PRÉFACE
Il y a eu dans tous les siècles des hommes d'uR génie supérieur qui, s'étant donnés tout entiers à l'étude de la sagesse, et ayant pour cela renoncé à tous les engagemens de la vie civile, ont employé tout ce qu'ils avaient de lumières et de forces pour parvenir à la connaissance de la vérité. Ils estimaient qu'il leur était pins utile, et tout ensemble plus glorieux, de s'appliquer à connaître les causes des événemens, et à considérer la conduite admirable de Dieu dans la nature , que de s'occuper à amasser des richesses, et à acquérir de vains honneurs , qui, n'étant que des biens terrestres et fragiles, ne peuvent rendre l'homme ni meilleur ni plus heureux.
Certes, ces grands hommes méritaient de rencontrer ce qu'ils cherchaient avec tant d'ardeur et si peu de succès, puisqu'ils en préKraient l'acquisition à tout ce que le monde a de plus engageant ; car on sait qu'il y en a eu parmi eux qui ont tout abandonné , et se sont privés volontairement des plaisirs les plus innocens, pour suivre, sans embarras et sans aucun autre attachement, la vertu toute nue. Ils étaient touchés pour elle d'un respect si religieux, qu'ils révéraient jusqu'à son nom d'un culte particulier, et qu'ils nereconnaissaient sur
la terre d'autre puissance légitime que la sienne.
Mais comme la suprême vérité, qui n'est autre chose que Dieu, ne peut être l'objet des sens, ni être comprise par l'esprit humain édairé des seules lumières de la raison, une recherches! assidue et si laborieuse leur a été inutile. Il y a une trop grande distance entre Dieu et l'homme, pour que l'homme puisse atteindre par ses propres forces à la connaissance de la vérité.
Aussi cet être souverainement bon, ne pouvant soufFrir que l'homme demeurât plus longtemps dans l'aveuglement, et que cette recherche sincère de la sagesse ne le conduisit que par des routes couvertes de ténèbres et environnées de précipices , lui a ouvert enfin les yeux; la vérité a été un présent de sa main libérale. En faisant connaître à l'homme qae toute la sagesse humaine n'est que vanité , il lui a montré en même temps le chemin qui le pouvait conduire à une immortalité bienheureuse.
Mais ce bienfait du del devint inutile à plusieurs, et la vérité demeure toqonrs inconnue. Les savans la méprisent, ne la trouvant pas soutenuepar des preuves aussi évidentes qu'ils le souhaiteraient Le peuple la fuit à cause de son air trop austère, car la vertu a toujours quelque amertume qui rebute; au lieu que le vice, accompagné des douceurs de la volupté, attire, platt, engage. Ainsi les hommes trompés par l'apparence courent après un ftux bien, et ne trouvent en effet qu'un mal véritable.
Nous avons cm devoir travailler à bannir du monde cette double erreur, en faisant connaître aux savans la sagesse qu'ils doivent
INSTITUTIONS DIVINES. - LIVRE I
suivre, et en montrant au peuple la religion qu*il doit embrasser.
Au reste, ca travail nous parait plus honorable et plus utile que celui qui a occupé toute notre jeunesse, que ces exercices de déclamateur et de sophiste qni contribuent bien moins à former i^esprit à la vertu qu'à le. subtiliser et à le rendre capable d'exercer une malice plus fine et moins grossière. Nous ne laisserons pas ton* tefob de tirer cet avantage de ces connaissances profanes, qu'elles nous donneront plus de fiaicilité à discourir des choses divines, et à disposer les esprits à recevoir les instructions que nous avons résolu de leur donner touchant le culte qui est dû à sa souveraine majesté. Sans doute celui-là mérite beaucoup plus de louanges qni apprend aux hommes à bien vivre, que n'en mérite celui qui leur apprend à bien parler. Et c'est ce qui a, parmi les Grecs , acquis tant de gloire aux philosophes, et leur a donné un si grand avantage sur les orateurs; l'art de la parole n'étant que pour un petit nombre de personnes, mais la science des mœurs étant propre à tous.
Nous emploierons donc pour défendre la vérité ce que nous avons-autrefois mis en usage pour soutenir le mensonge; et quoi qu'elle n'ait pas besoin pour vaincre du secours de l'éloquence, et que plusieurs l'aient souvent défendue sans en avoir la moindre teinture ; cependant , lorsqu'elle est ornée de la beauté majestueuse des pensées solides, et qu'elle brille des couleurs vives d'une élocution fleurie, il i^ut avouer qa'dle en est reçue bien plus agréablement dans les esprits, qu'elle y fait de plus profondes impressions, et que, se rendant d'ailleurs vénérable par la sainteté de la religion qu'elle annonce, elle est conservée dans les œufs sans que rien l'en puisse effacer.
I.Nousavonsdonc entrepris de traiterdans cet ouvrage de la religion et de toutes les choses qui concernent le culte divin; car si nous voyons tous les jours de fameux orateurs, les Inmières du barreau, s'éclipser, pour ainsi dire , à la fin de leurs conrs, et se soustraire aux aflàires publiques, pour s'appliquer uniquement à l'étude de la philosophie, et y chercher le repos que leurs glorieux travaux leur ont si justement mérité : si ces grands personnages,
bien loin d'y goûter la douceur de ce repos si longtemps désiré, et acheté par tant de sueurs et de fatigues , n'y trouvent au contraire que de nouvelles tortures pour leur esprit , parce qu'ils cherchent ce qu'ils ne sauraient rencontrer : avec combien plus de raison et de confiance devons-nous nous jeter entre les bras de la divine sagesse comme dans un port assuré, puisque tout ce qu'elle enseigne est naturel à penser, agréable à écouter, facile à dire et honorable à entreprendre. Si enfin des hommes nés pour être les arbitres des peuples et les interprètes de la justice , ont cru bien mériter du public en lui donnant les Institutions du Droit Givil,pour tâcher par là d'assoupir les différends qui naissent à tous momens parmi leurs citoyens : que ne devons-nous point espérer de la grandeur et de la sainteté de notre siyet , puisqu'il ne s'agit pas ici de quelques lois locales, ou de quelques coutumes établies, mais de la vie éternelle, de l'immortalité, de Dieu même ! J'entreprends cet ouvrage sous vos auspices, 6 invincible empereur, et j'ose mettre à la tète dé ces Institutions le nom sacré du grand Gon* stantin, de ce prince religieux qui , renonçant à l'erreur a, le premier de tous ceux qui ont régné avant lui, reconnu le véritable Dieu, et lui a rendu le culte qui n'est dû qu'à lui seul. Car cet heureux jour que la Providence avait choisi pour vous donner l'empire du monde, ayant enfin paru, vous commençâtes un règne qui devait faire tout le bonheur des peuples, comme il en irisait déjà tous les souhaits; vous commençâtes, dis-je, ce beau règne par rappeler la justice du triste exil où vos prédécesseurs l'avaient tov^ours reléguée. Un commencement si digne d'un empereur chrétien , n'en doutez point, attirera sur vous toutes les bénédictions de Dieu. Ce Dieu reconnaissant vous comblera d'une félicité durable; il vous donnera les grandes et solides vertus; il prolongera vos jours jusqu'à une heureuse vieillesse, afin que les hommes aient le plaisir de voir la justice et la voir régner longtemps sur eux , et qu'après une longue suite d'années et d'heureux succès, vous puissiez mettre entre les mains des Césars vos fils^ le pouvoir souverain que vous avei reçu de celles de votre auguste père^. Mais si
^ ConsumiD, Conataoce et Conataiit ^ Gonatanoa Chlore
LACTANCE
Dieu 1 couronné U piété en votre personne sacrée, il saura bien punir Tioipiété de ceui< qui persécutent encore les adorateurs de son nom et les disciples de son fils ; et plus il semble différer leur châtiment, plus ils en doivent craindre la rigueur. Car si la vertu trouve en lui un père plein de bonté, le crime doit s'attendre à y trouver toute la juste colère et la sévère équité d'un juge inexorable.
Entrons donc dans la voie qui conduit à la vérité, et prenons garde i ne nous pas engager dans des routes écartées sous la conduite de ces faux sages, de ces célèbres fondateurs de la philosophie humaine. Je serais sans doute le premier à les suivre, et à porter les autres à embrasser leurs dogmes, si je croyais qu'ils pussent nous faire arriver sûrement à la possession de la vertu. Mais ce sont des guides aveugles, qui nes'accordantpas même entre eux sur le chemin qu'on doit tenir, et marchant chacun par des sentiers difKrens qu'ils ont tracés, n'ont laissé après eux que des vestigesconfus , sur lesquels il est dangereux de régler les siens, et qui , bien loin de mener k la connaissance de la vérité , conduisent infailliblement à l'erreur et au mensonge. Pour nous, qui avons le bonheur d*ètre initiés par le baptême aux mystères sacrés de h véritable religian, qui avons reçu d'en haut par l'organe de la foi la lumière de la vérité, et qui avons Dieu mène pour garant des grands principes i|ne noua établissons, nous invitons UMm aortes de personnes au banquet que nous avons préparé, où nous ne servirons que des viandes célestes, et qui ont la vertu de rendre immortels ceux qui en font leur nourriture ordinaire.
