DES FEMMES
à ces choses dont vous faites tant de cas, je pourrais souffrir que vous vous laissassiez emporter à la force de ce consentement générai; mais ces matières si précieuses chez vous, sont méprisées dans les pays d'où elles viennent, et on ne les estime que là où elles sont étrangères, c'est-à-dire là où on n en connaît point la juste valeur. L'abondance de ces choses donne du dégoût, et l'on a vu chez les Parthes, chez les Mèdes et chez d'autres nations où les veines d'or sont abondantes, que les chaînes des esclaves et des criminels en sont faites ; en sorte qu'en chargeant ces coupables de ce que l'on appelle ici des richesses, il se trouve qu'ils sont d autant plus malheureux qu'ils sont plus riches, tant il est vrai qu'il n'est pas impossible que l'or devienne un objet de mépris et de haine.
Les pierres précieuses ne sont pas plus estimées chez ces peuples; nous les avons vues depuis peu dans Rome traitées par eux avec mépris, et les dames les plus illustres n'ont pu s'empêcher de rougir de voir à quels usages des peuples barbares faisaient servir leurs ornemens les plus précieux. Les émeraudcs dont les boucles de leurs ceintures étaient chargées , et les diamaus qui couvraient le fourreau de leurs épées , étaient négligement cachés sous une robe toute simple, et les perles qui couvraient leurs souliers étaient souvent elles-mêmes cou vertes de boue; enfin ils ne portaient des pier reries que dans les endroits où Ton ne pouvait les voir, comme s'ils eussent eu dessein d'apprendre aux dames romaines que l'on doit avoir honte de s'en servir; mais ils ne se contentent pas de faire porter à leurs esclaves de ces étoffes précieuses dont la teinture est si chère; mais comme s'il était indigne d'un homnic de s'en servir, ils ne s'en servent ordinairement qu'à couvrir leurs murailles, et ils estiment plus que la pourpre les couleurs naturelles des étoffes les plus simples.
Je ne crois pas que ce mépris si généreux puisse être condamné ni passer pour barbare; car enfin quel honneur véritable peut-on tirer d'une union contre nature de couleurs et d'étoffes , si ce n'est que l'on veuille dire que Dieu n'a pas pu créer des moutons dont la laine fût teinte en écarlate ou en quelque autre de ces couleurs éclatantes qu'onleur donne? Mais puis-
qu'il est certain qu'il Va pu feire, il feut conclure quil ne Ta pas voulu , puisqu'il ne Ta pas lait ; et c'est être bien téméraire que de changer les ordres de sa volonté. Il Faut donc dire que ces choses qui ne sont pas de Dieu ne sont pas bonnes, même d'une bonté naturelle, mais que ce sont des inventions du diable corrupteur de toute la nature; car tout ce qui n'est pas de Dieu vient de l'emulateur de sa gloire : or il n'y en a point d'autres que le diable et ses anges.
Mais, direz-vous, toutes ces matières ne sontelles pas sorties des mains de Dieu ? 11 est vrai , mais l'usage que vous en faites n'est pas conforme à sa volonté; c'est comme si vous vouliez me persuader que les spectacles des païens contre lesquels j'ai écrit , et que l'idolâtrie même, sont conformes à la volontéde Dieu, parce qu'il a créé les choses que les hommes font servira ces abominations. Si donc il n'est pas permis pour cela à un chrétien d'assister à ces spectacles, il ne doit pas davantage se croire en droit de faire servir à son ambition l'or et les pierreries que Dieu a faites pour sagloire.
Mais que ce siècle coupable de vaine gloire est éloigné de la volonté de Dieu ! car comme Dieu a distribué différemment toutes choses en différens pays, en sorte qu'elles deviennent mutuellement rares et étrangères à des peuples différens; au lieu de trouver dans cette sainte disposition de la volonté de Dieu des raisons de nous contenter de ce qu'il a bienvoulu produire chez nous la rareté et la
nouveauté que la concupiscence nous fait suivre aveuglément, ont malheureusement inspiré en nous un désir déréglé de posséder des choses queDieu semblait avoir destinées pour d'autres peuples.
Mais cette passion maudite n'a plus de bornes, sitôt que nous lui avons donné entrée dans notrecœur,et c'est ce désir excessif de posséder des choses rares, que l'on appelle ambition, qui nous enfle tellement le cœur de vaine gloire, qu'il est enfin presque impossible d'en arrêter le cours; et ce désir immodéré de gloire n'a aucun fondement, ni dans la nature, ni dans aucune bonté véritable, il n'est soutenu que par la concupiscence qui est la plus dangereuse maladiede l'esprit humain et qui n'adonné de prix à son objet que pour y trouver de quoi s'enflammer de plus en plus. En effet, ne voyons-nous pas que la concupiscence devient d'autant plus grande, que la possession est plus étendue ? Nous voyons à la ruine des familles les plus illustres enfermer dans de petites boîtes des héritages considérables; nous voyons des voiles qui coûtent jusqu'à vingt cinq mille écus d or, Ton voit la valeur des forêts et des lies entières sur une tête délicate, l'on voit pendre à de tendres oreilles des revenus immenses, l'on voit enfin les doigts d'une femme ambitieuse porter chacun la valeur de plusieurs sacs d'or. Peut-on dire que l'ambition manque de force, puisqu'elle fait porter sans peine à une simple femmelette la valeur de tant de revenus
TRAITE DU VOILE DES VIERGES
I. Puisqu'il est maintenant de mon intérêt particulier de défendre mon sentiment, je ferai aussi voir en latin qu'il faut voiler les vierges chrétiennes depuis qu'elles sont sorties de l'enfance ; que la vérité le demande, et que ni le temps , ni la dignité des personnes, ni les privilèges des pays différens ne peuvent pres-
crire contre elle : car c'est quelqu'une de ces trois choses qui donne ordinairement lieu à la coutume qui , ne subsistant d'abord que par l'ignorance ou par la simplicité des hommes, se fortifie en suite par l'usage et s'élève contre la vérité; mais après tout Notre-Seigneur Jésus- Christ s'est appelé vérité et non pas coutume*
DU VOILE DES VIERGES
Si ài>uc Jésas-Ghrist a toiqours été et est avant toutes choses, il s*ensuit que la vérité a été de tout temps, et qu'elle est la plus ancienne de toutes ces choses : ce que ne peuvent comprendre ceux qui nonobstant son ancienneté la trouvent nouvelle^. En effet la nouveauté des hérésies ne suffirait pas pour les foire con<damner si elle pouvait se rencontrer avec la vérité; tout ce qui lui est contraire s'appelle hérésie , quand ce serait la plus ancienne coutume. Au reste ceux qui ne connaissent pas la vérité sont ignorans par leur faute, et leur ignorance ne les excuse pas; car on est également obligé de s'instruire de ce que Ton ignore, et de se soumettre aux vérités dont on est instruit.
La règle de notre foi est toujours la même, elle n'est point sujette au changement , ni susceptible de réformation : comme de croire en un seul Dieu tout-puissant, créateur du monde, que son Fils Jésus-Christ est né de la Vierge Marie, a été crucifié sous Ponce Pilate, que le troisième jour il est ressuscité des morts, qu'il a été reçu dans le ciel , qu'il est maintenant assis à la droite de son Père, qu'il viendra juger lesvivanset les morts, auquel temps nos corps doivent ressusciter. Mais cette sorte de règle de Dotre foi demeurant en son entier, les autres choses qui regardent la discipline et les rapports des fidèles entre eux peuvent admettre quelque sorte de nouveauté et de correction par l'opération continuelle de la grâce, dont nous devons profiter jusqu'à la fin ; car, après tout, quelle apparence y a-t-il que le démon travaillant sans cesse à fortifier Tesprit d'iniquité , la grâce de Dieu qui est son ouvrage cessât de travailler à notre perfection , vu principalement que c'est dans ce dessein que Jésus-Christ a envoyé le Paraclet , afin que l'homme qui , à cause de sa faiblesse, ne pouvait pas comprendre tout d'un coup toutes les maximes de la perfection chrétienne y fût conduit peu à peu par une sainte discipline, que le Saint-Esprit son vicaire devait perfiectionner ? J'ai encore, dit-il à ses disciples, plusieurs choses à vous dire , mais elles sont encore au-dessus de vos forces; lorsque l'esprit de vérité sera venu , il vous conduira à toute $orie de vérité et vous instruira de ce que vous
aurez i faire ^ . Mais il leur avait déjà parlé de ce que cet esprit de vérité devait opérer en eux. Quel est donc le ministère du Paraclet, si ce n'est de régler la discipline, de nous faire entendre les saintes Écritures, de réformer notre esprit , et de nous faire toujours avancer vers l'état de perfection ^.11 faut que tout ait son âge, il n'y a rien qui n'attende sa perfection du temps ; enfin VEcclésiaste nous apprend qu'il faut du temps â toutes choses ^, Considérez les créatures, vous verrez qu'elles s'avancent peu à peu jusqu'à ce qu'elles soient en état de porter du fruit. Les plus grands arbres ne sont d'abord qu'un grain fort petit, il ne s'en forme au commencement qu'une herbe très-faible qui se change insensiblement en arbrisseau, après quoi ses branches et ses fouilles s'étant fortifiées et étendues , nous voyons enfin un arbre parfait, dont les boutons venant â éclore nous font voir une fleur qui laisse du fruit après elle. Ce fruit dans sa naissance ne parait qu'ébauché, mais ensuite il devient plus formé â mesure qu'il croit, et après un temps nécessaire il s'adoucit et arrive â une agréable maturité.
C'est à peu près de la même manière que Diea qui est la première source de la justice, comme il est la première cause de toutes les créatures , a fait faire à cette vertu plusieurs progrès parmi les hommes. D'abord elle n'a été appuyée que sur la crainte naturelle de Dieu , elle s'est vue dans une espèce d'enfance au temps de la loi et des prophètes, l'Ëvangile lui a pour ainsi dire donné la force d'une vigoureuse jeunesse, et enfin l'esprit de Dieu travaille sans cesse â la perfectionner. C'est ce divin esprit que nous devons reconnaître et adorer pour notre maître depuis Jésus-Christ ; car comme c'est Jésus- Christ qui nous l'a envoyé pour nous instruire, il ne nous parlera jamais que de sa part, et ne nous enseignera jamais d'autres maximes que les siennes. Lui seul doit être notre guide, parce qu'il est le seul qui nous ait été envoyé depuis Jésus-Christ. Ceux qui se soumettent à ses inspirations n'ont pas de peine â concevoir que les vierges doivent être voilées, parce Qu'ils préfèrent la vérité â la coutume.
11. Mais quoique la vérité n'ait pas besoin d'être appuyée par la coutume , si est-ce toute-t
' Joaa., 10. ^ ' /Ntf*, tl - « Ecciét., 9,
TERTULLIEN
fris que ce n'est pas une cbose sans exemple qnc de voiler les vierges, cl il est bon d'opposer i une méchante pratique une coutume contraire et louable. Il y a plusieursÉglises dans la Grèce et dans quelques pays étrangers qui en dépendent , où c'est la coutume de voiler les vierges; il y a même des pays sous notre climat où Ton observe celte pratique; et afin que Ton n'aille pas s'imaginer que ce soit seulement l'usage des idolâtres grecs ou barbares, je ne propose pour exemples que des Églises que les apôtres ont fondées , ou que je crois avoir été établies de leur temps par des hommes apostoliques. Ces anciennes Églises ont aussi bien que les nouvelles l'autorité de la coutume, et elles ont outre cela des temps et des prédécesseurs quipeuvent justifier leur conduite. A quoi donc s'en doit-on tenir ? quel doit être notre choix P II n'y a pas d'apparence de rejeter une coutume que nous ne pouvons condamner , elle ne nous est pas étrangère, puisque ceux chez qui elle est en usage ne nous sont point étrangers, nous jouissons avec eux de la même paix, nous les appelons nos fr^es, nous avons la même foi qu'eux , le même Dieu, le même Sauveur, les mêmes espérances, le même baptême, les mêmes sacremens: en un mot, nous ne Faisons avec eux qu'une seule Église, ainsi tout ce qui leur appartient doit aussi nous appartenir.
Au reste, puisque cette question divise le corps de l'Église , qui devrait être uni , il faut qu'il arrive en cette rencontre ce que nous voyons arriver dans toutes les questions incertaines et douteuses. Il faut examiner laquelle de ces deux coutumes opposées convient mieux à la doctrine de Notre -Seigneur, et je crois qu'on n'aurait pas de peine à prendre parti et à se déterminer pour celle qui n'expose les vierges chrétiennes qu'aux yeux de Dieu, puisque toute leur gloire ne venant que de Dieu , elles doivent rougir devant les hommes et avoir même honte de leurs propres perfections. Il est plus aisé de confondre une fille par les louanges qu'elle mérite que par de justes reproches , parce que si elle a bien pu se les attirer par ses désordres, elle aura en même temps appris dans le péché à s'endurcir le front et à le dépouiller 4e toute sorte de honte.
Et il ne faut pas croire que jaûuris personne
eàt approuvé la coutume de découvrir la tête des vierges et de les désavouer pour telles en les faisant voir, s'il ne se fût rencontré beaucoup de ressemblance entre celles qui veulent être vues et ceux qui prennent plaisir à les voir. Des yeux qui veulent voir une fille ne diffèrent point de ceux d'une fille qui veut être vue; ils se souhaitent mutuellement, parce qu'ils sont de même genre, c'est la même convoitise qui allume le désir de voir et celui d'être vue, et il est également impossible qu'un saint homme puisse voir une fille sans en avoir de la confusion, et qu'une sainte fille puisse rencontrer les yeux d'un homme sans rougir. Mais les saints qui nous ont précédés n'ont jamais voulu avoir d'égard pour les coutumes, et ceux de nos ancêtres qui les ont reçues en ont hit la différence d'une manière qui parait plus supportable. Il était permis à une fille de se voiler ou de se prostituer, comme il lui est maintenant permis de se marier, ce que personne ne contraint ni ne défend de fiiire. La vérité se contentait de traiter avec la coutume sous ces conditions, pour jouir du moins d'une partie de ses droits sous le nom de la coutume , parce que dans la liberté de ce choix il était aisé de reconnaître quel était le meilleur parti; mais le démon , ennemi de tout bien et de toute institution louable , se sert de cette tolérance pour achever son ouvrage. Il feit soulever les filles des hommes contre les vierges de Dieu, elles font paraître leur audace à la témérité avec laquelle elles se découvrent , et néanmoins elles ne laissent pas de passer pour vierges, quoiqu'en cet état elles semblent demander la compagnie des hommes, et les saintes filles, qui sont d'autant plus libres qu'elles sont plas assujetties à Jésus-Christ , ne laissent pas de les imiter et de se rendre à elles.
Ces filles du monde se récrient qu'elles sont scandalisées de ce que les servantes de Jésus- Christ veulent être voilées, et elles aiment mieux en être scandalisées que de les imiter : mais si je ne me trompe, le bon exemple n^a jamais passé pour scandale , et l'on a toujours donné ce nom à celui qui pour être mauvais ne saurait conduire qu'au péché. Les bonnes choses ne scandalisent que les réprouvés. S'il est vrai que la modestie , la pudeur , le mépris de la gloire, le désir de ne plaire qu'à Dieu, soient
DU VOILE DES VIERGES
de véritables biens , que ceux qui en sont scandalisés reconnaissent leur malice. Deviendronsnous ennemis de la continence de peur de scandaliser les débauchés P Faudra t-il condamner le veuvage, parce que tout le monde ne demeure pas dans cet é(àt ? N'est-il pas plus raisonnable que les saintes filles se plaignent d'être scandalisées du peu de retenue de celles qui prétendent en se découvrant faire parade de leur virginité P Faudra-t-il qu'à la considération de ces filles qui semblent s'exposer en vente, Ton voie de saintes vierges traînées à Téglise, rougissant d'avoir été vues en chemin, tremblant de se voir découvertes, comme si on les devait prostituer ? car elles ont également Tun et Tautre en aversion. Une fille ne saurait s'exposer aux yeux des hommes sans se prostituer en quelque façon , et Ton peut même dire qu'elle est plus souillée par celte exposition volontaire qu'elle ne le serait si elle était violée, parce que la faiblesse de sa nature peut bien lui 6ter les moyens de résister à la force, au lieu que quand elle se laisse corrompre Tesprit, elle perd volontairement la pudeur qu'elle pouvait et qu'elle devait conserver. 0 que les mains sont sacrilèges, qui ont osé arracher de dessus la tète des vierges un habit qui les conservait à Dieu ! Qu'aurait pu faire davantage le plus cruel persécuteur du nom chrétien , s'il avait su que le voile est lliabillement disiinctif de celles que Jésus-Christ a choisies? Depuis que vous avez découvert la tête d'une fille , elle n'est plus la même et elleest devenue tout autre qu'elle n'était 111. Vérité divine, il est temps de paraître, vous l'avez trop longtemps soufFert, il ne faut plus défendre aucune coutume, puisqu'on rejette celle qui était d'accord avec vous; faites voir que c'est vous qui commandez de voiler les vierges, expliquez vous-même vos saintes Écritures que la coutume ne connaît point; car il n'y a pas d'apparence qu'elle pût leur résister si elle les connaissait. Mais comme c'est une chose ordinaire aux ennemis de la vérité de se servir contre elle de ses Écritures , on ne manquera pas de m'opposer d'abord , que l'apôtre veut seulement que les femmes soient voilées , qu'il De fait aucune mention des vierges, et que si ce précepte les regardait il les aurait nommées séparément après avoir nommé les femmes, puisque dans un autre endroit où il parle du
mariage, il prescrit en particulier ce que les vierges doivent observer ^
Mais je puismeservir du même raisonnement contre ceux qui font cette objection; car puisque l'apôtre sait faire la différence des vierges et des femmes, quand ce qu'il en dit ne convient pas aux unes et aux autres, il faut conclure que quand il n'a point fait cette différence , il entend que les unes et les autres soient de même condition. Au reste puisqu'il lui était facile de distinguer en cet endroit aussi bien qu'ailleurF les vierges d'avec les femmes , l'on ne peut conclure autre chose de ce qu'il ne les a pas divisées, sinon qu'il les a tacitement confondues; mais l'on ne doit pas inférer comme font quelques-uns que dans ce texte où il est parlé de voiler les femmes , il y a aussi bien qu'ailleurs de la différence entre les femmes mariées et les vierges ; car ce que l'on dit en un endroit ne doit jamais s'entendre de la même manière dans un autre, sinon lorsque dans l'un et dans l'autre la raison étant la même, il suffit d'avoir dit quelque chose une seule fois : mais l'espèce dans laquelle l'apôtre distingue les femmes d'avec les vierges est bien différente de celle dans laquelle nous sommes. Il y a , dit-il , de la différence entre une femme et une vierge , parce qu'une vierge pour se sanctifier de corps et d'esprit ne pense qu'aux choses de Dieu, au lieu qu'une femme mariée pense continuellement aux moyens de plaire à son man^. Voilà la raison de cette différence qui n'a point de lieu dans le sujet dont il s'agit présentement, puisque dans cet endroit l'apôtre ne parle ni du mariage, ni de l'esprit, ni des pensées des femmes mariées , mais seulement de voiler la tête; et le Saint-Esprit, ne voulant pas qu'il y eût en ceci de différence entre les femmes et les filles, s'est servi du seul nom de femme pour comprendre tout le sexe, et ne nommant point les filles en particulier, il les a jointes tacitement aux femmes lorsqu'il ne les en a pas expressément séparées.
