‹ Panthèon littéraire; choix de monuments primitifs de l'église française, avec notice littérairesChapitre 43 sur 102 · CONTRE MARCION · texte numérisé non relu

CONTRE MARCION

affreux où Adam était tombé. Sans doute un coin du jardin ne pouvait être caché à celui qui tient runivers dans sa main , dont le ciel est le trône et la terre Fescabeau; et quand Dieu demande à Gain où est son frère Abel , il avait entendu la voix du sang d*Âbel, qui criait du sein de la terre; mais il voulut donner à Adam le moyen de confesser son crime , et de commencer par là à Texpier. Il permit au contraire que Gain mtt le comble au sien par le mensonge et par l'endurcissement : aussi Dieueut pitié d'Adam et maudit Gain , et donna deux grandes leçons aux pécheurs de tous les siècles.

Pour toutes les faiblesses , indignes de Dieu (c. 27), que vous reprochez à Jésus-Ghrist, je dirai, en un mot : que Dieu n'a pu se faire homme, et converser avec les hommes, sans en prendre les sentlmens, les affections, les faiblesses même, pour tempérer par là Téclat de la msyèsté divine , que rœil de l'homme eût été incapable de soutenir. Je dis que Dieu n'a pu se faire homme sans descendre à des choses indignes de lui , si vous voulez, mais cependant nécessaires pour rhomme , et qui par là redeviennent dignes de Dieu, puisque rien n'est plus digne de Dieu que le salut de l'homme.

Tout ce que vous concevez de grand, de digne de Dieu, vous le trouvez en Dieu le Père, toujours dans le ciel , invisible , inaccessible , et pour ainsi dire le Dieu des philosophes. Tout ce que vous regardez comme indigne de Dieu se trouvera dans le Fils, qui a été vu et entendu parmi les hommes, ministre de son Père , réunissant dans lui l'homme et le Dieu ; Dieu par sa puissance, homme par si^ faiblesses, qui donne à l'homme tout ce qnll 6te à Dieu ; enfin l'opprobre de mon Dieu est le mystère du salut des hommes. Dieu était avec les hommes comme leur égal, afin que l'homme pût agir avec Dieu comme son égal; Dieu s'est fail petit pour rendre l'homme très-grand; Dieu vivait au milieu des hommes, pour apprendre à l'homme

à se comporter comme Dieu ; et partout il est en butte à vos censures! Gomme juge, vous trouvez qu'il est sévère jusqu'à la cruauté. Vous voulez qu'il ne soit que bon , et sa bonté, son amour pour les hommes , vous les traitez de fei« blesse et de bassesse. U ne saurait obtenir votre suffrage ni dans sa grandeur, ni dans son abaissement , ni comme juge, ni comme ami!

Quoi de plus honteux, me dit-on , que la naissance de votre Dieu (1. m, c. 2)? Déclamez d<nic tant qu'il vens plaira contre les saints et vénérables ouvrages de la nature. Déclamez contre ce que vous avez été , contre ce que vous êtes vousmêmes : pour moi je demeure attaché au Ghrist , je ne souffrirai pas qu'on me sépare de Jésus, quelles que puissent être ses humiliations. Par la raison même qu'il est humilié, qu'il est méprisé , je le reconnais pour mon Ghrist. Les prophètes nous ont aniioncé que tel serait le Ghrist. Sa bassesse prouve sa grandeur. S'il n'était pas faible, s'il n'était pas rassassié d'opprd)res, ce serait un faux messie ; ce ne serait plus mon Dieu.

Nous trouvons (1. rr, c. 21) dans les prophètes un long détail des bassesses et des faiblesses du Ghrist ; à sa naissance, avant sa naissance, pendant sa vie et à sa mort , jusqu'à paraître un vil insecte plutôt qu'un homme. «Gelui qui rougira de moi devant les hommes , dit-il , je rougirai de lui devant mon Père. » Nous devions être guéris par ses plaies , sauvés par ses opprobres ; et ce n'est pas sans raison qu'il s'est abaissé , qu'il s'est anéanti, puisque c'est pour l'homme, son ouvrage, son image et sa ressemblance. L'homme qui n'avait pas eu honte d'adorer le bois et la pierre, ne devait pas avoir honte de reconnaître à ces traits le Ghrist ; il devait du moins montrer le même courage pour le libérateur et le réparateur du genre humain ; il fallait que par la sainte impudence de la fDi, 0 satisfit à Dieu pour la coupable impudence de l'idolà* trie.

MINUCIUS FÉLIX

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OCTAVIUS

TEBS l'AJI 200 DIS J.-€«

I. Quand je pense à mon cher Octavius et qu'il me souvient de ces agréables momens que nous avons passés ensemble, je goûte tant de plaisir , qu'on dirait que je suis encore en ces temps heureux. Son image en disparaissant à mesyeux, ne s'est' que plus profondément gravée dans mon cœur et s'est pour ainsi dire incorporée avec mes sens les plus intimes. Et certes ^ ce n'est pas sans raison qu'un si saint et si excellent personnage m'a laissé tant de regret de sa perle, puisqu'il m'a toi^ours tant aimé que partout, et dans les passe-temps et dans les affaires les plus sérieuses , il voulait ce que je voulais; vous eussiez dit que nous n'avions tous deux qu'un cœur et qu'une àme. Il avait été autrefois le confident de mes amours et le compagnon de mes erreurs ; et lorsque les nuages Airent dissipés , et que je sortis des ténèbres de l'ignorance pour naître à la lumière de la vérité, il voulut être mon guide, et eut la gloire de me prévenir dans une si sainte entreprise. En me rappelant ainsi les dernières époques de notre liaison , ma mémoire s'arrêta sur l'entretien grave et importantqu'il eut avec Gécilius en ma présence, lorsqu'il le ramena de ses vaines superstitions à la connaissance de Jésus-^Ghrist.

II. U était venu à Rome pour me voir plutôt que pour ses afiaires, et n'avait pas craint, pour l'amour de moi, de quitter sa famille et de laisser des enfans encore tendres et en Tâge où ils sont le plus aimables, lorsqu'ils commencent à prononcer à demi les mots et que le défaut de leur langue donne tant de grâces à tout ce qu'ils disent. Je laisse à penser si je fus ravi d'un bonheur si peu alteadu. Je ne pouvais me lasser de l'embrasser , et de lui demander ce qu'il avait fait en mon absence. Mais quand ce premier feu fut passé, après avoir passé quelques jours ensemble et nous être fait l'un à

l'autre le véck de nos aventures, nous fibiiies d'avis d'aller à Ostie, cité charmante, où les bains de mer pouvaient à la fois rétablir ma santé et offrir d'agréables délassemens i mon esprit. Les vacances des vendanges me permettaient de m'éloigner du barreau. La douce température de l'automne avait succédé aux grandes chaleurs de l'été. Arrivés dans cette délicieuse ville , un jour nous allâmes nous promener sur le rivage ; on y jouissait d'un air frais qui réveillait les esprits et rendait les membres plus vigoureux ; il y avait un plaisir inexprimable à pjresser mollement le sable du rivage qui conservait les légères empreintes de nos pas. Gédlius , qui était de notre compagnie, voyant une idole de Sérapis, la salua en passant en baî$ant sa main selon l'usage du vulgaire superstitieux, m. Alors Octavius s'adressant à moi : «Tu as tort , me dit-il , mon frère , de souffrir qu'un hommequi est tous les jours en ta compagniesoît dans un si grand aveuglement que d'aller se prosterner en plein jour devant des pierres, gui sont parfumées et couronnées de fleurs à la vérité, et qui sont taillées en idole, mais quine sont pourtant que des pierres : il y va certes autant de ton honneur que du «en à ne pas le laisser dans cette erreur.» Nous avions alors traversé plus de la moitié de la ville, et commencions à suivre le rivage à l'endroit où il est le plus découvert. Les ondes venaient battre doucement la grève et avaient étendu le ^l^ comme si elles l'eussent préparé pour la{>rQq[ienade; et comme la mer n'est jamais bien tranquille, même quand les vents sont apaisés, elle nous offrait alors non des vagues tumultueuses et écumantes,mais des flots faiblement agités qui se précipiiaieQt vers le rivage. Cependant noMS prenions plaisir à nous égarer le long de la côte; les flots Ycnaicat expirer à nos pieds, et puis

MliSUCIUS FÉLIX.

nous les voyions regagner la mer et rentrer dans ce vaste élément. Ainsi nous continuions agréablement notre promenade sans quitter le rivage qui se courbe doucement dans cet en* droit. Octavins nous entretenait de la navigation avec tant de plaisir, que nous ne nous lassions ni de nous promener ni de Tentendre. Il est vrai que, pour ne nous point trop éloigner, nous retournions sur nos pas, lorsque, étant arrivés à Tendroit où Ton retire à sec les vaisseaux , nous vîmes de petits garçons qui s'exerçaient à Tenvi à jeter des pierres sur Teau. Le jeu consiste à amasser de petits cailloux sur le rivage, et Ton choisit les plus ronds et les plus polis qu'on peut trouver; puis les tenant de plat on se bai9i3e jusqu'à terre , et on les lance de toute sa force ; si bien qu'ils ne font que friser le dessus de l'eau, ou rouler tout doucement, ou sautiller à petits bonds sur les vagues , et c'est là le secret du jeu. Celui qui peut lancer son caillou le plus loing, et lui foire faire le plus de bonds , celui-là est victorieux. • IV. Gomme nous prenions plaisir, Octavius et moi, à voir jouer ces enfans, Gécilius, sans s'amuser à ce divertissement ni rirede l'ardeur de cette petite jeunesse, demeurait tout pensif et mélancolique , et montrait bien qu'il avait quelque chose dans l'esprit qui lui donnait de l'inquiétude, a Quoi donc ! lui dis-je , où est cette gaieté accoutumée, et cette humeur si charmante, même dans les affaires les plus sérieuses? s — Je ne vous cèlerai point, dit-il, qu'Octavius m'a piqué : on dirait qu'il ne vous blàmç que pour m'offenser , et qu'il ne vous traite de négligent, qu'afin de me faire passer pour ignorant et pour stupide. Il faut décidément que j*aie raison de cette injure ^ et que nous dis- ' cutions tout de bon cette matière. S'il veut bien disputer avec un homme qui comme moi professe hautement les opinions qu'il attaque , il verra peut-être qu'il est plus aisé de s'entretenir de ces choses avec ceux de son parti que de soutenir une conférence réglée avec des hommes iavants. Allons nous asseoir sur ces pierres qui avancent en la mer et qui défendent les bains contre la violence des vagues, nous pourrons nous reposer et discuter tout à notre aise.sNous allâmes donc nous asseoir , et ils me mirent au milieu d'eux , non pas pour me foire honneur , car l'amitié nous rend tous égaux , mais comme

arbitre de leur différend, pour mieux entendre les raisons de part et d'autre , et pour pouvoir séparer les deux disputans. Alors Gécilius commença de la sorte :

V. a Mon frère, encore que tu saches fort bien de quoi nous sommes en dispute, puisque tu as éprouvé ces deux différentes sortes de vie, et quitté le service de nos dieux pour embrasser le christianisme , il faut néanmoins que tu composes tellement ton esprit que tu tiennes la balance égale comme un bon juge, afin que la sentence semble naître de la dispute plutôt que de ton sentiment. Si tu veux donc te conduire dans cette occasion comme un étranger qui ne nous connaîtrait ni l'un ni l'autre , il n'est pas difficile de montrer que toutes les choses du monde sont douteuses et incertaines, et que la connaissance que nous en avons est plutôt une opinion qu'une science. G'est pourquoi je ne m'étonne point s'il y en a quelquesuns qui, ennuyés d'une trop longue rechesche de la vérité, se laissent aller à la première opinion qui se présente, sans approfondir les choses davantage ni consumer leur vie dans nn travail inutile. Et c'est une chose déplorable, et qui met en colère quand on y pense , de voir certains ignorans qui n'ont aucune connaissance des lettres et qui sont tout à foit étrangers dans Tempire des Muses , gens de basse condition , occupés même à des métiers vils et abjects, décider hardiment sur ce qu'il y a de plus grand et de plus important dans la nature , et qui a exercé les philosophes de tous les siècles, sans qu'ils aient jamais pu se résoudre. En effet , l'esprit de l'homme est si peu capable de si hautes connaissances , que nous ne connaissons ni les choses qui sont au-dessus de nous ni celles qui sont à nos pieds; et c'est une espèce d'impiété de vouloir sonder les secrets de la Providence, et de s'enquérir trop avant de ce qui est là-haut dans le ciel et de ce qui est ici-bas dans les entrailles de la terre. Heureux si , selon cet ancien oracle de la sagesse, nous pouvons nous connaître nous-mêmes. Que s'il n'est pasen notre pouvoir de retirer notre esprit d'un travail audacieux et inutile , et de le contenir dans les bornés de la raison et de son humilité ; si , rampant à terre comme nous faisons , nous ne pouvons nous empêcher de nous élever vers le ciel et de vouloir monter au delà des astres, n'ajoutoas

OCTAVIUS

point pour le moins une seconde erreur à la première , et ne remplissons pas le monde de vaines opinions et de fentèmes qui épouvantent les hommes. Car si les principes des choses sont de certaines semences qui naturellement se sont unies , pourquoi dire qu'un Dieu en est PauteurPSi les membre&de ce grand univers ont été formés et arrangés fortuitement , où est ce Dien créateur du monde? Si c'est le feu qui a allumé les astres , si la matière du ciel s'est suspendue d'elle-même et la terre affermie par son propre poids , si la mer s'est formée de lliumeur qui est sortie de cette masse pesante, pourquoi cette religion ? pourquoi ces craintes? Quelle est cette étrange superstition? L'homme et tous les animaux qui viennent au monde ne sont rien qu'un mélange d'élémens qui se dissolvent ensuite , et reprennent leur premier être : ainsi tout retourne à son principe et redevient ce qu'il était auparavant, sans qu'il y ait d'arbitre, d'ouvrier, ni de conducteur de toutes ces choses. C'est ainsi que par un assemblage continuel de la matière des feux célestes nous voyons toujours reluire un soleil : c'est ainsi que les vapeurs et les exhalaisons de la terre forment toujours des nuages qui, s'épaississant ensuite et s'élevant peu à peu , se résolvent enfin en pluie , ou bien font souffler les vents, ou lancer la grêle, ou gronder le tonnerre, ou briller Téclair , ou éclater la foudre. Cest pourquoi ils tombent indifféremment tantôt sur une montagne et tantôt sur un arbre , tantôt sur des temples et tantôt sur des palais, tantôt sur ceux qui craignent Dieu et tantôt sur ceux qui le méprisent. Parlerai-je des tempêtes diverses et incertaines par où l'on voit sans ordre et sans choix toutes les choses du monde bouleversées , les bons et les mécbans envelop^ pés dans une même ruine sans distinction de vertu ni de mérite, les coupables et les innoceus consumés dans un même embrasement, tout un peuple périr confusément par la peste? et lorsque le fléau de la guerre se promène par le monde, les bons ne sont-ils pas souvent emportés des premiersPDans la paix même la méchanceté n'est pas seulement mise à l'égal de l'innocence, elle est adorée : de sorte que voyant la prospérité des mécbans , vous ne savez si vous -devez détester leur crime ou souhaiter leur bonheur. Que si le monde était gouverné par une provi-

dence et par la puissante main de quelque dieu , jamais Phalaris et Denys le Tyran n'auraient été rois; jamais Rutilius et Camille n'auraient été bannis; jamais on n'aurait contraint Socrate à boire la ciguë. Voilà des arbres tout chargés de fruits , des moissons et des vendanges toutes préparées; en un instant toutes! consumé par des pluies ou désolé par une tempête. Certes, ou la vérité est bien cachée, et les ressorts de la Providence fort inconnus; ou, ce qui est plus vraisemblable , c'est que le hasard domine, sans lois et sans règles.

