SOS
poar cacher la virité, soit qu'ils aient prétendu par là augmenter dans les esprits le désir de la connaître, soit qulls aient voulu en dérober la connaissance au peuple. C'est ce qu'on peut remarquer dans ce célèbre partage du monde entre les trois fils de Saturne, où le sort adjugea le ciel à Jupiter, la mer à Neptune et les enfers à Pluton. Pourquoi n'est-il point parlé là de la terre? c'est que ce partage se passa sur la terre. Ce qui est vrai , c'est que ces trois frères partagèrentla terre entre eux:que Jupiter eut pour lui l'Orient, que les poètes nommèrent le Ciel, parce que le jour et la lumière nous viennent de ce côté là; que Pluton eut l'Occident , appelé les enfers par les mêmes poètes, à cause que la nuit et les ténèbres s'y forment après le coucher du soleil ; et que la mer échut à Neptune , à peii près de la même manière qu'elle échut à Pompée, lorsque le sénat, par un décret, lui en donna le commandement, et lui enjoignit d'arrêter les courses des pirates et d'en nettoyer les côtes. On nous demandera sans doute sur quoi nous fondons cette interprétation : nous répondrons que c'est sur d'anciens mémoires. Évehmère nous les fournira; c'est un auteur digne de foi, et qui vivait il y a plusieurs siècles. Il a écrit l'histoire de Jupiter et des autres dieux , et il l'a composée des inscriptions et des autres monumens sacrés, qui se voyaient de son temps dans de vieux temples, et particulièrement dans celui de Jupiter Triphyllien , où on lisait sur une colonne les exploits glorieux de ce roi du ciel. Il paraissait même par l'Inscription qu'il se l'était lui-même dressée pour conserver la mémoire de ses belles actions, et les faire passer jusqu'à la postérité la plus éloignée. Ennius nous a donné cette histoire en latin : voici ce qu'il en dit. a Jupiter, dit-il, laissa à Neptune l'empire de la mer, c'est-à-dire qu'il lui confia le gouvernement des lies et des côtes. » Ce qui peut encore avoir donné lieu d'appeler Jupiter roi du ciel est la signification équivoque de l'Oympe, qui tantôt est pris pour une montagne, et tantôt pour le ciel; car il parait, par l'histoire que je viens de citer, que Jupiter demeurait sur le mont Olym* pe. a En ce temps -là (continue rhistnrien) Jupiter passait une partie de Tannée sur l'Olympe , et il y rendait la justice à ses sujets. Il avait pareillement ordonné que ceux qui auraient fait
quelque nouvelle découverte, soit dans h nature, soit dans les arts, qui fût utile au public, eussent à lui en venir rendre compte en ce lieu. >
C*est donc ainsi, comme nous l'avons déjjà dit plusieurs fois, que les poètes se servent de figures pour exprimer leurs pensées d'une manière plus noble et plus agréable. Ceux qui ignorent ces secrets de l'art regardent les poètes comme des imposteurs et des sacrilèges. Et c'est aussi ce qui a trompé plusieurs philosophes, qui, considérant que ce qui se publiait de l'homme ne pouvait convenir au dieu, se sont imaginé qu'il y avait eu deux Jupiter, l'un réel et Tautre fîibuleux. Ils voyaient clairement que celui dont parlent les poètes n'avait jamais été qu'un homme; et cependant entraînés par la multitude et par les préjugés, que l'esprit ne reçoit que trop facilement en matière de religion , ils don* nèrent à un homme le nom de dieu, et le fils de Saturne etde Rbéa devint, du consentement de ces grands génies, le maître du ciel et de la terre.
Il y en a qui tâchent de défendre l'erreur où ils sont engagés par une seconde erreur. «Nous sommes , disent-ils , convaincus qu'il n'y a qu'un Dieu; nous l'adorons de tout notre coeur, et nous n'adorons que lui ; mais ce Dieu , nous l'appelons Jupiter. » Qu'y a-t-il de moins juste que ce raisonnement ? Et ne sait-on pas que le culte de Jupiter enferme aussi celui de sa femme et de sa fille ; que ce dieu a un ménage complet, et une famille à laquelle il fait rendre les honneurs qu'on rend à lui-même? Croit-on que Junon et Minerve veulent renoncer à un si beau privilège ? D'ailleurs ce nom n'a rien de divin, il ne donne que l'idée d'un pouvoir purement humain ; car voici comme Cicéron explique ces noms de Jupiter et de Junon : il les fait venir du motlatinya^are qui signifie aider, secourir; ce qui ne convient nullement à un dieu; aider , étant proprement ce que l'homme, avec des forces aussi bornées que les siennes, peut faire à l'égard d'un autre homme. Et ce serait faire îDJure à la puissance de Dieu, et témoigner qu'on n'en est pas assez persuadé, de lui dire simplement : « Seigneur, secourez-nous ; » mais plutôt a conservez-nous , Seigneur ; que votre bonté conserve en nous la vie que nous tenons
< Jupiter.
