DO PAPA DEAUPF.UE
— Ah! comme cela, à Ja bonne heure!... je comprends !...
— Ce cher beau-père ! vous êtes gentil comme tout, ce matin ! Vous avez l'œil américain !
— Vraiment ? je ne connais pas cet œil-là ; qu'estce que cela veut dire?
— Que vous avez un air à faire des conquêtes...
— Oh ! par exemple !... Mais à propos... il faut que je vous gronde, mon gendre, il n'est plus question d'affaires de commerce... je redeviens père de famille, el c'est de ma fille qu'il s'agit.
— Ah! bon! je vous vois venir... L'histoire du bal où je devais la conduire, n'est-ce pas? Que diable! on n'est pas toujours maître de son temps...
— Oui, mon gendre, c'est de cela qu'il s'agit : hier au soir, je monte ici sur les dix heures, je trouve votre femme désespérée, désolée... Elle valsait avec sa femme de chambre... mais c'était de colère de ce que vous ne veniez pas la chercher pour la mener chez Mabille... Je voulus la calmer, mais elle avait ses nerfs... il lui fallait danser ou s'évanouir.
— Eh bien, beau-père, il y avait un moyen bien simple pour apaiser Zénobie, c'était de la conduire à ce bal...
— Moi? Sans doute, et c'est ce que ma fille me demandait ; mais il y avait un obstacle, je ne sais
pas danser, et Zénobie veut que son cavalier la fasse danser. Ah ! si j'avais su danser, cela aurait été tout seul !...
La Bergerie regarde son beau-père, se gratte le front, se met à rire, puis s'écrie :
— Ah ! vous ne savez pas danser ! . . . Mais à présent on ne danse plus, on fait des gestes, des poses, des gambades, voilà tout.
— Mais encore faut-il les savoir ces gestes, ces gambades... pour faire le cavalier de ma fille, qui danse si bien.
— Parbleu ! cher beau-père, c'est bien facile ; je vais vous apprendre tout cela, moi, et, en une leçon, je veux que vous en sachiez autant que nos Brididi les plus à la mode !
— Quoi ! mon gendre, vous auriez vraiment la complaisance de me montrer... ?
— Assurément, et nous allons commencer tout de suite.
— Oh! si je m'attendais à danser ce matin !...
— Tenez, regardez-moi bien : je vais en avant deux.
La Bergerie s'avance en se dandinant, envoie son pied à la hauteur de son menton, se retourne en se tapant sur la cuisse et Huit en se tenant sur une
98 PAPA EEAUPÈRE.
jambe. Philamour a regardé tout cela d'un air étonné.
— A votre tour, beau-père ! faites comme vous m'avez vu faire.
— Quoi! mon gendre, on envoie sa jambe si haut? on se tape sur la cuisse ?
— C'est la grande mode, et les dames envoient leur pied bien plus haut que nous. Allez, partez !...
Philamour se décide à faire comme son gendre, qui rît comme un fou en le regardant, et lui cric :
— Pas mal!... ferme!... dandinez-vous... tapez plus fort sur la cuisse... plus haut la jambe!...
— Je ne peux pas !
— Ça viendra en vous y exerçant. Maintenant, pour le balancez votre dame, levez les deux bras en l'air, puis réunissez-les et avancez les mains sur la tête de votre danseuse, comme si vous vouliez aplatir son chignon, et tournez autour d'elle en continuant de tenir vos bras en l'air. Pas mal ! c'est le balancez chicard.
— Si j'avais une dame cela irait mieux ; si nous appelions ma fille?...
— Non ! non ! il ne faudra même rien lui dire, pour lui laisser le plaisir Je la surprise. A présent, il s'agit de faire le cavalier seul...
— Je n'ai plus besoin de dame, alors!...
— Pour le cavalier seul, il faut faire de l'excentrique. Tenez, regardez-moi...
— Vous avez l'air de scier du bois.
— Justement, c'est le pas de la scie ; ensuite je me jette à plat ventre... c'est le pas de l'araignée...
— Ah ! bigre ! il faut se mettre à plat ventre...
— On se tient sur ses mains. Vous vous relevez, vous vous tapez le derrière de la tête avec votre main gauche, comme les gamins, et delà droite vous mettez votre pouce sur votre nez...
— Toujours comme les gamins?
— C'est cela même. C'est la figure de la Tulipe orageuse. Allez !...
Philamour fait à peu près ce qu'il a vu faire à son gendre, qui rit aux larmes en le regardant, mais l'encourage en lui disant qu'il va bien et lui fera grand honneur. L'élève est bientôt éreinté, il se jette dans un fauteuil en s'écriant :
— C'est très-fatigant... c'est de la gymnastique.
— Vous l'avez dit , beau-père : maintenant la danse est de la gymnastique, où l'on peut développer ses forces. Exercez-vous le matin chez vous, et vous irez fort bien. Puis, un de ces soirs, conduisez votre fille au bal et vous jouirez de sa surprise ; vous aurez un succès pyramidal.
— Merci, mon gendre, pour la leçon que vous m'avez donnée.
— Tout à votre service, beau-père.
— Je vais aller déjeuner ; il me semble que cette nouvelle danse m'a donné de l'appétit.
— C'est très-sain, très-bon pour la santé.
— Alors, chez moi, je vais tous les matins m'exercer à jeter ma jambe en Pair, et quand ma fille terra son père exécuter les danses à la mode... je jouis d'avance de sa surprise !
— Et moi aussi, beau-père.
nu CE MONSIEUR SE MONTRE TEL QU'IL EST. 101
Après le départ de son beau-père, La Bergerie rit encore, en songeant à ce qui arrivera lorsque M. Philamour dansera les pas qu'il vient de lui enseigner ; puis, tout à coup, sa figure change, devient soucieuse, son front se plisse, et il demeure quelque temps pensif. On dirait que de sombres souvenirs viennent l'assaillir ; et ces paroles s'échappent de ses lèvres :
— Je les ai abandonnées... femme I enfant... Que font-elles maintenant I... Mais, après tout, je n'avais plus le sou... et je serais resté avec elles que je ne les aurais pas rendues plus heureuses !... Chassons ces idées !... Je sais que je joue gros jeu... Mais ce
li/2 PAPA BEAUPÈRE.
serait bien le diable si on allait les trouver à Joinville !... 0 la fortune... la fortune!... Je ne sais comment cela se fait, mais dans mes mains l'or fond, disparaît... Il m'est impossible d'en conserver... Tout le magasin de planches y a déjà passé... Ah! mon Dieu ! j'entends la voix de Zénobie... sauvonsnous, évitons une entrevue qui n'aurait rien d'amusant.
La Bergerie se hâte de sortir. Sur le boulevard des Italiens, un jeune dandy s'arrête devant lui, en s'écriant :
— Tiens!... Damfleury ! . . . Oh! quelle rencontre !... Il y a un siècle que je ne t'ai vu... Tu es toujours aussi pâle.
— Et toi toujours aussi petit ; tu n'as pas grandi du tout.
— Le mérite ne se mesure pas à la taille !
— C'est bien heureux pour toi !
— D'où sors-tu donc ?
— D'où je sors? Mais de chez moi, probablement... Bonjour, Alfred!...
— Ce cher ami!... Et qu'est-ce que tu as fait de bon... depuis que nous ne nous sommes vus, Darufleury ?
i — D'abord, mon cher, j'ai changé de nom : ainsi tu me feras grand plaisir de ne plus m'appcler Dam-
fleury; c'est La Bergerie que je me nomme aujourd'hui.
— Tiens, cette idée!... La Bergerie... Au fait, c'est plus gentil... Et où diable as-tu péché ce nomlà?
— Je ne l'ai pas péché ; c'est le nom d'une de mes terres.
— Bah ! tu as des terres, toi? ah! farceur!... Je vois que tu es toujours blagueur comme au temps où nous étions tous les deux à l'étude chez le notaire. Dans ce temps-là, tu n'avais pas la plus petite terre en perspective !
— Et toi, tu ne fumais pas des cigares de huit sous comme j'en vois un à ta bouche.
— C'est juste. Mais moi j'avais des oncles qui devaient un jour m'enrichir !
— Eh bien, moi, j'avais des tantes, ça revient au même.
— Tu n'en avais jamais parlé de tes tantes.
— C'était pour mieux surprendre mon monde lorsque j'hériterais.
— Alors, tu es riche à présent ?
— Je crois bien l... Comme un nabab.
— Je t'en fais mon compliment. Es-tu marié?
— Mais... à peu près!
104 PAPA BEAUPÈP.E.
— Comment!... à peu près? Il me semble qu'on est marié ou qu'on ne Test pas.
— Si tu ne comprends pas à demi-mot, tant pis pour toi !...
— Ah ! si... si... j'y suis... toujours séducteur!... toujours adorateur du beau sexe !
— Plus que jamais ; je compte même finir par me retirer en Turquie, parce qu'il est permis d'y avoir un sérail.
— Ah ! bien, moi, je suis plus sage que toi. Je suis célibataire, j'ai quinze mille francs de revenu... Je me trouve très-heureux avec cela et ne songe pas du tout à me marier.
— Et tes maîtresses, combien dépenses-tu pour elles ?
— Rien... Je suis aimé pour moi-même !
— C'est-à-dire que tu n'as pas de maîtresse. Je te reconnais là... Tu as toujours été rat, tu ne vis que pour toi...
— Si j'étais rat, comme tu veux bien le dire, j'aurais depuis longtemps fait un beau mariage, un mariage d'argent... Tiens, vois-tu cette dame dans cette calèche, qui est arrêtée par un embarras de voiture?...