Au reste, ce n'est pas une chose extraordinaire que de se servir du nom principal d'une chose qui a plusieurs différences pour désigner en général toute l'espèce , lorsqu'il n'y a point de nécessité qui nous oblige d'en distinguer les
M. Cor, 11, 7.—* /Md., 7.
TERTULLIEN
parties. La brièveté da discours a desagrémens naturels et nécessaires, comme un style trop étendu a toujours quelque chose d'inutile et est infailliblement à charge. Et c'est par cette raison que Ton se contente des termes universels qui renferment Tidée des choses particulières à qui elles conviennent : ainsi il ne s'agit ici que d'un mot , je prétends que celui de femme est naturel et général pour tout un sexe, qu'il n'est renfermé par aucun âge ni par aucun état particulier, et qu'il se dit également d'une fille, d'une épouse et d'une veuve, qui sont les termes dont on se sert pour exprimer toutes les espèces de femmes: Or comme le genre est avant l'espèce et la renferme, il n'est pas nécessaire dénommer chaque espèce en particulier lorsqu'on s'est servi du terme générique ; ainsi quand on a nommé en général le corps humain, il n'est pas nécessaire , pour se faire entendre , de dire que l'on veut parler des pieds, des mains et des autres parties. De même quand on parle du monde, il n'est pas nécessaire d'avertir que Ton entend par ce mot le ciel , le soleil , la lune, les étoiles, le terre, la mer et chacun des élémens. Cest tout dire que de dire ce qui renferme tout; ainsi quand on a nommé la femme , on a suffisamment donné l'idée de tout le sexe.
Mais puisque nos adversaires s'obstinent à soutenir que le nom de femme ne convient qu'à celles qui ont eu la compagnie d'un homme, il faut que je prouve qu'il convient à tout le sexe sans différence d'états, et que les vierges mêmes sont comprises sous ce nom. En effet, lorsque la femme fut créée de Dieu pour secourir l'homme , elle reçut ce nom dès le moment de sa création , quoiqu'elle fût encore dans l'heureux état d'innocence digne du paradis, en un mot quoiqu'elle fût encore vierge on l'appellera femme , dit l'Écriture. Ainsi l'on peut dire que ce nom n'est pas seulement commun à une vierge et à tout son sexe, mais qu'il lui est même propre , puisque c'est celui qu'elle a reçu dès son commencement ^
Mais il y en a qui pour détourner la force de ce témoignage répondent subtilement qu'il est ici parlé du nom qu'elle devait avoir lorsqu'elle aurait cessé d'être vierge, parce qu'en suite on trouve ces mots. Cest pourquoi
rhomme quittera son père et sa mère pour se joindre à sa femme, et ils seront deux dans ane chaire ; mais il faut premièrement pour soutenir cette subtilité qu'on nous fasse voir quel nom elle a eu auparavant qu'elle fût jointe à Adam : car il n'y a pas d'apparence que pendant qu'elle a été vierge elle ait manqué de nom pour la distinguer du reste des créatures, et ce serait une chose bien étrange qu'on lai donnât un nom qui ne lui convenait point encore, avant que de lui donner celui qui lui était propre. Adam a donné des noms à tous les animaux , il n'a eu aucun égard en les imposant à leur état futur , et il les a tous nommés suivant ce qu'ils étaient dans le temps qu'il les nommait. Quel était donc le nom de la première femme au temps de sa virginité ? Il est certain que jamais elle n'est appelée autrement dans l'Écriture sainte toutes les fois qu'elle y est nommée, et jamais elle n'y est appelée vierge dans le temps même qu'elle l'était. Elle a reçu ce nom dans des lieux où l'Écriture sainte ne dit rien de prophétique. Il est dit qu'Adam et sa femme étaient nus ' , et dans cet endroit lorsque l'Écriture sainte l'appelle femme d'Adam, elle ne le dit pas par quelque sorte de prédiction de son futur mariage, mais parce que quoiqu'elle ne fût point mariée , elle était à lui comme étant tirée de sa substance : Cet os de mes os, dit-il ^ et cette chair de ma chair s'appellera femme.
Cest de là que par une inspiration secrète de la nature et par des lumières toutes divines, il est arrivé ce que je ferai voir par l'Écriture sainte être arrivé en plusieurs antres choses , soit dans nos actions , soit dans nos paroles : que sans y penser l'on a introduit dans l'usage commun le mot d'épouse, pour signifier les femmes mariées, quoique souvent nous ne laissons pas de parler improprement; et les Grecs qui se servent le plus du nom de femme pour signifier celles qui sont mariées, ne laissent pas d'avoir des termes propres pour les exprimer : mais quelle qu'en puisse être la raison, j'aime toujours mieux la rapporter au témoignage de la sainte Écriture. Ainsi lorsque par le lien da mariage les deux parties ne sont plus qu'une chair, cette chair qui vient de la chair de l'homme et cet os de ses os, retenant toujours
DU VOILE DES VIERGES
son nom d'origine, s'appelle sa femme depuis
que par Fanion de sa substance elle est devenue
son épouse. Cest pourquoi le nom de femme
est le nom naturel d'une épouse, et le nom
d'épouse ne fait qu'exprimer un des états de la
femme: enfin une femme peut ne pas être
épouse, quoiqu'une épouse ne puisse pas ne
point avoir le nom de femme, parce qu'il est
impossible qu'elle ne le soit pas.
Cest pourquoi Adam, après avoir imposé le
nom de femme à celle qui devait être son épouse,
ne commence à prophétiser qu'après avoir établi
par ce nom l'état présent où elle étoit , lorsqu'il
ajoute qu'à sa considération Thomme quittera
son père et sa mère. Le nom qu'il lui avait
donné auparavant est autant séparé de la prophétie que cette prophétie est séparée de la personne d'Eve , et il parait <\ue ce n'est pas d'elle
que ces paroles se doivent entendre, mais de
toutes les femmes dont elle devait être la mère;
car il est manifeste qu'Adam ne devait pas à
cause d'Eve quitter son père et sa mère , puisqu'il n'en avoit point. Ce qu'il y a donc de
prophétique dans ce passage ne regarde Eve
en aucune manière , puisqu'il ne se peut entendre d'Adam , et tout ce qui s'y trouv^rédit
ne regarde que la condition des maris qui de-
vaientàcause de leurs femmes abandonner leurs
parens, ce qui ne se pouvait pas dire d'Eve non
plus que d'Adam. Gela étant ainsi , il est manifeste que ce n'est point à cause de ce qui devait
arriver qu'elle est appelée femme, puisque cela
même qui devait arriver ne la regardait point,
à quoi l'on peut ajouter qu'Adam lui même rend
raison du nom qu'il lui donne, quand il dit, elle
sera appelée femme, parce qu'elle a été tirée de
rbomme et même de l'homme encore vierge;
mais nous exposerons plus au long le nom
dliomme.
Que personne donc n'interprète ce nom en
un sens prophétique, puisqu'il tire sa signifivation d'une autre source, vu principalement qall parait quel nom elle a eu-, à cause de sa condition future, lorsque Adam lui donne le nom particulier d'Eve, après l'avoir appelée du nom général de femme. Car si Eve signifie mère des Yivans, il est certain qu'elle ne reçoit ce nom qa'à cause de ce qu'elle devait être ^ , et
«Sco.,
dans cet endroit on la prédit épouse , et c'est le nom qu'elle doit porter, parce qu'elledoit cesser d'être vierge par le mariage, et c'est ce qui fait voir qu'ayant été nommée femme auparavant, ce nom ne regarde pas la condition future, puisque dans la suite on lui en donne un qui lui est particulier, et je crois qu'il n'en faut pas davantage pour satisfaire pleinement un homme raisonnable.
IV. Voyons maintenant si l'apôtre ne se sert pas du mot de femme de la même manière qu'il est pris dans la Genèse pour tout le seie, lorsqu'il appelle la sainte Vierge femme, comme la Genèse donne ce nom à Eve ; car écrivant aux Galates, il dit : Dieu a envoyé son Fils né de la femme ^ Il est toutefois constant que la mère de Dieu a été toujours vierge , quoi qu'en dise Hébion. L'ange Gabriel fut envoyé à une vierge, mais cependant quand il l'a bénit il ne la compta point parmi les vierges, mais parmi les femmes. Vous êtes, dit-il, bénite entre les femmes: c'est que cet ange savait bien que le nom de femme convient aux vierges aussi bien qu'aux autres.
Il y en a qui croient avoir parfaitement répondu à ces deux autorités, en disant que Marie était fiancée , et que c'est pour cette raison que l'ange et l'apôtre la traitent de femme; car, disent-ils, une fille fiancée se peut dire en quelque feçon mariée : mais enfin il y a toujours bien de la différence, principalement en cet endroit, entre être en quelque feçon mariée et l'être véritablement; car il se pourrait faire qu'en quelque rencontre ce fût la même chose; mais il est certain qu'en ces lieux que nous venons de citer , ni l'ange ni l'apôtre n'ont point eu d'égard à ce que Marie était fiancée quand ils l'ont appelée femme, mais qu'ils lui auraient donné le même nom quand elle ne l'aurait point été , à cause que c'est celui que celles de son sexe portent dès leur naissance , et qui doit précéder tous les autres, puisque c'est celui qui leur convient à cause de leur forme naturelle.
Mais afin de ne pas nous éloigner du sujet que nous traitons , s'il est vrai que le nom de femme ait été donné à Marie à cause qu'étant fiancée elle était comme mariée , et non pas à cause que c'est le nom de tout son sexe, il
> GaL, i
TERTULLIEN
s^ensuit que Jésus-Christ n'est poiut né ▼ier£;e , mab d'une Femme, qui, pour être fiancée, aura cessé d'être vierge , puisqu'elle aura dû passer pour mariée. Que s'il est vrai, comme Tonn'en saurait douter, qu'il soit né d'une vierge, etquepourètre fiancée elle n'a pas été moins entière, il faut que Ton reconnaisse qu'une vierge se peut appeler femme, puisque ce nom est donné à la plus pure de toutes les vierges. Au moins en cet endroit on ne peut pas dire qull y ait rien de prophétique, il est certain que l'apôtre ne l'a point appelée femme à cause qu'elle devait un jour cesser d'être vierge, quand il a dit que Jésus-Christ était né d'une femme, et il n'y a pas d'apparence qu'il l'ait appelée femme dans un sens selon lequel elle oe devait pas être mère de Jésus-Christ, ni qu'il ait voulu faire entendre par ce nom celle qui aurait eu la compagnie d'un homme; mais il rappelle selon ce qu'elle était véritablement en l'appelant femme, quoiqu'elle fût vierge, parce que c'est le nom que les vierges, et par conséquent tout le sexe féminin, ont eu dès le commencement.
Mais il faut examiner les raisons qui ont fait que l'apôtre a voulu que les femmes fussent voilées pour savoir si ellesont lieu parmi les vierges aussi bien que parmi les femmes mariées; parce que si ces mêmes raisons se trouvent pour les unes et pour les autres , il est hors de doute que par le nom de femme il aura tout compris. Si l'homme est chef de la femme, il l'est aussi des vierges desquelles les Femmes se font par le mariage, si ce n*cst que l'on veuille dire que les vierges composent un troisième ordre séparé, monstrueux et sans tète. S'il est honteux â une Femme* d'être rasée, il ne Test pas moins à une vierge ^ Que le siècle émulateur de la Divinité voie maintenant s1l est honorable à une fille d'être rasée , comme c'est une chose bien séante à un homme. Puis donc qull convient également aux femmes mariées et aux filles de n'être point rasées , pourquoi ne conviendra t-il pas également aux unes et aux autres d'être voilées ? Si la femme est la gloire de Thomme , sans doute que c'est principalement lorsqu'elle est vierge , puisque c'est rétat qui lui est le plus honorable. Si la femme
* I. Cor., 1.
a été faite de l'homme et pour l'homme , n'est* il pas vrai que cette côte d'Adam a été vierge au commencement? Enfin si la femme doit porter sur sa tête la marque de sa sojétion, jamais elle n'est plus obligée de le faire que quand elle est vierge, pnisquec'estence tempslà qu'elle possède le plus ce qui en est la cause.
Mais si c'est à la considération des anges que nous lisons être tombés du ciel à cause des femmes ' , pensez-vous qu'ils se soient laissé séduire par des corps déjà souillés ? qu'ils aient seulement désiré les restes de la volupté des hommes, et qu'ils naient pas plutôt soupiré pour des vierges dont les charmes excusent en quelque façon l'excès de la concupiscence ? car c'est ainsi que l'Écriture parle. Et il arriva que les hommes venant à se multiplier sur la terre, il naquit d'eux des filles ^. Or les enfans de Dieu voyant que les filles des hommes étaient belles, ils prirent pour épouses celles qu'ils choisirent (et le terme grec signifie en cet endroit épouse, parce qu'il y est parlé de mariage). Lors donc qu'il dit les filles des hommes, il parle manifestement des vierges, puisqu'il les nomme encore sous la puissance de leurs parens; car, dès lors qu'elles sont mariées elles appartiennent à leurs maris, il était aussi aisé de dire les femmes des hommes, et puisque l'Écriture ne nomme point ces anges adultères mais maris elle nous fait connaître assez clairement qu'ils choisirent les filles des hommes qui n'étaient point mariées, mais qui étaient encore vierges. Elle les dit au commencement filles, en suite elle les appelle épouses , et je ne vois autre chose sinon qu'elles étaient vierges quand elles devinrent épouses.
Ce n'est donc pas sans raison que Ton ordonne de voiler un visage si dangereux et qui a bien pu porter le scandale jusque dans le ciel, afin qu'étant en la présence de ce Dieu, devant lequel il est coupable du désordre de ces reprouvés, il rougisse devant les aoges<» qu'il réprime cette liberté d'aller à découvert, qui a produit de si méchans eFFets, et qu'il se cache enfin entièrement aux yeux des hommes. Mais quand c'aurait été pour des Femmes déjà souillées par la compagnie des hommes que ces
' GeD.,c. 6.— «yAid.
DU VOILK toB8 VIERGES.
anges auraient qaittëDieu , les vierges auraient été d*autant plus obligées de se cacher à eux, qu*elles étaient plus capables de les faire pé^ cher.
y. Si rapAtre ajoute que c'est par une prévisioD la nature que Tabondance des cheveux est honorable à une femme , parce que sa che velure peut en quelque façon lui servir de voile, n^est-il pas vrai que cette grande chevelure sert aussi d^ornement aux vierges, et que même on peut dire qu'il leur est particulier, puisque ce sont elles qui affectent principalement, de se servir de leur cheveux pour en couvrir le haut de la tète par plusieurs retours.
(Test par des raisons opposées à celles-ci que rhomme ne se voile point. Naturellement il n'a point cette grande abondance de cheveux, parce qu'il ne lui est point honteux d'être rasé, parce que ce n'est point à cause de lui que les anges ont quitté le ciel , enfin parce qu'il est la gloire et l'image de Dieu et qu'il a Jésus-Christ pour chef . Ainsi quand l'apôtre parle de l'homme et de la femme , et qu'il apporte les raisons pour lesquelles il dit que la femme doit être voilée et que l'homme ne le doit pas être, il est aisé de voir pourquoi il ne fait aucune mention particulière des vierges, c'est quMl a sousentendu les vierges sous le nom de femme, comme il a sous-entendu les garçons sous le nom dliomme, désignant ainsi tous les ordres dechaquesexeparlesnoms généraux d'homme et de femme qui leur sont propres.
Ainsi Adam , quoiqu'il fût vierge, est appelé homme dans la Genèse K Elle sera appelée femme , dit l'Écriture, parce qu'elle a été tirée de Iliomme. Adam est donc appelé homme avant que d'être marié , comme Eve dans ce même état est appelée femme; d'où il est aisé de conclure que l'apôtre a suffisamment compris les conditions de l'un et de l'autre sexe, en les définissant ainsi avec autant de brièveté que d'étendue. Toute femme, dit-il; et que veut dire toute femme, sinon , de tout ordre, de toute condition, de toute dignité, de tout âge , puisque le tout est ce qui ne manque d'aucune de ses parties, et que les vierges font une partie du sexe féminin. De même quand il dit que l'homme ne doit point être couvert, il
se sert du mot universel tout. Voici deux noms opposés , rhomme et la femme , avec l'un et l'autre il joint le mot universel tout: deux lois contraires, Tune d'être voilée, l'autre de se découvrir la tête. Donc si ce qui est dit de l'homme se doit entendre de ceux qui ne sont point mariés aussi bien que des autres; et si comme le nom d'homme est commun par nature à tout le sexe masculin , de même le précepte de se découvrir regarde ceux qui sont vierges parmi les hommes; pourquoi voudra-t-on dire que les vierges ne sont pas comprises sous le nom de femmes? et pourquoi niera-t-on que ce nom est commun , afin d'exempter les vierges d'une loi qui leur est commune ? Car enfin si une vierge n'est point femme , il faut dire qu'un garçon n'est point homme: si une vierge ne doit point être voilée, parce qu'elle n'est pas femme, un garçon ne doit point se découvrir, parce qu'il n'est pas homme, il faut que la même virginité jouisse de la même exception. Si les vierges ne sont point obligées de se voiler, les garçons ne sont point obligés de se découvrir; car si nous reconnaissons que la définition de l'apôtre est absolue et générale en ce qui regarde les hom« mes, sans nous arrêter à ce qu'il n'a point fait de mention particulière des garçons, pourquoi douterons-nous d'un autre côté qu'elle ne soit aussi générale et absolue à l'égard de toutes les femmes ? Si quelqu'un, dit l'apôtre, a un esprit de contention, ce n'est point notre coutume m celle de l'Église de Dieu^ Il fait voirqu'ily a eu quelque dispute sur ce sujet, et il s'est servi de toute la diligence et de toute la brièveté pos^ sible pour l'éteindre, en ne nommant point les vierges, pour faire comprendre qu'il ne fallait pas douter qu'elles ne dussent être voilées, et en se servant d'un nom qui enfermât les vierges en comprenant toutes les femmes. C'est ainsi que les Corinthiens l'ont entendu. Enfin jusqu'à présent leurs vierges sont voilées, et ils approuvent par leur conduite ce qu'ils ont appris de l'apôtre.
Maintenant après avoir montré que les raisons tirées de la nature des femmes et de la cause pour laquelle l'apôtre veut qu'elles soient voilées conviennent aussi aux vierges, voyons s'il n'est pas vrai que tous les préceptes de la
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discipline ecclésiastiqae qui touchent les femmes regardent aussi les vierges. Il n'est point permis à une femme de parler à Téglise, d'enseigner ni baptiser sans nécessité; il lui est défendu d'offrir le saint sacrifice , et de se mêler d'aucune des fonctions qui appartiennent à Thomme , et beaucoup plus de celles qui sont propres aux prêtres. Y a-l-il quelqu'une de ces choses qui soit permise à une vierge ? S'il est vrai que rien de tout cela ne lui est permis , qu'en toutes choses elle est soumise à la même condition , et qu'en ce qui regarde la nécessité de s'humilier, elle est toujours comptée parmi les femmes, par quelle raison peut-on dire que cela seul lui est permis, qui est défendu à toutes les femmes? Quelle prérogative a-t-elle mérité d'avoir par dessus sa condition naturelle, si elle a résolu en qualité de vierge de sanctifier sa chair ? La dispensera -t- on du voile afin qu'elle se fasse remarquer en entrant dans l'église, et qu'elle fasse la parade de sainteté par la liberté de sa tète ? On pouvait plus dignement honorer la virginité, si 1 Église avait jugé qu'il le fallût faire, par la prérogative de se mêler de quelqu'une des fonctions, ou d'être reçue à quelqu'une des charges qui appartiennent aux hommes.
