LA DLONDE ET LA BRUNE
c'est égal, on l'aime tout de même ; et c'est surtout ceux qu'on ne devrait pas aimer que l'on adore le plus !
— Qu'est-ce qu'il fait ton monsieur Rodrigue?...
— Je crois qu'il m'a dit qu'il était agent de change ou banquier!... je ne sais plus au juste.
— Alors il doit être très- riche?
— Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est toujours fort bien mis, à la dernière mode... et puis il a une tournure... une élégance dans ses manières...
— Il est joli garçon?
— Je crois bien!... Une forêt de cheveux noirs superbes... Un nez un peu pointu... mais un regard si séduisant... si expressif... Un air un peu moqueur... mais il a tant d'esprit qu'on ne peut pas se fâcher, même quand il a l'air de se moquer de nous... Tu ne l'as donc jamais vu, Rodrigue?
— Où veux-tu que je l'aie vu ? je travaille à mes fleurs toute la journée ; je ne vais qu'à l'atelier et à la pension où tu viens dîner quelquefois, et où l'on ne reçoit pas de messieurs...
— C'est vrai... Tu vas voir Rodrigue ce soir, j'espère... Mais dis donc, ne vas pas en devenir amoureuse au moins!... C'est que, quoique ton amie, je t'arracherais les veux !...
— Oh! sois tranquille... je ne m'enflamme pa? comme toi... D'ailleurs, puisque ce monsieur est ton amoureux ! est-ce qu'on écoute l'amant de son amie !
— Cela s'est vu, ma chère, et très-souvent n^me l
PAPA BEAUTÈRE. 23
PAPA BEAUPERE
Pendant que les deux amies sont en train de causer, un nouveau personnage est entré dans la salle. C'est un monsieur entre cinquante et soixante, porteur d'un gros ventre et d'une face presque aussi ronde que son abdomen. Ce monsieur a des yeux saillants, un nez en forme de marron, de vives couleurs, souriant toujours, l'air très-content de lui, et soufflant sans cesse en vous parlant, ce qui n'a rien d'agréable pour son interlocuteur, auquel il envoie au visage un ventilateur continuel. Au total, ce que les gamins de Paris appellent une bonne boule.
Ce monsieur est à peine dans la salle, où il cherche une table libre, lorsque Daidanus s'écrie :
24 PAPA BEAUPliRIS.
— Eli! je ne me trompe pas ! c'est monsieur Philamour... Ah! quel heureux hasard!... Mais venez par ici... à côté de moi; je vais vous faire une place...
Cette fois, l'invitation de Dardanus est acceptée : le monsieur vient à lui :
— Tiens ! c'est monsieur Dardanus ! ... Ah ! y a-t-il longtemps que je ne vous ai vu !... Est-ce que vous avez une place près de vous?...
— Mais oui! mais assurément... Mettez-vous donc là. .
— C'est que nous sommes deux... je veux dire que j'attends quelqu'un... que je croyais même trouver ici... mais je ne le vois pas...
— Nous aurons aussi une place pour lui... Tenez, voilà mon vis-à-vis qui a fini de dîner et qui s'en va... Ce cher monsieur Pliilamour!... il y a bien un an que je ne vous ai vu... Vous êtes engraissé.
— Oh! non, non... au contraire !
— Comme vous voudrez. Et vous faites toujours de bonnes affaires dans votre commerce de planches?
— Je n'en lais plus... c'est-à-dire je ne m'en occupe plus guère... J'ai cédé tout cela à mon gendre, avec qui je me suis associé...
— Votre gendre? Vous avez dune marié made-
moiselle votre fille?
— Justement, il y a près d'un an... elle était encore bien jeune... dix-sept ans et demi; mais j'ai trouvé pour elle un parti superbe... je l'ai saisi au passage...
— Vous avez parfaitement agi !...
— D'autant plus que le gaillard plaisait à ma fille; il avait fait sa conquête en dansant avec elle une mazurka... non, c'était une valse pendant laquelle ils sont tombés par terre tous les deux...
— Ah! diable!...
— Ma fille est folle de la valse, mais elle s'étourdit tout de suite et ne peut pas valser sans tomber...
— Du moment que c'est une habitude !...
— Elle avait oublié de prévenir son cavalier, qui, en voulant la retenir, est tombé avec elle. Alors vous comprenez?... quand on tombe avec une demoiselle... cela produit tout de suite un rapprochement...