VI. « Puisque donc les mouvemens de la nature sont incertains, ou que nous sommes sous l'empire de la fortune, combien n'estil pas plus raisonnable et plus juste de conserver la discipline de ses ancêtres , de suivre les religions que nos pères nous ont laissées , et les dieux qu'ils ont adorés et avec lesquels nous avons été familiarisés dès notre jeunesse , sans entreprendre de juger de choses si hautes. Ne vaut-il pas mieux en croire ces premiers hommes qui, étant venus en des siècles moins corrompus et comme à la naissance du monde , ont mérité de trouver des dieux plus favorables , et de vivre même sous leur conduite; car nous voyons que toutes les provinces , les villes et les empires, ont des religions et des cérémonies qui leur sont propres, et qu'ils adorent des dieux de leur pays : comme les Ëleusiniens, Cérès; les Phrygiens , Cybèle ; les Ëpidauriens , Esculape ; les Cfaaldéens. Bel; les Syriens , Âstarté ; les Scythes , Diane ; les Gaulois , Mercure : mais les Romains les adorent tous , et c'est par là que leur puissance s'est accrue, qu'ils se sont rendus les maîtres du monde et qu'ils ont poussé leur empire au delà des bornes du soleil et de l'Océan. ^ C'est en montrant une vaillance religieuse, en remplissant leur ville du service des dieux , de vierges chastes, d'un grand nombre de prêtres et de cérémonies ; en vénérant les dieux irrités lorsqued'autresontvomi contre eux des blasphèmes, et cela au moment où Rome était saccagée et qu'il ne leur était plus resté que le Gapitole; en ne craignant point, pour la célébration de leurs mystères , de passer sans armes au travers des Gaulois , étonnés de la hardiesse de leur zèle ; en adorant encore des dieux vaincus, au moment même où leurs ennemis ont pris leur ville et font sentir l'insolence de la victoire; en

MINUCIUS FELIX

chenchant âH dieux par toute la terre , pour les hotiô^r et leur donner des temples dans Rome ; en drès^ttt même des autels am mânes et aux diviilitéè inconnues ; c'est en m mot en adorant les dieux de tous les peuptes^ qu'ils sont devenus les rois de tous les peuples. Cette dévotion s'est toujours confortée parmi eux , et s'est accrue avélc le temps; car rage apporte je ne sais quel r^HfpM aux UsatpV» et aux choses saintes, et pitfs riftigine en est obseore et incertaine, plus ilésoncrévéfés.

VII. «Ce n'est pa» avec mcnns de raison Je le déclirre, dussé-je me tromper, et du moins mon errevir viaiudra encore mieux que la v6tre,qtte nos pèr^s §e softt adonnés aux augures et à consolter \e^ eMrailles des bètes, ou qu'ils ont institué le sertioft des dieux et consacré des temples. GonsuHez dans Itfê Ktres la mémoire des choses passées, vofts trouverez qu'ils ont introduit toutes CCS cémnontes et tousces mystères, on ponrremerciêr la boMé divine, ou pour détourner les fléavx de sa colère. Témoin la mère des dieux , qui manifesta à son arrivée la diasteté d'une daibe romaine , et délivra Rome de la crainte de ses ciinemis. Témoin les statues à chsval de ces deux frères « qu'on leur dressa au mène endroit où ils montèrent , lorsque retournant de la défaite de Persée, leurs chevaux encore tout haletans et couverts d'écume, ils annoncèrent la victoire le même jour qu'ils l'avaient gagnée. Témoin ces jeux qu'on recommença sur un songe qui annonçait h» courroux de Jupiter. Témoin ces Déchis, qui obtinrent la victoire eo se dévouant pour leur pays. Témoin encore ce Gurtius, qui remplit le gouffre qui s'était entr'ouvert au milieu de Rome, et ferma cet abtme par l'honneur qu'il rendit aux dieux qui commandaient ce sacrifice. Et certes le mépris des auspices a fait voir la présence des dieux plus souvent que nous n'eussions voulu. Allia, ce nom funeste, nous l'enseigne assez, ainsi que la bataille de Glaudius et de Jnnius contre les Carthaginois, qui ne fut pas tant un combat qu'un misérable naufrage^ Le Trasimène a vu ses eaux teintes et enflées du sang des Romains^ par le mépris qu'un consul fit des augures. Les Parthes ont remporté nos dépouilles pour nous punir de notre dédain de . justes imprécations. Je laisse à part les événe- \ plus anciens de notre histoire sur la nais-

sance des dieux et les présens qu'ils ont fiiits aux hommes. Je passe H» vers des poètes et les oracles qui ont prédit les destins des choseii, de peur que l'antiquité ne vous semble trop fabuleuse. Considérez ces temples qni sont les remparts de cet empire , et par lesquels Rone est magnifiquement embellie; ils sont plus célèbres par les dieux qui y habitent et qu'on y adore , qtfe par la pompe de leurs orœmens et par la richesse des offrandes» C'est là que les prêtres puisent la connaissance de l'avenir par. la fréquentation des dieux; c'est delà qu'ils tirent les oracles contre nos dangers et les remèdes à nos maladies. C'est là qu'ils prennent l'espérance des affligés, le salut des mi^ sérables, la consolation des malheureux et le soulagement de nos peines. Nous voyons même et reconnaissons pendant noire sommeil ces dieux que nous blasphémons de jour et que nous ne voulons pas avouer.

VIU. « Ainsi, puisque du consentemoit général de tous les peuples il existe des dieux , quoique leur nature et leur origine soient inconnues , souffrirons - nous ces impudens qui , enflés de je ne sais quelle sagesse impie, s'efforcent de détruire une croyance si utile, si andenne et A salutaire? Qu'un Théodore le Gyréaien ou qu'un Diagoras que l'antiquité a nommé l'Athée, fassent tout ce qu'ils voudront pour renverser l'opinion des dieux , pour abolir toute sorte de religion et de crainte, et détruire le plus fort lien de la société humaine, ils n'an* ront jamais assez d'estime et de réputation pour faire prévaloir leur fnusse sagesse et leurs leçons d'impiété. Si les Athéniens ont chassé de leur pays un certain Protagoras^ qui dispatail de la divinité plutôt en philosophe qu'en profane, et ont brûlé ses écrits en pleine assemblée, souffrirons-nous des hommes, permettez-moi dem'exprimer un peu hardiment dans la chaleur de la dispute, souffrirons-nous, dis-je, des hommes d'une faction infème et désespérée, qui s'attaquent impunément aux dieux, et choisissant leurs prosélytes dans la lie du peuple et |)armi des femmes crédules et aisées à tromper par la facilité de leur sexe, les excitent à une société profane, pour ne point dire une conspiration, qu'ils ne cimentent point par quelque sainte cérémonie , mais par des sacrilèges , des assemblées noc-

OCTAVIDS.

lurntt, des jeAn^ solennds et des festins horribles , gens qui aiment les ténèbres et qui fuient la lumière , qui ne parlent point devant le monde et qui murmurent quand ils sont ensemble, qui fuient les temples comme des sépatares , méprisent les dieux , se moquent des choses saintes ; enfin ont pitié des autres , étant enx-mémessi misérables. Ils ne tiennent compte ni de nos dignités, ni de la pompe de nos pontihj quoiqu^fls aient à peine deqàoi scTètir; et par une Iblie étrange et une audace incroyable , méprisent les tourmens présens par Tappréhension de maux incertains , et ne craignent pas de mourir pour ne point mourir après quils ne serrait plus; tant la crainte a de pouvoir sur eux, ainsi que les espérances trompeuses dont ils se flattent.

IX. «Cependant, comme les mauvaises plantes sont les plus fertiles , et que les vices gagnent tous les jours de plus en plus , cette maudite secte s'augmente aussi tous les jours. (Test pourquoi il faut travailler de bonne heure à extirper cette exécrable société : ils s'entre^onnaissent i de certains signes cachés, et s'entr'aiment presque avant que de se connaître. La luxure fait une partie de leur religion : ils s'appellent communément ft*ères et sœurs , pour transformer une dftauche ordinaire en inceste; on dînât que ces malheureux se plaisent aux crimes. Et certes s'A n'en était quelque chose, le bruit n'en serait pas si grand : on dit encore qulb adorent me iMe d'âne consacrée par }e ne sais qudle sotte superstiiion , religion véritablement digne de leur vie. Us ont aussi eni^énération,àcequ'ondit, les parties hontnises âefeurs prêtres; vous diriez quils adorent la nature de leurs pères. Je ne sais si ces soupçons sont faux ou véritables, mais véritablement ces cérémonies et cesdévotionscachées et denrft sont toutes propres k les Aiirenat* tre. Et crtui qui dit qu'ils adorent un homme qui a été pendu pour ses crimes, et que le bois d'une crmx feit une partie de leurs cérémonies , oritti-H leur aftrfhne des autels dignes de leurs médiaucetés et leur feit adorer ce qu'ils méritent D^rillenrs , les cérémonies qu'ils observent quand ils admettent quelqu'un à leurs mystères, ne sont pas moins publiques qu'horribles. On met éevant ce nouveau venu m enfuit couvert de pète, afin decacher le meurtre qu'on vent

feire commettre : c'est li-dedans qu'il donne, par leur commandement , plusieurs coups de couteau; le sang coule de toutes parts, ils le sucent avidement, et ce crime commun est le gage commun du silence et du secret. Mystères pires que tous les sacrilégesIOn sait aussi quels sont leurs banquets, et l'orateur dç Gyrta en feit mention dans sa harangue. Ils s'assemblent tous en un jour solennel, femmes, enfans , frères, scBurs , et enfin de tous âges et de tous sexes , et après avoir bien bu et mangé , lorsque la chaleur du vin et des viandes com« mence à les échauffer et à les provoquer k la luxure , ils attachent un chien au cmdélabre et lui jettent un gâteau si loin qu'il n'y peut atteindre, afin qu'en sautant il renverse le flambeau. Ainsi s'étant défeits du témoin de leurs crimes, ils se mêlent au hasard, et par ce moyen sont tous incestueux de volonté s'ils ne le sont tous d'effet, puisque le péché de diacun est le souhait de toute la troupe.

X. Je passe beaucoup de choses k dessein; aussibienn'yena-t-ilque trop. Et certes les ténèbres qu'ils cherchent pour leurs mystères sont des preuves assez évidentes de tout ce que nous disons, ou du moins de la plus grande partie; car pourquoi cacher tant ce quHls adorent t On ne craint point de publier ce qui est honnête; ce sont les crimes qui demandent le secret et te silence. Pourquoi n'avoir point d'autels, point de temples , point de figures pour le moins que l'on connaisse P Pourquoi ne parier qu^ cachette, ne s'assembler qu'à la dérobée, si œ qu'ils cadhent et qu'ils adorent n'est infime ou criminel? Mais encore quel est ce dieu , seul , abandonné , solitaire , que pas un pen|rte tfbre n'adore, pas même lesBomains, qui ont adoré les dieux de toute la terre. Il ne se trouve de tous les peuples que la seule nation juive, chétive et misérable , qui ait servi un scitl Dieu ; encore a-ce été publiquement, avec des temples, des autels, des cérémonies et des sacrifices. Et cependant le pouvoir de ce Dieu est si peu de ebose, qu'il est k présent captif des Romains avee tous ses peuples. MMs quelles absu»fités et quels prodiges les Arétiens n'inventent'ib point PNedisent-Hs pas que ce Dieu, qu'ils ne voient point et qu'ils ne sauraient montrer, a connalâsancede la vie et des actions de tous les hommes; qutl entend leur v<rtx,

MINDCIUS FELIX.

pénètre dans lears plus secrètes pensées, se trouve présent à tout P Ils le font fâcheux, inquiet , et impudent même dans sa grande curiosité; car il assiste à tout ce qu'on fait , court par tous les lieux, veut tout voir, tout savoir, tout entendre. Mais le moyen qu'il puisse avoir soin de chaque chose étant occupé en tant de lieux, ou suffire à tout en s'arrètant à tout. Non contens de ces extravagantes opinions, ils menacent le monde et ses astres d'un embrasement universel; vous diriez qu'ils méditent sa ruine : comme si quelque chose pouvait troubler cet ordre étemel établi par les mains de la nature , ou que les élément dussent rompre leur alliance et cette divine harmonie, pour perdre la machine qui les contient et les environne.