Je sais bien qu'en certain lieu on a donné place parmi les veuves à une vierge qui n'avait pas vingt ans , mais si son evêque lui devait quelque sorte de consolation, il le pouvait faire autrement sans blesser le respect que l'on doit à la discipline ecclésiastique, et l'on n'aurait pas la surprise que l'on a de voir une chose merveilleuse pour ne pas dire monstrueuse dans l'Église. En effet, cette vierge veuve est une chose d'autant plus prodigieuse qu'on ne voit pas qu'elle se soit voilée, même en qualité de veuve, comme si elle eût renoncé à l'un et à l'autre état: à celui de vierge en prenant place parmi les veuves, et à celui de veuve, puisqu'elle y parait à la manière que les vierges veulent paraître, si ce n'est que l'on veuille dire que la même autorité qui lui a donné place parmi les veuves lui a aussi permis d'y demeurer sans voile Or cette place est destinée à toutes les femmes vertueuses qui ont passé soixante ans , et non-seulement à celles qui auraient été mariées à un seul homme, mais encore pour les mères de famille , et même pour
TERTULLIEN
celles qui ont élevé des enfens, afin qu'étant plus instruites par l'expérience de toutes les passions, elles puissent plus aisément aider les autres de leurs conseils et les consoler en toutes les occasions, ayant passé par tous les états dans lesquels la constance d'une femme peutêtre mise à l'épreuve : tant il est vrai que jamais l'Église n'a accordé de place particulière aux vierges pour les honorer, tant s'en faut qu'elle ait voulu qu'elles soient distinguées par quelque marque honorable.
YI. Au reste, ce serait une chose assez étrange que les femmes, qui en toutes choses sont soumises à l'homme, eussent droit de porter one marque honorable de leur virginité, qui les fit remarquer et qui leur attirât le respect et l'estime de leurs frères , et que tant d'hommes vierges, tant d'eunuques volontaires fussent obligés de cacher leur vertu, sans avoir aucune marque par qui ils pussent se distinguer. M'auraient-ils pas raison de demander qu'on leur accordât aussi quelque habillement particulier, comme les plumes des Garamantes, ou les pommes de pin des barbares, ou les cigales des Athéniens, ou les bourlets des Allemands , ou les stigmates des Bretons? ou bien enfin pour faire comme les filles le contraire de ce que l'apôtre prescrit, ne voudraient-ils pas se couvrir la tête dans l'église ?
Il est certain que le Saint-Esprit aurait accordé quelque chose de semblable aux hommes , s'il avait voulu que les vierges eussent eu ce privilège parmi les femmes; et outre l'avantage du sexe, il y aurait eu de la justice à rendre la constance plus honorable parmi les hommes ; car d'autant que leur sexe est porté vers les femmes avec plus d'ardeur, d'autant aussi la retenue dans une passion plus violente est plus laborieuse, et par conséquent plus digne de paraître avec éclat, s'il est vrai que la récompense de la virginité consiste dans cette ostentation pompeuse ; et même la continence n'a pas moins de mérite que la virginité , soit qu'elle se rencontre dans ceux qui sont dans l'état de veuvage , soit qu'elle se trouve dans ceux qui étant mariés ont renoncé par un consentement mutuel et volontaire aux plaisirs permis du mariage. En effet , la virginité est un pur don de la grâce; mais il faut pour la continence beaucoup ôt vertu de notre part. Cest un grand
DU VOILE DES VIERGES
combat que de ne point désirer un plaisir que Von a ressenti ; au lieu qu'il paraît assez aisé de ne point convoiter quand on ne connaît point le fruit de la concupiscence, parce qu'en cet état on n'a point à le combattre. Gomment donc se pourrait-il faire que Dieu n'eût rien accordé de semblable aux hommes pour les honorer, ou parce qu'ils approchent plus près de la Divinité dont ils sont l'image, ou parce que dans l'exercice de cette vertu ils ont plusà travailler ? Si donc il n'a rien accordé à l'homme, à cause de la vii^nité , il faut dire à plus forte raison qu'il n*a donné aux femmes aucune prérogative pour ce sujet.
\1I. Maintenant , comme ce que nous venons de dire nous a empêché d'éclaircir tous les doutes qu'on pourrait avoir, pour ne pas interrompre la liaison des matières , il faut satisfaire pleinement à ce qui reste; car après que nous avons avancé que la définition de l'apôtre était absolue et générale, et qu'il entendait que tontes sortes de femmes de quelque âge que ce Mt devaient être voilé, es on me pouvait opposer qu'il s'ensuivait qu'il les fallait voiler dès leur naissance, et ce n'est pas néanmoins le sens de l'apôtre ; mais il vent seulement que cette règle ait lieu pour celles qui commencent à se connaître, qui entendent la voix de la nature, qui sont sorties de l'enfance et qui sont sujettes aux infirmités d'un âge plus avancé : car nos premiers parens, Adam et Eve, ont été nus tant qo'ils n'ont point eu cette connaissance de leur nature ; mais sitôt qu'ils eurent goûté du fruit de raii>re de science, la première chose qu'ils connurent ce fut la honte. Ainsi ils eurent soin de couvrir l'un et l'autre sexe qu'ils connaissaient.
Mais si c'est à cause des anges qu'il faut voiler les filles, sans doute on doit commencer à le fairt qnand elles peuvent être l'objet de la concupiscence des hommes , et quand elles sont en état d'être mariées; car on peut dire qu'elles (cessent en quelque façon d*étre viei^es, sitôt qu'elles peuvent ne l'être plus; et c'est pour celte raison que chez les Israélites il était défendu de marier une fille , si l'on n'était assuré par des signes naturels qu'elle était propre au mariage ^ Avant ce témoignage de la nature,
*Deatéroii.,22*
c'est un fruit qui n*est pas mûr ; si donc elle demeure vierge tant qu'elle n'est pas propre au mariage, il fiiutdire qu'elle cesse en quelque fiiçon de l'être depuis qu'elle peut-être mariée.
Celles qui sont fiancées ont l'exemple de Rebecca, laquelle étant conduite à celui qu'on lui destinait pour époux, qu'elle ne connaissait point et de qui elle n'était point connue, sitôt qu'elle sut que c'était celui qu'elle avait aperçu de loin, elle ne put s'empêcher de lui donner la main , d'en recevoir un baiser et de lui rendre le salut <. Mais reconnaissant ce qu'elle avait ressenti, c'est-à-dire qu'elle était déjà son épouse par l'esprit , elle reconnut en même temps qu'elle n'était plus vierge, et voulut être voilée. O que cette femme entrait bien dès ce temps-là dans l'esprit et dans la discipline de Jésus-Christ! elle montre que l'on peut être sans les noces mariée de volonté et d'esprit, comme l'on peut-être corrompue.
Il eat vrai qu'il y en a qui voilent encore Rebccca ; mais pour les autres , je veux dire celles qui ne sont point fiancées, n'aurait-on pas raison d'en user de même ? Les délais que les parens apportent à les marier , ou à cause de leur indigence , ou parce qu'ils ont peine à trouver de gendre qui les accommode, et le vœu même de continence que quelques-unes font, prouvent assez qu'elles sont dans la même condition. Rien ne peut empêcher que Tàge ne s'avance et n'apporte avec lui ce qui lui est propre. La nature est une seconde mère qui est cachée, le temps est un autre père que l'on ne connaît point, l'un et Tautre marient pour ainsi dire une fille, suivant des lois qu'ils ont établies. Ainsi dans cet état, il faut qu'un père regarde sa fille comme déjà mariée, son esprit Test par l'attente et par le désir , et son corps par le changement qui lui est arrivé; tellement que quand il pense à lui choisir un époux, il ne lui prépare pour ainsi dire qu'un second mari.
En effet, ne voit-on pas que sa voix s'est grossie , que ses membres se sont formés, que la nature a couvert sa honte, et qu'elle ressent tous les mois les infirmités de son sexe? Et vous me direz qu'elle n'est pas femme, quand elle
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ftouffire les mêmes acddeos que la femme ? S'il était vrai qa'il n'y eût que la compagnie de Thomme qui fît la Femme, on ne devrait la voi* 1er qu'après la consommation du mariage ; mais c'est la coutume même chez les païens de les mener voilées à leurs maris. Et si elles doivent être voilées depuisqu'elles sont unies à l'homme par l'esprit, et que leur corps même y est en quelque façon joint lorsqu'elles lui ont donné la main, qu'elles en ont reçu le baiser, et que par le consentement qu'elles ont donné elles se sont en quelque façon abandonnées à son pouvoir, et lui ont pour aiusi dire résigné toute leur pudeur, ne doit-on pas dire avec bien plus de raison que le temps qui les rend propres i devenir épouses, et qui sans attendre le mariage les tire en quelque façon de la condition des vierges, doit les soumettre au précepte qui ordonne de voiler les femmes ?
Les païens même observent le temps et se conforment à la loi de la nature , ils rendent i chaque âge ce qui lui appartient; car c'est leur coutume d'employer les femmes aux affaires depuis Tige de douze ans , et de n'y employer les hommes que deux ans après. Ainsi ils déterminent la puberté par les années et non pas par les noces ni même par les promesses de mariage : l'on peut-être vierge et avoir le nom de mère de famille, comme un homme peut être père de famille sans être marié, et nous n'observerons pas ces lois de la nature comme si la nature avoit un autre Dieu que le notre? reconnaissons donc pour femme celle que ces témoignages du corps et de l'esprit rendent capable de le devenir. Ce sont les premiers titres et les marques les plus anciennes des noces et des fiançailles naturelles. Couvrons extérieurement celles que la nature a couvertes intérieurement , et ne souffrons pas que celles dont les parties inférieures sont cachées, exposent impunément leur tète aux yeux des hommes. Enfin voulez-vous savoir quelle est l'autorité de l'âge ? Proposez-vous devant les yeux une femme mariée avant l'âge ordinaire avec son habit de femme , et une fille qui soit demeurée vierge dans un âge assez avancé avec son habit de vierge , il est certain que l'on aura moins de peine à nier que la première soit femme, qu'à croire que la dernière soit vierge , tant il est vrai que la force de l'âge est
si grande , qu'il n y a point d'habillement qui la puisse déguiser,
VIII. Mais celles qui nonobstant leur Age refusent de se voiler, ne laissent pas de reconnaître en changeant leur manière de s habiller qu'elles ont aussi changé d'état. Elles veulent bien changer leur habillement de tête, et, en quittant les ornemens de leur enfance, reconnaître qu'elles ont passé dans une autre condition, et qu'elles ne sont point du nombre des vierges oomme elles étaient auparavant Elles tournent autrement leurs cheveux , et se servant de l'aiguille des femmes pour se les diviser depuis le front, elles déclarent eouvertement qu'elles en sont du nombre ; elles consultent le miroir pour cultiver leur beauté, elles s'adoucissent la peau par le moyen des esseoces dont elles se lavent. Peut-être même qu'elles n'ignorent pas l'usage des drogues dont les femmes se fardent, elles portent le manteau, elles se servent des différentes sortes de chaussures, elles portent plus d'équipage aux baios qu'elles ne faisaient auparavant. Enfin pourne pas m*arrêter à faire le détail de tout le reste, elles ont tout l'extérieur des femmes mariées, et ce n'est que par la nudité de leur tête qu'elles veulent passer pour vierges, et désavouent par cette seule différence la condition de femme dont elles font profession en toute autre chose.
Si c'est à cause des hommes qu'elles prennent l'habillement des femmes, qu'elles le prennent tout entier; si elles sont voilées en la compagnie des païens, il est bien raisonnable qu'elles le soient dans l'église et qu'elles n'y fassent pa.s parade de leur virginité qu'elles cachent hors de l'église. Si elles craignent les étrangers, elles doivent du respect â leurs frères : ou il feut qu'elles paraissent vierges en publie avec autant de hardiesse qu'elles le paraissent dans l'église, et pour lors j'aurai lieu de louer leur générosité, si elles font gloire de virginité devant les païens.
Elles ont la même nature dedans et dehors les églises , l'institution divine leur donne Li même liberté chez les hommes et dans la maison de Dieu. Pourquoi donc publieronielles dans l'église une perfection qu'elles cachent partout ailleurs ? Je leur en demande b raison ; si c'est pour plaire à Dieu, U « Mtaat
DU VOILE PES VIERGES
IM
lie huDiire pour découvrir ce qui se fait en ea« cbette, qu'il a de justice pour récompenser ce qui se fait uniquement pour lui. Enfin il nous ordonne de ne rien publier de ce que nous fai* sons qui mérite ses récompenses et de ne les point attendre de la main des hommes. Que sll nous est défendu de donner un denier, ni de faire la moindre aumône sans la cacher à notre main gauche^ , combien devoos-nous apporter de soin à dérober i la connaissance de tout le monde l'offrande que nous faisons à Dieu de notre corps et de notre esprit, en nous consa* crant à lui. Ce n'est donc point pour plaire à Dieu que Ton fait gloire de la virginité, puisque Dieu le défend , et si ce n'est point pour lui plaire, il s'ensuit que c'est pour plaire aux hommes. Ce qui ne peut être permis, parce que le désir de plaire aux hommes n'est jamais sans vaine gloire, et que la vaine gloire est défendue à ceux qui sont obligés de pratiquer l'humilité. En effet, si l'on est obligé de reconnaître que la continence est un don de Dieu , pourquoi un chrétien se glorifiera-t-il de cette vertu, comme si elle lui appartenait, et qu'il ne l'eût pas reçue? Or il est certain que nous n'avons rien que nous n'ayons reçu. Si donc cette virginité dont nous faisons gloire ne vient point de Dieu, puisque nous ne la rapportons pas uniquement à lui, c'est à nous de voir si cette vertu qui est purement humaine a rien de véritable et de solide.
On dit que lorsqu'on a commencé d'agiter cette question , il y en eut quelqu'un qui fit cette demande. Ciomment donc persuaderonsnous la pratique de cette vertu ? Gomme si c'était le nombre qui nous rendit heureux, et non pas la grâce de Dieu et les mérites d'un chacun. Sont-ce les vierges qui rendent l'Église recommandable devant Dieu?etn'est-ce pas plutôt rÉglisequifait l'ornement des vierges PCelui qui proposait cette prétendue difficulté reconnaissait donc que la gloire était ce qui faisait les vierges. Or où il y a de la gloire, il y a de l'inquiétude; où il y a de l'inquiétude, il y a de la contrainte; où il y a de la contrainte, il y a ie la nécessité; où il y a de la nécessité, il y a de la faiblesse. Il n'y aura donc que leur faiblesse qui les obligera de se couvrir le corps
p^Klant que le désir de la gloire leur fera découvrir la tète. Car ce n'est point la religion, mais c'est la vanité qui les oblige de vouloir ainsi paraître vierges : et quelquefois même on peut dire qu'en cette rencontre leur ventre est leur dieu , parce que les chrétiens reçoivent et soulagent volontiers les vierges.
Non-seulement cette ostentation les perd, mais elle traîne encore après elle une infinité de désordres. Car après avoir été ainsi exposées en public, honorées par cette marque extérieure de vertu et comblées en cet état de tous les témoignages possibles de respect et d'affection par leurs frères, s'il arrive qu'elles en soient déchues, elles conçoivent qu'à moins que de cacher ce dérèglement, il leur doit arriver autant de honte qu'elles ont reçu d'honneur. Donc si c'est la marque de la virginité que d'avoir la tète découverte, quand il arrivera qu'une vierge se laissera corrompre , et que pourtant elle ne se voilera point pour cacher sa honte, pour lors elle aura un habillement qui ne lui appartiendra point, puisque l'on veut qu'il n'appartienne qu'aux vierges. Elle demeurera néanmoins dans cet habit de peur de faire connaître son crime en le changeant, et elle osera bien approcher de Dieu la tète découverte, quoiqu'elle soit coupable et qu'elle ^che bien qu'elle est souillée.
Mais le Seigneur Dieu est jaloux de sa gloire, il nous assure qu'il n'y a rien de caché qui ne soit à la fin découvert, et sa justice permet que les désordres de la plupart soient reconnus^. Elles ne les reconnaîtraient jamais si la voix de leurs enfans ne les accusait; et si l'on en reconnaît plusieurs par ce moyen , n'a-t-on pas lieu de les soupçonner coupables de plusieurs crimes? C'est malgré moi que je les dis, il est difficile qu'une fille devienne femme une fois quand elle craint de le devenir, et lorsque l'étant une fois devenue elle peut feindre devant Dieu d'être vierge. Je crains bien qu'elle n'ose tromper son propre sein pour s'empêcher de paraître mère. Dieu sait combien d'enfans pouvaient venir au monde , si la vanité de leurs mères ne les avait étouffés.
Ces sortes de vierges conçoivent facilement et enfiinlent heureusement, mais il n'en vient
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TERTULLIEN
pour rordinaire que des enfons semblables à leurs pères , et ce sont là les désordres qui naissent de cette sorte de virginité contrainte.
IX. Le désir de paraître s'accorde mal avec la pudeur, et le soin de plaire aux hommes, dont il est nécessairement accompagné, ne doit pas occuper Fesprit d*une vierge; quelque pures que soient ses intentions, sa pudeur sera toujours en danger tant qu'elle sera exposée à une multitude de regards, dont elle ne peut répondre tant qu^elle sera chatouillée par le plaisir de se Faire remarquer ; enfin tant qu'elle pourra prendre feu au milieu des baisers et des embrassemens de ses frères. Car c'est ainsi que le front s'endurcit, que la pudeur s'efFact peu à peu, et se perd enfin entièrement, et que l'on apprend à désirer de plaire d'une autre façon.
La virginité se défie d'elle-même et se craint plus que toute autre chose quand elle est véritable, quand elle est entière et quand elle est pure ; elle a même de la peine à souffirir les regards des femmes, et ses vues sont bien différentes de celles du monde. Elle a recours an voile comme à un casque ou comme à un bouclier qui lui serve de défense contre les attaques de la tentation et contre les traits du scandale, qui la protège contre les soupçons, contre les murmures et contre la jalousie , et qui la garantisse même de tout le poison qui se peut communiquer par le moyen des re-
Gar c'est encore une chose que nous devons craindre de la part des païens , que Ton appelle charme, qui est une suite malheureuse de la vaine gloire, et que Ton attribue quelquefois très raisonnablement au démon, parce que la haine du bien est son caractère; mais quelquefois aussi l'on peut dire que c^est une punition de Dieu, parce que c'est lui qui juge l'orgueil en élevant les humbles et en abaissant les orgueilleux. Une vierge sainte craindra donc par la seule raison du charme qu'elle peut prendre en se laissant voir, d'un côté le démon qui est son ennemi , et d'autre côté Dieu qui est son juge. Elle craindra, dis-je, l'envie malicieuse de son ennemi et la pénétration sévère de son juge; enfin elle voudra être ioconnue à tout autre qu'à soi-même et à son Dieu.
Mais tant qu'elle ne sera connue que de lui, elle pourra dire qu'elle aura trouvé le secret de
fermer le passage aux tentations ; car enfin qui osera fatiguer de ses regards un visage caché, un visage qui n'en ressent rien , un visage enfin qui pour ainsi parler n'a rien que de triste.
Cette sainte sévérité sera plus que suffisante pour rompre les plus mauvais desseins, et l'on peut dire que c'est être au-dessus de la faiblesse des femmes que d'être vierge sans affecter de le paraître.
Ainsi notre sentiment se trouve autorisé par la sainte Écriture, par les lois de la nature et par celles de la discipline. C'est l'Écriture sainte qui nous propose cette loi : la nature nous en rend des témoignages irréprochables, et la discipline demande que nous y obéissions. Quelle peut être la force de la coutume contre tant d'autorités , ou quelle probabilité le sentiment contraire peut -il avoir? l'Écriture est de Dieu Ja nature a Dieu pour auteur, la discipline ecclésiastique vient de Dieu, tout ce qui leur est contraire ne peut être de Dieu. Si l'Écriture est obscure, le témoignage de la nature est manifeste, et l'Écriture ne saurait être obscure avec ce témoignage, mais quand on poarraic douter du témoignage de la nature, la discipline fait voir évidemment ce qui est plus agréable à Dieu. Rien ne lui platt tant que l'humilité, il n'aime rien plus que la modestie, et il n'a rien tant en aversion que la gloire et que le soin de plaire aux hommes. Puisque donc il nous est ordonné de tout examiner et de suivre toujours le meilleur, croyons que l'Écriture, la nature et la discipline nous prescrivent toujours de faire ce qu'elles nous montrent être plus agréable à Dieu.
X. Il nous reste maintenant à nous adresser aux vierges chrétiennes , afin qu'elles puissent recevoir volontiers ce que nous venons d'enseigner. Je vous conjure, soit que vous soyez mères, soit que vous soyez sœurs, soit que vous soyez fille , vous que Tàge fstit passer pour vierges, voilez votre tête. Si vous êtes mères, que ce soit à cause de vos enfans, si vous êtes sœurs que ce soit pour vos frères, si vous êtes filles que la considération de vos pères vous y oblige. Il y a du danger à tout âge , revêtez - vous des armes de la pudeur, fortifiezvous du rempart de la modestie , environnez enfin votre tête d'une muraille qui empêche yos regards de se porter au dehors, et qni
DU VOILE DES VIERGES
vous (garantisse de Tattaque des autres. Prenez l'habillement des femmes tout entier ; et afin de conserver votre virginité, déguisez quelque chose de ce que vous possédez intérieurement, afin de n'être connue que de Dieu, et ne craignez pas de mentir en passant pour épouses : vous Tètes en efFet de Jésus -Christ, vous lui avez livré votre chair, et vous lui avez immolé les afFections de votre âge. Paraissez comme votre époux veut que vous paraissiez; c'est lui qui veut que les épouses des hommes soient voilées : pensez-vous qu'ils demande moins de celles qui lui appartiennent?
Mais pour vous qui êtes mariées et qui avez une autre sorte de chasteté à pratiquer, gardezvous bien de perdre la coutume du voile; ne soyez pas un moment sans lui; mais surtout n'allez pas le détruire sans le quitter, comme font celtes qui ne sont ni couvertes ni entièrement découvertes; car il y en a quelques-unes qui se lient plutôt la tète qu'elles ne se la couvrent avec leurs petites bandes ; elles sont à la vérité couvertes depuis le front, mais ce qu'il est le plus important de cacher demeure toujours découvert. D'autres se couvrent seulement la tète jusqu'aux oreilles avec de petits bonnets de toile bien fine , et il semble qu'elles aient peur de se charger trop : j'ai pitié d'elles, si elles ont l'ouïe si dure qu'elles ne puissent pas entendre la parole de Dieu à travers un voile; qu'elles sachent que la femme entière n'est que tête, le voile ne doit finir que là ou la robe commence; il doit autant occuper de place que les cheveux en peuvent couvrir, et il faut que les épaules en soient aussi cachées , car ce sont elles proprement qui doivent être sujettes aussi bien que la tète, et le voile est le joug auquel elles doivent se soumettre.
Les femmes Arabes, toutes païennes qu'elles sont, seront vos juges; elles ne voilent pas s<milement leur tète , mais elles se couvrent tout le visage : de sorte que ne laissant d'ouverture que pour un seul œil , elles aiment mieux ne jouir que de la moitié de la lumière, que de se découvrir tout le visage. Une femme aime mieux voir que d'être vue; et une reine de Rome disait que celles-là étaient plus malheureuses qui pouvaient plus aimer qu'elles ne pouvaient être aimées; quoiqu'on pût dire que celles-là soient heureuses, en ce qu'elles sont
exemptes d'un autre malheur qui est plus grand et plus commun, parce qu'ordinairement les femmes peuvent être plus aimées qu'elles ne peuvent aimer; et cette discipline des païens est plus sévère et pour ainsi dire plus barbare que la nôtre.
Mais Dieu a bien voulu par ses révélations nous déterminer la grandeur du voile ; car il est arrivé à une de nos sœurs qu'un ange, châtiant ses épaules en songe, les vantait en même temps, à peu près en ces termes : « Voilà , disait-il , à la vérité de belles épaules , et qui méritent bien d'être nues. Il est bon de fustiger jusqu'aux reins, afin que cette nudité de vos épaules ne vous ait pas été sans utilité, et que ce qui est dit à l'un soit dit à tous. » Mais quel châtiment ne mériteront point celles qui, dans le temps même qu'on chante des psaumes, et que l'on parle de Dieu , demeurent néanmoins découvertes ? Peut-on souffrir que,dans l'oraison même, elles se contentent de mettre sur leur tète quelque bande ou quelque ruban, et que néanmoins elles se croient parfaitement bien voilées Pli faut qu'elles estiment que leur tète est bien peu de chose; mais il y en a qui n'abusent pas moins de la nudité de leur tète, quoiqu'elles se servent d'une sorte de voile plus étendu que ne sont ces bandelettes et ces rubans dont je viens de vous parler, semblables aux autruches, qui pour avoir des plumes ne laissent pas d'approcher plus des animaux terrestres que des oiseaux , et dont la tête fort petite est appuyée sur un long cou, et qui le portent haut dans tout le reste. On dit que quand elles veulent se cacher, elles s'enfoncent seulement la tète dans un buisson, et qu'elles laissent tout le reste à découvert : ainsi croyant leur tète en sûreté et se découvrant par où elles sont le plus remarquables , on les prend tout entières ; il en sera de même de celles qui se couvrent moins qu'il ne faut.
Il faut donc en tout temps et en tout lieu se souvenir de celte loi et être toujours prêtes à entendre parler de Dieu, et l'on reconnaîtra à la tète des femmes si Dieu est véritablement dans leur cœur. Que la paix et la grâce de Notre Seigneur Jésus soit avec ceux qui préféreront la vérité à la coutume , et qui liront ceci avec un esprit de paix et de douceur ! Qu'elle soit aussi avec Septime Tertullien , qui est l'auteur de cet opuscule.
TBRTULUEN.
TMITÉ DE LA CHAIR DE JÉSUS-CHRIST
I. Ceux qui 8'élcvant contre la foi de la résurrection, laquelle ne recevait aucune controverse avant que ces nouveaux sadducéens parussent dans le monde, s*efforcent même de montrer que l'espérance que nous en avons ne regarde point notre chair, ont raison de mettre en question la chair de Jésus-Christ, et de sou* tenir ou qu'elle n'est point, ou qu'elle est tout autre chose que la chair d'un homme; de peur que s'il est certain que ce soit la chair d'un homme, ce ne soit un préjugé contre eux que cette chair, qui est ressuscitée en Jésus-Christ, ressuscite en tous les hommes. Il faut donc que ce même argument que ces gen^-là emploient pour détruire le vosu et le souhait de la chair de l'homme nous serve pour l'établir. Examinons quelle est la substance corporelle de Notre- Seigneur, car quant à la ^bstance spirituelle, l'on en convient, c'est de sa chair que l'on dispute; on en révoque la vérité en doute, on remet en question sa qualité , on demande si elle a été, d'où elle a été , et comment elle a été : la preuve de sa nature sera la règle de notre résurrection. Marcion, voulant nier la chair de Jésus-Christ , a aussi nié sa naissance, ou voulant nier sa naissance, a aussi nié sa chair, craignant que dans la correspondance qui est entre la naissance et la chair, Tune ne rendit témoignage en (aveur de l'autre, parce que la naissance n'est point sans la chair, ni la cbair sans la naissance ; comme si par la licence ordinaire des hérétiques il n*eût pas été en son pouvoir, ou , en admettant la chair, de nier la naissance selon la témérité d'Apelles, son disciple et depuis son déserteur, ou, confessant la cbair et la naissance, de leur donner un autre sens par une interprétation nouvelle, selon l'esprit et la pensée de Valentin , cet autre disciple et déserteur de Marcion. Geiui-li même qui a osé parier de la chair de Jésus-Chriat comme d'une cbair imaginaire, a pu de la même sorte parler de sa naissance comme d'un
fantôme, et avancer que la conception , la grossesse et l'enfiintement de la Vierge, et enfta la suite et l'ordre de la vie de cet enfant, n'a été qu'une apparence, que toutes ces choses ont trompé les mêmes yeux et les mêmes sens , qui ont élé séduits par l'opinion que l'on a conçue de la vérité de cette chair.
IL Cependant la naissance a été annoncée par Gabriel ; mais quelle créance a l'hérétique à ce qu'annonce l'ange du Créateur P II est écrit que Jésus-Christ a été conçu dans le sein de la Vierge : quelle créance a l'hérétique à ce que dit Isale, prophète du Créateur? Celui-là est ennemi de la longueur du temps, qui voulait que Jésus-Christ descendit du ciel sur la terre en un instant : «Otez-moi, dit-il, ces tributs qui se lèvent au nom de César, et qui sont teiûours fâcheux et incommodes. Otez-moi cette petite cabanne, ces pauvres langes, et cette dure et misérable crèche. Que cette multitude d'anges considère que la nuit est pleine d'illusions, et que les ténèbres de celle qu'ils ont passée à faire les honneurs de la naissance de leur Seigneur peuvent les avoir abusés ; que les pasteurs, au lieu de s'amuser à rendre ces adorations, s'occupent à garder leurs ouailles^ ; que les mages ne se lassent point dans un voyage si long, je leur laisse volontiers tout leur or et toutes leurs richesses; qu'Hérode même ne soit pas si cruel, afin que Jérémie n'ait point de sujet de se glo^ rifier de ce qu'il a prophétisé de lui ; que l'en* font ne soit point circoncis, pour lui épargner la douleur de la circoncision; qu'on ne le porte point au temple, afin que ses parents ne soient point chargés des frais d'une offrande^; qu'an ne le mette point entre les mains de Siniéoa , de peur qu'un vieillard , qui après cela doit incontinent mourir, n'en soit affligé; que celte vieille même ne parle point, afin qu'elle ne fascine point cet enfant. t Ne sont-ce pas là, 6
> a. Bbtth., 2. — > s. Lue., 2.
DE LA CHAIR DE JÉSUS-CHRIST, Mâfcîon ! les beaui conseils par lesquels tu as
eu l'audace de vouloir effacer Jant de preuves onginales de rhumaaité de Jésus-Christ , pour nous priver d^aulant de témoignages de la venté de sa chairP Mais dis-nous de quelle autorité ta agis. Si tu es prophète , fais-nous quelque prédiction de Tavenip qui nous le montre; SI tu es apôtre , que l'on te voie prêcher en pu^ blic; si tu as l'esprit des apétres, parie comme le» apôtres, que ta foi et la leur soit la même fol : mais si tu es seulement chrétien , tiens cette doctrine que nous tenons de la tradition. Que si tu n'es rien de tout cela, je puis dire qu'il feut que tn meures. Et certes tu es mort, puisque tu n'es point chrétien, ne croyant pas en cette foi qui fait les chrétiens ; et tu es mort d'autent plus que tu n'es point chrétien, et qu'ayant été chrétien , tu as cessé de l'être; tu es, dis-je, mort de ce coup mortel que tu as reçu en ne croyant plus ce que tu croyais autrefois, comme tu l'avoues dans une de tes lettres, et selon que les tiens ne le nient pas, et que nous le prouvoas. Ne croyant donc plus ce qoe tu as cru , tu as voulu retrancher ce que tu ne crois plus ; mais ne pense pas que tu Taies retranché en ne le croyant plus; au contraire en voulant retrancher ce qoe tu as cru, tu montres qu'il y avait une autre foi en laquelle tu croyais avant que tu eusses entrepris de la retrancher, et cette autre foi venait de la tradition, et celte foi qui venait de la tradition était véritable, comme ayant été laissée par ceux à qui il appartenait de nous la laisser. De sorte qu'en voulant retrancher ce qui était de la tradition, ta as attenté contre la vérité, par une entreprise qui n'est fondée sur aucun droit, et qui est destituée d'une légitime autorité. Mais je me sois servi plus amplement dans un autre traité de cette sorte de défense contre toutes les hérésies , et je la répète ici en peu de paroles pour obliger Marcion à nous dire pour quelle raison il ne croit pas à la naissance de Jésus- Christ.
IH. Il est nécessaire que j'emploie celle défense contre toi, puisque tu as cru qu'il dépendait de toi tfavoir ce sentiment, que la naissance dans la chair ou était impossible, ou n'était pas convenable à Dieu. Certes il n'fa rien d'impossible à Dieu que ce qu'il ne veut pas. Considérons donc s'il n'a pas voulu naître; car s*il Ta
voulu, je dis qu'il Va pu, et qu'il est véritablement né : je renferme ce raisonnement en pea de phrases. S'il y avait quelque cause pour laquelle Dieu n'eût pas voulu naître parmi les hommes, il ne se fot point fait voir sous la figure d'un homme. En effet, qui, voyant un homme, pourrait nier que la naissance ne fûlen lai le principe de la vie? Ainsi Dieu n'aurait point voulu paraître aux yeux des hommes ce qu'il n'aurait point voulu être. Notre esprit même est naturellement porté à ne vouloir pas que l'on croie de nous ce qui ne nous est pas
agréable,etiln'importepasqu'unechosesoitoa qu'elle ne soit pas, si n'étant pas on peut pré suraer qu'elle soit; au contraire il importe qu'on ne croie pas faussement ce qui n est pas en effet et dans la vérité. «Mais, dis- tu, il lui suffisait qu'il sût en lui-même ce qu'il est. » Que les hommes jugent par leurs lumières si le voyant revêtu de la forme d'un homme, ils ont dû estimer qu'il eût pris naissance. Certes, si sans avoir eu une véritable naissance, on n'eût pas laissé de le tenir pour un homme malgré la propre connaissance qu'il avait de lui même, n'éUit-il pas plus digne de lui , et n'^tail-il pas plus généreux que ce fût une vraie naissance qui le fit passer pour un homme ? Quel est ce courage que tu lui attribues? Et n'est-ce pas lui faire une iiyure que de penser que, n'étant point né sur la terre, il ait souffert que contre sa propre connaissance on ait cru qu'il le fût ? Fais-nous comprendre quel intérêt i grand pouvait porter Jésus-Christ dans la con naissance qu'il avait de ce qu'il était , à se mon trer autre qu'il n'élait.Tu ne peux pas dire qu'il était â craindre que s'il lîût pris naissance et qu'il se fût vraiment revêtu de la nature humaine, il eût cessé d'être Dieu, et qu'il eût perdu ce qu'il était, en devenant ce qu'il n'était pas. Car Dieu est immuable, et son état est tel qu'il ne peut-être en péril de le perdre. «Mais, dis-tu, je nie que Dieu ait été véritablement fait homme, en sorte quil soit né et qu'il ait pris un corps de chair, parce qu'il est nécessaire que celui qui est sans fin ne puisse changer. Le changement en un autre état est la fin du premier état; ainsi celui qui ne peut avoir de fin, ne peut souffrir de changement. 9 Certes , les choses qui changent sont sujettes à cette loi: qu'elles ne demeurent point en ce qui se change
TERTDLLIEN.
en elles, et que n'y demeurant pas elles périssent, perdant dans le changement ce qu'elles étaient avant que de changer : mais il n'y a rien de pareil à Dieu, et il est d'une nature fort éloignée de la condition de toutes les autres choses. Si donc celles qui sont si éloignées de Dieu, et dont Dieu est si éloigné quand elles changent, perdent ce qu'elles étaient: quelle serait la différence entre Dieu et les autres choses, s'il n'arrivait le contraire en Dieu de ce qui arrive dans les autres choses? je veux dire que Dieu se puisse changer en toutes choses, et néanmoins qu'il persévère dans ce qu'il est, autrement il serait égal à toutes les autres choses, qui en changeant perdent ce qu'elles étaient avant leur changement. Mais quoiqu'en cela il ne leur soit pas égal, il ne leur est pas inégal en toutes choses, s'il ne leur est pas inégal dans la puissance de prendre une autre nature. Vous avez quelquefois lu , et vous avez cru que les anges du Créateur ont été revêtus d'une forme humaine ^ et qu'ils ont eu si véritablement des corps , qu'Abraham leur a lavé les pieds, et que par leurs mains Loth a été arraché à la violence de ceux de Sodome^; que Tangie a lutté avec l'homme, et qu'étant pressé entre les bras de l'homme, de toute la pesanteur de son corps, il a fait effort pour s'en délivrer. Que s'il a été permis aux anges, qui sont d'une nature inférieure à Dieu , de conserver la nature angélique sous un corps humain, ôterastu cette puissance à Dieu, qui est bien plus puissant que les anges; et diras-tu que Jésus- Christ n'ait pu demeurer dans sa nature divine, en se revêtant véritablement de la nature de l'homme; ou voudrais-tu avancer que les corps de ces anges n'ont été que des fantômes? Non, tu n'as pas tant de hardiesse; car si tu mettais cette conformité entre les anges du Créateur et Jésus-Christ, il s'ensuivrait que Jésus -Christ est fils de ce même Dieu , dont les anges ont les mêmes qualités que Jésus-Christ. Et certes, si pour défendre ton erreur contre l'autorité des Ecritures, tu n'en avais pas tout exprès rejeté les unes et corrompu les autres, l'Évangile de saint Jean^ t'aurait sur ce point couvert de confusion, lorsqu'il annonce que le Saint-Esprit descendit sur Notre -Seigneur dans le corps
« Genèse, 19. — • Ibid,, 32. - • S. Jean , U
d'une colombe. C'était le Saint-Esprit, et cependant c'était aussi véritablement une colombe que c'était le Saint-Esprit; et quoiqu'il se fût couvert d'une substance étran^re, il n'avait pas anéanti sa propre substance. Mais tu demandes : a Qu'est devenu le corps de la colombe, leSaint-Esprit étant remonté dans le ciel P »C'est la même question que des ai^^ Comme ce corps avait été formé, il a été détruit. Si tu avais pu voir quand il se formait du néant, tu aurais su quand il retournait dans le néant ; comme son commencement n'a point été visible , sa fin ne l'a point été non plus ; mais autant de temps que ce corps paraissait, autant a-t-il été corps véritable; et enfin ce qui est écrit est vrai , et ne peut pas n'avoir point été.
