LIVRE VII. rot
lence, que les montagnes de Syrie en seront bri* sées, que les coltines demeureront comme suspendues , et que les murailles et toutes les villes tomberont à terre. Dieu arrêtera le soleil dans l'espace de trois jours, et augmentera de telle sortes a chaleur, que les impies et les rd)elles en serontbrAlés. 11 fera tomber sur eux une pluie de soufre, une grêle de pierres enflammées et des gouttes de feu; leurs forces seront comme fondues par l'excès de la chaleur; leurs corps seront brisés par la grêle; ils se tueront les uns les autres par Tépée, de sorte que les montagnes ser(mt remplies de corps morts, et les campagnes couvertes d'os. Le peuple fidèle sera caché dans les cavernes pendant ces trois jours, jusqu'à ce que la colère de Dieu contre les nations éclate dans le dernier jugement. Quand les justes sortiront de leurs retraites, ils trouveront une quantité d'ossemens et de cadavres. La trace da impies sera efbucée , et il ne restera plus sur la terre d'autre nation que celle qui sert soumise à Dieu. Sept ans se passeront sans que l'on coupe les arbres^ et au lieu de brûler du bois, on brûlera les armes des nations vaincues; la guerre sera suivje d'une paix étemelle. Lorsque les mille ans soront accomplis. Dieu réparera le monde, pliera le ciel, changera la terre, donnera aux hommes la forme des anges, les rendra blancs comme la neige, et recevra pendant toute l'éternité leur culte et leurs sacrifices. Ce sera en ce temps-là qu'arrivera la seconde et la générale résurrection où les impies seront tirés de leurs tombeaux , pour être condamnés à un supplice étemel. Ces impies sont ceux qui ont adoré des idoles faites par la main des hommes , et qui n'ont point connu le Seigneur et le créateur du monde , ou qui l'ont renoncé. Leur prince sera pris avec ses ministres, et condamné an feu étemel avec tonte la foule des impies, en présence des anges et des saints.
Voilà la doctrine des prophètes que les chrétiens suivent; voilà notre sagesse, qui passe pour folie et pour vanité dans l'esprit de ceuxqni rendent un souverain culleà des créatures qui ne sont que fiiiblesse , et qui sont encore attachés à h fausse philosophie du siècle. Ce qui augmente lenr hardiesse, est que nous n'avons pas accoutumé de défendre publiquement nos sentimcns, et que nous obéissons au commandement qui
IMea mm Mt de respecter ées mystères dans le sfiemx , de tes conserver dans te secret de m>trie conscience , et de n'entrer jamais en dispute avec ces profiines qni ont Tinsotence d*altaqaer Dieu et sa religion, non pour sMnstmire , mais poiir insnlter et pour fiiire des railleries outrageuses et sanglantes. Les mystères doivent être cachés avec une grande fidélité , et principalement par ceux qui ont, comme nous , le nom de fidèles. Cependant , les impies prenant notre silence poor Teffèt d'une mauvaise conscience, inventent d'horribles calomnies contre les personnes les plus innocentes et les plus honnêtes, et ajoutent volontiers fbi à ces calomnies qu'ils ont inventées. Mais ces feux bruits sont entièrement dissipés, très-saint empereur, depuis que te souverain Seigneur du monde vous a suscité pour rétablir la justice et pour conserver le genre humain. Maintenant que vous gouvernes Tempire romain avec nne si haute sagesse et une si parfaite Aiùité , les serviteurs de Dieu tie sont plus traités comme des scélérats et des Impies. Midntenant qAe la vérité est découverte, et qu'elle parait avec éclat,on n*accuse plus d'injustice ceux qui s'efforcent de garder la justice avec toute l'exactitude qui leur est possible , on ne nous reproche phis le nom de Dieo, et on ne dit plttsque nous n'avons point de reUgion, nous qui sommes seuls éàm la religion véritable, parée que nous méprisons tes images des morts et qne nous adorons ub Dien vivant. La souveraine previdettce vous a étevé au comble de la grandeur humaine, parce que vous êtes capa- Me de réparer, par votre piété, les i^iutes des antres princes, et de pourvoir à la conservation de vos sujets avec mie bonté paternelle, de chasser Mn de l'empire les méchans que Dieu vous a livrés entra les mains pour foira voir à tout te iDdolMie en quoi la véritable mijjesté consistie. Geui qui ont voulu abdir le culte de Dieu pour maintenir l'impiété et la superstition , ont été esterminés, au lieu que vous qui aimei sintoèrement Dieu et qui soutenez généreusementses intérècs, vous trouvez la prospérité et te bonheur,larépu>tation et ia gloire à la suite de toutes vos entrer prhes. Osant porté et portent encoralediàtiment dA à leura erimes, au lieu que vous êtes garanti de toute sorte de périls, par la toute^puissante main de Dieu , et que vous jouissez sans trouble de Tautorité souveraine. Le souverain Seigneur
LACTANCE
de rutiivera vmis a choisi entre tous les auties pour travailler à l'établissement de la religioD, parce que vous les surpassez par réminence de votre vertu. Les impies dont je |iarle ont ea peut* être qudque apparence d'innocence; car ib n'en pouvaient avoir la réalité poisqu'Us ne connaissaient point Uea qui en est l'unique principe, au lieu que nncUiiatioD qd vous porte naturellement au bien, aoutenoe par la fn et par la piété ehrétienne, vous ont donné une justice et une sainteté aocooqilk. Vous êtes sans doute fort prq)re h senrir de ministre à Dieu, dans le dessein qu'il avait de réformer les abus des hommes. C'est pourquoi nous le prions sans cesse de vous oonaenrer, vous.qui conservez TÉtat , et qui inspirez le désir d'aimer toujoura son jaom , ee qui sera aae aource de bonheur pour vous , et de repos pov les peuples.
XXVIL Puisque j'ai achevé les sept livres qm j'avais entrepris, et que je suis beureosemeot arrivé à la fin de mon ouvrage, il ne me rote pins rien que d'exhorter tout le monde à enh brasser la véritable religion , et en même teaps la sagesse, dimt TeHet est l'eierciœ est de népriser les btens delà terre, de fiiir les aOraiti des plaisira, et de renoncer aux obtenir le trésor incorruptible des ses étemelles. CTest un bonheur ineatinmUe d'être délivré des misères de la vie présente, et d'aller à ce juge d'une équité aouveraine, et i ce père d'une bonté infinie , qui nous donnara k repos au lieu du travail, la vieau lieu delamart,h clartéau lieu des ténÂres , les bienadn ciddau l'éternité au lieu de ceux de la'terre et du tempi» et enfin .une récompense à laquelle les peins que nous trouvons ici-bas dans la pratique dei vertus chrétiennes, n'ont aucune proportim. C'est pourquoi , si nous souhaitons pervenir m plus haut point de la sagesse et dttbonheur^BOQs devons nous résoudreàsupporternon^aeideflMflt les travaux dont parte Térenee^ cMune saol ceux de moudre au moulin, d'être battus, d'avoir les fore aux pieds, mais endurer les prisons, les fers, tes supplices, les donleun et II mort même, dans Tassurance oA nous sonamei que, comme il n'y a point de piaisîr sar In tem qui ne soit accompagné de quelque peine , il b^ a point aussi de vertu qui ne soit suivie de u récompense. Tout le monde doit donc làditr et
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE Vil.
prendre le bon chemin , de pratiquer généreusement les vertus, de supporter avec patience les peines de la vie présente , dans Fespérance de recevoir un jour du soulagement. Notre père et notre Seigneur, qui a créé le ciel et Fa posé sur des fondemens inébranlables, qui y a attaché le soleil et les autres astres, qui a suspendula terresur son propre poids, et Ta comme fortifiée par les montagnes et entourée delà mer, qui a tiré du néant tout ce qu'il y a dans le monde, ayant reconnu les erreurs et les égaremens des hommes , leur a envoyé un chef et on Gonductenr pour leur montrer le chemin de la vertu. Suivons-le et obéissons-lui , parce que comme a dit Lucrèce :
II a purgé nos espriU dei crreort par la Térité de tes ditooort ; il a arrilÉ rinooottanoe de nos diiirt et la yanité de nos craintes ; il nom a déooarert le tooTerain Ueo où nous devons tendre , et le chemin par où nous r deront arriTer.
11 ne s'est pas contenté de nous montrer le chemin; il l'a tenu le premier, et a marché devant nous, de peur que les difBcuItés qui s'y rencontrent ne nous firappassent d'efflroi Abandonnons, s'il est possible, le chemin qui nous trompe et qui nous perd , et où la mort te cache aous les attraits de la volupté. Plus nous aommes avancés en âge et plus le jour auquel nous partirons de ce monde, nous parait proche , plus nous devons nous préparer à paraître sans tache et sans péché devant notre juge , bien loin d'imiter l'aveuglement de ceux qui , quand ils se sentent menacés d'une mort prochaine, par les incommodités de la vieillesse et par là dimimitioQde leurs forces, prennent cette menace pour on avertissement de se hâter de jouir des plus doux et des plus agréables plaisirs. Que chacun se retire de ce bourbier pendant qu'il en a le moyen , et qu'il se tourne de tout son eerar vers Dieu, afin qu'il puisse attendre en assurance le jour auquel le souverain Seigneur de l'anivers jugera des actions et des pensées de tous les hommes. Que non-seidement R méprise , mais encore qu'il ftiie tout ce que l%n re-
cherche ici-bas, et qu'il préfbre son saint ft tous les biens dont la possession est incertaine, passagère et trompeuse. Ils passent et changent sans cesse, et s'échappent d'entre nos mains plus vite qu'ils n'y sont tombés. Quand nous les retiendrions durant toute notre vie, il fiiudrait les quitter au moins à la mort : nous ne saurions emporter que l'innocence et la vertu. Celui-là paraîtra fort richedevantDieu,qui paraîtra avec la continence, avec la miséricorde, avec la patience, avec la charité, avec la foi : c'est une succession qui ne peut nous être 6tée, ni donnée è un autre à notre préjudice. Qui est-ce qui veut la posséder ? Que ceux qui ont l^im s'approchent, et Bs seront rassasiés d'un aliment câeste qui contentera leur appétit. Que ceux qui ont soif s'approchent, et qu'ils puisent de l'eau du salut dans une source qui ne tarit jamais. Cet aliment et cette eau du ciel rendent la vue aux aveugles , Toole aux sourds , la voix aux muets, l'usage des pieds et des jambes aux boiteux , la sagesse aux insensés , la santé aux malades , la vie aux morts. Notre souverain et équitable juge tirera de l'obscurité du tombeau ceux qui auront eu le courage de fouler aux pieds les corruptions de là terre. Que personne ne mette sa confiance dans les richesses , dans les dignités , ni même dans l'autorité souveraine : tous ces avantages du siècle ne sauraient nous procurer Fimmortalité ; car celui qui aura renoncé aux prititéges de la condition humaine, et qui en s^attachant aux biens présens se sera roulé sur là terre, sera ehàtié comme nn déserteur de son seigneur et de son père. Travaillons donc sérl^sement è acquérir l'Innocence qoi nous accompagnera Jusqu'au trftne de Dieu. Oombattons oependaht sous ses enseignes et pour son service, tAnt que notre ftme animera notre eorj^s. Veillons et demeurons en sentinelle. Réslstons.généreusement contre les ennemis qui nàas sont connus , aSn que les ayant vaincus , nous recevfotts de h main de Dteu û récompense qtt*il nous a promise.
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DE LA. COLERE DE DIEU
1. J'ai souvent remarqué, mon cher DonaC, qu'il y a plusieurs personnes, et même des philosophes, qui croient que Dieu n'entre jamais en colère. La raison de leur sentiment est, ou que Dieu ne &it que du bien, et qu'il ne oon- Tient point à une puissance aussi grande et aussi exceliente que la sienne de faire du mal; ou qu'il n*a aucun soin des choses d'ici-bas, et, par une suite nécessaire, aucune inclinati<m à nous faire ni du mal ni du bien. Gomme cette erreur est très-dangereuse et qu'elle ne tend à rien moins qu'à renverser tout l'ordre de la vie humaine, j'ai cru la devoir réfuter, de peur qu'elle ne vous surprenne et que le nom de ceux qui se vantent d'être fort savans ne vous engage à la suivre. Ce n'est pas que j'aie la présomption d'avoir compris la vérité par la force de mon esprit; mais c'est que je fatis profession de suivre la doctrine que Dieu, qui seul sait tout et qui révèle ses secrets comme il lui plait , a eu la bonté de nous enseigner. Les philosophes, qui n'avaient rien appris de cette doctrine, ont cru qu'ils pouvaient découvrir d'eux-mêmes ce qu'il y avait de plus caché dans la nature ; ce qu'il est pourtant certain qu'ils ne pouvaient faire , parce que, tant que l'âme est enfermée dans le corps comme dans une prison, elle n'a qu'une connaissance fort imparfoite; et qu'une des principales différences qu'il y ^it entre Dieu et niomme, c'est que, au lieu que Dieu a une science pariiaite, l'homme n'a que l'ignorance en partage. Ainsi, pendant que nous vivons dans un corps mortel, nous avons besoin d'une lumière pour dissiper les ténèbres qui nous environnent, et cette lumière-là est Dieu même. Quiconque l'aura reçue dans son cœur pénétrera le secret de la vérité. Mais dans l'éloignement deDien et de sa doctrine céleste, il n'y a qu'ignorance et qu'erreur. C'est pourquoi Socrate, qui était le plus savant des philosophes,voulant confondre la présomption des autres qui croyaient
savoir quelque chose, disait qu'il ne savait ries, si ce n'est : qu'il ne savait rien. Il avait recomii que toute la philosophie n'avait rien de certaifl ni de véritable. Et ce n'était pas par le seul dessein d*abaîsser les autres qu'il en jugeait de U sorte, mais c'est qu'en effet il avait comme entrevu la vérité. C'est pourquoi , lorsqu'il te accusé et réduit à la nécessité de se déf^idre, il déclara, selon le rapport de Platon, qu'il n'y avait point de sagesse parmi les hommes, railla, méprisa et rejeta toute la doctrine d'où les philosophes tiraient vanité, et protesta que, pour lui, il faisait profession de ne rien savoir. Qœ s'il n'y a point de sagesse ni de science parmi ks hommes, comme Socrate l'enseigne et cornse Platon le témoigne, il est clair qu'il n> en a que dans Dieu. Il fout donc tâcher de le connaître H de trouver la vérité en le trouvant. Il est le cr^ teur de l'univers, qui ne peut être vo par b yeux du corps et qui ne peut être décoofcit qu'à peine par ceux de l'esprit. La religion est attaquée de plusieurs manières par oeux qui n'ont pas pu parvenir à la sagesse ni oomprodre les saints mystères.
IL n y a plusieurs degrés par oft l'on montea palais de la vérité ; mais il n'est pas aisé de raoster jusqu'au liant, parce que plnûeurs, etàm de l'éclat qui l'environne, chancellent cC l à la renverse. Le premier degré est de i naître la fausseté de la superstition païenne , tf de rqeter l'impiété du culte que Ton rend à éa dieux faits de la main de l'homme. Le seeoii est de savoir qu'il n'y a qu'un Dieu , qui a aéé le monde et qui le gouverne. Le troisième ctf de connaître l'ambassadeur et le ministre qA a envoyé sur la terre pour nous délivrer de 03s erreurs et pour nous instruire de la vérité. I! est aisé, comme je viens de le dire , de tomber surcesdegrés, à moinsqueTon ne prenne garde de s'y tenir ferme. Ceux qui reconnaissait k feusseté de la religion des païens et qui woèfn-
DE LA COLERE DE DIEU
sent les idoles laites de terre et d'autres matières fragiles , et qui , au lieu de se tourner vers Dieu, qu'ils ne connaissent point , se tournent vers les élémens, qu'ils admirent; ceux qui adorent Je ciel, la lerre, la mer, le soleil, la lune et les étoiles, tombent dans le premier degré. J'ai réfuté rignorance de ces premiers dans le second livre des Divines institutions. Ceux qui avouent qu'il nV a qu'un Dieu , et qui , trompés par les faux raisonnemens des philosophes, ont des sentimens indignes de sa grandeur, et nient qu'il ait ou aucune figure ou aucune affection, tombent dans le second degré. Enfin, ceux qui connaissent l'envoyé de Dieu et qui savent qu'il a élevé un temple immortel et divin , et qui cependant ou ne le reçoivent point, ou le reçoivent d'une autre manière que la foi ne veut qu'on le reçoive, sont ceux qui tombent dans le troisième degré. J'ai déjà réfuté ces derniers dans le quatrième livre du même ouvrage et les réfuterai encore plus au long lorsque je répondrai aux objections de toutes les sectes qui par la vanité de leurs disputes se sont éloignées de la vérité. Je ne parlerai en cet endroit que de ceux qui tombent dans le second degré par les mauvais sentimens où ils sont touchant la nature divine. Il y en a parmi eux qui croient que Dieu ne fait du bien à personne et qu'il n'entre point en colère, mais qu'il goûte la douceur d'un profond repos et d'une parfaite sûreté dans la possession d'une félicité immuable et étemelle. D^autreslni Atent les mouvemens de la colère et lui laissent 1 inclination à faire du bien , parce qu'ils croient qu'il n'y a rien de si conforme à sa nature que d^aider et de secourir, ni de si contraire à la même nature que de nuire. Ainsi tons les philosophes demeurent d'accord que Dieu n'entre point en colère , mais ils ne demeurent pas tous d'accord qu'il n'ait pas l'inclination de faire du bien. Pour mettre quelque ordre dans cette matière, il faut dire : que le désir de la vengeance et le désir de faire du bien étant deux désirs contraires, ou il faut laisser à Dieu le désir de la vengeance cl lui ùter le désir de faire du bien, ou lui ôter l'un et l'autre; ou bien il faut lui ûter le désir de la vengeance et lui donner le désir de faire du bien , ou bien il ne lui faut ôter ni Tun ni l'autre de ces deux désirs. 11 n'y a point de milieu , et il faut nécessairement que la vérité que nous dierchons se rencont rc dans quelqu'une
de ces propositions. Examinons-les donc en particulier afin que la suite de notre discours nous conduise à la vérité.
III. Pour ce qui est de la première partie de la division que nous avons foite, personne n'a jamaisdit que Dieu soit capable d'entrer en colère et de venger les injures qu'on lui fait , mais qu*il n'est point sensible aux honneurs qu'on lui rend et qu'il n'en donne point de récompense. En effet il n'y a rien de si contraire à la nature de Dieu que d'avoir le pouvoir de nuire et de n'avoir pas celui de secourir. Aussi , quel moyen , ou même quelle espérance resterait-il aux hommes d'être sauvés , si Dieu ne pouvait faire que du mal? Cette majesté si vénérable perdrait l'autorité que les juges ont de pardonner etd'absoudre, et serait réduite à la condition d'un exécuteur dont l'unique fonction est de punir. Puisque nous voyons qu'il n*y a pas seulement du mal dans le monde, mais qu'il y a aussi du bien, il feut que, si Dieu n'en est pas l'auteur, il y ait quelque autre qui le soit. S'il y en a quelqu'un, qui est-il? Gomment est-ce qu'il s*appelle?Et pourquoi celui qui nous fait du mal nous est-il plus connu que celui qui nous fait du bien? Mais, s'il ne peut y avoir d'autre principe que Dieu , c'est une extravagance ridicule d'avancer que sa puissance, dont la bonté est égale à la grandeur, nuise toujours et ne serve jamais. Aussi cette extravagance a-t-elle paru si insoutenable qu'elle n'est jamais entrée ni dans la bouche, ni dans la pensée de personne. Ce point étant décidé, passons aux autres, et continuons à chercher la vérité.
IV. Le point qui suit contient une maxime de l'école d'Ëpicure, qui est: que comme Dieu n entre point en colère contre les crimes des hommes, aussi n'est-il point touché de leurs devoirs ni de leurs services. Épicure ayant jugé que c'était une chose indigne de la nature de Dieu défaire du mal, parce que le mal provient, pour l'ordinaire, d'un mouvement de colère et d'an désir de vengeance, il lui a 6té aussi l'inclination de faire du bien. Il a bien vu qu'on ne pouvait laissera Dieu l'émotion de la colire et le désir de punir, sans lui laisser aussi quelque sentiment pour les bonnes actions et la volonté de leur donner la récompense qu'elles méritent. Ains!, pour lui ôter un défaut, il lui aûté une perfection. <iGV«t pour cela, dit ce pbilO"*
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sophe, que Dietf est heureux, qu'il est inoot*ru|)tible et immuable; car ne se souciant de rien et n'ayant aucune pekie, il n'en feît aussi à perscMme. » Mais7 si Dieu n'a point de mouvement comme en ontlous les êtres qui ont la vie, s'il n'a pas un pouvoir plus étendu que celui des hommes, s^il n'a ni volonté, ni action, ni fonction, il n'est pas Dieu. Quelle plus digne fonction lui pourrait-on attribuer que celle de gouverner le monde, que celle de prendre soin des créatures qui ont le sentiment de la vie, et principalement des hommes, desquels dépend tout ce qu'il y a sur la terre? De quelle béatitude pourrait jouir un Dieu qui serait toujours dans un immobile repos et dans un stupide engourdissement, qui est sourd pour ceux qui le prient et aveugle pour ceux qui l'honorent? Qu'y a«t-il qui soit si digne de Dieu, qu'y a-t-il qui lui soit si propre que d'avoir une providence qui s'étende sur toutes choses ? S'il ne se soucie de rien, et qu'il n'ait soin de rien, il n'a rien de la nature divine. Ce philosophe, qui lui ôte toute sa puissance et toute sa fonction, ne détruit-il pas son être? C'est pour cela que Cicéron rapporte que Possidonius disait qu'Épicorè avait cru qu'il n'y avait point de dieux, et qu'il n'en avait parlé que pour éviter la haine publique, et qu'ainsi il reconnak débouche les dieux, maïs qu'en effet il n'en recoAnatt point, puisqui! ne leur laisse ni fonction ni mouvement. Si cela est ainsi, qu'y avait-il de si peu sincère, et même de si captieux ? ce qui est fort indigne d'un homme grave et d'un homme sage. S^il a parlé autrement qu'il ne pensait, n'était-ce pas un dissimulé, un fourbe et un fou? MaisÉpicure n'était pas si fin et si rusé que de parler de la ' sorte à dessein de tromper. Il parlait selon sa pensée et écrivait pour laisser à la postérité un monument éternel de àes sentimens ; mais il est tombé dans l'erreur, car, ayant été trompé par •ne foosse proposition qui lui semblait vraie, il admit les conséquences qui en étaient tirées ielon les règles du raisonnement. Cette proposition est : que la colère ne convient point â Dieu. Comme elle lui paraissait certaine et indubitable, il ne pouvait refoser d'en recevoir aussi les suites, et après avoir 6lé à Dien une ifFection, il était obligé de lui 6ter toutes les autres. Quiconque ne peut-être mis en colère
ne peut aussi être apaisé. Que s'il est exempt de ces deux mouvemens, il l'est aussi de h crainte, de la joie, de la tristesse et de la compassion, l'agitation d'aucun de ces naooveniens ne convenant non plus à Dieu que celle d(s autres. Que s'il n'y a point d'afFection dans Dieu, parce qu'il n'y a point d'aifectioQ sans quelque sorte de faiblesse, il n'y a point noa plus de providence. Voilà jusqu'où ce savant homme porte son raisonnement, car il a supprimé les autres conséquences qui se tirent nécessairement de ses principes, savoir : que Dieo ne se soucie de rien et qu'il n'est rien. II s'est comme arrêté sur ce dernier degré, parce qu'il voyait que, s'il descendait d'avantage, il toutbcrait dans un précipice. Mais de quoi lui a servi ou son silence ou sa fuite, puisqu'il est tombé, malgré qu'il en eût, jusqu'au fond de l'abtme, puisqu'il a dît ce qu'il ne voulait pas dire, et puisqu'il a été emporté, par la suite nécessaire de son raisonnement, où il ne voulait point aller? Voilà jusquesoù conduit Vopinion de ceux qui tiennent que Dieu n'est po« capable d'entrer en colère. Mais elle n'est presque plus soutenue de personne ; elle ne l'est que par un petit nombre de scélérats, qui s'imaginent en vain que par là ils se procureront Tiuipunité. Que s'il est faux que Dieu ne puisse oi entrer en colère ni être apaisé, passons à la troisième proposition que nous avons annoncée.