XI. «Us ajoutent à cela des contes de vieilles femmes. Il disent qu'ils renaîtront après leur mort avec leurs cendres et leur poussière. Cependant, par je ne sais quelle assurance , ils croient aux choses qu'ils ont inventées ; vous diriez quHls ont déjà ressuscité une fois. Double mal et double folie , de croire à la ruine du ciel et des astres, que nous laissons toujours comme nous les avons trouvés, et de ne pas croire à celle des hommes , qui meurent à toute heure et prennent fin comme ils ont eu commencement. Cependant ils ne veulent pas brûler les morts et condamnent notre usage, comme si les corps, pour être dérobés aux flammes , ne laissaient pas d'être réduits en poussière par la soite des temps et des années. Il importe vraiment beaucoup qu'on soit consumé par la terre ou par la mer, et dévoré par les bêtes ou par les flammes ! Si les corps ont quelque sentiment après la mort , toute sorte de sépulture leur est un supplice; s'ils n'en ont point, il semble que la plus tôt feite est la meilleure. Cependant, préoccupés de cette opinion ridicule, ils se promettent, comme gens de bien, une félicité éternelle après cette vie, et menacent tous les autres, comme des méchans, de tourmens qui ne finiront jamais. Je pourrais dire là-dessos beaucoup de choses; je pourrais dire qu'ils sont pires que les autres, et je ne suis point en peine de le prouver, cela est déjà ftdt. Mais quand ils seraient injustes , n'est-ce pas toi^ours le destin, comme la plupart des hommes le pensent , qui est cause de tout le bien

et de tout le mal qui se fidt au monde, et c'est aussi votre sentiment ; car comme quelquesuns attribuent aux destins tout ce que nous faisons, vous l'attribuez à Dieu; ainsi vous dites que ce n'est pas votre volonté qui s'est portée d'elle-même à embrasser votre secte , mais que Dieu vous y a appelé; et par ce moyen vous faites un Dieu injuste qui ne punit pas la volonté, mais le malheur. Dites-moi un peu, je vous prie, ressusciterez- vous sans corps, on avec un corps, et sera-ce avec celui que vous avez eu, ou avec un autre? Est-ce sans corps? mais je ne crois pas que sans corps il y ait ni vie, ni âme, ni sentiment. Comment donc ressuciter avec un corps? Mais il y a longtemps que le vôtre n'est plus. Avec un autre? Ce ne sera donc plus le même homme. D'ailleurs tant de siècles se sont écoulés , il s'est passé tant d'années 1 qui est jamais revenu seulement pour quelques heures , comme les poètes feignent de Protésilas,afin qu'on pût ajouter foi à une chose si incroyable ? Tout cela n'est rien que chimères d'un esprit malsain, et vaines consolations inventées par les poètes et représentées agréablement. Mais comme vous êtes aisés à persuader , vous avez rétabli ces opinions en faveur de votre Dieu.

Xn. cQue ne jugez-vous pour le moins par l'expérience des choses présentes, combien ces promesses et ces espérances sont vaines? Apprenez, pauvres misérables, ce qui doit vous arriver après la mort par ce qui vous arrive durant la vie. Voilà la plus grande et la meilleure partie de vous-mêmes, si l'on vous veut croire, qui a faim et soif, qui est travaillée de pauvreté et de misère : et Dieu le souffre , et Dieu le dissimule ! Ou il ne veut pas secourir les «iens, ou il ne le peut, de sorte qu'il est, ou impuissant ou injuste. Toi qui te figures une immortalité après cette vie, nesens-tu pas ta condition, ne reconnais-tu pas ta faiblesse lorsque ta vois les dangers, lorsque tu es dans les ardeurs de la fièvre et dans les tranchées de la douleur? Misérable, qui ne veut pas confesser sa misère alors qu'il la sent! Mais laissons ces petites choses : voici des supplices , des tourmens, des croix, non plus à adorer, mais à souffrir; des feux que vous craignez et que vous prédites Où est ce Dieu qui p^t secourir les morts, et qui ne saurait aider les vivans? Les Romains,

OCTAVIUS

sans ratristance de votre Dieu , ne sont-ils pas les maîtres dn monde et de voas- mêmes? Cependant TOUS êtes dans les appréhensions et les inquiétudes; tous vous privez des plaisirs honnêtes et légitimes. On ne vous voit point aux jeux publics ni aux pompes ; vous ne vous trouvez ni aux festins solennels, ni aux combats sacrés; vous avez en horreur les viandes auxquelles les prêtres ont touché , et le vin qu'on a emporté des autels. Ainsi il semble que vous crai^ez même les dieux que vous ne croyez point. Vous ne mettez point de couronnes de fleurs sur vos têtes , et n'usez point de parfums , vous les réservez pour les morts; vous ne mettez pas seulement de guirlandes sur les sépulcres ; on vous voit toujours pâles et tremblans; dignes de miséricorde, même de celle de nos dieux. Enfin, misérables que vous êtes, non-seulement vous ne ressusciterez point, mais vous ne vivrez même pas. S*il vous reste donc quelque peu de sagesse et de pudeur , cessez de contempler les cieux et de rechercher les destins du monde ; songez à vous et regardez à vos pieds; cest assez, principalement pour des gens sans lettres, rudes et malpolis; s'il ne vous est pas donné de connaître les choses de la terre, à plus forte raison vous serait-il refusé de discourir de celles du ciel.

XIll. «Que si vous avez tant d'envie de philosopher, imitez Socrate, vous qui êtes si grands personnages ; c'est le prince de la sagesse. Tout le monde sait sa réponse , lorsqu'on Finterrogeait sur les choses divines : «Ce qui est au-dessus de nous ne nous touche point. » Cependant il a mérité la louange d'une sagesse extraordinaire, et îl a pensé lui-même que ce n'était pas pour avoir tout su, que l'oracle l'avait prononcé le plus sage de toute la Grèce, mais pour avoir su qu'il ne savait rien. C'est donc une souveraine sagesse que de confesser son ignorance. Cest de là qu'est sortie l'opinion d'Arcésilas, de Gaméades et de plusieurs philosophes académiciens, qui ont douté dans les plus hautes questions. Cest le meilleur avis, ce me semble, qu'on puisse suivre, puisqu'il est très-glorieux pour les doctes , et qu'il est sans danger pour les ignorans. C'est par là que Simonide se fait admirer, dans cette belle réponse qui mérite d'être proposée pour exemple à tous les siècles. Le roi Hiéron lui ayant demandé ce qu'il croyait

des dieux; il sollicita premièrement un jour pour en délibérer, et après celui-là deux autres. Enfin après plusieurs remises, comme on le pressait de répondre et que le roi demeurait étonné de tant de délais. «Plus j'y pense, ditil, et plus je trouve la chose difficile.» Cest ainsi, à mon avis , qu'il faut laisser indécises les choses qui sont incertaines , et ne pas prononcer hardiment sur ce qui embarrasse tous les sages , ni s'avancer pour résoudre , cependant que les plus grands personnages délibèrent; car c*est le moyen de détruire toute sorte de religions, ou d'introduire une superstition et une servitude insupportable.»

XIV. Ainsi parla Cécilius : «Hé bien! dit il, après avoir terminé , et d'un visage riant, car l'impétuosité de son discours avait emporté toute sa colère , que dit à cela cet homme de la race de Plante , le premier des boulangers et le dernier des philosophes P— Tout beau , lui dis-je, dispensez-vous de vous applaudir à ses dépens. Il ne faut pas chanter le triomphe avant la victoire , ni foire tant le vain pour avoir fait une assez ingénieuse harangue. Souvenez-vous que c'est pour la vérité que vous combattez et non pas pour la gloire. Et certes, ce n'est pas ce que vous avez dit qui me met le plus en peine; quoique d'ailleurs votre discours m'ait extrêmement plu dans sa subtilité et sa diversité admirable. Mais je suis fiché de voir que la vraisemblance des choses change selon la capacité et l'éloquence de ceux qui parlent , et que la vérité la plus claire devient quelquefois méconnaissable. On se laisse emporter à la beauté d'un discours, et détourner de Texamen de ce qu'on traite, sans discerner la vérité, ni prendre garde qu'une chose incroyable peut être vraie, et que la vraisemblance est assez souvent un mensonge. Cependant, cette facilité de croire tout ce qui a de Tapparence fait que les plus habiles ont le plus d'avantage dans la dispute , et qu'à la fin , piqués de nous voir à tout coup déçus, au lieu de nous en prendre à nous* mêmes , nous nous plaignons de l'incertitude des choses du monde, et aimons mieux condamner tout et ne rien croire , que de prendre parti sur des choses incertaines. Cest donc à nous de prendre garde que cela ne nous fasse haïr toute sorte de discours, et avoir même en horreur les hommes ; car ceux qui croient legè^

MINUCIUS FÉLIX

rement se trouyant trompés par ceux qu'ils ont estimés gens de bien , viennent par une autre erreur à avoir tout le monde pour suspect, et à se défier de ceux à qui ils auraient pu se fier en assurance. Aussi , puisque chacun tâche de se défendre de tout son pouvoir, et que d'un c6té la vérité est ordinairement plus obscure, et de Tautre la subtilité ou l'éloquence plus grande, jusqu'à nous persuader quelquefois ce qui n'est point , c'est à nous à considérer le tout le plus exactement que nous pourrons , afin de prendre ce qui est bon , et de louer les subtilités sans y croire.

XV. a Vous sortez des devoirs d'un bon juge , dit Gécilius , de venir interrompre la dispute par un discours qui aie la force et la créance à ce que j'ai dit, attendu qu'Octavius peut répondre i tout de point en point. — Vos remarques , dis-je, sur ce que vous reprenez , ne sont pas fondées; et je crois avoir agi dans l'intérêt commun. J'ay feit comme un abrégé de tous les points, afin que nous puissions examiner mon discours plutdt par la solidité du raisonnement que par la grandeur de l'éloquence; et il ne fout pas détourner davantage notre attention de la considération des choses comme vous le dites vous-même, puisque voilà Octavius qui se prépare à parler , et que rien n'empêche que nous ne lui donnions bonne audience. »

XVI. s Je parlerai , dit Octavius, aussi fortement quil me sera possible, mais il faut que nous tâchions tous deux de bannir la calomnie, et de dissiper ces nuages avec le flambeau de la vérité. Et pour commencer, je ne vous cèlerai point d'abord que vous avez montré une si grande incertitude, que je doutais si vous n'aviez qu^une connaissance légère et embrouillée des choses dont vous parliez , ou si vous ne vous étiez point égaré ; car vous avez dit tantôt qne vous croyiez aux dieux, tantôt que vous ne •aviez qu'en croire , comme si par cette ambiguïté vous eussiez eu envie d'éluder notre réponse. Mais je ne puis croire cela de Gécilius, ces petites finesses sont trop éloignées ^de son esprit; et sll a de la subtilité elle est innocente. G*est plutôt qu'il fait comme ceux qui ne savent pas bien le chemin; aussitôt qu'ils en trouvent plusieurs ils s'arrêtent , parce qu'ils ne peuvent croire qu'ils soient tous bons , et qu'ils n'ont pas l'assurance de choisir : de même, ce-

lui qui ne sait pas la vérité demeure coort à la première difficulté qui se présente, et change autant de fois d'opinion qu'il trouve de raisons contraires. Il ne faut donc pas s'étonner si Gécilius se trouve agité et chancelant en cette rencontre ; mais je lui veux apprendre la vérité afin qu'il ne flotte plus dans l'incertitude comme auparavant. Or , comme il ne peut souffrir que des gens sans lettres et de pauvres igaorans, comme il nous appelle, disputent des choses divines , il faut qu'il sache que tous les hommes sont nés raisonnables , sans distinction d'âge , de qualité , ni de sexe , et qu'ils ne doivent point leur sagesse à la fortune , nuiis à la nature ; que même les philosophes et les autres célèbres inventeurs des arts et des saences ont été regardés comme de la lie du peuple et des ignorans , avant que d'avoir fait paraître leur esprit dans leursouvrages, tant il est vrai de dire que les riches , idolâtres des trésors , considèrent plus l'or que le ciel, et que ce sont des pauvres comme nous qui ont découvert la sagesse , et qui l'ont montrée aux autres. De sorte que l'esprit ne vient pas avec les biens, et n'est pas le fruit de l'étude, mais que c'est un avantage de la naissance. Il ne fiiut donc pas se plaindre ni se mettre en colère, de voir les hommes s'enquérir des choses divines , et vouloir en dire ce qui leur en semble; on ne doit pas regarder à la qualité de celui qui parle, mais à la qualité des paroles. La vérité même est d'autant plus visible, que le discours est plus dépourvu d'ornement, parce qu'elle n'est point déguisée par l'artifice de l'éloquence, mais demeure en sa naïveté, comme elle doit être pour être la r^le du bien et du mal.

XVII. tf Je ne nie pas pourtant ce que Gécilius s'est tant donné de peine à prouver: que l'homme se doit connaître et considérer sa fin, sa nature et son origine; s'il a été fait par l'union des élémens, et par l'agencement des atomes; ou si ce n'est point Dieu qui l'a fait lui-même, et qui l'a formé de ses propres mains. Mais nous ne le pouvons apprendre que par la connaissance de cet univers et de son auteur; car ces choses sont si bien jointes et liées ensemble, que nous ne pouvons connaître l'homme , que nous ne connaissions Dieu auparavant, ni être bien capables de la connaissance des choses da monde, que nous ne connaissions le monde.

OCTAVIUS-

Et cert€», poMqne e*i»l en ceci qae non» 4îffiérom ée$ bêles , qu'elles sont courba contre terre comme poor y chercher leur nourriture, et que nous avons le visage <levé pour contempler le cid , et une raison qui nous apprend qu'il y a un Dieu , et qui nous rend en quelque sorte semblables à lui , nous ne pouvons sans crime fermer les yeux à une si grande lumièrei et c'est une espèce de sacrilège de chercher en terre ce que nous devons trouver dans le cieL Et certes, il fret n'avoir point d'yeux ni de sentiment pour s'imaginer que toute cette grande et admirable machine ait été faite par un assemblage d'atomes, et non pas par la sagesse d'un Dieu ; car y a*t-il rien de plos clair, quand on vient à consîdéiièr les deux et à contempler toute la nature, qu'il y a quelque excellent esprit qui a compassé toutes ces choses , et qui les conduit et les gouverne par sa providence. Considérons le ciel avec tonte son étendue et la rapidité de son cours , soit lorsque la nuit il est tout semé d'étoiles , ou lorsqu'il est éclairé par le soleil : nous verrons dans ce mouvement éternel réluire sa sagesse divine. Quedirai-je de cet astre dont le cours marque les années, et de cette planète inconstante qui détermine les mois par sa mort et par sa naissance P Parlerai-je de cette vicissitude éternelle des ténèbres et de la lumière, qui en produit une autre, du travail et du repos. C'est aux astrologues à entrer dans le discours des astres, dont ils connaissent les vertus et les influences, et à nous apprendre celles qui règlent les semences et les moissons, les navigations et les vents, et qui font la science du pilote et du laboureur. C'est assez que pour arranger toutes ces merveilles et leur donner cet ordre qu'elles gardent éternellement, il ait iallu un esprit divin et une sagesse extraordinaire. Et certes , qui en peut douter , puisqu'il en i^nt même pour les comprendre?Qnot! cette diversité des temps et des saisons qui marchent toujours d*un pas égal , ne parle-t-eile pas de son auteur, et ne publiet-elle pas ses louangt'H? liCprintentps était nécessaire pour produire les fleurs. Télé pour mûrir les fruits ei les nioissous, Tautomue pour achever doucement vvi ouvrage ; mais l'hiver ue l'était pas moins prmr le repos et le soulagement de la nature. Cet ordre coiltinue toujours sans se troubler ni se perdre depuis tant de

siècle», et serait bkoÊéi changé si la fortune était la maîtresse du momie. D'ailleurs, queHe sagesse d'avoir tempéré l'hiver et l'été par l'automne et le printemps, avec tant d'art et de jugement qu'on pasee îaseosiblement des ardeurs de l'un aux froidi de l'autre, sans éprouver les rigueurs des deux œntiaîresl Considérez la mer ! un peu de sabk lui sert de borne. Voyez les arbres ! les entniittes de la terre leur donnent la vie. Admirez ce flux et ce reflux de l'Océan^ ces sources étemeUes qui arrosent le monde, ces fleuves qui coulent coutinuellement, la terresi bien disposée eu plaines^ en vallo», en montagnes ! Que dirai-je de tant d'animaux qui ont chacun leurs défenses diMrentes ? ceux-ci sont «rméa de cornes , ceux-là de dents ou d'aiguillons, les autres de griffos et d'ongles; quelques-uns n'oitf pour arnoes que la vitesse ; mais tous tant qu'ils sont , ils ont obtenu de la nature pour se défendre , ou la légèreté , ou la force, ou l'adresse. La forme de l'homme surtout proclame un Dieu pour autev ; la stature droite, le visage élevé où se trouvent tous les sens ainsi qu'en une souveraine demeure, et les yeux au plus haut comme une sentinelle I X VUl. « Nous n'aurions jamais fait si nous voulions parler de touL U n'y a point de partie dans l'homme qui ne soit placée on pour la nécessité, ou pour l'ornement. Et ce miracle d'être tout semblables et de ne l'être point? Et puis, cette façon de naître toute pleine de merveilles, ce désir d'engendrer , n'est-ce pas Dieu même qui l'inspire et qui forme le lait dans le sein des femmes, afin de fournir une nourriture assez délicate pour ces petites créatures? Mais il ne se contente pas de donner l'ordre en 4{6néral, il pourvoit à tout en particulier. Il échauffe par les vapeurs tièdes de la mer l'Ile de Bretagne qui ne pouvait être échauffée par le soleil; le Nil sert de pluie à l'Egypte ; l'Enpbrate engraisse la Mésopotamie et la féconde, et le fleuve qui a donné son nom aux Indes, est celui, à ce qu'on dit , qui les sème et qui les arrose. Que si l'on voyait, en entrant dans une maison, les chambres parées et tendues, ne dirait-on pas aussitôt que c*est l'ouvrage d'un homme ? Et dans ce superbe palais arrangé par les mains de la nature , où nous voyons un ordre et une providence admirable, necroirona» nous point qu'il y a quelque esprit plut grand

MINUCIUS FEUX

et plus excellent qae toutes ces choses , qui en est le maître et le conducteur. Biais vous ne doutez point peut-être de la Providence , vous doutez seulement si c'est qn seul être qui gouverne. Il n'est pas difficile de vous renseigner si vous voulez considérer le monde. Où a-t-on vu de royauté souffirir longtemps un compagnon ? Ne parlons point de ces grands de Perse qui attendaient l'élection d'un prince du hennissement d'un cheval ; laissons cette vieille histoire des Tbébains; mais chacun sait la dissension des deux frères pour un petit royaume de pasteurs, et pour des cabannes de bergers. Les guerres de César et de Pompée ont remué l'Europe , TAfrique et TAsie , et un si grand empire n'a pu porter à la fois le gendre et le beau-père. Considérez le reste. Les abeilles ont un roi, les troupeaux n'ont qu'un conducteur, et tu imagines dans le ciel deux maîtres? Ne sais- tu pas que l'auteur de la nature n'a point de bornes; qu'il n'a ni fin ni commencement; qu'il se donne à soi-même l'éternité, comme il donne le principe à toutes choses; qu'avant le monde il était lui-même son occupation et sa gloire ; qu'il a lait tout ce que tu vois par sa parole, comme il le dispose par sa sagesse , et l'achève par sa vertu ? Il ne se voit point, parce qu'il est au delà des sens. 0 ne se peut comprendre, parce qu'il est au-dessus de l'entendement. Il est immense, infini, connu seulement à luimême ; car noire esprit est trop petit pour le concevoir. Dirai-je ce qu'il m'en semble ? nous ne le comprenons jamais mieux qu'en l'appelant incompréhensible. Quiconque s'imagine connaître sa grandeur la diminue , et qui ne la diminue point ne la peut connaître. Ne t'enquiers point de son nom ; son nom c'est Dieu. On cherche des mots , quand une choscr peut être divisée, mais Dieu étant simple ne peut être divisé. Si je l'appelle père , tu conçois aussitôt un père à notre façon ; si je l'appelle roi ou seigneur, il en est de même. Ote tout ce que ces noms ont de terrestre, et tu as trouvé ce qu'il est. C'est ici le consentement général de tous les peuples. Quand on tend les mains au ciel on ne nomme que Dieu ; on dit que Dieu est grand, qu'il est véritable; on dit encore : «s'il platt à Dieu. 1 Cest ainsi que parlent les hommes ; et ce n'est pas tant la confession d'un chrétien que la voix de la nature. Ceux même qui font Jupiter

le souverain des dieux , ne s'abusent que sor le mot, car ils sont d'accord d'une seule puissance. XIX. « Les poètes aussi chantent un père des dieux et des humains, et disent que c'est lui qui forme nos pensées comme il lui platt. Que dit Virgile? ne parle-t-il pas encore plus clairement et en approchant davantage la vérité, quand il dit:

Une source dtfenz, Gomme mi fleuTe éternel réfMmdae en tous Ueiiz« De sa flamme înTîtible entourant la matière, Jadis Tersa la vie k la nature entière, Alluma le soleil et les astres dirers, Descendit sous les eaux et nagea dans les airs. Chacun de cette flamme obtient une étincelle. C'est cet esprit dirin , cette âme unÎTcrseUe Qui, d'un soufle de Tîe animant tous les corps , De ce Taste univers fait mooToir les ressorts, Qui remplit, qui nourrit de sa flamme féconde Tout ce qui croit dans l*alr sur la terre et dans l'oode ^ .

Et ailleurs il donne le nom de Dieu à cette àme universelle :

Dieu remplit le ciel , la terre et l'onde ; Dieu circule partout , et son âme féconde À tous les animaux prête un souffle léger*.

Et ailleurs :

Ce pouToir qui , créant l'homme et les animanx, Leur Terse de la TÎe et les biens et les mam, Les orages, les feux".

Et que disons-nous autre chose P Nous rapporterons si vous voulez la doctrine des philosophes; vous verrez qu'ils sont de cet avis , quoiqu'ils s'expriment diversement. Je laisse à parties plus anciens , qui ont mérité le nom de sages par leur doctrine ; car Thaïes de Milet , qui est le premier de tous, et qui a le premier disputé publiquement des choses célestes, dit que l'eau

* Principio oœlum ac terras , campoaque liquentes, Lucentemque globum lunae , titaniaque astra Spiritus intus alit, totamque infutt per artus Mens agitât molem , et raagno se corpoie mtscet Inde hominum pecudumque genus, Titasque Tolantam, Et qu» marmoreo fert monstra sub sequore ponu».

(Ynoiu, jEneid., I. vi, t. 791 et soir.)

* DenmnamqueireperoDwet

Terrasque, tractusque maris, oœlumque proAindum; Hinc pecudes , armenta , yiros , genus omne Ferarum , Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas.

(fieorg., 1. IV, ▼. 221 et tulv.l

' Unde hominum genus, et pecudes ;unde imber et Ignet

{jEneid.,Vn.ïtV,m,\

OCTAVIUS

est te principe dont Tesprit a formé toutes choses : a ais que de savoir particulièremeat comment ils agissent ensemble , ce n'était pas au pouvoir de Thomme , et que Dieu qui est cet esprit Ta révélé. Voyez-vous comme le sentiment du premier des philosophes s'accorde avec le nôtre? Plus fard Ânaximènes, et depuis Diogène, qu'on a surnommé FApolloniate, ont dit que Dieu était une nature aérienne, immense et infinie; ceux-là ne diffèrent pas encore d'avec nous. Anaxagoras dit que Dieu est un esprit infini qui a arrangé toutes choses. Pythagore dit que c'est un esprit qui s'épand partout, et qui donne la vie à tout ce qui est au monde. Xénophanes veut que Dieu soit une infinité animée. Antisthène disait qu'il y avait plusieurs dieux de divers pays, mais qu'il n*y en avait qu'un principal , qui était Dieu de sa nature. Speusippe a estimé que c'était une vertu naturelle et animale, par laquelle toutes choses étaient conduites. Démocrite lui-même, quoiqu'il ait inventé les atomes, ne dit-il pas souvent que Dieu est cette nature première, et cette intelligence qui produit les images. Straton a pensé aussi que c'était la nature. Ëpicure luimême, qui a cru qu'il n'y avait point de dieux, ou qu'ils étaient dans une oisiveté profonde, met la nature par-dessus tout. Aristote n'est pas toujours d'un seul avis. Il établit néanmoins une puissance unique, car tantôt il dit que c'est l'esprit, tantôt que c'est le monde; tantôt que c'est encore quelque chose au-dessus du monde. Aristote le Pontique n'est pas moins chancelant; car tantôt il donne la surintendance à l'esprit divin , tantôt il ne sait rien de plus grand que Tunivers. Héraclide, qu'on a appelé aussi le Pontique, adopte un esprit divin : mais il n'est pas toujours d'accord, non plus que Théophraste, Zenon, Ghrysippe et Gléanthe. Mais enfin tous n'admettent qu'une Providence; car Gléanthe dit , tantôt que Dieu est un esprit , tantôt que c'est un fou, tantôt une intelligence. Zenon son maître tient que c'est une loi naturelle et éternelle qui est dans les choses. Quelqudbis il dit aussi que c'est un feu et une intelligence; et montre bien l'erreur populaire touchant les dieux, lorsqu'il dit que Junon c'est l'air, Jupiter le ciel, Neptune la mer, Vulcain le feu ; et que les autres sont , de la même manière, d'autres principes de la nature. Ghry-

sippe dit presque la même chose : que Dieu est une vertu divine et une nature intellectuelle : mais quelquefois il croit que c'est le monde et une nécessité fatale, et imite Zenon dans l'interprétation des fables des dieux , qui se trou^ vent dans les livres d'Homère , d'Hésiode et d'Orphée. Diogène aussi, celui qu'on a surnom* mé le Babylonien, explique l'accouchement de Jupiter, la naissance de Minerve, et autres histoires semblables, comme étant des phénomènes de la nature et non pas des dieux. Xénophon, le disciple de Socrate, pense que le vrai Dieu ne se peut voir, et qu'il ne le fout point chercher. Ariste , de l'Ile de Ghio, dit qu'il est même incompréhensible; l'un et l'autre a compris la grandeur de Dieu en ne le pouvant comprendre. Platon parle plus clairement de la Divinité , et s'abuse moins sur le nom et sur la chose. En effot il serait tout divin , s'il n'avait puisé quelque chose de terrestre des opinions du monde. Il dit donc en son Timée que , par le nom de Dieu, on entend le Père de cet univers, le Gréateur de l'âme, l'Auteur du ciel et de la terre , incompréhensible à cause de son immensité, et qu'on ne doit pas découvrir au monde , quand il arriverait qu'on l'aurait compris. Nous disons presque la même chose. Gar encore que nous connaissions Dieu et l'appelions le Père de cet univers , nous n'allons point dire publiquement notre opinion à moins que quelque nécessité ne nous y oblige.

XX. c J'ai montré le sentiment de presque tous les philosophes, et comment ils n'ont cru qu'en un Dieu unique, quoiqu'ils ne se soient pas tous exprimés de la même iaçon. Et cela est grandement à notre gloire, car c'est une preuve, on que les chrétiens sont philosophes, ou que les philosophes ont été chrétiens. Que s'il est vrai qu'il y ait une Providence, et que le monde soit gouverné par un seul Être, nous ne devons point nous laisser emporter aux fables de l'antiquité , contraires à la raison , et condamnées par les philosophes de tous les siècles ; car nos pères ont été si crédules, qu'ils ont ajouté foi à des choses incroyables. Ils ont cru à une Scylla à plusieurs corps, à une Ghimère à plusieurs formes, aune hydre qui renaissait deses plaies, à des centaures, hommes et chevaux tout ensemble; en un mot ils croyaient tout ce qu'on leur voulait faire croire ; des métamorphoses

MliNUClUS FEUX.

d'hommes en oiseaux , et de bètes en hommes , et d'hommes encore en fleurs et en arbres, entln tant d*autres choses , qui se feraient encore si elles avaient été faites , mais qui ne se font point, parce qu'elles ne se peuvent faire. Ils ont cru de la sorte à Texistence des dieux par une étrange simplicité ; car en adorant leurs rois , et désirant avoir leurs portraits après la mort, et conserver leur mémoire par des statues, ils ont à la fin converti en culte ce qui n'avait été pour eux qu'un siiyet de consolation. Avant que le monde fût ouvert au commerce, et qu'il se fit un mélange de coutumes et de cérémonies, chaque nation adorait son fondateur, ou quelque grand capitaine, ou quelque reine chaste et vaillante, ou l'inventeur de quelque art , ou Fauteur de quelque invention utile aux ,hommes. Ils considéraient que leur mémoire méritait bien d'être conservée, et tâchaient par là de s'acquitter des obligations qu'ils avaient à ces illustres paonnes, et d'attirer la postérité à rimitation de leurs vertus.

