontife? Vous roc direz peut-être que ces spectacles sont encore éloignés de nous? Non, mes frères, la foi nous les rend

déjà présens ; et nous pouvons les imaginer, comme s'ils se passaient actuellement à nos yeux. Du reste , quels doivent être ces doux avantages que Tœil n'a point vus, et que Toreille n'a point entendus, et que l'esprit humain n'a jamais pu comprendre ^ ? Ne doutons point qu'ils ne surpassent infiniment tous les plaisirs du cirque, du théâtre, de l'amphithéâtre, du stade, et de tous les autres lieux que la vanité a consacrés aux spectacles.

TRAITE DE LÀ PATIENCE

L Je le confesse devant Dieu, c*est en moi trop de hardiesse , pour ne pas dire de témérité , que d'oser composer un ouvrage sur la patience , puîsquejene puis endonneraucunexempledans ma personne, dépourvu comme je suis de tout bien. Il faudrait cependant, lorsque l'on entreprend l'éloge de quelque vertu, commencer par faire voir qu'on la pratique, et autoriser ainsi les leçons par l'expérience, afin que les paroles ne fissent point rougir d'être si mal soutenues par les effiets. Fasse le ciel que la honte de ne pas foire moi-même ce que j'enseigne aux autres m'apprenne enfin à le pratiquer! Il est vrai qu'il y a certaines vertus, de même que certains maux, dont l'exercice parait surpasser les forces humaines. Il iaut un secours particulier de la grâce divine pour embrasser ces vertus et pour les cultiver avec fruit. Ce qui est pariàitement bon doit venir de Dieu; il n'y a que celui qui le possède qui puisse le communiquer. C'est pourquoi, semblable à des malades qui ne cessent de publier les avantages de la santé lorsqu'ils en jouissent le moins, j'espère de trouver une espèce de consolation à parler d'un bien que je suis très-fâché de ne pas posséder.

Ainsi pour mon malheur, toujours brûlant des ardeurs de l'impatience, je dois soupirer sans cesse après ma santé, la demander instamment et ne rien omettre pour l'obtenir, surtout quand je considère dans le sentiment de ma fbiblesse qu'il est difficile que la foi soit bien vigoureuse » et que la doctrine chrétienne

conserve ses forces si la patience ne vient au secours. En effet, elle est tellement inséparable des devoirs qui regardent Dieu , que sans la patience on ne saurait accomplir aucun précepte ni faire aucune œuvre qui soit agréable au Seigneur. Ceux mêmes qui vivent dans les ténèbres du paganisme ne peuvent s'empêcher de lui donner le nom gloneux de souvermne vertu; car les philosophes, du moins ceux qui passent pour les plus sages, font tant d'estime de la patience que, malgré la bizarre diversité de leurs sectes et l'opiniâtre opposition de leurs sentimens , ils s'accordent tous néanmoins au regard de cette vertu. Ils conspirent , ils se réunissent tous en sa faveur; ils s'attachent, comme de concert, à elle pour se faire une juste réputation dans le monde ; enfin ils ne s'estiment sages qu'autant qu'ils sont patiens. Preuve authentique de l'excellence de cette vertu , puisque même la philosophie humaine y fonde toute sa gloire et tout son mérite; ou plutôt n'est-ce point une honte qu'une chose si divine soit ainsi à la merci des profanes esprits du siècle? Mais laissons là ces sages orgueilleux , dont la défectueuse sagesse sera un jour confondue et anéantie avec l'univers.

II. Pour nous, nous avons des motifs plus efficaces et plus glorieux de pratiquer la patience. Ce n'est point une affectation superbe , accompagnée d'une stupidité cynique , qui doit nous

M.Cor.,z

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animer à cette vertu, c*est la suprême et vivante règle d*une doctrine céleste qui , nous représentant Dieu lui-même comme le plus par- Fait modèle de patience, doit nous engager à devenir patiens comme lui. Car voyez d'abord comment il Fait également luire son soleil sur les bons et sur les méchans ; comment il permet que les uns et les autres profitent indifFéremment de Tulilité des saisons, desélémens et des dons de tonte la nature. Tout Dieu qu'il est, il supporte Tingratitude de tant de nations qui ne cessent de btaspbémer son nom et d'outrager ses serviteurs^ et qui portent Tinsolence jusques à adorer les ouvrages bizarres de leurs propres mains. Enfin il souffre le libertinage , Ta varice, l'injustice, et tous ces autres déréglemens bonteui que Ton voit se multiplier tous les jours dans le monde; il soufFre, dis-je, ces désordres avec tant de bonté que sa patience extrême semble Faire quelque tort à sa toutepuissance. En efFet , plusieurs en viennent à douter s'il y a un Dieu , parce qu'il ne comprennent pas pourquoi il est si lent à punir le crime.

m. Voil) le premier tableau de la patience que ce divin maître oFFre à nos yeux dans le lointain d'une perspective , pour nous la Faire considérer comme une vertu céleste. Mais que dirons-nous de la patience divine qui s'est montrée parmi les hommes, et qu'ils ont, pour ainsi parler , touchée au doigt dans la personne de Jésus-Christ? Cet Homme-Dieu ne reFuse pas de demeurer caché dans le sein d'une mère, où il veut attendre le temps ordinaire de la naissance : il veut croître comme les autres hommes. Étant plus âgé, il ne cherche point à se Faire connaître. Bien plus, il semble se Faire tort â lui-même, car il se laisse baptiser par son serviteur , et tenter par le démon. Lorsque de sou- * veram de Tunivers il est devenu notre maître pour nous apprendre la voie du salut, accoutumé déjà lui-même â supporter leurs Fautes, a il ne conteste point, il ne se plaint point, il ne Fait point entendre ses cris dans les places publiques , il ne brise point le roseau ébranlé , il n'éteint point la mèche qui jette encore de la Fumée ^B C'est ainsi que devait se vérifier la prédiction du prophète, ouplutAtle

« Matth.. 12.

témoignage de Dieu même, qui nous assure qu'il a mis son esprit dans son Fils, avec l'esprit d'une entière et universelle patience ^ Il ne rejette aucun de ceux qui veulent se joindre â lui, ni la maison ni la table de personne; il ne rebute ni les pécheurs ni les publicains; il ne se Fâche point contre les habitans d'une ville de Samarie, qui reFusent de le recevoir , tandis que ses disciples, indignés contre cette ville insolente, demandent que le Feu du ciel tombe subitement pour la réduire en cendre^. H guérit les lépreux ingrats , il pardonne â ses calomniateurs, il lave les pieds à ses disciples '. Ce n'est pas tout , il soufFre en sa compagnie Judas, le traître Judas , sans vouloir découvrir ce perfide aux autres apôtres^.

Lorsqu'il est livré à ses ennemis , et qu'il est conduit à la boucherie comme une victime sans voix, «car il n'ouvre pas plus la bouche qu'un agneau sous la main de celui qui le tond^,» alors ce roi des deux , qui d'un seul mot pouvoit appeler à son secours des légions d'anges, ne consent pas même qu'un de ses disciples tire l'épée pour le venger. Sa patience reçoit , pour ainsi dire, une blessure dans la blessure de Malchus. Cest pourquoi il donne sa malédic- ' lion à ceux qui désormais Frapperont du glaive; et en guérissant miraculeusement ce malheureux , il satisFait par la patience , qui est la mère de la miséricorde , à ci^lui à qui il n'avait Fait aucun tort^. Je ne dis rien de sa mort en croix : il était descendu du ciel pour cela. Cependant était-il besoin que cette mort douloureuse fût précédée et accompagnée de tant d'outrages? Non sans doute; mais il voulait en qualité de victime se rassasier et s'engraisser du fruit de la pnlicncc , avant que d'être tout à Fait immolé. On lui crache au visage, on le fouette jusqu'à le couvrir de sang, on le baFoue, on le couvre d'une honteuse robe, on lui enfonce dans la tête une couronne encore plus honteuse. Admirable égalité d'âme, Fermeté prodigieuse qui ne se dément jamais! Celui qui avait voulu se cacher sous la figure hiAnaine n'imite rien de la patience humaine. Pharisiens, à cette seule marque vous deviez reconnaître votre Dieu : jamais un pur homme n'aurait su

• It., 42. — • Luc, 9. — > Lac, 17.

« Matth., a& — ' Is, 53. — • Matth, 2(S.

DE LA PATIENCE

^tiqoer uoe telle patience. Tant d^exemplea de modération et de douceur ^ dont la sublimité prodigieuse sert de prétexte à finfidélité desnatioDS, doivent au contraire exciter et Fortifier notre foi en Jésus-Christ y puisqu'ils nous montrent évidemment, autant par la grandeur de ses souffrances que par la sagesse de ses préceptes, que la patience divine était devenue en lai comme une qualité naturelle qui rebausnil Téclat de ses autres vertus.