V. On croit que le sentiment que les stoïciens ont de Dieu est un peu plus supportable quand ils disent que Dieu est propice aux hommes, mais qu'il n'entre point contre eux en colère. Il faut avouer que l'on est favorablement écoulé du peuple quand on soutient que Dieu n'est pas capable de cette faiblesse, de croire avoir été offensé, d'en être éma, d*«iètre troublé et d'en entrer en foreur. En effietf si la colère ne convient pas à un homme grave ni à nn homme sage, puisqu'elle est comnae une tempête qui agite Tàme et qui trouble sa tranquillité, qu'elle met l'ardeur dans les yeux, le tremblement dans la bouche, le bégayenaeni dans la langue, la confosion, la rougeur et la pâleur sur le visage, elle convient beaucoup moins à Dieu. Que si un prince qui a une puissance de quelque étendue fait d'horrîMes désordres, quand il s'abandonne à la colère, s*!
pand ie sang, s'il rase les villes, s'il extermine B peuples et désoie les provinces, Dieu, qui spose de Fempire de l'univers, ne le délruira- I pas absolument, s'il est capable d'entrer en lèreP II faut donc éloigner de lui un mal si rnicieux et si funeste. Que s il est exempt in mouvement si peu réglé et si peu honnête, qu'il ne fasse mal à personne, que reste- t-il, on qu*il est doux, tranquille, propice et biensant? C'est ainsi qu'il sera le père commun de is les hommes, et queFon pourra dire véritable- Qt d'une nature aussi excellente que la sienne, e sa bonté sera égale àsa grandeur. En effet, si *mi les hommes on loue ceux qui servent pluque ceux qui nuisent, ceux qui sauvent la plutôt que ceux qui Tôtent, si on les chérit, m les comble de bénédictions et si on les re- 'de comme des dieux, n'est-il pas juste de ire que Dieu, qui a toutes les perfections s aucun défaut, répand continueHement ses ces et ses foveurs sur les hommes ? Il faut uer que ce discours est spécieux et propre à sinuerdansrespritdttpeuple.il est vrai aussi ) ceux qui y ajoutent créance approchent de s près que les autres de la vérité ; mais ils ne sent pas de se tromper en quelque point, ir n'avoir point fait assez d'attention sur ce ît. Car, si Dieu n'entre point en colère ccNdles impies, il n'aime point les gens de bien, si ceux qui lui ùtent rinclination de faire zej de même que le mouvement de la colère, ent plus couséquemmeut en soutenant leur ur, puisqu'il est certain que, dans les rencondes objets opposés et contraires, il faut ou orter vers tous les deux, ou ne se porter ni l'un ni vers l'autre. U faut, par exemple» celui qui aime les gens de bien haïsse méchans, et que celui qui pe hait point iBéchans, n'aime poiot les geqs de bien, « que l'amour que l'on a pour les gens bien vient de la hainç que Ton a pour méchans, et la haine que l'on a pour les bans vient de l'amour que l'on a pour les » de bien. Personne n'aime la vie qui ne i^ne la mort, personne ne cherche \à himière ne fuie les ténèbres. Ces choses ont enb\e une liaison si étroite qu'elles ne se peuséparer. Si un mattrç a deux serviteurs : l'un soit bon et l'autre mauvais, il n'a pas ' tous les deux les mêmes sentimens et ne
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les traite pas tous deux de la même sOi*te, et, s'il le faisait, il serait extravagant et injuste. U parle au bon avec douceur; il lui confie la conduite de sa maison. Il châtie l'autre de parole et d'action, le met dans les fers et lui fait souffrir la nudité, la faim et la soif, et en use ainsi afin que le châtiment de celui-ci détourne les autres de faire du mal et que l'exemple de celui-lâ les porte â faire du bien. Quiconque donc a de l'amour a aussi de la haine, et quiconque a de la haine a aussi de l'amour, parce qu*il y a des personnes qui méritent d'être aimées et qu'il y en a d'autres qui méritent d'être haïes. Or, comme celui qui a de l'amour fait du bien â ceux qu'il aime, aussi celui qui a de la haine fait du mal à ceux qu'il hait. Cet argument est convaincant et ne souffre aucune réponse. L'opinion de ceux qui laissent à Dieu, le mouvement de l'amour et qui lui ôtent celui de la haine est donc une opinion vaine, et aussi fousse que celle qui le prive de l'un et de l'autre de ces mouvemens. Mais il y a un point où les premiers ne se trompent paa, comme nous l'avons déjà dit, qui est celui par lequel ils laissent à Dieu Tinclination de faire du bien. Les seconds, ayant admis un faux prin- ^ cipe, en tirent une busse conséquence et tombent dans l'erreur. Ils ne devaient pas rakoâner comme ils font, ni dire : puisque Dieu n'entre point en colère, Une se laisse point apaiser; mais ils devaient raisonner ainsi : puisque Dieu se laisse apaiser, il faut qu'il entre en colère. Car si le premier point, savoir que Dieu n'entre point en colère, était certain, il faudrait examiner le second. Mais, le premier étant douteux, le second est presque certain; or c'est une prétention extravagante de vouloir renverser une maxime certaine par une qui n'est que door teuse, au lieu qu'il faut appuyer celles qui sont douteuses par ceHes qui sont certaines.
VL Voilà tout ce que les philoso)ifaes oit pensé au siyêl ide h divinité, aucun d'eux n'^yint rien dit davantage. Que si tout ce qu'ils ont avancé est convaincu de fiiusseté, il faut que la vérité se trouve dans une proposition qu' ils n'ont jamais avancée ni défendue, savoir : que comme Dieu entre en colère, aussi se laisse-t-il apaiser. C'est ce que nous avons â prouver et à soutenir, comme un des principaux points de notre religion. Car il ne faudrait rendre aucun honneur à Dieu s'il n'en
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donnait point de réoompenne, ni appréhender de PoRenser s'il n'entrait point en oolère contre ceux qui roffensent.
Vil. Bien que les philosophes se soient souvent éloipiés de la vérité, et qu'ils soient tombés par ignorance dans une infinité d'erreurs, comme des voyageurs qui, ne sachant pas le chemin, et ayant honte de le demander, ne laissent pas de marcher toujours, et qui, plus ils marchent et plus ils s'égarent, il ne s'en est pourtant irouvé aucun parmi eux qui n'ait point mis de différence entre l'homme et les bêtes, et qui ait égalé une créature ]M)urvue de raison aux animaux qui en sont privés. Cest cependant ce que font certains ignorans, qui étant semblables aux bétes, et qui, ne cherchant non pins qu'elles que le plaisir de leur ventre, disent qu'ils n'ont point été mis au monde d'une autre sorte que les autres cré^itures qui respirent l'air, ce qu'il n'est pas sans doute permise ces hommes d'avancer, car qui est-ce quiest assez ignorant pour ne pas savoir, on assez stupide pour ne pas sentir qu'il a dans soi-même quelque chose de divin ? Je ne parle pas encore ici des avantages de Tâme ni de l'esprit, par lesquels l'homme a une union étroite avec Dieu , car la seule disposition de notre corps et la seule figure de notre visage suffisent pour faire voir que nous ne sommes point semblables aux bêtes. Elles sont toujours baissées vers la terre d'où elles tirent leur nourriture, et n'ont aucun rapport avec le ciel, qu'elles ne regardent jamais. Il n'y a que l'homme qui , ayant la taille droite et le visage élevé, est né pour contempler le ciel, pour chercher Dieu et pour le connaître. Aussi n'y a-t-il point d'autre animal que Thomme, comme dit Gicéron, qui ait quelque connaissance de Dieu. Il n'y a que lui qui ait reçu la lumière de la sagesse et qui poisse arriver à la connaissance de la religion, et c'est la principale ou l'unique différence qu'il y ait entre eux et les bêtes. Car, bien qu'il y ait d'autres avantages qui semblent lui être propres, il est vrai pourtant que les bêtes n'en sont pas absolument dépourvues. Il a, par exemple, l'avantage de la parole que les bêtes n'ont point ; mais elles ont quelque usage de la voix, par où elles se connaissent et par où elles semblent donner des marques, tantôt de colère et tantôt de joie. Il est vrai que leur voix
nous parait inarticulée; peut-être aassi qaeh nôtre leur parait telle, peut-être qae les m des bêtes sont articulées pour elles puisqu'elles les entendent. Enfin, elles ont des sons difTcrens quand elles sont émues de différentes passions, et par ces sons elles expriment la disposition où elles se trouvent. Le rire est aussi propre à Thomme, et cependant on remarque dans les autres animaux quelque chose de semblable. On y voit des signes de joie quand ils se jouent, qu'ils flattent et qu'ils s'adoncîsseni. 11 n'y a rien de si propre à l'homme que la ni* son et la prévoyance de l'avenir. Il y a pourtant des animaux qui préparent plusieurs issues dans les lieux où ils se retirent, afin que, s'ils étaient assiégés par un côté, ils se pussent saaver par un autre, ce qu'ils ne Feraient pas s'ils n'avaient de la connaissance. Il y en a qui foot des provisions, comme les fourmis, qui amassent des grains de blé pour les nourrir donsî l'hiver ; comme les abeilles, qui connaissent k lieu où elles sont nées et où elles demeurent, et qui travaillent pendant l'été pour avoir de qui se nourrir pendant l'hiver. Je serais trop loBg si je voulais rapporter toutes les manières par lesquelles les animaux semblent imiter le soin et l'industrie des hommes. Mais, s*ils rimiteot en plusieurs choses, il est certain qu'ils ne limitent point en ce qui est de la religion, dont on ne peut seulement s'imaginer qu*il y ait parmi eux la moindre trace. La religion a comme pour sa marque particulière la justiee à laquelle nul animal n'a de part. Car il n y a que l'homme qui commande en maître, et b animaux sont comme des esclaves achetés à pm d'argent. La justice excite à la religion et oblige à rendre à Dieu le culte qui lui est dû. QuioGique ne lui rend point ce culte s^est dépouié des sentimens de l'humanité et mène une n? de bète sous l'apparence d'un homme. Pnisq^ la principale, ou même Punique différence qv1i y ait entre nous et les animaux consiste en et que nous avons seuls la connaissance de Kec, il n^y a point d'apparence que nous noos titmpions en ce point et que les bêtes aient la rason de leur côté, puisque c'est parla raisocec par la sagesse que l'homme est élevé au-dcssa de tous les êtres qui ont de la vie et dn scitlroent. Que si la connaissance que l'hooime a àt Diru le met au-dessus des autres animanx, il etf
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clair que la religion, par laquelle il Thonore, doit subsister.
VJII. Or cette religion est détruite s'il est vrai , comme dit Épîcure , que aies dieux étant immortels de leur nature et jouissant d'une parfaite tranquillité, loin du bruit et du tumulte qui trouble notre repos, sans douleur et sans crainte, dans l'abondance de leurs propres biens et dans Tindépendance des nôtres, ils ne sont ni rendus propices par nos présens et par nos respects, ni irrités de notre négligence on de nos mépris. » Âssure-t-il par ces paroles qu*il faille rendre quelque culte à Dieu, ou s'il le nie, et qu'en le niant il ruine toute sorte de religion ? Car, si Dieu ne fait du bien à personne et qu'il ne récompense jamais les services qu'on lui rend, qu'y a-t-il de si inutile, de si ridicule et de si extravagant que de bâtir des temples, d'oflrir des sacrifices et d'employer son bien en des dépenses dont on ne peut tirer aucun fruit. Mais on doit rendre de l'bonneur, dira-t-on, à une nature si excellente. Quel honneur doit-on à un Dieu qui ne s'en soucie point du tout et qui n'en témoigne aucun ressentiment ? Quelle obligation pouvons-nous avoir de respecter un Dieu avec qui nous n'avons aucune habitude P « Si Dieu, dit Gicéron, est (ait de telle façon qu'il n'ait pour nous ni tendresse, ni inclination de [nous faire du bien, qu'il soit à notre égard tel qu'il lui plaira. Car pourquoi souhaiterait-on qu'il nous fût fovorable, puisqu'il ne le peut-être à personne.» Pouvait-on parler de Dieu avec un plus grand mépris?Gar, dire de lui qu'il soit à notre égard tel qu'il lui plaira, c'est dire qu'il se relire et qu'il s'éloigne de nous, puisqu'il ne nous peut servir de rien. Que si Dieu ne se met en peine de rien, et s'il ne fait jamais de bien à personne, pourquoi ne nous abandonnerons-nous pas à toutes sortes' de crimes, lorsque nous les pourrons dérober à la connaissance des hommes et â la rigueur des lois. S'il n'y a que la justice humaine à craindre, faisons nos affaires quand Dous les pourrons faire secrètement, enrichissons-nous du bien d'autrui et n'épargnons pour cet effet ni son sang ni sa vie. Épicure renverse entièrement la religion par cette doctrine, et en la renversant remplit le monde de confusion et de désordre. Que si nous devons retenir parmi nous la religion, parce qu'en l'y rete-
nant nous y retenons et la sagesse, par laquelle nous soihmes an-dessus des bètes, et la justice, par laquelle nous sommes conservés en sûreté, comment pourrons-nous soutenir la religion, si ce n'est par le moyen de la crainte ? Car quand on n'a point de crainte on n'a point de respect, et quand on n'a point de respect on ne rend aucun honneur. Ainsi l'honneur et le respect ne se conservent que par la crainte. Or on n'a jamais de crainte à moins qu'il n'y ait quelqu'un qui en puisse donner, en faisant sentir les effets de sa colère. Soit donc que l'on n'ûte à Dieu que l'inclination de faire du bien ou que celle de fiiîre du mal, soit qu'on les lui ûte toutes deux, on ruine la religion, sans laquelle toute la vie n'est qu'une vie pleine d'extravagance, de désordre et de cruauté. Car il est certain qu'il n'y a rien de si capable d'arrêter le dérèglement de nos passions et de nous détourner des crimes que d'être persuadés que Dieu est témoin de notre conduite, et que non-seulement il regarde nos actions, mais qu'il écoute nos discours et qu'il découvre nos plus secrètes pensées. Quelques-uns croient que cette maxime n'est pas véritable et qu'il est néanmoins expédient de la recevoir comme telle, parce que les lois ne sauraient punir les crimes secrets, et qu'il n'y a que la crainte que la conscience en conçoit qui en puisse arrêter le cours. Si cela était vrai, il n'y aurait ni religion ni divinité. Ce ne seraient que de vains noms inventés par les politiques pour conserver dans la société civile quelques images d'honnêteté et d'innocence. Cette question est très^importante, et bien qu'elle soit un peu éloignée de mon sujet, je n'ai pu m'empteher de la toucher en passant, puisqu'elle s'est comme présentée d'ellemême.
K. Tous les anciens philosophes s'étant accordés àreconnaitre uneprovidence,et aucun n'ayant jamais douté que Dieu ne gouvern&t le monde par la même sagesse par laquelle il l'avait créé, Protagoras fut le premier qui , au temps de Socrate , dit qu'il ne savait pas certainement s'il y avait un Dieu ou s'il n'y en avait^oint. Cette doctrine parut si impie aux Athéniens , si contraire à la vérité et à la religion , quils chassèrent ce philosophe de leurs États et qu'ils brûlèrent publiquement les livres où elle était contenue. U n'est pas besoin d'examiner ce sen*
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trmenl de Protagoras, puisquli n^aVançalC rien comme cerlain.
Socrate , Platon son disciple , les stoïciens et les péripatéticiens, qui sont sortis de Técole de Platon , ont été dans le même sentiment où avaient été les anciens. Épicure , qui est venu depuis , a dit qu*il y avait un Dieu parce qu il est nécessaire qu'il y ait dans le monde un être excellent , souverain et heureux ; mais il n'a pas reconnu pour cela la Providence. Ainû , au lien de croire que le monde fût un ouvrage de Fart ou de la raison , il s'est Imaginé qu'il n'avait été formé que par la rencontre fortuite d^atomes. Il me semble que Ton ne saurait avancer de plus manifeste contradiction. Car, sll y a un Dieu, il y a aussi une providence, puisqu'il est impossible que ce Dieu ne se souvienne pas du passé , qu'il ne connaisse pas le présent et qu'il ne prévoie pas Tavenlr. Épicure n'a donc pu nier qu'il y eût une providence , sans nier aussi qu'il y eût un Dieu, ni reconnaître unDfen sans reconnaître une providence. On ne saurait concevoir l'un sans l'autre. Dans les derniers temps , où la philosophie avait perdu une grande partie de sa force et de sa réputation , il se trouva dans Athènes un homme nommé Diagoras,qui nia qu il y eût des dieux , et qui pour cela fct surnommé art^e. Théodore de Cyrène se joignit à lui ; et , ne pouvant rien ajouter tous deux à ce qui avait été mventé par ceux qui tes avaient précédés, ils s'avisèrent de nier une vérité qui avait toujours été généralement reconnue. Voilà les premiers qui se déclarèrent eontre la Providence, qui avait été reçue par tous les siècles précédens et soutenue par tous les phi* losophes. Que ferons-nous en cette occasion ? Emploierons-nous ou la raison ou l'autorité pour réfuter ces faibles et méprisables adversaires, ou plutôt les emploierons-nous toutes deux ? Si nous le faisons, nous le forons en peu de paroles.
X. Ceux qui ne veulent pas avouer que le monde soit louvrage de la divine providence , disent ou qu'il a été formé par le concours fortuit de certains corps, ou qu'il a été produit tout d'un coup par la seule force de la nature. Ils dirent , comme Straton, que celte nature a d'elleipême la force de produire et de détruire toutes choses, bien qu'ils soutiennent d'ailleurs qu'elle n'a ni figure ni sentiment, ce qui est la même chose que s'ils disaient que le monde s*est ftit
tout seul et qull nli point en d'autoir. Gei deux propositions sont également vaines et éloignées dé la vérité. Mais il arrive toij^oors que ceux qui l'ignorent disent toute autre chose que ce que la raison les oUigerait à dire. Je d^ mande premièrement où sont ces petits corps par la rencontre fortuite desquels k monde i été formé, et d'où Us viennent? qai les a jamak vus ? qui les a sentis? qui en a entendu parier? M'y a-t-il eu que Leudppe qui ait eu des yem et de Tesprii? Ou plutùt nVt-il pas été seul sans esprit et sans yeux , puisqu'il a avancé da chos» plus ridicules et plus incroyables que ks rêveries ni les songes ? Tous les ancl^is philosophes avaient cru que le monde était composé de quatre élémens. Leucîppe n*a pas iroQTé à propos de le croire , de peur qu'il ne semblât marcher sur les vesttges de ceux qoi Tavaiest précédé. Il a donc soutenu que les élémens ordinaires avaient des principes qui ne pouvaient être ttt vus, ni touchés, ni être déooiiveru par quelque sens que ce soit. Il les a figurés si menus que la pointe de l'aiguille la plus dâiée ne les saurait diviser, et c'est pour cela qu'il kar a donné le nom d'atomes. Mais comme il prévoyait fort bien que, s'ils étaient tous faits de la même sorte, ils ne pourraient former une aussi merreilleuse diversité d'ouvrages quecdk qui se remarque dans l'univers, il s'est avisé de dire qju'il y en avait quelques-uns qui étaient polis , d'autres qui étaient raboteux , qu^il y en avait de ronds et d'autres pointus , et qui ressemblaient & des crochets. Ne valait-il pas mieai se taire que de faire un si mauvais usage de b parole P J'appréhende même que l'on ne juge qu'il n'y a pas moins d'extravagance à réfuter ces imaginations qu'd y en a à les avancer. Je ne laisserai pourtant pas de le^ réfoler de la mène sorte que si elles avaient (pjelque chose de raisonnable. Si ces petits corps sont polis et ronds, ils ne se peuvent unir ensemble pour former un composé. Des graitas de millet , étant polb comme ils le sont , ne peuvent se lier poor faire une masse. Mais il y en a, dit-on, qui sont raboteux et bits en forme de triangles el de crochets. S'ils sont en fbrme d'angles et de crachets , il y a des points et des parties qui avaocent et qui se peuvent diviser, qni peuvent être vus et touchés. Ils volent, dit-on , et se reraneâ inoessamment jdans l'air oMQiOe U poussière qn
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piralt iorM|a*aii rayon du soleil pasae par Touverturc d'une fenêtre. G*e$t de ces petits corps qœ naissent les arbres, les herbes et les plantes; c*e$t de là que naissent les animaux ; c'est de quoi Le feu , Teau et les autres êtres sont compostés et en quoi ils se résolvent. Gela serait supportable si on ne faisait entrar ces faibles principes que dans la composition des petits corps ; mais prétendre que le monde entier en soit composé est TefFet de la dernière extravagance. Épicure a néanmoins trouvé moyen d'enchérir encore là-dessus en soutenant qu'il n y a point de vide , mais qu'il y a des espaces infinis et une infinité de mondes. Quelle est donc la force de ces atomes pour pouvoir former toutes ces vastes et prodigieuses machines? Premièrement je demande quelle est la source de ces principes ; car, si c'est d'eux que toutes choses procèdent , d'où procèdent-ils eux-mêmes? et comment la nature a-t-elle pu en fournir une quantité suffisante pour foire des mondes innombrables? Mais pardonnons lui cette extravagance par laquelle il s'est vainement ima« giné ces niondes sans nombre , et ne parlons que de celui que nous habitons. H dit donc : qne ce qai est dans le monde est composé de corps indivisibles. Si cela était , aucune espèce n'aurât besoin d'une semence particulière pour sa conservation; les œufs ne seraient point nécessaires pour faire édore les oiseaux, ni les oiseaux pour pondre les œufs; les animanx paraîtraient sans avoir été produits par la voie ordinaire de la génération ; et les plantes et les arbres croîtraient sans les semences qne nous semons chaque jonr. Pourquoi donc est-ce que les grains produisent des blés et que les blés portent d'autres grains ? Enfin , si c'était le concours et l'assemblage des atomes qui composât tous les corps, il y aurait de ces corps^àqui se formeraient dans Tair, puisqu'il est tout r^oapli d'atomes. Pourquoi ces atomes -là ne produisent-ils pas sans terre , sans humidité , sans racines , des arbres , des herbes et des plantes? il est clair que rien n'est composé d'atomes , puisque chaque chose a sa nature particulière , une semence qui lui est propre , et une manière singulière de prendre son commencement et sa naissance. C'est pourquoi Lucrèce voulant réfoter ceux qui disaient que toutes choses avaient été tirées dû néant , ouMia les
atonies qu'il soutenait et dit que , s'il était poS"* siblede tirer quelque chose du néant, les se-
, menées seraient inutiles , et que chaque espèce pourrait naître de chaque chose. II ajoute que, puisque les semences sont nécessaires pour la production des êtres, ils ne peuvent être tirés i\i néant. Il n'y a personne qui ne voie iiu'il parlait contre le boq sens et qu'il se contredisait quand il parlait de la sorte. Car, puisque chaque chose naît d'une semence particulière, 9 est clair que rien n'est formé par la rencontre ni par l'assemblage des atomes. Croirions-nous doncque ces atomes contribuent à former l'eau et le feu ? Ne voyons-nous pas sortir le feu lorsque des corps fort durs , comme le fer et les cailloux, se touchent avec violence? Ya-t-il des atomes dans ces corps-là? Comment y ont-ils été enfennés?S'ils y.sont,ponrquoin'en sortent-ils pasd'eux-mèmes? Gomment les principes du feu se conservent-ils dans des corps aussi froids que les cailloux? Mais^ pour ne plus parler ni des caiUoux , ni du fer, en exposant au soleil un vase de verre plein d*eau,oo fait dulèu, mêmedurant la plus grande rigueur de l'hiver ; croira-t-on qu'il y ait dn feu dans l'eau , puisqu'il n'y en a pas même dans le soleil , et que les rayons de cet astre n'en foot pas en été ? Quand l%aleine 9'appro^ che de la cire , qu'une vapeur touche un pdarbre poli ou une l^me, il s'y amasse peu à peu une légère rosée. Les nuées se forment des exhalaisons de la mer et de la terre , et se dissipent fgiussitiyt et mouUlent les corps où elles se répandent , on bien elles s'épaisaissept et fournissent ensuite la matière des pluies. Où dironsnous que ces vapeors se soient formées? Dironsnous qu'dles se soient formées dans nne vapeur, dans l'haleine, dans le vent? Il est certain que rien ne peut demeurer dans ce que l'on ^e peut ni voir ni toucher. Est-il besoin de parler des animaux , dont la straeture est si merveilleuse , qu'il n'y a auciine partie qui n'ait sa place, son usage et sa beauté ? Pour peu d'attention qne l'on apporte à les considérer , on reconnaîtra qu'ils ne pavait être l'ouvrage du hasard. Mai$ quand nous demeurerions d'accord que to membres, les os , les nerfs , le sang et les fau-
j meurs sont faits d'atomes, de quoi dirions-nous que sont faits les sens , la mémoire , la pensée , le jugement et l'esprit. Pour les faire, il fM, sans doote d'autres principes plus grands , et
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si ces principes sont grands • ils ne sont pas indivisibles. De plus, si toutes les choses que nous voyons sont composées de choses que nous ne saurions voir , d'où vient que nous ne les saurions voir? Mais qui est-ce qui ne voit pas que tout ce qui est dans l'homme , soit qu'il puisse être aperçu par les yeux ou qu'il tombe sous les autres sens, est toujours fait des mêmes principes? D'ailleurs comment des atomes qui s'amassent et s'unissent par un eifct du basais! peuvent-ils former un ouvrage rempli de raison. Nous voyons qu'il n'y a rien dans le monde qui n'ait été fait avec une raison admirable, et , par ce que cette raison est au-dessus de l'esprit de Thomme, à quoi la pouvons-nous attribuer plus sagement qu'à la divine providence? Dirons-nous que l'image de l'homme est un ouvrage de l'art, et que l'homme même n'est qu'un effet du hasard et qu'un assemblage formé par le concours fDrtuit de ses parties ? Quel rapport y a-t-il entre un ouvrage de sculpture, qui représente un homme, et un homme véritable ? L'art ne peut imiter que les dehors et les traits extérieurs.