— Oui, je la vois, elle n'est pas jolie du tout cette dame... Mais en revanche elle n'est plus jeune.
— C'est vrai, elle n'est ni jeune, ni jolie, j'en conviens, mais elle a cent mille francs de rente...
— Cent mille francs !... Voyons donc que je la regarde encore... Ah! la calèche s'en va!... Tu la connais donc, cette dame?
— Oui, c'est-à-dire que je me suis trouvé dans une soirée où elle est venue. C'est madame Verdoyant, qui est veuve depuis cinq ans et qui commence ta se lasser de son veuvage. Son mari était entrepreneur de bâtiments. Il lui a laissé une belle fortune et un château dans les environs de Fontainebleau, où elle habite presque constamment.
— De qui tiens-tu tous ces détails, Alfred?
— De la maîtresse de la maison qui donnait la soirée, madame Rigonet ; tu connais madame Rigonet, une femme renommée pour son esprit?...
— J'en ai entendu parler. Enfin cette dame te dit?
— Elle me dit en riant : « Voilà un beau mariage à faire. Madame Verdoyant ne tient pas à trouver de la fortune, elle en a assez pour deux... Elle sera même enchantée de faire le bonheur de l'homme qui lui plaira. Allez, lancez-vous... » Je répondis à cette dame : « J'ai quinze mille francs de revenu ; c'est bien loin de la fortune de cette dame, mais je me trouve très-heureux comme je suis. »
— Et tu ne t'es pas lancé?
— Non!... d'autant plus qu'elle est très-grande cette dame et près d'elle je paraîtrais encore plus petit.
— Quel âge lui donne-t-on à cette dame?
— Quarante-huit ans. Mais elle ne s'en donne que trente-six.
— Est-ce qu'elle est venue à Paris pour s'y fixer?
— Non, puisqu'elle habite presque toujours son château. Elle est venue pour affaires... pour un placement de fonds...
— A-t-elle un logement ici?
— Non, elle descend au Grand Hôtel et loue tout de suite une voiture. Est-ce que tu as envie de l'épouser, toi, qui n'es marié qu'à peu près?...
— Oh ! par exemple ! je n'ai pas besoin de sa fortune!
— C'est juste, si tu es riche comme un nabab !
— Ce petit Alfred!... il est devenu railleur, je ne dirai pas en grandissant, mais en vieillissant.
— Mon cher, est-ce que tu n'as pas remarqué que la fortune donne de l'esprit?
— Ma foi, non, au contraire ! Ceux qui étaient bêtes, étant pauvres, deviennent des crétins quand ils sont riches : voilà ce que j'ai fort souvent remarqué.
— Adieu, Damfleury!
— Je t'ai déjà dit que je m'appelle à présent La Bergerie.
— Ah! ah! ah! La Bergerie!... Elle est encore bonne celle-là !... Il faut mettre ça avec le nabab.
Et le petit dandy s'éloigne en riant; La Bergerie le rappelle :
— Eh ! Alfred... écoute donc un peu...
— Qu'est-ce, mon cher?
— Je voulais Renseigner l'adresse d'un bottier qui fait des talons de six pouces de haut ; ça te chausserait joliment des bottines comme cela!
— Vous êtes trop bon, monsieur de la Bergerie... Je m'en ferai une paire quand j'irai visiter vos propriétés.
— Il est toujours méchant et caustique, ce petit Alfred ! se dit La Bergerie, en continuant sa promenade. Je ne suis cependant pas fâché de l'avoir rencontré. Cette madame Verdoyant me trotte dans la tête... Cent mille francs de rente!... c'est autre chose que la maisonnette de Camille... la dot de Zénobie et les planches de monsieur Philamour!... Cent mille francs ! à la bonne heure ! voilà une waic fortune !... il y a de quoi tailler en plein drap !... Jusqu'à présent je n'ai fait que de sottes combinaisons... Celle-ci serait la bonne... Celte dame est
veuve... elle a envie de se remarier... elle ne tient pas à épouser un homme riche... de plus, elle habite presque toute l'année un château dans les environs de Fontainebleau... Ce serait bien mon affaire!... Personne n'irait me chercher là... Elle loge au Grand Hôtel... Il faut absolument que je fasse connaissance avec madame Verdoyant... Quel prétexte?... Oh! j'en trouverai!... J'ai mon petit logement que j'ai loué sous le nom de Jenneterre ! . . . Si l'on veut des renseignements sur moi, c'est là que j'enverrai. La portière m'est dévouée, et d'ailleurs elle me croit garçon, homme de lettres; avec vingt francs que je glisserai dans sa main, elle dira que je mérite le prix Montyon.
La Bergerie, tout préoccupé de ses nouveaux projets, marchait au hasard et se trouvait alors sur le boulevard Sébastopol. Tout à coup, il se cogne presque le nez contre une jeune femme, qui s'écrie :
— On regarde devant soi, au moins!...
— Ah! quel heureux hasard!... ma jolie petite blonde, mademoiselle Lisa!...
— Tiens, c'est le monsieur à qui Malhilde a donné un soufflet!...
— Grâce à vous, méchante; et franchement vous me devez un dédommagement pour la scène que vou* m'avez attirée. .
— Mais dame... pourquoi me piuciez-vous?...
— Pour vous faire comprendre que vous m'aviez tourné la tète...
— Ah ! ça voulait dire cela? Moi, je n'ai pas 1 habitude de ce langage-là !...
— Il est pourtant bien usité!... Mais tout peut se réparer : petite Lisa, je vous adore.
— Bah ! comme ça, tout de suite ?
— Depuis le jour où je vous ai vue... au restaurant-bouillon...
— Vous étiez l'amoureux de Mathilde, alors.
— Oui, mais vous savez bien que je ne la vois plus...
— Je le crois bien, elle vous déteste à présent.
— Cela m'est parfaitement indifférent. Jolie Lisa, je veux vous couvrir de soie, de velours, de dentelles.
— Je ne saurais pas porter tant de choses, ça m'embarrasserait.
— Vous en prendrez facilement l'habitude. V.ous êtes faite pour briller, pour faire envie à vos compagnes.
— Laissez-moi donc tranquille... J'ai une commission à faire, je suis pressée...
— Je vais aller avec vous.
lu
110 PAPA DEAITÈRE.
— Ce serait joli... un beau monsieur avec moi... on en dirait de belles à l'atelier 1
— Atelier de quoi ?
— De fleurs, monsieur.
— Ah! vous êtes fleuriste... Vous travaillez par ici dans une boutique?
— Non, dans un grand magasin... au second... là-bas...
— Très-bien. Alors, donnez-moi un rendez-vous pour le soir.
— Pourquoi faire?... Je n'ai rien à vous dire, moi !
— Nous irons souper ensemble dans un bon restaurant, dans un joli cabinet... Je vous ferai manger to ît ce qu'il y a de meilleur et boire du Champagne glacé,..
— Ça me ferait mal aux dents.
— Vous ne pouvez pas me refuser, petite Lisa, songez que j'ai reçu un soufflet à cause de vous!
— Vous le méritiez bien.
— Voyons... quand? Ce soir, voulez-vous? A quelle heure quittez-vous votre atelier ?
— Ça ne vous regarde pas... Adieu, monsieur, je ne donne pas de rendez-vous, moi.
— Lisa, vous ne me quitterez pas ainsi...
— Ali ! lâchez ma main, où je vais encore crier.. . Vous savez comme je crie... Adieu.
La petite Lisa s'est dégagée, elle se sauve, laissant là La Bergerie, qui murmure :
— La petite sotte !... Mais elle est fort gentille... Je sais où elle travaille, je la retrouverai !...
Quant à la petite Lisa, après avoir fait sa commission, elle s'empresse d'aller trouver son amie Mathilde dans le magasin où celle-ci travaille, et lui dit:
— Tu ne sais pas?... je viens de rencontrer ton ci-devant amoureux...
— Rodrigue?
— Lui-même.
— Est-ce qu'il t'a pailé?
— Je crois bien ! il m'a arrêtée sur le boulevard, il ne voulait plus me lâcher...
— Ah ! la canaille ! Et que t'a-t-il dit?
— Oh ! un tas de bêtises... Qu'il m'avait pincée parce qu'il m'adorait... que j'étais cause que tu l'avais souffleté et que pour cela je lui devais un dédommagement.
— Voyez-vous cela ! Et enfin?
— Enfin, il me demandait à toute force un rendez-vous, pour le soir, me mener souper dans un cabinet avec du punch glacé...
112 PAIU BEAITEP.E.
— Et tu as répondu?
— Tu penses bien que je l'ai envoyé à l'ours... Il me fait peur ce monsieur avec son teint verdâtre... Eh bien? à quoi réfléchis-tu donc, MattuLde?
— Je songe... Écoute, Lisa, je voudrais me venger de cet homme... qui s'est si bien moqué de moi...
— Je ne t'en empêche pas.
— ■ Mais pour cela, si tu le rencontres de nouveau, s'il te parle... et il te parlera! il faudra cette fois lui accorder un rendez-vous...
— Oh! mais je ne veux pas?
— Tu ne comprends donc pas ! ... Tu viendras bien vite me dire cela... Tu n'iras pas au rendez-vou>. mais nous v enverrons la mère Chicot... tu sais... qui est bossue et boiteuse. . .
— Ah ! oui, oui...
— Nous lui prêterons un manteau... un voile... Elle ne parlera que bien bas. ..