IV. Si les bons serviteurs se conforment aux inclinations de leurs maîtres, à combien plus forte raison devons -nous faire paraître notre conformité aux volontés du Seigneur ! En effet noQS sommes les serviteurs du Dieu vivant, dont les arrêta ne se bornent pas à des punitums 00 à des récompenses passagères, mais à ane éternité de peines ou de bonheur. Pour éviter donc les effets de sa sévérité, ou pour participer à ceux de sa miséricorde, il £iiut être aussi prompt à lui obéir que ses menace» sont terribles et ses promesses avantageuses. Nous roalons être obéb non-seulement de nos esclaves et de ceux qui nous sont soumis par quelque autre titre, mais encore des animaux mêmes, dans la persuasion où nous sommes qu^ils ont été créés à notf e usage. Quoi ! les créatures que Dieu a soumises à nos volontés seront dociles et promptes à écouter la voix de celai qui lear commande, et nous, tout remplis de vanité, nous aurons de la répugnance à obéir au souverain maître de qui nous dépendons absolument? Quelle ingratitude , quelle injustice, de ne pas rendre à Dieu la même obéissance que sa bonté nous permet d'exiger des autres! Mais pourquoi tant de raisonnemens pour nous convaincre de la soumission qoe nous devons à la maj^sté divine ? La seule connaissance de Dieu ne suffit-elle pas pour nous apprendre ce que nous lui devons? Au reste, qu'on ne s^imagine pas que cette digression sur Tobéissance ne fait rien à notre sujet : fa soumission est TefFet de la patience. Un homme impatient ne saurait être soumis , ni un patient être indocile. On ne peut donc trop s'étendre sur une vertu que le Seigneur lui-même, principe et rémimérateur de toute vertu, a fait éclater en sa personne , étant hors de doute que tous ceux qui veulent appartenir à Dieu doivent s^appliquer avec soin à la recherche

d'un bien qui est le bien de Dieu. Voilà comme en abrégé les motifs qui doivent nous animer à la pratique de la patience.

y. Il ne sera pas néanmoins inutile de iraii^r plus au long un sujet qui a un rapport si nécessaire à notre foi. Quoiqu'un discours étendu puisse être quelquefois répréhensibie, il ne saurait cependant Têtre quand il s'agit de l'édification et de la direction des mœurs. Si Ton veut traiter à fond quelque vertu, il ftiut trè«souvent parler du vice contraire, car on voit plus clairement ce qu'il faut suivre quand on connaît ce qu'il £iiut éviter. Considérons ce que c'est que l'impatience; voyons si elle ne vient pas du démon, comme la patience vient de Dieu , par ce moyen il nous sera aisé de connaître combien ce vice est contraire à hi foi chrétienne , car ce qui vient do rival de Dieu ne saurait sans doute s'allier avec les choses de Dieu ; il y a autant d'opposition entre les effets qu'il y en a entre les causes. Ainsi Dieu étant infiniment bon , et le démon étant rempli de méchanceté, cette différence montre évidemment que l'un ne fait rien pour l'autre. Ce qui est mauvais ne peut pas plus produire quelque chose de bon que ce qui est bon ne peut produire quelque chose de mauvais.

Je remarque donc que l'impatience tire son origine du diable. V la mit au monde, pour ainsi parler, lorsqu'il supporta si impatiemment que rhomme, cette vive image de Dieu, eût reçu de son Créateur l'empire sur toutes les choses créées. En effet, s'il eût supporté avec patience cet ordre suprême, il n*en aurait conçu aucun déplaisir : n'en concevant point de déplaisir, il n'aurait pas envié le bonheur de l'homme à qui il ne tendit des pièges funestes que par jalousie. 11 fut donc jaloux parce qu'il fut chagrin; et il fut chagrin parce qu'il fut impatient. De savoir maintenant si cet ange de perdition commença par être malin ou impatient, c'est ce que je ne me mets pas en peine d'examiner. 11 est constant du moins que l'impatience naquit avec la malice , ou que la malice commença avec l'impatience; et qu'ensuite elles continuèrent à se fortifier unanimement dans le sein d'un même père. Ainsi le diable apprit par sa propre expérience combien cette passion était efficace pour £aire pécher. Comme il savait, par ce qu'il avait éprouvé lui-même, que le

TERTULLIEN

premier péché était entré dans le monde par la voie de Timpatience, il la fit venir aussitôt à son secours pour rendre l'homme criminel. Il va ainsi trouver Eve ; et dans l'entretien qu'il a avec elle, ce rusé serpent lui souffle avec ses paroles son haleine infectée du venin contagieux de rimpalience ^ Elle n'aurait jamais péché si elle eût supporté patiemment la défense que Dieu lui avait faite. Plus coupable encore en ce qu'elle ne se contente pas d'avoir reçu elle seule ce souffle maudit, elle ne saurait aussi souffrir plus longtemps le silence; c'est un poids qui l'accable , elle meurt d*impatience de parler à Adam qui , n'étant pas encore son mari, n'était pas obligé par conséquent de l'écouter. Il lui prête néanmoins l'oreille; et voilà comment elle le fait devenir le canal par où cette peste , qu'elle avait contractée du malin esprit , s'est répandue dans le monde.

C'est ainsi que l'impatience de la première femme fit périr le premier homme , et que ce premier homme périt aussi par son impatience en deui manières : soit en portant avec peine l'observation du commandement de Dieu , soit en se montrant trop lâche à combattre la tentation du démon. Voilà donc Torigine du péché , voilà aussi le principe des arrêts du ciel contre le genre humain. La colère de Dieu commença par où avait commencé l'offense de l'homme ; ou plutôt la première cause de l'indignation de ce divin maître fît éclater les premiers traits de sa patience. Car se contentant de donner sa malédiction au démon , il arrêta le juste mouvement de colère dans lequel il pouvait le punir plus rigoureusement. Enfin quel autre crime peut-on imputer à l'homme avant le crime de l'impatience ? Il vivait dans l'innocence et dans l'amitié de Dieu ; il était habitant du paradis. Mais dès qu'il eut succombé à l'impatience, il cessa aussitôt d'être agréable au Seigneur; il n'eut plus de goût pour les choses célestes. Chassé ensuite de la présence de son Dieu, et banni en cette vallée de larmes, il se laissa aisément dominer par l'impatience, qui fut en lui le principe de toutes les foutes qu'il commit contre son Créateur. En effet celte malheureuse passion, ayant été animée par le démon, forma bientôt la colère,

secondée de la méchanceté. Comme elle avait livré à la mort Adam et Eve, elle apprit à leur fils Caïn à commettre un homicide; car quelle en fut la cause, sinon parce qu'il souffrit impatiemment que ses offrandes fussent rejelées par le Seigneur ; qu'il se laissa emporter de colère contre Abel et qu'il le tua : or ne pouvant le tuer sans être poussé par la colère, ni poussé par la colère sans être dominé par l'impatience, il est évident que ce que la colère lui a fait commettre doit être attribué à la disposition qui a produit la colère. Voilà en quelque façon le berceau de l'impatience encore naissante. Quel fut ensuite son accroissement ? II fut prodigieux : n'en soyons point surpris ; car si l'impatience a fait commettre le premier crime , il faut conclure qu'ayant précédé toutes les autres passions , elle est comme l'origine de tous les péchés, puisque tous les péchés sont sortis de son sein, ainsi que plusieurs rameaux viennent d'une même tige.

Nous venons de le montrer en ce qui regarde l'homicide, qui fut d'abord produit immédiatement par la colère ; mais quelque motif qui le cause dans la suite, il provient toujours de l'impatience, comme de sa première source. Car, soit qu'on se porte à commettre ce crime par jalousie ou par cupidité, on commence toujours par l'impatience, en ne voulant point se donner la peine de combattre un mouvement de haine ou d'avarice. Enfin tout ce qui nous porte à quelque action mauvaise vient d'une certaine impatience où l'on est d'accomplir au plus tôt cette action. Je le prouve. On commet un adultère : pourquoi? parce qu'on n'a pas voulu supporter plus longtemps la peine de résister aux tentations de la chair. Si vous dites qu'un des principaux motifs qui obligent les femmes à vendre leur honneur est l'amour de l'argent, je soutiens que ce coupable trafic procède d'une honteuse lâcheté à détruire cet amour du gain. Je ne fais mention que de ces deux vices, parce qu'ils sont les plus communs et les plus criminels devant Dieu. Mais, pour le dire en un mot tout péché vient de l'impatience. On esl méchant, parce qu'on trouve trop de peine à être homme de bien. La pureté est insupportable à rimpudique, la probité au scélérat, la piété à

* Gen., 4.

DE LA PATIENCE

nmpie, le repos i un esprit incpiiet. On devient yideux, parce qu'on ne peut pratiquer plus longtemps la vertu. L'impatience étant donc la source des péchés, ne doit-elle pas ofFenser infiniment celui qui ne saurait approuver aucun péché?