Nous avons partagé cet ouvrage en sept livres, dans lesquels nous exposerons la vérité dans tout son jour, et nous la ferons voir avec toute la beauté et tous les agrémens qui l'ao- Dmpagnent. Au reste, le sqjet que nous trai- Ws est si riche et si abondant, que si nous loulions étaler toutes les richesses qu'il renlerme et ne rien omettre de tout ce qui pourrait contribuer à sa perfection, nous serions <A)ligés de lui donner une trop grande étendue. Mais si nous resserrons notre discours dans de justes bornes, on ne doit pas craindre qu'il en
< Il veut iDurquer par I& Licinfus.
soit plus obscur ; car les choses que nom a^ à dire sont d'elles-mêmes si claires et si fadei à comprendre qu'on ne saurait asseï s'étonocr de voir les hommes, et surtout ceux qui fou une profession particulière de sagesse, d« kt voir, dis-je , chercher la vérité, sans li pooroir trouver, puisqu'elle se montre à eux environoée de tant de lumières. Que si nous sommes sssn heureum, vc que nous espérons de la boDtédn ciel , pour faire rentrer les hommes daos le chemin de b vérité, dont ils se sont (cartes poor suivre celui de l'erreur, nous les cooduiroos i b source d'une doctrine salutaire, où ils poumot étancher avec plaisir et sans crainte la soifirdente qui les brûle. Il ne sera pas même némsaire qu'ils fassent un grand effort d'esprit pour pénétrer dans ce que nous leur proposeroos: nous le ferons avec tant de netteté qa'on le concevra sans peine, pourvu qu'on ait li patience d'écouter ou de lire; car il se trooreda personnes si fort attachées à leurs préveotioiis qu'elles se mettent volontairement unvoiie sur tes yeux pour ne pas voir la vérité; et leur aveuglement est d'autant plus déplorable, qu'en vottbnt défondre leur religion, ils ne font riea pour die et font beaucoup contre eu. Cest pour ces malheureux esdaves de la préventin et de l'erreur que nous entreprenons d'écrire ceci. Il fout, s'a se peut , les foire sortir detetie obscurité où ils soni comme ensevdis, il bot kur aider à rompre les liens qui lesrctieniMt captifo du mensonge. Qu'ils considèrent seBl^ ment ce qu'ils sont, et pourquoi ils se trooTut sur la terre; qu'ils apprennent à se oonoalire, et ils apprendront en même temps i comnltR quelle est leur fin, et quels sont les mp6 qu'ils doivent prendre pour y arriver; qu^iis soient enfin bien persuadés que toute rdigim sans la pratique de la vertu est feùsse,et(|iie la vertu sans l'exercice de la véritable rdigia n'est qu'imaginaire.
IL Nous avons donc entrepris de tirer b vente des ténèbres dont l'erreur l'a couverte jusqold, et de la foire paraître dans toutl'édatquiloiesi naturel : mais nous n'avons pas cra devoir 0» mencer par cette question célèbre, quisem* d'abord se présenter d'elle-même; savw :sî y a une providence qui veille sur toute h nature, ou si toutes choses ayant été forméesp»» le hasard lui doivent aussi leur cooservatioa
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THmoGiite a été ràutcor de cetCe o|nnion, et son «Uaâpte Ëpicnre Fa pareUlement enseignée. Mais ces den philosophes n*<mt feît que renouveler Vlmpr/té de deux ftimeoi athées ^ , dont le premier Joutant de la divinité, et le second la niant a^iMilument, s*aooordaient en cela, qu'ils 6laieat à h Providence le gouvernement de
Les st6icieDS au contraire ont toiqours soulemi que le inonde n'avait pu être formé que par cette souveraine puissance, et ne pouvait se conserver que par ses sdns. Gicéron même, quoiqu'il ftt acBdémieien déclaré, abandonna sur oc point rineertitude de sa secte , pour confirmer par plusieurs argumens affirmatife le sentiment des stoldens, et le fortifier par de nouveaux raiionneaiens: ce qu*il hit dans plus d'un ouvrage , mais principalement dans celui qu'il a composé sur la Naturedes Dieux. Et cer> les, pourconvaincre de fausseté l'opinion de trois onquatre philosophes, il n'y a qu'à leur opposer le témoignage unanime des peuples et des natîoo4 entières, qui n'ont là-dessus qu'une même voix et un même langage. Car quel est Thomme assez grossier, et dont l'esprit et les mœurs soient si sauvages et si brutes , qui, levant les yeuii au cid, ne soit convaincu do la nécessité d'une prorideuee, qo<»qu'ii puisse ignorer quel est 1» Dieu qui la foit agir, lorsqu'il vient àeontemptar la disposition des corps célestes, leur awiYeascRt, kur étendue, leur durée, leur «tiUté, leur édit, leurs effets. Et il ne se peut qu'il uecoQCtMve en même temps, que ce qui se maintient dans un ordre si admirable, et se meut par des ressorts si justes, ne soit l'effet d'une cause encore plus excellente, et d'une sagesse qui ne peut être que celle d'un Dieu? Il n'est donc rien de plus aisé que de produire des preuves de cette première vMté; mais parce que cette matière a été beaucoup agitée de part et d'autre, et que les ennemis de la Providence ont été plus d'une fois vaincus et désarmés par ses défeoseurs, nous ne nous y arrêterons pas davantage, d'autant plus que nous serons obligés dans le cours de cet ouvrage de toucher souveet le même sujet, qui se trouve »i naturellement lié aux autres que nous devons traiter, que nous ne saurions en entamer aucun qui
• f*rs!s0oras e| INigsrasi
n'ait quelque rapport avec la divine providende; IlI.NedîfKronsdonc plus d'entrer en mattèrei et commençons par cette question qui, dans Tordre, ne devrait être que la seconde; savoir, si le monde est gouverné par une seule divmité ou par plusieurs. Nous n'estimons pas qu'il puisse y avoir un seul homme, s'il se sert de son esprH pour penser et de sa raison pour former un rai** sonnement, qui ne comprenne piar cet unique secours qu'il tire de la nature, qu'il n'y a qu'un Dieu qui soît l'auteur de toutes choses, et qui les conserve par la même puissance qui les a créées. Gsr quel besoin 7 a-t-il d'en admettre plusieurs? Est«ce qu'un seul n'a ni asses de tête ni assez de force pour un emploi si vaste et si pénible? Peut-être que les forces de plu« sieurs unies ensemble pourront suppléer à la faiblesse d'un seul. C'est sans doutece ques'imaginent ceux qui veulent établir la pluralité des dieux : ils les croient faibles et incapables de soutenir un si pesant fardeau, sans le secours mutuel et charitable qu'ils reçoivent l'un de l'autre. Mais comment cette puissance peut-eile s'accorder avec la nature de Dieu c^ui renferme en soi une puissance infinie? U n'y a donc qu'un Dieu dont la puissance est sans bornes et la force sans faiblesse. Or eela seul peut-être appelA infiniment solide, qui oe peut rien perdre, et infinbnem parfait, qui ne peut rien acquérir* Qui doute qu'un roi à qui toute la terre serait soumise n'edt un pouvoir d'une plus grande étendue que si cet empire était partagé entre plusieurs roisP II en sera de même de l'empire de Tunivers, si on le partage entre phisieurs divinités. Or comme il est certain qu'un pouvoir infini ne peut résider que dans un être qui est en toutes choses et en qui toujes choses sont, si la divinité n'est unique, en qui trouvera-t-once pouvoir? Sera-ce dans des divinités subalterne»! qui le divisant entre elles, détruisent entière» ment sa nature? Ces petits dieux qu'on se figure n'auront en partiailier qu'un pouvoir fort limité, parce qu'il manquera à chacun ce qui sera dans tous les autres; et plus leur nombre sera grand, moins ils auront de pouvoir. Ken plus, cette souveraine puissance ne peut souffrir la moindre division; car tout ce qui peut être divisé, peut être altéré. Or Dieu étant incorruptible ne peut souffrir aucune altâ-ation : concluons donc que k puissance de Dieu, qui il'oit point «stincte de
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Dien même, ne msmt être divisée. Et certes celai-là est dans une erreur grossière, qui ne peut s'imaginer qu'un corps d'une si grande étendue que le monde, puisse être régi par un seul : il ignore Tiromensité de la puissance divine, s'il croit que celui qui Ta créé sans aide en ait besoin pour le gouverner. Mais peut-être voudra-t-on encore nous contester ce point. Un seul n'a pu construire une machine composée de tant de ressorts si justes, et qui ne se dérangent jamais; assembler tant de diiférens corps pour n'en former qu'un ; les maintenir tous dans une concorde admirable, y mettre tant d'omemens qui surprennent par leur variété, et par la merveilleuse proportion qui se trouve entre eux; il Faut nécessairement, dira-t-on, que plusieurs aient mis la main à un si bel ouvrage. Et moi je soutiens qu'un seul en est l'auteur. Imaginez dans vos dieux telle grandeur qu'il vous plaira ; multipliez-en le nombre à proportion du besoin que vous croyez en avoir pour un édifice si considérable; mettez dans chacun d'eux tant de puissance, de vertu , de sagesse , de majesté , que vous voudrez: je réunirai tout cela dans un seul, et je vous soutiendrai, de plus, qu'il y en a une infinité de fois davantage qu'il n'est possible de le dire ni de le penser. L'esprit humain n'a point d'idée, quelque élévation qu'il lui veuille donner, qui puisse représenter l'ombre seule de cette divine intelligence: comment en pourrait-il soutenir l'éclat? La langue n'a point de parole, quelque énergique qu'elle soit , qui puisse expliquer le moindre des effets qui partent de cette divine puissance : comment en pourrait-elle exprimer l'étendue? Je sais qu'on peut encore nous opposer que tons ces dieux, considérés diacun en particulier, sont aussi grands que le seul Dieu que nous reconnaissons : mais il n'est rien de moins juste que cette pensée; car il fiiut de nécessité que le pouvoir de ces dieux soit borné : si l'un d'eux veut tant soit peu étendre le sien, il ne le peut qu'il ne rencontre un de ses collègues et qu'il ne le chasse do poste qu'il occupait. Peut-on appeler divin an pouvoir qui se trouve enl>enné dans de certaines limites? Quel dieu! à qui l'on prescrit, pour ainsi dire, une sphère d'activité, hors laquelle il ne lui est plus permis d*agir ! Mais ils ne prévoient pas, ces partisans de la pluralité des dieux y qu'il peut arriver qu'ils se trou^en de
sentimens opposés, comme il arriva en effet durant la guerre de Troie (du moins si noosci croyons Homère); car les uns voulant lamine je cette ville, et les autres au contraire la vonbnt sauver, ils en vinrent aux mains, et ce difKrenl pensa avoir de fâcheuses suites pour la célestertpublique. Les conséquences en seraient inoompi. rablement plus dangereuses dans le gouvernement du monde. Et voyez à quoi il serait réduit, et quel désordre ce serait dans la nature,8i)pir exemple, l'un de ces dieux ayant destiné ottece^ taine quantité de pluie douce pour arroser h terre et larendre féconde au printemps, il prenait fantaisie à un autre dieu d'envoyer delà neige?ll est donc constant que le monde ne peut être gouverné que selon la suprême volonté d'unseai, comme une armée ne saurait subsister que so» les ordres d'un seul général; vouloir enfin admettre plusieurs dieux dans le gouvemeoeot de l'univers, n'est pas moins contraire au bon sens et à la raisra, que d'introduire dans le corps humain plusieurs âmes pour conduire et régler les mouvemens de ce petit monde, dont b structure n'est peut-être pas moins admirable que celle du grand : en sorte qu'une àroe régirait les passions, une autre àme ferait agir la membres, chacun suivant les fonctions auiqoeiles il est destiné: celle-ci appliquerait ks sens à leurs objets, celle-là fournirait les espritsct les enverrait aux endroits où ils sont nécrâiret; une autre enfin ferait jouer tous les ressortsqd entretiennent la vie, et qui f&ai subsister h machine. Si donc une âme peut seule gouverner le corps qu'elle anime , pourquoi ne veut-on p» qu'un Dieu puisse seul gouverner le monde qu'il a créé? D'ailleurs, si l'on prétend quetoK ces dieux, dans l'exercice de leurs emplois, reçoivent les ordres de l'un d'entre enx, qui soit comme leur chef, ce ne seront plus des dieu, mais les officiers et les ministres de celui qn leur commande, qui prescrit à chacun ce qoe chacun doit exécuter, qui distribue les charge, eu unmot qui est celui àqui lesantresobéissenL Si l'égalité ne se rencontre point entre etts,nili divinité non plus, le commandement absolo exclut toute obéissance ; or le nom de Dieo est un nom de puissance absolue.