— Oh ! ce sera une bonne farce !... Il mérite bien cela.
— Tu recommanderas à Rodrigue de t'altcndre avec une voiture... De cette façon, il y fera monter la vieille et elle se laissera enlever par lui.
— Oh ! bravo!... Maintenant je ne demande plus qu'à rencontrer ce monsieur
Cinq jours après avoir ramené chez elle la jeune dame dont il a fait si singulièrement la connaissance, Valmiral pense qu'il peut bien se présenter de nouveau chez elle, afin de savoir si, dans ses recherches, elle est parvenue à obtenir quelques renseignements sur son mari.
Disons aussi que, pendant ces cinq jours, le jeune homme n'a pas été un seul moment sans penser à ') cette jeune mère, si intéressante par sa position, par son amour pour sa fille et par l'abandon dans lequel l'a laissée son époux. Et puis, Camille avait des yeux si doux, un sourire si charmant, une voix si touchante, qu'il était bien difficile de ne point éprouver
114 T.\rA BEAUPÈRE.
pour elle au moins de la sympathie. Valmiral avait pu ressentir pour Zénobie ce penchant que fait souvent naître une figure espiègle et les mutineries d'un enfant uàté. Mais c'était un tout autre sentiment qu'il éprouvait pour Camille ; et il se trouvait bien heureux maintenant de n'avoir pas obtenu Pagrément de M. Philamour, lorsqu'il lui avait demandé la main de sa fille.
Pu;s encore, lorsqu'il réfléchissait à tout ce que lui avait appris madame Damlïeury, qui lui avait montré une confiance entière, il se disait :
— Pour venir chercher son mari dans Paris, elle a vendu tout ce qu'elle possédait ; elle a abandonné sa ville natale, où elle avait du moins des connaissances qui lui auraient toujours procuré du travail, afin qu'elle fût à l'abri de la misère ; mais ici.. . dans celte immense ville, où elle ne connaît personne, ses faibles ressources seront bientôt épuisées, et alors comment fera-t-elle pour vivre, pour subvenir aux besoins de son enfant?
Ces réflexions augmentaient naturellement l'intérêt que Valmiral ressentait pour la jeune femme; et il doit toujours en être ainsi : la position de la personne que l'on aime est pour beaucoup dans l'affection que nous ressentons pour elle ; qu'elle soit riche, heureuse, et notre pensée la suivra moins dans lin-
limité de sa vie ; mais qu'elle éprouve des peines, des privations, et notre désir le plus constant sera de les faire cesser.
Valmiral, qui était dans une position aisée et n'apprenait le commerce que pour s'établir un jour, cherchait par quel moyen il pourrait venir en aide à cette jeune dame. Mais il n'est pas toujours facile d'obliger : il y a des personnes que les moindres offres de service humilieraient et qui se privent quelquefois du nécessaire pour cacher leur pauvreté, qui n'est jamais un vice pourtant ! surtout quand elle n'est pas méritée.
Lorsque Camille lui avait fait le signalement de son mari, Valmiral avait été frappé de la ressemblance qui devait exister entre ce personnage et le gendre de M. Philamour. Un moment il s'était demandé s'il ne s'agissait pas de la même personne. Mais ensuite il avait rejeté bien loin de lui cette idée. Comment supposer en effet, que ce monsieur, qui fait tant d'embarras à Paris et vient de s'y marier, avait déjà une femme légitime et un enfant, qu'il a abandonnés pour contracter un second hymen. La loi ne plaisante pas sur la bigamie ; on peut être libertin, coureur, mauvais sujet, cela se voit trop souvent, mais de là à épouser deux femmes, il y a un pas immense et un grand abîme devant soi. Valmiral a
sur-le-champ deviné que La Bergerie était un blagueur, un débauché, mais il ne le croit pas encore justiciable de la cour d'assises.
En ouvrant la porte à celui qui lui a sauvé la vie? la petite Marie pousse un cri de joie.
— Maman ! c'est le monsieur qui m'a pris dans ses bras quand j'étais au milieu des voitures... Ah ! je suis bien contente de le revoir...
La jeune mère se lève et vient en souriant au devant de son visiteur :
— C'est bien aimable à vous, monsieur, de ne point nous avoir oubliées ! . . .
— Vous oublier, madame, cela doit être difficile... Je serais revenu plus vite, si je n'avais pas craint d'être importun...
— Importun ! vous, monsieur ; je croyais vous a\>oir dit que je vous regardais déjà comme un ami, comme un guide, que la Providence m'avait fait rencontrer dans une ville où je n'avais pas une seule connaissance.
— Oh ! oui, monsieur, reprend la petite tille, ça nous fait bien plaisir que vous soyez revenu, nous parlions souvent de vous avec maman, et puis, hier, elle me disait : Il ne viendra pas nous voir... il n'aura rien appris sur ton père... il craindrait, de nous faire de la peine en nous disant que nous avons
fait un voyage inutile ; il ne peut rien contre le malheur qui nous accable. Mais, moi, je disais à maman : Si, si, il reviendra ce monsieur; il l'a promis,.. Je suis sûre qu'il reviendra...
Valmiral embrasse tendrement la petite Marie, en lui disant :
— Merci, merci, chère enfant, d'avoir eu foi en ma promesse. Et vous, madame, puisque vous me le permettez, je ne me regarderai plus comme un étranger pour vous... Je suis votre ami, vous m'avez donné ce titre, je saurai le mériter. Maintenant, parlons de ce qui vous intéresse : depuis que je vous ai vue, avez-vous appris quelque chose? Êtesvous sur les traces de celui que vous cherchez ?
— Hélas non, j'ai encore parcouru divers quartiers ; dans plusieurs hôtels garnis, j'ai demandé si on avait logé un monsieur du nom de Damfleury, et partout je n'ai reçu que des réponses négatives. Et vous, monsieur?
— Moi, madame, je me suis informé aussi, mais je n'ai pas été plus heureux que vous.
— Il faut que M. Richard se soit trompé ; il est cause que j'ai entrepris ce voyage... et j'ai eu bien tortl
— Madame... permettez-moi de ne pas être du
même avis... car c'est à ce voyage que je dois d'avoir fait votre connaissance...
— Je vous remercie... mais notre liaison aura peu de durée... Si je n'appre; ds rien... il me faudra bientôt retourner à Joinville...
— Ah! madame, que dites-vous là !... Non, non, il ne faut pas repartir si vite... Vous auriez lort ! C'est au moment où l'on s'y attend le moins que l'on trouve ce que l'on ch< rchait.. .
— Vraiment, monsieur, vous croyez que je puis espérer encore., trouver ici mon mari?
— Mais sans doute... De grâce faites-moi donc de nouveau son portrait bien exact...
— Trente ans, grand, mince, la démarche hardie, toujours mis avec élégance, portant son chapeau un peu de côté; voilà pour la tournure. Des cheveux très-noirs, des traits fortement accusés, un nez long, droit, une bouche fine, des yeux noirs qui ont un éclat qui vous fascine... Enfin, dune pâleur mate qui quelquefois semble verdàtre; voilà sa figure.
— Oh ! c'est extraordinaire !
— E4-ce que vous connaissez quelqu'un qui ressemble à ce portrait?...
— Oui... un peu...
— Et ce quelqu'un s'appelle?...
— M. de la Bergerie.
— Je n'ai jamais connu personne de ce nom-là ?
— Oh ! ceci est un peu du hasard. Mais, je vous le répète, madame, ne songez pas à repartir... Qu'iriezvous faire à présent dans votre province?...
Camille baisse les yeux et ne répond pas. Mais ce silence était éloquent et Valmiral devine bien que la jeune femme n'ose pas lui dire : J'irai chercher du travail que je ne trouverais pas à Paris. Il s'empresse de tirer sa carte de sa poche et la présente à Camille, en lui disant :
— Il me semble que vo«s ne savez pas même mon nom... Il est bien temps cependant que vous sachiez qui vous voulez bien appeler votre ami...
— Ah ! oui, c'est vrai, dit la petite Marie, plusieurs fois j'ai dit à maman : Comment donc s'appelle-t-il, notre ami, et elle m'a répondu : Il a oublié de nous le dire.
— Excusez-moi, madame, je répare cet oubli, voici mon nom et mon adresse. Si vous aviez besoin de me voir... écrivez-moi un mot, j'accourrais aussitôt...
— Est-ce que vous serez encore longtemps sans revenir ?
— Oh ! non, madame... Si vous le permettez, je vous reverrai après demain... Et ruis... je voulais
120 l'APA BEAUrEUE.
vous demander... c'est que je ne sais comment vous dire... Je crains d'être indiscret...
— Avec moi... quand je vous ai confié toutes mes peines!
— Eli bien... vous m'avez dit que, dans votre pays, beaucoup de personnes s'occupaient de vous avoir de l'ouvrage pour vous procurer plus d'aisance. . . Croyez-vous donc qu'à Paris il n'en sera pas de même... Vous savez peut-être travailler en linge... faire des chemises...
— Oh ! assurément.
— Moi, madame, qui suis dans le commerce, qui connais une foule de fabricants, à présent que je sais quel genre d'ouvrage vous savez faire, il me sera très-facile de vous en procurer.
En écoutant Valmiral, Camille a senti ses yeux se mouiller de larmes. Elle lui prend la main et la presse dans les siennes, en lui disant :
— Ah! que vous êtes bon, monsieur !... Je lis dans votre cœur... Vous devinez ce que je ne voulais pas vous dire... Vous vous inquiétez de mon avenir... Ah! merci, mille fois!... Oui, en effet, il me audra trouver du travail... Ah ! je ne rougis pas de travailler... Je veux pouvoir élever mon enfant...