La suffisance de l'ouvrier ne va pas jusqu'à donner le mouvement et le sentiment à son ouvrage. 11 ne parle point de la vue , de Poule , de l'odorat ni de Tusage merveilleux, soit des parties qui paraissent ou de celles qui sont cachées et internes ; mais je demande : qui est l'artisan qui a pu former le cœur de l'homme , qui a pu lui donner l'usage de la parole et lui inspirer la sagesse ? Y a-t-il donc quelqu'un qui , pour peu qu'il ait de sens, croie que l'assemblage des atomes puisse faire ce que l'homme ne saurait faire avec toute sa sagesse ? Voilà les rêveries où ces philosophes sont tombés en refusant de laisser à Dieu la gloire d'avoir fait le monde et le soin de le gouverner. Mais, quand nous leur accorderions que tous les corps terrestres sont composés d'atomes , s'ensuivrait-il pour cela que les êtres célestes le fussent aassi? Ils en exceptent les dieux, et avouent qu'ils sont incorruptibles, éternels et bienheureux. Ils ont raison de les excepter, car, s'ils les avaient soumis à cette loi comme le reste de la nature, ils les auraient assujettis à la mort , qui leur serait arrivée par la dissipation de ces parties indivisibles. Mais s'il y a quelque chose qui n'ait point été fait d'atomes , pourquoi ne di-
rons-nous pas que le reste n'en a point été tA non plus? De plus, je demande pourquoi, avant que le monde eût été fait de ces faiUes principes , les dieux ne bâtissaient point un palais pour l'habiter. Si ces parties imperceptibles ne s'étaient assemblées pour former le ciel, les dieux n'auraient point encore de dememre et seraient comme suspendus dans un vaste vide. Par le moyen de quel conseil et de quelle sagesse est-ce donc que les atomes se sont aooassés pour affermir la terre , pour étendre le ciel audessus et pour y attacher les astres, dont la variété fait le plus agréable ornement de la nature. Y a-t-il quelqu'un qui , considérant ces merveilleux chefs-d'œuvre , puisse croire qu'ils ont été faits sans raison, sans sagesse et sans providence , et qu'ils ne sont rien antre chose qu'un amas de parties imperceptibles et indivisibles? N'est-ce pas une espèce de mîrade, qu'il se soit trouvé un homme qui ait osé le dire, et d'autres qui aient bien voulu le croire, comme Démocrite , et depuis Épicure , qui a reçu toutes les vaines opinions de Leudppe? D'autres disent que le monde a été fiait par la force de la nature, qui n'a ni figure ni sentiment. Cette opinion est encore plus insoutenable que celle de Leudppe, car si la nature a fait le monde , il faut que, pour le faire, elle ait usé de conseil et de raison ; car, pour faire quelque chose, il faut avoir de la sdence et la volonté de la faire. Si la nature n'a ni figure ni sentiment, comment a-t-elle pu former des êtres qui ont une figure si admirable et un sentiment si vif? Y a-t-il qudqu'un qui veuille dire que la nature a pu faire , sans connaissance, sans art, sans adresse , et par un pur effet du hasard, ou les corps des animaux , dont la structure est sî subtile et si mervdlleuse , ou le ciel , dont la disposition est si sagement tempérée pour les besoins des hommes ? S'il y a quelque chose , dit Ghrysippe , qui puisse Âiire oe que lliomme ne saurait faire avec toute sa rûson , il faut que cette chose-là soit plus grande, plus forte et plus sage que l'homme. L'homme n'a pu i^ire le ciel ni les astres. Il faut donc que celai qui les a faits surpasse l'homme en adresse , en invention, en prudence et en pouvoir. Or celui-U ne peut être autre que Dieu. Si la nature , que quelques philosophes prennent pour la mère de toutes choses, n'a ni connaissance ni sentiment,
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elle ne saurait jamais rien faire, car où il n'y a ni connaissance ni pensée, il n'y a non plus ni mouvement ni action. Mais si la nature apporte de la prudence pour commencer ses ouvrages, si elle se sert de la raison pour les ranger et les mettre en ordre, si elle fait voir son pouvoir en les achevant et en les conservant, pourquoi , au lieu de l'appeler nature, neTappelle-t-on point Dieu ? Si Tassemblage des atomes , ou la nature , qui est un principe qui agit sans connaissance , ont pu faire toutes les choses visibles , je demande pourquoi ils ont pu faire le ciel, et qu'ils n*ont pu faire une ville ou une maison ? pourquoi ils ont pu faire des montagnes , des marbres , el n'ont pu faire ou les colonnes ou des statues? I^es atomes ont sans doute pu faire ces ouvrages, puisque! n*y a point de manière en laquelle ils ne se placent ; car pour la nature, il ne se faut pas étonner qu'elle n'en ait jamais fait , puisque ce n'est qu'une aveugle qui n'a ni lumière ni intelligence. Que dirons-nous donc ? Lorsque Dieu commença à travailler à la structure de Funivers , dont la beauté est égale à la grandeur , et qu'il mit chaque partie dans sa place et la destina à l'usage auquel elle était propre, il fit foutes les choses que l'homme n'avait pu faire, et parmi ces choses-là il fit l'homme même. En le créant, il lui communiqua une portion de sa sagesse , et lui inspira la raison autant qu'une nature aussi foible que la sienne en était capable , et il la lui inspira afin qu'il s'en servit pour se procurer les commodités qui lui seraient nécessaires. Si dans la république de ce monde ( il est permis de parler ainsi) il n'y a point de Dieu dont la providence le gouverne , et si la nature est privée de connaissance et de sentiment, d'où croirons-nous que procède l'homme , cette nature si intelligente et si éclairée ? Si le corps vient de la terre, d'où il tire son nom aussi bien que son origine , par qui l'âme , qui le conduit et qui l'anime , qui ne peut être vue ni touchée, y aura-t-elle été envoyée , si ce n'est par une nature très-intelligente et très-sage? Il faut sans doute que Dieu gouverne le monde , de la même sorte que l'âme gouverne le corps. Car quelle apparence qu'une nature aussi petite et aussi basse que le corps de l'homme soit gouvernée par une intelligence , et qu'une machine aussi vaste et aussi excellente que l'univers ne
le soit par aucune ? C'est pourquoi Gicéron dit dans les Questions tusculanes et dans le livre de la Consolation, que l'on ne saurait trouver sur la terre le principe d'où l'âme procède. « Il n'y a point , dit-il , dans elle de mélange ni de composition; il n'y a rien qui puisse être formé de la terre ni de l'humidité de l'eau , ni qui tienne de la nature de l'air ou du feu. Car on ne trouve rien dans tous ces corps qui contienne la mémoire , la pensée, et l'esprit qui rappelle le passé, qui connaît le présent et qui prévoit l'avenir , ce qu'il ne pourrait faire s'il n'avait quelque chose de divin. D'où lui viendrait cette intelligence, si elle ne lui venait de Dieu même?» Puisque , à la réserve de deux ou de trois philosophes, qui se sont en vain éloignés de la vérité , tous les autres conviennent que le monde est gouverné par la providence du seul Dieu par la puissance de qui il a été tiré du néant, puisqu'il n'y a plus personne qui préfère ou les imaginations de DiagorasetdeThéo dore, ou les songes de Leucippe, ou la témérité de Démocrjle et d'Épicure, à l'autorité des sept anciens qui ont mérité le nom de sages , ni à celle ou de Pythagore , ou de Socrate, ou de Platon , ou des autres grands personnages qui ont reconnu une providence , il n'y a rien de si faux que la pensée de ceux qui croient que la religion n'a été inventée que par les politiques, à dessein d'imprimer de la terreur au peuple, et d'empêcher par ce moyen que les ignorans ne s'abandonnassent à toutes sortes de crimes. Si cela était, les anciens sages nous auraient trompés. Que s'ils avaient eu intention de nous tromper et qu'ils n'eussent inventé la religion que pour engager le genre humain dans l'erreur , ils n'auraient pas été sages , parce que la sagesse ne saurait s'accorder avec l'imposture. Mais supposons qu'ils aient été sages , comment ont-ils pu débiter leurs mensonges avec assez d'adresse et avec assez de succès, pour surprendre non-seulement les ignorans , mais Platon , Pythagore , Zenon , Âristote , et pour imposer â des hommes aussi éclairés qu'ont été ces chefs célèbres des sectes principales ? Il faut donc demeurer d'accord avec ces grands hommes : qu'il y a une providence quia tiré du néant tout ce que nous voyons , et qui le gouverne. Des corps si vastes dans leur grandeur, rangés dans un si bel ordre, si justes dans leurs mouvemens
Cjt e: statdes dans leur dorée, n'auraient pu être F^its sans l'industrie d'un ouvrier très-habile , ne pourraient (tre conservés sans le soin d'un ^rdien très-vigilant , ni gouvernés sans la sagesse d'un souverain très-édairé. Cette vérité est évidente ; car tout ce qui a de la raison ne peut procéder que d'un principe qui en ait aussi. Or la raison ne peut convenir qu'à une nature qui a du sentiment et de la sagesse, et celte nature-là ne peut èlre autre que Dieu. Que si le monde a été créé avec raison , et si c'est encore par la raison qu'il est gouverné, c'est une preuve certaine qu'U n'y a que Dieu qui en puisse avoir été l'auteur. Que si Dieu est l'auteur et le gouverneur du monde, il n'y a rien de si justement établi que la religion , puisqu'il n'y a rien qui soit tant dû que l'honneur et le respect que l'on rend au Créateur et au père commun de tous les êtres.
XL Après avoir établi la vérilé de la Providence, ce que nous avons maintenant ^ examiner, est si elle appartient à un seul ouà plusieurs. Je crois avoir fait voir très^lairement dans mes Institutions y qu'il ne peut y avoir plusieurs dieux , parce que le pouvoir, qui serait partagé et comme divisé entre eux , serait affoibli et ruiné par ce partage. Que s'il ne peut être ruiné et aFFaibli , il ne peut être partagé. Il n'y a donc qu'un seul Dieu , qui a une puissance parfaite et incapable de recevoir ni diminution, ni accroissement. S'il y avait plusieurs dieux, ils partageraient entre eux la souveraine puissance; et, chacun gardant sa part, aucun ne la posséderait tout entière. Il est donc impossible qu'il y ait plusieurs gouverneurs dans l'univers, plusieurs maîtres dans une famille, plusieurs pilotes dans un navire , plusieurs conducteurs dans lin troupeau , plusieurs rois dans un essaim d'abeilles, plusieurs soleils dans le ciel, plusieurs âmes dans un corps, tant il est vrai que toute la nature doit conserver l'unité en chaque ordre. Que s'il n*y a , comme dit le poète , qu'un esprit répandu dans le vaste corps de l'univers, et si cet esprit imprime seul le mouvement à toutes ses parties , il n'y a, selon ce témoignage, qu'un Dieu qui gouverne le monde, conune il n'y a qu'une àme qui anime le corps. La puissance divine est donc renfermée tout entière dans un seul, qui gouverne tout l'univers par le moindre si[;ne de sa volonté , et dont la grandeur ne peut
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être ni conçue par notre esprit , ni exprimée par nos discours. D'où est donc née la fausse ofûiiot dont les hommes ont été prévenus :qu*il y a plosieurs dieux? Ceux qui sont maintenant adorfe comme des dieux ont été des hommes. Ils étaient autrefois de puissans rois , et leur mémoire a éié honorée après leur mort, et leur nom a reçu un culte religieux , en reconnaissance, ou des avantages qu'ils avaient procurés â leurs peuples^ ou des arts qu'ils avaient inventés paar le ïÀm de la société civile. Il y a eu non-seulement d» hommes, mais aussi des femmes, qui ont reçucct honneur, comme les plus anciens écrivains delà Grèce, que l'on appelle théologiens ^ et camme les Romains , qui sont venus depuis eux et qui les ont imités , en demeurent d'accord. Les principaux sont Évhémère et Ennius, qui ont décrit leur naissance, leur mariage, leur postérité, leur règne, leur vie, leur mort, et qui ont parié des statues que l'on a érigées en leur honneur. Cicéron, qui est venu depuis eux, a renversé, dans le troisième livre de la Nature des dieux, toutes les religions qui étaieat reçues de soq temps; mais il n'a pu établir la véritable, dont il n'avait point de connaissance, et nul autre ne l'a pu faire non plus que lui. Aussi a-t-il témoigné qu'il découvrait bien la fausseté du paganisme, mais qu'il ne pouvait découvrir h vérité. « Je voudrais bien , dit-il , qu'il me fût aossi aisé d'embrasser la vérité qull m'est aisé de r^ jeter le mensonge. 9 Ce n'est point par artifice qu'il a parlé de la sorte, ni comme un acadénûcien qui voulait dissimuler ce qu'il avait dam l'esprit. II a parlé sincèrement et selon sa pensée; et parce que la vérilé ne peut être, en effet, découverte par la force de l'esprit humain, il a fait ce qui se peut faire, qui est de réfuter b fausseté. Il est aisé de renverser tout ce qui eâ inventé à plaisir et avancé sans fondemeoL il faut donc avouer que Dieu est Tunique principe et l'unique auteur de toutes choses, comme PUton l'a reconnu dans son Timée; et sa majesté est si grande qu'elle ne peut être ni comprise par l'esprit, ni exprimée par le discours. Hermès , qui , selon que Cicéron le rapporte , a été mis par les Égyptiens, au nombre des dieux, qui a mérité, par sa doctrine et par sa vertu, d'être surnommé Trismégiste^ c'est-à-dire trois fois grand , et qui est plus ancien noa-seoiement que Platon, mais aussi que Pytbagore et
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que tes $eft cages, deiçeNre d'acoml de h même chose. Socra te dit , dans Xénophon, qu'il dc faut fKHDt cbercher quelle est la figure de Dieu. Platon dit , dans )es livres des Loù , qu'il ne faut en aucune sorte se mettre en peine de savoir ce que c'est que Dieu , parce que Ton ne peut le découvrir ni Texprin^er. Pythagore reconnaît qu*il n'y a qu'un dieu, qui, étant un pur esprit, ^ répand dans toutes les parties de la nature, et comnmnique aux animaux le sentiment. Anlisthène, dans le livre qu'il a fait de la Nature, dit qu'il n*y a qu'un dieu, bien que les villes et les nations aient des dieux particuliers. Arisiote, avec lespéripatéticiens qui Pont suivi, et Zenon, avec les stoïciens ses disciples, disent i peu près la même chose. Je serais trop long si je voulais faire le dénombrement des opinions des autres philosophesqui, bien qu'ils n'aient pas tous tenu le même langage, se sont pourtant tous accordés, en ce qu'ils ont reconnu une souveraine puissance qui prend le soin du gouvernement de l'univers. Cependant , quoique les philosophes, les poètes, et ceux mêmes qui adorent les idoles, reoonpaissent souvent qu'il n'y a qu'un Dieu , aucun d'eux n'a jamais pensé au culte qu'ils devaient lui rendre ; ce qui a sans doute procédé de la créance oà ils étaient qu'i} est bienfiiisant, qu'il n'entre en colère contre personne, et qu'H n'a besoin de rien. Tant il est vrai qu'il ne peut y avoir de religion oO il n'ya point de crainte!
XD. Après avoir r^[KMida & la prudence impie, ou i^utôt à Tàveoglement détesrable de quelques-uns, retournons à notre sujet. Nous avons lait voir qu'en ôtant la religion, on 6te aussi la sagesse et la justice, parce que la connalssancedeDieunesetrouvequedans l'homme, qu'elle est au-dessus des bêtes, et que si Dieu, qui ne peut être trompé, n'arrête l'impétuosité de nos passions, elles nous emportent dans le crime. îl n'est donc pas seulement utile pour le bien de la société civile , de croire que Dieu considère toutes nos actions, mais cela est trèsvéritable. En effet, si la religion et la justice étaient Atées d'entre nous, nous tomberions dans un état plus rempli d'aveuglement et de cruauté que n'est celui des bêtes; car au lieu qu'elles épargnent leur propre espèce , si l'homme était délivré de l'appréiiension d'une souveraine puissance, il n'épargnerait plus rien,
et seraitplusfarottcbe et plus cruel que les bêles, dans les occasions où il pourrait se dérober à la justice des lois et i la rigueur des châtimens. Il n'y a donc que la crainte de Dieu qui main< tienne la société civile et la vie humaine. Cette crainte serait 6tée , si l'homme était une fois persuadé que Dieu n'entre jamais en colère. Ainsi non-seulement il est utile de croire qu'il y entre toutes les fois qu'il voit commettre des Injustices , mais cela est parfaitement conforme â la vérité et â la raison. Retournons maintenant à notre sujet; et après avoir vu que Dieu 9 fait le monde , voyons pourquoi il l'a fait. . XIII. Quiconque considérera avec attention la disposition de l'univers, reconnaîtra sans peine que les stoïciens ont eu raison de croire qu'il a été h\i en faveur de l'homme. En effet , toutjcsles parties qui le composent et toutes les productions qui en naissent, sont propres d notre usage, et contribuent à notre service. I^ feu nous fournit la lumière qui nous éclaire et qui nous conduit durant la nuit, et la chaleur qui nous échauffe, qui cuit nosalimens,etqui forge le fer et les métaux. L'eau des fontaines nous fournit de quoi boire et de quoi nous laver. Les fleuves servent à arroser les campagnes et à séparer les États. La terre nous produit une merveilleuse diversité de fruits. I^s collines portent les vig)(u4>les. Les montagnes sont couvertes de forêts, et les plaines de moissons et depàturage^. La mer ne iious sert pas seulement à entretenir le commerce et à transporter les marchandises étrangères, elle nous donne des poissons de toutes esptees.Que si l'homme tire tant de commodités des élémens dont il est si proche, il ne faut pas douter qu'il n'en tire aussi beaucoup du ciel , puisque le jQel contribue notablement i\ la fertilité de la terre, qui lui doi^ne tout ce qui lui est nécessaire pour entretenir sa vie. Le sqleil tourne chaque année dans des espaces inégaux par un mouvement continuel ; en se levant , ilfeitnattre le jour, qui est destiné au travail, et en se coudiant,il amène la nuit, qui est destinée au repos; en s'approchent tantôt du midi , tantôtdu septentrion, il produit la diversité des saisons, à la faveur de laquelle la terre est engraissée par les pluies et par les ne^iges durant l'hiver, et les fruits sont mûris par la chaleur et adoucis durant l'été. La lane, qui présidée la nuit,€r qui en dissipe l'obscurité {Mr sa présence, qui
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prend chaque mois diverses faces, favorise les voyages et les travaux que Ton ne pourrait faire sans de grandes incommodités, pendant l'ardeur du jour; car il est certain que le temps de la nuit est plus propre, comme a dit le poète:
Pour eooper let moîMons, pour faucher let prêt et pour faire piutieurs ourraget dans lei maisonc.
Les autres astres sont aussi d'un grand usage : ils servent à conduire les vaisseaux sur la vaste étendue des mers, et montrent au pilote le chemin par où il peut arriver au port. Les vents attirent les nuées, d*oâ sortent les pluies qui arrosent les campagnes et qui produisent Tabondance. Toutes ces choses arrivent en dif • férentes saisons et par un ordre réglé et continuel, afin que les hommes ne manquent jamais de ce qui leur est nécessaire pour la conservation de leur vie. Il est vrai que la terre nourrit les animaux aussi bien que les hommes, ce qui donne lieu de demander si, quand Dieu a travaillé à la création du monde, il a eu Tintention qu'il servit à leur usage. Il n'a point eu intention qu'il leur servit, puisqu'ils n'ont point de raison, et qu'il les a faits eux-mêmes pour le service de l'homme , pour le nourrir, pour le vêtir et pour le soulager dans son travail. Ainsi, il est clair que la divine providence a pris un soin tout particulier de fournir à Fhomme , en abondance, tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité , et que c'est pour cet effet qu'elle a rempli l'air d'oiseaux , la merde poissons, et la terre d'animaux de toutes sortes d'espèces. Lorsque les académiciens disputent contre les stoïciens, ils ont accoutumé de demander pourquoi , s'il est vrai que Dieu ait tout fait en faveur de l'homme, il a permis qu'il y eût tant de dioses sur la mer et sur la terre qui lui sont nuisibles et pernicieuses. A quoi les stoïciens ont fort mal répondu, pour n'avoir pas eu assez de soin d'examiner la vérité. Ils ont répondu : qu'il y a dans les animaux plusieurs utilités secrètes, qui ne se découvrent que par le temps, et qui ne se reconnaissent que par l'expérience. Mais quelle utilité y a-t-il dans les rats, dans les vers, dans les serpens, qui ne sont propres qu'à nuire à l'homme? Y a-t-il dans ces animaux-là quelques remèdes cachés? et qu'était-il besoin de chercher ces remèdes-là contre le mal qu*ils font , puisque c'est de ce mal qu'on a sujet de se plaindre ? On dit qu'une vipère brûlée et réduite
en cendres guérit les morsures qn^eile a ftitcs. Mais n'aurait-il pas été plus expMient qa'il n'y eût jamais eu de vipère, qui pût ni blesser par ses morsures, ni en guérir. Ils pouvaient donc faire une autre réponse, et plus courte et plus véritable, en disant: que Dieu ayant créé rbomme à sa ressemblance, comme le principal de sci ouvrages, il lui inspira à lui seul la sagesse, afin qu'il commandât au reste des créatures, et qu'il se servit de tout ce qu'il trouverait dans l'univers. Il lui proposa en même temps le bien et le mal, afin qu'il le discernât par la lumière dek sagesse qu'il avait reçue. C'est en quoi consiste l'usage de cette sagesse; car on ne saarait connaître le bien et l'embrasser, qu'on nesacheaossi connaître le mal et le rejeter. Ce sont des contraires qui sont comme inséparables. Quand on les propose à Thomme, s'il choisit le bien et s'il rejette le mal, il fait un bon usage de sa raison. Gomme le bien lui a été donné afin qu'il en jouit , le mal lui a aussi été proposé afin qu'il l'évitât. Si l'homme n'avait point de mal à craindre ni de péril à éviter, il n'aurait point <f occasion de Faire paraître sa sagesse , ni même de besoin d'en avoir. Si on ne lut proposait jamais que du bien, à quoi lui servirait l'esprit, Fentendement, la raison et la science ? Il ne poorrait rien choisir qui ne lui fût propre et convenable. Si quelqu'un apprêtait un grand festin à des enfans , chacun d'eux prendrait les viandes vers lesquelles son inclination ou le hasard le porteraient, et aucun ne prendrait rien qui ne fût agréable i son goût et utile à sa santé. La faiblesse de leur discernement dans leur bas âge ne leur apporterait aucun préjudice. Mais si, parmi la diversité des mets dont la table serait couverte, on en mêlait d'amers, de dangereux, d'empoisonnés, alors ils seraient trompés par le défout do discernement nécessaire pour choisir les bons et pour laisser les mauvais. Il est donc dair que le discernement et la sagesse sont nécessaires pour éviter le mal, et que s'il n'y avait point eu de mal dans le monde, nous n'aurions point en besoin de la sagesse. VoUà une raison très-solide, que les stoïciens n'ont point connue.
Quant à l'argument -des épicuriens, il est aisé de le détruire. 11$ le proposent de cette sorte : ou Dieu veut ôtcr le mal et ne le pent, ou le peut et ne le veut , ou il ne le veut ni ne le peut, ou le veut et le peut. S'il le veut et ne le
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peut y c'est une Faiblesse qni ne convient point à un Dieu. S'il le peut et ne le veut pas, c'est une jalousie qui ne convient non plus à Dieu que la faiblesse. S11 ne le veut et ne le peut, c*est et faiblesse et jalousie tout ensemble. S'il le veut et le peut , pourquoi ne Tôle-t-il pas , et d'où vient qu'il y a tant de maux dans le monde? Je sais qu'il y a plusieurs philosophes qui se laissent embarrasser de cet argument, et qui, en étant poussés, avouent, comme malgré qu'ils en aient, que Dieu ne prend aucun soin, qui est ce que prétend Ëpicure. Mais il ne nous est que trop aisé, à nous qui connaissons la vérité, de répondre à ce raisonnement captieux. Nous disons donc que Dieu veut tout ce qu'il lui platt, et qu'il est également incapable et de faiblesse et de jalousie. 11 peut ôter le mal et ne le veut pas, et n'a point pourtant de jalousie. Il laisse le mal dans le monde; mais en le laissant, il donne à l'homme la sagesse, qui lui est plus avantageuse que le mal ne lui saurait être dommageable^ La sagesse nous donne la connaissance de Dieu , et cette connaissance nous conduit à rimmortalité, qui est le souverain bien. Nous n'aurions pas cette connatssance-Iâ du bien, si nous n'avions celle du mal. Épicure, ni aucun autre philosophe, n'a pu découvrir ce secret, ni reconnaître qu'en ôtant le mal, on ôterait la sagesse, et on ne laisserait pas à l'homme le moindre reste de vertu , puisque la vertu consiste uniquement & surmonter et à vaincre le mal. Ainsi ces philosophes, qui nous veulent délivrer du mal , nous privent de l'avantage incomparable de la sagesse. Il faut donc demeurer d*accord que Dieu a également proposé et le bien et le mal à l'homme.
XIV. Après avoir vu les raisons pour lesquelles Dieu a fait le monde, voyons celles pour lesquelles il a fait l'homme. Gomme il a fait le monde pour l'homme , il a Ait l'homme pour soi , et l'a créé pour être le gardien et le prêtre de son temple, le témoin de ses ouvrages, l'admirateur de ses merveilles. Il n'y a que lui qui soit éclairé ,de la raison , et qui puisse, à la faveur de cette lumière , connaître Dieu , et admirer la diversité de ses ouvrages et la grandeur de sa puissance. C'est pour cela qu'il a seul été pourvu d'entendement, de connaissance, de raison et de sagesse. Ccst pour cela qu'il a seul le visage tourné vers le ciel, par où il semble
être averti de r^rder son créateur. Cest pour cela qu'il a seul une langue capable d'exprimer ses pensées, et l'usage de la parole pour publier les louanges de son souverain. Enfin c'est pour cela qu'il a reçu le pouvoir de commander à toutes les créatures, afin qu'il obéit lui-même à son créateur. Puisque Dieu a donné à l'homme l'empire du monde, il est bien juste qu'il reconnaisse la majesté de celui de qui il l'a reçu , et qu'il chérisse les autres hommes, qui partagent avec lui le même honneur. Quiconque fait profiessîon de connaître Dieu et de l'honorer, ne peut , sans crime , en offenser un autre qui fait la même profession. Gela fait voir clairement, si je ne me trompe , que l'homme a été créé pour s'acquitter des devoirs de la religion et de la justice. Gicéron même l'a reconnu dans les livres des Lois y où il parle de cette sorte : « Parmi tout ce que les savans peuvent dire à l'avantage de notre nature, il n'y a rien de si excellent que de rcconnattrequenous avons été mis au monde pour y observer la justice. > Que si cette vérité ne peut être révoquée en doute, Dieu veut que tous les hommes gardent la justice, c'est-à-dire qu'ils rendent à Dieu et aux hommes ce qu'ils leur doivent, qu'ils honorent Dieu comme leur père, et qu'ils aiment les hommes comme leurs frères. G'est en ces deux devoirs que consiste toute la justice. Quiconque donc ne connatt point Dieu, ou quiconque offense un autre homme, est injuste, agit contre sa propre nature, et viole la loi divine.
XV. Peut-être que quelqu'un demandera par quel endroit le péché s'est insinué dans le cœur de l'homme , comment l'ouvrage des mains de Dieu a été corrompu , et comment il se peut faire qu'une créature, qui n'a été mise aumonde que pour observer la justice, la viole si souvent par tant de crimes. J'ai déjà dit que Dieu avait proposé à l'homme le bien afin qu'il le choisit , et le mal afin qu'il le rejetât. Il a permis le mal pour rendre le bien plus recommandable ; car , comme je l'ai déjà expliqué en plusieurs endroits, ce sont deux contraires qui ne peuvent être l'un sans l'autre. Le monde est composé du feu et de l'eau , qui sont deux élémens qui se font une guerre continuelle. La lumière ne pourrait être s'il n'y avait point de ténèbres. Il n'y aurait point d'orient s'il n'y avait point d'occident , ni de chaud s'il n'y avait point de froid.
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Nous sommes composés , de la même sorte , de corps et d'àme , qui soat deux parties opposées. L'âme est comparée au ciel , parce qu'elle est «ubtile et invisible , et le corps est comparé à la terre, parce qu'il est grossier et palpable. L'Ame est stable et immortelle, le corps est fragile et mortel. Ou attribue à l'âme le bien , la lumière, la vie , la justice ; et au corps le mal , les ténèbres, la mort et le péché. Voilà d'où est venue la corruption de la nature et la nécessité d*éla* blir des lois qui défendissent le mal et qui commandassent la vertu. Puisqu'il y a du bien el du mal dans les actions des hommes , il faut qull y ait différens mouvemens dans le coeur de Dieu , et qu^il se porte et à récompenser l'un et à punir l'autre.
Ëpicure , qui n'est pas de ce sentiment, propose en cet endroit une difficulté. Si Dieu avait de la joie quand il voit faire le bien et qu'il le veut récompenser, ou s'il entrait en colère quand il voit faire le mal et qu'il le punit , il serait aussi sujet à la crainte , au désir et aux autres mouvemens qui sont des effets et des mar^ ques de la faiblesse de l'homme. Il n'est pas nécessaire que celui qui peut entrer en colère puisse être saisi de crainte, ni que celui qui peut être louché de joie puisse être aussi serré de tristesse. Au contraire , ceux qui ont les plus grands mouvemens de colère sont pour Tordinaire les moins capables de peur, et ceux qui sont fort gais de leur naturel ne sont pas fort sensibles à la tristesse. Mais il n'est pas besoin de discourir des passions auxquelles notre £aiiblesse nous rend sujets. Nous n'avons qu'à considérer ^ je ne dirai pas la nature divine , parce que ce terme de nature ne peut être propre pour exprimer un être qui n'a point de naissance ni de commencement, mais je dirai Dieu , et , â le voir tel qu'il est ; l'homme n'a que trop de sujets de craindre , Dieu n'en peut avoir. L'homme, étant exposé à une infinité d'accidens et de périls, appréhende les violences qu'on lui peut faire en le frappant, en le dépouillant et lui 6tant lé bien et la vie; Dieu , qui est audessus des atteintes de la pauvreté, de la douleur et de ta mort, ne peut rien appréhender. On doit juger de la même sorte de Famour du plaisir; car, comme Thomme est sujet à la mort, il à été nécessaire qu'il y eût deux sexes , par Funiou desquels l'espèce fût conservée; Dieu au
contraire n'a pas besoin de meteasean , imce qu'il est immortel, ni de femme, parce qoH De met point d'enians au monde. Le désir et la jalousie , dont il n'y a que trop de noatière dans la vie de Fhomme, ne se rencQ&trent«pomt dans Dieu par les mêmes raisons. On ne dok pas dire la même chose de l'inelination de faire éat bien, de la compassion ni delà colère, parce que Dieu est capable de ces mouvemens, et qaiï les emploie avec un soaveraia pouvoir pour le bien et pour la conservation de Tunivers*
XVL Quelqu'un demandera peat-èlre quella sont les occasions où Dieu donne des oiarqoei soit de sa colère ou de sa douceur. Prcmièrfment les hommes ont accoutumé d'avoir recours à lui quand ils sont dans l'affliction ,eC, dansla créance qu*il a le pouvoir de les délivrer des maux qui les pressât , ils lui adressent leurs prières. Alors Dieu a compassion des koonnes , sa tendresse ne hii permettant pas de mépriser leurs demandes ni de leur refuser sa protectioD. D ailleurs plusieurs, qui sont persuadés qne Dieu aime la vertu et qu'il est le père et le souverain de tous les hommes, publiait la grandeor de son nom, lui offrent dêi sacrifices , s^eAvcent d'attirer ses grâces par de bonnes enmci et lui donnent lieu d'exercer sa démence. Car, s'il n'y a.rien qui convienne si fort à Dieu qae de faire du bien ^ ni rien qui soit si cooiratre â sa nature que de ne point reconnaître le senrke qu'on lui rend, il faut qu'il récompense la bonne volonté et les efforts des gens de bien pour n'être point soupçonné de méconnaissance, qui est un crime que les hommes tiennent même parmi eux tout à fait inexcusable. Il y a an oobtraire des scélérats , qui en tous les UeaaK o& ils passent, laissent de honteuses traces de leurs débauches , qui violent leur foi par des parjnjures , qui joignent la vi<rfence i la fraude pour enlever le bien d'autrui, qui répandent le ang sans épargner leurs plus proches que la nature les obligeait de respecter, et qui n'ont qne du mépris pour la sainteté des lois et pour la majesté de Dieu même. Ce sont là de dignes ofaiîeu de la colère du souverain maître de runivers, car Une lui est pas possible de voir ces désordres sans les vouloir réprimer, ni sans se résoudre â diâtier les coupables et â conserver ks innocens. Voilà comment Dieu a lieu de témoigner et sa colère et sa douceur. Il y a donc de fa
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faiblesse et de la fjfntté dam les argameDS de \ crniïmeiU Dieu peut-tl jouir d'un si profond ^e
ceux qai, faisant difficulté de demeurer d'accord que Dieu entre jamais en colère , ne laissent pas d'avouer qu'il donne souvent des marques de sa douceur et de sa clémence ; car il ne pourrait donner des marques de clémence s^tl ne pouvait
entrer en colère. Les argumens de ceux qui lui images, est dans une agitation continuelte pen-
dtent absolument toutes sortes de mouvemens ne sont pas moins i^ibles. Sous prétexte qu'il y a des mouvemens dont Dieu n'est point capable, comme sont ceux du plaisir , de la crainte , de
fa varice , de la tristesse, de la jalousie , ils ne sorte. Que s'il agit , que peut-il feire qui soit si
lui en laissent aucun autre, il 6st vrai que Dieu n'a point ces mouvemens-!à, parce qu'ils ne sont point sans défaut. Mais il y en a d'autres qui ne procèdent que de la vertu , comme sont ceux de la colère contre les méchans , de la tendresse pour les gens de bien, de la compassion pour les misérables ; et ceux-là se trouvent véritablement en Dieu, parce qu'ils n'ont rien qui ne soit digne de sa puissance et de sa justice. Si Dieu n'avait ces mouvemens-lâ , l'univers ne serait qu'un théâtre de confusion où les lois seraient impunément violées , où le vice régnerait avec la dernière insolence , et où la vertu , n'ayant point d'appui, n'aurait point non plus de sûreté, et où toute la terre serait réduite à une funeste désolation* Mais en l'état où sont les choses, les roécbans appréhendent le châtiment , les gens de bien attendent des récompenses et les affligés espèrent de la protectitm ; la vertu estauto'* risée et le vice réprimé. Je sais bien que Ton nous objecte que les méchans sont souvent les plus heureux sur la terre , que les gens de bien sont les plus misérables, et que souvent ils sont persécutés et tourmentés impunément.. Nous verrons dans la sinte de ce petit ouvrage les raisons pour lesquelles Dieu permet que cela arrive. Examinons cependant si Dieu prend sotn de ce monde et s'il entre quelquefois en colère. XVIL Dieu , dit Épicore , n'a sois de rien. Il n'a donc aucun pouvoir, car quiconque a quelque pouvoir prend aussi quelque soin. Que s'il a du pouvoir et qu'il ne s'en serve point , quelle raison a-t41 de négliger de la sorte non-seulement le genre humain, maia tout romversPCTesf, dit ce philosophe, qu'il jooic d'un profond repos qui fait sa béatitude et son immortalité. A qui esi-cedonc qu'appartient le gouver^iement (il ce monde où nous voyons un si bel ordre? Ou
pos, lui qui a la vie et le sentiment? Le repos n'appartient qu'au sommeil et à la mort. Le sommeil même n'est pas un parfiiit repos, puisqu'il n'y a que le corps qui se repose durant le sommeil, et que Tâme, se représentant diverses
dant que le corps répare ses forces. II n'y a donc que la mort où se trouve le repos éternel. Or , comme la mort n'approche point de Dieu , le repos ne lui peut non plus convenir en aucune
digne de sa grandeur que de gouverner le monde ? S'il gouverne le monde , il a soin des hommes , consid^e les actions de chacuù d*eux en particulier, et souhaite qu'ils aient tous de la sagesse et de la vertu. CTest ce qu'il veut et ce qu'il commande. Quiconque suit sa volonté et ses oommandemens est l'objet de son amour ; ceux , au contraire , qui les méprisent et qtd I^s violent sont Fobjet de sa haine.
Si Dieu nuisait à quelqu'un, disent les Épicuriens, il n'aurait point de bonté. Ceux qui accusent de rigueur et de cruauté la justice de Dieu ou celle des hommes , et qui croient que ce soit nuire et faire du mal, que de réprimer les crimes et de punir les coupables , sont dans uûe erreur grossière et pernicieuse. Les lois qu! ordonnent des peines seront des lois dangereuses , et les juges auront tort de condamner au dernier supplice ceux qui auront commis les crimes les plus atroces. Que si la loi est juste quand elle ordonne des peines contre ceux qui les méritent , et si le juge fait le devoir d*un homme de bien quand il punit les coupables à dessein de protéger et de conserver les innocens, Dieu ne nuit à personne quand il arrête l'insolence des pécheurs. Car nuire est Faire du iM à un innocent et épai^gner les méchans, et en Ibs épargnant leur donner la licence dé persécuter les gens de bien. Je voudrais bien demander à ces philosophes , qui font un Dieu oisif et immobile, si un maître qui aurait du bien, une grande puissance et une nombreuse fiimille, et qui aurait aussi des serviteurs qui , abusant de sa douceur et de sa bonté , s'empareraient de Éa maison , mangeraient son bien , le mépriseraierit et se moqueraient de lui; jevoodrais bien, dis-jë, demander si ce mattre ferait sagement de souffrir l'insolence de ses domestiques et de ne point
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maintenir son autorité. Se pourrait-il trouver quelqu'un qui eût une patience si inébranlable , ou plutôt une stupidité si insensible? Mais, supposant qu1l est aisé de supporter le mépris, voyons ce que ce maître serait obligé de faire , si ses serviteurs se portaient à des crimes encore plus atroces, tels que sont ceux qui ont été décrits par Gicéron. S'ils avaient tué les Femmes et les enfans de leur maître et brûlé sa maison , et que le maître négligeât de les punir, serait-ce à lui un effet de douceur et de clémence , ou de cruauté et de barbarie? Que si c'est barbarie plutôt que douceur dépargner des crimes qui sont aussi atroces que sont ceux-là, ce ne serait pas en Dieu TefFet d'une vertu de ne point concevoir d'indignation contre les injustices et les violences. Le monde est sa maison, les bommes sont ses serviteurs : quelle serait donc la patience quil aurait de souffrirque ses serviteurs le méprisassent, qu'ils se moquassent de sa bonté, qu'ils déshonorassent son nom, et de ne concevoir aucuneîndignation , bien que ce soit le sentiment que conçoivent tous ceux à qui les désordres et les débordemens déplaisent? La colère estdoncun effet de la raison, et c'est par le crime que l'on réprime lalicenceelqueronarréte le crime. Les stoïciens n'ont point connu la différence qu'il y a entre le bien et le mal , ou entre la bonne et la mauvaise colère, et par ce qu'ils se trouvaient incapables de la régler , ils ont jugé qu'il fallait la retrancher absolument. Les péripatéticiens se sont contentés de la modérer , mais nous avons combattu assez amplement leur opinion dans le sixième livre de nos Institutions. Les définitions que Sénèque a rapportées de la colère, dans le livre qu'il a composé sur ce sujet, ne font que trop voir que les philosophes n'ont pomt connu la nature de cette passion, c La colère , dit-il , est un désir de se venger des ii^ures que l'on a reçues.» Quelques autres, au rapport de PossidonUis , ont dit que c'était un désir de punir ceux de qui l'on croit avoir été offensé contre la justice.. D'autres la définissent de cette sorte : «La colère est un mouvement par lequel l'âme se porte à nuire à celui qui nous a offensés, ou quia eu dessein de nous offenser.» La définition qu'Aristote en apporte, n'est pas beaucoup différente de la nôtre, car il dit que < la colère est un désir de faire sentir de la douleur à celui de la part duquel nous en
avons reçu. » C'est la douleur dont nous avoGs parlé ci-devant , qui se rencontre dans les Uto. et qui doit être réprimé dans rhomnie,de|)e8r qu'elle ne le porte à de grands péchés. Maudit ne peut être dans Dieu , parce que Dieu nepeot être blessé ni souffrir de douleur. EliesetrooTe dans l'homme, parce qu'il est exposé à loota sortes d'injures ; que le mal qu'on lui fait lui cause de la douleur , et que le sentimeDUc la douleur excite en loi le désir de la veogeaiict. Où est donc la juste colère dont noossoinii» émus à la vue des crimes? C'est une dk qui n'est point un désir de se venger, parte qu'elle n'a été précédée d'aucune injure. Je ne parle point maintenant de ceux qui violeotles lois, contre lesquels on ne doute point qQBs juge ne puisse entrer en colère sans commettre aucune i^ute. Supposons néanmoius en cet esdroit qu'il a toujours l'esprit dans une situatia tranquille , et que ^ quand il punit les coupables, il le fait sans trouble, parce quil est ie miobtre de la loi et non de sa passion ; car c'est ainsi que le supposent ceux qui veulent arracher (is cœur de l'homme tout sentiment de colèrt Je parie principalement en cet endroit des penoo' nés qui sont en notre pouvoir et sous notre conduite, comme nos esclaves, nos enfans, dos femmes et nos disciples. Quand cespersoooes^ là font quelque faute , nous nous sentoosémiis de colère et portés à les corriger, étant impossi ble que le mal ne déplaise pas à un hoQuoe ik bien, ni qu'il ne soit pas ému de colireqoaii^ il le voit foire. Mais il se porte à punir lesiaBtes , non par un désir de vengeance, maispr un zèle de justice, par une ardeur louable (k réprimer la licence et de rétablir la pureté (ks mœurs. Celte colère est juste dans riH)mine,iKcessaire pour la pénitence des méchans,elst trouve dans Dieu , qui en a donné himp rhomme. Dieu n'a pas moins de zèle pour antter les crimes , dont le débordement inondent! toute la terre , que les hommes en ont poiiroïriger les fautes de ceux qui leur .sont sourie Or Dieu ne les saurait réprimer sans paraiirt touché de quelque sorte d'indignation, &m tous ceux qui ont de la vertu en sont loodè quand ils voient foire le mal. Voici donc la dé' nition qu'il follait donner de la colère, «l^coi^ est un mouvement de l'Ame qui se porte à par les péchés. » La définition que Gicéron en aj^
DE LA COLERE DE DIEU
porte y quand il dit que «la colère est un désir de se venger, » n'est pas beaucoup différente des autres. Il y a une colère que Ton appelle Fureur et rage , qui est toute vicieuse, et qui ne se doit pas même rencontrer dans les hommes. Mais celle qui ne tend qu'à réprimer les désordres et à arrêter le cours des vices ne doit point être ô(é aux hommes, ni ne le peut être à Dieu, parce qu'elle est non-seulement utile, mais en* core nécessaire.
XVIU. La colère, disent quelques-uns, n'est point du tout nécessaire, puisqu'on peut sans elle châtier les crimes. Au contraire , je soutiens qu'il n'est pas possible de voir commettre des crimes sans en sentir quelque émotion. Il est vrai qu'un juge peut demeurer dans une situation tranquille, parce que le crime n'est pas commis en sa présence, mais qu'il lui est rapporté comme un Fait douteux et qui a besoin d'être prouvé. Jamais le crime n'est si manifeste qu'il ne reste à l'accusé quelque moyen de se défendre. Ainsi , un juge peut alors avec raison ne concevoir aucun sentiment d'indignation contre un accusé, qui par Tévénement sera peutêtre trouvé innocent. Quand la vérité est établie et que l'accusé est convaincu, c'est la loi plutôt que le juge qui prononce, et par cette raison il peut satisFaire à son devoir sans être ému de colère. Il n'ordonne rien proprement de soimême, il ne Fait qu'exécuter ce que la rigueur de l'ordonnance lui a prescrit. Mais pour nous, nous ne saurions voir commettre des Fautes dans nos maisons sans en sentir de l'indignation, la vue seule des fautes étant quelque chose d'indigne et de Fâcheux. Celui qui verrait sans émotion commettre des crimes, paraîtrait ainsi les approuver, cequi serait honteuxet injuste, ou serait bien aise de se délivrer de la peine de les réprimer, pour conserver la tranquillité où demeure l'âme lorsqu'elle n'est point excitée par la colère. A l'égard de celui qui entre en colère et qui s'apaise à l'heure même, qui, ar unedouceur indiscrète et hors de saison, pardonne ou toujours ou trop souvent, il corrompt ceux dont il entretient l'insolence, et se prépare à soi-même un supplice qui n'aura point de fin. C'est donc un défaut de réprimer en soi les mouvemens de la colère, lorsqu'on devrait les suivre pour punir les crimes des autres. On loue Archytas de Tarente d'avoir dit à son Fermier qui avait
laissé dépérir sa terre : c Malheureux que tu es! je te chargerais de coups si je n'étais en colère, i Plusieurs admirent dans cette parole et dans cette action un rare exemple de retenue. Mais la haute estime qu'ils avaient conçue de ce philosophe les empêche de reconnaître son extravagance. «Un homme sage, comme dit Platon, ne punit pas les coupables seulement à cause des crimes qu*ils ont commis, mais afin que ni eux ni les autres n'en commettent plus.» Quand des valets savent que leur maître punit lorsqu'il n'est pas en colère, et que lorsqu'il est en colère il pardonne, ils ne se contenteront pas de Faire de légères fautes, de peur d'être battus, mais ils en feront de grandes, pour mettre leur maître dans une Furieuse colère et pour éviter par là le châtiment. J'aurais loué la modération de ce philosophe s'il avait donné un peu de temps à sa colère pour s'apaiser et pour tempérer la rigueur du châtiment. La grandeur de la colère ne devait pas Faire pardonner la Faute^ elledevait seulement en fiiire retarder la punition, de peur que, étant Faite surJechamp, elle ne fût ou trop sévère par rapport au coupable, ou trop violente de la part du maître. De plus, la sagesse et l'équité permettent-elles de punir des fautes légères et de laisser en même temps des crimes atroces impunis? Enfin, pour peu que ce philosophe eût connu la nature des vertus ou des passions, il n'aurait jamais Fait proFession d'une si indiscrète modération, quand ce n'aurait été que pour ne point donner lieu à de mauvais serviteurs de se réjouir d'avoir mis leur maître en colère. Comme Dieu a donné au corps divers sens pour la nécessité de ses fonctions, il a donné à l'âme plusieurs affections pour la cMiduite des mœurs. Il lui a donné l'a^ mour du plaisir pour mettre des enfans ai monde, et l'émotion de la colère pour arrête» le cours des crimes. Ceux qui ne savent rien de la fin des choses, et qui n'ont point appris l'usage qu'ils doivent feire des dons de Dieu, abusent du plaisir en s'abandonnant à la débauche, et de la colère en procurant du mal à ceux de leurs supérieurs et de leurs égaux contre lesquels ils ont conçu de la haine. C'est de là que viennent les crimes les plus atroces et les tragédies les plus sanglantes. Archytas aurait mérité des louanges si, après s'être mis en colère contre quelqu'un de ses citoyens etdesÀ égaux de qui il aurait reçu quelque iiyure, il
LACTANGB.
avait retaoa «m rèsseotlnient et étoufK dans son cœar le désir de la yengeance. 11 y a de la gloire à se Taincre de la sorte, et à détoaraer les mauxqae le débordement de la colère pourrait causer ; c'est une faute de dissimuler les ftules des enfans et des sef^yiteurs ; et en négligeant de les châtier on leur donne lieu de devenir plus ooôpables. Alors, bien loin de modérer sa colère, il la ftnt eicitcr si elle est trop languissante. Nous ne disons rien ici de l'homme que nous ne le distons aussi de Dieu, qui a fait Thomme à son image. Je ne parle point de la figure de Dieu, parce que les stoïciens nient qu*il en ait aucune, et que si j'entreprenais de les réfdter je m'engagerais dans une dispute qui me fournirait une trop ample matière. Je ne parle que de sa substance sph*ituelle, qui est une substance qui pense,qui entend, quiconnatt, qui sait, qui prévoit. Et puisque toutes ces choses conviennent à Thomme, il est clair c|o>n cela il est Timage de Dieu. Il est vrai que cette image se salit et se corrompt, parce que, ayant quelque chose de Pimpuretéde la terre, elle ne peut conserver Tinnocence qu^eUe a reçne de son créa* teur, si ce n'est qu'il n'ait la bonté de Tlnstruire. XIX. L'homme est, Comme je viens de le dire, composé de corps et d'ftDde. Dans Tun sont les vices et dans l'autre les vertus, et ces vertus et ces vices se font nue guerre perpétuelle. Les vertus, qui sont les biens de l'âme et qui s'occupent à régler les passions, sont contraires au corps. Les biens dn corps, qui sont les plaisirs qui flattent les seûs, sont Contraires à l'âme. Mais lorsque l'âme résiste aux passions et qu'elle les réprime, elle est véritablement send>lablei Dieu. D'où il paraît que l'âme, qui a quelque chose des vertus qui se trouvent en Dieu, n'est point sujette à la mort. Il faut cependant remarquer quil y a cette différence entre les biens du corps et de Fâme que, la vertu étant pleine d'amertume, au lien que le plaisir est comme environné dé douceur, plusieurs se laissent prendre par ses charmes ; et ceux qui se sont rendus esclaves de leur corps et de leurs sens sont comme attachés â la terre et ne peuvent plus recevoir les présens du ciel : mais ceux qui, pour obéir à Dieu, auront réprimé les désirs de la chair, préféré la vertu â la volupté et observé ' k justice, seront reconnus de Dieu comme sèm- ' UaUes â luL Etant donc constant qu'il a donné
aui bcHnmes une lot toute sainte, et que m b. tention est qu'ils vivent dans l'imiocenoe ei qu'ils ne fassent aucun mal, peot-H voir nos indignation qu'ils violent sa loi, qu'ils renoocent â la vertu et qu'ils recherchent la volnpté. Puisqu'il prend soin du gouvernement do monde, comme H doit sans doute le]MreDdre,il ne peut n^liger ce qu'il y a de pins important dans le monde. Puisqu'il pourvoit an besoins des créatures, comme la créature le doit foire, il nous procure ce qui est nécessaire pour ooos rendre la vie plus sûre, plus commode et plus heureuse. Puisqu'il est le père cornmon aossi bien que le Dieu de tous les hommes, il est bien aise quand ils s'adonnent à la vertu, et flài quand ils s'abandoûnent au vice. Il a de ramoof pour les gens de bie& et de la haine pour les hnpies. < Il n'est pas besoin, disent quelques pliilosophes, qu'il ait de la haine; c'est assez quil ait une fois ordonné des châtimens contre les impies et des récompenses pour les gens de bien.B Que s^il se trouvait quelqu'un qui conservât dans ses actions quelque image tf innocence et de justice, en ne foisant tort à personne et en évitant les vices les plus grossiers, et qui ne rendtt pourtant aucun honneur à Dieu et ne songeât pas même â loi, comme AristoteJinxiQ et les autres philosophes, celui-Ift, pour aroir gardé en apparence la loi de Dieu, ne serall-il point châtié du mépris qu'il aurait foitdea puissance ? Dieu peut donc se mettre en colère, quand ce ne serait que contre la Aosse confiance que celui dont nous parlons aurtitmi^ dans sa prébité prétendue. S'il se met en colère contre lui en haine de son orgueil, pourquoi u se mettrait-il pas eu colère contre un autre qui aura ndéprisé sa loi et appréhendé la peine qu*i« doit se donifer pour la garder? Le juge o*a pask pouvoir de faire grâce, parce qu'il n'est que le mifdsire de la volonté d'autrui ; mais Dieu a ce pouvoir, parce qtfil est juge et dispensateur de sa propre loi. En la faisant, il ne s'est pas M le pouvoir d'en relâcher quelque chose. 11 peot donc faire grâce quand il lui platt; et coDuoei peot faire grâce et donner des preuves des» clémence, il peut aussi foire justice et laisser des marques de sa coléré.