(V. Si donc tu ne rejettes la nature corporelle en Jésus-Christ, ni comme impossible, ni à cause du péril de perdre la divinité, il ne te reste plus que de la rejeter et de la noircir par tes répréhensions, comme indigne de Dieu. Commence par les bassesses de la naissance, et déclame tant que tu voudras contre ce qu'il y a de plus abject dans les principes de la génération , ces humeurs et ce sang qui se mêlent ensemble dans le sein maternel; ce sang et ces humeurs où la chair se nourrit durant l'espace de neuf mois; fais la description du ventre qui se lève et qui grossit à mesure que le fruit se perfectionne et se fortifie; de ce ventre pesant et incommode , et que même le sommeil un peu long de l'enfant ne laisse pas sans inquiétude; de cette perplexité de la personne enceinte, qui ne sait si elle doit goûter des bonnes viandes qui lut sont servies, ou se laisser vaincre àson caprice et âsondégoût;fais une invective contre la pudeur d'une femme qui est en travail, pudeur véné' rable en faveur des périls de l'accouchement , ou sainte et religieuse en foveur du don de la nature. Tu as horreur de cet enfant avec cet attirail qu'il amène avec lui , tout souillé des humeurs qui enveloppent son petit corps : tu ne peux souffrir que des langes le serrent, qu'on le lave pour lui former les membres, et qu'il semble qu'on se joue de lui par ces paroles d'amour dont on le flatte ; tu méprises ces bassesses de la nature , si dignes de notre vénération! Mais apprendsmoi, Marcion, de quelle sorte tu as pris naissance : tu hais l'homme qui nait sur la terre ; comment donc peux- tu aimer quelqu^un P
DE LA CHAIR DE JESUS-CHRIST
certes, ta ne t'es pas aimé toi-même, quand tu t'es séparé de TÉglise et de la foi de Jésus- Christ. Dis-moi enfin si tu liais ta propre nature, ou si lu es né d'autre sorte que tous les hommes. Quant à Jésus-Christ, il a aimé cet homme pétri dans le ventre maternel^, et formé dans ces entrailles si pleines d'ordures; cet homme qui a pris naissance d'une manière si peu honnête ; cet homme qui a été le jouet de ceux qui Tont nourri et élevé. C'est pour lui qu'il est descendu sur la terre^; c'est pour lui qu'il a prêché; c'est pour lui qu'il s'est humilié jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. Et de vrai , il a bien aimé celui qui lui a coûté un si {prand prix, et qu'il a racheté si chèrement 3. Et l'on peut dire que si Jésus-Christ est de même essence que le créateur de l'homme , il a eu raison d'aimer l'homme comme étant sa créature : et que s'il y a un autre Dieu qui soit son principe, l'amour qu'il a eu pour l'homme n'en est que plus grand, puisqu'en ce cas il aurait aimé une créature qui ne serait pas à lui. Il est donc vrai qu'en aimant l'homme, il a aussi aimé la naissance de l'homme, qu'il a aimé la chair, car l'on ne peut aimer une chose, si l'on n'aime ce qui la fait être, si l'on n'aime la nature par laquelle elle est ce qu'elle est. Ote à l'homme sa naissance et représente- nous l'homme, s'il est en ta puissance de nous le montrer séparé de cet état; ôte-lui la .chair, et montre-nous sans la chair cet homme que Dieu a racheté : mais comment le pourrais-tu faire, si cette naissance et cette chair c'est l'homme que Dieu a racheté. Quoi ! tu veux que Jésus-Christ rougisse de ce qu'il a bien voulu racheter, et tu veux figurer indigne de Dieu ce qu'il n'eût pas racheté s'il ne l'eût aimé d'un amour tout singulier^ ? 11 sauve de la mort la naissance, par une renaissance céleste; il rend à la chair la guérison, et la délivre de toutes ses maladies; il nettoie la lèpre; il rend la lumière aux aveugles; il restitue la vigueur au paralytique; il chasse le malin esprit; il ressuscite les morts; et Ton croira qu'il rougit de naître dans cette chair pour laquelle il a fait tant de choses merveilleuses! S'il eût voulu naître de quelque animal, et si sous un corps de cette sorte il prê-
» Philippe, 2. — « 1. Aux Cor., 6. — • Ibid. «&MatUi.,ll.
chait le royaume des cieux,je pense que tu prendrais la liberté de le reprendre : «Cela esc honteux à Dieu, dirais-tu ; cela est indigne d" Fils de Dieu !» il y a en cela de l'extravagance et de la folie, parce que tu le crois ainsi, et que ton esprit se l'est persuadé , en effet, que ce soit une chose tout à fait contre le sens et pleine de folie, jugeant de Dieu par nos senlimens : mais prends garde, Marcion, à cette parole de l'Écriture, si toutefois tu ne l'as point effacée. «Dieu a choisi les choses qui passent pour folles et extravagantes dans le monde , pour confondre celles où selon le monde réside toute la sagesse^.» Quelles sont ces choses folles et extravagantes? est-ce la conversion de l'homme au culte du vrai Dieu, la renonciation à l'erreur, la doctrine de justice, de chasteté, de patience, de miséricorde et d'innocence? Certes, ces choses n'ont point d'extravagance et de folie ; cherche donc quelle est cette folie dont parle l'apôtre, et si tu prétends l'avoir découverte , tu trouveras qu'il n'y a rien qui ait tant de folie selon le monde, que de croire en un Dieu né ici-bas, et né d'une Vierge ; en un Dieu qui a pris un corps de chair, et qui s'est comme abattu dans toutes ces bassesses de notre humanité. Que quelqu'un nous vienne dire: qu'il n'y a rien en ces choses-là qui doive passer pour folie, et qu'il y en a d'autres que Dieu a choisies pour opposer par une excellente émulation à la sagesse du siècle. Soit ; mais , par les lumières de cette sagesse on croit plus facilement qu'un Jupiter ait été changé en un taureau ou en un cygne, que, selon Marcion, Jésus -Christ n'a vraiment pris la nature humaine.
y. Il est vrai qu'il y a d'autres choses qui paraissent aussi folles, et ce sont celles qui regardent les diffamations et les souffrances d'un Dieu, si ce n'est que l'on veuille foire passer pour sagesse un Dieu crucifié. Otes-nous aussi , Marcion , cette croix ; mais plutôt que ce soit là ta principale fin de nous ôter cet instrument des ignominies de Notre-Seigneur: car lequel est le plus indigne de Dieu? de quoi doit-on plutôt rougir, ou de naître, ou de mourir? de porter un corps de chair, ou de porter une croix? d'être circoncis, ou d'être pendu à un gibet? d'être nourri, ou d'être enseveli? d'être mis en dépôt
>LAuxGor.,l.
dans une crèche, ou d'être enfermé dans un sépulcre P Si tu ne crois pas ces choses -là , tu n'en seras que plus sage selon le monde : mais à dire vrai, tu ne peux être sage ^ si tu ne montres de la folie aux yeux du monde, te soumettant par la foi à ce que Ton prend pour folie dans les affections de Dieu. Que si tu n'as pas retranché de l'Évangile l'histoire de la passion de Jésus-Ghrist, ne serait-ce point parce que, prenant son corps pour un fantôme, tu as cru qu'il était sans sentiment des maux qu'on lui faisait. Je t'ai déjà dit que Jésus-Christ a pu souffrir de vains mépris, et d'une naissance et d'une enfance imaginaire : mais réponds* moi précisément sur le foit de sa mort et de sa résurrection , toi qui d'une main sacrilège veux arracher la vie à la vérité. Dieu n'a-t-il pas été vraiment crucifié? n'est-il pas vraiment mort comme il a été vraiment crucifié? n'est-il pas vraiment ressuscité comme il est vraiment mort? Si cela n'est pas, c'est faussement que saint Paul veut que nous ne sachions autre chose que Jésus crucifié ; c'est faussement qu'il a tant prêché Jésus enseveli; c'est faussement qu'il a tant annoncé Jésus ressuscité. Si cela n'est pas, toute notre foi est fausse, et tout ce que nous espérons de Jésus-Christ n'est rien que fantôme. O homme le plus détestable de tous les hommes, qui donne des excuses aux bourreaux et aux meurtriers de Noire-Seigneur! Jésus-Christ n'a rien souffert de leur cruaulé, s'il n'y a point de vérité dans ses souffrances. Mais enfin, laisse-nous cette unique espérance de tout Tunivers. Pourquoi veux-tu détruire cette réprobation du crime nécessaire à notre foi? tout ce qui est indigne de Dieu, m'est utile et avantageux à moi ; je serai sauvé si je ne reçois point de confusion de la diffamation des peines de mon Sauveur^. « Celui, a-t-il dit, qui souffrira de la confusion pour moi, et à cause du scandale de ma croix , j'en souffrirai aussi pour lui. » Je ne trouve point de juste matière de confu^ lion, que celle qui me fait dédaigner de rougir devant les hommes, et qui me donne une salutaire impudence et une heureuse folie. Le Fils de Dieu a été crucifié 1 je n'en ai point de honte, parce qu'il faut en avoir de la honte. Le Fils de Dieu est mort! c'est une chose que je trouve
* 1. Aux Gor.| 1 et 5. -* * S. Marc,8; & Luc,9 et 12.
TBftTULLIEN.
croyable, parce qu'elle résiste au sens humain Le Fils de Dieu ayant été mis dans le tombeau est ressuscité! je crois que cela est vrai, parce que c'est une chose qui paraît impossible. Mais comment toutes ces choses sont-elles vraies en Jésus-Christ, si Jésus-Christ n'a pas été vrai homme, s'il n'a pas eu de quoi être attaché à une croix, de quoi être mis à mort, de quoi être enseveli, de quoi être ressuscité? je veux dire s'il n'a pas eu une chair animée par le sang répandu dans tous les membres, et composée d'os, de neri^ et de veines, dont le mélange et i'enchatnement admirable feit toute la structure du corps, une chair, dis-je, qui sait ce que c'est que de nattreet de mourir; chair humaine, sans doute , parce que l'homme lui a donné naissance, et mortelle en Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ est homme et Fils de l'homme! Mais comment Jésus-Christ est-il homme et Fils de l'homme, s'il n'a rien de l'homme et de ce qui vient de l'homme? si ce n'est que l'homme soit autre chose que la chair, ou que la chair de l'homme se prenne d'ailleurs que de l'homme, ou que Marie soit d'autre nature que de celle de l'homme , ou que le Dieu de Marcion soit un homme faux et imaginaire? Et certes l'on ne peut dire que Jésus-Christ soit homme, si l'on ne reconnaît en lui un corps de chair; et l'on ne peut concevoir le Fils de l'homme, si une personne qui ait la nature humaine ne l'a mis au monde, non plus que Dieu ne peut être conçu sans l'esprit de Dieu, ni le Fils de Dieu sans que Dieu soit son Père. Ainsi le fonds de ces deux substances compose l'humanité et la Divinité : celle-là qui est née , celle-ci qui n'est pas née ; celle-là qui est chair, celle-ci qui est esprit; celle-là qui est infirme, celle-ci qui est toute-puissante; celle-là qui meurt, celle-ci qui vit d'une vie sans borne et sans fin; conditions distinctes, dont Tune est divine et l'autre humaine, mais qui sont de deux natures également véritables, et où une même foi reconnaît également la vérité de l'esprit et de la chair. Les vertus de cet homme-Dieu ont fait voir ei lui Fesprit de Dieu, et ses souffrances on« montré qull s'était revêtu de la chair de l'homme. Si les vertus n'étaient pas sans l'esprit, par la même raison les souffrances n'étaient pas sans ta chair; et au contraire si la chair était imaginaire au milieu des souffrances, l'esprit
DE LÀ CHAIR DE JÉSUS-GHRIST
était aussi ctaimériqae parmi toutes les vertus qu'il a f^it paraître. Pourquoi doue nous ravistu par toD meusonge la moitié de Jésus-Christ? Dans tout ce qui composait sa personne il était la vérité. Crois-moi, il a mieux aimé naître que de mentir en quelque façon que ce soit , mais principalement que de mentir en des choses qui touchaient son propre état , en sorte qu'il portât une chair, dure sans os , solide sans muscles, et rouge sans sang, une chair qui Fût couverte sans peau, qui voulût manger sans Faim, qui mangeât sans dents, qui parlât sans langue, et une chair tellement imaginaire, que sa parole ne fût qu'un son et une image de voix, et qne ce Fût un Fantôme qui trompât le sens de Touîe. Si cela est, c'était aussi un Fantôme après sa résurrection, quand il montra ses mains et ses pieds â ses disciples: «Voyez, leur dit-il, que c'est moi-même; car Tesprit n*a point d'os comme vous voyez que j'en ai ^ j> En efFet c'est la chair et non pas Tcsprit qui a des os, des pieds et des mains. Dis-moi, Marcion, comment entends -tu cette parole deTÉcriture, toi qui veux Tiue Jésus ait Dieu pour principe, à savoir ce Dieu souverainement bon , ce Dieu de douceur et de paix , ce Dieu enfin qui a seul la bonté? Vois-tu comment ce Dieu trompe et impose, comment il abuse les yeux de tous les hommes ? reconnais-tu qu'il surprend par ses illusions les sens, l'abord et l'attouchement de tout le monde? Tu ne devais donc pas nous produire Jésus-Christ comme venant du ciel, mais comme sortant de quelque troupe de fourbes et d'imposteurs ; tu ne devais pas nous le présenter comme ayant l'essence de Dieu outre la nature de l'homme, mais comme un hoaime qui était un insigne magicien; tu ne devais pas en parler comme du pontife de notre salut, mais plutôt comme d'un bateleur; tu ne devais pas nous le Faire passer pour celui qui ressuscite les morts, mais pour celui qui Fait périr les vivants. Si toutefois tu veux qu'il fût magicien, en qualité de magicien il était bomme, né comme les autres hommes.
VI. Atais quelques disciples de ce docteur du pays du Pont 3, comme s'ils avaient â se montrer plus habiles que leur maître, accordent qne ïétm<3ïriti a eu une véritable chair, ne voulant
* & toc, 24. — ' Le Pont-Euxin, pays de Blarcion.
pas néanmoins que la vérité de la chair qu'ils accordent les empêche de nier que cette chair ait pris naissance. «Qu'il ait eu, disent-ils, un corps de chair, pourvu que ce corps ne soit point né. d Ainsi, comme l'on dit ordinairement, nous sommes tombés de fièvre en chaud mal : de Marcion nous voilà venus â Apelles. Celui-ci, après s'être corrompu la chair avec une femme, ayant quitté la discipline de Marcion , la vierge Philumène lui corrompit ensuite l'esprit, et il apprit d'elle cette doctrine qu'il a entrepris de publier : que le corps de Jésus- Christ était un corps véritable, mais un corps sans naissance. Et certes l'apôtre répondra â cet ange de Philumène avec les mêmes termes dont il semblait le toucher par esprit de prophétie, lorsqu'il disait : «Quand un ange du ciel vous annoncerait un autre Évangile que celui que nous vous annonçons, qu'il soit anathème.»]! Faut maintenant examiner quels sont leurs arguments pour les détruire de toutes nos forces. Us avouent que Jésus-Christ a eu véritablement un corps. Mais d'où vient la matière du corps, sinon de cette qualité terrestre qui tombait sous l'objet de la vue? d'où vient le corps, si le corps n'est chair? d'où vient la chair si elle n'est née? puisque cette chair,qui ne se voit pas encore et qui naît, doit tirer son être de la naissance. «Il a, disentils^ emprunté sa chair des astres; il l'a prise des substances de l'air, et de ce monde snpé* rieur, j» Us ajoutent qu'il ne Faut pas s'étonner qu'un corps ne soit point né, puisque noua croyons que les anges ont pu se présenter avec des corps qui n'ont point été formés dans le sein d uue femme ^ Il est vrai que c'est notre doctrine, et que nous en avons des preuves: mais de quel droit cet homme peut-il, pour établir la règle de sa foi, emprunter des arguments des Ecritures dont il combat la foi et l'autorité ? Qu'a de commun avec Moïse celui qui rejette le Dieu de Moïse? Si Moïse a un autre Dieu, qu'on lui laisse ses r^les et ses preuves. Toutefois que les hérétiques, tous tant qu'ils sont , emploient les Écritures de ce même Dieu, qui a Fait le monde dont ils jouissent et dont ils reçoivent tant de biens : en se servant de ses exemples pour composer leurs blasphèmes, ils élèvent contre eux-mêmes des témoi-
' Geoèse,ia.
TERTULLIEN
goages qui Feront leur condanmatioD; mais il est facile, à la vérité, de les vaincre sans se prévaloir de cet avantage qu'ils lui donnent. Que ceux donc qui veulent prétendre que la chair de Jésus-Christ est pareille à celle des anges, et qui soutiennent qu'elle n'est pas née, encore qu'elle soit une véritable chair, considèrent, je les en supplie, les causes pour lesquelles Jésus-Christ et les anges ont paru dans la chair, et qu'ils comparent ces causes ensemble. 11 n'y a jamais eu d'ange qui soit descendu sur la terre pour être crucifié, pour souffrir la mort , pour vaincre la mort par une résurrection glorieuse: si les anges n'ont jamais eu ces sujets de paraître avec des corps, tu vois bien pourquoi ils n'ont pas pris des corps par l'ordre de la naissance; ils n'étaient pas venus pour mourir, et pour cela ils n'étaient pas venus en naissant. Au contraire Jésus-Christ ayant été^ envoyé pour mourir, il a dû naître nécessairement afin qu'il pût mourir : il n'y a que ce qui naît qui ait accoutumé de finir par la mort ; la naissance et la mort forment une dette réciproque, et la condition de la mort est la cause de la naissance. Si Jésus-Christ est mort à cause de ce qui meurt en l'homme, et que ce qui naît soit ce qui meurt, il faut par une suite nécessaire, ou plulAt c'est un fondement qui se doit supposer, qu'il soit aussi né à cause de ce qui naît en l'homme , puisque pour cela même il était sujet à la mort, et qu'enfin cette partie de l'homme meurt parce qu'elle a eu naissance : il n'était pas convenable qu'il ne naquît point en cette chair pour laquelle il était convenable qu'il mourût. Mais il faut encore remarquer que Notre-Seigneur lui-même apparut à Abraham dans la Compagnie des anges, avec une chair qui n'avait point eu naissance, et qu'il a paru de cette façon ^, par la même raison de la diversité des causes pour lesquelles il a pris la chair. Mais vous ne recevez pas ces témoignages de l'Écriture, ne reconnaissant point Jésus-Christ en cet état, où il se préparait à parler aux hommes , à les délivrer et à les juger, dans une chair qui n'était pas encore née, parce qu'il ne fallait pas qu'elle mourût que sa naissance et la mort qu'elle devait souffrir n'eussent été auparavant annoncées. Que l'on nous prouve
*Cî«BèM,19.
donc que ces anges ont emprunté la chair des astres. Si on ne le prouve pas parce que cela n'est point écrit, Ton ne peut conclure par l'exemple des anges dont ils se servent, que la chair de Jésus-Christ en soit prise. Il est certain que les anges paraissant dans la chair, portaient une chair qui ne leur était pas propre, parce que les anges de leur nature sont des substances spirituelles, et que si ces substances ont quelque corps, c'est un corps de leur genre, qui n'est pas comme les autres corps; mais il est encore certain que les anges peuvent se présenter aux hommes, et converser avec eux pour un temps sous la figure du corps humain. Puisque donc il n'est point écrit d'où ils ont pris la chair, il nous reste dans l'esprit cette notion dont nous ne pouvons douter : que c'est le propre de la puissance angélique de prendre un corps, et de ne le prendre d'aucune matière, a Combien plutôt, me dites- vous, peuvent-ils le prendre de quelque matière? «Et je réponds que cela est vrai ; mais nous n'en avons rien d'assuré, l'Écriture n'en ayant point de témoignage. Or pourquoi ceux qui se peuvent faire eux-mêmes ce qu'ils ne sont pas de leur nature, ne pourraient-ils pas se faire tels sans aucune matfere. S'ils se font ce qu'ils ne sont pas, pourquoi ne se le feront-ils pas de ce qui n'est pointPQuand quelque chose qui n'est pas se fait, c'est du néant qu'elle se fait. Ainsi il ne faut point rechercher, et l'on ne doit point se mettre en peine de montrer ce que sont devenus les corps dans lesquels ils sont apparus: ce qui est venu du néant est rentré dans le néant. Et de vrai , ceux qui ont pu se convertir eux-mêmes en chair, peuvent aussi convertir en chair le néant : c'est un plus grand effet de changer la nature, que de faire une matière. Mais s'il faut que les anges aient pris la chair de quelque matière, il est plus croyable qu'ils l'aient prise d'une matière terrestre , que d'aucune substance céleste de quelque espèce que ce soit , puisque la chair qu'ils ont prise a tellement été de qualité terrestre , qu'elle a usé de nos aliments terrestres; enfin que cette chair, si on le veut, ait été prise des astres, et qu*elle ait vécu des viandes terrestres, sans être terrestre, de même que la chair terrestre s'est nourrie des viandes célestes sans être céleste, selon ce que nous lisons que la manne a été la nourrituredu
DE LA CHAIR DE JESUS-CHRIST
poiple. cLliomme, ditrËcriture, a mangé ie pain des anges ^ » Gela ne détruit point la condition différente de la chair de Notre-Seigneur, qui était destinée à un autre emploi que celle des anges ; il fallait que celui qui devait être vrai homme jusqu*à la mort, se révèttt de cette chair, dont le partage est la mort, et cette chair dont le partage est la mort prend son origine de la naissance.