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LACTANCE-
de votre puîMoce, »Qtte si Tea veut que ce nom 4e Jupiter soit composé de deux mots signifiant ^père secùurable, nous n'y trouverons pas un sens moins contraire à Tusageetàlaraison.Peuton dire qu'un père donpe à ses enfons quelque secours , lorsqu'il leur donne la naissance et la vie ? L'expression ne répond pas à la grandeur du don; et un pareil bienfait demande un terme qui y ait du rapport. En aurait-il avec ce que nous devons à Dieu ? lui qui est notre véritable père , à qui nous devons Tètre, la vie , tout ce que nous sommes; lui qui nous forme à son image, qui nous anime de son esprit , qui nous édalre de sa lumière, qui nous soutient, qui nous conserve , qui nous nourrit, qui nous eomble de biens avec profusion, qui durant tout le cours de notre vie nous donne mille marques de sa puissance et de son amour. Celuirià sans doute ne connaît pas le prix des bienfaits, qui ne les reçoit de sa main que comme un secours. Ce n'est pas seulement le dé&ut de connaissance, mais une impiété formelle , qui 6te à Dieu le nom de Tout-Puissant , pour lui laisser le nom de Secourabie K
Si la vie de Jupiter, si ses mœurs , si toute sa conduite marque évidemment que ce n'était qu'un bomme, sa mort ne nous fera pas moins oonnailre que ce n'était pas un dieu. Ennius dans son bistoire sacrée la rapporte en ces ternes : f Jupiter , prêt à finir on^ aussi belle vie que la sienne , voulut partager ses États entre ses «mis et iei personnes de son sang. Puis, tout couvert d'une gloire immortelle, il quitta U terre pour s'aller réunir aux dieux. U donna des marques d'un courage infatigable, en disant cinq fois le tour de la terre; il fit paraître une sagesse éclairée dans les lois qu'il établit ; il montra une prudence consommée , en disposant les hommes à régler leurs mœurs; il fit ressentir à ses peuples les effets d'une bonté toute royale, en leur feisant distribuer une quantité de Ué considérable ; en nn mot il laissa au monde d'illustres monumens de toutes sortes de vertus. Les Curetés prirent loin de ses funérailles; ils lui élevèrent un tombeau dans rUe de Crète, oit ils mirent cette inscription grecque : Zxn kfokot, c'est-à - dire Jupiter, fib de Saturne.»
Ce récit, comme l'on voit , n'est pas tiré des
* Ou ^Jupiter.
poètes, mais d'auteurs graves, et dont ThislDîre est en quelque sorte consacrée par l'antiquité, et par le témoignage des sibylles.
Démons ioinimét, ▼aint tiomlacrpt de oorps privti de Tit, doDi U Crèie m vaote de oonierYer let miiénble» ntiet, eic
Gicéron, dans les livres de la Nature des Dieux, dit que les théologiens admettent trois Jupiter; qu'il y en a un qui est fils de Satome, et qu'on montre son tombeau dans l'île de Crète. Gomment se peut-il faire qu'un diea soit en même temps vivant et mort? Mort en Grèce, vivant à Rome? Qu'il ait ici un temple, et là un tombeau? Que les Romains apprennent enfin que leur Capitole , ce sanctuaire de la divinité, ce chef-lieu de la religion , n'est autre chose qu'un vain monument consacré à Terreiir publique.
Mais il est juste de dire quelque chose du père du grand Jupiter , et d'exauniner ses preuves de divinité. 'On dit premièrement que ce Ait durant son r^e qu'on ent le siède d'or, et que la Justice fit l'honneur aux hommes de demeurer parmi eux. Voilà déjà du moins un bel endroit dans sa vie, qu'on ne trouve pas dans celle de son fils; car qu'y a-t-il de plus digne d'un dieu, que de fiiire régner la justice et la félicité parmi les peuples? Mais quand je pense que le Ciel ^ a éclairé les premiers jours de sa vie , et que la Terre ^ Ta gardé ueaf mois dans son sein , je ne puis me résoudre à le reconnaître pour dieu. Je cherche un dieu avant le quel je ne puisse rien trouver, et qui aoit luimême le principe et l'origine de toutes choses ; et il faut nécessairement que ce dieu qtie j'imagine ait jeté les premiers fondemens de h terre et construit le ciel , bien loin de devoir sa naissance à l'un et à l'autre , comme on dit que Saturne doit la sienne à ces deux élémens. Avouons donc qu'il y a encore id de la fiction poétique , et qui manque même de ce qai pourrait la rendre vraisemblable; car comment deux corps insensibles, inanimés, séparés par un espace si considérable, auraient-ils pu produire un fils qui n'a aucune ressemblance avec ceux de qui il tient la vie, mais une figure et des qualités toutes difKrentes? Otons donc cngxe une fois le voile qui nous cache la yésïié. Miou-
* U Ciel, père de Salume.
• La Terre, mère de Saoïrae.
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE L