DJEDDAH ALI BEN JACHAR
AGGIRASE, courtisan.
Soldats français et soldats arabes.
M. DEBURAU remplira le rôle du soldat Pilou.
PREMIER TARLEAU
La mosquée ou temple arabe. — A droite un dieu arabe; à gauche, une trappe pour entrer dans un souterrain. — Plusieurs chaises arabes.
Au lever du rideau, Djeddah, la fdle du pacha, est en prière; les Bayacières l'entourent. Les Arabes sont prosternés devant le grand prêtre qui tient un grand livre à la main. Au loin l'on entend le canon qui tonne.
Entre Ali ben Jachar. Il tient un sabre à la main ; il se soutient à peine, et vient tomber sur un genou aux pieds de Djeddah ; il a au bras une affreuse blessure. Tous se lèvent.
Djeddah vient à Ali, l'aide à se relever et lui prend le bras blessé. — Le grand prêtre tend à Djeddah un flacon plein d'une liqueur. Djeddah en verse sur la blessure, panse la plaie après avoir déchiré un mor-
ceau de son écharpe blanche dont elle bande la blessure. Ali se met à genoux, embrasse ses mains en signe de reconnaissance.
Djeddah demande à Ali ce qui est arrivé. Celui-ci raconte qu'il a combattu avec le plus de courage possible; mais, blessé et entouré d'un nombre supérieur d'ennemis, il a dû s'enfuir pour ne pas être fait prisonnier. Djeddah demande des nouvelles de son frère Jenki bey. Ali lui répond que son frère se bat comme un lion. Djeddah le félicite de son courage et le regarde avec amour. Ali met la main sur son cœur en la regardant, puis dit : — « Maintenant que ma blessure est pansée, je retourne où le devoir m'appelle. »
Il va pour partir, mais Djeddah le retient en lui disant qu'elle ne veut pas qu'il aille encore s'exposer. Ali est ému et il lui dit : « Vous savez que depuis longtemps je vous aime ; et si je veux me laire tuer pour la cause de votre père> c'est parce que vous ne m'aimez pas ! »
Djeddah lui prend les mains et lui dit qu'elle l'aime, elle aussi. Ali les presse sur son cœur et lui dit qu'il doit retourner au champ de bataille et se montrer digne de son amour. Il tire de son sein un bracelet en or orné de brillants, prend la main de Djeddah et le lui attache au bras; puis il dit: — « Puisque je vous aime et que vous m'aimez, faites-moi le serment sur ce bracelet que vous serez ma femme. »
Djeddah jure.
Le grand prêtre s'avance, prend la main où est le bracelet, et les deux jeunes gens se jurent amour et fidélité.
Le grand prêtre les bénit.
Tout à coup on entend des coups de feu ; l'eunuque entre en roulant par terre comme une boule :
il est terrifié. (Scène comique.)
Il dit que les Français envahissent le harem. — Je cours le défendre! dit Ali.
Mais un cri retentit, et des soldats arabes entrent tenant le soldat Pitou (Pierrot) prisonnier. Il a les mains liées derrière le dos. On le jette à genoux au milieu du théâtre. Ali regarde haineusement le soldat. Pierrot tremble de tous ses membres; il fait des grimaces. L'eunuque s'approche de sa ligure, l'autre lui mord le nez, et l'eunuque pousse des cris de paon. Ali, furieux, ordonne qu'on coupe la tète à Pierrot sur-le-champ.
— Je m'en charge, dit l'eunuque.
11 prend un grand sabre et vient le faire voir à Pierrot. Celui-ci fait d'horribles grimaces. L'eunuque passe derrière lui, lève le sabre pour le frapper, mais Djeddah l'arrête et demande à Ali la grâce de Pierrot.
— C'est un ennemi, répond Ali.
— Au nom de notre amour, je vous en prie, dit Djeddah.
Ali finit par consentir; il fait grâce de la vie à Pierrot, mais il le fait attacher à un pilier de la mosquée.
Un coup de feu retentit, et l'on annonce que les Français avancent de plus en plus.
Ali fait ouvrir la trappe du souterrain, y fait descendre ses soldats et dit qu'il va surpreudre l'ennemi par derrière.
Il baise la main de Djeddah et descend à son tour,
Djeddah appelle l'eunuque et lui dit de rester à garder le prisonnier. — Mais garde-toi d'essayer de l'assassiner! Il y va de ta tête! Elle sort.
L'eunuque regarde Pierrot et dit : — Enfin! me voilà maître de toi ! Tu seras égorgé par moi !
Pierrot lui fait des grimaces d'amitié ; mais l'eunuque lui dit que tout cela est inutile et qu'il faut qu'il y passe. Il prend un grand poignard à sa ceinture et l'aiguise par terre. Pierrot, lui, aiguise son pied.
L'eunuque va pour frapper Pierrot ; mais celui-ci lui allonge un coup de pied qui l'envoie rouler à terre.
Pierrot montre à l'eunuque, en la lui désignant de sa tête, sa ceinture, où pendent sa montre, sa chaîne et sa bourse. — Si tu veux ne me pas faire de mal, tout cela est à toi.
L'eunuque rengaine son poignard et dit qu'il accepte; puis il dépouille Pierrot de sa montre, de sa chaîne et
de SOn mouchoir. (Scène comique à régler.)
Quand il voit qu'il n'y a plus rien à prendre, il tire de nouveau son poignard et va pour frapper Pierrot. Mais Djeddah entre, le saisit par le bras, le fait tourner et l'envoie promener par terre; puis elle vient à Pierrot et le détache. — Tu es libre, lui dit-elle, tu peux partir! Pierrot, fou de joie, embrasse les jupes de la jeune fille. L'eunuque veut s'interposer, Pierrot lui administre une bonne raclée, ce qui fait beaucoup rire Djeddah, puis il se dirige vers la sortie. Mais, à ce moment, les soldats français se précipitent sur la scène et, apercevant l'eunuque et Djeddah, ils les couchent en joue. Pierrot se jette au-devant de Djeddah pour la protéger*
Le capitaine arrive; il est surpris de voir en ce lieu Pierrot, qui est son ordonnance. 11 fait relever les fusils. Djeddah et le capitaine se regardent.
Le capitaine demande qui elle est. Pierrot lui dit que c'est la fille du grand pacha, et le capitaine déclare à Djeddah qu'elle est sa prisonnière. Pierrot s'avance vers son capitaine et lui apprend que c'est h elle qu'il doit de n'avoir pas été assassiné par ce magot.
(II montre l'eunuque.)
— Vous êtes libre, dit alors le capitaine à Djeddah.
La jeune fille s'incline devant l'officier; leurs regards se croisent ; le capitaine et Djeddah mettent la main sur leur cœur comme si une même commotion les avait frappés. Pierrot cligne des yeux en souriant.
Entrent des soldats qui amènent un prisonnier arabe. C'est Jenki, fils du pacha, frère de Djeddah. Celle-ci vient se jeter dans ses bras. Geste de jalousie du capitaine, qui demande quel est ce prisonnier.
— C'est mon frère, répond Djeddah, et elle supplie l'officier de le mettre en liberté.
Le capitaine ordonne à Pierrot de délier les chaînes du prisonnier. Pierrot semble faire des protestations. — Obéis, lui dit le capitaine.
Pierrot porte la main à son képi et fait un tour comique. Le prisonnier s'avance froidement vers le capitaine et le remercie. Puis il va vers Djeddah. Le capitaine lui rend son sabre et lui dit : — Vous pouvez partir, vous êtes libre !
Djeddah et son frère vont pour s'éloigner. Le capitaine très ému dit à la jeune fille qu'elle ne le verra
peut-être plus! — « Je vous en conjure, laissez-moi un souvenir ».
Djeddah se recule pâle et tremblante — je n'ai rien à vous donner, lui dit-elle.
Mais le capitaine a remarqué le bracelet qu'elle porte au bras.
Il le lui demande. Djeddah regarde le bracelet; elle dit qu'elle se souvient du serment qu'elle a fait à A.li et refuse de donner le bracelet.
Le capitaine se désole. Mais le frère de Djeddah s'avance vers la jeune fille, détache le bracelet de son bras et le tend simplement au capitaine. Celui-ci le prend, remercie Djeddah du regard et dit au jeune Arabe qu'il va lui remettre un sauf-conduit pour qu'il puisse circuler librement. Il meta cet effet un genou à terre, tire un calepin et écrit. Pierrot, pendant ce temps, vient derrière lui et essaye de lire ce qu'il écrit- Le capitaine se retourne. Pierrot se redresse et fait le salut militaire ; puis il tourne sur ses talons et va se placer de l'autre côté. Le capitaine se fâche; Pierrot remonte au fond. L'officier tend le billet à Djeddah en lui jetant un long regard d'amour. Celle-ci sort avec son frère.
Le capitaine regarde le bracelet, le porte à ses lèvres, et le place sous son habit du coté du cœur. Pierrot vient alors au capitaine et lui raconte que, pendant qu'il était attaché au pilier, les Arabes et leur chef se sont enfuis par le souterrain. Le capitaine ordonne à un sergent de soulever la trappe. Le sergent obéit mais un coup de feu part et le tue net. La trappe retombe. Le capitaine dit qu'il va chercher du
renfort et ordonne à Pierrot de rester en faction auprès de la trappe.
Pierrot répond qu'il a trop peur; mais le capitaine lui réitère impérieusement son ordre et sort.
Pierrot resté seul flageole sur ses jambes, regarde de tous les côtés et dit : — « Je vais dormir ».
Il se place au milieu du théâtre, s'appuie sur son fusil et dit qu'il ne dormira que d'un œil. Il bâille et fait des grimaces pour ne pas dormir complètement. (Scène comique.)
Mais il finit cependant par s'endormir.
Un bruit se fait entendre. C'est l'ennuque qui est monté sur un pilier. En apercevant Pierrot, il dégringole, ce qui réveille l'autre en sursaut. Il prend son fusil et fait l'escrime dans tous les sens, mais ne voyant rien il reprend sa position. L'ennuque regrimpe sur son pilier et, croyant Pierrot endormi, il descend tout doucement et s'avance jusque derrière Pierrot, le poignard à la main. Pierrot qui a vu son manège se tient sur ses gardes. L'ennuque passe du côté droit pour frapper. Pierrot ouvre l'œil droit. L'ennuque tremblant passe à gauche, môme jeu de Pierrot. Enfin l'ennuque s'arme de courage et va pour frapper, mais Pierrot le saisit par le poignet et le jette à terre; puis il fait un pas en arrière et couche son adversaire en joue. L'ennuque se prosterne devant lui, lait de grands saluts, et crie: « Allah! Allah! » — Je vais t'en donner du « Allah! Allah! » dit Pierrot.
Il invite l'ennuque à se relever. — «Pendant que j'étais attaché, lui dit-il, tu m'as pris ma montre et
mon argent : tu vas me les rendre ; et il le couche de nouveau en joue ».
L'ennuque s'exécute et restitue ce qu'il avait pris. (Tout
cela est une scène comique à régler.)
Quand il a tout rendu, il se met à pleurer, en disant qu'il n'a plus rien et qu'il a faim. Pierrot a derrière son dos un pain de munition, lise tourne et dit à l'ennuque de le prendre, ce qu'il fait. Il y mord à pleines dents; mais il trouve que le pain est très dur et fait des grimaces drôles. Pierrot se retourne pour rire. Pendant ce temps-là l'ennuque lui plaque le pain dans le dos et va pour se sauver, mais Pierrot lui tire un coup de fusil dans le derrière, et l'autre tombe. (Scène
comique).
IIe TABLEAU
La scène représente un jardin turc, avec rempart. — A gauche, le
pavillon du pacha.
Une trappe se soulève; c'est l'autre issue du souterrain. Les soldais en sortent et viennent se ranger sur le théâtre ; leur chef est à leur tête. L'ennuque vient annoncer l'arrivée du pacha. Le pavillon s'ouvre, et on voit entrer des négresses, des bayadères et puis l'ennuque. Le pacha s'avance à son tour soutenu par des officiers de sa cour.
L'ennuque fait des gambades pour amuser le pacha.
Celui-ci vient s'asseoir sur des coussins préparés pour lui. On lui passe des lettres sur un plateau; il les parcourt. Tout à coup il se lève furieux en en lisant une, et annonce que les Français sont vainqueurs et que son armée est décimée. Tous crient : — « Allah ! Allah ! »
En ce moment on entend le son du cor. L'eunuque vient annoncer que c'est le général Ali. Ali vient se prosterner devant le pacha, qui lui demande ensuite des nouvelles de la guerre.
Ali fait au pacha le récit du désastre de l'armée arabe.
Le pacha entre dans une violente colère ; il s'avance vers le général, lui reproche d'avoir manqué de courage et lui dit qu'il est un lâche.
Ali se redresse sous l'insulte comme un lion blessé. Il dit au pacha qu'il a lutté avec courage, et, comme preuve, il relève sa manche et montre sa blessure ; puis il entr'ouvre ses vêtements et découvre sa poitrine criblée de coups. Le pacha passe sa main sur son front, et demande à Ali pardon d'avoir douté de lui ; puis il lui tend sa main; Ali met un genou enterre et la baise respectueusement.
Le pacha demande des nouvelles de son fils et de Djeddah sa fdle. Ali répond qu'il n'en a pas, n'ayant pas quitté le champ de bataille. Le pacha est tout soucieux.
Le cor se fait entendre trois fois. L'eunuque vient annoncer l'arrivée de Djeddah et de son frère.
Les deux jeunes gens se précipitent dans les bras de leur père. Ali vient se prosterner devant Djeddah, lui embrasse la main et tend la sienne à son frère.
Le pacha demande à son fils d'où il vient. Celui-ci fait le récit de sa capture et celle deDjeddah ; il raconte le dévouement de l'officier français auquel ils doivent la liberté. Djeddali ajoute que l'officier est un beau jeune homme et très galant.
Ali se sent le cœur rempli de jalousie. Il remarque alors que Djeddah n'a plus le bracelet qu'il lui avait donné. Il la prend parle bras et lui demande ce qu'elle en a fait. Djeddah pâlit. Ali la secoue brutalement et renouvelle sa demande. Djeddah jette un cri.
Le pacha demande ce qui se passe. Ali le lui explique. Le pacha ordonne à sa fille de répondre ; mais son frère s'avance et dit : — « C'est moi qui ai donné ce bracelet à l'officier français pour qu'il se souvienne de nous. »
Ali blêmit à cet aveu, tire son sabre et va pour se précipiter sur le fils du pacha, mais celui-ci s'interpose et dit à Ali : — « Si tu oses frapper mon fils, je te fais trancher la tête à l'instant même. »
Ali s'incline et demande pardon.
Tout à coup, on entend le bruit de la fusillade et l'eunuque accourt annoncer que les Français ont envahi le palais. Le tambour bat la charge. Ali et le fils du pacha tirent leur sabre et se mettent à la tête de leurs soldats. Le pacha rentre dans le pavillon avec toutes les femmes.
Une détonation se fait entendre; les Français escaladent le bastion. Mêlée générale. Les Français repoussent les Arabes. Pierrot apparaît, grimpant sur le rempart ; il saute à terre et cherche partout en brandissant son grand sabre. Tout à coup le pavillon s'ouvre,
les bayadères paraissent, mais se sauvent en poussant des cris. Pierrot veut en attraper une, mais en vain.
(Scène comique à régler.)
Resté seul, Pierrot voit sortir de l'ouverture de la porte un énorme sabre, puis la tête de l'eunuque, qui, peu à peu, s'avance en tremblant. Pierrot lui barre le passage. (Scène à volonté.) Pierrot le poursuit.
Le capitaine français entre, le sabre à la main. Il fait le tour du théâtre avec ses soldats en cherchant. A ce moment, Djeddah sort du pavillon et se rencontre avec le capitaine qui lui dit qu'il est heureux de la revoir, car il l'aime. — « Moi aussi, je vous aime, répond-elle. »
Le capitaine lui propose de le suivre, qu'elle sera sa femme. Djeddah lui dit que c'est impossible. Tout à coup, Ali et le fds du pacha entrent et aperçoivent le capitaine avec Djeddah ; ils lui tirent un coup de pistolet-; le capitaine n'est pas touché. Il tire son sabre; Djeddah se sauve. Un combat s'engage entre les trois, ils sortent en ferraillant. Pierrot arrive toujours à la poursuite de l'eunuque qui se réfugie dans le pavillon en fermant la porte au nez de Pierrot. Celui-ci est furieux. A ce moment la fenêtre du pavillon s'ouvre. Pierrot s'efface ; le pacha montre la tête, Pierrot applique un coup de plat de sabre sur la fenêtre. Le pacha retire sa tête, puis se penche de nouveau ; Pierrot le saisit alors, le bourre de coups de poing et saute par
la fenêtre dans le pavillon. (Grande scène comique à régler.)
Le pacha sort du pavillon avec un sabre, Pierrot le suit. Combat comique au sabre entre eux deux. Pierrot désarme le pacha ; celui-ci veut se sauver,
Pierrot le terrasse, le dépouille de sa robe et de son turban dont il s'affuble et monte sur le dos du pacha qui le porte jusqu'au pavillon. Les Français rentrent et terrassent les Arabes. (Tableau.)
Le colonel français fait mettre aux prisonniers la crosse en l'air. Le défilé commence. Pierrot y paraît monté sur une girafe, habillé en pacha, suivi par l'eunuque qui porte les habits de soldat de Pierrot. Sortie du cortège.
Ali et le fds du pacha, entourés des soldats, disent: — « Nous nous vengerons î »