— Je crois bien, on peut même se cogner.
— Le soir même, après le bal, ma fille me dit : Mon petit père , je n'épouserai jamais un autre homme que monsieur de la Bergerie...
— Il s'appelle de la Bergerie !
— Oui, il est presque noble.
— Est-ce qu'il a des moutons?
— Il a de tout, de plus il est dans les vins.
26 PAPA BEaUPERE.
— Ah ! il est marchand de vin?
— Pas marchand, courtier, entrepreneur...
— Il entreprend du vin ?
— Il fait la commission... mais en gros... en très-gros !...
— Et vous l'avez mis dans votre commerce de planches... Il me semble qu'il n'y a guère de rapports?
— Oh! mon gendre s'entend à tout... il ferait marcher ensemble douze commerces différents... Vous allez le voir, c'est lui que j'attends.
— Je serai enchanté de faire sa connaissance.
— Il vous plaira, il plaît à tout le monde ! Beau cavalier! de l'esprit à revendre!...
— C'était bien votre affaire. Jeune, naturellement?
— Vingt-neuf ans ; onze ans de plus que sa femme. Mais ce n'est pas trop. Il faut qu'un homme ait du poids sur sa femme; qu'il la domine enfin.
— Ce sont les années que vous appelez du poids?
— Naturellement. Moi je n'avais que six mois de plus que ma femme; j'étais trop jeune, elle me dominait... C'est pourquoi je l'ai peu regrettée.
— Et votre gendre est riche sans doute.
— Oh! assurément! il m'a dit qu'il ne connaissait pas sa fortune... ili des vignes par ici, des vignes
par là... il possède une terre, la terre de la Bergerie... dont il porte le nom...
— Où est-elle située?
— En Bretagne... où l'on fait de si bon beurre... il m'en a déjà donné six pots.
— Est-ce que c'était son présent de noces?
— Oh ! diable ! si je l'avais laissé faire, il voulait m'envoyer tout un troupeau de ses moutons !... Mais je m'y suis opposé.
— Cela vous aurait gêné à loger. Et où avez-vous fait connaissance de cet aimable gendre ?
— Mon Dieu, chez Robin. Vous savez? Robin le physicien faiseur de tours, qui vous fait voir des spectres.
— Oui, j'ai été à ce spectacle.
— Depuis longtemps Zénobie ma fille, me disait : Petit père... — elle ne me nomme jamais autrement, — petit père, qu'est-ce que c'est donc que des spectres? — Ma chère amie, lui dis-je, ce sont des personnes mortes qui n'existent plus.
— Parfaitement répondu !
— Alors, petit père, comment peut-on les voir?
— Ma fille, je n'en ai jamais invité à dîner chez moi. Mais il paraît que les physiciens, qui sont un peu magiciens, ont des relations suivies avec eux. Là-dessus elle me dit: — Je t'en prie, mène-moi voir
23 PAPA BEAITÈRE.
cela. — Cela te fera peur, lui répondis- je. — Raison de plus, petit père, tout ce qui me fait peur m'amuse...
— Ah ! voilà bien les femmes! Cela me rappelle une dame qui voulait toujours que je lui racontasse mon duel, parce que ça la faisait frissonner... Vous savez, mon duel avec Savonard?...
— Oui, oui, oh ! vous me l'avez narré. Bref, je menai ma fille chez Robin, où monsieur de la Bergerie se trouva placé près de Zénobie ; il fut d'une politesse et d'une complaisance admirables pour elle, surtout pendant les apparitions... elle poussait de petits cris... Je lui disais : Tu as peur à cause de l'obscurité ; mais elle me répondait toujours : C'est égal, ça m'amuse. A la sortie, il pleuvait; ce monsieur nous offrit deux places dans sa voiture...
— lia voiture?
— Il avait un remise qui l'attendait à la porte. Nous acceptâmes. En route, en apprenant que je faisais le commerce de planches, il s'écria : — J'en ai justement besoin pour parquer mes moutons ! Naturellement, je l'invitai à venir me voir. Je vis bien qu'il lorgnait Zénobie, qui, de son côté, était éblouie par les belles manières de ce monsieur. Et lorsque arriva l'accident de la valse, vous savez ce qu'elle me dit!