XXI. c Lisez les écrits des sages et des philosophes stoïques, vous reconnaîtrez avec moi que les hommes ont été faits dieux ou pour leurs bienfaits, ou pour leur mérite. Évhémère indique dans Tordre du temps leur naissance, leur pays et leurs noms, et il cite les lieux où sont leurs sépulcres. Il fait voir encore par les impostures de Jupiter Dictéen , id' Apollon Deiphique, de risis de Phare et de la Gérés d'Eleusis , qu'on a mis au nombre des dieux, ceux qui en courant le monde ont porté dans les pays Tinveption de quelques semences, ou de quelque autre chose utile à la société humaine. Perséus est de même avis , et ajoute qu'on a nommé de leur nom les choses qu'ils ont inventées , comme le poète, quand il dit :

Vénos languit «ans Baochos et Gérèt*.

Alexandre le Grand , dans un discours assez long qu'il a écrit à sa mère, M mande qnll a Ait découvrir par force i un prêtre le nqrstère des dieux. Il frit Vslcain le preoriérde tous, et place ensuite la race de Jupiter. Considérez le sistre d'Im changé en hirondelle, et leirain tombeau du dieu ^ei'Égypte «dore, dont les oembres ont été mis en

^ Sine Cerere et UïmTQ friget Venus.

(Téuhgb, Eunuque, act. iv, le t, v. 6.)

pièces. Enfin dans toutes les cérémonies et les mystères, vous verrez la misérable fin de vos dieux, leur mort et leurs funérailles. Isis pieore son fils qu'elle a perdu, et le cherche en compagnie de ses prêtres chauves et de son cynocéphale. Les misérables isiaques frappent leur estomac, et imitent cette dolente mère. Aussitôt après elle se réjouit d'avoir recouvré son fils; les prêtres jettent des cris de joie, et le cynocéphale qui l'a trouvé en fait gloire. Ainsi ik ne cessent tous les ans de perdre ce qu'ils ont trouvé , et de retrouver ce qu'ils ont perdu. N'est-il pas parfoitement ridicule de pleurer ce qu'on adore , ou d'adorer ce qu'on pleure ? Ge sont là néanmoins les dévotions de l'Egypte , et maintenant celles de Rome. Gérés, environnée de serpens, cherche, le flambeau à la main et pleine d'inquiétude, sa fille qu'on lui a enlevée; voilà les mystères d'Eleusis. Geux de Jupiter ne sont pas moins ridicules; une chèvre sert de nourrice; on dérobe un enfant à son père de peur qu'il ne le dévore ; les corybantes sonnent des cymbales pour empêcher que ses cris ne s'entendent. Passons aux autres. Gybèle mutila son galant, parce qu'il ne se pouvait résoudre à l'aimer quoiqu'elle fût mère des dieux, parce qu'elle était trop vieille et trop laide. On dirait qu'elle avait envie de faire un dieu d'un eunuque ; car les Gaulois adorent ce misérable amant en se condamnant certainement eux-mêmes à subir la même infortune. Ge ne sont pas là des mystères, ce sont des supplices. La figure même que vous donnez à vos dieux n'est-elle pas honteuse et infâme? Vulcain est un dieu boiteux; Apollon est encore sans barbe après tant de siècles, et son fils Esculape a une barbe vénérable. Neptune a lesyeus bleux. Minerve les a verts, Junon les a comme ceux d'un bœuf. Pan a les pieds faits comme une chèvre , Saturne y a des fers, et Mercure y a des ailes. Janus a deux visages , comme s'il voulait marcher à reculons. Diane a un habit de chasseur, mais à Éphèse elle a une infinité de mamelles, et en qualité de déesse des enfers, on lui donne trois tètes et plusieurs mains. Et votre Jupiter même! tantôt il est sans barbe , et tantôt il est barbu. Quand il est Hammon, il a des cornes ; quand il est Jupiter Gapitolin, il a des foudres; lorsqu'il est Latiaris, il est tout sanglant ; Phérétrien il est muet. Enfin, pour abréger, autant de noms, au-

OCTAVIDS

tant de moiwtres. Erigone est pendue pour briller enniice entre les astres. Castor et Polluai , afin de vivre, meurent tour à tour. Esculape,pour devenir dieu, est frappé d'un coup de fiuidre. Hercule doit consumer dans le fèu ce qu'Uavait de terrestre.

XXII.«Nousapprenonsces bbles de nos pères ignoraus, et eioployons ensuite notre esprit et DOS soins à les embellir. Les i)oêtes surtout s'y «ml adonnés, et leur réputation a fiiit un grand pr^udiœ à la vérité. Cest pourquoi Platon avait raison,! non avis, de chasser Homère de sa république, en dépit de sa gloire et de sa re« nomniée; car c'est lui principalement qui a mêlé vos dieux parmi les choses du monde, quoiqu'il Tait fait en raillant. U les feit battre ensemble dans la guerre de Troie. Il blesse Vénns; il enchaîne Mars, il lui fait des plaies , il le met en foîte. Il fait délivrer Jupiter par Briarée, au moment où il était sur le peint d'être encbahié par les dieux. Il lui hit pleurer d'une phiie de sang la mort de son fils Sarpédon, qu'il n'avait pas le pouvoir d'empêcher. Il le dépeint diarmé de la ceinture de Vénus et caressant avec phis d'ardeur sa Junon qu'il ne fierait ses maîtresses. Tantôt Hercule vide des écuries, Apollon est bouvier d'Admète, Neptune se loue à Laomédon pour bâtir les murs deTrde, et est assez malheureux pour ne pas être payé de ses journées. Tantôt on fabrique sur la même enclume les armes d'Ënée et les fbudres de Jupiter , comme si le ciel et ses fbur dres n'avaient pas existé longtemps avant que Jqpiter naquit en Crète, et qu'il n'eût pas redouté hii-même ce tonnerre que les Cyclopes ne peuvent imiter. Que dirai-je de Mars et de Vénns qu'au surprend en adultère, et du crime de Jupiter avec Ganimède, qui est consacré dans le ciel ? Toutesces fables ont été inventées pour autoriser les vices des hommes. C'est par ces fictions et ces agréables mensonges qu'on corrompt l'esprit des jeunes gens; ils y croissent et ils y vieillissent : la vérité est exposée en vue à tout le monde , mais encore faut-il ouvrir les yeux. Tous les auteurs anciens de la Grèce et de rbalie écrivent que Saturne qui est le premier de toute sa race, n'était qu'un homme. Népos et Gassius le disent dans leur histove; Thallus et Diodore sont de cet avis. Ce Saturne donc s'enfuit de Crète eu Italie pour ne point

tomber entre les mMnsdesonfils,et Janusle reçut dans sa maisen. Or , comme il était Grec et assex poli , il apprit plusieurs choses à ces barbares, commede former des lettres, débattre de la monnaie, de fabriquer divers instrumens. U appela donc ce pays Laiium, comme qui dirait l'asile secret , parcequ'il y avait été eaché. Il donna aussi son nom à la ville de Saiumia pour conserver» sa mémoire, comme Jaous donna le sien au mont Janieule qu'il habitait C'est donc un homme qui s'enfuit et qui se cadie; c'est le père d'un homme ; c'est le fils d'un homme ; car s'il fut appelé fils du del et de la terre , c'est parce que son origine était inconnue aux Italiens, comme nous disons encore de ceux qui arrivent à l'imprévu, qu'ils sont tombés du ciel, et de ceux dont on ignore la naissance, que ce sont des enfans de la terre. Jupiter régna en Crète après en avoir chassé son p^; ily eut desenfànset ily fut enterré. On y vmt encore aiy^Nird'hui un antre qui porte encore son nom; on y montre son sépulcre ; et les cérémonies dont on honore sa mémoire, témoignent bien qu'il a été homme. U serait superflu de fiiire le dénombrement et la généalogie de tous les dieux issus de lui C'est assez de prouver que le père était un homme , pour frire voir que les en£au:is le sont aussi, si ce n'est que vous pensiez avoir déifié ceux que vous avez consacrés après leur mort ; et qu'un faux serment de Proculns puisse faire un dieu, ou que Juba soit de la troupe des immortels , parce que les Maures l'adorent. En un mot, en mettant tous ces rœs au nombre des dieux, ce n'a pas été pour le persuader aux hommes , mais c'est un honneur qu'on a vouhi vendre k la royauté. C'est même malgré eux qu'ils sont honorés de ces vaines cérémonies. Ils voudraient demeurer hommes, et croient si <pea devenir dieux par ce moyen qu'ils l'appréhendent même en leur vieillesse. Ceux-là donc qui meurent ne sont point dieux» parce que les dieux ne peuvent mourir ; et ceux qui ont pris naissance ne peuvent l'être , parce qu'ils sont êoiets à la mort. Or ce qui est dieu , n'a ni fin ni commencement ; car s'il est né autrefois des dieux, pourquoi n'^en naltrait-il pas encoreâ présent? à moins qu'on ne suppose que Jupiter soit trop vieux et que Junon ne soit plus en ^ d'avoir des enfans. Minerve est-elle vieillie

MINUCIUS FEUX

avant d'avoir pu être mèreP Ou plutôt n'ont-ils cessé d'engendrer que parce qu'on a cessé de le croire?Gertes si les dieux pouvaient procréer des enfans, et que ces enfans fussent imniortels, nous aurions déjà plus de dieux que d'hoaunes, et je ne sais si le ciel et la terre seraient capables de les contenir. Disons donc que ces dieux dont nous avons appris la mort aussi bien que la naissance; ont été véritablement des hommes. Qui doute que la beauté et la richesse de l'ouvrage n'aient fait adorer les statues, et que le peuple ignorant n'ait été charmé par ces chefs-d'œuvre de l'art et ébloui par Téckit de Tor, de l'argent et de l'ivoire? Que si quelqu'un veut prendre plaisir à considérer comment on fait ces figures et de quelle manière on les taille et on les façonne, il aura honte de craindre une matière sur laquelle la main de l'artisan s'est jouée pour faire un dieu: car ce dieu de bois, qui est peutêtre le reste d'un bûcher ou d'un gibet , est suspendu j taillé, rabotté, aplani. S'il est d'argent ou de cuivre , il sera peut-être fait d'un chaudron, ou de quelque chose de plus vulgaire , comme il est arrivé souvent au roi d'Egypte , et fabriqué sur l'enclume à coups de marteau. Le dieu de pierre est taillé , façonné et poli quelquefois par un méchant homme. Il ne sait pas pourtant les maux qu'on lui fait à sa naissance, comme il ne sent pas aussi les honneurs qu'on lui rend après sa consécration. Mais peut-être n'est-il pas encore dieu et n'est-il encore que pierre ou métal P Quand donc le devient-il? On le fond, on l'accommode, on le taille ; il n'est pas encore dieu. On le soude , on le bâtit, on le dresse; ce n'est pas encore un dieu. Enfin on le pare, on le consacre, on le prie; le voilà dieu, lorsque l'homme l'a voulu et l'a dédié.

XXIII. « Que les plus misérables animaux vous enseignent bien ce que sont vos dieux I les souris, les hirondelles , les chouettes, savent bien qu'ils n'ont point de sentimens; ils les rongent, ils marchent dessus, ils s'y établissent; et si vous ne les en chassiez ils y feraient même leur nid. Les araignées leur couvrent le visage de leurs toiles, et se servent de leur tête pour pendre leurs filets. Vous les essuyez, les nettoyez, les frottez : et l'on vous voit craindre des dieux que vous avez fabriqués et que vous êtes contraints de défendre ! tout cela , pour ne

pas voir qu'il faut connaître Dieu avant que de l'adorer; pour vouloir obéir inconsidérément à nos pères; pour aimer mieux suivre Terreur des autres que de croire votre propre jugement, et enfin pour ne pas savoir ce qu'on craint et ce qu'on appréhende. Cependant en consacrant l'or et l'argent on a consacré Tava* rice; les belles statues sont devenues précieuses; la superstition romaine est née avec ce grand nombre de cérémonies ob il y a tant de choses ridicules et tant d'autres qui font pitié. Ils courent tout nus en plein hiver; les uns ont des coiffures extravagantes, portent de vieux boucliers, frappent sur des peaux , promènent les dieux de porte en porte tout en mendiant. Ils ont des temples où on ne saurait entrer qu'une fois Tan ; ils en ont d'autres où on n'oserait jamais entrer. Il y en a qui sont fermés pour les femmes; il y en a aussi dont l'entrée est défendue aux hommes. Vous avez des cérémonies où un esclave ne se peut 'trouver sans crime; des statues qui ne peuvent être couronnées que par une femme qui n'ait connu qu'un seul homme; d'autres qui ne peuvent être couronnées que par celles qui en ont connu plusieurs, et on cherche en grande dévotion celle qui peut compter le plus d'adultères. Quoi ! ne vaudrait-il pas mieux que ceux qui font des libations aux dieux de leur propre sang, et qui les supplient par leurs plaies, fussent profanes que de croire en des dieux de cette sorte ? Et ceux qui se mutilent par dévotion, n'offensent-ils pas Dieu en le pensant honorer, puisque, s'il voulait des eunuques , il en pourrait faire nattre sans avoir besoin de les mutiler? Qui ne voit que ceux qui font ces folies n'ont pas le sens bien rassis, et qu'il n'y a que ceux qui les suivent qui les défendent? Aussi toute leur excase est dans le grand nombre de ceux qui taillent.