Vn. Mais toutes les fois que Ton dispute de la naissance, ceux qui la rejettent à cause qu'elle porte un préjugé de la vérité de la chair en Jésus-Christ, nient que Dieu soit né, parce qu'il a dit: «Qui est ma mère, et qui sont mes frères^?» Qu'Apelles entende donc ce que nous avons déjà répondu là-dessus à Marcion dans le livre par lequel nous avons appelé de sa doctrine â son Évangile, à savoir qu'il faut considérer le sujet que Jésus-Christ a eu de parier ainsi. Je dis premièrement qu'on ne Teût point averti que sa mère et ses frères étaient dehors, si Ton n'eût point été assuré qu'il avait une mère et des frères, et que c'étaient ceux-là mêmes dont on lui parlait alors, soit qu'on les connût auparavant, soit qu'en ce moment l'on eût commencé en ce lieu-là même à les connaître. Mais rhérésie a eu la témérité de toucher à ce passage de l'Évangile, et d'y effacer ce qui la blessait, ne pouvant souffrir ce que porte le texte sacré: que ceux qui admiraient la doctrine de Jésus-Christ disaient qu'ils connaissaient fort bien Joseph le charpentier, qui était estimé son père 3, et sa mère Marie, et ses frères et ses sœurs. Mais on dit que c'était pour le tenter qu'on lui avait parlé de sa mère et de ses frères, quoiqu'il n'en eût point. Certes, l'Écriture ne dit point qu'on lui en eût parlé pour le tenter; cependant la même Écriture, quand il s'est passé quelque chose où il y ait eu dessein de tentation , n'a pas craint de le taire. < Le docteur de la loi , dit-elle , s'est levé et l'a tenté^. r>Ei ailleurs : « Les pharisiens approchèrent de lui et le tentèrent, d Qui empêchait qu'en ce passage dont il s'agit ici l'on n'ait exprimé que ce qu'on lui disait était pour le tenter? Je n admets point ce que tu apportes de toi-même , hors le texte de l'Écriture. D'ailleurs
« PS. 77.^ 'S. Uallb., 15. & Luc, 5.— *3 Maith., 13. S. Marc ti S. Luc, 4. -* < ». MaUb., 22. S. Matth. 19.
il faudrait qu'il y eût eu en ceci quelque matière de tentation. Mais qu'y avait-il sur quoi il leur pût entrer dans l'esprit de le vouloir tenter.^ C'était sans doute pour savoir s'il était né ou non; certes, s'il l'a nié par sa réponse, il faut qu'il y ait été excité par ce que lui a dit celui qui le tentait. Mais il est inouï que l'on tente quelqu'un pour parvenir à la connaissance d'une chose dont on est en doute, sans y garder quelque ordre, et que l'on y procède avec tant d'empressement, que l'on ne commence pas par la question qui forme le doute et qui est comme une tentative de la part de celui qui désire d'en être éclairci. En effet, si alors il n'a été aucunement parlé de la naissance de Jésus-Christ, comment peux- tu conclure par la finesse de tes argumens qu'ils ont voulu le tenter pour apprendre de lui ce qui n'avait jamais été mis en question? J'ajoute à cela, que si on le voulait tenter sur sa naissance, on ne l'aurait pas tenté de cette sorte en nommant des personnes qui pouvaient n'être plus au monde, supposé même que Jésus-Christ fût né : car nous naissons tous, et toutefois nous n'avons pas tous des frères ou une mère, il se peut même faire que l'on ait plutôt un père qu'une mère, et des oncles que des frères; tant il est vrai qu'il n'y a ici aucune apparence qu'on ait voulu le tenter sur sa naissance, qui pouvait subsister sans la dénomination de la mère et sans celle des frères. Il est certes bien plus vraisemblable que ces gens étant assurés qu'il avait une mère et des frères, au lieu de le tenter sur sa naissance eussent voulu le tenter sur sa divinité. Mais ne pouvaitil pas arriver que Jésus-Christ étant dans la maison sût qui était dehors, et connût qu'on lui disait un mensonge quand on lui annonçait la présence de ceux qui effectivement n'étaient pas présens? Et cela détruit toute la couleur d'une tentation, parce qu'il pouvait être que ceux qu'on lui disait qui étaient dehors, il les savait absens, ou par maladie, ou par rencontre de quelque affaire, ou par la nécessité de quelque voyage. Quand on tente quelqu'un, on ne se sert point de moyens dans lesquels l'on sait que la tentation peut recevoir de la honte: n'y ayant donc point ici de matière de tentation, U s'ensuit qu'on lui a dit sincèrement et dans la vérité, que sa mère et ses frères étaient survenus dehors. Mais il faut encore appi'Widre à Apellcs
no
jqinelle raison a eu Jésus-Christ de répondre comme il a fisiit, et de nier alors qui! eût une mère el des frères. Les frères du Seigneur n'avaient point cru en lui , comme le témoigne l'Ëvangile publié avant l'erreur de Marcion^ On ne hit point voir aussi que sa mère fût alors auprès de lui, au lieu que Marthe et Marie étaient ordinairement attachées à sa personne. Et c'est ici que paraît l'incrédulité de ses proches! Lorsqu'il enseignait la voie pour parvenir à la vie^ lorsqu'il prêchait le royaume de Dieu, lorsqu'il travaillait pour guérir les maladies du corps etlesvicesdeTàme, les étrangers avaient les yeux arrêtés sur lui, tandis que ceux qui lui appartenaient par les liens du sang étaient éloignés de lui. Enfin ils surviennent; mais ils demeurent dehors et n'entrent point, ne tenant point compte de ce qui se faisait dedans ; ils n'ont pas même la patience d'atteùdre, comme s'ils apportaient quelque chose de plus nécessaire et de plus important que ce qui occupait alors Jésus-Qirist, mais ils ont Fassurance de l'interrompre, et ils le divertissent de ce grand ouvrage où il s'employait. Dis-moi,Âpelles, ou toi Marcion, si tu recevais une semblable nouvelle qui te détournât de tes passe-temps, lorsque lu joues à trois dés, ou que lu te passionnes sur quelque représentation de théâtre, ou sur un spectacle de chariots dans quelque solennité publique, ne dirais-tu pas : a Qui est ma mère, ou qui sont mes frères?» Et tu veux que Jésus- Cihrist, qui prêchait la vérité de Dieu et qui l'enseignait aux hommes, qui accomplissait la loi et les prophètes, et qui dissipait les ténèbres de tant de siècles, n'ait pas bien usé de celte parole qu'il a prononcée, soit pour frapper l'incrédulité de ceux qui demeuraient dehors, soit pour reprendre l'importunité de ceux qui venaient le rappeler d'un ouvrage de si grande importance! Au reste, s'il eût eu intention de nier qu'il eût pris naissance, il eût choisi un autre lieu et un autre temps, et eût même composé son discours d'autre sorte, pour ne pas dire ce qui pouvait êlre dit, même par celui qui aurait une mère et des frères. Et après tout, quand on nie ses parens par quelque mouvement d'indignation et de chaleur, on ne les nie pas en effet, mais on les reprend. Et de vrai, Jésus-
> S. Jean ,7. *- > JS. I^uc, 8eC 10. S. MaOb'» 11.
Christ dans ce même discours dit qu'il y en avait d'autres qu'il préférait â ses proches; et faisant entendre ce qui leur faisait mériter cette préférence, il ajouta : «que sa mère et ses frères étaient ceux qui entendaient sa parole, montrant par là en quel sens il avait nié sa mère et ses frères : par le même motif qu'il adoptait ceux qui étaient toujours près de lui, il niait ceux qui s'en tenaient éloignés. Notre-Seigneur a accoutumé de faire lui-même ce qu'il enseigne. Quelle apparence y eût-il donc eu , qu'au même moment qu'il enseignait qu'il ne fout pas faire tant d'état de sa mère ou de ses frères que de la parole de Dieu, il eût abandonné la prédication de la parole de Dieu , dès qu'on lui eût annoncé que sa mère et ses frères étaient dehors. Ainsi il a nié ses parens, comme il a enseigné qu'il les faut nier pour travailler à l'œuvre de Dieu. D'ailleurs cela se peut encore considérer comme une image de la synagogue et des Juifs, celle-là représentée par la mère qui n'est pas auprès de son fils, et ceux-ci par les frères incrédules ; Israël était dehors en leurs personnes; mais ces nouveaux disciples, qui étant dans la maison y écoutaient Jésus- Christ, croyaient en lui et se tenaient unis à lui : c'était la figure de l'Église, et c'est elle qu'il a principalement honorée du nom de mère, et de celui de ses plus chers et plus dignes frères, rejetant la liaison terrestre de la parenté de la chair. Et nous voyons encore qu'il répondit dans le même sens à cette exclamation a de riieureux ventre qui l'avait porté, et des heureuses mamelles qui l'avaient allaité^,» ne niant pas le ventre et les mamelles de sa mère, mais montrant que ceux-là sont encore plus heureux qui entendent la parole de Dieu. YIIl. Ce que nous avons dit jusqu'à présent, pour expliquer selon la vérité de l'Évangile, mais de l'Évangile entier et non corrompu, ce seul passage de l'Écriture que Marcion et Apelies nous opposent comme une autorité dont ils se tiennent si forts, devrait suffire pour la preuve de la chair humaine en Jésus-Christ, par l'eublissement de sa naissance dans le temps : mais parce que ces disciples d' Apelies font extrêmement valoir l'ignominie de la chair, et qu'ils veulent qu'elle ait pour auteur l'ange du mau-
1 dilatai., 10. — <3. Luc« 11.
DE LÀ GHÀItl bE JÉSDS-GHRIST.
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tais Dite, supposant que cet ange qu'ils figurent tout de flamme a donné la chair aux âmes après leur avoir inspiré dans le ciel le désir des viandes terrestres, d'où ils concluent que cette chair est indigne de Jésus-Ghrist, et que pour cela il a fellu qu'il ait pris sa chair de la substance des astres, c'est de là que je dois tirer de quoi repousser leurs erreurs : cette origine qu'ils donnent au corps de Jésus-Christ me servira de matière pour les combattre. Ils disent donc qu'il y a un ange illustre et glorieux qui € créé le monde, et qui, Tayant créé, y a introduit la pénitence, c'est-à-dire qu'il a conçu la donieor et le regret de n'avoh* pas rendu ce monde inférieur aussi parfait que le monde supérieur. Nous avons parlé de cela ailleurs, et nous ayons fait un livre contre eux , où nous traitons: si celui qui a eu l'esprit, la volonté, et la verta de Jésus-Christ pour faire ces grands ouvrages, a fiiit quelque chose qui ait dû exciter le r^;ret et la douleur de la pénitence, et qui leur ait pu donner sujet d'interpréter de cet ange créateur du monde, la figure de l'Évangile où il est parlé de la brebis égarée qui a besoin d'être remise dans le troupeau par le pasteur 1. Certes, si celui qui a fait le monde a dû en fsirt pénitence, à ce compte le monde sera un péché, puisque toute pénitence consiste en la confession du péché, et qu'elle ne peut avoir lieu que daûs le péché. Si le monde est DU péché , comme son corps et ses parties seront des péch6i, le ciel et les choses célestes seront aussi des péchés , et tout ce qui en est conçu et produit, car une mauvaise plante ne peut donner que de mauvais fruits^. Ainsi la chair de Jésus-Christ, venue comme ils disent des sut)stances célestes , a été formée des principes de péché, et étant tirée d'un fonds de péché, c'est une chair de péché ; et de cette sorte elle fait partie dé cette substance qu'ils dédaignent de mettre en Jésus -Christ, c'est-à-dire de notre substance. Il n'y a pas moins d'ignominie d'une faiçon que d'autre. Que ceux à qui il déplaît d'attribuer notre chair à Jésus-Christ, lui trouvent une matière qui ait une qualité plus pure et plus honnête , ou qu'ils reconnaissent en lui cette même matière, puisque celle de ces substancescélestes n'a pu être meilleure. Certes, il
«&Lqc,15. — *S. MaUh.,7.
est écrit ^ que le premier homme est une production du limon de la terre, et le nouvel homme une production du ciel; mais cela n*est pas dit pour marquer la différence de la matière entre Tun et l'autre; ce n'est qu'une opposition de l'esprit de substance céleste du nouvel homme, c'est-à-dire de Jésus-Christ, à la substance terrestre et de la chair du premier homme, c'est-àdire d'Adam. Ainsi rËcriture rapporte l'homme céleste à l'esprit, et non pas k la chair, pour montrer que ceux qu'elle lui compare deviennent célestes dans cette chair terrestre, mais deviennent célestes par l'esprit. Que si Jésus- Christ était aussi céleste selon la chair, on ne lui comparerait pas ceux qui sont célestes, mais non pas selon la chair. Si donc ceux qui deviennent célestes comme Jésus -Christ ne. laissent pas d'avoir un corps terrestre, cela confirme que Jésus-Christ même a été céleste dans une chair terrestre, comme ceux que l'on met dans cette sorte d'égalité avec lui.
IX. Nous passons plus avant, et nous disons qu'une chose qui prend son être d'une autre, pour être autre chose que celle dont elle prend son être, n'en est jamais si différente qu'il ne lui reste quelque marque qui fasse voir d'où elle est venue. Dans quelque forme que passe une matière, elle conserve toujours quelque caractère de son origine ; notre corps même qui a été bâti de boue, selon la vérité de sa création, dont les nations ont tiré leurs fables, doit reconnattre qu'il est composé de deux élémens, qu'en lui la terre est le principe de la chair, et l'eau le principe du sang ; car quoique ces espèces soient de qualités distinctes, la raison en est : que ce qui se fait de quelque chose est autre que la chose dont elle se fiiit. Mais au reste qu'est-ce que le sang, qu'une humeur teinte en couleur vermeille? et la chair, que de la terre changée en la figure de l'homme ? Considère encore thaque qualité en particulier: les muscles sont comme des mottes de terre, et les os comme des pierres; il y a même de petites glandes dans les mamelles qui retiennent quelque chose de la dureté de leur origine. Jette les yeux siir cet enchaînement des nerfs qui semble être une propagation de racines, sur ces diverses branches de veines qui se répandent par tcmt le çQrp%
«U.AoxGor.,l&
TERTULLIEN
comme autant de divers plis et détours de ruisseaux, sur ce duvet qui pousse, et qui est comme de la mousse, sur cette chevelure qui a du rapport avec le gazon, et enfin sur ce trésor merveilleux de la moelle enfermée dans les os, qui représente en quelque sorte dans notre chair les métaux enfermés dans la terre. Toutes ces marques d'une nature terrestre ont existé même en Jésus-Christ, et c'est ce qui a caché aux hommes qu'il fût Fils de Dieu; ils le prenaient seulement pour un homme, sans autre raison que de le voir vivant et se mouvant dans un corps humain. Trouvez en lui quelque chose de céleste qu'il ait emprunté des astres et des signes célestes, car toutes les choses que j'ai remarquées ici sont aussi bien des preuves de sa chair terrestre que de la nôtre. Non, je ne découvre rien de nouveau, rien d'étranger en lui; et ce que les hommes y apercevaient audessus de la nature humaine, et qui jetait l'épouvante dans leurs esprits , c'était seulement ses paroles et ses actions, sa puissance et sa sagesse. Autrement ils eussent parlé de la chair dans laquelle il paraissait, comme d'une nouveauté et d'un prodige; et au contraire ces qualités ordinaires de sa chair terrestre, c'était ce qui faisait remarquer toutes les autres choses qui le rendaient si considérable. « D'où lui vient, disait-on, cette doctrine et ces miracles ^? > Geuxmèmes qui n'avaient que du mépris pour sa personne en parlaient ainsi. En effet, tant s'en faut qu'une clarté céleste brillât sur son visage, qu'il n'avait même aucuns traits de beauté humaine^; et quand les prophètes n'auraient rien dit de sa difformité corporelle , les maux qu'il a soufferts, et les injures qu'il a reçues, en parlent assez : les maux qu'il a soufferts, publient qu'il avait une chair humaine , et les injures qu'il a reçues, que sa chair était sans beauté et sans grâce. Et certes, quelqu'un cùt-il été assez osé pour faire la moindre égratignure à un corps qui eût été pourvu d'une beauté extraordinaire et d'une clarté céleste, et pour couvrir de crachats un visage, que la difformité, dont Jésus- Christ s'était chargé et qui le rendait méprisable aux yeux des hommes, n'en eût pas rendu digne? Mais pourquoi parles-tu d'une chair venue du ciel, toi qui n'as rien pour établir
* I. llUuh.» 18* • tMd«» 69. S^MatUi. Met 27.
qu'elle soit d'une nature céleste, et pourqnm nies- tu qu'elle ait été formée de terre, toi qui as de quoi montrer qu'elle était véritablement terrestre? Elle a eu faim sous la tentation du démon , elle a eu soif en faveur de la Samaritaine, elle a jeté des larmes sur le corps de Lazare, elle a tremblé aux approdies de la mort^; car, comme il le dit lui-même: «la chair est infirme;» enfin elle a versé son sang. Voilà, certes, d'admirables signes d'une nature céleste! Et comment, cette chair eût-elle pu être exposée aux mépris et aux souffrances,si, comme j'ai dit, elle eût eu quelques rayons d'une céleste origine? Et c'est par quoi nous voulons convaincre nos adversaires, qu'il n'y avait rien en elle de céleste, afin qu'elle pût être l'objet des mépris et des souffrances.