D'ailleurs il est manifeste que l'impatience fot la principale cause de tant de révoltes où les Israélites se laissèrent aller contre le Seigneur. En efFet, d'où vient que ce peuple ingrat , oubliant le bras tout-puissant qui l'avait délivré de la cruelle servitude d'Ëgypie, demande à Aaron de nouveaux dieux qui puissent le conduire dans la terre promise? D'où vient que, poriSfit Tinsolence au plus haut point, hommes et femmes sacrifient volontiers leur or pour en feire une idole publique ? Cette audace criminelle vient de ce qu'ils supportèrent impatiemment que Moïse fût si longtemps à s'entretenir avec Dieu , quelque nécessaire que At cet entretien. En vain ils ont été repus miracaleusement d'une manne qui leur a été envoyée du ciel comme une rosée nourrissante 1 ; en vain ils ont été abreuvés de l'eau tirée d'un rocher : ils se défient encore du Seigneur. Une soif de trois jours les accable; ils ne peuvent plus l'endurer. Voilà l'impatience que Diea leur reproche lui-même dans l'Ëcriture. En on mot, pour ne pas descendre dans un flus long détail , le malheur du peuple juif est toujours venu d'un défaut de patience. Pourquoi ont-ils lait mourir les prophètes? C'est pour n'avoir pas voulu souffrir leurs avis. Pourquoi ont-ils fait mourir Jésus-Christ luijnémeP C'est pour n'avoir pu supporter sa présence : ils auraient été moins misérables sUs eussent été plus patiens.

VI. Disons encore que c'est la patience qui précède et qui suit la foi. Ainsi Abraham crut ce que Dien lui avait dit , et sa foi lui fut imputée à justice^. Ce fut néanmoins la patience qui éprouva la foi de ce père des croyans lorsqu'il reçut le commandement d'immoler son fils , soamission que Dieu exigea , moins pour tenter la foi d'Abraham que pour montrer par avance nue figure de celui qui devait être obéissant jusqu'à mourir ; car du reste Dieu connaissait parfaitement celui qu'il avait regardé couune

«Sxiid.,16.— «Geajfi.

juste : aussi cet homme soumis reçut-il tranquillement l'ordre rigoureux qui lui fut donné pour éprouver son obéissance, et ii l'aurait exécuté de même si le Seigneur l'avait souhaité. Ce n'est donc pas sans raison qu'il fut comblé de bénédictions ; il avait été fidèle, et il y fut fidèle parce qu'il fut patient. C'est ainsi j que la foi, rehaussée par l'éclat de la patience, \ étant ensuite répandue dans tout l'univers par celui qui est appelé dans l'Écriture fils d'A- ^ braham i, c'est-à-dire Jésus-Christ, et ajoutant la grâce à la loi , mit la patience sa compagne à la tète de cette même loi pour en être comme le sceau , d'autant plus que celte vertu avait manqué autrefois à la science de la justice et de la sainteté ; car que faisait-on alors ? on rendait mal pour mal, œil pour œil, dent pour dent : la patience n'était pas connue encore dans le monde , parce que la foi ne Tétait pas aussi. Cependant l'impatience profilait des occasions où elle n'était pas arrêtée par la loi. Cela était naturel ; l'auteur et le mattre de la patience n'était pas venu. Mais à son arrivée tout change. La grâce de la foi est réglée sur la patience. Il n'est plus permis de dire des injures ; on ne peut plus traiter son prochain d'homme peu sensé sanc devenir coupable. La colère est dépendue, l'animosité est proscrite , la trop grande vivacité est réprimée , le venin de la médisance est 6té. La loi a beaucoup gagné depuis que Jésus-Christ a dit : «Aimez vos ennemis ; parlez bien de ceux qui parlent mal de vous ; priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez les enfans de votre Père céleste 2.» Voyez quel père nous acquérons par la patience. Enfin toute la science de cette vertu est renfermée dans ce commandement principal, puisqu'il n'est pas même permis de blesser le prochain par la moindre parole de raillerie.

Vn. Maintenant si nous voulons parcourir tous les autres sujets pour lesquels on s'impatiente, nous trouverons à chacun un précepte qui y répond. En effet, ètes-vous ému de la perte de vos richesses ? Le Seigneur vous avertit en mille endroits de ses Écritures de mépriser le siècle ; ou plutôt il vous apprend le mépris que vous devez avoir des biens temporels , parce que vous ne trouverez nulle part qu'il y ait eu

TERTDLLIEN.

lui-même nalle affection. Partout il justifie les pauvres; partout il condaimie les richesses. C'est ainsi que, ennous inspirant du dégoût pour les biens de ce monde , il enseigne la patience, nous enseignant à supporter sans chagrin leur diminution. Gomment cela? Le voici encore une fois : c'est en montrant que, puisqu'il faut dégager son cœur de l'attachement aux richesses, on doit par conséquent compter pour rien la perte qu'on en peut foire. Nous devons souffrir tranquillement la privation , ou même l'enlèvement entier d'une chose qu'il nous est défendu d'aimer. Le Saint-Esprit nous a déclaré par la bouche de l'apôtre que la cupidité est la racine de tous les maux ; mais ne nous imaginons pas que cette cupidité consiste sçulement à désirer le bien de notre prochain. Ce que nous croyons être à nous n'est pas même à nous. Nous n'avons rien ; tout est à Dieu , et nous lui appartenons aussi. S'il nous arrive donc de fiiire quelque perte, et que nous la supportions avec impatience, nous faisons voir que nous ne sommes pas affranchis de la cupidité, puisque nous regrettons de ne point avoir ce qui ne nous appartient pas. Cest désirer le bien d'autruique de s'affliger d'avoir perdu ce qui n'était pas à nous. Celui qui, préférant le» biens terrestres aux biens du ciel, succombe làehement sous le poids de la disgrâce, pèche directement contre Dieu. Pourquoi ? parce que pour Tamour d'une chose temporelle il avilit cette âme qui n'a été créée que pour les biens étemels. Renonçons donc courageusement aux ehoses de ce monde ; contemplons sans cesse les biens célestes. Que tout le monde périsse avec tous ses biens , peu nous importe, pourvu que nous devenions riches en patience.

D'un autre côté, je demande si celui qui souffre impatiemment la perte d'un bien qu'on loi a ravi, ou qu'il aura perdu par quelque autre voie , aura le courage de se priver de ce bien pour en fiiire quelque aumône ? Celui qui ne veut pas se laisser tuer par un autre est-il de goût de se tuer lui-même? La patience dans les disgrâces est un exercice par où l'on s'accoutume à faire part de son bien aux autres. Celui qui ne se fâche point de perdre ne se fiche point aussi de donner. En effet , comment Youlez-vous qu'un homme qui a deux habits en donne un à un pauvre s'il n'est dans la dis-

position d'offrir son manteau â celui qui loi aurait enlevé sa tunique ^ ? Comment nous feronsnous des amis par nos richesses si nous y attachons tellement notre cœur que leur perte nous rende inconsolables? Malheureux que nous sommes, nous périrons avec ce que nous perdons. Eh ! que pouvons-nous trouver icibas où nous devons un jour tout perdre? C'est un défaut des gentils de s'abandonner à l'impatience dans les disgrâces. Pourquoi ? parce qu'ils font sans doute plus de cas de leurs richesses que de leur âme. Ils le montrent effectivement lorsque, pour l'amour du gain, ils vont affronter tous les périls de la ^^er; parce que cette témérité leur a été quelquefois lucrative ; lorsque, par le désir de se procurer une plus haute fortune, ils vont dans le barreau plaider des causes que les coupables trembleraient eux-mêmes de soutenir; lorsque, pour se tirer de l'indigence, ils vont se louer â quelque comédien insolent ou â quelque brutal gladiateur; lorsque enfin ils se jettent sur les grands chemins , comme des bêtes féroces, pour voler, égorger et assassiner les passans. Pour nous, qui devons suivre des maximes bien différentes des leurs, nous devons sacrifier non l'âme pour Fargent, mais l'argent pour l'âme, soit en donnant de bon gré, soit en perdant sans inquiétude.

VIII. D'ailleurs nous sommes en cette oiisérable vie exposés aux plus grandes épreuves , et l'Évangile nous oblige quelquefois d'essuyer les plus grands affronts, malgré nos plus grandes répugnances. Faudra-t-il donc que de légères attaques nous blessent mortellement ? Loin de nous une telle faiblesse. A Dieu ne plaise que notre patience, éprouvée tous les jours par mille traits violens, succombe honteusement sous une légère injure. Si vous êtes insulté , souvenez-vous aussitôt de Favertissement de Notre^eigneur : « Lorsqu^on vous frappera, ditil, sur une joue, présentez encore l'autre joue>. » Lassez l'insolence d'autrui par votre patience. Quelque ignominieuse et affligeante que soit l'insulte que vous recevez de votre adversaire, ne vous emportez pas; il en sera plus grièvement puni par le Seigneur pour l'amour de qui vous la supportez. Vous ne pouvez mieux vous

>Luc, 16. — 'MatUi.,6.