IV. Les prophètes, dont le nombre n'estpai peu considérable, ont tous annoncé un Dieu. Etœ qui doit donner à leur témoignage un canctère
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d'infaillibilité, c'est que par Tinspiration de ce même Dieu , ils ont tous prédit ce qui devait arriver dans la suite des siècles, avec une uniformité capable de convaincre les moins crédules. Ceux qui font gloire de ne point déférer à la vérité, soutiennent que ces hommes divins ne méritent aucune créance, et que dans les oracles qu'ils ont rendus , ils ont moins été les organes de leur Dieu que les interprètes de leurs propres pensées. Peut-être parce qu'ils n'ont parlé que d'une divinité, les veut-on faire passer pour des fanatiques ou pour des imposteurs? Cependant, nous voyons que leurs prophéties s'accomplissent tous les jours; et ce rapport merveilleux entre les prédictions et les événemens, et entre les paroles d'un prophète et celles d'un autre prophète, nous fait assez connaître que ce n'est l'ouvrage ni de la fureur, ni de l'imposture. Et quelle plus grande témérité que d'oser accuser ces hommes admirables d'avoir voulu imposer aux peuples, eux que Dieu n'avait pas seulement envoyés pour publier son nom p^r toute la terre , mais aussi pour en chasser l'injustice qui y régnait! Mais, après tout, quel est le motif le plus ordinaire qui inspire le mensonge et qui fait les fourbes, sinon le désir qu'on a de s'élever dans le monde aux dépens de la crédulité des simples? Et qui fot jamais moins attaché aux richesses et moins susceptible d'ambition que ces hommes de Dieu? Ils se sont acquittés de leur ministère avec un si grand déshitéressement, qu'ayant abandonné ce qu'une prévoyance raisonnable pouvait leur conseiller de se réserver pour le soutien de leur vie, ils Tout attendu chaque jour de la main de Dieu, et, bien loin d'avoir acquis dans l'exercice de leurs fonctions des biens et des honneurs , ils n'y ont trouvé que des supplices et la mort. C'est le prix ordmaire dont les mécbans paient la charité sincère des gens de bien , qui les reprennent de leurs désordres et qui leur veulent inspirer l'amour de la vertu: ils conçoivent en même temps de l'aversion pour elle, et de la haine pour ceux qui leur annoncent ces maximes. Ajoutons à cela que, parmi ces prophètes, il s'est trouvé des princes et des rois , sur qui sans doute le soupçon d'une basse avarice ne tombera jamais, et qui cependant, aussi bien que les autres d'un rang inférieur , ont enseigné l'unité de Dieu.
V. Mais n'insistons pas davantage sur cette preuve, quelque certitude qu'elle ait, puisqu'elle n'en a pas pour ceux qui se font un honneur de ne rien croire, et venons à leurs propres auteurs. Nous consentons même à les prendre pour juges, et nous ne les récuserons point, quoiqu'<m veuille qu'ils ne nous soient pas favorables. Ces juges sont les poètes et les philo6(q[)hes. Nous prétendons trouver dans leurs écrits des preuves de l'unité de Dieu; et il faut avouer que l'éclat de cette vérité est si perçant qu'il n'y a point d'yeux, quelque fermés qu'ils soient par l'ignorance ou par la passion, qui ne soient forcés de s'ouvrir lorsqu'ils en sont frappés.
Orphée, le plus ancien des poètes et contemporam des dieux(puisqu'on dit qu'il se trouva dans le vaisseau des Argonautes avec Hercule, etles deux frères Castor et Pollux), Orphée, disje, appelle Dieu «le premier né,» comme étant le principe de toutes choses. U le nomme encore a celui qui a apparu,» parce qu'il est le premier qui soit sorti du néant; et comme ce poêle ne peut concevoir ni la véritable origine, ni la véritable nature de Dieu, et ne voit rien de plus grand que l'air, ni qui ait plus de rapport avec l'inunensité de Dieu, il le fait naître de cette vaste étendue. U ajoute: que ce Dieu est le père de plusieurs autres; qu'il a bâti le ciel pour leur servir de demeure, et pour rassembler autour de lui dans le même palais cette nombreuse et divine fiunille. Ainsi ce poète théologien, conduit par le seul instinct de la nature et éclairé de ses seules lumières, comprit sans peine qu'il y avait un être suprême auteur des autres êtres : car il ne pouvait attribuer cette qualité à Jupiter, puisqu'il était fils de Saturne; ni à Saturne, puisque le eid passait pour son père; ni au Gel même, qui ne faisant qu'une partie du monde et n'en étant qu'un élément, reconnaît nécessairement luimême un principe. Cette suite de raisonnemens conduisit enfin Orphée à l'existence de ce Dieu premier né, entre les mains du quel il mit un pouvoir universel sur toutes les créatures.
Pour Homère, il ne nous a rien laissé qui pèt éclaircir cette question, ayant écritles aventures des dieux d'une manière qui n'a nul rappcNrtl la grandeur qu'on doit supposer dans des suIh stances si excellentes, et qui sans doute
r-ACTANCR.
V leot mmx à la hiUesae des honmes qu'à la BMÛeatédeDieo.
n lembleraît qu'Hésiode^ qui a tomposé un livre eipris sur celte matière» pourrait nous être utile dans la recherche que nous faisons; il faut cependant demeurer d'acoord que son ouvrage ne nous peut foornir que de faibles preuves. U le oouunencepMr la description du diaos, de cette masse informCi de cet amas oonfhs de matière » sans nous apprendre en quel temps et de qnelle sorte les parties de cette matière première se sont trouvées unies ensemble. Car, comme toutes choses doivent avoir reçu leur disposition et leur arrangement de la main de quelque excellent ouvrier, il faut nécessairemejit que la matière ait reçu son existence de quelque être supérieur; et quel autre que Dieu peut lui avoir donné cette existence? Mais Hésiode n'entre point dans cette pensée; il ne saurait goûter une vérité qui lui est inconnue; et il parait bien que lorsqu'il monta sur le Parnasse pour y composer son poème» il Tavait médité à loisir, et que les Muses (comme il voudrait nous le faire croire) ne le lui inspirèrent jamais.
Virgile, le premier de nos poètes latins , s'est beaucoup moins éloigné de la vérité ^lorsqu'il purleaintideDieu :
i teetel, la mer, el tes «lobei cOetlet
ftareot comme aaiméi d'un aoonie de vie ; tool reçut le mouvement de l'Etpiit , qui le réfNiDdit et «e mêla dans loulet let ^rticiitel'OBiTers
Et , pour ne laisser aucun doute touchant la nature de cet Esprit auquel il attribue une puissance si universelle, il dit nettement en un autre endroit :
Que Dieu remplit la (erre, la mer, et rimmenie étendue de fair , et que tout Yes animaux qui virent au milieu de cet IMmcna, tieiracnt de lai Fétr« et la vie.
Ovide, dès rentrée de son excellent livre des Métamorphoses , avoue que le monde est Touvrage de Dieu, qu^'I appelle en plus d*un endroit
U Créateur du monde , et l'autiur de toute» dioMt.
Mais laissoos-là lea poètes^ et consultons les philosophes, dont rautorité doit avdrplusde poids , et le témoignage plua de eertitude , puisqu'on est persuadé qn ib ne s'occupent pas, comme les poètes, à embellir le mensonge, «sais que leur unique étode est k rudmehc de latérite.
Thaïes de Milét, qui Ait un des sept anges de la Grèce, et qu'on croit avoir été le premier qui ait traité des causes naturelles, fait natbt toutes dioses de l'eau ; il soutient que Dieu s'est servi de cet élément pour les former. Ainsi, suivant cette opinion, l'eait est la matière, et Dieu est l'ageot qai Fa mise en eeuvre.
Dieu, selon Pjrthagore, est une ème qtti anime toutes les parties dece gfand univers, qui est répandue partout, et qui donne la tie nos ani> maut et l'être à tout ce qui existe.
Anaiagore veut que Dieu soit une intelligence infinie, qui a en soi le principe de tout mouvement.
Antisthène laisse aux peuples ses dien; maisil n'en reconnaît qu'un, qui est l'auteur de la nature.
Gléante et Anaximène croient que cette partie de l'air, la plus pure et la plus voisine do ciel, est Dieu même. A quoi Vitale notre poète semble faire allusion , lorsqu'il dit que .