— N'ayez donc aucune inquiétude de ce coté ; quand vous le voudrez, je me chargerai de vous faire
avoir de l'ouvrage. C'est convenu. Au revoir, madame. A bientôt, ma petite Marie...
— Abientôt, mon ami... Comment t'appelles-tu ?
— Valmiral. Paul Valmiral.
— Oh ! j'aime mieux dire Paul, «'est plutôt fait. Le jeune homme s'éloigne, mais plus épris que
jamais de Camille. Cette nouvelle entrevue, dans laquelle elle lui a témoigné tant de franchise, tant d'amitié, a rendu plus vif, plus profond le sentiment qu'il éprouve pour elle. Déjà il a de la peine à la quitter, et il se dit : « Elle voudrait partir, retourner dans son pays. Mais alors je ne la verrais donc plus, oh ! ce ne sera pas ! . . . Je sens que je serais trop malheureux si je ne la voyais plus ; car je l'aime, cette jeune femme... Je l'aime... Ah! cela ne ressemble plus à ce sentiment que j'éprouvais pour Zénobie... C'est de l'amour véritable cette fois!... Mon Dieu! j'y songe!... si elle allait retrouver son mari... Non... ce n'est pas probable... N'importe, dès demain je me rendrai chez monsieur Philamour, car il faut absolument que j'éclaircisse Pis soupçons qui, malgré moi, se sont élevés dans mon esprit. »
Le marchand de planches était chez lui, dans le logement qu'il occupait seul, depuis qu'il avait marié sa fille. M. Philamour était en train de répéter le pas de la Tulipe orageuse, que lui avait enseigné son
gendre, et, de temps à autre, il s'essuyait le visage, parce qu'il était en sueur, lorsqu'il se livrait à cette gymnastique. Il n'a pas entendu la sonnette, mais la domestique a été ouvrir et, lorsque Valmiral lui demande si M. Philamour n'est point en affaires et peut le recevoir, cette fille répond :
— En affaires!... Ah! c'est de drôles d'affaires qu'il s'occupe à présent, le bourgeois ; je ne sais pas quelle mouche le pique, mais il ne fait plus que danser, sauter, faire des cabrioles!... Lorsque je lui apporte le matin ses côtelettes, il se met quelquefois à sauter autour de moi, en tenant ses mains sur ma tète, que ça me fait peur, et je lui dis : Mais monsieur, qu'est-ce que vous avez donc? Alors, il se met à rire, en me répondant : C'est le balaacez chicard ! ce qu'il y a de plus à la mode ! . . . Ah ! si cela continue, j'ai bien peur que mon pauvre maître ne devienne toqué !
Valmiral ne comprend rien à ce que lui conte la domestique. Mais en entrant dans la chambre de M. Philamour, il le trouve étendu à plat ventre sur le parquet ; il se relève vivement en voyant entrer quelqu'un.
— Vous vous éiiez laissé cho:r ? dit le jeune homme.
— Non, je répétais le pas de 1 aiuignée, que mon
SITUATION EMBARRASSASTE. 123
gendre m'a appris... Ce sont les danses à la mode... Vous devez connaître cela, vous, jeune homme?
— En effet, monsieur, je connais ces danses-la, mais je ne les pratique pas. Àh! votre gendre vous apprend à danser, maintenant?
— Oui, il est peut-être un peu tard pour que j'apprenne à danser ! Mais La Bergerie m'a dit que Caton apprenait à danser à soixante ans ; que Platon a fait l'éloge de la danse... Je ne ne connais pas ces messieurs-là, mais il paraît que c'était des personnages très-considérés ; et puis cet exercice me fait du bien; il me fatigue, mais il me donne de l'appétit.
— Je regrette alors de vous avoir dérangé !
— Oh ! il n'y a pas de mal... Je n'ai rien à faire maintenant ! J'ai le temps de m'exercer à la danse moderne. Qui vous amène, mon cher ami? il y a bien longtemps que vous n'étiez venu me voir. Pas depuis que je vous ai refusé ma fille... Mais je vous ai dit mes raisons... et vous m'en avez voulu pourtant.
— Oh ! pas du tout, monsieur ; de grâce ne parlons plus de cela. Je viens pour vous demander un renseignement... C'est pour obliger une personne qui veut faire de grandes affaires avec monsieur votre gendre...
— Avec mon gendre, tant mieux... il en sera content... Mon gendre est très-coulant on affaires...
Peut-être même trop coulant... moi, je tâtonnais davantage !... Enfin de quoi s'agit-il, quel est ce renseignement ?
— Cette personne, avant d'entreprendre une affaire importante avec monsieur de la Bergerie, prétend être parfaitement renseignée sur sa solvabilité ; elle désire surtout savoir son nom de famille ; car on assure que monsieur votre gendre en a un autre que La Bergerie et, comme vous lui avez donné votre fille, vous devez le savoir mieux que tout autre... Il a dû vous montrer ses papiers...
— Pardieu ! cela tombe sous le sens ! Est-ce qu'on croit que j'aurais marié ma fille à un homme qui n'aurait pas de papiers ; ce serait du propre ! D'ailleurs, à la mairie il faut bien exhiber ses actes.
— C'est juste, alors vous savez...
— Je sais qu'en effet La Bergerie est un petit nom de fantaisie qu'il a ajouté au sien depuis son mariage ; mais son nom de famille est Damfleury... Ma fille est la femme de monsieur Jules Damfleury, dit La Bergerie... Eh bien... qu'est-ce que vous avez donc, mon cher ami, vous devenez tout pâle...
— Ce n'est rien, monsieur, un étourdissement... un malaise...
— Vous avez peut être déjeûné avec du homard,
SITUATION EMRARRASSAN'TE. 125
c'est très-lourd!... Voulez-vous un verre d'eau... quelque chose...
— Merci, monsieur, ce n'est rien, cela se dissipe déjà...
— Ce pauvre garçon... Vous m'avez fait peur...
— Excusez-moi, monsieur... vous m'avez bien dit que votre gendre se nommait Jules Damfleury?
— C'est cela même, né à Paris ; son père était architecte et sa mère... je crois qu'elle était artiste à l'Opéra... Cela vous suffit-il ?
— Oh ! parfaitement, monsieur.
— Si vous avez besoin d'autres renseignements, venez me trouver.
— Je vous remercie, monsieur, mais ce que vous m'avez dit suffira. Adieu, monsieur Philamour.
— Au revoir, mon cher... Soignez-vous, mon ami, soignez-vous ; vous êtes d'une complexion délicate ; vous n'êtes pas un gaillard comme mon gendre, vous ! . . . Il vous faut des ménagements.
— En effet, monsieur, je ne ressemble pas à votre gendre et vous me permettrez de m'en féliciter.
Valmiral est parti après avoir dit ces mots, que M. Philamour semble ne pas comprendre. En apprenant que La Bergerie est en effet le mari de Camille, cet homme que la jeune mère croit mort, parce que depuis seize mois elle n'a plus entendu parler de lui,
Paul Valmiral a éprouvé une émotion si vive, qu'il a été sur le point de laisser échapper de ses lèvres quelques paroles qui auraient trahi le secret terrible qu'il vient de découvrir. Et cependant ce secret, qui, une fois connu, attirerait un juste châtiment sur la tête du coupable, il tremble de le révéler, et se dit : — Si cette jeune femme apprend que son mari existe, mais qu'il l'a abandonnée ainsi que son enfant pour se marier à une autre, quel sera son désespoir, sa douleur... Ne vaut il pas mieux qu'elle croie son mari mort... Ah! s'il ne s'agissait que d'instruire Zénobie et son père, je ne balancerais pas un moment à leur faire connaître cet époux, ce gendre qui les a si bien ensorcelés. Mais que je leur dise que La Bergerie avait déjà une femme légitime, quand il a conclu leur alliance, ils ne me croiront pas ! ils m'accuseront de calomnie ; pour leur prouver que je dis vrai, il me faudra leur présenter la première épouse de ce La Bergerie... Alors, il aura donc fallu tout dire à celte pauvre mère ; il aura fallu lui faire connaître la honteuse conduite de son mari et la décider à en demander vengeance. Non, je connais déjà le cœur de Camille, je connais cette âme bonne et généreuse, elle préférera rester abandonnée, mal heureuse, plutôt que d'attirer le déshonneur et un juste châtiment sur le père de son enfant. Non,
Camille ne poursuivra pas cet homme devant les tribunaux. Ainsi, il faudra laisser ce misérable vivre au sein des plaisirs de l'aisance, pendant que sa femme et son enfant seront obligés de travailler pour vivre !... Ah ! cette pensée est affreuse... Que dois-je faire... Chère Camille, elle ne se doute pas des tourments que j'endure déjà pour elle... Mais le plus sage est de me taire, de garder dans mon sein ce secret terrible... et de lui épargner le supplice de se savoir la femme d'un bigame.
liS l'ATA DEAUPÈRE.
Au Grand-Hôtel, dans un des plus beaux appartements, une dame venait d'achever sa toilette, mais continuait à se regarder dans une psyché, se tournant de droite puis de gauche, pour voir l'effet de la robe nouvelle qu'on vient de lui apporter et s'assurer si la queue en était assez longue.