XXIV. a Et c'est à de telles superstitions que l'empire romain serait redevable de sa grandeur I et les Romains, dites-vous , se sont acquis moins de gloire encore par leur valeur que par leur religion et leur piété ! Ah! certes, ils nous ont laissé de grandes marques de leur probité et de leur justice dès la naissance de leur empire! N'est-ce pas le crime qui les a assemblés , qui les a rendus terribles aux peuples circonvoisins, qui leur aservideremparts pour établirleur domination; carc'était d'abord un asile de voleursi de traîtres

OCTAVIUS

d*âttiâriiis el de Sicril^; el, afin que cdai qm était le pla$ grand fftt ausn le plus criminel, il tua son frère : voilà les premiers auspices de cette sainte ville. Aussitôt, contre le droit des gens y ils ravissent des filles déjà promises , déjà fiancées, quelques-unes même déjà mariées; ils les violent et les déshonm^ent. Ensuite ils fènt la guerre à leurs pères, à ceux dont ils avaient épousé les filles, et répandent le sang de leurs alliés. Quelle impiété! quelle audace! enfin chasser ses voisins , piller leurs temples et leurs autels, détruire leurs villes, les emmener caplift, s'agrandir par des rapines et par la ruine des hommes , c'est la doctrine deRomulus et de ses successeurs ; si bien que tout ce qu'ils tiennent, tout ce qu'ils adorent, tout ce qu'ils^ possèdent, n'est que brigandage : leurs temples ne sont bâtis que des dépouilles des peuples, du sac des villes, du débris des autels, du pillage des dieux, du meurtre des prêtres. Quelle impiété et quelle profanation de s'agenouiller devant des dieux qu'ils traînent captifs en triomphe! Adorer ce qu'on a pris, n'est-ce pas consacrer son larcin? Autant de victoires autant de crimes; autant de trophées autant de sacrilèges. Et ce n'est pas par leur religion, mais par leur impiété qu'ils sont montés à ce haut fiiite de grandeur : ce n'est pas pour avoir été pieux, mais pour avoir été mécbans impunément; car le moyen qu'ils aient eu de leur côté les dieux contre lesquels ils ont pris les armes, et qu'ils n'ont honorés qu'après les avoir déshonorés? Et puis que peuvent faire pour les Romains ceux qui n'ont rien pu contre eux pour la défense de leurs peuples; car pour leurs dieux , quds pensez-vous qu'ils fussent d'abord ? Romnlus , Picus, Tibérinus , GoDsus, PUumnus, Picumnus, Gloadne que Tatins invenu, la Crainte et la Pâleur à qui Hostilius bâtit un temple, la Fièvreconsacrée par un autre : voilà tes protecteurs, 6 Rome ! les maux et les maladies. Et certes ces deux infâmes débauchées, Flora et Acca Laurentia, qui comptent entre leurs divinités, peuvent bien être comptées entre leurs fléaux. Sont-ce de pareils dieux qui vous ont aidés à vaincre ceux des autres nations et à étendre les frontières de l'empire romain; car on ne peut présumer que vous ayez été assistés contre leurs peuples adorateurs par le Mars de la Thrace , le Jupiter de

Crète, la Junon d'Argos, de Samos ou de Garthage, la Diane d'Ephèse ou de Tauride, la Cybèle de l'Ida, enfin par les divinités ou plutôt les monstres de l'Egypte; à moins peutêtre que ces dieux n'aient pensé qu'ils seraient mieux servis dans Rome, et que les prêtres y étaient plus saints, et les vierges sacrées plus chastes ? Mais il y a eu plus de vos vestales punies pour l'inceste, qu'il y en a eu d'innocentes; et celles qui ont été accusées n'étaient pas peut-être les plus coupables , mais ont été les plus malheureuses. Pour ce qui est des prêtres, où se livrent-ils plutôt à leurs débordemens que dans vos temples et près de vos autels? N'est-ce pas là que se font leurs sales marchés, et qu'ils méditent les adultères; et l'impudicité ne règne-t-efle pas plus puissamment dans leurs cellules que dans les lieux consacrés à la débauche? Mais n'y a-t-il pas eu aussi de grands empires et des États fiorissans avant que toutes ces superstitions fussent inventées ? L'empire des Assyriens, des Mëdes , den Perses, des Grecs, des Égyptiens, quoiqu'ils n'eussent ni pontifies, ni arvales, ni saliens, m augures, ni vestales, ni de ces poulets modérateurs de la république, et de qui l'appétit et le dégoût donnaient le mouvement à toutes les affaires du monde. C'est Dieu qui dispose des royaumes et|qui les change à sa volonté, et c'est sa puissante main qui distribue les couronnes.

XXV. « Mais venons à ces augures qui , dites-vous, font tant de bien à ceux qui les observent, et qui ont causé tant de maux pour avoir été négligés. C'est, pensez-vous, pour n'avoir pas attendu le trépignement solennel des poulets sacrés, que les armées deClaudius, de Junius et de Flamînius ont été défaites. Mais Régulus a observé les augures et n'en fut pas moins prisonnier. Mancinus, non moins qu'eux , fut contraint de se rendre et de passer sous le jong. Les poulets de Paulus ne mangeaient ils pas fort bien à la bataille de Cannes? cependant il y périt avec la plus grande partie de la république. César méprisa les augures qui lui défendaient le passage en Afrique avant lîiiver, et ne laissa pas de naviguer heureusement et de vaincre; vous diriez que cela hâta la victoire. Combien aurais-je de choses à dire des oractes. irophiaraQs prévoit ce qui doir

«rriver après n mort, et ne prévmt pas ce qui arrivera durant sa vie, et eomment sa fèmnie le trahira pour un collier. Tirésias voit ravenir et ne voit pas le présent. Ennius suppose inipunénent une réponse d'Apollon Pythien à Pycalius, quoique Apollon eût déjà cessé de s'exprimer en vers ; car les oracles ont commencé à se taire aussitôt que les hommes ont commencé à se polir. Démosthènes accusait la prétresse de Delphe de pbilippiser, parce qu'il savait fort bien que ses réponses lui étaient dictées. Mais les oracles ont quelquefois dit la vérité ? Quoique cela ne soit pas fort étrange parmi tant de mensonges, et que la fortune fosse quelquefois les mêmes choses que la raison , je veui néanmoins remonter à la source de Terreur, et sonder Tabime d'où sont sorties tant de ténèbres. Il existe des esprits malins et vagabonds qui ont gâté toute la beauté de leur naissance par les souillures du monde. Ces misérables, après avoir perdu les avantages de leur nature et s'être plongés dans les vices , tâchent pour se consoler d'y précipiter les autres. Gomme ils sont corrompus, ils ne se plaisent qu'à corrompre : s'étant sépara» de Dieu , ils ne peuvent souffrir que les autres a'en approchent. Les poètes et les philosophes les appellent des démons, et Socrate eq avait Uû, de qui il suivait la fantaisie. Ce sont eui qui opèrent ce que les magiciens font d'admirable, qui donnent l'efficacité à leurs enchantemens, qui font qu'on voit ce qu'on ne voit pas , et qu'on ne voit pas ce qu'on voit, qui produisent enfin toutes ces autres merveilles dont on parle. Cependant HoscanèSf le plus excellent magicien et pour la science et pour la pratique, rend à Dieu rhonnaur qui lui est dû, et dit que les anges qui sont ses ministras et ses messagersadorent sa majesté et tremblent devapt sa face. Il dit encore que les démons sont des esprits terrestres, vagabonds, et ennemis des hommes.

Platon qui trouvait de la difficulté à connaître Dieu , n'en a point trouvé à les connaître. Il discourt des démons et des anges et tAche même, dans son dialogue du Banquet, d'eiprimer la nature des premiers. Il dit que c'est une substance mcqrenne entre la mortelle et l'immortelle, c'est-à-dire entre le corps et Tesprit; et qu'ils sont foits du mélange d'nne aubstance terrestre et céleste. U croit eneore

MINUCIUS FÉLIX

qne ce sent eux qui engendrent nos dénra amoureux, il dit qu'ils se glissent dans nos ccsurs; qu'ils émeuvent nos sens, forment nos affections, versent dans nos âmes les ardeurs des convoitises.

XXVI. « Ces démons, qui sont des espriu impurs comme nous avons montré par Tautorite des mages, des philosophes et de Platon, se tiennenjt dans les statues et dans les images où on les consacre, et par leur présence acquièrent une autorité semblable à celle d'une divinité qui serait présente : car ils inspirent leurs prophètes; ils habitent dans les temples: ils font palpiter les entrailles des bêles; ils gouvernent le vol des oiseaux ; ils président au sort; ils rendent des oracles mêlés de mensonges. En effet, ils trompent et sont trompés comme ceux qui ne savent pas bien la vérité, et qui ne la veulent pas publier contre euxmêmes. Ainsi ils nous tirent du ciel sur la terre, et de la considération du Créateur à celte de la créature. D'ailleurs ils troublent la vie et tourmentent le monde. Ils se glissent dans le corps , comme dés esprits subtils et déliés, forment les maladies, é|M>uvantent l'Ame, tordent les membres pour contraindre les hommes à les adorer, afin qu'ensuite, lors que rassasiés de sang et de victimes, ils auvont délié leurs charmes , on leur attribue la gloire de la guérison. Ces furieux aussi que vous voyei courir par les rues sont agités par ces damnaMes esprits, ainsi que vos prophètes même lorsqu'ils se roulent et hurlent comme des bacchantes. L'iastigation des démons est papille dans les uns et les autres, mais l'objet de leur foreur est différent. Ce sont eux aussi qui produisent ces illusions que voua avat racpntées, de Jupiter qui commande en songe qu'on ait à recommencer se^ jeux , de Castor et Pollttx qui aparalssént; d'un navire que tire la ceinture d'une dame romaine. Plasieurs d'entre vous savent bien que les dé* mons sont contraints d'avouer avoir foit ces choses, lorsque nous les tourmentons pour les chasser des corps, et que nous les faisons sortir par ces paroles qui les gênent, et ces prières qui les brûlent Ce Saturne , ce Jupiter, ce Sérapis, et tous ces autres que vous adorez, vaincus par la douleur, confessent ce qo^ils sont: et quoique la honte dût leur foire e»4ier

OCTAVIUS

éternellement ce qu'ils révèlent, et surtout en votre présence, ils avouent néanmoins leur misérable condition. Vous le pouvez croire , puisque c'est contre eux-mêmes qu'ils sont contraints de rendre témoignage à la vérité. Car lors qu'on les conjure par le Dieu vivant , ces misérables frémissent dans les corps, et s'ils ne sortent incontinent, ils se retirent pour le moins peu à peu , selon que la foi du patient f st grande, ou la grâce du médecin. Ainsi ils fuient ces chrétiens présens, dont ils troublent de loin les assemblées par votre moyen. Cest pourquoi ils sèment la haine de notre religion dans les esprits foibles; car il n'y a rien de si naturel que de haïr ceux que nous craignons , et de vouloir perdre ceux qu'on redoute. Ils occupent donc les esprits , et gagnent les cœurs , afin qu'on nous baisse avant que de nous connaître , de peur qu'on ne nous aime en nous connaissant.

XXVIL « M3is certes, c'est une injustice que de condamner ce qu'on ne connaît point, et nous ne sommes pas à nous repentir de cette faute; car vous savez que nous avons été comme vous, et que nou3 avons eu les mêmes sentimens , lorsque nous étions dans le même aveuglement. Nous croyons que les chrétiens adoraient des monstres, décoraient des enfans, se livraient h lincestc dans leurs banquets, sans considérer que cela n'avait jamais élc , ni prouvé^ ni djécouvcrt , et qu'en un si long espace, et après tant de promesses, de récompense et de pardon, il ne s'était jamais trouvé personne qui eût révélé le moindre de ces crimes. Et certes, il y a si peu de mal , qu'on ne rougit point d'être chrétien; ceux même qui en sont accusés le confessent publiquement, et en font gloire; et s'ils se repentent de quelque chose . c'est de ne l'avoir oas ^lé pnis cOr. Oepenaani nou.s-memes qui prenions la défense des sacrilèges, des incestes et des parricides, nous ne voulions pas entendre seulement les chrétiens, et quelquefois nous les traitions plus cruellement , non pas par haine, mais par pitié, afin de les sauver en les contraignant par les tourmens à se dédire. Étrange artificic d'employer les armes de la vérité pour établir le mensonge ! Si quelqu'un pressé de la douleur venait à nier sa religion, il était traité massi favorablement que si par cette abjuration

il se fût déphar^ 4^ tous 1^ criffî^s q^'m If ur imputait. Voqs vpye^ que nous avoqs ^^ les mêines seotipiens que vous, et que npus avons fait les mêmes choses que vous faites; au lieu que si nous pussions agi par la raison , et que nous n'eussions pas été poussés par c^ esprits malins, il fallait contraindre les chrétiens, non pas à nier leur religion , mais ù confesser legrs incestes, leurs débauches, leurs prof^patÏQus et leurs homicides : car voilà les fables dont les démons ont rempli l'esprit du simple peuple poiir nom mettre en abomination parmi les hommes. Il ne faut p^s s'étonner si tous ces fantômes disparaissent en la présence de la vérité. C'est donc là fourrage de ces monstres, ils sèment de faux bruits et les entretiennent. De là vient ce conte , que nous adorons la tête d'un âqe. Qui serait si sot que de l'adorer, pu plutôt qui est si sot que de le croire, si ce pe sont ceux qui font des monstruosités semblables? Car vous consacrez et les ânes et les étables îavec votre déesse Hippone, et vous les adorez bien religieusement avec Isis. Vous en faites autant à des têtes de bœufs et de béliers que vous immolez en sacrifice; vous avez mi$ au nombre des dieux des têtes de chiens et de lions mèléfcs ensemble, et des monsfrcs den^i-cbèvres et demi-hommes. N'adorezrvous pas encpre ^vec \ps Égyptiens le bœpf Apis? N'approuvez- vqus pas leur religion envers les serpens, les crocodiles et les autres bêtes farouches, et envers lant d animaux de l'air, de la mer et de la terre ? Étrange manie! Ils feraient même mourir un hovpmc qui aurait tué quelqu'un de ces dieux. Ils craignent, aussi biien qgp quelques-uns d'entre vous, l'acrimonie des oigf^ons autant qu'ils feraient leur déesse, .et ne redoutent pas moins ce bruit proscrit qui échappe au corps de rhomme aue ^ur 4\en Sérapis, Ceux gui noi|s imputent cTadorer les parties honteuj^ de nos prêtres, nous attribueitf aussi leurs saletés; car ces dévotions infimes conviennent fort bien aux débauches de ceux parmi lei^uels l'un et l'autre sexe prostitue tous ses membres, parmi lesquels toute sorte d'impudicité passe pour galanterie; qui portent envie à la liberté des femmes, commettent CRtre eux d,es or^urcis épouvanti^bles, et $^ l^ssei^t plutôt de c^ ^mipalions Qu'ils p'en ont lv>ote. Pcodig«f Wr croyables ! Ils souffrent volontairement $}ff leiif

MINDCIUS FÉLIX.

personne an crime que Tenfance si souple ne pourrait supporter, et auquel la tyrannie la plus dure ne pourrait contraindre ses esclaves.