DE LA PATIENCE

icDjier de ToCre ennemi qu'en sooffirant tranquillement ses manvais procédés. Rappelez âossitftt dans votre souvenir ces paroles de Itvangile : «Réjouissez- vous lorsqu'on parlera mal de vous^ » D'ailleurs le Seigneur luimême, quoiqu'il soit le seul essentiellement et souverainement digne de bénédiction, n'a-t-il pas néanmoins été accablé de malédictions sur la croix? Suivons un tel mattre. Que le monde Dons maudisse, peu importe , pourvu que nous soyons bénis de notre Père céleste. Au contraire si je souffre avec chagrin une parole qu'on aura dite contre moi , il font ou que je rende la pareille ou que je me tourmente moi-même dans mon impatience, sans oser me plaindre. Et si je viens à me venger en rendant injure pour injure, comment me montrerai-je fidèle disciple de Jésus -Christ. Le Seigneur nous aYertit encore que nous rendrons compte de tontes nos paroles vaines et inutiles ; que sera*ce des paroles injurieuses? Il s'ensuit donc que ce divin Maître nous ordonne de souffrir patiemment de la part d'autrui le mal qu'il nous défend sons de rigoureuses peines de faire au prochain.

Considérons maintenant la douceur qui se trouve à être patient. Quelques traits que la calomnie ou la malignité lancent contre une âme patiente ne produiront d'autre effet que celui d'âne flèche décochée contre un roc impénétrable; ce sera un coup perdu : la flèche tombera à terre , ou même elle sera quelquefois réfléchie avec la même impétuosité vers celui qui Ta décochée. Quelqu'un vous blesse : pourqud? c*est pour vous porter un coup douloureux ; car le Fruit le plus agréable que goûte celui qui blesse , c'est la douleur de celui qui est blessé. S'il arrive donc que vous Fassiez périr ce irait par votre patience, il Faudra que la douleur retombe sur votre ennemi, lequel a perdu le fruit qu'il se promettait. De cette sorte non-seulement vous ne recevrez aucune Messore (ce qui devrait vous suffire), mais vous tarez encore le plaisir de l'avoir frustré de son espérance et de lui avoir renvoyé la douleur qu'il prétendait vous causer. Voilà le doux avanlage qu'on trouve à être patient. DL Au reste, il y a une espèce d'impatience

inexcusable, quoiqu'elle paraisse d'abord légitime ; c'est lorsque nous nous abandonnons à la tristesse en perdant quelqu'un de nos proches. En pareille occasion il Faut se souvenir du généreux renoncement que l'apôtre nous recommande quand il dit : «Ne vous attristez pas de la mort de quelqu'un, comme font les gentils qui n'ont point d'espérance < . b Et certes cet avis est très -raisonnable; car si nous croyons à la résurrection de Jésus-Christ , nous croyons par conséquent à la nôtre, puisque Jésus-Christ est mort et ressuscité pour nous. Élant donc certain que tous ressusciteront un jour, on ne doit point s'affliger de leur mort, ni se laisser abattre par la douleur; car pourquoi vous attrister si vous croyez qu'ils n'ont point cessé d'être? Pourquoi supporter avec tant d'impatience que celui qui reviendra infailliblement vous ait été enlevé pour quelque temps? Ce que vous appelez une mort n'est proprement qu'un voyage; le défont doit revenir. Ainsi, bien lom de pleurer celui qui n'a fait que passer le premier, il tant le regretter seulement comme une personne qui se trouve à dire aujourdliui parmi nous. Encore ce regret doit-il être modéré par la patience. En effet, pourquoi vous affliger à Rexcès du départ de celui que vous suivrez bientôt ? Ajoutez que l'impatience en ces rencontres fait mal augurer de notre espérance, et parait donner atteinte à notre foi. Nous offensons Jésus- Christ lorsque nous regrettons comme des gens à plaindre ceux qu'il a appelés à lui en son royaume. Écoutons les sentimens de Tapôtre : «Je souhaite, dit-il, de sortir de captivité et d'être bientôt avec Jésus -Christ*.» Leçon excellente , qui apprend aux chrétiens quels doivent être leurs désirs. Si nous paraissons donc affligés que les autres aient déjà obtenu l'objet de leurs vceux , n'est-ce pas une marque que nous ne voulons pas l'obtenir nousmêmes?

X. Voici un autre grand sujet d'impatience, c'est la passion que l'on a de se venger, afin de satisfaire sa fierté ou sa malice; fierté toujours vaine, malice toujours criminelle; mais principalement en cette rencontre, où elle s'établît juge dans sa propre cause, et prononce témérairement un arrêt de vengeance contre le pro-

»LThcis.,4.-«PliUlp.,l.

TERTULLIEN

Chain. Ainsi rendant le mal pour le mal, elle paie le double de celui qu'on lui a fait, puisqu'elle se venge (ce qui est déjà un mal) et qu'au même temps elle fait insulte, ce qui est un autre mal. La vengeance est la consolation des insensés et des barbares. Le sage et le chrétien la regardent comme l'effet de la seule méchanceté. En effet, quelle différence y a-t-il entre celui qui attaque et celui qui, étant attaqué, rend la pareille? C'est que l'un est le premier à mal faire, et que l'autre le suit. Cependant tous deux sont coupables devant celui qui condamne et qui punit tout malfaiteur. Être le dernier à outrager n'est point une excuse : le temps et le lieu ne séparent point ce qui est uni par un même caractère. C'est donc un commandement absolu qu'on nous fait de ne rendre jamais le mal pour le mal. Or comment observerons-nous ce précepte, si nous ne témoignons unnoble dédain pour la vengeance? Quel honneur sacrifierons-nous à Dieu, si nous nous attribuons le droit de nous défendre comme il nous plaira?

Vases de terre que nous sommes, remplis de faiblesse et de misère , nous condamnons rigoureusement un de nos domestiques qui a osé se venger d'un autre. Nous approuvons ceux qui , se souvenant de leur bassesse , de leur sujétion et du respect qu'ils doivent à leurs maîtres , ont besoin de nous remettre leurs intérêts, et nous leur procurons une satisfaction plus grande qu'ils n'eussent pu la prendre par eux-mêmes. Faut- il craindre que nous ris^ quions quelque chose, quand nous confions nos intérêts à Dieu notre souverain seigneur, ce Dieu ai équitable dans ses jugemens et si puissant dansl'exécution desesarrêts ?En vain nousle regardons comme juge, si nous ne le regardons pas comme vengeur. C'est sous ce dernier titre qu'il veut que nous le considérions lorsqu'il dit : a Laissez -moi la vengeance, et je vous vengerai^;]» comme s'il disait : Remettez- vous â moi de l'injure qu'on vous aura faite, et votre patience sera récompensée. Ainsi quand ce divin Maître nous dit : «Ne jugez point, afin que vous ne soyez pas jugés',» ne demande-t-il pas notre patience? car de qui est-ce qu'on peut dire qu'il ne juge point les autres, sinon

«Deiit.,82. — •Matth.,7.

de celui qui ne se soucie point de se défendre ? Au contraire, celui qui juge, quand il voudrait au même temps faire grâce, il ne peut éviter le reproche d'avoir jugé inconsidérément et d'avoir par là ravi au souverain juge l'honneur qui lui appartient.

Hélas! en combien de malheurs l'impatience n'a-t-elle pas jeté de tout temps les hommes vindicatifs ! Combien de fois ne s'est-on pas repenti d'avoir tiré raison d'un affront ! Combien de fois une ardeur opiniâtre à poursuivre un rival n'a-t-elle pas causé plus de chagrin que les causes de cette poursuite n'en doivent donner ! En voici la raison : c'est que lorsqu'on entreprend une affaire par impatience, on ne saurait la poursuivre sans impatience. Or ce qui se fait par impétuosité ou ne rencontre pas le but , ou tombe par terre , ou se perd en l'air. D'ailleurs , si vous ne pouvez vous venger que légèrement, vous êtes saisi de dépit. Si votre vengeance est poussée à l'extrémité, vous vous épuisez vous-même pour l'assouvir. Quel profit dois-je donc attendre d'une passion dont je ne puis modérer les transports par la violence du mal qu'elle me cause ? Mais si je tranquillise par la patience, je ne sentirai aucune douleur; si je ne sens aucune douleur, je ne penserai point à me venger.