Cette personne est madame Olympe Verdoyant, veuve d'un riche entrepreneur de bâtiments, qui, en mourant, lui a laissé cent mille francs de revenu et le château qu'elle habite presque toute l'année dans les environs de Fontainebleau. Dans cette position, il semblerait que celle dame doit être parfaitement heureuse, car elle n'a personne qui puisse s'opposer à ses volontés ; elle n'a pas d'enfants, est maîtresse
absolue de sa fortune et peut contenter toutes ses fantaisies.
Cependant cette dame pousse souvent de gros soupirs ! Pourquoi? Est-ce le chagrin d'avoir perdu son mari qui la rend mélancolique? Non, vraiment : Olympe n'a jamais eu d'amour pour M. Verdoyant, qui avait l'inconvénient de suer des pieds, infirmité que la plus grande fortune ne peut guérir. Et sa femme ne l'abordait jamais qu'en tenant sous son nez un mouchoir bien parfumé. Elle ne regrette donc pas son époux. Mais Olympe, qui n'a jamais été jolie, et qui a maintenant quarante-huit ans sonnés, se plaint à présent d'avoir été sacrifiée à unmari qu'elle ne pouvait pas sentir, ou qu'elle sentait trop, et de n'avoir pas connu l'amour. Elle veut absolument connaître l'amour. Comme elle a cent mille francs de rente, on lui a dit qu'avec cela on pouvait connaître tout ce qu'on voulait; alors elle s'est dit qu'elle connaîtrait i'amour.
A son château, où elle voit toujours les mêmes figures, elle n'a pas encore rencontré quelqu'un qui lui plût. Car il faut dire aussi que cette dame est fort difficile dans ses goûts ; il lui faut un bel homme, un joli garçon, qui ait de l'esprit et ne parle pas toujours de lui et ne songe pas toujours à se faire des cigarettes.
C'est dans l'espoir de rencontrer '['Idéal qu'elle s'est créé, que cette dame vient de temps en temps passer quelques semaines à Paris. Cette fois madame Verdoyant veut aussi s'occuper d'un placement de fonds, et, pour s'amuser, est disposée à faire quelques opérations sur les chemins de fer ou toute autre valeur cotée à la Bourse.
En ce moment, sa grande opération est l'essai de la robe qu'on vient de lui livrer. La couturière qui vient de la lui apporter, ne cesse de s'écrier :
— Je vous assure, madame, que cette robe vous va comme un ange... Elle vous prend parfaitement la taille...
— Vous trouvez? Elle me semble un peu large. . .
— Madame n'a pas besoin de se serrer, elle a la taille assez fine sans cela... Trop mince, ce n'est pas joli... Je l'ai entendu de messieurs, qui parlaient d'une dame dont la taille était à mettre dans un anneau ; ils disaient : On n'ose pas la toucher... on a peur de la casser.
Madame Verdoyant, qui ne tiendrait pas dans le cercle d'un seau, trouve le mot très-joli et cela la fait rire.
— Oui, c'est vrai... vous avez raison, une taille trop mince ce n'est pas joli... Les hommes veulent trouver quelque chose... qui promette. Mais il me
semble que je ne suis pas assez décolletée... J'ai de belles épaules, je ne suis pas fâchée qu'on les voie un peu...
— Je vous assure, madame, qu'on les voit bien assez!...
— Et ma queue... on les porte longues maintenant. Celle-ci n'est pas assez longue...
— Mais voyez donc ! madame... elle va d'un bout de la chambre à l'autre.
— Oh ! c'est égal ! ce n'est pas assez long... quand on possède cent mille francs de rente, on doit avoir une queue remarquable.
— Madame, si elle était plus longue, tout le monde marcherait dessus. On ne pourrait pas vous approcher sans tomber...
— C'est ce qu'il faut ! Qu'on marche dessus, qu'on tombe, elle n'en fera que plus d'effet. C'estentendu. Vous allez remporter la robe, vous allongerez la queue, vous raccourcirez le corsage, et elle sera parfaite.
La couturière remporte la robe en se disant :
— Quand tu auras une jolie tournure, toi, c'est que les poules auront des dents. Ah ! vivent les femmes jeunes et bien faites, la robe va toujours bien.
La couturière était partie et Olympe avait fait une
152 PAPA BEAUPÈKE.
autre toilette, lorsque sa domestique vient lui dire qu'un monsieur demande à lui parler.
— Un monsieur... A-t-il dit son nom?
— Jules de Senneterre.
— De Senneterre! Je ne connais pas cela. Quelle espèce d'homme est-ce?
— Madame, c'est un monsieur très-bien, très-élégant... de belle tournure...
— Jeune ?
— Oui, madame, c'est un jeune homme.
— Introduisez-le... Ah ! un instant, Sophie... Voyez donc si mes cheveux vont bien... si mes boucles ne sont pas dérangées...
— Il n'y a rien de travers, madame est superbe!.. .
— Allez... faites entrer ce monsieur... Ah! Sophie...
— Madame?
— Ma bottine gauche est délacée... voyez... arrangez cela bien vite...
— Oh! ce n'est rien... madame a pourtant un pied solide... C'est le lacet qui a cassé... mais cela peut se rattacher... Voilà qui est fait.
— Allez dire à ce monsieur d'entrer... Ah! Sophie... ma ceinture est trop lâche...
Mais Sophie est déjà partie et madame est obligée de garder sa ceinture telle qu'elle est.
MADAME VERDOYAI. 133
La Bergerie est introduit chez madame Verdoyant. Il se présente avec cet aplomb, cette aisance qui ne l'abandonnent jamais, fait un salut très-profond, auquel on répond par une gracieuse révérence et dit :
— Madame, ma démarche vous semblera peut-être un peu osée... mais j'ai toujours eu pour principe que dans les affaires il fallait aller droit au but et affronter même un échec. . .
— Monsieur, prenez donc la peine de vous asseoir. . . Je vous écouterai beaucoup mieux...
— Mais, madame, je crains... vous alliez sortir peut-être...
— Non, monsieur, veuillez vous expliquer.
— Madame... je me nomme Jules de Senneterre. Je suis dans les affaires... Je vais tous les jours à la Bourse... Je suis très au courant de toutes les valeurs... Autrefois je faisais des affaires pour moi, maintenant j'en fais pour les autres... Mais il faut savoir supporter les caprices de la fortune...
— Vous avez éprouvé des revers, monsieur?
— Oh ! madame, ceci ne mérite pas de vous occuper ! Ce n'est pas pour vous parler de moi que j'ai eu l'audace de me présenter chez vous... Mais dernièrement je me promenais sur le boulevard des Italiens avec un de mes anciens amis... Alfred Breillv, qui a
I3i PAPA BEAUPÈRE.
eu l'avantage de se trouver avec vous en soirée, madame, chez une dame fort spirituelle, madame Bigonet.
— Oui, je suis allée à une fort belle soirée chez madame Bigonet. Et votre ami se nomme?
— Alfred Breilly.
— Alfred Breilly... En effet, je crois me rappeler un jeune homme très-petit?
— Il n'est pas grand, c'est vrai, mais il est assez bien de figure...
— Oh! oui, mais il est trop petit!... Comment voulez-vous qu'une dame d'une taille un peu élancée donne le bras à un cavalier qui aurait l'air de sortir de sa poche !
— Ah! ah! charmant! délicieux... sortir de sa poche est adorable!... Il est certain que ce pauvre Alfred ne serait pas digne de donner le bras à une belle femme... telle que vous, madame. Pardon, ceci n'est point un compliment, c'est une simple observation.
Madame Verdoyant minaude le plus jolimentqn'il lui est possible, tout en examinant fort attentivement ce monsieur qui est devant elle, et l'examen n'est point défavorable à La Bergerie, qui n'a pas l'air de s'apercevoir qu'on le passe en revue, et poursuit son
discours.
— AUred, tout en causant avec moi sur le boulevard, me montra une calèche que des embarras de voitures avaient forcée de s'arrêter. Dans celte calèche était une dame, remarquable par son air de distinction et le bon goût de sa toilette, il s'écria : « Voilà une dame avec laquelle j'ai eu le plaisir de passer la soirée chez madame Bigonet... J'aurais été charmé de faire plus ample connaissance avec elle. Mais elle ne se fixe pas à Paris. Elle y vient pour s'occuper d'un placement de fonds, et comme je n'entends rien à cela, je n'ai pu lui offrir mes services. Mais toi, mon cher, qui passe une grande partie de ton temps à la Bourse, tu devrais bien aller trouver madame Verdoyant, c'est le nom de la personne que tu vois dans cette calèche, et tu lui offrirais de te charger de ses affaires, car cette dame est veuve, et il y a de ces démarches, de ces courses que. les dames n'aiment point à faire. Je vous avoue, madame, que cette proposition me plut infiniment, et j'allais prier Alfred de me présenter à vous sur le champ, mais votre calèche venait de repartir. Je me hâtai donc de demander votre adresse... il ne la savait pas... mais, à Paris, les personnes comme vous, madame, se trouvent bien vite. Et, vous le voyez, aujourd'hui, sans autre recommandation, je me suis pprmis de me présenter devant vous. Si ma démarche
136 PAPA BEAUPERE.
vous déplaît... vous allez me renvoyer, madame, et je me retirerai, encore heureux d'avoir eu le plaisir de vous entretenir un moment.
— Non, monsieur, non, je ne vous renverrai pas, et votre démarche est bien loin de me déplaire. Vous vous recommandez trop bien vous-même, pour avoir besoin de l'appui de personne. D'ailleurs, je ne connais qu'à peine votre ami Alfred, qui m'a semblé un peu... comment vous dirai-je... un peu infatué de sa petite personne. Mais revenons à vous : vous n'occupez donc aucun emploi, à Paris?