L'air, qui est le P«re toot-poisMut deMeod dans le feû de la Terre mmi époutr, par dea pluka qui la rawieal «coude; et que s'tnûnuant par tout cet éléneot, il y forme Im nnan. teignit crûltre, et lea nourrit.
Ghrysippe veut que Dieu soit une vertu nata relie, excitée et comme animée par un esprit divin. Quelquefois il nomme Dieu une nécessité divine.
Zenon l'appelte une «loi divine et naturelle.! Tous enfin, dans une diversité apparente de sentimens, conviennent qu1l y a une Providence. Car que ce soit ou la nature, ou un air subtil, ou une souveraine raison, ou une intelligence, ou une nécessité fatale , ou une loi divine, oa telle autre chose qu'il leur plaira d'imaginer, c'est ce que nous appelons Dieu. Et qu'importe que tous ces noms soient difFérens, s'ils rappellent les esprits ù une même notion, et s'Us j forment la même idée.^
Quoique Aristote ne soit pas toujours û'kt eord avec luirméme, et que ses opinions se combattent quelquefois, il marque en ceci une conformité toujours égale, et sans jamais varier il confesse quil n'y a qu'une seule et unique iotelHgence qui gouverne le monde.
Platon, qui est estimé lé plus sage et le plus édairé des philosophes, établît ctairement un seul gouvernement monarchique dans Tonivérs; et sans se servir des noms d'air, de raison ou de nature, il appelle Dieu ce souverain
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monarqoe, et il le hii Fauteur de ce ^nd et admirable <n]vra||;e.
Gkérmi , qui le suit et Fimite en plusieurs choses, rend souvent témoignage à Tunité de Dieu : et dans son Traité des lois il ne bit point de difficulté de le nommer l'Être suprême. Il se sert même de cet argument, pour prouver que le monde est gouverné par ce premier de tous les êtres : c'est dans le livre de la Nature des Dieux : «Il n> s rien, dit-il, de plus grand, rien de plus excellent, que la nature divine ; par conséquent 11 n^ a que cette divine essence qui ait droit de posséder Tempire souverain sur toutes les créatures : elle seule est indépendante ; donc tout doit dépendre d'elle. » C'est ce qu'il confirme par la définition qu'il donne de la divinîté.« Le Dieu, dit-il, que nous concevons, est un esprit libre, dégagé de toute matière, immortel, qui connaît tout, et qui donne le mouvement à tout 9
Enfin Sénèque , stoïcien déterminé s'il en fût iamais, et dévoué entièrement aux opinions du Portrque, ne rend-il pas à Dieu en mille rencontres la gloire qui lui est due. Venant à parler de la mort qui arrive dans un âge peu avancé: «Vous ignorez, dit-il à un de ses amis, quelle est la grandeur et la majesté de votre juge; sachez qu'il a un pouvoir absolu sur les hommes, et qu'il est le maître des dieui. » Et ailleurs : « Lorsque Dieu voulut jeter les premiers fondemcns de cet édifice merveilleux, qui surprend encore tous les jours nos yeux et nos esprits , il créa des dieux, qu'il fit ses ministres dans la conduite de ce vaste empire ; et quoiqu'il Fût présent partout, il trouva bon de faire divers départemens, et d'assigner à chacun une portion de l'univers, qu'il confia à son administration et à ses soins. » Ce philosophe parle le même langage que nous en plusieurs endroits de ses ouvrages. Mais nous l'écDuterons encore autre part ; qu^il suffise maintenant d'avoir montré que les plus grands hommes, et les génies les plus sublimes de la savante Grèce et de la sage Italie ont approché de la vérité; et ils l'eussent sans doute vue dans toute son évidence, si le malheur de leur naissance ne les eût engagés dans des opinions dusses, quoique établies par la coutume , par ane bngue suite d'années , et par le consentement des peuples. C'est sur la fbi de ces opinions trompeuses quils ont cru qu'il y avait
d'autres dieux que celui qu'ils reconnaissaient pour le premier et le plus ancien de tous; ei qu'attribuant des qualités divines h diverses choses qui servent à l'entretien de la vie des hommes, ils en ont fiait des divinités, et leur ont offint avec de l'encens leurs virat et leurs hommages.
VI. Venons maintenant aux preuves dltines : mais avant que d'en fiiire voir la certitude et révidence, examinons -en une qui n'est pas à mépriser, soit à cause de son ancienneté qui l'a en quelque sorte consacrée, soit parce que celui qui nous la doit fournir a été mis lui-même au rang des dieux. Nous lisons donc dans Gioéron , que le souverain pontife Cotta, disputant de la religion contre les stoïciens et expliquant les divers sentimens qui partagent les philosophes touchant le nombre et la nature des dieux , dit, que l'antiquité avait reconnu cinq différents Mercures: et après avoir raconté Thistove des quatre premiers, il vient aux aventures du cinquième. Ce fut celui qui, ayant tué Argus, chercha dans l'Egypte un asile contre le ressentiment de Junon. Pendant le séjour qu'il y fit, il donna aux Égyptiens la connaissance des lettres, et leur dicta des lots; et ces peuples par reconnaissance donnèrent son nom^ au premier mois^, bâtirent en sa mémoire une ville que les Grecs appellent encore aujourd'hui Hermopolis', et lui rendirent tous les honneurs qu'on ne rend qu'à hi divinité. Quoique ce prétendu dieu des Saîtes^ ne fût en effet qu'un homme, ce fut un homme extraordinaire : il rassembla en lui tout ce que .la nature et l'art peuvent produire de lumières , et il posséda dans un degré si éminent les connaissances acquises et infuses, qu'elles lui méritèrent le glorieux nom de Trîsmégiste *. Il écrivit plusieurs livres des choses qui concernent la religion. Il y établit la grandeur, la souveraine puissance et l'unité de Dieu, et il lui donne, comme nous, le nom de Dieu et de Pèfe. Mais afin de réprimer la curiosité peu religieuse deceux qui voudraient savoir son véritable nom, il soutient qu'il n'en doit point avoir à cause de son unité. Car voici ses propres termes : «Dieu est un; or ce qui est un n'a pas besoin
« Thoch. - « flhptanbra.
" la ville de Mercure.
« Le» peuples d'ÉgypCt.
* Trois fois grand.
LACTANCE
de nom : Dieu est celui qui est, voilà son nom. Dieu est donc sans nom parce qu'il est seul, et que les noms ne sont nécessaires que lorsqu'il y a nombre; ils ne servent enfin qu'à empêcher la confusion qui se rencontrerait dans la pluralité, si l'un n'était distingué de Tautre par un nom particulier. »
11 fiiut maintenant parler des livres que les sibylles ont laissés; nous y trouverons, sur la vérité que nous voulons établir , des preuves plus certaines et qui ne seront pas sujettes aux défauts de celles que nous avons produites jusqu'ici ; car nos adversaires refuseront peut-être d'ajouter foi aux poètes , parce que la perfection de leur art consiste à feindre et à rendre le mensonge vraisemblable, et ils ne croiront pas non plus devoir déKrer à l'autorité des philosophes, parce qu'étant des hommes, ils peuvent se laisser surprendre à l'erreur ou à l'apparence.
Yarron, qui pour sa profonde érudition ne vit aucun parmi les Grecs qui ne lui cédât, ni aucun des Romains qui osât l'égaler , ce savant homme, dis- je, dans son Traité des Choses Divines qu'il adresse à Gaîus César, souverain sacrificateur, venant à parler des fonctions des qumdécemvirs, qui sont préposés à la garde des livres sibyllins, prétend que ce nom ne fut pas donné à ces livres sacrés pour avoir été l'ouvrage d'une seule sibylle ; mais que les anciens ayant ainsi nommé toutes les femmes qui paraissaient remplies de l'esprit de prophétie ou agitées de la fureur poétique , tout ce que ces femmes inspirées prononçaient reçut le nom d'oracles sibyllins , et elles celui de sibylles, ou du nom de celle qui prophétisait à Delphes, ou plutôt parce qu'elles passaient pour être les interprètes des volontés divines, le nom de sibylle étant composé de deux mots qui signifient, en langue éolienne, les desseins des dieux. Au reste, on en compte dix y et Varron rapporte leurs noms sur la foi des auteurs qui en ont parlé : la première parut dans la Perse : Nicanor, qui a écrit Thistoire d'Alexandre, en fait mention ; la seconde, selon Euripide, dans son prologue de Lamia, était originaire de la Libye ; la sibylle de Delphes , au rapport de Chrysippe, dans son Traité sur h Divination, érait la troisième ; celle de Guétait la quatrième : le poète Nsvius et
l'historien Pison en parlent, Fan dans m poème de la guerre de Gartbage et Faotre an ses Annales. L'Ërythréenne fat la cinquiè^ Apollodore d'Erythrée h fait dtoyeone k la même ville que lui. Ce fiit elle qui, Toya^ partir les Grecs pour Troie , leur prédit la raine de cette ville, et dit qu'Homère fèraitunpûdiie qu'il remplirait de fictions et de mensoogei Samos donna le nom et la naissance à la siiit. me ; les Annales de cette tle par Ëratosthèneoi conservent la mémoire. La Gumane, Doonitt Amalthée parDamophile et parHéropbiie,esih septième; celte sibylie,si célèbre dans rtùsioiic romame, vivait sous le règne du premier do Tarquins; elle lui apporta m jour neuf toIih mes , elle lui en demanda trois cents piècesifor. Le roi, indigné de la hardiesse de cette feouie, ou étonné de sa folie , ou plutôt effrayé de h grandeur du prix qu'elle mettaità sesliTres,h rebuta; mais elle, sans s'émouvoir, en brûii trois , et demanda la même somme pour les n qui restaient; Tarquin, surpris et irrité tout eosemble d'un procédé si nouveau, la traiu encore plus rudement , ce qui l'obligea à eo brûb trois autres. Le roi, ému de crainte, et peat-êtrt touché de curiosité , voyant qu'elle persistait toiûours à demander les trois cents piioesd'or, les lui fit compter sur l'heure, et fit mettre du le Capitole les trois livres qui s'étaient saamdi feu et de l'avarice de la sibylle. LeurnooibR fot dans la suite beaucoup augmenté de ord que plusieurs villes de Grèce et d'Italie envoya rent à Rome; et on rassemblait avec soia tout ce qui portait le nom de sibyllin , ou qui prisait en avoir le caractère. La huitième fut dois* mée l'Hélespontique; elle était née dans les champs de Troie, au bourg de Marpesse,|)rts de la ville de Gergithium; elle prophétisa sou le règne de Cyrus , et du temps de Solou, sîiiobs en croyons Hérâdlde. La neuvième était de Phrygie, et publia ses prophéties i Âncyrtli dixième et dernière fut la TiburtiDe;elle% nommait Albunée, et on lui avait dressé a autel sur le bord de l'Anio. On dit même (^ son image tenant un livre à la main fîit troone au fond de ce fleuve, et que le sénat ordoon qu'elle fût transférée au Capitole pour y Ravoir les honneurs divins.