XI. Après avoir parcouru les principaux sujets d'impatience, est-il nécessaire de nous étendre sur tout ce qui peut exciter cette passion, soit dans le public, soit dans le particulier? Le démon exerce son empire fort loin; cet esprit malin lance ses dards de tous côtés, les coups qu'il porte blessent tantôt légère ment, tantôt jusqu'au vif. Que faire? le voici. Si le trait de votre adversaire est petit, sa petitesse doit vous le faire mépriser , s'il est violent , sa violence doit vous le faire secouer promptement. Quand l'injure est médiocre, la patience n'est presque pas nécessaire; quand l'affront est grand, il faut y appliquer au plus tôt la patience pour le guérir. Travaillons donc à soutenir courageusement les attaques du malin esprit; combattons, afin que notre magnanimité triomphe des ruses de cet ennemi. Si par notre imprudence et notre faute nous nous attirons quelquefois des sujets de souffrance^ ne nous appliquons pas moins à supporter patiemment le mal que nous nous procurons à nov»*

mêmes. Si nous croyons au contraire que c'est Dieu qui nous affligée, à qui devons-nous de la soumission qu'à lui? Il nous avertit lui-même de nous réjouir de ce qu'il veut bien avoir la bonté de nous éprouver, a Je châtie, dit-il, ceux que j'aime ^ » Heureux le serviteur que le Seigneur lui-même s'empresse de corriger, qu'il daigne prendre soin de châtier et qu'il ne vent pas laisser dans l'erreur en dissimulant ses fentes.

Nous sommes donc obligés ep toute manière de nous exercer à la patience; car de quelque côté que nous arrivent les occasions de pratiquer cette vertu , soit qu'elles viennent de notre imprudence ou des embûches du démon, ou des châtimens aimables du Seigneur, la récompense en est toujours grande et tend à notre bonheur. En effet, qui est-ce que Jésus- Christ appelle bienheureux , si ce n'est les hommes patiens? «Heureux, dit-il, les pauvres d'esprit, car le royaume du ciel est à eux '. » Or, nul ne saurait être pauvre d'esprit qu'il ne soit humble, et nul ne peut être humble qu'il ne soit patient, d'autant que personne ne saurait s'humilier san^ commencer par souffrir avec patience l'humiliation même. «Heureux ceux qui pleurent 3. 9 Or comment pourraient-ils supporter les sujets de leurs pleurs sans la patience? Cest pour cela aussi qu'on leur promet la consolation et la joie. «Heureux ceux qui ont de la douceur ^.B II est clair que les impatiens ne sont pas de ce caractère. «Heureux ceux qui ont l'esprit pacifique, car ils sont appelés enians de Dieu ^. d Croyez- vous que les impatiens puissent avoir la paix dans le trouble de leur impatience.^ Enfin quand le Seigneur dit: «Réjouissez -vous, faites éclater votre joie, lorsque le monde vous maudira et vous persécutera, parce que la récompense qui vous attend dans le ciel est très-grande^.» On voit assez que cette joie n'est point promise à l'impatience, parcequ'on ne saurait se réjouir dans Tadversité, si l'on ne s'est mis au-dessus de l'adversité, ce. qu'on ne saurait faire sans être armé de patience.

Xn. Pour ce qui regarde la paix et la charité qai doit régner parmi les hommes , pensez-vous qu'on esprit naturellement impatient conser-

DE LA PATIENCE. 101

vera cette paix si précieuse P Pensez-vous qu'il pardonnera aisément à son frère, «je ne dis pas jusqu'à sept fois, mais encore jusqu'à septante fois sept fois ^ ? » Celui - là a - 1 - il intention de payer ses créanciers, quand il leur fait cent chicanes devant le juge pour éluder le paiement? Comment remettrez-vous les dettes de votre prochain, afin qu'on vous remette les vôtres , si, oubliant les règles de la patience, vous ne faites attention qu'au tort qu'on vous a fait? Non, non; tandis que vous garderez quelque ressentiment dans votre cœur, vous ne sauriez offrir à l'autel un don agréable à Dieu. Il faut auparavant avoir recours à la patience pour vous réconcilier avec votre frère. Nous risquons beaucoup si le soleil se couche sur notre colère: ainsi malheur à nous si nous passons seulement un jour sans la vertu de la patience '• S'il est donc vrai , comme nous venons de le montrer, qu'elle gouverne pour ainsi dire les autres vertus chrétiennes, faut -il s'étonner qu'elle seconde aussi la pénitence dans les occasions où celle-ci vient au secours de ceux qui sont tombés? Ainsi lorsque deux personnes mariées ont fait divorce (c'est-à-dire qu'elles se sont séparées pour une cause légitime qui per-* mette à l'homme et à la femme de passer quelque temps dans une espèce de chaste veuvage), la patience attend , désire , demande la pénitence pour ces personnes, afin qu'elles puissent rentrer dans la voie du salut. Quel bien ne procure-t-elle pas à tous les deux ? Elle empêche l'un de devenir adultère, et au même temps elle corrige l'autre. C^est encore sous la figure d'un secours salutaire qu'elle nous est représentée dans les différentes paroles où Jésus-Christ nous ofPre tant de beaux exemples du véritable patient. La patience du bon pasteur cherche et trouve enfin la brebis perdue ' : l'impatience aurait compté pour rien une brebis; mais la patience prend volontiers la peine de la chercher et de la porter sur les épaules , souffrant doucement la faute de cette brebis égarée. C'est aussi la patience d'un père tendre et charitable qui va recevoir l'enfant prodigue, qui lui fait un festin, qui l'excuse auprès d'un frère impatient et irrité. Il est ressuscité cet enfant malheureusement perdu; il estressus*

« Apoc;,3. - « MattiL, 5.-» /6..- * Ib. ^Ub.^Ub^

* Matth., 18. — « Eph., 4. — • LuC| 19»

TERTULLIEN

dté parce qu'il s'est repenti , et la patience l'a sauvé parce que la patience a secouru la pénitence.

Quant à ce qai regarde la charité , on le sait , elle est comme le grand sacrement de notre foi , le trésor inestimable de notre religion, la vertu souveraine que T^pôtre nous recommande avec un zèle tout brûlant du feu du Saint-Esprit. Mais cetle vertu , toute excellente qu'elle est, n'est-elle pas formée, pour ainsi parler, dans Técole de la patience ?« La charité, dit saint Paul , est magnanime ^ ; » c'est un effet de la patience. cElle est bienfaisante;» la patience ignore ce que c'est que de faire du mal. f Elle n'est point jalouse ; » c'est ce qui convient parfaitement à la patience. «Elle n'est point arrogante;» sa modestie lui vient de la patience, a Elle ne s'enorgueillit point; elle ne traite personne avec mépris; elle ne cherche point ses intérêts*;» an contraire elle sacrifie en faveur du prochain; « elle ne se met point en colère.» En un mot, elle n'a rien laissé à l'impatience. C'est pourquoi, ajoute l'apôtre, • la charité soufiFre tout, elle tolère tout,» sans doute parce qu'elle est patiente. C'est donc très-justement qu'il est dit que «la charité ne finira jamais ^» Les autres choses auront leur fin. Langues , sciences , prophéties cessent , périssent, sont anéanties : c la foi, Tespérance , la charité demeurent.» La foi, c'est-à-dire cette connaissance infaillible que la patience de Jésus - Christ nous a communiquée ; l'espérance, c'est-à-dire cette assurance de la gloire que la patience de l'homme attend continuellement; la charité, c'est«à-dire cet amour surnaturel que la patience accompagne, suivant les préceptes de Dieu notre souverain maître.

XIII. Jusqu'ici nous avons parlé de la patience en tant qu'elle regarde l'àme particulièrement. Voyons maintenant combien la patience, en tant qu'elle regarde le corps, contribue à nous mériter les richesses et l'amitié du Seigneur, puisqu'il a donné aussi à notre corps des forces suflSisantes pour pratiquer cette admirable vertu. L'esprit , qui est en nous comme le conducteur, communique une partie de sa charge au vaisseau qu'il habite. En premier lieu les ilBictions corporelles sont une hostie eipia-

• LCor., 13. — * /M. — > /Mtf.

toire qui apaise Dieu par un sacrifice d'hnmilia^ tion, lorsque la chair se contentant d'un peu de pain et d'eau feit au Seigneur une offrande de sa pauvreté et de son abstinence; lorsqu'à cela elle joint des jeûnes fréquens; enfin lorsqu'elle passe les jours dans le sac et dans la cendre. En second lieu cette patience rend nos prières plus efficaces, et sert à détourner les malheurs dont nous demandons d'être délivrés ; elle ouvre les oreilles de Jésus-Christ notre Dieu; elle adoucit sa sévérité; elle excite sa clémence. Ainsi ce superbe roi de Babylone >, qui avait irrité le Seigneur, fit un généreux et utile sacrifice de patience par l'humiliante et rigoureuse pénitence qu'il fit pendant un exil de sept ans , durant lequel il vécut avec les animaux , séparé de toute société humaine ; et par une si rude expiation il recouvre son royaume , et, ce qui est plus important , cette satisfaction le fit rentrer en grâce avec Dieu.