— Aucun, madame. Par mes parents j'avais quelque fortune... des amis m'ont exploité... Je suis ce qu'on appelle agent de change marron... c'est-àdire que j'en fais les fonctions sans en posséder la charge...
— Vous êtes... marié, monsieur?
— Marié!... oh! non, madame, et qui donc voudrait de moi? un pauvre diable qui n'a pas le sou!... Oh ! je vous prie de croire que je me rends justice, et que je n'aurai jamais la folie de croire qu'une femme aimable voudra de moi... Et c'est à cela surtout que je tiendrais!... J'ai horreur des femmes bêtes!...
— Ah ! ah! ah !... eh bien franchement, je trouve que vous avez raison... Car passer sa vie avec quel-
qu'un qui ne sait pas un peu causer... ah! c'est bien triste... J'en sais quelque chose, monsieur !
— Vraiment, madame, est-ce que par hasard monsieur Verdoyant... n'était point aimable?
— Ah ! monsieur ! il n'y avait pas moyen de causer avec lui . . .
— En vérité... Vous étiez bien mal assortis alors!..
— Oh ! moi.s. je n'ai point la prétention d'être une femme bel esprit ! comme madame Bigonet, mais j'aime une conversation intime... dans laquelle on peut s'épancher...
— C'est bien ce qu'il y a de plus agréable... Oh ! ne me parlez pas non plus d'une femme bel esprit ! Celles-là sont prétentieuses, pédantes, et généralement très-sardoniques... elles abîment tout le monde et pour faire un bon mot ne ménageraient pas leur meilleure amie...
— C'est vrai... Comme vous les jugez bien... Et vous habitez constamment Paris, monsieur?
— Il le faut bien !... Où voulez- vous que j'aille? Je n'ai point de maison de campagne, moi. Ah ! c'est bien là ce qui fait ma peine!... J'aurais tant aimé la vie des champs... Tous ces plaisirs tranquilles que l'on peut y goûter... la promenade, la pèche... la musique...
— Ah ! vous êtes musicien?
— Je joue assez passablement du violon... et vous, madame?
— Moi, je joue du tambour de basque...
— C'est charmant, surtout en dansant un boléro.
— J'adore les danses espagnoles...
— Je le crois, elles permettent de développer les gràces.#Enfîn, avec tout cela, et la botanique... la culture des fleurs...
— Vraiment, vous aimeriez cela... Vous ne regretteriez pas le mouvement, le bruit... le tourbillon de Paris?
— Paris ! Oh ! madame, bien loin de le regretter, je voudrais le quitter pour n'y revenir jamais... Mais, hélas ! ceci est un beau rêve, que je ne verrai pas se réaliser.
Madame Verdoyant demeure quelques moments pensive. La Bergerie fait semblant de la contempler. Puis, lorsqu'elle lève les yeux sur lui et rencontre les siens, il s'empresse de détourner ses regards, comme honteux de son audace et reprend :
— Madame a donc des fonds à placer?...
— Oui, monskur, une soixantaine de mille francs. Je ne sais ce que je veux en faire... et si vous voulez bien me guider dans leur emploi...
— Madame, je tâcherai de me rendre digne de
MADAME VERDOYAKT. 139
votre confiance. Je vais de ce pas à la Bourse, savoir ce qui peut être le meilleur en ce moment; et, si vous me le permettez, demain, à la même heure, je viendrai vous faire part du résultat de mes renseignements.
— Je vous en serai fort reconnaissant, monsieur, et je vous attendrai demain.
— En attendant, voici ma carte, madame, car c'est bien le moins que vous sachiez à qui vous avez affaire.
La Bergerie présente une carte sur laquelle il avait fait graver le nom de Jules de Senneterre et l'adresse du petit logement qu'il avait loué pour ses intrigues secrètes. Il donne cette carte à madame Verdoyant en s'inclinant profondément devant elle, et celle-ci lui lance un doux regard en murmurant :
— Je vous attends demain... ne m'oubliez pas.
— Vous oublier ! Ah ! madame, je le voudrais que cela me serait impossible.
A peine La Bergerie est-il parti que madame Verdoyant sonne sa bonne.
— Sophief... Sophie!... vite ma voilure!...
— Madame va sortir ?
— Apparemment... Sophie, comment trouves-fa ce jeune homme qui sort d'ici ?
140 PAPA P-EAUPÈP.E.
— C'est un bel homme... seulement il a le teint un peu... jaunâtre.
— Imbécile ! c'est le teint des hommes du Levant ! D'ailleurs il n'est pas jaune, il est bistré !
— Ah ! les hommes du Levant sont bistrés.
— C'est tout ce qu'il y a de plus distingué.
— Moi, j'aime mieux un homme bien rougeaud... ça annonce la santé...
— Taisez-vous! M. Verdoyant l'était, rougeaud!... et Dieu sait ce que cela annonçait!... Ma voiture, tout de suite.
Olympe se fait conduire rue des Petites-Écuries à l'adresse que La Bergerie lui avait laissée. Celui-ci n'avait pas manqué de faire la leçon à sa portière, en lui mettant une pièce de vingt francs dans la main, et, pour une pièce d'or, la portière aurait volontiers juré que son locataire était un phénix.
En voyant un bel équipage s'arrêter devant sa porte et une dame élégante en descendre, madame Potin, c'est le nom de la portière, s'avance d'un air empressé :
— Madame demande quelqu'un de la maison... ou madame cherche un logement, peul-êlrc? nous en avons un très-beau au second qui est vacant ; si madame veut le voir...
— Non, je vous remercie, je ne cherche point de
logement... Je désire avoir quelques renseignements... sur une personne qui demeure dans votre maison... Où peut-on causer un instant avec vous... sans être dérangé?
— Si madame veut me faire l'honneur d'entrer dans mon arrière-loge... elle y sera comme chez elle... C'est là que ma fille étudie son piano, mais en ce moment elle est en classe, elle va débuter au Théâtre-Français... dans Athalie... elle fera un chœur... et de là elle ira tout droit aux Bouffes.
Madame Verdoyant n'écoute plus la portière, elle est déjà dans la loge, puis dans la pièce du fond, où madame Potin veut absolument la faire asseoir sur le lit, parce qu'il est très-moelleux. Olympe s'obstine à ne vouloir s'asseoir que sur une chaise et la portière se tient debout devant la belle dame qui lui dit :
— J'ai besoin de renseignements précis, vrais surtout! sur un jeune homme qui loge ici... M. Jules de Senneterre... vous le connaissez?
— Monsieur de Senneterre, oh ! comme si je l'avais fait, madame... C'est moi que je lui sers de femme de ménage.
— Dites-moi tout ce que vous savez sur ce monsieur... Tout! entendez-vous? et ne mentez pas... Voici pour payer votre renseignoment, et je ne m'ei
tiendrai pas là, car j'aime à récompenser ceux qui me servent bien.
Et madame Verdoyant sort de son porte-monnaie un beau napoléon qu'elle donne à la portière. Celleci qui n'a jamais reçu tant d'argent, est sur le point de tomber aux genoux d'Olympe, elle se contente de se moucher, en disant :.
— Madame, tout ce que je sais... tout ce que vous voudrez savoir... même ce que je ne sais pas... vous le saurez.
— Que fait ce monsieur, reçoit- il des femmes cbez lui... découche-t-il quelquefois... paye-t-il son terme exactement?
— Rubis sur l'ongle, madame, c'est un monsieur qui est rangé comme un papier de musique... il fait à la Bourse, à ce que je crois... Je lui entends souvent dire : Si on me demande, je suis à la Bourse Pour recevoir des femmes, jamais! Oh! excepté moi, pas un cotillon ne s'est présenté chez lui... et quant à ce qui est de découcher. . . lui ! monsieur Jules ! mais il aimerait mieux coucher dans la rue que de découcher... C'est sage comme une demoiselle! qui est sage, car j'en connais qui ne le sont guère!... Mais M. de Sennelerre, à onze heures il est presque toujours rentré.
— Et il ne vient pas des créanciers le tourmenter, le harceler?
— Jamais! Ah! une fois, le porteur d'eau est venu lui réclamer une voie d'eau qu'il prétendait avoir apportée le dimanche, et je suis sûre qu'il se trompait; c'était au-dessus qu'il l'avait portée... la dame audessus l'a nié, moi je sais très-bien que la voie est entrée chez elle et n'en est pas sortie. Au reste, M. de Senneterre a payé, il a donné son pied dans le derrière de l'Auvergnat, mais il a payé.
— Et des lettres, en vient-il souvent pour ce jeune homme?
— Des lettres... il n'en a pas reçu une seule depuis que je fais son ménage. Ah! si... une; mais c'était la circoculaire du boucher en face, qui annonçait dans le quartier qu'il allait vendre du cheval au lieu de bœuf, mais que ce serait plus cher, parce que ce serait du cheval couronné. La lettre n'était même pas cachetée.
— Merci, madame, de vos renseignements, vous êtes certaine de. tout ce que vous m'avez dit?
— Gomme delà vertu de Parnéla ma fille, qui fait un chœur dans Athalie.
— Alors je vois que l'on peut avoir confiance dans ce monsieur...
— Confiance! ah! madame, je mettrais ma tille
coucher sous son lit, et je suis sûre qu'il l'y laisserait.
— Adieu, madame, si j'ai besoin d'autres renseignements je reviendrai.