XX. D'où vient donc, dira quelqu'un, qoecera qui commettent les plus grands crimes sont le» plus heureux I et que ceux qui vivent selon te
DE LA COLERE DE DIEU
règles de la piété sont souvent fort misérables ? C'est que des esclaves fugitif et des enfans émancipés ont une licence effrénée , au lieu que ceux qui vivent sous la puissance de leur père ou de leur màttre , sont tenus dans une exacte discipline. La vertu s'éprouve et s'affermît par des exercices pénibles et désagréables aux sens, au lieu que le vice est toujours comme plongé dans la volupté. 11 ne but pas, pour cela, que celui qui s'y abandonnese promette uneimpuûitéperpétuelle. n n'y a point de prospérité qui dure toujours.
Il faut attendre le dernier Jour , aind que l'a dit un poMe qui ne manque pat d'éiéipuice : et nul ne doit être appelé heunux «Tant la flii de u fie.
C'est par la fin que l'on juge du bonheur, et aucun ne peut éviter le jugement de Dieu, ni pendant sa vie, ni à sa mort. Il précipite les vivans dans l'abîme, et punit les morts d'un supplice éternel. Si Dieu entre en colère, dira* î-on, il doit y entrer d'abord, et châtier les crimes à l'heure même qu'ils sont commis. S'il les châtiait de la sorte, il exterminerait le genre humain. Il n'y a point d'homme qui soit tout à hïî innocent , et plusieurs choses nous portent au péché, comme l'âge, la violence, la pauvreté , l'occasion , la récompense. La chair dont nous sommes revêtus est si fragile, que si Dieu n'usait envers noas de sa miséricorde, il ne resterait que peu de personnes sur la terre. Mais il est très-patient , et réprime les mouvemens de sa colère ; car comme il a une parfaite vertu , il a aussi une parfaite patience. Combien y a-t-il de personnes qui changent de conduite, et qui renoncent à la débauche pour faire profession de modération et de retenue? Combien y en a-t-il qui, après avoir mené datis leur jeunesse une vie déréglée et licencieuse qui les couvrait de honte et d*inftmie , se réforment tout d'un coup, et méritent des éloges des bouches mêmes dont ils n'avaient autrefois reçu que des reproches? Cet heureux changement n'arriverait pas, si tous les péchés étaient punis snr^le-champ. 11 est vrai que les lois condamnent sur-le-champ les crimes publics. Mais combien y en a-t-il qui ne sont commis qu'en secret? Combien y a-t-il de coupables qui arrêtent, soit fiar amis ou par argent , les poursuites de leur dénonciateur, qui obtiennent par crédit et par faveur leur absolution , et éludent la justice? Si Dieu punissait tous ceux qui se dérobent à la
justice des hommes, il ne resterait presque personne sur la terre. 11 n'y eut jamais de si juste sujet d'exterminer le genre humain que le mépris qu'il a fait de la divine puissance , en rendant un souverain culte à de faibles ouvrages de l'art; au lieu que Dieu, en tournant aux hommes le visage vers le ciel, les avait excités à considérer les choses célestes , et à rechercher la connaissance de sa divine nature. Us ont mieux aimé se courber comme des bêtes, et se tourner vers la terre ; car c'est se courber vers la terre et adorer la terre, que Ton doit fouler aux pieds, que d'adorer des images Faites de métaux et d'autres matières tirées de la terre. L'avantage qui se tire de la patience de Dieu , est que, au milieu d'une si horrible impiété et d'une si générale corruption, les hommes condamnent leurs propres erreurs et reconnaissent la vérité. Plusieurs abandonnent les hui dieux , adorent le vrai Dieu, et embrassent la vertu. Mais quelque grande que la patience de Dieu soit en ellemême, et quelque avantageuse qu'elle soit aux pécheurs, elle en punit quelques-uns, quoiqu'elle les punisse tard; et quand elle voit qu'ils ne sont plus capables de se corriger, elle les arrête, de peur qu'ils ne continuent dans leurs désordres. XXI. Il ne nous reste plus qu'une question , qui est une des plus importantes. C'est que quelqu'un : dira que Dieu est si éloigné de se mettre en colère, qu'il défend même à l'homme de s'y metttv. Je pourrais dire qu'il y a eu sujet de modérer la colère de l'homme^ parce qu'elle est souvent injuste , et que ses mouvemens sont aussi déréglés que fréquens. Pour détourner lès fonestes malheurs que causent les petits, les médiocres et les grands, quand, ne se possédant plus. Ils suivent les emportemens de cette furieuse passion , il a fallu nécessairement leur mettre des bornes. Mais pour ce qui est de Dieu, il ne se fâche point pour un temps, parce qu'il est éternel, et ne se fâche point sans sujet, parce qu'il a une perfection infinie. Cependant il n'est pas vrai que Dieu défende aux hommes de se mettre en colère; et s'il le leur défendait absolument, il semblerait condamner lui-même son propre ouvrage, puisque en formant le foie, il a, en quelque sorte, autorisé cette émotion, dont on croit que le principe est contenu dans te fiel. Il n'a donc pas absolument défendu le mouvement de la colère, qui est un mouvement
nécessaire, mais il en a défendu la continuatioa et la suite. Aaasi est-il bien juste que, puisque la vie des hommes est courte, leur colère ne soit pas longue. Si elle Tétait, les haines s*accroU traient et s'aigriraient dételle sorte, qu'elles ne pourraient plus être terminées que par la ruine mutuelle des ennemis. De plus, quand Dieu commande d'entrer en colère , et qu'au même temps , il défend de commettre aucun péché, il n'arrache pas entièrement celte passion de notre cœur. Il en rehausse seulement ce qu'elle a de vicieux, afin qu'en châtiant les coupables, elle garde de la modération. Ainsi celui qui nous commande de nous mettre en colère s'y met lui-même. Celui qui nous ordonne de nous apaiser s'apaise, parce qu'il ne nous commande ni ne nous ordonne rien qui ne soit juste et qui ne tende à notre avantage. Bien que j'aie dit que Dieu ne se met pas en colère pour un temps, comme font les hommes qui ont souvent des émotions passagères, il ne faut pas croire pour cela que, comme il est éternel, sa colère le soit aussi. Ses perfections étant infinies, il a sa colère en sa puissance, et bien loin d'en être emporté, il la retient et s'en sert comme il lui platt. Et cela n'est point du tout contraire à ce que j'ai dit ci-dessus. Si la colère de Dieu avait été étemelle, l'homme n'aurait pu rentrer en grâce avec lui après l'avoir offensé, ni satisfaire à sa justice par la pénitence. Ainsi il ne se serait jamais réconcilié avec les hommes, lui qui leur a commandé de se réconcilier entre eux avant le coucher du soleil. 11 est pourtant vrai que la colère de Dieu demeure toujours sur ceux qui pèchent toiyours. H ne s'apaise point par de l'encens,par des victimes, par desprésens,qui ne sont que des biens corruptibles; mais il s'apaise par le diangement de vie et par la réfbrmation des moeurs : quiconque cesse de pécher fait cesser la colère de Dieu. Et c'est pour cela qu'il ne punit pas tous les pécheurs sur-le-champ, afin qu'ils aient le temps de se reconnaître.
XXII. Voilà, mon cher Donat , ce que j'avais à vous dire touchant la colère de Dieu , afin que vous sussiez ce que vous aurez à répondre à ceux qui semblent lui ôter toute sorte de mouvemens. Après cela, il ne me reste plus rien à faire, si ce n'est de finir cet ouvrage de la même sorte que Gicéron a fini ses livres des Questions tuscutanes, et de tirer des divines Ëcritures des
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témoignages irréprochables pour convaiocre ceux qui , s'imaginant faussement que Dieu est exempt de colère, détruisent toute la religioo, sans laquelle, comme je crois l'avoir fait voir, nous serions semblables aux bêtes et nous égalerions en cruauié celles qui sont les plusfiutxiches , et en ignorance celles qui sont les plus stupides. La sagesse ne oonsisteque dans la religion, c'est-à-dire dans la connaissance de Dieu. La prophètes, qui étaient des hommes tout remplis de son esprit, n'ont parié que de la bonté qa'il a pour les gens de bien et de la colère qa'U conçoit contre les impies. Ces témoignages ne sont que trop suffisans à notre égard. Mais parce qu'ils sont rejetés par ceux qui n'ont point d'autre marque de la profession qu'ils font d'être sages que celle qu'ils tirent de la longoor de leurs cheveux et de la fiaçon de leur habit, je suis obligé d'y ajouter des preuves fondées sur le raisonnement. Je sais bien que cette méthode est contraire à celle que je devrais tenir, et que, au lieu d'appuyer la foi par des raisons, il faudrait confirmer la raison par la foi. Mais je m'éloigne à dessein de cet ordre , de peur que, si je le suivais, la dispute ne fût trop longue et ne produisit aucun fruit. Apportons donc des témoignages que les philosoplies puissent recevoir, ou qu'au moins ils ne puisseot rejeter. Beaucoup de célèbres écrivains ont dit qu'il y a eu plusieurs sibylles , comme Ariston de Ghios et Apollodore d'Erythrée parmi les Grecs, VairoD et Fenestella parmi les Latins. Ils demeurent tous d'accord que la plus illustre fut celle d^iythrée, et Apollodore témoigne tenir à grand honneur d'avoir été de son pays. Fenestc^ conte que le sénat envoya des ambassadeurs à Erythrée pour en rapporter les vers de cette sibylle, et pour les mettre (sous le oonsiilal à Gurion et d'Octave) dans le Gapitole , qui avi^ été réparé par les soins deCatule. Vmd ofMUBMt elle parle du souverain créateur du
n eit éleitiel , inoorraptible , récompeiue les de leurs mérUet et rtterve pour les médunt di effet de ta ool^.
En parlant dans un autre endroit des actkss qui déplaisent à Dieu.
Fuyez, dit*clle, les lacrifioes impiei, et n'en offrez «pi*! to yirwt. Évilef Fadultire et les ooiOoQtiiooe ahtttntwaftte « ooDUrairet à la nalnre. Ayez soio de noamr vos eofana^ eiprdez-Tous Meo de les tuer ; car rimmorfel eutre dans « c» 1ère iniplacible oonlrt ceux qui coaunetteut cet crîafies.
DE LA GOLËRE DE DIEU
Voilà une preuve très-expresse de b colère que Dieu conçoit contre les méchans.
XXIII. Puisque, au rapport de quelques grands hommes, il y a plusieurs sibylles, je ne dois pas roe contenter d*avoîr produit le témoignage d'une seule. Les livres de la sibylle de Gumes sont tenus fort secrets , à cause qu'ils contiennent la destinée du peuple romain. Mais les autres sont assez communs , et il n'y a point de loi qui défende aux particuliers de les avoir et de les lire. Il y en a un qui déclare en ces termes à toutes les nations que la colère de Dieu tombera sur elles pour châtier leurs crimes :
A U flQ des lièclet U ooMre IflTrible de Diea tombera lor le monde ooapable.
Une autre attribue à la mèmecolère le déluge, qui, pour abolir le crime, détruisit le genre humain:
Lon, dit-HIc, que le Diea da del se mil en colère oontre lei bomroet, il oonnit la snrfiKe de la lerre des eaux de la mer.
Elle décrit aussi l'embrasement qui abolira une seconde fois les crimes. Voici ses paroles:
Lorsque la colère de Dieu lera de telle torte allumée qu'elle ne pourra plut t'éldndre , elle exterminera le genre humala par le feu.
Ovide a dit sur le même sujet :
Qull devait arriver un temps où le ciel, la terre, la mer et tout l'univen, eeraicot embrasée.
Ce lempshlà arrivera lorsque le culte de Dieu sera tout-à fait aboli. La même sibylle avoue pourtant qu'il se laisse fléchir, puisqu'elle exhorte les pécheurs à avoir recours à sa miséri* corde, et qu'elle leur promet qu'il leur pardonnera 8*ils embrassent la piété. Ces témoignages ne font que trop voir la faiblesse des argumens dont se servent les philosophes pour èter à Dieu le mouvement de la colère, et la fausseté de l'opinion qui les porte à lui attribuer, comme un avantage , une insensibilité qui serait tout à fait contraire à sa grandeur. La majesté des royaumes et des empires de la terre ne peut être conservée que par la crainte des sujets. Un prince qui ne se mettrait point ea colère ne trouverait point d'obéissance et ne maintiendrait point son autorité. Un simple particulier qui n'aurait que de la douceur serait dépouillé de son bien , outragé et moqué de tout le monde. Que si ceci est véritable, comment Dieu maintiendrait-il la grandeur et la gloire de son empire, si, étant exempt de colère, il D'imprimait aucune terreur dans le coeur des
hommes? Apollon de Milet, ayant été consulté sur le sujet de la religion des Juifs , fil la réponse qui suit :
Elle honore le souTeraln roi et le tout-puissant créateur, en présence duquel la mer et la terre, le del, les enfers et les démona mêmes, tremblent de crainte.
Si Dieu était aus^i immobile que ces philosophes le représentent, il ne ferait pas trembler ainsi toute la nature. Personne n'obéit que par contrainte. Pour bien commander, on est obligé d'imprimer de la terreur, et pour en imprimer il fout témoigner de la colère. Quiconque n'en témoignera point, commandera ce qu'il voudra, mais ses commandemens seront méprisés. Que chacun sonde son propre cœur et se consulte soimême, et il apprendra qu'on ne peut exercer aucun empire sans témoigner de la colère , ni sans ordonner des chàtimens. Puisque Dieu eierce un empire absolu sur l'univers , il faut qu'il entre quelquefois en colère. Que personne ne se laisse donc tromper par les vains discours des philosophes, et qu'il n'apprenne point dans leur école à mépriser Dieu, ce qui serait le plus grand de tous les crimes. Nous sommes tous obligés de l'aimer, puisqu'il est notre père; de le respecter, puisqu'il est notre maître; de l'honorer, puisqu'il nous comble de ses faveurs; de le craindre, puisqu'il nous menace de ses chAUmens. Il mé* rite nos respects par tous ces titres. Qui pourrait , sans tomber daus l'impiété, ne point aimer celui qui est le père de son àme? Qui pourrait mépriser impunément celui qui a une souveraine puissance sur toutes les créatures? Si nous le considérons comme notre père , c'est lui qui nous a mis au monde et qui nous a donné la jouissance de la lumière et de la vie. Si nous le regardons comme Dieu , c'est lui qui nous fournit ime diversité presque infinie de fruits et d'autres alimens qui nous nourrissent Nous sommes dans sa maison et faisons une partie de sa famille. Bien que cette famille n'ait pas un respect aussi profond , ni une dévotion aussi pure qu'elle le devrait avoir pour dignement reconnaître les grâces infinies qu'elle a reçues de la main libérale d'un si bon père et d'un si puissant maître, elle pourra espérer le pardon de sa négligences! elle conserve la vérité du culte qu'elle lui doit et qu'elle renonce aux biens périssables pour aspirer aux biens éternels. Que si nous voi»« loDS réussir dans upe entreprise également sainte
ne
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et nécessaire, nous devons suivre Dieu et le recevoir comme le souverain principe de tout bien et comme le parfait modèle dé toute vertu. T a-t-îl une puissance plus absolue que la sienne? une raison plus sublime? une gloire plus i^latante? Puisqu'il nous éclaire par la lumière de sa sagesse et quMI nous conduit par la sainteté de ses commandemens , il ïie nous est pas permis de l'abandonner ni de renoncer à son culte pour rechercher des biens passagers et périssables. On ne parvient à la félicité ni en se plongeant dans des voluptés criminelles et empoisonnées, ni en amassant des richesses, qui ne portent qu'à la débauche, ni en recherchant des honneurs, qui n*ont rien de solide et dont Tâme ne peut être embarrassée qu'elle ne soit en même temps assujettie au corps et condamnée à la mort. Mais on y parvient en conservant rinnocence et en gardant la justice, dont la vraie récompense et le digne prix est Timmortalité que Dieu a préparée dès le commencement aux âmes saintes et pures qui ont heureusement évité la corruption du siède. Ceux qui souillent leur conscience par des fraudes, par des fourberies, par des brigandages, et qui la noircissent de crimes qui sont comme des taches qui ne se peuvent effacer, seront privés de cette récompense, n fauldoncque tous ceux qui veulent
passer non-senlement pour sages, mais pour raisonnables, lAéprisent et foulent aux pieds tout ce qu'il y à de fragile et de corruptible, etqulls s'unissent étroitement à Dieu. Il faut qu'ils bannissent d'entre eux Timpiété, et ces funestes discordes qui troublent la société humaine et qui rompent l'union que nous pouvons avoir avec Dieu. Il faut qu'ils soient équitables et bienfaisans, et qu'ils emploient ce qu'ils auront de bien non à entretenir les plaisirs d*an seul, mais à procurer le salut de plusieurs. La vohipté n'est pas moins sujette à la mort que le corps, à la délicatesse duquel elle est comme assujettie. La justice et la libéralité au contraire en sont exemptes comme l'âme, qui se rend semblable à Dieu en faisant de bonnes œuvres. Consacronsle, non dans des temples visibles, mais dans notre cœur ; car tout ce qui est élevé par la main des bomipes peut aus$i être détruit. Purifions ce temple, qui est sali non par la fumée ni par la poussière, mais p^r les mauvaises pensées, et qui reluit non de la lumière des cierges , mais de l'éclat de la sagesse. Quand nous serons une fois bien persuadés que Dieu y est présent et qu'il voit les secrets de notre ottur, nous nous conduirons de telle sorte que nous éviterons les effets de sa colère et attirerons sur nous Faboodance de ses grAces.
DE L'OUVRAGE DE DIEU
OD
PE tk FORMATION DE UHOMME.
A DEMETRIANUS, SON ÉLÈVE.
I. Vous pourrez connaître, mon cher Démétrianus, combien peu j'ai de repos, etmème oom* bien j'ai d'inquiétudes, si vous prenez la peine de lire ce petit livre, que j'ai écrit en termes fort simples, selon la médiocrité de mon esprit ,pour vous faire voir ramoar que j'ai pour l'étude, et pour m'acquitter encore envers vous du devoir de précepteur, en vous enseignant une doctrine plus honnête et phis solide que celle que je vous enseignais autrefois. Que si dans ce teiaps-là, où je ne vous parlais que des belles»lettreset dei langues, vous ne laissiez pas de m'écouter avec
beaucoup d'attention, combien devez-vMtt apporter maintenant plus d'application et plus de loin pour comprendre les vérités inapprtanies que j'ai à vous dire. Je vous proteste que, quelque dangoreui que soit le temps où dous vivons et quelque mauvais que soit l'état de mes affiures, je ne laisserai pas de ooipposer înc^ssammait quelque chose qui puisse coatribuer k l'instruction de ceux qui font profession de Iptre doctrine. Je sais bien qu'ils sont deveans adieux fit qu'ils sont persécutés par le peuple, comme des personnes qui déshonorent par le
DE i;0UVRA6E DE DIEU.
va
dérèglement de leur vie le nom de sages qu^ls s'attribuent, et qui ne s'en servent que pour couvrir des vices qu'ils devraient reprendre dans les aatres et éviter eux-mêmes. Mais je ne refuserai aucun travail pour instruire et ceux de notre religion et les autres; et j'espère que, comme je n*oublierai rien de ce qui sera de mon devoir, vous n'omettrez rien non plus de ce qui sera du vôtre , et je le souhaite aussi de tout mon cœur. Car, bien que les affaires publiques vous détournent de la contemplation de la vérité et de la pratique des bonnes œuvres , il ne se peut faire qu'une âme aussi belle et aussi pure que la vôtre ne tourne souvent ses pensées vers le ciel. Je me réjouis que vos desseins réussissent, et que vous ayez en abondance tout ce que le monde prend ordinairement pour des prospérités et pour des avantages, pourvu toutefois qu'ils ne changent rien dans votre conscience ni dans vos mœurs. Je vous avoue que j'appré» * hende un peu que la douceur trompeuse qui naît de la jouissance des biens de la terre ne se glisse insensiblement dans votre cœur. C'est pourquoi je vous avertis, autant que je le puis, de prendre garde à ne les pas regarder comme de véritables biens, mais de tenir pour certain qu'ils sont d'autant plus trompeurs qu*ils sont plus Fragiles , et d'autant plus dangereux qu'ils sont plus agréables. Vous savez combien notre ennemi a d'adresse et de force, et nous ne réprouvons que trop en ce temps-ci. Il se sert des attraits des créatures comme d'autant de filets déliés et imperceptibles. Il Faut donc marcher avec une singulière prudence pour éviter les pièges qui nous sont dressés de toutes parts. G est pourquoi je vous exhorte à employer tout ce que vous avez de vertu pour mépriser , ou au moins pour ne point trop estimer la prospérité dont vous jouissez. Souvenez-vous de votre véritable père, de la ville dont vous êtes citoyen , de la société oil vous avez été reçu. Vous entendez bien ce que je veux dire. Je n'ai pas dessein de vous accuser d'orgueil , dont il n'y a jamais eu le moindre sujet de vous soupçonner. Mon discours ne se rapporte qu'à l'âme, et non au corps, qui n'a été fbrmé que pour elle. C'est comme un vase de terre où Tàme, qui est Thomme véritable, est renfermée. Ce vase n'a point été Fait par Prométhée, comme les poètes le disent, mais par le souverain créateur de I
l'univers , dont la providence lie peut être corn* prise par nos sens ni expliquée par nos paroles. Je ne laisserai pas de m'effbrcer de dire quelque chose, autant que mon peu de sufHsance le pourra permettre, et de la création de l'Ame, et de la formation du corps. Et j'entreprends d'autant plus volontiers ce travail , que Cicéron, qui était un homme d'un excellent esprit, s'étant proposé le même sujet dans le quatrième livre de sa République, ne Ta traité que légèrement. Et de peur que nous ne doutassions de la raison qui l'avait porté à le traiter de la sorte, il déclare qu'il n'a manqué ni de désir de le traiter exactement, ni de diligence pour cet effet Après en avoir parlé comme en passant dans les premiers livres des Lois, il renvoie à Scipion , qui en avait discouru plus au long. Il ticha néanmoins depuis d'en parler un peu plus amplement dans le second livre de la Nature des Dieux; mais parce qu'en celui-là même il ne s'en est acquitté que très-imparfaitement , je n'appréhenderai point de me charger d'un travail que le plus grand orateur de Rome nous a laissé tout entier. Vous condamnerez peut-être la hardiesse que j'ai de proposer les pensées qui me sont venues sur cette matière si obscure et si difficile. Mais puisque ceux qui prennent la qualité de philosophes ont été assez téméraires pour vouloir pénétrer ce que Dieu a voulu qu'il y eât de plus caché dans la nature , et qu'ils ont osé discourir des cienx et des astres , qui sont si éloignés de nous et ne peuvent tonAer sous nos sens, puisqulls prétendent même avoir des preuves solides et des démonstrations évidentes de ce qu'ils en dûent , pourquoi m'aocuserait-on de présomption d'avoir voulu examiner la manière dont notre corps est formé? 11 est certain qu'il n'est pas fort diflScile d'en acquérir quelque connaissance, puisque la disposition des parties qui le composent et l'usage auquel elles sont propres nous découvrent l'intention que Dieu a eue en le formant.