Outre cela , si nous voulons parcourir les autres degrés plus élevés et plus utiles de la patience, nous trouverons qu'elle contribue beaucoup à la sainteté par le moyen de la continence. Oui, c'est cette patience>t>rporelledont nous parlons qui contient une veuve dans son devoir; qui conserve à une jeune personne la fleur de sa virginité; qui élève enfin jusqu'aux cieux un eunuque volontaire*. La vertu de l'àme se perfectionne dans le corps, comme la patience du corps triomphe plus glorieusement dans les persécutions. Est-on contraint de s'enfuir , c'est le corps qui essuie toutes les incommodités de la fuite. Est-on enfermé dans une prison , c'est le corps qui est chargé de chaînes ; c'est le corps qui souflre les chevalets; c'est le corps qui couche sur la dure ; c'est le corps enfin qui endure la peine de ne voir le jour qu'à travers une petite fonte de muraille, et qui périt inseuMbiement dans l'ordure et dans la misère. Lorsqu'il faut paraître au champ de bataille pour éprouver heureusement ses forces contre les tyrans, lorsqu'il s'agit d'être lavé dans un second baptême, lorsqu'il faut monter à ce degré difficile qui fait passer subitement de la terre au del, alors il n'y a rien qui soutienne plus que la patience corporelle, c L'esprit est fort,» je l'avoue; mais il est vrai aussi que la

«NsbuclMdoBQior. — •Mauta., 19.

DE LA PATIENCE

chair est fiaiiMe sans la patience, par laquelle rame et le corps trouvent infailliblement leur salut ^ Ainsi lorsque le Seigneur a dit tque la chair est faible ,» il a voulu nous apprendre ce qui la fortifie, c'est-à-dire la patience, laquelle comme un appui inébranl2d>le soutient tout le poids des tourmens qu*on emploie pour abattre la foi des chrétiens, ou pour éprouver leur constance. C'est en effet cette vertu qui triomphe des fouets, du feu , des chevalets , de la férocité des lions , de Tépée des bourreaux , de la violence des supplices. C'est elle qui a fait remporter la victoire aux prophètes, aux apôtres et aux martjrrs.

XIY. Soutenu par les forces de la patience, Isaîe est scié en deux , et ne cesse de louer le Seigneur au milieu de cet horrible tourment K Etienne est lapidé, et demande pardon pour ses ennemis. Job, le généreux Job, s'estime infiniment heureux dans le violent combat où il est obligé d'employer toutes les armes de la patience pour soutenir les plus furieuses attaques de l'enfer déchaîné contre lui ^. Rien ne peut l'abattre. Que ses troupeaux lui soient enlevés ; que ses granges soient brûlés; que ses enfons soient écrasés sous les ruines dune maison; que son corps soit horriblement couvert de mille ulcères ; ce sont à la vérité des coups accablans : mais en vain le démon déploie toute sa rage et toutes ses forces pour ébranler Job; il demeure inébranlable cet homme patient qui avait mis toute sa confiance en Dieu. Tant de disgrâces ne lui firent jamais perdre de vue le Seigneur. Sa fermeté fut toujours victorieuse, pour nous servir d'un exemple authentique de patience, et pour nous apprendre que, soit que nous souffrions dans le corps ou dans Tàme, ni la ruine des biens terrestres, ni la perte de nos proches, ni d'autres semblables affiictions, ne doivent point nous abattre. Quel glorieux trophée ! Dieu ne l'élèvera-t-il pas alors dans la personne de Job contre l'orgueil du démon P Quelle éclatante victoire ne remporte-t-il pas sur cet ennemi de sa gloire divine ? Lorsque Job, à toutes les fâcheuses nouvelles qu'il apprenait , se contentait de dire humblement , la

' Matth., 26.

•Act.,7. — »Job.,2.

volonté de Dieu soit faite ; lorsque, fatigué des reproches de sa femme et des mauvais conseils qu'elle s'empressait de lui donner dans ce comble de malheurs , il ne lui répondait autre chose , sinon : a vous ne pensez pas à ce que vous dites. sQuel spectacle ! Dieu est dans rallégresse, si j'ose m'exprimer ainsi i. Le démon crève de rage lorsque cet illustre malheureux couché sur son fumier ôte avec une tranquillité incompréhensible le pus qui couvre toutes les parties de son corps; lorsque, rongé par une fourmilière de vers, il se contente de ramasser ceux qui tombent et de les remettre dans les endroits d'où ils sont tombés. C'est ainsi qu'il émousse avec la cuirasse et le bouclier de la foi tous les traits de l'esprit tentateur; c'est ainsi qu'il reu)uvre la santé du corps, et le double des biens qui lui avaient été enlevés *. S'il eût même déliré que ses enfans lui fussent rendus, il aurait pu de nouveau être appelé leur père; mais il aima mieux que cette joie lui fût réservée pour le grand jour de l'éternité, se confiant en la promesse de Dieu touchant la résurrection générale. En un mot, il voulut souffrir cette perte, toute douloureuse qu'elle était, afin de ne vivre jamais sans exercer la patience.

XV. Il est donc vrai qu'on ne perd rien avec cette vertu , et Dieu lui-même en est un garant fidèle; car si vous remettez entre ses mains l'iiyure qu'on vous a faite , le dommage qu'on vous a causé, la douleur que vous ressentez , la mort qu'on vous fait souffrir, il vous vengera, il vous rétablira , il vous guérira , il vous ressuscitera. Admirable avantage de la patience que d'avoir un Dieu pour dépositaire de nos peines et de leurs récompenses ! N'en soyons point surpris ; c'est elle qui défend les vertus les plus agréables au Seigneur, et qui sert le plus à l'observation de ses commandemens. Elle fortifie la foi , elle amène la paix , elle aide la charité, elle instruit l'humilité, elle attend la pénitence, elle met le sceau à la douloureuse confession de nos fautes, elle gouverne la chair, elle dirige l'esprit. Elle arrête la médisance, elle empêche les rapines, elle triomphe des tentations, elle coupe la racine aux scandales, elle consomme le martyre. Elle fait la conso*

•*Job.,2 — «/b.,4.

104 TERTULLIEN

lation du paavre, inspire la modération da riche, soutient le Faible, encourage le fort, réjouit le fidèle, attire le gentil à la foi, rend le serviteur cber àson mattre et le maître cher à son serviteur. Elle fait Tornement des femmes et la gloire des hommes. On Taime dans un enfant , on Testime dans un jeune homme , on Fadmire dans un vieillard; enfin elle charme dans tout âge, dans tout sexe, dans toute condition.

Voulez-vous encore voir son portrait, son air, sa parure, si je puism'exprimer de la sorte? Elle a un visage doux et paisible , un front serein et uni sur lequel ni la colère ni la tristesse ne forment jamais de nuages; les sourcils sont toujours rians et les yeux toujours baissés, non par honte , mais par modestie ; sa bouche est scellée, pour ainsi dire, de Tinviolable sceau du silence; sa colère est celle des personnes qui ne se sentent coupables de rien. Si elle remue quelquefois la tète, c'est pour marquer le mépris qu'elle fait du démon; si elle rit, c'est pour insulter à cet esprit tentateur. D'ailleurs ses vètemens sont si purs et si justes , qu'on n'y remarque jamais ni tache ni enflure. Elle est assise sur le trône de son mattre, dont l'esprit infiniment doux et tranquille n'est jamais agité par aucun tourbillon, ni obscurci par aucun nuage ; mais qui, au contraire, parait toujours clair toiûonrs serein, toujours pur et tel qu'Ëlie le vit la troisième fois. Enfin où est Dieu, là se trouve aussi la patience, qui est instruite par lui. Lors donc que l'Esprit saint descend dans nos cœurs, la patience sa compagne insé« parable descend avec lui. Si nous la recevons avec cet Esprit divin, il demeurera toujours en nous, et il ne persévérera pas dans nos cœurs sans cette chère et fidèle compagne. Loin d'elle nous serons toujours dans le trouble, et nous ne Murions résister aux attaques de l'ennemi ,

si nous lui ôtons l'instrument nécessaire poor les repousser.