— Madame, de jour, de nuit, qu'il pleuve, qu'il vente!... je suis à vos ordres.
— Je n'ai pas besoin de vous prier de garder le silence sur ma visite.
— Ah! madame!... j'aurais douze langues que pas une ne bougerait là-dessus.
Madame Verdoyant glisse encore une pièce de dix francs dans la main de la portière et quitte la loge. Madame Potin, à la vue d'une nouvelle pièce d'or, fait une révérence si profonde qu'elle s'asseoit par terre.
Après sa conversation avec M. Philamour, lorsqu'il ne peut plus douter que le mari de Zénobie est aussi celui de Camille, Valmiral ne s'est pas senti le courage d'aller voir cette jeune mère si lâchement abandonnée par ce monsieur. Le lendemain cependant, ne voulant pas tarder davantage à revoir celle qui compte sur sa protection et son amitié, il se rend au petit hôtel de la rue de Bretagne.
Lorsqu'il passe devant le concierge, en nommant la personne chez laquelle il se rend , celui-ci lui crie :
— Au sixième, monsieur, ce n'est plus au cinquième étage ; c'est au-dessus, la porte à gauche.
— Pourquoi donc cette dame n'occupe-t-elle plus le même logement?
— Ah dame, monsieur, c'est que probablement madame Damfleury aura voulu diminuer son loyer... elle en avait pour quarante francs par mois, elle n'en a plus que pour vingt-cinq.
— Pauvre femme, se dit Valmiral en montant rapidement l'escalier; elle voit sans doute ses ressources diminuer... et croit que je l'oublie... Ah ! maintenant je saurai bien lui avoir de l'ouvrage. Mais tâchons surtout qu'elle ne sache pas la vérité.
Il sonne au sixième étage. C'est la petite Marie qui lui ouvre et fait un bond de joie en le reconnaissant. Le jeune homme sent son cœur se serrer en entrant dans cette petite chambre qui fait mansarde et n'a qu'une fenêtre en tabatière, de façon qu'il faut monter sur un banc pour apercevoir la maison en face.
— Pourquoi donc avez-vous déménagé, dit-il en tendant sa main à Camille qui lui sourit tristement. Vous ne voyez rien dans cette chambre... vous êtes horriblement mal ici.
— Mais non, monsieur, nous ne sommes pas trop mal... et puis c'est beaucoup moins cher ici qu'audessous... il faut économiser.
— A quui bon, vous allez avoir de l'ouvrage tant
que vous en voudrez... vous savez travailler en linge, m'avez-vous dit?
— Oh! oui.
— Eh bien ! je suis justement chargé de faire confectionner des chemises pour homme... on m'avait prié d'acheter de la percale, mais je ne m'y connais pas si bien qu'une dame. Vous serez bien aimable de vous charger de faire cet achat, ensuite vous ferez les chemises... il en faut deux douzaines... on paye dix francs de façon... Cela vous convient-il?
— Dix francs de façon! mais ce n'est pas possible, monsieur Valmiral, jamais on n'a donné autant pour la façon d'une chemise...
— En province, peut-être, mais à Paris on paye très-bien... très-cher... seulement il faut que ce soit fort bien fait. Voilà un billet de cinq cents francs, aurez-vous la bonté de vous charger de l'achat de la percale et de la toile pour les devants...
— Mais je crains... Je puis ne pas acheter comme on le désire...
— Pardonnez-moi... Tout ce que vous ferez sera très-bien... j'en fais mon affaire... Voilà donc qui est arrangé ; vous aurez de l'ouvrage tant que vous en voudrez, mais j'y mets une condition, c'estque vous reprendrez votre chambre au-dessous et que vous ne resterez pas dans cet affreux réduit!...
148 PAPA r.EAUPERE.
— Ah ! oui, maman, reprenons Fautre logement, ici je ne peux pas voir par la fenêtre, je suis trop petite... et puis, en sautant, je me suis cognée deux fois la tête contre ce vilain mur qui descend de travers...
Camille embrasse Marie et tend de nouveau sa main à son nouvel ami en lui disant :
— Vous êtes trop bon pour nous... vous êtes pour moi un frère !... Comment ai-je mérité de vous intéresser ainsi?
Le jeune homme presse tendrement cette main qu'on lui présente, en répondant :
— Comment vous avez mérité?... Mais n'est-ce donc pas tout naturel... une jeune femme... un enfant... si lâchement abandonnés...
— Vous pensez donc maintenant qu'il n'est pas mort et qu'il nous a volontairement abandonnées ! dit Camille en cherchant à lire dans les yeux de Valmiral.
Celui-ci est un moment embarrassé, il balbutie :
— Je ne dis pas cela... positivement!... Mais n'admettez-vous pas que cela serait dans les choses possibles?...
— Oh! non... non... je ne puis croire que, sans motif... sans raison... on abandonne sa femme et son enfant!...
— Ilélas ! madame, de tels exemples ne sont malheureusement que trop communs ! Un cœur droit et pur, une âme honnête, ne peuvent comprendre cet oubli de tous ses devoirs, chez un homme auquel on a confié sa liberté, sa vie!... et pourtant combien n'en voyons-nous pas de ces hommes qui, pour satisfaire leurs passions, foulent aux pieds tout ce qu'il y a au monde de plus sacré ! . . .
— Mon Dieu ! comme vous me dites cela... pourquoi donc aujourd'hui avez-vous ces affreuses pensées?
— C'est que j'ai réfléchi... La conduite de votre mari m'a paru si extraordinaire... et puis ce qu'il a fait sans vous en prévenir. . . Vendre cette maison qui vous appartenait, où vous étiez née... Ah! c'était déjà bien mal, cela !...
— Sans doute... mais peut-être avait-il absolument besoin d'argent pour aller en Amérique et n'avait-il pas d'autre ressource !...
— On ne part pas pour un autre monde, quand on doit laisser sa femme et son enfant sans rien, sans autre avenir que la misère et le malheur... On reste près d'eux, au contraire, et l'on travaille nuit et jour .pour améliorer leur position.
— Mais c'était aussi dans l'espoir de l'améliorer,
150 PAPA BEAIIPÈRE.
de revenir avec de la fortune, qu'il entreprenait ce grand voyage.
— Ah ! madame!... vous êtes bonne... vous cherchez toujours à excuser la conduite de votre mari... Vous l'aimez encore, on le voit bien... et moi je crois qu'il n'était pas digne de votre amour ; qu'il ne méritait pas de posséder une femme telle que vous, cet homme ! et que maintenant ce que vous avez de mieux à faire est de l'oublier. .. de ne plus penser à lui.
Camille, tout en écoutant Valmiral, cherchait à lire sur son visage, à deviner le fond de sa pensée, elle remarque cette hésitation d'une personne qui sait beaucoup de choses et craint d'en dire trop, elle s'écrie :
— Mon ami... car je puis vous donner ce titre, à vous, vous avez découvert quelque chose... vous en savez plus que vous ne voulez me dire... sur mon mari. . . sur ce qu'il a fait. . . De grâce, parlez. . . ditesmoi tout ce que vous avez appris...
— Non, madame, non... je vous assure que je ne sais rien... que je n'ai rien appris touchant monsieur Damflcury ; seulement, je vous le répète, j'ai réfléchi à ce que vous m'avez raconté... J'ai rapproché toutes les circonstances... et le résultat de mes réflexionsn'a pas été favorable à votre mari. Enfin, si j'ai un
conseil à vous donner, c'est de cesser désormais toute démarche pour savoir ce qu'il est devenu.
— Ah! c'est là votre pensée?... Mais alors pourquoi resterais-je encore à Paris?
Valmiral rougit ; il sent qu'il vient de faire une faute, et balbutie d'une voix tremblante :
— ■ Ah ! j'ai tort en effet de vous dire cela... il est possible que vous rencontriez ici monsieur votre époux... Mais, dans tous les cas, je ne vois aucune raison pour que vous quittiez Paris... où vous ne manquerez jamais d'occupation... et puis enfin... si j'osais me compter pour quelque chose... je vous dirais que je serais bien malheureux maintenant, s'il me fallait renoncer au bonheur de vous voir... vous que je regarde... comme ma sœur, et cette chère petite que j'aime tant !
Il y avait dans la manière dont le jeune homme s'exprimait quelque chose qui ne ressemblait guère à l'amitié d'un frère pour sa sœur. Mais Camille qui ne veut pas comprendre autre chose, sourit à Valmiral en lui disant :
— Eh bien! nous resterons, mon ami, nous ne vous quitterons pas; car nous aussi, croyez-le bien, nous serions fâchées de ne plus vous voir. Marie vous aime beaucoup, elle me parle sans cesse de vous. Enfin elle se plaît à Paris... n'est-ce pas, chère enfant?
152 PAPA BEAUPERE.
— Oh ! oui, maman, c'est plus gai que Joinville! . . . Seulement nous ne resterons pas dans cette vilaine chambre, n'est-ce pas?... Mon ami Paul a dit qu'il fallait retourner où nous étions d'abord.
— Oui, ma fille, nous lui obéirons, nous ferons tout ce qu'il nous conseillera. Mais aussi, il n'aura pas de secrets pour nous... il nous dira tout ce qu'il aura appris sur ton père?...
— Oui, madame, oui, je vous dirai tout ce qui peut assurer désormais votre tranquillité... Je vous le répète, ne vous fatiguez plus à courir dans les hôtels vous informer de monsieur... Damfleury, c'est moi qui me chargerai désormais de ce soin... Vous avez dans ce quartier la place Royale, les boulevards, où vous pouvez promener Marie... et ce quartier-ci est bien moins dangereux pour les piétons que du côté de la chaussée d'Antin, où il passe tant de voitures.