— Vous avez donné une grosse dot à votre lille?
PAPA BEAUPEUE. 29
— Ah! vous allez juger ici la délicatesse de mon gendre : en me demandant Zénobie en mariage, il me dit : « Mon cher monsieur Philamour, j'ai entendu dire que vous donniez soixante mille francs de dot à votre ravissante fille. Eh bien, moi, je veux vous faire gagner dix mille francs de la main à la main ; je vous demande la sienne, et ne veux accepter pour sa dot que cinquante mille francs, pas un centime de plus ! » Je fus si touché de cette preuve de désintéressement, que je lui ouvris mes bras, en m'écriant : « Touchez là, c'est chose convenue ; mais de plus je vous associe à mon commerce, et c'est vous désormais qui gérerez les affaires de ma maison, qui conduirez tout, qui aurez la signature. Moi, je ne suis pas fâché de me reposer. »
— Diable ! c'était aller un peu vite ! Alors, vous aviez pris des informations sur la position de ce monsieur?
— Eet-ce qu'il ne m'a pas montré vingt lettres de ses commettants, et son carnet de négociations ! Il fait pour plus de trois cent mille francs d'affaires en vins tous les ans...
— Et il fera des planches à bouteilles avec votre marchandise...
— Oh! je suis tranquille! mes planches vont ferme depuis qu'il s'en mêle; elles disparaissent
TAPA BEAUPÉKE.
avec une rapidité surprenante !... Il m'a même déjà demandé des fonds pour en avoir d'autres I
— Est-ce qu'il n'a pas l'argent de celles qu'il vend?
— Mon cher monsieur, il vend à terme, à long terme, cela vaut bien mieux, parce qu'on ne fait pas d'escompte... Mais il ne vient pas, ce cher gendre ! ma foi, je vais toujours prendre un bouillon en l'attendant.
A la table où étaient les deux jeunes gens auxquels Dardanus avait plusieurs fois adressé la parole, l'un d'eux, en voyant arriver M. Philamour, avait dit à son ami :
— Marcellin, sais-tu qui est ce monsieur qui entre là?
— Non, et toi, est-ce que tu le connais?
— Beaucoup ; c'est monsieur Philamour, un marchand de planches. Il est aussi béte qu'il est gros.
— 0 mon cher, tu dois le flatter.
— Non, je dis vrai. Il est riche et il avait une fille fort jolie... mademoiselle Zénobie...
— Dont tu étais amoureux?
— Elle me plaisait beaucoup, j'en conviens, et j'aurais été heureux de devenir son mari. ,
— Lui plaisais-tu?
— C'est une personne un peu coquette, mais elle était fort jeune ; je me disais : Quand elle aura quelques années de plus, elle sera raisonnable. En attendant, elle semblait me voir avec plaisir. Je suis dans le commerce, mais dans trois ou quatre ans je compte m'établir... J'en avais dit quelques mots à monsieur Philamour, et il s'était contenté de me répondre : — C'est bien, mon petit, nous verrons plus tard, s'il ne se présente pas un meilleur parti que vous !...
— C'était bien aimable! Et il s'en est présenté un?
— Oui, mais sans vanité, je doute qu'il vaille mieux que moi et soit plus digne de faire le bonbeur de Zénobie ; c'est un faiseur d'embarras, de belles manières ! un nommé La Bergerie ; bel homme, beau garçon, je dois en convenir, mais en qui je n'aurais nulle confiance ; il a jeté de la poudre aux yeux du père et delà fille... à Zénobie il n'a parlé que toilettes, bals, fêles, spectacles !... Avec cela il n'était pas difficile de lui tourner la tête. Au père il a dit avoir des vignes, des troupeaux, et faire d'immenses affaires... remuer tous les ans des millions !... Monsieur Philamour a gobé tout cela. Enfin il a donne sa fille à monsieur La Bergerie, qu'il n'appelle plus qtîe : de la Bergerie ! et l'a associé à
TAPA UEAUPÈRE.
son commerce. Voilà, mon cher Marcellin, ce qui le prouve de nouveau que, dans ce monde, pour réussir, il faut faire de l'embarras...
— C'est possible, mais ces réussites-là ne sont pas souvent de longue durée. Et vas-tu toujours chez le marchand de planches ?