X. Je passe maintenant à d'autres gens qui n'ont pas une moins bonne opinion de leur esprit et de leurs lumières. Ils veulent que la chair de Jésus-Christ ait la nature de l'âme, en ce que l'âmeestdevenuecbair. Ainsi,à leur sens, la chair est âme, et l'âme est aussi chair. Mais je demande encore ici des raisons qui nous puissent persuader : si Jésus-Christ a pris une âme, afin d'opérer en soi-même le salut de l'âme, qui serait sauvée pourvu qu'elle le fût en lui , mais qui ne serait sauvée que par lui, je ne vois point pourquoi en s'incamant il aurait voulu que sa chair eût la nature de l'âme, comme s'il n'eût pu autrement sauver l'âme , sinon qu'elle fût chair; car puisqu'il sauve nos âmes nonseulement qui ne sont point chair, mais même qui sont d'autre nature que la chair, combien plutôt a-t-il pu sauver l'âme qu'il a prise sans qu'elle soit chair ? Mais puisqu'ils ont cette persuasion, que Jésus -Christ n'est venn au monde que pour sauver l'âme ^, et non point pour sauver la chair, combien est- il absurde que ne venant délivrer que l'âme toute seule, il l'ait fait passer en la nature du corps qu'il ne venait pas délivrer? D'ailleurs , s'il avait résolu de délivrer nos âmes par celle qu'il a prise, il devait en prenant l'âme qu'il a prise, prendre aussi la nôtre , c'est-à-dire prendre son âme de la forme de la nôtre, quelque forme qu'ait la nôtre dans sa nature invisible; mais hors la
« s. MatUi., 4. s. Jeio, 4 et 12. & BUlUi., 29.
DE LA CHAIR DR JÉSUS-CHRIST
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fiirme de la chair. Au reste, s*tl a ea une âme qui ait été chair, il n'a point délivré notre âme, car notre àme n'est point chair ; que s'il n'a pas délivré notre âme, parce qu'il a délivré une âme de chair, ce qu'il a fait ne nous regarde point, puisque ce n'est pas la nôtre qu'il a délivrée. Mais certes, l'Ame qui n'était pas la nôtre, parce qu'elle était chair, ne devait pas être délivrée; car si elle n'était pas notre âme, je veux dire , si elle n'était point sans chair, elle n'avait rien à craindre pour son salut. Enfin puisqu'il est certain qu'elle a été délivrée, il s'ensuit qu'elle n'était point chair ; et celle qui a été délivrée était sans doute notre âme, si [Neu a voulu délivrer celle qui se perdait et qui avait besoin de délivrance. Je conclus donc que si Tàme n'a point été chair en Jésus-Ghrisl, sa chair ne peut être âme non plus.
XI. Mais examinons un autre de leurs argumens, et qu'ils nous disent pourquoi Jésus- Christ, prenant une chair qui eût la nature de l'âme, aurait voulu aussi paraître avec une âme de nature de chair. aDieu , disent-ils , a affecté de montrer l'âme et de la rendre visible aux yeux des hommes, faisant que cette âme qui auparavant était invisible prit un corps. Sa natare ne lui permettait pas de se montrer ni à nous ni â elle-même , par l'empêchement de la chair, tellement que l'on doutait si l'âme était née ou non, si elle était ou n'était pas mortelle. Pour cela, ajoutent- ils, l'âme a été faite corporelle en Jésus*Christ, afin que nous vissions naître, que nous vissions mourir, et, qui plus est , que nous vissions ressusciter cette âme de chair. «Mais quel raisonnement est celui-ci : que l'âme se montrât à elle-même , ou à nous par le moyen de la chair P Au contraire , il est certain qae la chair ne pouvait donner connaissance de l'âme, et que la production de la chose â qui l'âme était inconnue, c'est-â-dire de la chair, n'était pas un moyen pour la faire connaître; certes c'est vouloir tirer la clarté des ténèbres, et l'éclat de l'obscurité. Considérons donc d'abord si c'est en cette manière que l'on a dû montrer l'âme ; et s'ils disent qu'elle était auparavant tout invisible, voyons si elle l'était comme incorporelle, ou comme ayant quelque sorte de corps propre à sa nature. En effet, quand ils disent qu'elle est invisible, ils ne laissent pas de la hive corporelle, ayant en soi
ce qui est invisible; car comment peut-on appeler invisible ce qui n'a rien d'invisible? Mais d'ailleurs une chose ne peut être, si elle n'a ce qui la fait être; et si elle est, il faut de nécessité qu'elle ait la chose par laquelle elle est. Si elle a la chose par laquelle elle est, celte choselâ, c'est son corps ; tout ce qui est, est un corps de son genre propre, et il n'y a rien d'incorporel que ce qui n'est point. L'âme ayant donc uu corps invisible, celui qui avait entrepris de Ig rendre visible eût fait plus convenablement s'il en eût rendu visible ce qui était estimé invisible : de cette façon, il n'y aurait eu ni mensonge ni infirmité en Dieu ; il y a mensonge en faisant paraître l'âme autre qu'elle n'est , et il y a infirmité, si l'on n'a pu la faire voir telle qu'elle était. Il n'y a personne, qui voulant montrer un homme , le montre ayant le casque en tête, ou le visage masqué. Cependant c'est ce que l'on fait de l'âme, si, la convertissant en chair, on lui fait prendre une figure étrangère. Mais si l'on estime l'âme incorporelle , en sorte que, par quelque puissance occulte de la raison, elle soit, sans toutefois que ce qui est âme soit corps, il n'était pas impossible â Dieu , et il était même plus convenable â son dessein, de la faire voir dans quelque nouvelle espèce de corps, que dans celle de ce corps commun à tous les hommes, dont nous avons une notion toute différente; cela, dis-je, était plus convenable, afin de n'affecter pas de rendre l'âme visible d'invisible qu'elle était, par un chaogement qui donne lieu à ces questioos, où l'on soutient que la chair humaine entre dans la nature de l'âme. Certainement Jésus-Christ ne pouvait être tenu parmi les hommes que pour un homme. Crois donc en la foi qu'il est venu établir, et reconnais qu'ayant voulu marcher sur la terre comme un homme, il a montré une âme de condition humaine, n'en ayant pas fait une âme de chair, mais ayant fait que son âme se soit revêtue d'un corps de chair.
XD. Toutefois que l'âme nous ait été montrée par la chair, s'il est certain qu'on ait dû la montrer et la rendre visible en quelque sorte, d'inconnue qu'à leur sens elle nousétait, et qu'elle était aussi â elle-même; soit. Mais c'est vainement sans doute que l'on fait une distinction entre notre âme et nous, comme si nous avions un être séparé de notre âme; puisqu'il est vrai
TERTULLIEN
que notre âme est fout ce que nous sommes. En ejFFet nous ne sommes rien sans notre âme, et rame étant séparée, ce n*est plus un homme; et ce qu'il en reste, n'est plus qu'un cadavre ; d*où il s'ensuit que si nous ne connaissons pas notre âme, elle ne se connaît point aussi. Ainsi ce qui se doit examiner, c'est seulement si l'âme a été iei-bas inconnue à elle-même, en sorte que l'on ait été obligée de la faire connaître et la rendre en quelque feçon visible. Il me semble que la nature de l'âme est de sentir ; et de vrai, il n'y a point d'animal sans sens, il n'y a point de sens sans âme, et, pour m'exprimer plus fortement , le sens est Tâme de l'âme; donc puisque l'âma donne les sens naturels â tout ce qu'elle anime, et qu'elle connaît non -seulement les qualités, mais aussi les sens naturels de tout ce qu'elle anime, comment peut -il être vraisemblable qu'elle n'ait pas eu dès le commencement la connaissance de ce qu'elle est? D'où vient qu'elle connaît ce qui lui est indispensable desnécessités de la nature, si elle ignore sa condition naturelle â laquelle ces choses sont nécessaires? Certes, cela se voit dans toutes les âmes; il n'y en a point qui n'ait la connaissance de soimême, et sans cette connaissance aucune âme ne pourrait feire ses fonctions. A plus forte raison l'homme , qui de tous les animaux est le seul animal raisonnable, a reçu une âme capa* ble de raison , une âme qui étant raisonnable, le hit aussi animal raisonnable. Mais comment cette âme,qui fait Thomme animal raisonnable, est-elle raisonnable, si ne se connaissant pas * soi-même, elle ne connaît pas sa raison? Il est si peu vrai qu'elle ne se connaisse pas, qu'elle connaît son auteur, son juge, et son propre état : en effet elle nomme Dieu avant qu'elle ait appris à connaître Dieu; elle dit qu'elle se re* commande â Dieu avant qu'elle sache rien du Jugement de Dieu ; enfin de toutes les choses qu'elle entend , il n'y en a point qu'elle entende plus souvent que celle-ci : qu'il n'y a point d'espérance après la mort; et cependant elle souhaite ou du bien ou du mal aux morts. J'ai traité cet argument plus au long dans le livre qtïe'i'èifàitd\iTémoignagederdme.ï}'ft\\\€nr$, si l'âme dès sa créafion ne le connaissait pas, tout ce qu'elle a dû apprendre de Jésus-Christ, c'est ce qu'elle est. Toutefois ce n'est pas ce qu'elle a appris de lui; il ne lui a point fiiit
connaître sa figure, mais son salut. Cest pour cela que le Fils de Dieu est descendu sur la terre, et il a pris une âme, non pas afin que l'âme se connût en Jésus-Christ, mais afin qu'elle connût Jésus-Christ en elle-même : elle n'est point en péril de perdre son salut pour ne se connaître pas, mais pour ne connaître pas le Verbe de Dieu. En effet , il dit : a La vie vous a été rendue manifeste i. » Il parle de la vie et non pas de l'âme; et parlant de l'âme en un antre lieu : «Je suis venu, dit-il, pour donner le salut â l'âme?. dII ne dit pas qu'il est venu la montrer et la iàire connaître. Peut-être que nous ignorions que notre âme, invisible de sa nature, fût sigette â la loi de la naissance et de la mort, si elle ne se présentait â nos yeux dans une forme corporelle; mais, certes, ce que nous ignorions . c'est que notre âme qui est immortelle devait ressusciter avec notre chair mortelle, et c'est sans doute ce que Jésus-Christ est venu manifester en lui -même, par sa naissance et par sa résurrection. Et toutefms sa résurrection n'a pas été d'une autre nature que celle d'un Lazfire^, en qui ni la chair n'avait point les qualités de Tâme, ni l'âme n'avait point les qualités de la chair. Qu'estnre donc que nous avons appris de la nature de l'âme, que nous ayons auparavant ignoré ? Qu'a-t-elle dans ce qu'elle a d'invisible, qui pût désirer de devenir visible par la chair?
XIII. Vous dites que l'âme a reçu la qualité de la chair afin qu'elle devint visible; mais la chair n'aurait-elle point aussi reçu la qualité de l'âme, afin que la chair fût sensible, et qu'elle pût être présente à la vue? Certes, si la chair est âme, du moment qu'elle est âme , elle n^est plus chair ; et si l'âme est chair, du moment qu'elle est chair, elle n'est plus âme : ainsi là où est la chair, là où est l'âme , il y a deux choses distinctes ; et il faut qu'elles soient ou l'une ou l'autre; et si elles ne sont ni l'une ni l'autre, comme il arrive lorsque l'une prend la nature de l'autre, cela produit un très -grand încon* vénient, â savoir que, sous le nom de la chair on entend l'âme, et que, sous le nom de Tâinie on entend la chair. Si l'on donne aux choses d'autres noms que ceux qui expriment leur véritable nature, on les prendra pour antres
> 8. JfaB,a. — » & Ue, 0. — »& Jmii» 11.
DE LA CHAIR DE JÉSUS-CHRIST
qu*elles ne sont en effet, et de cette sorte elles perdront ce qu'elles sont dans la vérité ; les noms sous lesquels elles sont connues portent un témoignage fidèle de leurs qualités, et c'est ce qui les assure dans la possession de ce qui leur appartient. Lorsqu'elles prennent une autre forme, elles prennent d'autres noms; par exemple, fargile passée par le feu a le nom de vase de terre, et elle ne conserve point son premier nom , parce qu'elle n'a plus de part à son premier état. Ainsi Tàme de Jésus- Gbrist ayant pris, comme Ton suppose, la qualité de la chair, elle ne peut pas ne point être ce qu'elle a été faite, et il ne se peut qu'ayant été faite autre chose que ce qu'elle était, elle cesse de n'être plus ce qu'elle a été. Mais puisque nous nous somaies servis de l'exemple de l'argile, il faut nous en servir encore : le vase de terre fait d'argile est un seul corps, qui a un seul nom, parce que c'est le nom d'un seul corps , et ce corps ne peut plus être nommé argile, parce qu'il n'est plus ce qu'il a été, et que ce qui n'est point ne peut être la qualité de quelque chose que ce sdt; de même si l'âme a été faite chair, elle a nne seule forme qui est devenue de nature solide; il n'y a rien que de singulier en elle , et sa substance qui est une , ne reçoit point de division. Au contraire, nous trouvons en Jésus-Christ l'âme et la chair, qui s'ei^priroent par des termes simples et sans composition, c'est-à-dire que l'àme est Tàme , et que la chair est la cbair ; elles ne sont nommées nulle part l'àme cbair, ou la chair àme : cependant elles devraient être ainsi nommées, si l'àme et la chair mêlées ensemble ne faisaient qu'une même espèce ; et nous voyons que Notre-Seigneur luimême a parlé séparément de son àme et de sa chûr, marquant distinctement par ses paroles ces deax qualités et la différence réelle de cbacttoe de ces deux substances. «Mon àme, a-t-îl dît, est triste jusqu'à la mort^; set ailleurs : « Lepain que je donnerai pour le salut du monde, c'est ma chair '. d Que si Tàme eût été chair, ce serait ime seule chose en Jésus-Christ que l'àme chair, on la chair àme; mais en divisant les espèces de la chair et de l'àme , il montre que ce sont deux choses; et si ce sont deux choses, ce Q^en est plus une seule; et si ce n'en est plus
« B. Matth., ao. — * S. Jean, S.
unç seule, l'àme n'est pliis chair, et la diair n'est plus àme; parce que l'àme chair, ou la chair àme ne sont qu^un; si ce n'est que Jésus- Christ eût une autre àme outre celle qui était chair, et qu'il eût une autre chair outre celle qui était àme; celle-ci qui a été triste jusqu'à la mort, et celle-là qui est le pain donné pour le salut du monde. Voilà les deux substances séparées Tune de l'autre et de genre différent, et ces deux substances distinctes excluent une seule espèce de l'àme chair.
3UV, «Mais Jésus-Christ, disent-ils, s'est revêtu de la nature angélique : — Comment, disje, s'en est-il revêtu ?]»-et ils répondent: «De la même sorte qu'il s'est fait homme. »U faut donc qu'il y ait eu les mêmes raisons à l'égard des anges qu'il y a eu à l'égard de l'homme : le salut de l'homme a été la cause qui a porté Jésus- Christ à se faire homme, il a voulu rétablir ce qui s'était perdu; l'homme s'était perdu, il fallait rétablir l'homme dans ce qu'il avait perdu. Il n'y a point eu de cause semtilaMe qui ait obligé Jésus^^hrist à prendre la nature an*» gélique : il est vrai que les anges se sont perdus par leur péché, et que pour la peine de leur péché «il y a un feu préparé pour le diable et pour ses anges ^ :» mais Dieu ne leur a jamais promis de les remettre dans l'état d'où ils sont tombés, et Jésus -Christ n'a reçu aucun ordre de son Père pour le salut des anges : or Jésus- Christ n'a pu accomplir ce que son Père n'a ni promis ni ordonné. Mais pourquoi Jésus-Christ aurait-Il pris la nature angélique ? serait-ce afin d'avoir un second, fort et puissant, avant qu'il opérât le salut de l'homme? Peut-être que le Fils de Dieu n'était pas suffisant pour délivrer tout seul l'homme, quoiqu'un serpent l'eût été tout seul pour le terrasser et pour le perdre. Il s'ensuit donc que nous n'avons plus un seul Dieu et un seul Sauveur, «i deux ont été les ouvriers de notre salut , et si l'un a eu besoin de l'autre. Ne serait-ce point aussi que Dieu aurait voulu délivrer l'homme par le ministère de l'ange? Pourquoi donc serait-il descendu sur la terre, n'ayant à y opérer que ce qu'il devait faire par le ministère de l'ange? Si c'est par l'entremise de l'ange, qn'avait-il à y faire luimême? et s'il devait y travailler lui-même,
l tailauh.,1^
TERTULLIEN
qa'estce que rangée avait i y faire ? Il a , certes, été nommé TAnge du grand conseil de Dieu ^ c'est-à-dire son ambassadeur,nom qui n'exprime pas ce qu'il est par sa nature, mais ce qu'il fait dans les fonctions de sa charge et en qualité de rédempteur du monde, parce qu'il devait annoncer sur la terre cette profonde pensée et ce grand et incompréhensible dessein du Père éternel sur le salut de l'homme. Mais le nom d'Ange qu'il reçoit ne se doit pas entendre comme l'on entend le nom de l'ange Michel ou de l'ange GabrieP ; car l'on voit dans l'Évangile que le mattre de la vigne envoie son fils à ceux qu'il a préposés pour la cultiver, comme il leur envoie ses serviteurs, pour leur demander compte des fruits de la vigne, sans que le fils passe pour un simple serviteur, à cause que le mattre lui donne l'emploi des serviteurs. Je dirai donc peut-être plutôt que le Fils de Dieu est range, c'est-à-dire l'ambassadeur du Père, que je ne dirai que c'est un ange qui a paru parmi les hommes en la personne du Fils de Dieu 3. Mais puisqu'il a été dit du Fils de Dieu : cVous l'avez abaissé un peu au-dessous des anges, i> commenlse peut-il fairequ'étantabaissé au-dessous des angesil enaitpris la nature? Cet abaissement ne se peut concevoir qu'en ce qu'il est homme, qu'il a une chair et une âme, et qu'il est le Fils de Thomme ; car en tant qu'il est l'esprit de Dieu et la vertu du Très-Haut, il ne peut être estimé inférieur aux anges, parce qu en cet état il est Dieu et Fils de Dieu. Autant qu'il a été fait inférieur aux anges, portant la nature de l'homme, de la même distance il ne leur a point été inférieur, portant, comme l'on dit, celle d'un ange. Mais enfin cette opinion peut convenir à Ëbion, qui veut que Jésus- Christ ne soit qu'un homme de la semence de David, c'est-à-dire un homme qui n'est pas Fils de Dieu. Il le considère comme ayant quelque chose par dessus les prophètes, et pense que l'ange a parlé en lui de la même sorte qu'il est dit qu'il. a parlé en quelques prophètes, comme en Zacharie^. Mais la différence est que l'on n'a îamais entendu ces paroles de la bouche de Jésus^Ghrist:a l'ange qui parlait en moi m'a dit ; » ni celles-ci, que tous les prophètes répètent
Msaîe, 9. — • Matifa., 21 — > PMume 8. « Zacbarie, 1 , 2 cl suivaDies. Isaîe, i.