Les livres des sibylles sont entre les mains de tout le monde, hors ceux de la sibylle de Cm
INSTITUTIONS DIVINES. - LIVRE L
dont les Romains font un grand mystère , n'étant permis qu'aux quindéoemvirs, dont nous avons parlé, de les voir et de les lire. Chacun de ces livres est appelé le Livre de la sibylle , sans que Ton puisse bien discerner de laquelle des dix chaque livre est en particulier; la seule sibylle d'Erythrée se nomme an commencement du sien ; elle déclare que, quoiqu'elle soit née à Babylone, elle prend toutefois le nom d'Êrythréenne.Elle rendit ce nom célèbre dans la suite parla noblesse de ses expressions et parla sublimité des choses qu'elle prédit ; car quoique ses autres compagnes aient publié d'une commune voix l'unité de Dieu , celle-ci le foit d'une manière plus relevée et plus digne de la miyesté de celui qu'elle annonce. Voici ce qu'un auteur très-exact, Fenestella, rapporte d'elle au sQJet des quindéoemvirs : il dit que le Gapitole ayant été rebâti sous le consulat de Gurion, après un incendie qui n'en avait fait que des ruines, ce premier magistrat de la république proposa au sénat d'envoyer à Erythrée quelques personnes déconsidération pour hire une recherche des livres de la sibylle et les (aire transporter à Rome. Le sénat députa pour cet effet trois personnes de probité ^ , qui retournèrent chargés de mille vers qu'ils avaient eu soin de tirer de l'original avec beaucoup de fidélité et d'exactitude. Varron raconte la chose dans les mêmes termes. Voici donc de quelle manière cette sibylle parle de Dieu dans ses vers :
n B'r Mqa*nu Dira, dont la frandrar ot iiiaDie,et Vtê-
ttra est sral, inflniiiirat életé aunleuiii des totrei Hm : U t créé te ciel et les «ttret , la terre et les arim» qa*elte poffie; la mer et les eairc qui ê*j précipitent.
Feoplei, adores œ Dira, qni eit un anl , renda-lui rbonneurqoi lui est dû comme an inalire do monde; Ueilieafdo toola «emilé, et il tera ml dans toute rétemité.
Une autre sibylle foit parler Dieu de cette sorte.
JesnisteDira
, et il n'y an a point d'antre que moi.
Ces témoignages doivent suffire pour notre dessein ; mais l'occasion se présentera peut-être d'en parler encore ; et nous achèverons alors de rapporter les témoignages des autres sibylles. Au reste , puisque nous avons entrepris de défendre la vérité contrcfceux qui la combattent
* P. Gabloitts, M. Octacilius, et L. Vatertui.
j sans la connaître, et qui fuyant la lumière de la véritable religion aiment à demeurer dans les ténèbres de celle où ils sont nés , de quelles plus fortes preuves pourrions-nous nous servir pour les détromper, que de cdles que leurs propres dieux nous fbumiront ?
VU. Apollon, celui de leurs dieux qu'ilscroient le plus éclairé et le plus savant dans laoonnaiasanœ des mystères, ayant quitté Delphes pour venir demeurer à Golophoa dont l'agréable se* jour l'avait charmé, un jour que quelqu'un rin* terrogeait touchant la véritable essence de Dieu, lui répondit ainsi:
n est né de loi-méme; il ne doit point k une mère la tIo dont il jouit, ni à un maître la sdenoe qnll pi langue ne prat ciprimer son nom : te fen est sa Toilà quel est Dira. Pour nous antres anges, nous ne qu'une portion de la Dirinilé.
Ces paroles peuvent-elles s'entendre de Jupiter P Est-il sans mère et sans nom , et l'un et Tautre ne sont-ils pas connus P Mercure Trismégiste , dont nous avons ci-devant rapporté le témoignage, donne encore plus d'étendue à cette réponse d'Apollon ; il ne se contente pas, comme lui, de ne point donner de mère à Dieu, il ne lui donne pas même de père , parce qu'il est lui-même son principe. Et en effet celui qui donne la vie à toutes choses, la peut-il rece» voir d'un autre P
Cest donc une proposition d'une étemelle vérité quil n'y a qu'un Dieu, qu'un Père, et qu'un Maitre. Et nous croyons l'avoir jusqu'ici suffisamment prouvé, soit en y employant la force du raisonnement , soit en produisant, pour l'appuyer, ime foule de témoins qui ne doivent pas être suspects à nos adversaires, puisqu'ils sont d'un même parti. Mais peut-être quelqu'un nous fera la même questimque CScéronfeit feire àHortenshis.cSi Diea est seul , de quelle felicité peut-il jouir dans une si triste solitudePiIl est vrai que Dieu est seul , mais il n'est pas vrai qu'il soit solilatre comme on se l'imagine, ni relégué, pour ainsi dire, dans le fond d'un désert. U a sa cour, il a ses ministres que nous appelons ses anges ; et c'est la pensée d'un philosophe < , que nous avoua allégué en un autre endroit: «Dieu, dit-il, a
' Sénèqne.
LACTANCE
créé de purs esprits pour être ses ministres dans le gouvernement du monde. Mais ces ministres ne sont pa^ des dieux, et ne veulent passer pour tels. Ils n'ont garde d'accepter des autels, ni de demander des sacrifices. Toute leur gloire consiste dans la prompte obéissance qu'ils rendent aux ordres du Tout*Puissant.» Qu'on ne pré- «mne donc pas que ces esprits soient ces fausses divinités que le peaple adore : quoique, aprts tout, il nons soit fort indifférent qu on ait cette pensée , die ne peut avoir aucune force cotitre nous, puisque Tunité que nous reconnaissons en Dieu exclut toute pluralité. Qu'ils s'informent du moins , ces adorateurs des faux dieux, quel nom ils peuvent leur donner sans crime. Qu'ils sachent qn'on viole le respect qu'on doit à Dieu, lorsqu'on donne â plusieurs un nom qui ne peut être qu'à un seul ; et que ce grand Dieu ne communique à personne ni son nom ni sa puissance. Qu'ils apprennent de leur Apollon ce qu'ils doivent croire de Jupiter et des dieux qui sont moindres que lui. Il leur enseignera par son oracle, que Jupiter n'a pas plus de part à la puissance souveraine que les autres dieux à la nature divine, et que de simples esprits ne sont pas des dieux, mais les hérauts on tout au plus les ministre du vrai Dieu. Ce n'est pas que dans cet oracle voire Apollon ne soit un imposteur lorsqu'il parle de lui-même ; car n'étant qu'un mauvais démon, il a bien l'audace de se mettre an nombre de ces bienheureuses intelligences que Dieu appelle ses anges. Il est vrai quHt se rend quelquefois justice, ou plutôt la force de la vérité l'oblige à confesser malgré lai qu'il est on esprit impur. C'est ce qn'il fit dans eette autre réponse , qu'il rendit à ceux qui lui demandaient la manière doBi il voulait être invoqué , et dans la formule de prière» qu'a leor prescrivit :
O tom tai Htà IAM, qtM «imàiMes toat^Toùt tfÊà Mm prttaUpanml, eiaoces noi foeus^ô démoo.
Bu donnant le modèle d*une autre prièi*e qu'il vent qttVni lui adresse, il la commence par Ces mots:
Lddi^, qal atM fertné oeiiè belîe hsmmte Cfoi nnlt eatMlei les pwUeë as Vnaiwrf , lasB démon , elo.
n se cottdanmë donc lui-même par sa propre bouche, et demeurant d'accord qu'il est ce fameux rebelle *, qui dès le commencement du
^UMifiir.
monde se révolta contre son créateur, il est en même temps contraint d'avouer qu'il mérite la peiue qui est due à son crime. C'est ce qu'il confesse nettement dans un autre de ses oracles.
Ln déOMNit qui bibUent lar la terre, et ceux qui paioMrent les eampagoes liqaidec , gémissent sous la petanlenr des ooopiqiie le bras de Dieafaft tomber sur eat sana reUcfae.
Nous traiterons dans le second livre de ces deux espèces de démons. Il nous suffit pour le moment d'indiquer que lorsque Apolhmse veut honorer lui-même et se placer dans le ciel de sa propre autorité , il nous apprend quel nom nous devons donner à ces substances spirituelles ^ qui environnent le trône de Dieu.
Que les hommes ouvrent donc enfin les yeux, qu'ils renoncent à leurs anciennes erreurs, et que sortant des ténèbres d'un culte faux et pror fane ils se laissent conduire, à la faveur d'une lumière plus pure, à la connaissance de leur Dieu, de leur Père. Mais qu'ils sachent que quelque efforts que fasse l'esprit humain, qudque élévation naturelle qu'il ait, de quelque péné* tration qu il se glorifie, il se trouvera too^ours accablé de la puissance de Dieu lorsqu'il en voudra mesurer l'étendue, ébloui de sa majesté s'il la veut regarder trop fixement, et arrêté tout court s'il prétend s'élever jusqu'à ia con.naissance de son origine.