— Non. Franchement la conversation de monsieur Philamour n'était supportable que lorsque sa fille était présente. Mais, sans y aller, je suis assez au courant de ses affaires ; dans le commerce, on peut se renseigner. Le gendre mène vite les planches du beau-père... Je prévois une débâcle... pauvre Zénobie ! . . . Mais elle aimait trop la danse.
— Tu n'en es plus amoureux, j'espère?
— Non, mais je voudrais la savoir heureuse...
— As-tu remarqué ces deux jeunes femmes qui sont assises là-bas?
— Oui, elles sont jolies toutes les deux. La brune a des yeux magnifiques et qui promettent bien des choses.
— J'aimerais mieux la blonde... elle a l'air doux, modeste... Je sais bien qu'il ne faut passe fier aux airs... Malgré cela, on s'y Laisse toujours prendre.
— Ah ! prends garde, Marcellin... tu vas devenir amoureux à ton tour! Mais... tiens... vois-tu ce
PAPA BEATJI'ÈKE. 33
monsieur... cet élégant qui vient d'entrer 7... c'est La Bergerie !
— Ah ! voilà mon gendre! s'écrie M. Philamour.
— Enfin, voilà Rodrigue ! ditMathilde.
3i TAPA BEAUPÈRE.
Un grand monsieur, mis avec élégance et poussant la mode jusqu'à l'excentricité, est entré dans la salle en faisant beaucoup de bruit, en disant tout haut :
— Eh bien, où donc est-il ce cher beau-père, qui a voulu faire le jeune homme... dîner au restaurant et qui voudra sans doute courir ce soir dans les bals publics ! . . . Mais enfin, il faut que jeunesse se passe ! . . . Ah ! ah ! ah !
Ces mots sont dits en riant et avec un ton railleur, presque impertinent, qui semble habituel à ce monsieur, dont les grands yeux noirs, comme sa chevelure, ont une expression presque satanique, ce qui,
MONSIEUR DE LA BERGERIE. 'ôo
avec un nez un peu fort, une bouche fine, de belles dents, un teint d'une pâleur olivâtre, donnent à ce cavalier un cachet tout particulier, avec lequel il fait de nombreuses conquêtes, parce qu'en général les dames ont du penchant pour les hommes qui ne ressemblent pas à tout le monde, même lorsqu'ils se distinguent par leur laideur ; mais il n'en était pas ainsi pour le personnage que nous venons de dépeindre et que l'on trouvait fort beau garçon.
— Par ici, mon gendre, par ici... j'ai une place pour vous ! crie M. Philamour, en faisant le télégraphe avec son bras.
M. de la Bergerie va se mettre près de son beau père, en lui disant :
— Ah ! vous avez voulu dîner dans un bouillon ! . . . Mais il ne faut pas croire que vous trouverez ici du plum-pudding et de la charlotte russe.
— Oh! je préfère le solide... Je n'avais jamais dîné dans ces établissements, qu'on m'a beaucoup vantés... je suis bien aise de les connaître... Et votre femme n'a pas trouvé mauvais que vous dîniez dehors .'...
— Ah ! ah ! il est charmant !... Ma femme a assez d'esprit pour comprendre qu'un homme lancé dans les affaires ne peut pas dîner exactement tous les
PAPA BEAUPKRE.
jours chez lui, comme un petit commis à quinze cents francs.
— C'est juste... dans les affaires on dîne beaucoup en ville. Mon gendre, je vous présente une de mes anciennes connaissances... que j'avais perdue de vue depuis quelque temps, monsieur Dardanus...
La Bergerie éclate de rire, en s'écriant :
— Dardanus! ah ! le nom vaut son pesant d'or.. Dardanus ! fils de Jupiter et d'Electre, qui ayant tué Jasius son frère, fut obligé de fuir de l'île de Crète et vint en Asie, où il bâtit une ville qu'il appela de son nom, Dardanie. Vous êtes de cette famille-là, monsieur?
Le bonnet à poils s'incline en balbutiant :
— Monsieur... je ne suis pas bien sûr... mais cela est probable, puisque je porte le même nom...
— Comme mon gendre est savant ! murmure Philamour; il connaît votre famille mieux que vous!
— Monsieur doit être apothicaire, reprend La Bergerie.
— Pourquoi donc cela, monsieur?