II. Dieu , qui est notre créateur et notre père, nous a donné le sentiment et la raison , ce qui fait voir clairement que nous sommes son ouvrage, puisqull a le sentiment et qu'il est luimême la raison et l'intelligence souveraine. Il n'a pas donné aux autres animaux le même avantage, mais il a pourtant pourvn à leur su* reté; car il les a couverts de peaux pour M
LACTANCE
défendre de la rigueur du froid, de rincommodité des pluies et des autres injures de Pair. D a donné à chaque espèce les armes qui lui étaient propres : aux unes la force , pour attaquer et pour combattre; aux autres la vitesse, pour fuir et pour éviter les périls; aux autres, Unduslrie et l'adresse pour se faire des tanières et pour s*y retrancher. Les unes ont des ailes, à la faveur desquelles elles s'élèvent jusques au haut de Tair; les autres des griffes pour grimper ; les autres ont des cornes ou des dents pour se défendre, et aucune ne manque de quelque moyen propre à se coaserver. Que s'il y a quelque espèce qui serve d'ordinaire de proie à une plus forte, ou elle se retire en des contrées où elle est comme à couvert de cette violence, ou, si elle ne la peut éviter, elle est si féconde de son naturel qu'elle suffit et pour assouvir l'avidité des animaux de proie, et pour peupler encore suffisamment la terre de ce qu'elle dérobe à leur cruauté. Gomme Dieu a donné à l'homme la lumière de la raison, la vivacité des sens et l'usage de la parole, il ne faut pas s'étonner qu'il l'ait privé des avantages qu'il a accordés aux animaux, parce que, par le moyen de la raison , il lui est aisé de réparer cette perte. Il Ta laissé nu et sans armes , parce qu'il lui a donné un esprit capable d'inventer l'art de foire des armes et des vétemens. U n'est pas aisé de bien exprimer combien ces avantages que les bètes ont sur l'homme contribuent à leur beauté réciproque. Si l'homme avait eu ou des dents , ou des cornes , ou des griffes , ou des ongles, ou une queue, ou une peau de plusieurs couleurs, comme en ont les bètes, il aurait été extrèmenient laid , au lieu que les bètes seraient laides si elles étaient dépouillées de toutes ces choses. Si on leur avait ôté ou la peau, qui est comme un vêlement dont la nature les a parées, ou les dents et les ongles, qui sont conune des armes dont elles les a pourvues, il n'y aurait rien de si difforme ni de si faible. Ainsi, soit que l'on considère, ou l'usage qu'ont ces parties, ou l'ornement qu'elles apportent, on avouera qu'on ne pouvait jamais rien désirer qui fût tout ensemble et si utile et si agréable. Quant à l'homme, comme Dieu l'a fait pour être éternel , il lui a donné des armes qui ne paraissent point au dehors, mais qui sont cachées au dedans, et qui dépendent non du corps, mais de l'esprit.
Après ravoir si avantageusement partagé dsi biens intérieurs, qui sont sans comparaison les plus solides et les plus durables, il aurait été inutile de lui en donner d'extérieurs, qui n'auraient servi qu'à diminuer ou à cacher la beauté naturelle de son corps. C'est pourquoi j'ai accoutumé de trouver étrange la folie des disciples d'Ëpicure , qui , dans le dessein qu'ils ODt de persuader que le monde n'a point été &it ni n'est point gouverné par une sage intelligence, mais qu'il a été formé par la rencontre fortuite de corps solides et indivisibles, ont la témérité de trouver à redire aux ouvrages de la nature et à la structure de l'univers. Je passerai sous silence ce qu'ils reprennent dans la disposition du monde par une extravagance ridicule, et ne m'arrêterai qu'à ce qui a un rapport particulier avec le sujet que j'ai maintenant entre les mains.
m. Ces philosophes se plaignent de ce qne l'homme natt plus faible que les animaux , qui ne sont pas sitôt sortis du sein de leurs mères, qu'ils commencent à se soutenir et à résister aux ii^ures de l'air. L'homme, au contraire, parait nu et désarmé , comme un voyageur jetÎE par la violence de la tempête sur le bord de cette vie, et exposé aux misères qui l'accompagnent. U demeure étendu et immobile au lieu mêoie où les flots l'ont poussé, sans pouvoir ni supporter l'activité des éléments , ni cbercber de nourriture. La nature semble avoir été à sou égard une marâtre, puisque, au lieu qu'elle a été libérale envers les animaux , elle a été envers lui si avare qu'elle l'a abandonné dans une extrême pauvreté et dans la dernière faiblesse , sans appui et sans secours, capable seulement de jeter des cris et de verser des pleurs , qui sont comme un des tristes présages des misères dont il sera accablé durant le cours de sa vie. Quelques-uns s'imaginent que ces pbilosopli» parlent avec beaucoup de jugement qnand ib déclament de la sorte , ce qui procède de ce que plusieurs , pour n'avoir jamais assez sérieusement considéré les avantages qu'ils ont reços c& naissant , n'en ont point de reconnaissance. Je prétends au contraire que l'on ne saurait jamais rien avancer avec si peu de raison ; car, quand j'examine avec soin toutes les créatures, je reconnais qu'aucune n'a dû ,ni peut-être n'a pu être laite I d'une autre manière que celle dont elle l'a énL
DE L'OUVRAGE DE DIEU
Je sais bien que la puissance de Dieu, souveraine* ment sage et intelligente, n'a fait en toutes choses que ce qui était le meilleur et le plus expédient. Je voudrais donc demander à ces censeurs téméraires des ouvrages de Dieu quel avantage ils croient qu'il manque à cet homme qui natt dans une faiblesse qu'ils déplorent avec des termes si tragiques. Cette faiblesse empéche-telle qu'il ne croisse et qu'il ne parvienne à un âge parfait ? Ce qui lui manque de force est compensé par la raison dont il est pourvu. Mais Thomme , disent ces philosophes , ne peut être élevé qu'avec beaucoup de peines. La condition des bètes est meilleure en ce point. Dès qu'elles ODt fait leurs petits , elles n'ont plus aucun autre soin que celui de les nourrir et de leur fournir le lait qu'ils recherchent et qu'ils prennent eux-mêmes sans aucun secours étranger. Les oiseaux n'ont-ils pas beaucoup de peine à élever leurs petits , et ne semblent-ils pas y apporter une prévoyance qui approche de celle des hommes? Ils bâtissent des nids avec de la terre et des branches d'arbre. Ils demeurent sur leurs œufe plusieurs jours, pendant lesquels ils ne mangent presque point. Quand ils sont éclos, ils cherchent de quoi les nourrir, la nature ne leur ayant point fourni de lait pour cet effot , comme elle en a fourni aux animaux qui sont sur la terre. Après avoir volé de côté et d'autre tout le jour pour amasser de quoi nourrir leurs petits, ils demeurent auprès d'eux toute la nuit, les gardent et les échauffent. Que peuvent foire les hommes davantage , si ce n'est que , au lieu de chasser leurs enfans quand ils sont grands , ils demeurent unis à eux par le lien d'un amour indissoluble ? D'ailleurs les petits des oiseaux sont beaucoup plus faibles dans leurs commencemens que ne le sont les enfons. Car, pour les mettre au monde , ils ne les font pas sortir de leur sein ; mais ils les échauffent , et en les échauffant les animent. Quand ils viennent d'éclore ils n'ont point de plumes, et sont si faibles qu'ils ne peuvent encore ni voler ni marcher. Ne serait-ce pas une impertinence de prétendre que la nature ait traité peu favorablement les oiseaux , sous prétexte qu'ils naissent en quelque sorte deux fois , et qu'après leur naissance ils ont besoin que leurs mères leur cherchent de quoi vivre? Ceux qui raisonnent de la sorte, et qui préfèrent la condition des bètes à celle
des hommes, proposent ce qu'elles ont de pins fort et cachent ce qu'elles ont de plus faible. Je leur demanderais volontiers , lequel ils prendraient, si Dieu leur en laissait le choix, ou la sagesse de l'homme avec sa faiblesse, ou la stupidité des bètes avec leur force. Us n'ont pas assez peu d'esprit pour manquer de préférer la condition de l'homme , quand elle serait encore beaucoup plus faible qu'elle ne l'est , à celle des animaux , quand ils seraient encore beaucoup plus forts qu'ils ne le sont, des hommes fins et rusés voudraient sans doute avoir tout ensemble, et la raison de l'homme , et la force des animaux ; mais ce sont des biens tout à fait opposés et contraires, et que l'on ne peut réunir dans un même sujet. Il faut ou être éclairé et instruit par la raison , ou avoir la force et les autres avantages que la nature a donnés en partage aux animaux. Une créature qui est pourvue par la condition de sa naissance de tout ce qui peut la conserver et la défendre , n'a pas besoin de sa raison. Que pourrait-elle ou foire ou inventer pour employer sa raison , puisque la nature lui a fourni libéralement tout ce qui lui est nécessaire? Que si elle est pourvue de la raison , quel sujet aurait-elle de souhaiter ce qui peut défendre et fortifier le corps , puisque la raison supplée toute seule au défout de toutes choses? Elle est capable de parer et de munir de telle sorte le corps qu'il n'ait rien à désirer. Quelque petite que soit la stature de l'homme, quelque médiocres que soient ses forces , quelque peu assurée que soit sa santé , il surpasse en vigueur et en beauté tous les animaux, par le seul avantage de sa raison. Il naît d'une constitution tendre et délicate, et trouve moyen de se mettre en sûreté et de se garantir de la violence des bètes les plus farouches. Ces bêles, au contraire, qui ont de grandes forces pour résister aux injures des élémens, n'en ont point d'assez grandes pour éviter de tomber sous la puissance de l'homme. Ainsi la raison lui sert plus toute seule que ne servent aux animaux tous les avantages que la nature leur a donnés en les formant. La masse de leur corps , la grandeur de leurs forces , n'empêchent point que nous ne les prenions et que nous ne les soumettions à notre puissance. Quelqu'un , voyant les bœufs attachés avec leurs vastes corps à notre service, peut-il se plaindre de ce que Dieu ne lui a
donné qu^in petit oorps ? U ne oonnilt pas sans doute le prix des fayeurs qu'il a reçues de Dieu; ce qui est une ingratitude, ou plutôt une folie. Platon agissait beaucoup plus sagement quand, pour confondre , comme je me le persuade , ces esprits méeonnaissans , il rendait grâces à la nature de ce qu'elle Tavait fiait nattre homme. Ge n'est pas ici le lieu d'eiaminer sa pensée ni (|e décider quel jugement on en doit porter. Quiconque tient sa condition plus heureuse que celle des bètes est dans un sentiment plus jusie et plus raisonnable que ceux qui semblent SToir regret de n'ayoir pas été créés de quelqu'une de leurs espèces. Que si Dieu leschangeait en ces animaux dont ils envient la condition , ils se plaindraient aussitôt de ce changement 9 et demanderaient avec de grands cris de retourner à leur premier état, parce qu'en eflet toute la force des animaux ne vaut pas Tusage de la parole. La liberté que les oiseaux ont de fendre Tair ne vaut pas l'adresse de la main. La langue et la main sont des choses plus admirables que celles que peuvent faire ou les forces des bètes ou les ailes des oiseaux. C'est donc une folie inconcevable de souhaiter ce que l'on n'a pas et de le refoser quand il est offert.
IV. Ces mêmes philosophes se plaignent de ce que rhomme est sujet aux maladies et à une mort avancée. Est-ce qu'ils sont Mchés de n'être pas d'une nature divineP Je sais bien qu'ils disent que ce n'est pas ce qu'ils prétendent , et qu'ils veulent seulement montrer que l'homme n'est point l'ouvrage d'une sage providence , et qu'il devrait être Mt d'une manière diffi§rente de celle dont il Ta été. Je ferai voir au contraire qu'il y a eu de bonnes raisons pour Fassujettir aux maladies et à la mort , qui termine souvent sa vie au milieu de sa course. Dieu , voyant que l'ouvrage qu'il avait feit tendait à la mort , loi a donné en partage la Mblesse , pour le préparer à eette dissolution de son être. S'il avait été d'une constitution assez ferme pour être exempt de maladies, il aurait été aussi exempt de la mort j qui n'est qu'une suite de ces mêmes maladies. Mais comment aurait-il été exempt d'une mort qui arrive avant la saison , puisqu'il est sujet A une mort qui arrive dans la saison ? Ces philosophes voudraient-ils que personne ne mourût avant l'Age de cent ans ? Mais comment pen-
LACTANGE.
▼ent'-nsacoorder des contradictions si manifestes que celles où ils tombent? Car, poar faire qu'une personne ne pût mourir avant l'Age de cent ans , il fiiudrait qu'avant ce temps-là elle fût en quelque sorte immortelle ; et si elle Tétait, elle ne serait plus sujette A la mort. Or que peut-on s'imaginer qui eût la force d'en exempter rhomme et de le niettre hors d'état de craindre ni les maladies , ni les accidens étrangers? Étant composé d'os et de nerfe, de sang et d'humeurs, que peut-il avoir d'assez solide pour être inacessible A la mort. De quelle mature faudrait-il que le corps fOt feit pour être inaltérable et indissoluble avant le terme de cent ans , qull leur platt de prescrire A la vie humaine? 11 n'f a rien de ce que l'on peut voir et toucher sur la terre qui ne soit fragile. Il faudrait donc aller chercher une matière dans le ciel. Dieu formant l'homme de telle sorte qu'il pût mourir un jour, il était A propos qu il choisit pour cet effet une matière aussi fragile qu'est la terre. Il feint qu'il puisse mourir de tout temps, puisqu'il a un corps , et que tout corps en tout temps se peut dissoudre. C'est donc une folie de se plaindre d-une mort arrivée avant la saison , puisque cette mort-lA même est une condition à laquelle nous sommes assiyettis par la loi de notre naissance. Nous sommes assiqettis aux maladies par la même loi , parce que Tordre de la nature ne permet pas qu*un corps qui doit un jour être détruit ne puisse être ni altéré, ni afiaibii. Mais supposons que l'homme ait été feit de telle sorte qu'il ne pût être malade ni mourir qu'après avoir passé une longue vie et être parvenu A une extrême vieillesse, et montrons les fausses con- |(éqnences qui se peuvent tirer de ce principe , car il s'ensuit qu'avant le terme prescrit lliomme ne pourrait mourir. Il est pourtant certain qu'il mourrait s'il ne mangeait point. Ainsi . pour l'exempter de la nécessité de mourir , il faut l'exempter de la nécessité dé manger. S'il était exempt de cette nécessité, et que, pour conserver sa vie , il n'eût plus besoin d'allmens, ce ne serait plus un homme , mais un dieu. 11 est donc clair , comme je l'ai déjA dit , que quand ces philosophes se plaignent de ce que les hommes ont un corps infirme et délicat, ils se plaignent , A proprement parler, de ce qu'ils ne sont pas immortels. Ils sont mortels, parce qu'ils ne sont pas des dieux. On ne peut être toat en-
DE L'OUVRAGE DE DIEU
semble et mortel et Immortel Si lliomme est mortel dans h vieillesse , il n'est pas immortel dans la jeunesse. Quiconque doit mourir on jour est chaque jour sujet à la mort , et quiconque roit un lerme prescrit à la vie ne se peut attri* buer Timmortalité. Un moment auquel on ne M)it point immortel , et un moment auquel on $oit mortel , rend mortel en tout temps. On est ijk)nc nécessairement obligé de conclure que l'homme ne pouvait ni ne devait être fiiit d'une lutre sorte. Mais les philosophes dont je parle ii*ont garde de voir la suite de ce raisonnement, parce qu'ils se sont trompés dans le principe. Carapi^ avoir une fois 6té la Providence, il Allait qp'ils avouassent que toutes choses étaient Dées d'elles-mêmes , et c'est ce qui les a portés \ inventer ce concours fortuit d'atomes. Depuis qu'ils se sont engagés dans cet embarras, ils ont Hé contraints de croire que les âmes naissent et meurent avec les corps. Ils avaient reçn comme une maxime certaine que la sagesse divine ne produit rien, ce qu'ils ne pouvaient établir )u*en trouvant quelque chose à redire à Tordre le la Providence. Ils ont donc repris les choses Dû cette Providence paraît avec le plus grand Eclat , telles que sont les mahdies et la mort précipitée. Que s'ils les avaient considérées avec loute l'attention qu'ils devaient , ils auraient mieux prévu les suites de leur doctrine. Gar , si Thomme avait été exempt de maladies , Il n'aurait eu besoin ni d'habits , ni de maisons , puisqu'il n'aurait appréhendé ni le vent, ni la pluie, ni le froid , dont le plus dangereux effet est de rauser les maladies. Cest pourquoi toute la prudence de l'homme consiste A défendre sa Faiblesse contre les aocidens qui la peuvent inx>mmoder. Que s'il est sujet aux maladies , somme à des iM^ens qni servent à éprouver sa lagesse , il ne peut être moins sujet ft la mort. Pour n'être siqet à aucune maladie , il fendrait avoir une constitution tout à feit forte et inébranlable , qui ne donnerait lieu ni à la vieillesse , ni A la mort , qui en est comme la suite. De plus, si la mort avait été remis A un certain temps , l'homme n'aurait en aucune douceur et se serait rendu tout A feit insuppondMe. Pres- |ue tous les liens de la société civile dépendent le k connaissance que nous avons de notre ^iblesse et de l'appréhension que nous avons de :oat oe qui nous peut main. Cest pour cela que
les plus feibles et les plus timides des animaux s'assemblent pour se conserver par leur union et par leur nombre , an lieu que ceux qui ont la force en partage demeurent dans les déserts. Si l'homme pouvait se fier de la même sorte en ses forces , il n'aurait aucune raison de rechercher la compagnie ni d'entretenir la société. Il n'au* rait ni respect , ni estime pour les autres, enfin il n'y aurait rien de si ferouche ni de si intraitable, ni de si cruel que lui. Mais parce qu'il est feiMe et qu'il ne peut subsister sans le secours d'autrui , il recherche la compagnie , où il trouve sa sûreté. On voit par lA combien la fei- Messe de l'homme et les accidens qui le rendent 8i:get aux maladies, et A une mort qui semble lui arriver avant la saison , contribuent A rendre sa manière de vivre plus polie, plus civile et plua honnête. Si on le délivrait des périls et des in* firmités qui l'environnent, on le dépouillerait d« la raison et de la sagesse. Mais je m'arrête trop longtemps A raisonner sur une question sidaire, étant certain que rien n'a jamais été feit ni pu être feit que par un ordre particulier de la providence divine. Que si je voulais parcourir eii détail tous ses ouvrages , oe gérait une entreprise qui n'aurait aucunesbornes. G'jcst ponrqnoi Je m'attacherai uniquement A examiner le corpi de l'homme el A remarquer les traces de la Providence qui y sont visibles , sans parier de celles qui ne toiid)ent point sous les sens.
Y. Lorsque Dieu forma iesoorps des animaux, il ne voulut pas les feire en rond^ de sorte qu'ik pussent se tourner et se rouler de tons côtés; mais il tira en qudqne sorte la tète et la fit comme avancer au haut du reste du corps. Il étendit aussi les jambes et les pieds, afin que, se remuant tour A tour, ils portassent le corps au lieu oA Fattireraitson désir et la nécessité de diercher des vivres. Outre ces denx membres qui s'étendent par derrière, il y en a denxautres qui s'avancent par devant et qui tiennent A la tête et au cou, etont diffiérens usages. Cardans les animaux, aoit sauvages Ou domestiques, ce sont des pieds qui leur servent A n^rdier de la flttême sorte que ceax de derrière, et dans l'homme ce sont dei maîBB destinées non A marcher, mais A feire tontes sortes d'ouvrages. Outre ces deux sortes de parties, il y en a mpe troisième oi, au lien de pieds ou de mains, il y a des ailes «amies de piosi w» ffap0l 4^ pl«m^
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qui servent à fendre Ym et à voler. Ainsi les différentes espèces ont des parties différentes, qui ont aussi des usages difRérens. Dieu, pour rendre la structure du c6rps plus ferme et plus solide, a fait Tépine du dos de plusieurs os, dont les uns sont plus longs et les autres plus courts, et cette épine ressemble en quelque sorte à la quille d'un vaisseau. Il ne Ta pas faite toute d'une pièce, de peur qu'elle n'empècbât le mouvement 11 a étendu et aplati de chaque côté les côtes, qui, se courbant doucement, sont comme une grille qui couvre et qui défend les parties internes, qui sont tout ensemble et les plus délicates et les plus nobles. Au haut de Tépine, que nous avons comparée à la quille d'un vaisseau, il a placé la tète, qui préside et qui commande i tout le corps. Elle a été appelée de la sorte, selon le témoignage de Yarron, dans une de ses lettres à Gcéran, à cause qu'elle est le principe des nerfs et du sentiment. Les membres que nous avons dit avoir été destinés à marcher ou à voler ont des os qui ne sont ni trop longs, de peur qu'ils ne pussent se mouvoir aussi promptement qu'il serait nécessaire, ni trop courts, de peor qu'ils ne fassent trop délicats, mais d'une juste grandeur et en petit nombre. Il n'y en a que deux dans les hommes et quatre dans les bètes. Les os n'ont point été faits massifs, de peur qu'ils ne fussent trop pesans et qu'ils rendissent la démarche trop lente, mais creux, et remplis d'une moelle qui donne de la vigueur à tout le corps. Leur grosseur n'est pas égale dans toute leur étendue. Elle est plus forte aux extrémités qu'aux autres endroits, et ces extrémités sont comme renforcées par les ver^ tèbres, qui se lient aux nerfs et qui rendent le mouvement plus aisé et plus libre. Elles sont couvertes de cartilages qui les empêchent d'être froissées et de sentir de la douleur lorsqu'elles se remuent. Dieu ne les a pas tous faits de la même sorte. 11 en a fiaiit quelques-uns tout simples et ronds OHnme une boule aux jointures où les membres se devaient tourner de tous côtés, par exemple aux épaules; et d'autres ronds d'un côté et plats de l'autre, aux jointures où les membres devaient seulement se courber, comme aux coudes, aux genoux et aux mains. Car, comme il est et bienséant et commode tout ensemble que les bras, en commençant leur mouvement aux épaules, par où ils sont attachés au corps,
puissent se mouvoir de tous côtés, aassi il été et inutile et peu séant qu'ils se fassent mos aussi de tous côtés depuis le coude. La mai n'aurait plus eu la dignité et l'agrément qu'eh a maintenant, et aurait ressemblé à une trompe qui dans un éléphant a un usage |>articulier et tout à fait merveilleux. Dieu , qui a voulu faire éclater la grandeur de sa puissance dans la nriété de ses ouvrages, n'ayant pas fait la tête de l'éléphant assez longue pour pouvoir s'abaisser jusquesà terre, et layant armée de deux défenses, qui, quand elle s'y serait abaissée, Taoraient empêchée d'y paître, a fait sortir du irtnt, entre ces deux défenses, une partie d^unesobstance molle et flexible, par laquelle Q peut prendre et retenir quoi que ce soit.