XXyilI.tfPour nous, nous sommessi éloignés de commettre ces turpitudes, que nous rougissons même de les entendre, et je penserais Tioler rtionnèteté que d'employer plus de paroles à nous en défendre. Car vous nous accusez de crimes que nous ne croirions pas seulement, si nous n*en avions des exemples parmi vous. Quant au reproche que vous nous faites d'adorer un criminel, et la croix instrument de son supplice, vous êtes bien éloignés de la vérité, en pensant qu'un criminel ait même pu mériter qu'on le prit pour un dieu, ou qu'on ait pu prendre pour un dieu un homme terrestre. Celui-là certes est misérable, de qui toute l'espérance est en un homme mortel, puisqu'en le perdant il perd toutes ses espérances. Ce sont les Égyptiens qui choisissent un homme, l'adorent, le prient, le consultent sur tous leurs doutes, et lui font des sacrifices. Mais cet homme, qui est un dieu pour les autres, n'est qu'un homme pour lui-même. Il les trompe, et il ne se peut tromper. La flatterie aussi traite les rois et les grands seigneurs de divinité , bien qu'il dût suffire de leur rendre des honneurs légitimes, et qu'en effet l'honneur serait mieux dû aux hommes de mérite, ainsi que l'amour aussi est mieux dû aux gens de bien. Cependant on les appelle dieux ; on prie devant leurs images; on invoque leur génie, c'est-à-dire leur démon; et il est moins dangereux de se parjurer par Jupiter que par l'empereur. Non! nous n'adorons point les croix , ni ne souhaitons d'y être attachés. C'est vous peut-être qui les adorez, en adorant des dieux de bois qui en sont faits. Et qu'est-ce autre chose que vos bannières et vos étendards, que des croix dorées et enjolivées? Ces trophées mêmes qai sont vos plus glorieux monumens, n'ont pas seulement la figure d'une croix, mais d'un homme crucifié. Certes, le signe de la croix parait naturellement en un vaisseau, dont les voiles sont enflées , ou qui va à force de rames. Quand on dresse un joug, il représente une croix , et lorsqu'un homme prie Dieu les mains étendues, il fait la même figure. Ainsi le signe de la croix, ou est naturel, ou sert à votre religion.

XXIX. <K Je voudrais bien parler avec ceux qui disent ou qui croient que le meurtre d'an enfant est la cérémonie de l'introduction à nos mystères. Qui aurait le courage de répandre le sang d'un petit innocent qui ne fait encore qac de naître? Personne ne peut croire un si grand crime, que ceux qui le peuvent commettre. C'est vous qui exposez vos enfans aux bètes farouches et aux oiseaux, au sortir du ventre de la mère , et qui les étranglez et les étouffez. Il y en a même qui , par des breuvages cruels, les meurtrissent dans les entrailles de leur mère et les font mourir avant que de naître; c'est ce que vous avez appris de vos dieux? car Saturne n'exposait pas ses enfiins, mais il les dévorait. Cest pourquoi dans quelques endroits de l'Afrique on lui immolait ces petites créatures, qu'on empêchait de crier par des caresses , pour ne point sacrifier aux dieux des victimes tristes et éplorées. C'était aussi la coutume des Scythes d'immoler les étrangers qui logeaient chez eux; un roi d'Egypte pratiquait cet usage. Les Gaulois sacrifiaient à Mercure des victimes humaines, ou plutôt des victimes inhumaines. Les Romains enterraient tout vifs en de certaines cérémonies un Grec et une Grecque, un Gaulois et un Gauloise. Encore aujourd'hui on adore Jupiter Latiaris en lui égorgeant un homme; et ce qui est digne du fils de Saturne, c'est qu'il se veut repattre du sang d'un (ximinel. Je crois que ce fut de là que Catilina apprit à boire du sang humain dans sa conjuration, et que c'est pour cela que Bellone en fait boire à ceux qui lui sont consacrés; on guérit même l'épilepsie par ce remède cruel , et pire mille fois que le mal. Ceux-là ne sont pas encore f6rt éloignés de ce crime, qui se nourrissent des bêtes farouches au sortir de l'amphithéâtre, encore toutes sanglantes et toutes pleines de ceux qu'elles viennent de dévorer. Pour nous il ne nous est permis ni de voir des meurtres, ni de les entendre, et le sang nous fait tant d'horreur, que nous ne mangeons pas seulement de celui des bêtes.

XXX. « Pour ce qui est du banquet incestueux , c'est une calomnie que les démons ont inventée pour souiller la gloire de notre chasteté , et détourner les hommes de notre religion par l'horreur d'un si grand crinàe. Aussi ce qu'en a dit votre orateur, c'est plutôt une in-

OCTAVIUS

sn

jure qu'un témoignage. Et certes! vous êtes coupables d'incestes plutôt que nous. Les Perses épousent leurs mères; en Egypte et dans Athènes on se marie avec ses sœurs : vos histoires et vos tragédies^ auxquelles vous prenez tant de plaisir, font gloire des incestes, et les dieux que vous adorez les commettent avec leurs mères, avec leurs filles, avec leurs sonirs. Il ne fiaut donc pas trouver étrange s'il y en a tant parmi vous , puisque vous avez vos dieux pour exemple. Vous pouvez vous rendre coupablessans le vouloir, en exposant vosenfans de tout sexe et les abandonnant à la pitié publique, ou en ayant commerce avec toutes les femmes que vous fréquentez; car qui empêche que vous ne rencontriez plus tard ces fruits inconnus de vos débauches ? Ainsi vous nous accusez de feux incestes, et ne vous souciez point d'en commettre de véritables. Mais les chrétiens ne mettent pas la chasteté en dehors, ils la mettent dans l'esprit, et ils ne s'étudient pas tant à paraître chastes qu'à l'être en effet. Un mariage nous suffit ; nous ne voyons qu'une femme, ou bien nous n'en voyons point. Pour nos banquets, ils ne sont pas seulement chastes, ils sont sobres ; car nous ne nous amusons point à nous charger l'estomac de vin ni de viandes, mais nous tempérons l'allégresse des festins par la gravité de notre entretien. Que si nous sommes chastes dans nos assemblées, nous ne le sommes pas moins ailleurs. Plusieurs gardent la sainteté du célibat jusqu'à la mort, sans en faire gloire; et nous sommes si éloignés de l'inceste que ,quelques-uns même ont honte des plabi'rs légitimes. Pour ce qui est des honneurs, pour refuser votre pourpre et vos dignités, il ne s'ensuit pas que nous soyons de la lie du peuple; et parce que nous aspirons tous à une même félicité^ que nous sommes appelés à ces mêmes espérances, et que nous avons obtenu la paix par un même moyen, nous ne sommes pas pour cela des factieux. Pour ne pouvoir aussi nous entretenir qu'en particulier, il ne s'ensuit pas que nous n'osions en parler en public; c*est vous qui êtes cause de ce silence; vous avez honte de nous entendre publiquement, ou craignez l'effet de nos paroles. Si notre nombre s'augmente de jour en jour, ce n'est pas un crime, mais une louange. Nos en-

meilleure , et les étrangers s'y viennent ranger tous les jours. Nous ne nous reconnaissons poim aussi à quelque petite marque sur le corps, comme vous le pensez , mais à la modestie et à l'innocence. Nous nous appelons frères, parce que nous avons tous un même Père, une même foi, et de mêmes espérances. Mais pour vous, vous ne vous reconnaissez pas l'un l'autre , vous brûlez de haine et d'envie, et ce n'est que dans le parricide que se manifeste votre frater-' nité.

XXXI. « Pensez-vous encore, pour n'avoir point de temples ni d'autels, que nous cachions ce que nous adorons? Quelle image pourrions-nous donc tracer de Dieu, puis* qu'aux yeux de la raison , c'est l'homme qui est son image ? Quel temple aussi lui pourrions-nous bâtir, puisqu'il a fait tout le monde, et que tout le monde même ne le peut comprendre. Enfermerons-nous tant de majesté dans un si petit espace, nous qui logeons dans de grands palais. Il lui faut bien plutôt dresser un temple dans notre esprit et lui consacrer un autel dans notre cœur. Offririonsnous à Dieu des victimes et des hosties qu'il a faites pour notre usage, afin de lui rejeter son présent ; ne serait-ce pas une ingratitude ? Les sacrificesqu'ildemandec'estuneàme pure, une bonne conscience , une créance sincère ; c'est Ce servir que de vivre dans l'innocence ; c'est lui sacrifier que d'exercer la vertu : s'abstenir de mal faire, c'est lui faire une offrande agréable; et empêcher quelqu'un de périr, c'est luiégoi^;er les victimes qu'il désire. Voilà nos sacrifices, voilà nos mystères, et le plus dévot parmi noas« c'est celui qui est le plus juste. Mais quoi! nous ne montrons point le Dieu que nous adorons et ne le voyons pas nous-mêmes ! Cest pour cela que nous le croyons , parce que nous le sentons et que nous ne le voyons point ; car dans ses œuvres et dans tous les mouvemensde la nature nous voyons sa vertu présente : quand il tonne, quand il éclaire, quand il nous donne le beau temps. Ne trouves point étrange , si tu ne vois point de Dieu. Tout est agité et troublé par les vents, et néanmoins tu ne les vois point. Le soleil même qui fait tout voir est comme invisible; ses rayons nous éblouissent, et si nous nous arrêtions à le contempler, il nous ferait

fiins suivent notre façon de vivre comme la ' perdre la vue; et tu pourraissoutenir le regard

MINUCIU5 FEUX.

Ile celui qdi â alltoilié le i$oldl, et qui est la iMireeldê la lumière. Hé qiiôi! ses éclairs mêmes té fttht hir, et tu vas te cacher quand il tonne ! Ta vebl fô\v Dieu 9é tes yeux charnels, et tu hé tbis t^aè seulement cette âme qui te (ait tKirler et qui t'anime. Mais peiît-ètre qu'il i{|;nore ce que Hbus fbisbnS, et qu'étant au ciel il ne peut foi tout voir ni tout connaître. Tu te trompes! Gomment Died serait -il loin, lui qtii remplit le ciel et M tèirré, et totit ce qui eist au delà du monde P II n'est pas seulement auprès de nous, n est daià ttbus. Considère le Soleil , il tst attaché au ciel, kt né laisse pas de èe répandre par tout ruhlvers. H est présent à fout par sa lumière. Combien pliis Dieu , qui est l'auteur de toutes chbses et qui les contemple, à qui rien ne peut être caché ni secret , se trouvera-t-il dans lies ténèbres , et dans les ténèbres même de Vhbmmé, car c'est ainsi qUe j*âpi^ellé nos posées ? Véùs he vivons pas seulement sous lui, mais s'il fout ainsi dilrè avec Ibi.

XXXn. a Et ne nous flattons point de notre grand noiôibire. 1) nous semble que lions sommes beaucoup, mais nbuis isommés fbrt peu auiyeux de Dieu. G^est nous qui distitiguons le^ pays et les nations ; car à Dieu , tout l'univers n'est qu\ine jlirôvince. Les rois ne voient ce qui se passe dans leurs États qcte pair les yeut dé leurs ministres. Rtàis ce motÂï^ue in monde n'a pas besoin que personne le vienne av'ertir. Nous ie sommes pas seulement dans seè yeut, niais dans son sein. Mais quoi! fl n'a de rien servi aui JuiB d'adorer un seul Dieu àVéc des temples, des autels, et un si grand n<>mbT^ de cérémonies. Tu t'abuses en Oubliant te passé et ne iPaisant mention que des dei*niers événemens ; car tant qu'ifs but adoré notre Dieu saintement, religieusement etinàocemmeht, je dis notre Dieu, parce qb'il n'y en a point d'autre et qu'il est lé Dieu de tout le monde ; tabt qu'ils ont obéi â ses commandémens salutaires, d'un petit nombre ils sont devenus une grande multitude, de pauvres ils Ont été faits riches , et d'esclaves rois. Tous les élémens ont combattu pour eui contre leurs ennemis; en fuyant ils ont défait ceux qiti lés poursuivaient, et Sans armes ifs ont vaincu des bommés armés. Parcourez leurs écrits , ou si VObs aimez mieùt ceux des Romains ; lisez ce q/fea ont écrit Piaviuis Joseph, et Antoniu»

Julianus , pour ne point parler de ceux qui les ont précédés, et vous trolivcrez que leurs péchés ont attiré sur eux ce châtiment, et qu'il ne leur est rien arrivé qui hé leur ait été prédit longtemps auparavant , s'ils persistaient dans leur rébisllioti. Si bien qu'ils ont abandonné Dieu avant que Dieu les ait abandonnés. Ils nW point été pris avec lui, comme vous le dîtes en blasphétaiant , mais il les a livrés coiilme des dédéserteurS à la cruauté de leurs ennemis.

XXXIU. a Pbur ce qui est de l'eitibrasement diî monde, quil sOit malaisé de croire qu'un feu tombe toutàcOUpqui le consume, c'est le vulgaire qui le trouve étrange. Cat où est celui qui doute que ce qui a eu uh commencement ne doive avoir une fin, et que ce qui à été Riit ne doive périr; que le ciel hiême avec tout ce qu'il contient, comme il a coihmencé, finira; ()u'il se nourrit de l'eau de la mer et deis rivièires, et qU'il seht consumé pat* le flèu? Les stoïciens ont soutenu cbnstamment que cet univers s'einbraserà, lorsque soil humeur htri cohsumée, et les épicuriens sont de hiême sentiment tbuchadt sa ruine et la conflagiration dés élémens. t^laton dit que le inonde est renouvelé par parties, tantôt par des inondations, et tantôt j[>ar des embràsemens. Et ayant dit qu'il était fait de sorte qu'il pouvait durer toujours, il ajoute que Dieu néanmoins le peut détruire , et qu'en effet il périra. Et certes il n'est pas étrange que Touvrier puisse briser son ouvrage. Voiis voyez comme les philosophes disent ies mêmes choses que nous; non pas que nous ayons suivi leurs traces, mais ils ont )puisé dans nos prophètes la vérité qu'ils ont déguisée. C'est ainsi que Platon et Pyihagore, les plus célèbres, n'ont rapporté qu'à demi l'opinion touchant l'état de Thomme après celle vie; encore ont-ils corrompu ce qu'ils en ont pris; car ils disent que les âmes seules sont éternelles, et qu'elles rentrent toujours datas de nouveaux corps. Ils ajoutent encore, pour corrompre davantage la vérité, qu'elles passent dans les corps des animaux. Est-ce là l'opinion d'un philosophe, ou bien celle d'un bouffon? Mais c'est assez pour nous, que nos sages mêmes soient en quelque sorte de notre avis ; car du reste qui est si fou , ou si simple, que d'oser nier que celui qui a fait le nyonde ne le puisse refaire ? qull n'y a rien

OCTAVIDS

après la mort, irt quH n'y a rien en devant la naissance ? que comme il a été bâti du néant, il peut êt^e refait du néant? D'ailleurs il est plQS difficile que ce qui n'a point été commence à être, que de refiiire ce qui a été. Et puis croista que ce qui se dérobe à nos yeux se dérobe aussi à la connaissance divine. Soit que le corps se réduise en poudre ou en cendres, ou bien que I>au le consume, il n'est perdu que pour nous, car les élémens le conservent. Nous ne croyons pas aussi, comme vous le pensez, qu'il y ait aucune sorte de sépulture qui puisse empêcher notre rétablissement , mais nous observons l'ancienne coutume qui est la meilleure. Voyez comme, pour corroborer notre foi, toute la nature n'est qu'une méditation et qu'une image de la résurrection. Le soleil se lève et se CDUCbe, les astres s'en vont et reviennent; les fleurs meurent et ressuscitent, les arbres renaissent tous les ans, les semences se corrompent pour revivre, et ne revivraient pas sans cettte corruption. Pourquoi donc les corps humains, ainsi que les arbres, ne garderont-ils point leur vigueur dans une mort apparente. Tu as tort de vouloir qu'ils renaissent dans leur hiver, que n'attends-tu leur printemps ? Je n'ignore pas pourtant que plusieurs , dans le sentiment de ce qu'ils méritent, tâchent dé rétablir cette opinion. Mais ils ne la croient pas tant qu'ils la souhaitent, car ils aimeraient mienx mourir pour jamais que de revivre pour souffrir. Leur erreur s'augmente par l'impunité et par la patience de Dieu, de qui les jugemens sont d'autant plus terribles qu'ils sont plus lents à venir.