à toute heure : «Voici ce que prononce le Seigneur;]) car il était le Seigneur lui-même , et sa personne qui était présente prononçait de sa propre autorité : «Et moi je vous dis.» Que veux-tu davantagePËcouteleprophètelsaie, qui s'écrie d'une voix puissante M «Ce n'est point un ange, ce n'est pas un simple ministre de Dieu, mais c'est le Seigneur qui sera, le Sauveur des hommes.»
XV. Parlons maintenant de l'opinion de l'hérétique Valentin, qui, par le privilège de l'hérésie, s'est donné la licence de supposer une chair spirituelle en Jésus-Christ. Et certes, celui qui ne croit pas que sa chair soit une chair humaine , lui peut attribuer quelque autre nature que ce soit, et il n'y a rien qu'il ne puisse feindre : car si sa chair n'est point une chair humaine , si elle ne vient point de l'homme, je ne vois pas de quelle substance Jésus-Christ a entendu parler quand il a dit à tous, qu'il était homme et Fils de l'homme. Voici ses paroles: a Vous voulez faire mourir l'homme qui vous a dit la vérité 2. » Et ailleurs : « Le fils de l'homme est le Seigneur du Sabath^.» Et Isaîe parlant de lui : « C'est l'homme des douleurs, cet homme assujetti aux plaies et aux souffrances, et qui sait supporter les infirmités^. »Et Jérémie: <K II est homme,et qui le pourrait reconnaître^? »Et Daniel : « Il est au dessus des nuées comme Fils de l'homme^. sEt l'apôtre saint Paul : c Jésus-Christ homme est médiateur de Dieu et des hommes 7. » Et enfin saint Pierre, dans les Actes des Apôtres : «C'est Jésus de Nazareth, celui que l)iea vous a montré et qui est homme'.* Ces témoignages des Ëcritures pourraient suffire pour réponse générale à tous les hérétiques, qui combattent la chair humaine en Jésus -Christ, une chair venue de l'homme, une chair qui n'est ni spirituelle, ni animale, ni céleste, ni fantastique, si les hérétiques pouvaient être sans amour de discussion et de dispute, et étaient capables de s'abstenir d'user d'artifice pour défendre leurs erreurs. Mais comme j'ai lu dans quelque écrivain de la secte de ce Valentin, ils n'estiment pas que Jésus -Christ ait reçu une substance humaine et terrestre, craignant que dans cette opinion il ne se trou-
Mtaîe,65.— •S.Jean,8.~«S. Matth.,12.— Msaîe, 55.
* Jerem., 17. — * Daniel, 7. — ^ 1. A Timptli., 2,
* Actei des Apôtres, 2,
DE LA CHAIR DE JÉSUS-CHRIST
vftt âe plus mauvaise condition que les anges , qui n'ont pas eu une chair terrestre. D'ailleurs, ils se persuadent que la chair de Jésus- Christ devait nattre loute semblable à la nôtre, c'està-dire qu'elle ne devait nattre ni de l'Esprit ni de Dieu , mais de la volonté et de l'opération de rhomme. a Pourquoi, disent-ils, est-elle née de l'incorruption, et non pas de la corruption? et pourquoi, tout de même que celle-là est ressuscitée et a été élevée dans le ciel , la nôtre qui est sa pareille n'est-elle pas dès l'instant de la mort élevée dans le ciel ? ou pourquoi celle-là qui est pareille à la nôtre, n'a-t-elle point été réduite en poudre et en terre comme la nôtre?» Voilà de vrais discours de païens. «Pourquoi le Fils de Dieu est-il descendu dans une si profonde humilité? et s'il est ressuscité pour être l'eiemple de la résurrection que nous espérons, pourquoi ne nous voit-on pas ressusciter de même?» Certainement il ne faut pas trouver étrange que des païens parlent de cette sorte , mais il ne faut pas non plus le trouver étrange des hérétiques : car quelle différence y a-t-il entre les uns et les autres, si ce n'est que les païens croient en ne croyant pas, et qu'au contraire les hérétiques ne croient pas en croyant ? Ils lisent ces paroles :c Vous l'avez mis dans un état un peu inférieur à celui des anges^,» et ils ne laissent pas de nier la substance inférieure en Jésus-Christ, lui qui dit, par une merveilleuse humiliation: a qu'il n'est pas même un homme, et qu'on ne le doit regarder que comme un ver de terre^ ; » lui qui n'avait « ni grâce ni beauté^ ; » lui enfin en qui il ne paraissait rien de noble, et qui par les opprobres qu'on lui faisait était audessous de tous les hommes. C'est cet homme de plaies qui sait porter les infirmités ; ils reconnaissent le mélange de l'humanité avec la divinité , et cependant ils nient que Dieu soit homme. Ils croient que cet homme est mort, mais la chair étant à leur avis spirituelle en Jésus-Christ , ils soutiennent que ce qui est mort est né de l'incorruption, comme si la corruption était autre chose que la mort : «notre chair, disent-ils, devait ressusciter tout incontinent.» *Mais attends un peu, Jésus -Christ n'a pas encore vaincu tous ses ennemis, et il n'est pas
« Psaume 28. ^'Piaeine 21
encore temps qu'il fasse part à ses amis de la gloire de son triomphe.
XYI. Je viens à cet Alexandre qui, selon l'esprit des hérétiques , se met sur les rangs par une ardeur incroyable de faire paraître sa subtilité dans la dispute : il nous impute d'enseigner que Jésus-Christ a pris un corps de nature terrestre, afin d'anéantir en sa propre personne la chair pécheresse. Certes, quand nous parlerions ainsi, nous pourrions bien défendre ce que nous aurions avancé, et celte opinion ne serait pas sans fondement; mais nous ne laisserions pas d'être fort éloignés de la folie dans laquelle cet hérétique est tombé , se persuadant que selon notre sentiment , la chair de Jésus- Christ a été anéantie ep sa personne en qualité de chair pécheresse ; car nous savons, et il nous en souvient , qu'elle règne dans ledel à la droite do Père, et nous enseignons que du trône de la gloire du Père , et de cette clarté inaccessible où elle habite , elle doit venir juger tous les hommes. Ainsi , comme nous ne pouvons dire qu'elle ait été anéantie, nous ne pouvons dire que ce soit une chair pécheresse, ni que cette chair ait été anéantie, elle qui n'a jamais commis de péché. Ce que nous soutenons est, non pas que la chair du péché, mais que le péché qui vient de la chair a été anéanti en Jésus- Christ ^ ; que ce n'est pas la matière, mais le vice de la nature, que ce n'est pas la substance, mais le crime du pécheur qui a été détruit. Et nous le soutenons par l'autorité de l'apôtre quand il dit: ail a anéanti le péché dans la chair 2;» et ailleurs: «Jésus-Christ était dans la ressemblance de la chair du péché,» ce qui ne signifie pas qu'il n'ait pris que la ressemblance de la chair, c'est-à-dire l'image et non pas la vérité du corps, mais qu'il a pris la ressemblance de la chair qui a péché, c'est-à-dire une chair pécheresse en apparence, la chair de Jésus- Christ qui n'a point péché étant pareille à cette chair pécheresse, par la communication du sangd'Adam dont elle est sortie, et non pas par la tache et la corruption de son crime. D'où nous concluons que Jésus-Christ a eu la même chair dont la nature a été pécheresse en l'homme, et que le péché a été anéanti en elle de telle sorte, qu'au lieu que dans l'homme
>Matth.,25.— •Rom.,8.
TERTCLLIEN.
elle n*était pas sans péché, elle a été sans péché en Jésus-Christ. Et certes, Jésus-Christ n'aurait rien fait pour le dessein qu'il avait formé dV néantir le péché qui vient de la chair, s'il ne Teût anéanti dans cette même chair où la nature avait pèche . et il n'aurait même sans cela rien fait pour sa gloire; car qu'y aurait-il eu de grand et de merveilleux, s'il eût racheté le péché dans une chair qui eût été plus pure, et qui eût appartenu à une autre nature, c*est-âdire une nature qui n'eût point contracté Tordure du péché? «Donc, dis-tu, si Jésus-Christ s'est revêtu de noire chair, la chair de Jésus- Christ a été pécheresse. » Mais ne nous presse pas sur un sens dont Tintelligence est si claire. Jésus-Christ, en se revêtant de notre chair, a fait que notre chair est devenue la sienne; mais en la faisant devenir la sienne, il ne l'a pas faite chair pécheresse. Au reste , que tous ceux qui ne peuvent croire que notre chair ait été en Jésus-Christ, parce que la chair de Jésus-Christ n'est pas née de la semence de l'homme ' , se souviennent que la chair d'Adam ti'est pas venue de la semence de l'homme. Comme la terre a été changée en cette chair sans la semence de l'homme, le Verbe de Dieu a pu prendre cette même chair sans qu'elle ait été formée par le mélange du sang de l'hortime.
XVII. Mais laissant cet Aleiaûdre avec ses syllogismes qull lance audacieusement contre ses adversaires, et le laissant aussi avec les psaumes de la Composition de ce Valentm dont, par une étrange insolence, il sème ses discours comme s'ils étaient de quelque auteur considérable, renfermons-nous dans une seule chose, et contentons-nous d'examiner si Jésus- Christ a pris sa chair d'une vierge; car si cela est, et s'il a tiré sa substance d'une créature humame, il s'ensuit sans difficulté que sa chair est une chair humaine, qUoiqull ait déjà patu clairement d'ailleurs qu'elle est de cette nature, par le nom d'homme que Jésus-Christ a porté, par l'état naturel dans iet|uel il à vécu, par le sentiment qu'il a eu des maux qu'il a soufferts, et par les douleurs de la passion dont sa vie s été terminée. Il est donc nécessaire d'abord de justifier la raison pour laquelle il fallait que le Fils de Dieu prit naissance d'utie vierge. Celui
qui devait commencer une nouvelle naissance, devait naître d'une façon nouvelle; Dieu devait donner un signe de cette naissance admirable, selon la parole d'Isaïe; mais quel est ce signe? a Voici, dit le prophète, quel il est: Une vierge concevra, et enfantera un fils '.» Une vierge a donc conçu et a enfanté Emmanuel , c'est-â-dire Dieu-avec-nous. Cest ici cette nouvelle naissance, où l'homme naît en Dieu; l'homme, dis-je, en qui Dieu est né, ayant pris la chair de l'ancienne semence, jmais sans l'ancienne semence, afin que la purgeant de ses anciennes ordures, il la renouvelât, versant sur elle une nouvelle semence , c'est-à-dire l'élevant à un état spirituel. Or cette nouveauté, comme toutes les autres choses, a été figurée dans les premiers temps, et dès lors la Providence éternelle a préparé les raisons de la naissance de Jésus- Christ du sang d'une vierge. La terre était encore vierge, elle n'avait point encore souffert le travail de l'homme, elle n'avait point encore été façonnée de la main de celui qui jette la semence dans son seûi ; c'est de cette terre que nous avons appris que Dieu a formé l'homme, «donnant à cet homme un esprit de vie ^.9 Que si le premier Adam a été formé de terre, c'est à bon droit que Dieu a formé de terre le second, «ou le nouvel Adam,» comme parle l'apôtre 3, c'est-à-dire d'une chair toute pure et dont l'intégrité n'avait point été offensée, le faisant naître avec un esprit qui est la source de la vie. Mais pour ne laisser point échapper l'occasion qui se présente de me servir de l'argument du nom d'Adam, d'où vient que l'apôtre a donné ce nom à Jésus-Christ, si Jésus-Christ n'a pas été un homme né de cette substance terrestre ? Je trouve encore une autre raison de la conduite de Dieu dans la naissance du nouvel Adam, qui est que Dieu, par une opération contraire à celle du démon , a voulu reprendre son image dont le démon s'était rendu le maître. Eve étant encore vierge, une parole était entrée dans son àme,qui y avait élevé l'édifice de la mort; il fallait donc que le Verbe de Dieu entrât dans une vierge pour y réublir l'édifice de la vie, afin que ce qui s'était perdu par le seie de la femme fût recouvré par le même sexe. Eve avait cm le serpent, Marie
' Itate, 7.- * Genèie, 2. -. M. Cor., liw
DE LA CHAIR DE JÉSUS-CHRIST
a eu créance à ce que lui a annoncé Gabriel > ; le crime que Tune avait commis en croyant, Tautre en croyant aussi Ta efFacé. Mais Eve n'a point conçu par la force de la parole du démon. Toutefois je me trompe, elle a conçu, car la parole du démon lui a été comme une semence de malédiction, qui Ta réduite à être sôumisis à la puissance de Thomme, et à enfiinter dans le travail et dans les douleurs : enfin elle a mis au monde un fils qui a eu la malice d'un démon, puisqu'il a été te meurtrier de son frère; Marie au contraire a engendré un fils qui devait sauver un jour Israël , son f itrt! selon la chair, après que cet ingrat lui aurait donné le coup de la mort. Ainsi Dieu a mis son Yérbe dans le sein de Marie, ce bon frère qui devait effacer la mémoire d'un si mauvais Mre; et il fallait que Jésus-Gbristsorttt pour le salut de Thomme du rentre d'une femkne , où le premier homme qui a été conçu après la condamnation de la nature huilnaine était entré.
XVIII. Disons maintenatit les choses pins simplement : il n'était pas convenable que le Fils de Dieu naquit de la semence de l'homme, de peur que s'il était tout fils de l'homme , il ne fût point Fils de Dieu ; qu'il n'eût rien de plus excellent que Salomon et que Jonast, et qu'il ne fût tel que nous dussions en croire Ébion, qui veut qu'il n'ait été qu'un homme. Ainsi, afia que celui qui était Fils de Dieu par la semence de Dieu son Père, c'est-à-dire par son Esprit, Hki fil» de l'homme, il ne devait prendre que la chair, de la chair de l'homme, et il la devaK prendre sans la semence de l'homme. Et certes, la semence de l'homme était inutile à celui qui avait la semence de Dieu. Et de même que n'étant point encore né de la Vierge, il a pu avoir Dieu pour père, sans qu'il eût beaoio qu'une personne de condition humaine At sa mère; ainsi naissant d'une vierge, il a pu avoir une personne de condition humaine pour Bière 9 sons avoir un homme pour père. Eafin f en Jésus-Christ l'homme est avec Dieu , en ee que la ehah* de l'homme est avec l'Esprit de Dieu; il a eu dé l'homme la chair sans la eemence de l'homme, et il a eu l'Esprit de Dieu avec la semence de Dieu. Si drac Dieu, par sa
^ CeBètt,3;S. tuc,t.
* S. Mattb., 12.
sagesse, a voulu qu'il y eût des raisons de la naissance que son Fils devait prendre d'une vierge , pourquoi son Fils n'aurait-il pas reçu de la Vierge ce corps qu'il a fait naitre de son sein ? « C'est , disent-ils , que la Vierge en prit un autre de Dieu ,» parce qu'il est écrit que «le Verbeaëté fiiit chaire »0r ces paroles expriment ce qui a été fait chair et il nY a point d craindre que ce qui a été fait chair, soit autre chose, et non pas le Verbe ; mais de savoir si c'est de la chair que le Verbe a été fait chair, ou si c'est de bette divine semence, c'est à l'Écriture à nous le dire. Et puisque l'Écriture n'en dit rien , et qu'elle porte seulement quil a été fait chair, et non pas de quel principe il a été fait chair, elle fait entendre qu'il a été foit , non pas de lui-même, mais d'un autre principe, s'il n'a pas été fait chair de lui-même, mais d'un autre principe. Examine sur ce fondement de quel principe l'on doit plutôt croire que le Verbe ait été fait chair, que de la chair même en laquelle il a été hit. Il n'en faut point d'autre autorité que celle de Notre -Seig^neur, qui a ph)noncé là-dessussouveràinementquandit a dit rcCequi estnédelachaii*ést chair, parce qu'il est né de la chair, ^b Que si tu prétends qu'en ce passage il ne parle que de l'homme et non pas de lui, nié donc que Jésus-Christ soit homme, et soutiens par ce moyen que ces paroles de l'Écriture neserapportent point à lui. 11 ajoute : «Et ce qui est né de l'Esprit est Esprit, parce que Dieu est Esprit,etilest néde Dieu'. «Certes, cela se rapporte d'autant plus à lui , qu'il se rapporte même èceux qui croient en lui. Si donc ces derrières paroles s'adressent à lui , pourquoi les précédentes ne s'y adresseraient-elles pas? car tu ne peux pas les diviser, et attribuer celles-ci à Jésus-Christ, et celleé^là aui autres hommes, toi qui ne nies pas lés deux substances de la chair et de l'Esprit en Jésus- Christ^ s'il a eu une chair et un esprit. Quand il prononce sur la condition de ces deui substances qui ont été en lui , l'on ne peut dire quil ait parié dé sbn Esprit , et qu'il n'ait j[M)hit parié de sa Chair. Ainsi comme 11 est produit pair l'Esprit de Dieu , et que l'Esprit est Dieu , il est né Dieu de Dieu, et il est homtbe engendré en la chair, de Il chair de l'homme.
» s. Jean, 1. - • /bid., 3. — • /«rf.,i.
TERTULLIEN
XIX. Que vealent donc dire ces paroles : ails ne sont nés ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de rhomme, mais de Dîeo^P» Je me servirai de ce passage quand j'aurai détruit Tattentat de ces corrupteurs du texte sacré. Ils disent qu'il est écrit :all n'est né ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de celle de Thomme, mais de Dieu;» comme si TÉcriture désignait ceux qui croient au nom de Jésus-Ohrist,pour montrer Texistence de cette semence réservée en secret selon la rêverie dont ils sont imbus , et qui, à leur avis, hit les élus et les spirituels. Mais comment ce sens peut-il être fondé, puisque tous ceux qui croient au nom de Notre-Seigneur, par la loi commune de tout le genre humain, naissent du sang et de la volonté de la chair et de Thomme, et que Valentin lui-même n'en est pas exempt? Ainsi donc Ton dit qu'il est écrit au singulier, comme pour parler de Notre-Seigneur, «et il est né de Dieu ; D et en effet, Jésus-Christ est le Verbe de Dieu, et avec le Verbe l'Esprit de Dieu, et avec l'Esprit la vertu de Dieu, et tout ce qui appartient à Dieu ; mais en tant que chair il n'a rien du sang ni de la volonté de la chair et de lliomme, parce que c'est de la volonté de Dieu qoe le Verbe a été Fait chair. L'exclusion formelle de notre naissance ne regarde pas le Verbe, mais la chair; car c'était la chair qui devait ainsi naître, et non pas le Verbe. Mais d'où vient que ce Valentin, niant que Jésus- Christ soit né de la volonté de la chair, n'a pas aussi nié qu'il soit né de la substance de la chair? car, niant qu'il soit né du sang , il n'a pas exclu pour cela la substance de la chair, mais seulement le principe de la semence, qui se forme certainement de la chaleur du sang, lorsqu'il le resserre et qu'il passe à une autre qualité par le mélange qui s'en fait avec le sang de la femme, ainsi que par le moyen de la présure le lait s'épaississant se convertit en la nature du fromage, et lui transfère la force de sa substance. Notre sens est donc que la naissance de Notre-Seigneur ne procède point de l'opération de l'homme, qui est ce qu'il iàut entendre par la volonté de Thomme et de la chair, et non pas que cette naissance ne se fasse pas par la voie et la participation du ventre