VI. Je ne saurais m'empêcher de faire voir encore en cet endroit l'extravagance d'Épicore, car c'est de lui que Lucrèce a tiré toutes les rêveries dont il a rempli ses poésies. Pour mootrer que les animaux ne sont point i'ou^i^ de la Providence, mais que ce ne sont pas do effets du hasard, il s'est avisé d'avancer qa*iB commencement du monde un nombre innombrable d'animaux avaient paru sur la terre, mais qu'ils n'avaient pu s'y conserver faute d*!limens, ni y perpétuer leur espèce faute cTorganes destinés à cet effet. Pour donner lieaà ses atomes qui volent dans un espace infini, il a exclu la divine providence. Mais parce que, malgré lui-même , il en voyait des traces dus toutes les créatures qui respirent, il a eu ^^ cours à cette vaine et imaginaire fiction d'ajiimaux monstrueux dont on ne put rapporter l'origine à une cause sage et intelligente. Puisque toutes les créatures que nous voyons (Mt été produites par un principe agissant par raison, il en faut inférer qu'aucune n*a pu eue produite par un principe qui agit an hasard Aussi pour peu que l'on considère la structure des animaux, on y remarquera les soins qoeh Providence a pris pour faire en sorte que ki parties qui les composent fussent propres à évers usages et pussent servir à leur odoso^stion particulière et à la propagation de km espèce. En effet, si un architecte neoommeofie point un édifice qu'il n'en ait fait auparavant fe plan, qu'il n'en ait pris les dimensions, qal n'ait marqué les endroits qui doivent èat pleins et ceux qui doivent être vides, qu'il a'a^
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réglé quel doit être rintenralle des colonnes, la chute des eaux et le reste, peut-on croire que Dieu se soit résolu de faire des animaux et de leur donner la vie sans leur avoir aussi donné des organes par lesquels ils la pussent conserver? Épicure n'a que trop reconnu lui-même les traces de la raison et de la sagesse divine dans la production des animaux; mais, pour parler conséquemment et pour soutenir le sentiment où il s'était engagé mal à propos, il en a ajouté un autre qui n'est ni moins faux, ni moins ridicule. Il a dit que les yeux n'avaient point été faits pour voir ni les oreilles pour entendre, ni les pieds pour marcher; que toutes ces parties-là avaient été fbrmées sans qu'elles eussent la fonction qu'elles ont maintenant, et qu'elle ne leur a été attribuée que depuis. J'appréhende de ne pouvoir réfuter ces extravagances sans en commettre de semblables ; mais je veux bien paraître un peu imprudent en détruisant ces impertinences, de peur que celui qui les a inventées ne s'imagine être fort subtil. Que prétendez-vous donc, Épicure, quand \ous dites que les yeux n'ont point été faits pour voir ? Pourquoi donc est-ce quils voient ? «Ils ont, dites-vous , été employés depuis à cet usage.» Ils y étaient donc propres, et étaient fdits pour cela, puisqu'ils ne peuvent faire autre chose. On doit porter le même jugement delà fonction des autres membres, qui visiblement ont été destinés h cela même à quoi nous les employons. Direz-vous que les oiseaux n'ont point été laits pour voler, les poissons pour nager, les bêtes farouches pour vivre de proie, les hommes pour se conduire par la raison, et n'est-il pas évident que chaque espèce fait ce à quoi elle a été destinée? Mais il f^ut que ceux qui se sont une fois éloignés de la vérité s'égarent toiyonrs de plus en plus. Car si la naissance de chaque chose, au lieu d'être attribuée à la Providence, le doit être au concours fortuit des atomes, pourquoi ce concours-là n'a-t-il jamaisformé d'animaux qui entendissent parle nez, qui flairassent par les yeux et qui vissent par les oreilles? S*il est vrai qu'il n'y a aucune manière imaginable dont ces petits corps ne se rangent et ne se placent, il fiaiut que, se plaçant contre Tordre naturel, ils fussent des membres et des corps monstrueux. Que si ces corps ne manquent point de naître sekm des
lois réglées et constantes, c^est une preuve manifeste que c'est la raison et non le hasard qui préside à leur naissance. Nous réfuterons plus amplement Épicure dans un autre lieu. Mainte* nant continuons à parler de la Providence.
VII. Dieu a lié les os avec les nerfs afin que rame s'en pût servir sans peine et sans effort, comme d'une bride pour tourner le corps de tel c6té qui lui plairait. Il a couvert ces nerfs et ces os de chairs au travers desquelles il a répandu des veines, qui sont comme autant de ruisseaux qui portent le sang et la nourriture. Il a couvert les chairs mêmes de peaux, dont les unes sont unies, les autres sont couvertes de poils, de plumes ou d'écailles. Ce qu'il y a de plus merveilleux dans ces ouvrages des mains de Dieu, c'est que bien qu'ils aient leurs membres disposés dans le même ordre , ils ne laissent pas d'avoir des figures toutes difKrentes. Tous les animaux ont la tête plus élevée que le reste du corps, ensuite le cou , au-dessous l'estomac, au bas le ventre, et après le ventre, les parties sexuelles, puis après celles-là les cuisses, les jambes et les pieds. Ce ne sont pas seulement les membres qui gardent le même ordre dans le corps, les parties des membres le gardent aussi, les oreilles étant toiiyours dans un certain endroit , les yeux dans un autre, la bouche, les dents et la langue dans un autre. Cependant, il y a une diversité incroyable et presque infinie dans leurs figures et dans leurs traits. La beauté particulière que chaque espèce conserve dans sa différence, n'estelle pas encore une preuve très-évidente de la sagesse et de la puissance que Dieu a employées à les former. Car , pour peu que l'on voulût y apporter du changement , on verrait qu'il n'y aurait rien de si embarrassé, de si incommode ni de si difforme. Si ondonnait une grosse tète à un éléphant , une petite à un chameau , des pieds et du poil à unserpent, on ruinerait leur nature. Dieu a eu encore soin de donner aux animaux à quatre pieds une queue,qui est commeune continuation de l'épine du dos , et qui leur sert ou à cacher les difformités ou à ménager la délicatesse de leurs parties naturelles, et à chasser les mouches et les autres insectes qui les incommodent. Sans cette partie, les animaux à quatre pieds seraient faibles et imparfaits. Mais dans l'homme, qui a de la raison et sa main, elle n'est pas plus n^
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eettaire qae né le serait la laine et la toison. Ainsi ehaque espèce a été formée d'une manière qui lui est propre, de sorte qu'elle Saurait pu être faite atitreroent sans être anssi fort difforme, fl n'y aurait rien de si vilain qu'une t)ète à quatre (lieds qui n'aurait point de poil ni de laine, ni qu'un homme qui en aurait. La nudité sert d'ornement à l'homme; et toutefois cet ornement-là ne convenait pas à la tète, car ce n'est point du tout une beauté ni une perfection que d'être chauve. Cest pourquoi Dieu y a rois des dieveux, qui sont l'ornement de la partie la plus élevée et la plus apparente de son ouvrage. Cette chevelure n'est point faite en rond ni en forme de bonnet, de peur qu'il n'y eût quelque partie de la tête qui n'en fût point couverte; mais elle est comme répandue en certains endroits et comme rétrécie en d'autres, selon que la bienséance le désirait. Elle entoure en quelque sorte le visage, et est éparse des deux côtés le long des oreilles, et couvre tout le derrière de la tète. La barbe sert d reconnaître la maturité de l'âge, la force du tempérament et la différence du sexe. Enfin il y a un ordre si merveilleux et si parfait dans la structure dû corps de l'homme, que pour peu qu'il eût été fait autrement il y aurait eu du défaut.
VIII. Je crois devoir faire une description de l'homme entier,et expliquer en particulier quelle est la figure et quel est l'usage de ses parties, tant de celles qui paraissent au dehors que de celles qui sont cachés au dedans. Gomme Dieu le destinait seul au ciel, au lieu qu'il destinait les autres à la terre, il ne lui a donné que deux pieds et Ta formé droit et élevé, afin qu'il regardât le lieu de son origine. Pour les autres animaux, qui n'ont rien que de terrestre et de mortel , il les a abaissés vers la terre, afin qu'ils ne fissent rien autre chose que d'y chercher de quoi vivre, La taille et la stature de l'homme, ce visage élevé, montrent bien quelle est son origine et son principe. Cet esprit qui a quelque chose de céleste et de divin, et qui exerce une espèce d'empire, non-seulement sur son corps, mais Sdr toute la nature, est dans la tète comme dans une forteresse , d'où il considère tout l'univers. Ce palaiff de l'âme est d'une figure ronde, qui est la plus parfaite. Cest là que ce feu divin est renfermé comme dans un globe et caché comme sous un ciel. La partie la plus élevée est
LACTANCE
couverte de «éieveux, eomme dont ravamdii, et l'antérieure, qui est le visage , est découverte, et en même temps ornée de parties dont les fonctions sont tout ensemble et les ^oa exeellentes et les plus nécessaires. Les yeux som dans des enfonœmena, d'où Varron croit que vient le nom de front. Dieu a voulu qu'il n'f en eût ni plus ni moins que deux, qui est ui nombre parfait. 11 a voulu de la foèsoe sorte qu'il n'y eût ni plus ni moins que deux oreilles, en quoi la beauté s'accorde avec ruiîlité. Car, si c'est un agréable symétrie , qu'il y en ait une de diaqne o6té, c'est aus^i une notiU« oommodite pour entendre tous les sonSj de quelque côte qu'ils viennent. Leur figure est tout à Eut admirable , car Dieu n'a pas voulu que leurs ouvertures fussent droites et dégaraics de défense , ce qui aurait été et moins beau et moins commode, parce que les sons ne seraient pas si ftciiement entendus si l'air n'était arrêté et retenu dans les cavités et dans lea détours de IV reille, de la même swteque les liqueurs soot retenues et arrêtées dans les vases doDt on se sert pour les verser dans d'autres doot rentrée est étroite. Dieu n'a pas voulu que les oralks, qu'il destinait â recevoir les sons et les voix, fossent revêtues ni de peaux lâches et peadantes, ce qui aurait fait une désagréable fi> gnre, ni d'oa dors et solides, ce qui n'aurait été d'aucun usage; mais il a voulu qu'elles fiassent comme d'une constitution moyeone ^itre ces deux-là, et qu'elles fussent suspendues par oa cartilage tendu et délicat, qui leur donnât de la forme et n'empêchât point qu'on œ pût les tourner. Comme leur unique fonction est d'entendre les sons, aussi l'uniqne fonction des yeux est de voir les couleurs et la lumière. La subtililé de leur structure est si menreineuse qu'il est difficile de trouver des paroles propres pour l'expliquer. Les prunelles, qui sont comme de riches perles, sont couvertes par dehors de membranes claires et luisaptes^ ce que la Providence a ordonné de la sorte afin que les ioiagei des objets, s'y réflédiissant comme dans un miroir, passassent jusques au sens interne. Cest a travers ces membranes que le sens ou l'espra découvre tout ce qui est au dehors; car il ce faut pas se figurer que l'acte de la vIsîcmi «e fosse par un concours des images qui aoieat rnv<9ées paries ofeâets, ainsi que quelques phîii»-
DE L'OUVRAOB Dfl D1BU«
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lophes Tont préteoda. 11 est clair c}ue Tacte de la vision est un acte qui doit être exercé par la personne qui voit, et non par la chose qui est vue. li jieiaut pas noa plus se figurer que l'acte de la visioa se fosse par uu épaucheinent de Tair, ni par une effusion de rayons, parËe que, si cela se faisait de la ëorte, la vue des objets serait beaucoup plus lente qu'elle de Test, pni^ qu'elle ne se pourrait foire avant que les rayons qui sortiraient des yeux ne fussent arrivés jusqu'aux objets. Mais comme nous découvrons eu un moment tout ce qui est exposé à nos yeux, et que nous le voyons souvent sans y foire même aucune altenion , il est clair que c'est Tâiue qui regarde par les yeux comme par une itnètre et par un verre. Lucrèce se sert d'un argument fort ridicule pour réfuter cette opinion.
Si rame, dit il, Toyait au trayers des yeux, elle verrait ptai clair quand ilt leraieat détachéa qu'elle ne Toit quand lit demeurcnl en leur place, de la même sorte qu'on voit plus clair par une porte quand elle est ouverte que quand elle est fermée.
11 fallait que Lucrèce , ou plutôt qu'Ëpicure^ de qui il avait tiré toute sa doctrine, eût perdu les yeux et l'esprit pour ne pas s'apercevoir que des prunelles arrachées, des fibres rompues et dégouttantes de sang, des excroissances dectiair horribles à voir, enfin des plaies et des cicatrices, ne seraient pas des organes fort propres à recevoir le jour, il voulait peutêtre rendre les yeux semblables aux oreilles et les creuser comme elles, afin qu'au travers de leurs cavités on vit la lumière de la même sorte que Ton entend les sons au travers des cavités des oreilles. Il ne se peut rien penser qui fût, ni si difforme à voir, ni si inutile pour Tusage. Combien peu verrions-nous d'objets, si Tàme regardait du haut de la tète par les yeux comme par de petites fentes l Si quelqu'un voulait regarder par le trou d'une aiguille, il ne verrait pas uii objet plus étendu que le trou même. Ainsi ^oar voir il foUait deux prunelles qui fussent *ondea, afin que la vue s'étendit de toutes parts. Z^cst donc par un effet merveilleux de la prov»* lence divine que nous avons deux yeux parfoiexnent semblables, qui, bien qu'ils ne puissent ^ad se tourner tout à fait en rond, ne laissent »a« d'avoir un mouvement fort libre et fort aisé. jCB deux globes sont remplis d'une humeur Lttire et pore, an milieu de laquelle sootrenr
formées les prunelles, qal sont eôAiike des étincelles de lumière. C'est par ces deux globes que l'Ame voit, et ils conspirent admirablement ensemble pour n'exercer qu'une seule action.
UL Je crois devoir confondre en cet endroit la vanité de ceux qui, pour foire accroire que les sens iriiposent , remarqtient les rencontres particulières où les yeùi setrompeirt. Ils dbsèfvent entre autres choses que tout pkn\t double à ceux qui sont transportés de colère et à cedx qui sont pth de tin. Mais la cause de cette méprise n'est que trop connue^ car elle ne procède que de ce que nous avons deux yeux. Toîci coniment cela arrive. L'action de la vue ée fait, comme je l'ai d^à dit , par l'application de l'esprit^ et l'âme voit par les deux yeux comme pai* deux fenêtres. De là vient que les objets sont quelquefoié vus doubles non-seulement par cêdx qui sont ou fons où ivres , mais par cenx qui sont et sages et sobf es. Il ne fout pour cela ^ue les regarder de trop près et au deçà dé l'Intervalle où l'action des yeux se réuriit en une. La mèttiè chose arrive quand Tàmè se retire eà èltè et qu'elle demeuré fortement appliquée à M méditation; ca^ alors l'action des yeux éè double et représente tels tous les objets. Dès que TespHt se relâche de la méditation et qu'il s'applique à regarder, ce qui paraissait doublé devient unique. Il ne feint donc pas trouver étrange que, lorsque l'âme est affaiblie par la tiolettèe dn vin, elle ne puisse voir par les yedx non plus qu'elle ne peut marcher pdr les pieds, qui ne font que chanceler. Il n'y à pas plus desqjet de s'étonner que la foreur qui agite le cerveau empêche runion des yeux. Gela est si vrai que quand les louches tombent ou en démence On en ivresse, ils ne votent rien de double. Ainsi la raison pour laquelle les yeot se trompent quelquefois étant manifeste, il ne if ettxtit psà pour cela que tons les sens nous imposent; car qoand ils sont sains et entiers , ils ne se trompent point, ou, s'ils se trompent, l'âme reconnaît leur erreur et ne s'y laisse pas surprendre.
X. Continuons à considérer et à admirer leg ouvrages de Dieu. Ce sage et souverain créateur a couvert les yeux de paupières , de peur qu'ils ne fussent incommodés par les accidens qui peuvent arriver dn dehors. Et c'est de là que Varron eroit que vient le nom que les Latins leur ont donné. Pour cdui de paupières, il vient
de paljritation, parce qu^eiles sont dans un moUTement presque perpétuel. Elles sont comme palissadées depetils poils, et forment un rempart très-agréable. Leur mouvement , dont la vitesse est incroyable , bien loin d'empêcher la vue , la récrée. La membrane luisante doit être arrosée par une humeur, autrement la vue s'affaiblirait notablement. Quedirons-nousdes sourcils, auxquels les poils qui les revêtent servent d'un grand ornement. Ils couvrent les yeux comme deux remparts et empêchent qu'aucune ordure ne tombe dessus. Le nez , sortant comme du milieu qui les sépare, les distingue et rehausse leur beauté. Les deux joues, qui s*étendent doucement, comme deux collines, contribuent aussi à leur sûreté, en parant les coups qui peuvent venir de dehors. Le haut du nez est dur et solide, et le bas est formé par un cartilage tendre et qui obéit à la main. Cette partie du visage , toute simple qu'elle est, a trois usages différens. L'un est de respirer, l'autre est de sentir les odeurs , et le dernier de donner pas* sage aux humeurs qui descendent du cerveau. Quelque bas que semble cet usage, les deux conduits qui 7 sont destinés ont été lïiits par la main toute-puissante de Dieu d'une structure si merveilleuse qu'ils n'ùtent rien de la beauté du visage. S'il n'y avait eu qu'un canal tout simple, il aurait eu sans doute quelque chose de difforme ; mais le milieu , qui en fait deux , apporte beaucoup de beauté. Ce nombre de deux, réuni de la sorte , est un nombre parfait. Quoique le corps soit unique, il ne pouvait être composé de parties qui conservassent la même unité; il fallait qu'il en eût de pareilles au côté droit et au côté gauche. Les deux pieds ne sont pas seulement commodes pour agir , mais les uns et les autres de ces membres, outre ces fonctions d'utilité, ont une beauté toute singulière. La tête, qui est le principal ouvrage des mains de Dieu , semble être divisée de la niêmefoçon, puisqu'elle a deux oreilles, deux yeux et deux narines. Le cerveau , qui est le principe du sentiment, est divisé en deux parties par une membrane. Le coeur , où Ton croit que réside la sagesse, est unique, et a néanmoins deux ventricules,qui sont les sources du plus pur sang. Le monde de même comprend le ciel et la terre comme ses deux principales parties, ce qui n'empêche point son unité. Ainsi le corps , qui est comme un abrégé du
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monde,a plusieurs parties doubles, dont rétroite union et la parfaite correspondance entretiennent l'unité du même corps. U est difficile d>iprimer combien la bouche , dont l'ouverture et la fonte est faite entravers , apporte de commodités et renferme d'agrémens. Ses deux fonctions priodpales sont de recevoir les alimens et ^articuler les paroles. La langue , qui est au dedans , et qui par son mouvement forme la voix, est l'interprète de Tàme. Elle ne la pourrait pourtaoi former si elle n'y était aidée par le palais, par les dents et par les lèvres. Les dents contribuent plus à former la voix que tout autre organe , comme il paraît dans les eufans, qui ne parlent point avant qu'elles leur soient venues , et dans les vieillards, qui ne font plus qne b^çayer depuis qu'elles leur sont tombées. La langue n'a cet usage que dans l'honune, et dans quelques oiseaux, dont le chant est fort agréable. Il y a une autre fonction à laquelle elle sert, comme je l'ai dit, non-seulement dans l'homme, mais aussi dans les animaux , qui est de ramasser la nourriture après qu'elle a été écrasée et brisée par les dents, et de la faire descendre dans l'estomac. Cest pour cela que Varron croit que le mot de langue vient de ce qu'die lie les alimens. Elle sert aussi aux animaux à boirescar en l'étendant en forme de creux , ils reçoivent l'eau dedans et la poussent vers leur palais. La langue est couverte du palais comme d'une tortue, et entourée d'un rang de dents comme d'une muraille qui la couvre. Les dents, dont l'aspect , bien loin d'être agréable , n*aarait rien eu que d'affreux si elles avaient été toutes nues, sont garnies de gencives, qui ont été ainsi appelées parce qu'il semble qu'elles engendrent les dents. Elles sont encore couvertes des lèvres, qui font un des plus grands omemensdu visage. Elles sont aussi plus dures que les autres os, et il était nécessaire qu'elles le fossent , afin qu'eUes pussent rompre et briser les alûnens. U n'y a rien de si beau que l'ouverture des lèvres , dont celle d'en haut est séparée au milieu par une petite fosse, et celle d'en bas s^avanoe doucement en dehors avec beaucoup de grâce. Pour ce qui est de la saveur, c'est une erreur de croire qu'elle se sent par le palais : c'est par la langue qu'elle se sent, et non pas pourtant par la langue tout entière, mais seulement par les partie les plus délicates, qui s'étendent aaxdeax c6Cê&
Cette saveur qui se fait sentir ue diminue rien de la quantitéd e l'objet d'où elle sort, de ce que Ton boit et de ce que Ton mange, comme l'odeur ne diminue rien non plus de la quantité des corps d*où elle s'élève pour aller frapper l'odorat. Il y a dans le reste du visage des agrémens dont nul discours ne peut approcher. Le menton descend doucement du haut des joues, et se divise à la pointe par une fente. Le cou est droit et étroit ; les épaules en descendent par une pente comme insensible , et étendent les bras , qui ont la force en partage. Les jointures des coudes ne sont pas moins belles que commodes. Que dirai-je des mains, de ces ministres de la raison et de la sagesse? L'ouvrier industrieux qui les a faites en a comme creusé le dedans, afin qu'elles fussent plus propres à retenir ce qu'elles auraient pris, et les a terminées par les doigts, dont on ne saurait dire si Ton doit plus admirer ou le service qu'ils rendent , ou l'ornement qu'ils apportent. Leur nombre , qui est un nombre entier et parfait , leur ordre, qui est bien séant et convenable, leurs jointures, qui sont justes et égales, leurs ongles, qui, en s'arrondjssant, couvrent et fortifient leurs extrémités, ont une beauté toute singulière. Pour ce qui est de leur usage, il ne se fait que trop connaître en toutes sortes de manières. Le pouce est séparé des autres et se présente le premier comme leur mattre et leur conducteur , et comme celui qui a la principale part dans tous les ouvrages. Le nom qu'on lui a donné en latin est un nom qui marque sa force. Il n'a que deux jointures apparentes, au lieu que les autres doigts en ont trois. Mais il en a une cachée qui, l'unissant aux chairs de la main, fait une beauté particulière. S'il en avait eu trots 9 il aurait eu quelque chose d'indécent et de difforme. Parlons maintenant de l'estomac, qui, étant large et droit, forme un des plus beaux spectacles qui puisse être vu. 11 semble qu'il n'y a que Thomme que Dieu a renversé de la sorte . et que les animaux ne se peuvent coucher sur le dos, mais seulement sur l'un des c6tés, de sorte qu'ils soient toujours tournés vers la terre. C'est pour cela qu'ils ont l'estomac étroit et caché sous leurs jambes, au lieu que celui de l'homme est large et exposé à la vue. II était à propos qu'il le fût, puisqu'il est le siège de la raison. Le tetin, qui est un peu apparent, et qui est comme couronné d'un fond un peu
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obscur, apporte quelque sorte de beauté. Il sert aux femmes à nourrir lesenfans , et ne sert aux hommes que pour parer l'estomac, et pour empêcher qu'il ne paraisse nu et difforme. Le ventre est au-dessous et a dans son milieu le nombril , par où les enfans tirent leur nourriture pendant qu'ils sont enfermés dans le sein de leur mère.
XI. L'ordre de mon sujet m'oblige maintenant à parler des parties qui, ayant dû être cachées, ne sont point du tout recommandables par leur beauté, mais le sont extrêmement par leur usage , puisqu'elles doivent recevoir le suc qui se forme de tout ce que l'on boit et de ce que l'on mange, et qui nourrit notre corps, de la même sorte que les pluies nourrissent la terre. La sage providence du créateur a placé l'estomac au milieu du corps, afin qu'il reçût les alimens, qu'il les digérât et les distribuât à tous les membres. L'homme étant composé de corps et d'âme, l'estomac ne fournit des alimens qu'au corps; car, pour ce qui est des besoins de l'âme, Dieu y a pourvu en faisant le poumon d'une substance molle et raréfiée, propre à recevoir l'air et à le renvoyer. Il ne Ta pas fait d'une consistance aussi solide que l'estomac, de peur qu'il ne se remplit tout d'un coup d'air, ou qu'il ne se vidât tout d'un coup; mais il l'a tait d'une nature spongieuse, afin qu'il s'en remplit et s'en vidât peu â peu , et que , par une respiration continuelle, il conservât la vie. Ainsi le poumon reçoit l'air pour en nourrir l'âme, conlme l'estomac reçoit les viandes pour en nourrir le corps. Il y a deux canaux qui passent par le cou, dont l'un sort de l'estomac et monte â la bouche, et l'autre sort du poumon et monte au nez. Il y a entre eux cette différence que, au lien que celui qui porte les viandes de la bouche â l'estomac est toujours formé comme la bouche même, parce que les viandes retendent par leur poids et l'ouvrent quand il est besoin; l'autre est tonjours ouvert, parce que l'air, qui y entre et qui en sort incessamment, est trop délié et trop subtil pour l'ouvrir. L'air entre et sort ainsi continuellement, parce que l'on ne saurait cesser un moment de respirer. Mais , de peur que l'air n'entrât avec une trop grande violence et qu'il ne portât la corruption, il est arrêté par une pellicule que l'on appelle le gavion. C'est pour la même raison que les ouvertures du nez sont
assez étroites. Quelques-uns croient que le nom de nares que les Latins leur ont donné vient de ce qu'elles sont destinées à aspirer ( nare ) sans cesse Tair et les odeurs. 11 est vrai pourtant que ce canal ne se termine pas seulement au nez, mais qu'il a aussi communication à la bouche par le fond du palais, et à Fendroit où le gavion s'élève dans le gosier. La raison en est évidente, car si le canal qui conduit Tair au poumon ne montait qu'au nez, comme celui qui conduit les viandes à l'estomac ne monte qu'à la bouche, nous n'aurions pas l'usage de la parole. 11 a fallu que la divine providence ouvrit parce canal un passage ft la voix, sans lequel la langue n'aurait pu la former ni l'articuler par la diversité de ses mou« vemens. Quand ce passage est bouché , on est réduit au silence, et c'est une erreur de croire qu'on puisse devenir muet par une autre cause. Les muets n'ont point de fil qui leur tienne la langue attachée, comme le peuple se l'imagine, mais le passage par où l'air devrait se communiquer à la bouche, est fermé chez eux, ce qui est cause qu'ils ne poussent cet air-là en dehors que par le nez, et en faisant un bruit qui a du rapport avec le mugissement. Ce passage est quelquefois bouché par un défaut de nature, et quelquefois par un accident de maladie, et ceux auxquels ce malheur arrive perdent l'ouïe aussi bien que la parole. Ce canal a encore un autre usage dans le bain, qui est de recevoir par la bouche un air fort échauffé que l'on ne saurait recevoir que par le nez. De plus, quand les conduits du nez sont bouchés par une pituite épaissie qui est tombée du cerv^u , on respire par la bouche, sans quoi on serait en danger d'étouffer. Lorsque les viandes ont été digérées par la chaleur, elles se changent en un suc qui se répand dans tous les membres, et en répare la force et la vigueur. Les intestins, qui se replient sur eux-mêmes par tant de tours et de détours, sont un ouvrage digne d'admiration. Car, lorsque les viandes ont été digérées par l'estomac , leur suc passe par les intestins pour se distribuer ensuite dans toutes les parties. Mais parce que la sinuosité des intestins aurait pu le retenir, ce qui aurait été très-dangereux , ils sont frottés au dedans d'une humeur épaisse qui facilite le passage à tout ce qu'ils contiennent. Je remarquerai encore ici une chose dans la structure de notre corps, à laquelle Dieu a pourvu avec une
admirable sagesse. Cest que, encore que ta vessie , qui n'est d'aucun usage dans les oiseaux, n'ait aucun canal par où elle communique avec les intestins, elle ne laisse pas de se remplir de l'eau qu'eiie en tire. U n'est pas malaisé de connatlre comment cela se fait. Les intestins, qui reçoivent le suc des viandes quand il sort de l'estomac, sont plus larges et plus déliés que les autres. Ces mêmes intestins embrassent et enveloppent en quelque sorte la vessie, et lui envoient toute Teau, dont elle se décharge par le conduit que la nature a destiné à cet effet, et cependant les matières plus grossières passeiit en bas et sortent du corps.