XXXIV.cGependant les hommes sont avertis, par les écrits des sages et par les oracles de la poésie, quil y a un fleuve de Aie et un marais ardent, preparé aux méchans pour un supplice éternel. Ces choses ont été sues et parle rapport des démons et par les réponses des prophètes. G^eat pourquoi les poètes font jurer Jupiter par les rivage brAlans et par les ténèbres de l'abîme ; oar comme il prédit les supplices qui lui sont preparés à M et i ses adorateurs , il les redoute et en tremble. Or ces tourmeas sont éternels. Le fèu, comme s'il avait une intelligence, entretient et consume, dévore et nourrit, semblable â ces fbudres qui blessent les corps sans les daruire ; et comme ces moataffoes ar*

dentés qui brAlent continuellement sans atteindre. Ainsi ce bourreau ne se lasse point des tourmens de ceux qui souflrent ; mais se nourrit de leurs peines. Or il n'y a que les profiames qui puissent douter que Dieu n'ait raison de châtier les impies, car ce n'est pas un moindre crime de méconnaître son Père et son Mattre que de l'offenser. Mais encore que la connaissance d'un Dieu serve à nous obtenir le pardon, comme l'ignorance suffit à nous punir, néanmoins , si on veut Faire la comparaison des chrétiens aux infidèles, on trouvera que nous sommes beaucoup meilleurs , quoique nous n*ayons pas tant de juges ; car vous défendez les adultères, mais vous les commettes, au lieu que nous vivons saintement dans nos mariages. Vous punissez les actions, et parmi nous la pensée seule est criminelle. Vous redoutez les hommes, et nous redoutons même notre conscience. Vos prisons sont pleines de criminels, mais où y trouverez-vous un chrétien, si ce n'est un martyr ou un renégat?

XXXV. « Au reste, que personne ne rejette ses fautes sur le destin et sur une fetalité inévitable. Attribuons, tant que nous voudrons, nos foutes I notre condition ou à la fortune , toujours est 41 vrai de dire que notre volonté était libre; et c^st l'action de l'homme qui est punie, et non pas son rang ni sa qualité. Qu'est^^eque tadestfaiée, sinon ce que. Dieu a destiné, lui qui pouvant prévoir la matière de ses décrets , les rend selon les mérites et les qualités de chacun? Ainsi il punit en nous le vice, il ne punit pas la naissance. Mais c'est assez parler sur ce point, et si c'est peu pour le présent, noos en traite* rons une'autre fbis plus amplement. Au reste, si nous sommes pauvres comme vons noos re* prochez , ce n'est pas notre honte, mais notre gloire. Gomme l'esprit se perd dans le luxe , il se forme dans la frugalité. Néanmoins, est-il pauvre celui I qui il ne manque rien , qui ne désire point le bien d'autrui, qui est riche en Diea? L'homme véritablement pauvre est celui qui , ayant beaucoup , désire encore davantage. Dirai** je ce qnll m'en semble? nous naissons encore plus pauvres que nous ne continuons à l'être. Les oiseaux vivent sans biens; les animaux n'ont point de revenu, et trouvent tous les jours leur nourritiire. C'est

MINUCIUS FELIX-

pour nous loutefois qu'ils sont Faits; et certes nous possédons toutes ces choses si nous ne les souhaitons point. Gomme donc , en un voyage , moins on est chargé et plus on est â son aise; de même durant le cours de nos jours , la pauvreté nous soulage de beaucoup de soins, et nous ne haletons point sous le faix des richesses. Cependant si nous croyions qu'elles nous fussent nécessaires nous les demanderions à Dieu; il nous pourrait donner quelque chose de tous ces grands trésors qui lui appartiennent ; mais nous aimons mieux mépriser les biens que de les posséder. Nous souhaitons plutôt rinnocence, nous demandons plutôt la patience; en un mot, nous aimons mieux la probité que le luxe. Que si nous souffrons les incommodités de la vie, et les infirmités de notre nature, ce n'est pas une peine, mais un exercice ; car les afflictions servent & nous fortifier, et nous apprenons la vertu dans la misère. Les forces du corps et de Tesprit s'engourdissent si elles ne sont exercées. Et tous ces grands hommes dont vous nous prêchez les exemples, ne sont-ce pas les calamités qui les ont rendus célèbres? Ce n'est pas donc que Dieu nous méprise, ni qu'il soit trop faible pour nous secourir, puisque nous savons qu'il aime les siens, et qu'il est le maître du monde ; mais il nous exerce dans les adversités, il éprouve nos forces; il sonde la volonté de l'homme jusqu'à la mort, sachant bien que rien ne peut ^haper â sa providence; en un mot , il nous éprouve dans les afBictions, comme on éprouve Vor dans le feu.

XXXYI. d Quel plus beau spectacle pour Dieu que de voir un chrétien combattre contre la douleur; se préparer contre toute sorte de tourmens, de menaces et de supplices; regarder sans crainte le visage de ses bourreaux; se jeter hardiment au milieu des apprêts de la mort; défendre sa liberté contre les rois et les princes; résister à tout hormis à son Dieu â qui il est; enfin triompher de son juge; car celui-là est victorieux, qui a obtenu ce qu'il demande! Où est le soldat qui n'affronte les dangers en la présence de son prince? Car personne ne reçoit la récompense qu'il n'ait combattu. Et encore le prince ne peut donner ce qu'il n'a pas; je veux dire qu'il ne saurait prolonger nos jours , quoiqu'il paisse

honorer notre vaillance. Mais le soldat de Jésus-Christ n'est point abandonné dans les dangers; il triomphe même dans la mort. Ainsi il peut bien paraître misérable , mais il ne Test point. Vous mêmes vous élevez jusqu'au cid ceux qui ont souffert courageusement, tels qu'un Mutins Scévola, qui ayant failli â frapper un roi , eût été cruellement puni s'il n'eût laissé brûler sa main. Et combien y en a-t-il parmi nous qui, sans donner aucune marque de crainte ont vu brûler tous leurs membres pouvant se délivrer d'une parole! Mais j ai tort de foire entrer en comparaison vos hommes illustres avec les nôtres. Nos femmes et nos enfans se moquent des croix et des tourmens, montrent un visage assuré devant les bêtes farouches, enfin souffrent la douleur sans gémir, parla patience que Dieu leur inspire. Cependant vous savez bien qu'il n'y a personne qui veuille souffrir des peines sans raison, ni qui les puisse endurer constamment sans l'assistance divine. Mais quoi 1 ceux qui ne connaissent point Dieu abondent en richesses, et triomphent dans les honneurs et les dignités. Misérables! ils sont élevés plus haut, afin que leur chute soit plus terrible. Ce sont des bêtes qu'on engraisse pour le sacrifice; ce sont des victimes que l'on coaronne avant que d'être immolées. Vous diriez, à voir leur vie et leurs débordemens, qu'ils n'ont été élevés sur des trônes que pour abuser de leur pouvoir, et pécher avec plus de licence. D'ailleurs, sans la connaissance de IHeu, qoi peut avoir une solide félicité? Les grandeurs humaines ressemblent àunsongequi s'évanooit en un instant. Les rois reçoivent autant de crainte qu'ils en donnent, et quoiqu'une grande foule les accompagne, ils se trouvent seuls dans le danger. Tu es riche; mais il ne fait pas bon se fier à la fortune; et après tout , tant d'approvisionnement pour si peu de chemin, ne sertpastantqu'il embarrasse.Tu te glorifies dans ta pourpre et tes dignités, mais ta vanité est injuste, et c'est un faible ornement que ton écarlate , si tu as l'àme souillée. Tu es grand eo noblesse ; ta race te rend glorieux : mais ne saistu pas que notre naissance est égale, et quil n'y a que la vertu qui doive mettre de la difKrence parmi les hommes. C'est donc avec raison que les chrétiens, qui ne tirent leurs motifs de louange que de leurs mœurs et de leur vie i

OCTAVIUS

Buiprisent tos speclacies, vos Tolaptés et vos pompes, et les fuient comme des corruptions agréables. C'est avec raison qu'ils s*al)stiennent de ces cérémonies, dont ils savent la naissance et Torigine ; car qui n'a horreur, dans la course des chariots, de voir la fureur de tout un peuple qui s'emporte et qui dispute ? Qui ne s'étonne de voir, dans les jeux des gladiateurs, la discipline de l'homicide? Pour les théâtres, la fureur n'y est pas moindre, mais l'inlamie y est plus grande. Ou un comédien représente des adultères, ou il les raconte; et un bouffon lascif qui fait l'amoureux , nous enseigne à faire l'amour. Ils déshonorent vos dieux en leur attribuant des haines, des tourmens et des adultères. Par des douleurs femtes , ils vous tirent des larmes véritables; vous souhaitez de vrais homicides, et vous en pleurez de faux.

XXXVII. «Que si nous haïssons le reste des sacrifices, et le vin dont on a fait des libations , ce n'est pas une preuve de notre crainte, mais un témoignage de notre liberté. Car quoique rien ne puisse corrompre ce que la nature a fait naître pour notre usage, et que les présens de Dieu soient inviolables, nous nous abstenons néanmoins de ces oblatious profanes, de peur qu'on ne croie, ou que nous cédons aux démons à qui elles sont présentées, ou que nous ayons honte de notre religion. Mais quels sont ceux qui s'imaginent que nous n'osons toucher aux fleurs? Ne cueillons-nous pas le lis et la rose, et toutes celles que nous donne te printemps, qui embellissent les parterres, et qu'on estime pour leur beauté ou pour leur odeur ? Tantôt nous les semons mollement sous nos pas , et tautfttnous en faisons des guirlandes pour le cou de nos fèmmes.Mais vous nous pardonnerez bien si nous ne portons point de couronnes, et si nous croyons que c'est par l'odorat qu'on sent les fleurs, et non pas par les cheveux, ni par le derrièredelatète. Nous n'en mettons pomtaosâ sur les morts? mais je m'étonne du reproche que vous me faites. A quoi bon donner un flambeau à celui qui ne voit point, ou une couronne de fleurs à celui qui n'a point l'usage de l'odorat D'ailleurs s'ils sont heureux, ils n'en ont que faiire, et s'ils ne le sont point , cela n'est pas capable de les réjouir. Pour nous , nous hmoB l'appareil de nos funérailles avec la \ modestie qui nous a accompagnés du-

rant toute notre vie. Nous ne prenons point de guirlandes qui se sèchent , mais nous en emportons de fleurs immortelles que la main libérale de Dieu nous a données. Nous vivons aussi sans appréhension par la grâce que sa bonté nous a faite, et nous jugeons de la félicité qui nous attend par l'assurance qu'il nous en a donné lui-même en conversant parmi nous. Ainsi nous ressusciterons bienheureux, et nous le sommes dès cette vie, dans l'espérance et la contemplation de l'avenir. Donc que Socrate, ce bouffon d'Athènes, crie tant qu'il le voudra qu'il ne sait rien, et fasse le vain de ce que desdémons trompeurs l'en ont estimé sage : qu'Arcésilas et Garnéades, Pyrrhon et toute la secte des académiciens délibèrent éternellement; que Simonides diffère toujours â répondre; nous méprisons l'orgueil de ces philosophes , que nous savons être des tyrans , des corrupteurs et des adultères, toujours fort éloquens contre les vices qu'ils conservent. Nous ne travaillons point â paraître sages, mais â l'être ; nous ne parlons point en héros, mais notre vie est exemplaire. En un mot, nous faisons gloire d'avoir trouvé ce qu'ils cherchent toujours, et qu'ils ne trouvent jamais. Pourquoi serionsnous ingrats? Pourquoi envierions-nous leur bonheur ? Si nous avons été assez heureux pour que la vérité divine se soit manifestée en nos jours, jouissons de notre bonne fortune; cessons d'en disputer, arrêtons la superstition, chassons l'impiété et que la véritable religion triomphe toute seule, i»

XXXVIII. Lorsque Octavius eut cessé de parler, certain et moi nous demeurâmes longtemps tout étonnés sans rien dire. Pour moi j'étais ravi de ce qu'il avait prouvé, par autorités , par raisons et par exemples, ce qui se sent mieux ordinairement qu'il ne s'exprime; et j'étais bien aise de voir qu'il avait combattu les malveillans avec leurs armes , et qull avait montré que la vérité n'était pas seulement facile, mais favorable.

XXXIX. Comme je repassais ces choses dans mon esprit, Gécilius prenant la parole: «J'embrasse dit-il , Octavius, et le remercie autant que la franchise dans laquelle nous vivons mêle peut permettre , et je me réjouis moi-même de ce qui est arrivé; car je n'attends point le jugement Je suis assez méchant pour nsarper la victiùre»

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