— Mais parce que, lorsqu'on s'appelle Dardanus^ on doit se faire apothicaire... cela se comprend ! Or pourrait aussi appliquer vutre nom aux sangsues, ce peljt sobriquet leur irait à merveille.
M. Dardanus fait un sourire, qui peuFpasser pour une grimace, en répondant :
— Ah! très-joli !... Monsieur fait de l'esprit!...
— Je n'ai pas besoin d'en faire, monsieur, j'en ai toujours assez pour ma consommation. Mais voyons ces bouillons... ces bœufs... Garçons!... Ah! ce sont des femmes... j'aime mieux cela... c'est plus gentil...
— Moi aussi, dit Philamour, j'aime mieux les femmes pour garçons... Je suis amateur du sexe, sans que cela paraisse...
— Mais cela paraît, cher beau-père... Vous avez bien l'air d'un séducteur...
— Ah ! ce diable de La Bergerie. , . est-il farceur ! . . . Autrefois j'avoue que je suivais volontiers une jolie jambe... mais à présent les femmes marchent trop vite...
— Voilà des consommés qui ne sont pas mauvais... Voyons, mesdemoiselles... servez- nous maintenant tout ce que vous avez de meilleur...
— Viande ou légumes, monsieur?
— De tout! et du bordeaux première... N'est-ce pas, beau-père, vous aimez le bordeaux?...
— Oui, et le bourgogne aussi !
— Décidément on fera quelque chose de vous !
3S PAPA BEAl'PÈRE.
M. rhilamour regarde Dardanus d'un air ravi, en disant :
— Entendez-vous ? il veut faire quelque chose de moi !
— Je crois que c'est déjà fait ! pense le monsieur barbu, qui n'a pas été satisfait de la plaisanterie que La Bergerie s'est permise sur son nom.
— Tiens, c'est le jeune Valmiral que j'aperçois là-bas ! reprend le marchand de planches.
— Vous connaissez Amédée Valmiral? ditDardanus; moi aussi... il dîne souvent ici, où depuis mon duel je dîne souvent aussi. C'est un charmant garçon, bon sujet, qui fera son chemin dans le commerce ; ses patrons en font grand cas...
— Oui, oui, il est dans la nouveauté... Mais je lui crois peu de moyens... Il aura de la peine à faire fortune. Mon gendre, ce jeune homme était votre rival ; il m'avait demandé la main de Zénobie...
— Ah ! vraiment ! il n'était pas dégoûté ce monsieur... un petit commis en nouveauté I Vous l'avez mis à la porte, j'espère?
— Oh ! à peu près... Je lui ai dit : « Mon cher ami, vous comprenez que ma fille ayant soixante mill lianes de dot, il nie laut un gendre dans ces eaux-là. u
— Parfaitement raisonné. Est-ce que Zénobie avait du penchant pour ce roquet ?
— Oh! pas du tout; d'abord ma fille dédaigne un homme qui n'a pas des bottes vernies... C'est peut-être une susceptibilité de sa part... mais c'est plus fort qu'elle.
— Cela prouve la distinction de ses penchants.
— Ensuite Amédée ne savait pas valser... et n'était pas en état de conduire un cotillon !
— C'est un Auverpin alors ! un garçon qui ne va pas dans le monde. Vous ne le recevez plus chez vous, j'espère?
— Non ; depuis qu'il a appris que ma fille était mariée, je ne l'ai plus revu.
— Je connais un peu la famille du jeune Valmiral, dit Dardanus ; ce sont des gens fort à leur aise. Ils établiront bien leur fils. Le père a été, je crois, notaire en province. Un jour... c'était peu de temps avant mon duel... ayant une somme d'argent assez forte à placer...
— Sapristi! mesdemoiselles, servez-nous donc... nous mourons de faim, mon beau-père et moi... N'est-ce pas, papa beau-père, que vous mourez de faim?
— Pas tout à fait ! cependant j'ai de l'appétit...
— Je vous disais donc qu'un jour, ayant une
somme assez forte à placer... pas pour moi, mais pour un de mes clients... Savonard me dit... Je ne m'étais pas encore battu avec lui... pauvre Savonard, il n'était pas méchant au fond, mais très-mauvaise tête!... nous nous sommes battus pour une puce qui était sur le bout de son nez, et il prétendit qu'elle était sortie de ma barbe : je ne pouvais pas admettre cela...
— C'est fort intéressant ! eh bien, mesdemoiselles... nos haricots verts?...