— Oh ! oui, s'écrie Marie, moi je ne veux plus aller sur ce boulevard où j'ai eu si peur...
— Sois tranquille, chère enfant, je ne t'exposerai plus à de nouveaux dangers. Mais vous voulez que je me charge d'acheter de la toile, de la percale ; où dois-je aller pour cela?
— Mon Dieu, madame, sur les boulevards, par ici, ou dans la rue Saint-Antoine, vous trouverez des
magasins de blanc, vous n'aurez que l'embarras du cboix. Maintenant je vous quitte, car mes affaires me réclament ; mais vous me reverrez bientôt.
Valmiral a pris congé de Camille, qui dit à sa fille:
— Mets ton chapeau, nous allons sur-le-champ aller faire les achats dont on m'a chargée.
— Ah ! oui, maman, nous allons nous promener sur les boulevards, n'est-ce pas? •
— Sans doute, nous y trouverons, je pense, les marchandises dont j'ai besoin.
— Et puis tu vas dire au portier qu'il nous rende notre jolie chambre d'ici dessous.
— Oui, puisque cela te fait tant plaisir... Car, moi, je ne me trouvais pas mal dans celle-ci.
— Maman, tu sais bien que notre ami Paul la trouve très-vilaine et qu'il t'a fait promettre de la quitter; il ne faut pas le contrarier, notre ami !...
— Ah! ce jeune homme est trop bon pour nous!... Mais aujourd'hui il m'a semblé qu'il me cachait quelque chose... Viens, ma fille, allons acheter ce qu'il nous faut pour nous mettre au travail.
La petite Marie entraînait toujours sa mère vers les boulevards où elle admirait toutes les boutiques. Camille a. tourné du côté de la porte Saint-Martin. Arrivée sur le boulevard du Temple, elle aperçoit un
beau magasin de blanc, elle y entre et demande à voir de la percale et de belle toile pour chemises.
Une grande jeune fille aux yeux noirs, au sourire gracieux, s'empresse de lui montrer des pièces de percale , et, tout en développant sa marchandise, regarde à chaque instant la petite Marie, en disant :
— Oh ! la jolie petite fille... quel air raisonnable... Quel âge a-t-elle? madame.
— Quatre ans et demi.
— Et se tenant déjà comme une petite femme. Comment vous nommez-vous? mademoiselle.
— Je m'appelle Marie, madame.
— Eh ! bien, mademoiselle Marie, voulez-vous me permettre de vous embrasser...
— Oui, madame.
Mathilde, car c'est l'amie de Lisa, la ci-devant maîtresse de La Bergerie, que nous venons de retrouver dans son magasin de blanc, embrasse tendrement l'enfant, puis va lui chercher des bonbons, que Marie n'accepte qu'après en avoir demandé la permission à sa mère. Celle-ci remercie Mathilde :
— Vous êtes trop bonne pour ma fille, mademoiselle... Vous aimez les enfants?
— Oh ! pardon, madame, mais votre petite Marie a dans les traits une expression si douce ! si gentille...
que j'en serais folle si elle était à moi... Ah! vous devez bien l'aimer...
— Oh ! oui, c'est toute ma consolation ! Mathilde n'ose pousser plus loin ses questions.
Mais elle sert Camille comme une pratique, lui montrant ce qu'il y a de mieux et de meilleur.
Lorsque la jeune femme a terminé ses achats, on lui fait un paquet de la toile et de la percale, et le paquet se trouve être assez volumineux.
— Vous n'allez pas emporter cela vous-même? lui dit Mathilde.
— Mais pourquoi pas ?
— Parce que c'est beaucoup trop gros, trop lourd, et que donnant la main à une enfant, cela vous gênerait. Où demeurez-vous?
r— Rue de Bretagne... Voici mon nom, mon adresse.
— C'est tout près d'ici. Soyez tranquille, avant deux heures cela sera chez vous...
— Vraiment, mademoiselle, on aura cette complaisance?
— Mais c'est notre devoir, madame.
— Et on ne m'oubliera pas?
— Je vous répète que dans deux heures ce paquet sera chez vous.
Camille remercie, paye ses achats, et s'en retourne avec sa fille, qui lui dit :
— Maman, elle est bien aimable cette dame qui nous a servies ; elle m'a embrassée, elle m'a donné des bonbons... pourquoi donc cela?
— Mais parce qu'elle t'a trouvée gentille et l'air bien raisonnable.
— Mais maman, je suis aussi gentille et j'ai l'air aussi raisonnable, quand nous entrons dans d'autres boutiques, et on ne me donne pas de bonbons, et on ne m'embrasse pas.
— Ma chère amie, c'esUqu'on ne plaît pas à tout le monde...
— Même quand on est toujours gentille ?
— Oui, ma fille, même quand on est toujours gentille... toujours bonne, toujours aimante !
— Ah ! ceux-là aiment donc mieux les petites filles méchantes?
— Non... ceux-là n'aiment pas les enfants. Deux heures ne se sont pas écoulées depuis que
Camille est de retour chez elle avec Marie, et réintégrée dans son logement du cinquième, lorsqu'on frappe à sa porte, et bientôt Mathilde paraît, tenant sous son bras le paquet de toile et de percale.
— Comment, mademoiselle, c'est vous qui vous
êtes donnée la peine d'apporter ce paquet? s'écrie Camille en allant au devant de Mathilde.
— Oui, madame, j'ai voulu me charger moi-même de cette commission afin d'avoir le plaisir de revoir encore ce petit ange... Cela ne vous fâche pas, madame?
— Me fâcher!... Est-ce qu'une mère n'est pas toujours heureuse quand on témoigne de l'amitié à son enfant?... Marie, va donc embrasser mademoiselle...
— Oh! avec plaisir.
La petite fille court se jeter dans les bras de Mathilde qui la couvre de baisers.
— Asseyez-vous donc, mademoiselle, vous avez monté nos cinq étages... c'est fatigant!...
— Madame, vous êtes bien bonne... mais je crains de vous déranger... d'être indiscrète en prolongeant ma visite...
— Oh! pas du tout...
— Pardonnez ma question, madame, vous êtes ici dans un hôtel garni... vous n'êtes donc pas habituellement à Paris ?
— Je suis à Paris depuis quelques semaines seulement. J'y suis venue espérant y trouver une personne... qui m'est chère... Mes recherches ont été vaines... Je comptais repartir... mais quelqu'un qui
158 PAPA BEAIJPÈRE.
s'intéresse à nous m'a conseillé de rester à Paris, ci me promettant de m'y faire avoir de l'ouvrage...
— De l'ouvrage... en lingerie !
— Oui, madame.
— Oh ! mais je suis bien contente d'être venue alors... De l'ouvrage, je puis vous en procurer aussi et tant que vous en voudrez, car nous employons beaucoup de monde... ma patronne ayant un magasin de confection.
— Vraiment, madame, vous auriez la bonté de penser à moi?
— La bonté ! mais ce sera un plaisir... un grand plaisir... Tenez, c'est drôle, il y a des personnes pour lesquelles on éprouve tout de suite de la sympathie... et j'en ai sur-le-champ ressenti pour vous, madame, et cette chère petite que j'aurai tant de bonheur à revoir., pour qui je ne serai plus une étrangère et qui finira par m'aimer un peu... N'estce pas, chère enfant, que lorsque vous me connaîtrez davantage, vous m'aimerez aussi?...
— Ah! je vous aime tout de suite ! madame. Mathilde presse de nouveau la petite Marie dans
ses bras, puis elle reprend :
— Ce que je vous ai dit ne vous offense pas, j'espère, madame. Vous ne trouverez pas mauvais que
moi, simple ouvrière dans un magasin, je cherche à vous rendre service?
— Bien loin de là, mademoiselle, je vous en remercie... car j'ai grand besoin de personnes obligeantes qui veuillent bien s'intéresser à moi.
— Nous n'avions qu'un ami, s'écrie Marie, à présent nous en aurons deux... *
— Madame, je me nomme Mathilde Derbois, je n'ai plus que des parents éloignés que je vois peu, parce qu'ils m'ennuient. J'ai vingt-trois ans, je suis d'un caractère franc, un peu trop sans façon, peutêtre, mais je ne suis pas méchante, et quand j'aime les gens, ohl je les aime bien... Il y a quatre ans déjà que je suis dans le magasin où vous m'avez vue et où l'on me traite comme une enfant de la maison. Est-ce que vous me permettrez de venir quelquefois vous voir ! d'abord pour vous apporter de l'ouvrage, ensuite pour embrasser ma petite amie?
— Oui, mademoiselle, vous nous ferez grand plaisir. . . et plus tard . . . quand nous nous connaîtrons mieux... vous saurez que je ne suis pas indigne de cet intérêt que vous me témoignez.
— Oh! je n'en doute pas, madame... mais il faut que je retourne au magasin. A bientôt, madame, puisque vous me le permettez.
— A bientôt, mademoiselle Mathilde
1G0 PAPA PEAUPÈRE.
— Au revoir, Marie.
— Au revoir, ma nouvelle amie...
Mathilde embrasse encore l'enfant et part. Marie court à sa mère en lui disant :
— Maman, tu veux bien que je l'aime, n'est-ce pas?
— i Mais sans doute! ma fille.
— Oh ! je suis bien contente, je suis amie d'un monsieur et d'une demoiselle.