XVL Telle est la règle et la pratique de cette verta céleste que le christianisme nous propose , bien différente de cette patience fausse et terrestre qui fait toute la vertu des gentils; car en ceci, comme en toute autre chose, le démon a essayé d'être le rival de Dieu. Il a Toulu, cet es^fit jaloux, inspirer aux siens une certaine patience qui égalât la patience chrétienne. Il est vrai que dans leur différence il y a quelque sorte de rapport , l'une étant aussi mauvaise que l'autre est bonne. Il a donc tâché de leur inspirer une espèce de patience; par exemple , celle qui soumet à la puissance des femmes certains maris qui se sont vendus pour une grosse dot, ou qui font un trafic infâme de l'honneur de leurs épouses ; ou bien cette patience qui fait essuyer, avec de fousses démonstrations d'amitié, des services pénibles et humilians, pour attraper l'héritage d'une personne qui n'a point d'enfans ; ou bien cette patience qui expose un mirérable parasite à souffrir lâchement cent outrages pour un repas , qu'il achète au prix de sa liberté et de son honneur. Voilà les différentes espèces de patience que connaissent les gentils. Ils donnent le nom d'une si sainte vertu à des exercices bas et ignominieux: quelle folie ! Toujours prêts à tout endurer de la part d'un rival, d'un homme riche, d'un hôte oi^ueilleux, ils n'ignorent que la science de souffrir pour Dieu. Mais laissons ces infortunés patients de la terre, dont la patience sera bien plus rigoureusement exercée dans l'autre monde par un fou dévorant. Pour nous, chérissons la patience de Dieu et celle de Jésus-Christ. Rendons-lui ce qu'il nous a prêté lui-même. OfProns-lui la patience de notre âme et de notre corps, puisque nous croyons à tai résurrection du corps et de l'âme.

N Jî

AUX MARTYRS

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AUX MARTYRS

L niostres confesseurs de Jésus-Christ, desti- ^ nés au martyre ^ pendant que TÉglise notre mère et notre maîtresse est tout occupée à vous procurer les alimens dont vous avez besoin pour sustenter votre corps, et que vos frères vont dans votre prison vous faire part du fruit de leurs travaux chacun selon ses facultés , souffrez que je contribue aussi en ce que je puis au soulagement de votre âme ; car,vous le savez, en vain on nourrit la chair si Tesprit manque de nourriture, et si Von prend soin des infirmités corporelles, on doit à plus forte raison pourvoir aux maladies de Tàme, beaucoup plus dangereuses que celles du corps. Mais qui suisje pour oser vous donner des instructions? Souvenez-vous cependant que les plus braves gladiateurs se laissent quelquefois animer nonseulement par leurs maîtres et leurs directeurs, mais encore par des étrangers et par des gens sans habileté ; le peuple les encourage de loin , et souvent, tout peuple qu'il est, sa voix est plus efficace que celle des maîtres de fart.

Pensez donc premièrement à ne point attrister le Saint-Esprit qui vous a accompagnés dans vos cachots ; car s'il n'y était entré avec vous, certainement vous n'y seriez pas enfermés aujonrd'hui^. Ainsi faites en sorte qu'il demeure toujours avec vous, et que de ce triste lieu il vous conduise à la gloire du Seigneur. Je sais que la prison est souvent la forteresse du diable, où les siens sont enfermés; mais pour vous, sacrés athlètes, vous n'y êtes entrés que pour triompher de cet orgueilleux ennemi dans sa forteresse même : vous l'aviez déjà terrassé ailleurs. Qu'il n'ait donc pas la gloire de dire : Ils sont chez mot; je les réduirai par la faim, par l'ennui, par des dissensions mutuelles. Qu'il fiiie devant vous; qu'il aille se cacher

> On donnait dans la primitive Agliw le nom de martyr non-seulement à ceux qui ayaient succombé aux persécutions, mais à ceux qui avaient souffert.

dans ses cavernes profondes , honteux et ram* pant comme un de ces serpens venimeux que l'on chasse par des enchantemens. Qu'il ne soit pas assez heureux pour vous combattre chez lui: mais qu'il vous trouve toujours prêts et armés des armes de la charité. Votre paix est sa plus cruelle guerre : paix au reste si désirable et si précieuse, que plusieurs d'entre les fidèles ont accoutumé d'aller dans les cachots prier les martyrs de la leur obtenir pour rentrer dans la communion de l'Eglise. Vous devez donc conserver cette charité et celte paix parmi vous, afin que vous puissiez en faire part aux autres.

Je souhaite d'ailleurs que les autres embarras de l'esprit ne vous aient suivis que jusqu'aux portes de la prison ; vos parens ne vous ont pas aussi accompagnés plus loin. C'est là que vous vous êtes séparés du monde. Ne soyez pas fâchés de lui avoir dit adieu. Si vous considérez que le monde est lui-même une véritable prison , vous comprendrez que vous-mêmes vous êtes plus tôt sortis de prison que vous n'y êtes entrés. En effet, votre cachot est obscur? le monde est couvert de plus épaisses ténèbres qui aveuglent l'esprit. Vous êtes dans les fers? le monde porte des chaînes beaucoup plus pesantes qui accablent une âme. Votre séjour est infect ? le monde respire de nyéchantes odeurs infiniment plus insupportables ; ce sont les scandales et les débauches des voluptueux. Vous êtes confondus avec des criminels? le monde renferme un plus grand nombre de coupables, je veux dire tout le genre humain. Enfin votre vie dépend d'un proconsul dont vous attendez la sentence? le monde a bien plus à craindre dans l'attente des terribles jugemens de Dieu.

II.Cioncluez donc, illustres confesseurs, que vous n'avez fait que passer d'une prison à un asile. J'avoue que votre demeure est obscure ; mais vous-mêmes vous êtes une vive lumière. Vous êtes chargés d'entraves ; mais vous êtes libres en Dieu. Vous respirez un air infect ; mais vous

TERTIILLIEN.

èt«s devant Dieu mie odeur de soavité. Voos attendez la présence d'un juge ; mais vous jugerez à la fin vos juges mêmes. Que ceux-là donc s'abandonnent au chagrin qui soupirent après les délices du siècle. Un chrétien a renoncé au siècle avant même que d'en sortir ; mais dans la prison il doit renoncer à ce qui pourrait même adoucir sa rigueur. En quelque endroit du monde que vous vous trouviez , peu importe , vous avez déjà abandonné le monde; et si vous avez perdu quelques plaisirs de la vie, quel heureux trafic n'est-ce pas que de quitter peu pour acquérir beaucoup! Cependant ne parlons point encore de la récompense que Dieu promet aux martyrs.

Poursuivons la comparaison du séjour du monde et de la prison, et voyons si l'àme ne gagne pas plus dans celle-ci que le corps n'y saurait perdre. Disons mieux : le corps n'y perd rien ; il y trouve le nécessaire par la vigilance de l'Église et par la charité ^ des fidèles, au même temps que l'àme y trouve tous les secours propres à entretenir la foi. Là du moins vous ne voyez pas les idoles des fiaux dieux; vous ne rencontrez point leurs images; vous n'êtes point obligés d'assister aux fêtes des gentils ; vous n'êtes point empoisonnés de cent odeurs sacrilèges ; vous n'avez point la tête rompue des folles acclamations du théâtre et du cirque ; vous n'avez pas la peine d'être témoins de la furieuse cruauté d'un gladiaiteur, ou des gestes impudiques d'un comédien. Vos yeux ne tombent point sur ces endroits détestables qui sont consacrés à la débauche : vous êtes à couvert des scandales , des tentations , des pensées mauvaises, enfin de la persécution même. La prison Aiit trouver à un chrétien les mêmes avantages que les. prophètes trouvaient autrefois dans le désert Jésus-Christ cherchait souvent la solilade pour être plus libre à prier et pour éviter les embarras du siècle. Cest aussi dans un lieu solitaire qall manifesta sa gloire à ses disciples K

Ne donnons donc plus le nom de prison au lieu oft vous êtes; appelons-le plutôt une retraite : quoique votre corps y soit enfermé , votre àme T est toujours libre. Vous pouvez vous porter iû esprit aussi loin que vous voudrez, en vous

« teiAÉispes. — >lllatth.«17.

représentant non de sombres allées ou de longs portiques, mais le chemin assuré qui conduit à Dieu. Vous serez hors de prison toutes les fois que vous parcourrez de la sorte cet heureux sentier. Le corps ne sent point le poids de ses chaînes tandis que l'àme est dans le ciel ; elle emporte avec soi tout l'homme et le transporte où elle veut. D'ailleurs là où sera votre conir, vous y trouverez aussi votre trésor ^ Faisons donc en sorte que notre cœur soit toujours là où nous voulons avoir notre véritable bien.

m. Je veux néanmoins que la prison soit un lieu incommode aux chrétiens mêmes. Mais ne sommes-nous pas enrôlés dans la milice du Dieu vivant, depuis que nous nous y engageâmes par le baptême? Or un soldat ne doit point s'attendre à faire la guerre dans un champ plein de délices. Ce n'est point d'un lit de repos et de délices qu'il doit marcher an combat ; c'est au sortir d'une tente , où la dureté de la terre , l'inclémence de l'air et la grossièreté de la nourriture ont déjà accoutumé le corps à la fatigue. Dans le temps même de la paix les généreui soldats s'exercent aux travaux militaires. Us marchent couverts de leurs armes : ils courent comme pour attaquer l'ennemi ; ils ouvrent la tranchée ; ils donnent l'assaut ; ils se couvrent de sueur et de poussière dans ces pénibles exercices, afin que leur corps en devienne plus endurci, et leur courage plus déterminé. Us passent de l'ombre au solcfil, du beau temps à la pluie, du silence au bruit , du repos au tumulte; ils quittent la tunique pour endosser la cuirasse. Ainsi, glorieuses servantes de Jésus-Christ (car c'est aussi à vous que je parle) quelque rudes que vous paraissent les incommodités de la prison , regardez-les comme un exercice où vous essayez les forces de votre âme et de votre corps.