XII. Puisque nous avons commoicé à parier des parties internes du corps humain et que nous n'en devons omettre aucune, disons quelque chose de celle où les enfans commencent à se former. Je sais bien que la nature a pris un soin particulier de la cacher ; si elle Ta détournée des yeux, elle ne l'a pas dérobée à l'esprit. Les hommes ont deux canaux qui servent à porter la semence , et qui sont un peu au-dessus des vases où ils la portent. Le canal qui est au côté droit contient la semence qui fiait les mâles, et celui qui est au c6té gauche contient celie qui fait les femelles. C'est pourcela que le ofrté droit du corps a phis de force et est appelé mascalîo, et que le gauche en a moins et est appelé fîéminin. Quelques-uns croient que la semence vient de la moelle , et d'autres crcûent qu'elle vient de tout le corps, et qu'elle s'épaissit dans la veine qui la porte ; mais cela est fort (rf)scur et fort difficile à connaître. I^e sein des femmes se divise de la même sorte ai deux parties , qui se plient à peu près comme les cornes d'un bélier. La partie qui est au côté droit est la partie masculine, et l'autre est la féminine. Pour ce qui est de la conception, voici de quelle manièfe Varron et Aristote croient qu'eUe se faîL Ils attribuent une semence aux femmes aussi bien qu'aux hommes, la prennent pour la cause de la ressemblance que les enfens ont quelquefois avec leurs mères , et tiennent que c'est par le mélange des deux que se fiiit la conception. Us s'imaginent que le cceur est le premier formé « à cause qu'il est le principe de la vie et le siège de la sagesse , et que le reste du corps n'est achevé qu'en quarante jours. Cette conjecture est tirée des observations que l'on a faites anx mauvaises
DE L'OUVRAGE DE DIEU
couches. Il est oertaia oéanmoins que dans les oiseaux , ce soQt les yeux qui sont formés les premiers, comme on Ta remarqué eu voyant leurs œufs ; ce qui me persuade que cVst aussi la tète qui est la première formée dans rhomme. Pour ce qui est de la ressemblance, voici comme ils l'expliquent. Ils disent que , lorsque les deux semences se mêlent et se joignent , si celle du père a le dessus , l'enfant , de quelque sexe qu'il soit , ressemble au père ; au contraire si la semence de la mère à le dessus , Tenfiuit lui ressemble. Or la semence qui a le dessus est la plus abondante, et est celle qui enveloppe Tautre en quelque sorte et l'enferme. De là vient souvent que l'enfant ne ressemble qu'à l'un des deux. U arrive pourtant, quand les semences sont bien mêlées , ou qu'il ressemble à tous les deux , ou qu'il ne ressemble ni à l'un ni à Pautre. Aussi voyons-nous quelquefois que les couleurs des animaux se mêlent de telle iàçon dans leurs petits qu'ils ressemblent en quelque chose à chacun d'eux , ou qu'ils ne leur ressemblent point du tout. Quant à ce qui est de la diffiérence des sexes , je dirai ici ce que les philosophes enseignent. Ils tiennent que , quand la semence de Thomme tombe du côté gauche , il se fait un enfant mâle , mais que cet enfant tient beaucoup de sa mère , en ce qu'il en a la blancheur , la beauté , la taille , la voie , le tempérament , l'esprit y la délicatesse et la faiblesse. Quand la semence de la femme tombe du côté droit , il en vient une fille , mais elle a quelque chose de viril plus que la bienséance ne semble le demander , comme la force , la grandeur démesurée , le teint brun , le visage revêtu de quelques poils, la voix mâle , la hardiesse et le courage. Mais si la semence de l'homme tombe au côté droit et celle de la femme au côté gauche , alors les eufans naissent selon l'intention de la nature , les filles ayant la beauté qui leur convient , et les fils la vigueur qui leur est propre. Au reste, on ne saurait assez admirer la prévoyance dont Dieu a usé en formant les deux sexes , afin que , étant unis ensemble par le plaisir , ils conservassent le genre humain, malgté les efforts que la mort fait incessamment pour le détruire. Il a donné aux hommes la force en partage, afin que les femmes leur fussent soumises. Et c'est pour cela qu'il a recule nom de vtr qu'il a en latin, qui est un nom qui si-
gnifie la force, comme celui de la femme, mulier^ venant de moUities, signifie la faiblesse et la mollesse. liOrsque la femme est près d'accoucher, son sein se remplit de lait pour la nourriture de son enfant. U était juste que cette créature, qui doit avoir un jour la sagesse en partage, tirât son premier aliment d'auprès du cœur , qui est le siège de la sagesse. Cet aliment est une humeur blanche et épaisse qui soutient les enfans dans ce commencement de leur vie , jusqu'à ce qu'ils aient des dents et des forces qui les rendent capables d'une nourriture plus solide. Retournons cependant à notre si^jet , et achevons d'expliquer ce qui en reste.
XIU. Je pourrais remarquer ce qu'il y a de merveilleux dans les parties qui servent à la production de Thomme , si la pudeur ne m'empêchait d'en parler , et si la même modestie qui a tant de soin de les tenir cachées ne m'obUgeait de les couvrir encore maintenant sous le voile du silence. Je me contenterai donc de détester le crime horrible que commettent les impies qui, pour faire un gain honteux, ou pour prendre un brutal divertissement , abusent de cet ouvrage admirable que les mains de Dieu n'ont formé que pour être Tinstrumait de la propagation du genre humain , et qui ne tirent d'une chose si sainte qu'un léger et stérile plaisir.
Il n'y a rien dans les autres parties du corps qui n'ait été fait avec raison et qui ne renferme sa beauté. Les chairs sur lesquelles on s'assied sont plus fermes que les autres, parce qu'elles soutiennent toute la pesanteur du corps. Les caisses, qui les portent , s'amincissent peu à peu et se terminent aux jambes, dont les jointures sont si commodes et pour s'asseoir et pour marcher. Les pieds ressemblent en quelque chose aux mains, et en quelque chose en sont diffé* rentes. Ils ne sont pas ronds comme ceux des animaux, mais longs et plats, afin que l'homme fût ferme dessus, et qu'il se tint aisément debout. Ils ont des doigts en nombre égal à ceux des mains , mais c'est plutôt pour l'ornement que pour l'usage, et c'est pour cela qu'ils sont courts et serrés. Le premier n'est pas si fort distingué des autres que le ponce l'est dans la main. U ne laisse pas de les surpasser en grosseur et en force. Leur union sert à rendre la démarche plus ferme et plus assurée, car on ne saoraitcourir sans presser la lerreavec les doigts
LACTANCE
des pieds. Je crois avoir expliqué toat ce qu'il y a dans le corps dont on peut rendre quelque raison. J'ajouterai maintenant quelques conjectures touchant ce qui paratt le plus obscur.
XIV. Il est certain qu'il y a plusieurs parties dans le corps humain dont il n*y a que celui qui les a faites qui sache la nécessité et Tusage. Y a-t-il quelqu'un assez présomptueux pour prétendre pouvoir expliquer à quoi sert la pellicule déliée et délicate qui couvre les intestins ? Qui peut dire à quoi servent les reins , qui sont deux vases tout à fait semblables P Yarron croit que le nom latin qu'ils ont reçu marque qu'ils sont comme les ruisseaux par où coule une humeur sale , ce qui n'est point vrai , parce qu'ils sont attachés au dos et qu'ils sont éloignés des intestins. Qui pourra expliquer quelles sont les fonctions de la rate et du foie qui semblent feits de sang caillé ? Qui dira à quoi la nature a destiné l'amertume du fiel? Mais que pourra-t-on dire du cœur , cette unique source du sang ? Ajouterons-nous foi à ceux qui placent la colère dans le fiel , la crainte dans le cœur et la joie dans la rate ? Ils veulent aussi que la fonction propre du foie soit de contribuer à la digestion, en embrassant l'estomac et en réchauffant. Quelques-unsveulentqu'ilsoitlesiége du plaisir. Pour moi, je tiens ces choses-là pour si obscures et les fonctions de ces parties comme si cachées qu'elles ne peuvent être pénétrées par la lumière de notre esprit : car, si ce que ces philosophes disent était véritable, les animaux les plus doux ou n'auraient point de fiel , ou en auraient moins que les animaux les plus cruels et les plus terribles; les plus timides auraient le cœur plus grand; les plus voluptueux auraient plus de foie , et les plus joyeux plus de rate. De plus , comme nous sentons fort bien que nous entendons par les oreilles , que nous voyons par les yeux , que nous flairons par le nez , nous sentirions aussi que nous nous mettrions en colère par le fiel , que nous désirerions par le foie , que nous nous réjouirions par la rate. Mais , puisque nous ne sentons point d'où naissent ces passions, elles peuvent naître d'ailleurs, et les parties auxquelles ces philosophes les attachent peuvent être destinées à on autre usage. Il n'est pas pour cela fort aisé de convaincre ces philosophes ni de faire voir que ce qu'ils avancent soit faux. Getle difficulté procède de ce que
les mouvemens de Tàme sont si cachés qu'il n'y a point d'esprit qui en puisse découvrir ni expliquer la nature. Ce qui est pourtant certain et qui ne peut être révoqué en doute , c'est que le devoir commun de toutes ces parties internes est de retenir Fâme dans le corps et d'y conserver la vie ; mais leurs fonctions particulières ne sont connues que de celui qui les a foites, et qui ne peut rien ignorer des perfections qull a mises dans ses ouvrages.
XV. Quelles raisons apporterons-noos de la manière dont se forme la parole? Les grammairiens et les philosophes disent que ce n'est rien autre chose qu'un air agité, et que c'est de cette verbérationque vient le nom de verbum que les Latins lui ont donné. Mais leur sentioieut est évidemment contraire à la vérité, puisque la voix se forme dans la bouche et non dehors. Il est donc plus vraisemblable que le son de la voix est produit parunair épaissi qui rencontreet qui frappe le fond de la bouche. Quand nous appliquons nos lèvres au bout d'un chalumeau et que nous soufflons dedans, le souffle repoussé et renvoyé en haut par le fond de la bouche produit un son; c'est peut-être de cette manière que la voix se forme dans la bouche. Il faut pourtant avouer qu'il n'y a que celui qui en est Tauteur qui le sache. En effet, la voix semble moins venir de la bouche que de l'estomac. La bouche mèmeétant fermée, on peut pousser quelque son par le nez. De plus , nous pouvons respirer fortement, en attirant et en repoussant une grande quantité d'air sans que nous proférions pour cela une parole , et nous parlons au contraire quand il nous platt, en attirant une très-petite quantité d'air. On ne sait donc point au vrai ce que c*est que la voix ni comment elle se forme. Je ne tombe pas pour cela dans l'excès des académiciens , car je ne doute point qu'il n^y ait des choses que l'on peut savoir. Il y en a que Dîeq a mises au-dessus de nous et dont il ne nous a accordé aucune connaissance, et d'autres qu'il a laissées exposées à nos sens et à notre raison. Nous disputerons fort au long contre les philosophes dans un autre lîeu^, mais achevons maintenant ce que nous avons commencé.
XVI. Il faudrait n'avoir point d'âme pour ne pas savoir que sa nature est incompréhensible.
* Dans ses Institutions divines à la oompoaîtiOD desquelles il se préparait alors.
DE L'OUVRAGE DE DIEU
Ea effet on ne sait ni où elle est ni ce qu^elle est. Les philosophes sont fort partagés sur ces deux points, sur lesquels je ne dissimulerai pas mon sentiment. Ce n'est pas que je veuille assurer qu'il soit véritable , la prudence ne le permettant pas dans une matière aussi embarrassée et aussi obscure que celle-ci. Mais en mettant la difficulté dans son jour , je donnerai lieu d'admirer les ouvrages de Dieu. Quelquesuns prétendent que l'estomac est le siège de l'àme. Si cela était vrai, ce serait sans doute une étrange rencontre qu'une si brillante lumière fût renfermée dans un lieu si ténébreux. D'ailleurs tous les sens lui rapportent ce qu'ils ont senti , ce qui semble faire voir qu'elle est plutôt répandue dans toutes les parties du corps. D'autres l'ont placée dans le cerveau et ont apporté des raisons assez probables de leur sentiment. Us ont dit que la souveraine à laquelle il appartient de commander au corps devait être dans la partie la plus élevée, comme dans une citadelle; que la raison devait gouverner l'homme du haut de sa tète , comme Dieu gouverne le monde du haut du ciel. De plus , les organes de la vue , de l'oule , de l'odorat , sont dans la tète et ont des nerfs qui se rapportent au cerveau et non ù l'estomac. En effet les actions de ces sens là seraient beaucoup plus lentes qu'elles ne le sont si elles descendaient par le cou depuis le haut de la tète jusqu'au bas de l'estomac. 11 me semble que ceux qui soutiennent ce sentiment ne s'éloignent pas fort de la vérité. En effet ,.qu'y a-t-il de si à propos que de placer l'âme , qui est la reme du corps, dans la tète, qui est la partie la plus élevée , comme Dieu , qui est le souverain de l'univers, est dans le ciel , qui en est la plus haute région ? Quand Tàme est fortement appliquée à quelque pensée , elle se retire dans l'estomac , s'y enfonce comme dans son cabinet, y délibère comme dans son conseil, et en tire ses résolutions comme de son trésor. C'est pour cela que , quand nous méditons profondément , nous n'entendons point le bruit que l'on fait autour de nous, ni ne voyons point les objets les plus exposés à nos yeux. Si cela est ainsi , c'est un secret merveilleux , car il ne parait aucun chemin par où Tàme puisse aller de la tète à l'estomac. Que si elle n'y va point en effet , c'est toujours quelque chose de surprenant qu'elle semble y aller. Peut-on assez
admirer la légèreté et la promptitude du mouvement qui agite cette substance vive et toute céleste, et qui ne lui laisse aucun repos dans le temps même que les sens sont assoupis? Elle s'élève en un moment jusqu'au ciel , passe les mers , parcourt les terres , visite les villes , et se rend présentes les choses les plus éloignées. S'étonnera-t-on que Dieu voie et gouverne l'univers , où il est présent par son immensité , puisque l'esprit , tout enfermé qu'il est dans un corps mortel, tout chargé qu'il est du poids de cette masse grossière qui l'environne , ne laisse pas de se dégager de ses liens et de œ mettre en liberté d'aller où il lui platt ? Mais enfin, soit que l'àme réside dans la tète ou dans l'estomac , y a-t-il quelqu'un qui puisse comprendre la manière dont elle est attachée ou à la substance du cerveau , ou au sang pur et subtil qui est renfermé dans le cœur? La grandeur de la puissance de Dieu n'éclate-t-elle pas en cela même que l'esprit de l'homme ne se connaît point , ne sait où il est ni ce qu'il est , et ne peut comprendre par quel lien il est attaché au corps ? Que si l'âme n'a point de lieu fixe et déterminé, et qu'elle soit répandue par tout le corps, comme elle le peut être et comme Xénocrate , disciple de Platon , s'est efforcé de le faire voir, par la subtilité du sentiment dont tous les membres sont pourvus , on ne saurait pénétrer la nature de l'àme , qui est ainsi mêlée dans toutes les parties du corps. Il faut surtout éviter comme un écueil la pensée d'Aristoxène, qui a nié qu'il y eût une âme et prétend que ce que l'on appelle ainsi n'est rien autre chose que la disposition des organes qui rendent le corps capable du mouvement et des autres fonctions, de la même sorte que l'accord des cordes d'un luth le rend propre à former une agréable harmonie. Selon ces philosophes, l'âme n'est que l'harmonie des parties du corps. Et comme un luth devient un instrument inutile dès que les cordes sont rompues ou relâchées, dès qu'un organe est corrompu , la machine se démonte , l'âme s'évanouit et se dissipe. Pour peu que ce philosophe eût de sens , il n'aurait jamais comparé l'âme à rharmonie d'un luth. Car ces cordes d'un luth ont-elles quelque signe de vie , ontelles comme l'âme le mouvement et la pensée? Si nos organes ressemblaient à cet instrument de musique, il les faudrait toucher pour les faire
LACTANCE
agir, et s'ils n'étaient toudiés, ils demeureraient aussi inutiles qu'un luth qui est enfermé dans sa botte. Peut-être qu'il Faudrait toucher fortement ce philosophe pour le tirer de Tassoupissemeut où son âme est plongée.
XVII. Il nous reste à dire encore quelque chose de la nature de Tàme, quoiqu'elle ne puisse être tout-à-Fait connue. Nous ne devons point douter qu'elle ne soit immortelle, parce que ce qui ne peut être ni vu ni touché, et qui de soi-même est dans un mouvement perpétuel , doit toujours durer. Les philosophes ne conviennent point encore de sa nature, et n'en conviendront peut^ être jamais. Quelques-uns ont dit que c'est du sang, d'autres que c'est du Feu, d'autres que c'est du vent , et c est ce qui est marqué par le nom d'<2ve(ioc que les Grecs lui ont donné. Mais dans tous ces discours il n'y a pas la moindre apparence de vérité; car, bien que fàme se retire quand le sang sort par une blessure ou qu'il s'épuise par l'ardeur d'une fièvre, il ne s'ensuit pas pour cela quMIe soit du sang. La lumière dont nous nous servons pour dissiper Tobscurlté de la nuit n'est pas de Thuile, bien quelle s'éteigne dès que l'huile est consumée. Il y a de la différence entre l'huile et la lumière, et l'une nourrit l'autre. L'àme a quelque chose de semblable â la lumière, et elle est nourrie et entretenue par le sang, comme la lumière Test par l'huile. Ceux qui ont cru que l'àme était de la nature du feu, se sont servis de cet argument : que le corps conserve sa chaleur tant qu'il est animé, et qu'il la perd aussitôt qu'il meurt. Il y a cependant de notables diFFérences entre le Feu et l'âme; car le feu n'a point de sentiment; Il peutêtre vu, et il brûle quand nous le touchons. L'âme au contrairea un sentiment très-viF; elle ne peut être vue et ne nous brûle point: d'où il parait qu'elle est quelque chose de semblable à Dieu. Ceux qui croient que Tâme n'est qu'un vent ou qu'un air agité se trompent, et leur erreur procède de ce qu'il semble que c'est la respiration qui nous h\t vivre. Varron définit l'âme en ces termes: «L'âme est un air renfermé dansla bouche, rafraîchi dans le poumon, échaufFé dans le cœur et répandu par tout le corps.» De toutes les parties qui composent celte définition , il n'y en a pas une seule qui soit véritable ; car la nature de Tàme n'est pas inconnue jusqu'à ce point-là que nous ne puissions savoir ce qu'elle n'est pas. Si quelqu'un
me disait que le de! est de bronze oo de verre, ou, comme Eropédode, qu'il estde gteee; jen'en demeurerais pas d'accord, bien que je ne sache de quelle matière il est composé. Si j'ignore de quelle matière est le ciel, au moins je sais qu'il n'est ni de bronze, ni de verre, ni de glace. De la même sorte, j'ignore ce que c'est que rame, mais jesals bien qu'elle n'est pas un air renfermé dans la bouche, parce que l'âme existe avant que la bouche puisse être remplie d'air. L'âme est répandue dans le corps au moment même oA il est formé dans le ventre de la mère, et non au temps qu'il en sort et qu'il vient au monde comme quelques philos(q)hes l'ont cru. Il est si certain que Tenfant est animé dès le temps qu'il est dans les entrailles de la mère, qu'il y crott de jour en jour, qu'il s*y remue et s'efforce d'en sortir. Quand il y meurt, Tavortement arrive infiilliblement. Les autres parties de la définition de Varron semblent tendre à faire voir que pendant les ncuF mois que nous avons passés dans le ventre de nos mères nous n'avons point en de vie. II n'y a donc pas une de ces trois opinions qui soit conforme à la vérité. Il Faut pourtant avouer que ceux qui les ont soutenues ne se sont pas si fort trompés qu'ils n'aient rien avancé que de faux, puisqu'il est certain que le sang, la chaleur et r«r contribuent notablement à entretenir notre vie. L'âme ne demeure que dans un corps où clés choses se rencontrent Mais en décrivant ces choses on ne foit pas pour cda le portrait de l'âme, parce qu'il n'est pas plus possible de la représenter que de la voir.
XVIII. Il se pi*ésente ensuite une question fort difficile â examiner , savoir : si l'âme et l'esprit sont la n)ême chose, et si le principe de la vie est le même que celui du sentiment 11 y a des raisons et des albumens pour soutenir l'une ei l'autre de ces opinions. Ceux qui croient qne la vie et le sentiment n'ont qu'un même principe tâchent de le prouver en montrant qulb ne se peuvent séparer, et que, comme on ne peut sentir sans vivre, aussi on ne peut vivre sans sentir. Cest pour cela que les deux poètes qni font profession de suivre Ëpicure se servent indiFféremment des noms d'âme et d'esprit dans le même sens. Ceux an contraire qui les distinguent tâchent d'établir leur distinction, en nDontrant qu'on peut perdre l'esprit sans perdre la vie, comme il arrive en effet aux insensés. II5
DE L'OUVRAGE DE DIEU
le prouvent encore par la comparaison de la mort et du sommeil ; car, au lieu que la première ôte la vie et sépare Tâme du corps, le second lie Tesprit et Tassoupit de telle sorte , qu'il ne sait ni ce qu'il fiiit, ni où il est, et ne laisse pas pourtant d'être exposé à diverses illusions. Il est plus aisé de dire pourquoi cela est fait que d'expliquer comment cela se fait. Il est certain que i\ous ne pourrions jouir du repos que le corps prend pendant le sommeil, si l'esprit n'était occupé par quantité d'images qui se présentent à lui. Il est assoupi comme le feu sous la cendre, mais , pour peu qu'on l'excite, il se réveille. II est occupé de diverses images, jusqu'à ce que le corps soit assoupi par le sommeil, qui, en lui donnant du repos, lui donne aussi de nouvelles forces; car, quoique le corps puisse quelquefois demeurer immobile dans le temps même que les sens sont éveillés , il ne jouit pas alors d'un parfait repos, puisque ce feu des sens est allumé. Quand l'esprit se détourne des images que lui présentent les sens , ces sens tombent dans le sommeil. Alors Tâme, à la faveur de la nuit, commence à avoir des pensées obscures sur les mêmes sujets dont elle s'était entretenue durant le jour, et s*y engage encore plus avant pour ne point troubler le repos si utile et si nécessaire à la santé f comme l'âme s'occupe de vraies images pendant le jour, de peur que le corps ne tombe dans le sommeil ; ainsi elle s'occupe de fausses pensées dans la nuit, de peur que le même corps ne s'éveille. Quand elle ne voit aucune image, elle est ou éveillée ou morte. Les songes servent donc à favoriser le sommeil, et sont comme un soulagement accordé en commun à tous les animaux. Mais il y a ceci de particulier dans ceux des hommes, que Dieu s'en sert souvent pour les avertir de l'avenir. Les histoires rapportent quantité de songes dont les événemens ont été prompts et surprenans, et les prophètes ont souvent été Instruits par cette voie. Il faut pourtant avouer qu'ils ne sont ni toujours vrais ni toujours faux, parce qu'il y a, selon le témoignage de Virgile, deux portes par où ils entrent. Geuxquisontfauxn'ontpointd'autrefinqued'assoupir le corps et de réparer ses forces. Ceux qui sont véritables sont envoyés de Dieu pour nous révéler le bien et le mal qui nous doivent arriver.