VIII. On ne peut sans doute résister à la force et à la multitude des preuves que nous venons d'alléguer, ni douter un seul moment qUele monde ne soit régi par un pouvoir absolu , et par une providence infiniment éclairée , qui n'est autre chose que Dieu même. Platon, frappé de l'éclat de cette majesté, et considérant qu'elle doit être la force et la vertu qui donne le mouvement et la vie à tous les êtres, avoue, dans son Timée, que l'esprit ne saurait comprendre ni la parole exprimer tant de grandeur et de puissance. Après cela cpii osera seulement penser qnll y ait rien , je ne dis pas de difficile, mais d'impossible à Dieu, à œ Dieu qui ayant formé dans son entendement le dessein et le plan de tant d'ouvrages merveilleux, les a produits au dehors par sa puissance, et les a perfectionnés par sa parole. Sa sagesse les gouverne, son esprit y maintient l'ordre, sa bonté les conserve; et quoique nos yeux soient témoins de ces miracles , ils demeurent toujours
> Le nom d^aDgcs.
INSTITUTIONS blVINES. - LIVRE I.
Incoinprthenribleê, toujours itieFfâbles. 11 de peut être parfaitement connu que de lui même. C'est ce qui m'a souvent fait déplorer en moi-même l'aveuglement de ceux qui adorent les fausses divinités ; car enfin peut-il y avoir des hommes qui aient le cœur si étroit et Tesprit si obscurci, des hommes qui aient dégénéré de telle lorte de la noblesse de leur origine et de Texcellcnce de leur nature , pour se fjouvoir persuader que ce qui est sorti de Tunion purement naturelle d'un homme et d'une femme renferme en sol des qualités divines qui méritent leur culte et leur adoration. Qu^ils écoutent ce' que la sibylle^ chante dans ses vers, et qu'ils défirent du moins à un oracle pour lequel ils ont tant de vénération.
La éhrinité tre peut être Ibnuée dans le scia d*oiié femme, cl Hboome ne «aurait produire na dim.
Si cdaest,comme oti n'en peut douter, que de^ tiendra ta divinité d'Hercule, d'Apollon, de Bac-» €hus,de Minerve et celle du grand Jupiter, puis qu'il est certain que tous ces dieux doivent leur naissance àl'un et à l'autre sexeP Mais qu'y a-t-il de plus éloigné de l'extrême pureté qui doit être en Dieu, que le moyen qu'il adonné aux hommes pour conserver leur espèce? SI donc les dieux sont immortels, si l'éternité est leur partage, qnel besoin ont-ils d'un autre sexe ? Est-ce pour leur donner des successeurs? Ils ne doivent jamais finir, et quand leur postérité pourra-t-elle leur succéder? CM ce qui a introduit parmi les hommes et les attimaui la nécessité de l'union entre les sexes différens ; parce que tout ce qui reçoit la vie étant sujet I la mort, chaque espèce finirait bientôt tsans cette union qui la conserve, et lui procut^ en quelque sorte l'immortalité. « Je conviens, dira quelqu'un , que Dieu n'a pas besoin d'un autre sexe pour avoir des fila qui lui succèdent ; mais qu'il s'eti serve du BBoint iMir se fiiirt dits sujets, ou poavt angnoter ie nombre dé e«ë mlnisti'es; > comme éi DieU) dont h pnissafice ttê peut être bornée, ne pouvait aani ce secours ]Mt>âu1re autant de créatures qn'fl If jngera nécessaire pour sa gloire et pmir mn service. IQar sll à bien voulu accorder à des insectel le privilège de pouvoir se former une postérité du fm de qntiqueS herbes wlorWrancea et du ptui pùrëang des fleurs,
* Êrythréenae
qui osera nier qu'il ait le pouvoir de peupler le monde de nouvelles créatures, sans avoir recours â un moyen si peu digne de la simplicité de sa nature?
Que les hommes ne soient donc plus si insen» ses que de rendre à leurs semblables un eultr qui n'est dà qu'à Dieu. Mais on voudra peutêtre savoir ce qui a rempli le monde de tant de divinités, ce qui a obligé les peuples à élever des autels en tant de lieux : c'est l'amour qu'ils ont eu pour leurs princes ; c'est cet amour qui leur a mis l'encensoir à la main. Us ont cru ne pouvoir rendre à la mémoire de leurs rois ce qu'ils croyaient leur devoir, soit à cause de leurs vertus, soit pour la découverte de quelques arts utiles à la vie civile ou naturelle, soit enfîn pour reconnaître les bienfaits qu'ils en avaient reçus, qu'en leur rendant après leur mort les honneurs divins. Il ne faut qu'ouvrir les historiens et les poètes pour être d'abord convaincu de cette vérité.
IX. Mais entrons dans les détails, et examinons les mœurs, la conduite et la vie de ces hommes dont ta superstition a fait des dieux. Cîomraençons par Hercule ; l'innocence opprimée et la vertu malheureuse n'eurent jamais un proiec teur plus iélô. Il passe lui-même pour un modèle achevé des vertus héroïques, et il est parmi les dieux ce que fut autrefois parmi les Romains l'illustre Africain*. Cependant lorsqu'il parcourait la terre pour la purger des monstres qui Tinfestaieni , il la remplissait de monstruosités plus horribles, et on le suivait moins à la trace de ses victoires qu'à la suite de ses adultères et de ses incestes. Mais doit-on s'en étonner; il était lui-même le fruit d'un double adultère K Que pouvait-il y avoir de divin dans ce fils d'Alcmène, qui, devenu l'esclave des passions les plus honteuses, n'épargnait ni condition ni sexe, el qui allumant partout un feu impur, violait de toutes les manières les lois de la nature les plus inviolables. Et, à bien considérer ceë fiimeux travaux qui l'ont rendu si célèbre, on ne voit pas que pour en venir à bout il ait eu besoin de la divinité. Combattre un lion , faire perdre te vie à un sanglier , percer des oiseaut à coups de flèches , nettoyer une étable ,
• Scipich.
« De Jupîler et d'Atcinènc, femme d'AropbHryon.
«urmonter la résistance d'une fille et lai enlever sa ceintiire, mettre en pièces des chevaux accoutumés au sang et au carnage avec leur barbare conducteur; qu*y a-t-il après tout en cela de si grand « de si digne d'admiration? Ck: sont, à la vérité, des exploits signalés, mais ce sont des exploits d'un homme. Et s*il a remporté plus d^une victoire, c'a été sur des ennemis qui n'étaient ni Immortels ni invincibles. Car , comme dit l'orateur romain :a quelle est la valeur qui puisse résistera la violence du fer et aux forces d'un athlète? Mais de réprimer la fougue de la colère, et d'apaiser les saillies d'un esprit emporté , ce sont là les hauts faits d'un véritable héros ; » et c'est cette bravoure qui a été inconnue à Hercule. Qu'on me donne un héros de ce caractère; je ne le mettrai pas seulement audessus des hommes, je le placerai sur un même trône avec Dieu. Et qui doute qu1l n*y ait beaucoup moins de gloire à terrasser un lion ou un sanglier, qu'à surmonter sa colère, qui est une bète incomparablement plus difficile à apprivoiser ; que les harpies, ces oiseaux insatiables , ne soient plus faciles à chasser que l'avarice et l'ambition, passions toujours avides d*honneurs et de richesses ; qu'il ne soit plus aisé de désarmer une Amazone, que d'ôter à l'impureté les armes dont elle se sert pour triompher de la pudeur; et que ce ne soit enfin un travail moins pénible de vider une étable où Ton renferme tous les jours dix mille bœufs, que de nettoyer une âme que les vices remplissent d'ordure. 11 n'y a donc que celui qui aime la justice, et qui sait vaincre par sa modération les passions les moins soumises à la raison , qui mérite le nom de héros, et qui ait droit de prétendre à la gloire , Tunique récompense de la vertu.
Si l'on comprenait bien quelles doivent être les actions d'un Dieu , de quel caractère de grandeur elles doivent être marquées ,.€ombien elles doivent être épurées; avec quel mépris, ou plutôt avec quelle horreur, ne regarderait-on pas celles que l'on publie de ces prétendues divinités, et qui font le sujet de l'admiration des petits esprits? Elles leur paraissent grandes et relevées, non qu'ils les mesurent par la force et ta vertu qui est en Dieu, mais par la faiblesse de l'impuissance qui est en eux.
Mais peuvent-ils nier que ce fils du grand Jupiter n'ait été réduit à la plus honteuse de
toutes les servitudes. Je ne parle point des services qu'il rendit à Eurysthès, il pouvait en cela avoir quelque motif honnête ; mais comment ceux qui l'adorent ne rougissent-ils point, lorsqu'ils le voient aux pieds d'Omphale, revêtu d'une robe de femme au lien de sa peau de liOD« et portant une quenouille à la place de cette massue formidable, l'instrument de ses victoires et la compagne de ses travaux? O turpitude! ô infamie! mais la gloire ne lui est plus rien, quand la volupté se présente. Et ce n'^t ni un Lucilius ni un Lucien, gens qui ne pardonnent ni à hommes ni à dieux , ce n'est, dis-je, ni ce poète satyrique, ni ce piquaJIt sophiste qui ont ainsi parlé du grand Âlcide ^ ; ce sont ceuxlà mêmes qui chantent les hymnes à son honneur, cesont ses plus dévots adorateurs. Et à qui ajouterons-nous créance, si nous la leur refosons ? Que si contre toute apparence on les soupçonne de ne pas dire la vérité ^ qu'on nous produise des auteurs qu'on croie irréprochables, qui nous informent de l'origine de ces dieux, de leur naissance, de leur nombre, de leur pouvoir ; qui nous apprennent quelles vertus nous devons révérer en eux, quelles actions éclatantes nous y devons admirer, quels mystères la religion nous y propose à adorer; mais ces auteurs ne se trouveront point. Croyons-en donc ceux qui, bien loin d'avoir eu la pensée de ternir la mémoire de leurs dieux par l'histoire qu'ils nous en ont laissée , n'ont eu au contraire intention que de leur attirer par là le culte et le respect des hommes.