Quel heureux combat n'allez-vous pas soutenir, puisque Dieu sera votre rémunérateur \ et le Saint-Esprit votre conducteur ^, vos lauriers seront une couronne immortelle; votre prix sera le bonheur de devenir concitoyens des anges dans le ciel et d'être glorifiés dans tous les siècles des siècles. C'est pour cela que Jésus- Christ votredivin maître^, qui vous a introduits dans cette carrière après vous avoir oints de

« MattlL, 6^* Asenothètc^-^ Xystarque.— «tpistatc;

AUX MARTYRS

fsoa esprit, a voala vous feire passer avant le jour du combat à travers tous ces exercices laborieux pour fortifier de plus en plus votre oKirage. Cest de la sorte qu'on accoutume souvem les athlètes à une plus sévère discipline, afin qoe leurs corps en acquièrent de Doavdles forces. On les oblige à garder la continence ; on leur interdit les viandes trop délicates et les liqueurs trop agréables; on les géoe, OQ les fiitigne, on les tourmente. Plus ils sont endurcis dans ces épreuves, plus aussi ils se tiennent assurés de la victoire. Hélas ! ils essaient toutes ces peines, les malheureux ! pour ■gagner nne couronne corruptibles» comme parle rap6tre. Pour nous, qui en attendons une incorniptîble,sottvenons*nous aussi de regardor la priaoQ comme un lieu d'exercice , où il BOUS faut comme dans un stade courir et donner des preuves de notre valeur pour arriver avec gloire devant le tribunal de Dieu. Enfin la fcrtu s'entretient par le travail , et ae perd au contraire par la mollesse.

lY. Notre-Seigneur nous apprend que « Tesprit est fort , mais que la chair est faible ^. » Il ne fout donc pas vous flatter ; la chair est Faible, un IHca nous Ta dit. Or en nous déclarant que Tesprit est fort, il nous a finit entendre lequel des deux doit être soumis. C'est la chair qui doit obéir à Tesprit , le plus faible au plus fort, \mv en être fortifié. Que l'esprit et le corps se soutiennent mutuellement pour leur salut; qu'ito regardent avec une égale intrépidité non-seulement les incommodités de la prison , mais encore la violence du combat : la chair appréhendera sans doute le tranchant du glaive, ripominie de la croix , la rage des bêtes féroces , le tourment effroyable du feu , et tout ce que la barbarie d'un bourreau peut inventer d'horrible dans les supplices; mais que l'esprit, venant au secours de la chair, lui oppose que toutes ces choses, quelque cruelles qu'elles soient, ont été généreusement souffertes et même recherchées par des hommes qui n'avaient d'autre point de vue que l'honneur. Ce n'était pas seulement des hommes, mais encore des femmes, auxquelles vous ne devez point céder en courage, mesjtrès-cbères sœurs en Jésus-Christ.

UCor..9.^«llaCtb.,16.

Je serais trop long si je voulais marquer en détail tous ceux qui, suivant les sentimens de leur seule magnanimité , se sont exposés volontairement à la mort. Un Mutins laisse brûler sa main sur l'autel pour faire parier de soi; un Régulus , autre capitaine romain , ayant été pris par les Carthaginois , aime mieux, plutôt que d'intéresser les droits de sa patrie , se remettre entre les mains de ses ennemis, être enfermé dans une espèce de coffre où il est percé par mille pointes de fer, et où il souffre, pour ainsi dire, autant de morts qu'il sentait de cruelles blessures^ Un philosophe ^ se jette hardiment dans le feu; un autre philosophe^ se précipite dans les flammes du mont Etna: et tout récemment on a vu un certam Pérégrinus finir volontairement ses jours au milieu d'un bûcher ardent. C'est peu pour des philosophes, puisque des femmes même ont méprisé le fer et le feu. Lucrèce, pour réparer l'honneur de sa virginité, se passe l'épée au travers du corps en présence de ses parens; Didon , sollicitée de passer contre son gré à de secondes noces après la mort de son cher époux, cherche son tombeau dans un bûcher; la femme d'Asdrubal, voyant son mari au pouvoir de Scipion et tout Carthage en fou, s'envole avec ses enfons dans les mêmes flammes qui consumaient sa patrie , pour éviter la honte de voir Asdrubal demander grftce à son ennemi. Enfin ce sexe , tout faible qu'il est , a eu quelquefois le courage d'insulter à la férocité des bêles beaucoup plus terrible» que ne sont les ours et les lions. Ainsi la h* meuse Cléopàtre se fiiit mourir par la morsure des aspics plutôt que de tomber en la puissance d'Auguste.

Dites, si vous voulez, que la crainte de la mort fait moins d'impresnon que la frayeur des tourmens. Mais ignorez -vous quelle fut l'intrépidité d'une fomme athénienne, accusée de savoir le secret d'une conjuration P En vain on lui fit endurer les plus rigoureux supplices; bien loin de découvrir les coiqurés, elle se coupa la langue avec les dents et la jeta aux yeux du gouverneur, comme pour lui dire qu'on pouvait bien la tourmmter, mais qu'on ne la ferait jamais parler. Voua savez les rudea Qagellations qui se pratiquent aujourd'hui avee

^ •>Béradîte. — • EdipédodSé

TERTULLIEN

tant de solennité par les Lacédémoniens. C'est une espèce de sacrifice où les jeunes gens de qualité se fouettent jusques au sang en présence de toute leur parenté qui les encourage et les exhorte à persévérer constamment jusqu'à la fin; car ils estiment qu'il y a plus de gloire à rendre Fâme dans les tourmens qu'à y soustraire le corps. Si la vanité est donc capable de donner tant de courage et tant de vigueur, jusqu'à faire mépriser le fer, le feu, les croix, les supplices, la férocité des bêtes, avouons que nos souffrances sont légères quand on regarde la gloire et la récompense céleste qui nous est promise. Hélas! on fait tant pour du faux or : que ne doit-on pas faire pour de l'or véritable? Qui refusera donc de donner pour la réalité autant que les autres donnent pour l'apparence P

V. Je passe ici sous silence le motif de la gloire mondaine; car on voit aujourd'hui des hommes à qui Taffectationou une certaine maladie d'esprit fait regarder comme un jeu tous les combats de cruauté et de fureur où ils s'exercent. Combien de fainéans embrassent par vanité le métier de gladiateur! Le désir de la gloire les fait aller au -devant des bêtes féroces , et ils s'imaginent avoir acquis par là autant de nouveaux traits de beauté qu'il parait de morsures et de blessures sur leur visage. D'autres se sont engagés à parcourir un long espace, en portant une chemise ardente sur la chair. D'autres enfin ont marché gravement à travers une grêle de coups d'élrivières qu'on faisait tomber sans discontinuation sur leurs épaules. Ce

n'est pas en vain, glorieux confesseurs, que Dieu a permis ces exemples de générosité dans le monde, c'est pour nous encourager aiyour* d'huî et pour nous confondre au dernier jour. Malheur à nous , si l'amour de la vérité ne nous rend pas plus déterminés à souffrir pour notre salut, que la vanité ne rend les autres patiens pour leur perte l

VI. Mais laissons ces prodiges de constance qu'a produits la seule ambition. Considérons la triste condition de notre nature, afin que par les choses qui ont coutume d'arriver contre notre attente nous nous animions aux combats qu'il nous faudra peut-être soutenir bientôt. En effet, combien y en a-t-il qui ont été brûlés tout vifs dans quelque incendie ! Combien de gens ont été dévorés par des bêtes furieuses dans les forêts ou ailleurs! Combien ont été ou assassinés par des voleurs , ou attachés en croix par Tennemi , après avoir été tourmentés, tenaillés , outragés en mille manières ! Enfin combien en voit-on tous les jours qui souffrent courageusement pour l'amour d'un homme ce que l'on fait difficulté de souffrir pour l'amour d'un Dieu! Le temps présent en est un témoignage authentique. Combien de personnes, et même des personnes de la première qualité, périssent d'un genre de mort à quoi ni leur naissance, ni leur dignité , ni leur âge , ni les avantages du corps ne doivent point les exposer ! Et cela au sujet d'un homme. Il les fait mourir s'ils embrassent le parti de ses adversaires; s'ils prennent sa défense, ses adversaires les font périr.

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