Ce sont donc des faits constans qa^Hercuk s'embarqua avec les Argonautes, et qn'ii alla mettre le siège devant Troie , irrité de ce que le roi Laomédon avait refusé de lui payer son salaire pour avoir rendu la santé à la princesse sa fille : ce qui nous apprend que ce dieu était ou un habile médecin qui guérissait par des remèdes naturels, ou plutôt un savant ToafpcOÊ qui employait pour guérir des secrets îdooiûibi à la nature. Et ce si^e de Troie nous peut encore servir d'une époque certaine pour $gnék le temps auquel il a vécu. Enfin, pour achever le récit d'une si belle vie, étant saisi de fureur, il déchira de ses propres mains sa fomme et ses enfans. Les peuples en firent un diea; mais son
» Hrraile.
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE I
ami Pbiloctète, qui Fut aussi son unique héritier , en jugea sans doute autrement. Car ce fut lui qui mit le feu au bûcher où Hercule se jeta ; il vit brûler son corps , et il recueillit ses cendres, qu'il renferma dans un tombeau sur le mont QÉta. Et pour se récompenser lui-même de cet ofBce de piété, il emporta son carquois et ses flèches.
X. Le dieu Esculape doit la vie à un crime d'Apollon son père , et sa divinité à la guérison d'Hippolyte. Mais sa mort lui fut véritablement glorieuse, puisqu'il la reçut de la main de Dieu même qui le tua d'un coup de foudre. Tarqui* tius, qui a écrit la vie des hommes illustres, dit de lui qu'il a eu une naissance incertaine, et qu'ayant été trouvé dans un bois par des chasseurs , une chienne le nourrit de son lait ; quil fût ensuite donné à Ghiron, qui lui apprit la médecine; qu'au reste on le croit originaire de Missène , quoiqu'il ait passé la plus grande partie de sa vie à Épidaure , et que son tombeau se voieàGynosure^
Et que dirons-hous d'Apollon son père, sinon que, poussé par un désir amoureux, il se loua au roi Admète pour garder ses troupeaux, et ensuite à Laomédon pour bâtir les murs de sa ville capitale >; mais ce prince lui retint son salaire, et commença par lui à se moquer des traités qu'il faisait avec les dieux. La passion qu'Apollon eut pour Hyacinthe ne fut pas moins funeste à lui-même et à ce beau garçon qu'elle était criminelle: il l'aime , et il en abuse; il joue avec lui, et il lui donne la mort 3.
Mars, fameux par ses homicides, fut absous par le peuple d'Athènes, et arraché au supplice qu'il avait mérité.
Mais pour ne pas paraître aimer toujours le sang , et pour adoucir sa férocité naturelle , il se mit à faire l'amour avec Vénus.
Castor, et son frère Pollux, sans aucun égard pour les droits sacrés de l'hospitalité, enlevèrent les femmes de leurs hôtes. Mais Idas, outré de l'ii^nre qu'il avait reçue de l'un de ces deux gémeaux, la vengea dans son sang. Les poètes
* Capo dl Sidro dans TAdiaîe. — * Troie.
* Il jouait a?ec lai an palet, et Zépbire, qui était spec- Uteur da jeu et jaloux d'Hyacinthe, ponma le palet d'Apollon contre la tdte de ce beau jeune homme, et la loi cassa. Apollon, pour se consoler, le chanfi^ea en une fleur qui porte son nom.
nous disent que cdui qui restait voulut parta» ger avec son frère sa triste destinée, et que l'un et l'autre vit et meurt tour à tour; en cela les plus infortunés non-seulement des dieux, mais aussi des hommes, de ne pouvoir ni vivre ni mourir K Cependant Homère reconnaît de bonne foi (ce qui n'est pas ordinaire aux gens de son métier) que tous deux sont morts. Car introduis sant Hélène assise auprès de Priam sur lesmun de Troie durant une trêve, et repassant tous les princes grecs qui étaient venus au siège de cette ville, comme elle cherche des yeux ses deux frères^, le poète l'avertit que sa recherche est vaine, et que la terre tient leurs corps enfermés dans son sein.
Quelle réputation Mercure a-t-il laissée après lui, sinon d'avoir su parfaitement l'art de tromper.^ Et tout ce qu'il pouvait espérer de Téquité publique, c'était de recevoir d'elle le titre de dieu des larrons. Cependant on lui a donné une place dans le ciel, pour avoir enseigné aux hommes le jeu de Tescrime et celui de la lutte.
Pour le père Liber ^ tous les dieux lui doivent déférer la place la plus honorable dans leurs assemblées ; car si l'on en excepte Jupiter, il a eu seul l'honneur de commander une armée , el de la ramener victorieuse après avoir conquis plusieurs royaumes^. Mais par malheur ce vainqueur des Indiens se laissa honteusement vaincre par la vdupté ; car ayant abordé à llle de Naxos, accompagné d'une troupe inftmed'eunuques, il trouva sur le rivage la détestable Ariane; et la crainte qu'il eut qu'elle ne le prit pour un de ces demi-bonunes qui le suivaient, le fit résoudre à l'épouser, quoiqu'elle eût encore les mains souillées du sang de son frère, et de la trahison qu'elle venait de commettre contre son père; il la fit monter ensuite dans le ciel , et il ne rougit point de placer parmi les étoiles ^ les restes impurs de l'amour de Thésée*
< Ces deux frères partaient Tannée entre eux , et pendant les six mois qae l'un est sur la terre, l'autre de* meure aux enfers; mais, retournant à son tour à la rie durant les autres mois, son frère ra prendre sa place parmi les morts.
* Castor, Pollux, Hélène et Clylemnestre, étaieot tous quatre enfons de Jupiter et de Léda.
* Bacchus. •*- * Les Indes.
* Cela est f6ndé sur ce que les astronomes nomment une sertaine constellation la couronne d'Ariane.
LACTANCE
Enfin, pour remonter joiqu^au nMltrede tous les dieux, letrès-bon, le trè»-grand, le très-puis* sant Jupiter, ainsi qu*il est nommé dans une prière solennelle, ne donna-t-tl pas dès ses premières années des marques d'une impiété consommée ? 11 él)aueha même , si Ton ose se servir de ce tei*me, un parricide, et sans vouloir attendre que la mort le mit en possession du trôné de son père, il Ten fit descendre par force, et le contraignit de sortir de son propre royaume, et de chercher dans une extrême vieillesse un asile contre Tanibitiou sacrilège de son fils: c'est ce qui lui attira sur les bras les armes des Titans, et sur la terre un déluge de maux. Enfin, ayant obtenu la victoire sur ces fiers ennemis^ et donné la paix au monde; Il passa le reste de sa vie dans les désordres les plus honteux. Car sans parler d'un très-grand nombre de filles, dont il corrompit l'innocence, peut-on voir, sans indignation, le Ut d'Amphitryon violé, et la maison de Tindare couverte d*un opprobre étemel par rincontinence de ce souverain des dieux. Mais ce qui fit rougir la nature, et ce qui devait intéresser tous les rois dans un même ressentiment, fut lorsqu'on vit sa passion furieuse et brutale monter sur le trône , et arracher un enfiint royaU d^entre les bras de son père, pour le faire servir ft ses infâmes plaisirs. C'était peu pour lui d'avoir déshonoré tout un sexe, s'il n'achevait de déshonorer toute la nature, en rendant son propre sexe complice de ses berrlbles excès. Si celui qui a commis tant de crimes est très-grand, du moins il faut avouer qu'il n'est pas très-bon : on ne mérita jamais ce nom par l'inceste et Taduilère. Mais peut-être que les dieux ont là-dessus des lumières que nous n'avons pas? peut-être que nous sommes dans l'erreur nous autres hommes, et que nos lois ont tort de punir des crimes que les dieux |DSCifient? Le sage Gcéron était sans doute aussi dans Terreur, lorsqu'H reprochait à Verres un adultère qu'il adorait dans son Jupiter. Et comment osait-il accuser Glaudius d'inceste, i la vue deoe dieu très-bon et très-grand, dont la femme est la même que la sœur^ ?
XLEtronpourracroirequecelui-lârègnedans le ciel , qui ne mérite pas même de régner sur la terre. Un poète grec nous a laissé une foUe
' Ganymëde. — * Judod.
ingénieuse , oA il décrit d'une manière fort agréable le triomphe deVanaour ^ Car aprèsavoir fait le détail de toutes les victoires qu'il a remportées sur tous les dieqxet Jupiter en partie»lier, il le représente sur un char, enchaîné, qui mardie devant le vainqueur, suivi de tous les dieux chargés de fers comme lui. Ce n'est qu'une fiction , mais on peut dire qu'elle approdie fort de la vérité ; car tout homme qui renonce à la vertu , et qui se laisse vaincre par une passion criminelle , devient l'esdave infortuné, non de Gupidon, oomae feint notre poète, mais de la mort éternelle. Mais laissons là la moralité, et développons ce mystère d'iniquité et d'horreur; ôtons enfin le vode à la superstition , et que les hommes frémissent à la vue de l'état di^loraUe, où une malheureuse prévention les a relenos jusqu'ici.
Cest une créance commune et universellement répandue parmi les hommes , que Jupiter règne dans le ciel , et les sages semblent être en cela d'accord avec le peuple. Tou^ contribue à former ce préjugé dans les esprits : les temples, les images, les hymnes, les prières, enfin tout le culte extérieur de la religion. Cependant on convient qu'il est fils de Saturne et deRliéa. Gomment concilier une chose si opposée? Et comment peut-il avoir créé les hommes, s^il y a eu des milliers d'hommes avant loi. Du ommds ne peut-on nier que ceux qui vivaient sous le règne de son père ne l'aient précédé tlaiis le monde. On voit on dieu qui règne dans lea premiers siècles; on en voit on autre qui dons les siècles sttivans lui succède: il se peut donc faire qu'un troisième vienne enonre après celuî-ct; et si le monde a pu changer de maître, on peot raisonnablement présumer qu'il en peut encore duinger. Dtra-t«on que Saturne a bien p« avoir un fils plus grand que lui , mais que la même chose ne saurait arriver à Jupiter : poivquoi ? Si ce beau royaume a bien pu passer do pire au Ab , quel inconvénient trouve-t-on à croire qu'il ne puisse passer du fils à son successeur ? Si Satome a vu tomber sa couronne sur la tète de Jupiter, quel privilège aura celui-ci de conserver toiqours la sienne? Que dis-je, il l'aunit déjà perdue, si le désir de r^er n'eût été plus fort en lui que n'était Tamour. On sait à qoH
'Cupidoo.
INSTITUTIONS DIVINES. - LIVRE L fiOS
qai doute que qui m soumet à b loi ne soit
eioès cette passion Fa si souvent porté, qu'il n*a respecté ni Tétat de la virginité, ni celui du mariage: déesses ou mortelles; libres ou es* claves ; sur le trône ou dans une cabane : tout a eu le don de lut plaire , tout a ressenti les effets de cette furieuse passion. La seule Théiis ^ fut assez heureuse pour s'en garantir; un oracle rendu à propos la mit à couvert de cet horrible débordement. Cet oracle portait que le fils qui naîtrait de l'un et de Tautre détrônerait son père. La menace était forte; elle ralentit Tamour du dieu et sauva Thonneur de la déesse. Si Thé* mis ne Teût charitablement averti par cet oracle de ce qui lui arriverait , s'il contentait sa pas- 8ion, il allait sottement s'ôter lui-même le sceptre de la main; il se donnait on successeur à Tempire de l'univers, et il vengeait , sans y penser, son père Saturne. Mats quel besoin avaitil qu'un autre lui révélât Tavenir, qu'était devenue sa prescience ; quel dieu ! qui ne saurait prévoir sa destinée! outre qu'il parut en Cette rencontre se défier de lui-même. S'il eût cru être le plus grand et le plus puissant des dieux, «nrait^il appréhendé d'ed mettre au monde un plus puissant que lui?
C'est une chose encore assez plaisante de Tentendrejurerpar le Styi.
Les djeaz , dit an poCte , obierf ent en cela une inpentilioo tirioe d ndionle, f|ii*ilt ont reçue par une espèce et
Mais de qui Vont -ils reçue ? Il y a donc une puissance supérietn*e, qui punit le parjure dans les dieux. Mais s'ils sont fanmortels, qu'ont-îis à craiudre? Il n'y a que de pauvres mortels qui doivent apréhender la vue de ces eaux infernales. O hommes! pourquoi levez- vous les yeux au ciel, pour prendre les dieux à témoin de vos sermens? Ne voyez-vous pas ces mêmes dieux , qui , pour confirmer les leurs, s'abaissent jusqu'aux enfers, et y trouvent un objet de vénération et de crainte. Ce sont lesDestinées auxquelles tous les dieux obéissent, et Jupiter lui-même. Si donc les Parques * sont plus puissantes que tous les dieux ensemble, pourquoi reconnaissons-nous un pouvoir limité, et que ne nous soumettonsnous plutôt h une puissance souveraine et absolue que les dieux sont forcés de reconnaître? Car
* La déene de la mer.
* Les Parques mot les DeMloées elles-
inMrieur à celui qui donne la loi? Gehii-là seul est tout-puissant qui fait la destituée, et ne lui obéit pas. Revenons maintenant à ce que nous n'avcMis fait que toucher en passant
Il est certain que Jupiter aimait passionnéqi^t Thétis; mais il fallut se contraindre, il fallut se priver d'un plaisir qui devait lui coûter si cbc9, et la crainte le rendit chaste, ce que jusque alors la vertu n'avait pu fiiire. Mais avouons que cette crainte est moins d'un dieu que d'un homme mortel , d'un homme faible , d'un homme qui a toujours présentie souvenir du périlqu'ila couru autrefois de perdre la vie au moment où illare^ cevait, et d'être enveloppé dans la même infortune que son frère t , qui sans doute ne lui aurait pas cédé l'empire s'il eût vécu. Pourhii, on sait qu'il sesauva heureusement desdentsmeurlrièreB de son père, encore toutes teintes du sang de ses frères; on sait qu'il fut élevé en secret par de certains solitaires du mont Ma 3, qui lui donnèrent un nom qui exprime également le feu et la vie: non qu'il soit animé d'un feu céleste et divin , ni encore moins que ce soit lui qui donne la vie à tout ce qui respire, ce qui n'appartient qu'à Dieu seul , mais à cause qu'il Ait le premier des fils de Saturne à qui le destin conserva la vie. Les hommes auraient doue pu avoir un autre maître, si la tremperie que Rhéa fit à son i
Saturne ' ne leur eût donné Jupiter. Mais enfin tout cela n'est que pure fiction; eesoAt d'agréables imaginations et des OioemeBs empruntés, dont les poètes se sont servis po«r parer les éloges des hommes illustres qu'ils avaient entrepris de louer, et ils n'ont pas cru le pouvoir feire d'une manière plus obligeante, ni qui fût plus digne de leurs héros, qu'en les faisant passer pour des dieux. Ainsi, l'on peut dire que tout ce qui est rapporté de leurs actions est vrai , si on ne les considère que comme des hommes; mais que tout est feint et supposé, dès qu'on les regarde comme des dieux. CTest œ qu'il est facile de faire voir par phisieurs fetls que nous allons rapporter.
Jupiter, prêt à remporter surDlanaé une Indigne victoire, fait briller à ses yeux un grand
* Qui fut déToré par son père Saturne.
*DaM 111e de Crète.
" Eu lui ofFranl uue pierre & la place de son fils.
604 LACTÀNCB.
nombre de pièces d*or. Danaé, éblouie de leur édat, se rend, et reçoit en même temps le prix bonteux de sa prostitution. Gela est simple, mais historique, et voici ce que les poètes y ont mis du leur. Voulant conserver à leur héros le rang qu'ils lui avaient procuré parmi les dieux , ils nt emprunté de leur art des couleurs pour donner à cette action, fort commune d'elle-même, un air de mystère et de prodige. Ils ont donc feint que Jupiter était desc^du dans le sein de Danaé en pluie d'or, qui ne leur a pas plus coûté qbe la pluie de Fer qu'ils font tomber sur une armée, pour exprimer une grande quantité de dards et de flèches.
G*est à la faveur de celte même figure poétique que Jupiter se change en aigle pour ravir Ganymède, ou en taureau pour enlever Europe. Une troupe de soldats qui avaient un aigle sur leur drapeau, un navire qu'on nommait le Taureau, ou qui en portait un sur sa poupe: voilà la figure dévoilée et réduite à sa signification naturelle.
On peut dire la même chose d'Io, la fille d'Inachus, qui fut changée en génisse, disent les poètes, pour éviter, sous cette forme emprun* tée,la colère de Junon,et qui,ayant traversé un grand espace de mer, se sauva en Egypte, où, après avoir repris sa première figure et sa première beauté, elle reçut de la libéralité des Égyptiens le titre de déesse, et le nom d'bis K Mais quelle preuve, nous dira-t-on, avez-vous de ce que vous avancez? Celle que nous tirons des fastes et des archives publiques, où il est ordonné aux peuples de célébrer tous les ans une fête en mémoire de l'heureuse navigation d'isis; ce qui marque qu'elle n'a pas traversé la mer à la nage, mais dans un vaisseau. Qu'on ne s'imagine pas au reste que les poètes aient inventé le corps de Thistoire et les principales circonstances des événemens qu'ils racontent : ils ne fbntsottventque changer le lieudelascène, et faire arriver dans le ciel ce qui s'est passé fort simplement sur la terre; ou bien ils joutent quelque épisode; ou enfin, ils ornent leur sujet de couleurs qui le déguisent, le fiirdent et le rendent méconnaissable. Et qu'on ne les accuse pas pour cela d'avoir eu un dessein formel d'im-
* Cent mi*eUe %'f saura d4DS on vaittean Dommé la
roche.
poser aux peuples; (out ce qu'ils prëtendaieDt n'était que de rendre la mémoire de ceux dont ils décrivaient les aventures plus respectable aux hommes, en la revêtant, pour ainsi dire, des dehors et des apparences de la divinité. El c^estcequiasurprislacréancedespeuples; ikoot reçu comme des vérités ce qui n'était que d'ingénieux mensonges; et ignorant les lois de cet art imposteur, et jusqu'où la licence poétique peut légitimement pousser la fiction, ils ont adoré comme des dieux ce qui ne l'était en effet que dans l'imagination du poète. Ds se sont laissé abuser avec d'autant plus de facilité, que tout ce qui était l'objet de leur foi n'était pas fabuleux : la vérité , comme nous l'avons déjà remar» que , était mêlée avec la figure ; car le demr du poète n'est pas d'inventer tout son sujet , cela serait trop grossier, il consiste à embellir cdiii qui lui est offert.
Mais rendra-t-on les poètes seuls coupables de la superstitieuse crédulité des hommes? Les peintres et les statuaires y ont sans doute aussi beaucoup contribué, et leur art n'est pas moins sujet à imposer. C'est cet art qui a placé dans les temples ces figures si peu propres à inspirer la piété, ces représentations indécentes. Car si ce Jupiter que vous adorez est véritablement un dieu, pourquoi offrez-vous à notre culte d^autres images avec la sienne? Que font là autour de lui toutes ces femmes , qui ne serrent qu'à nous donner un souvenir plus présent et plus vif de ses honteuses dissolutions. Pourquoi tant de vérité dans la preuve de son sexe? Ne voyez-vous pas que les pierres mêmes publient que votre dieu n'est qu'un homme.
Les poètes, disent-ils , font profession ouverte de mentir. D'où vient donc qu'ils leur ajoutent foi; mais plutùt ils font voir eux-mêmes que les poètes n'ont pas imposé; car quand il est question de représenter les dieux, la diversité des sexes est parfaitement marquée dans Icors œuvres, d'où il résulterait que les poètes n^ont rien dit que de vrai. Que signifient, de grâce, ce jeune enfant et cet aigle , aux pieds de votre dieuP Sont-ce des monumensde sa gloire? Et n'accuserjcz- vous point aussi les poètes de les j a voir placés? Cependant tout cela devient l'objet de votre dévotion. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, les poètes n'ont pas tout tUTenté. Ils se sont seulement servi de voiles
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