— Voilà, monsieur, voilà !...
— Je reviens à mon affaire avec le notaire... non, avec la somme que j'avais à placer. . .
— Ou à votre duel pour une puce... choisissez, cela m'est parfaitement égal à moi !
— Monsieur, vous avez l'air de plaisanter, mais mon duel fut une affaire très-sérieuse...
— Et qui vous a fait une terrible impression à ce qu'il paraît, monsieur Dardanus, car vous y revenez sans cesse. Eh bien, moi, monsieur, je me suis battu en duel une dizaine de fois, et je n'en parle jamais. Maintenant c'est une affaire réglée, n'est-ce pas, nous n'en parlerons plus?
Dardanus se mord les lèvres et ne souffle plus mot.
Pendant la conversation de ces messieurs, roade-
moiselle Mathilde, qui ne perdait pas son amant de vue, murmurait à chaque instant :
— Il est avec du monde... comme c'est ennuyant!... il ne me voit pas..., mais je saurai bien me faire voir tout à l'heure...
— Ah ! c'est ce grand monsieur-là qui est ton amoureux?
— Oui... n'est-ce pas qu'il est bien beau garçon?
— Dame ! cela dépend du goût... Il a le teint... d'un blanc verdâtre...
— C'est bien plus distingué, ma chère : tous les hommes sont blancs, jaunes ou très-colorés, mais un homme vert... c'est fort rare !
— Cela me ferait peur à moi ! Enfin, tu dois être contente, il n'est pas avec une femme.
— C'est fort heureux pour elle et pour lui. Ce qui m'étonne, c'est que, voyant des femmes à une table, il n'ait pas encore regardé davantage pour s'assurer si elles sont jolies...
— Qu'est-ce que cela peut lui faire?
— Ah ! ma petite Lisa, tu ne connais guère les hommes... Le moindre minois éveillé meta ces messieurs l'esprit à l'envers... Tu ne comprends donc pas que les femmes sont créées pour tourner la tète aux hommes... que c'est pour les posséder, quand elles leur plaisent, qu'ils sont capables de commeltrc
42 r.UW BEAUPEP.E.
les plus grandes folies... les plus grandes fautes quelquefois... Tiens, par exemple : quand un homme se ruine, s'est presque toujours pour une femme...
— Je ne voudrais pas qu'on se ruinât pour moi.
— Mais aussi quand une femme se noie, s'empoisonne, s'asphyxie !... c'est toujours pour un homme.
— Merci!... tu ne me donnes pas envie d'aimer...
— Ah! il nous lorgne enfin... Il m'a vue... Oh ! il m'a bien reconnue... Il va venir nous parler, j'en suis sûre.
En effet, M. de la Bergerie, en parcourant la salle des yeux, venait d'arrêter ses regards sur les deux jeunes filles, et il a bientôt reconnu l'une d'elle. Aussitôt il dit à son beau-père :
— Pardieu, voilà un heureux hasard !...
— Quoi donc, mon gendre ?
— Voyez-vous ces deux dames qui dînent làbas?...
— Oui... Ah! ce sont des dames?... je les aurais prises pour des demoiselles...
— Ce sont des dames très-bien posées dans le monde ; Tune est la sœur d'un de nos débiteurs...
— Duquel?
— De... de... Thomassin, de Rouen.
— Quel est ce Thomassin?...
— Un gros commissionnaire qui veut se fixer à Paris. Je n'ai pas vu son frère depuis quelque temps... Il a une somme assez ronde à nous compter ; je vais aller demander à sa sœur ce qu'il est devenu... parce qu'enfin, même en s'amusant, il ne faut pas négliger les affaires...
— Très-bien pensé, mon gendre ; allez vous informer de notre débiteur... Oh! vous êtes un homme prévoyant...
La Bergerie quitte sa place, se dirige vers les deux jeunes filles, les salue aussi respcelueusement que s'il abordait de grandes duchesses, et dit à demi voix à Mathilde :
— Que faites-vous ici? pourquoi y venez-vous? qu'y cherchez-vous?
— Ce que nous faisons? Mais vous le voyez bien, nous dînons. Pourquoi j'y suis venue? Dans l'espérance de vous y rencontrer: c'est vous que j'y cherchais. Et maintenant, monsieur, voudriez-vous bien me répondre à votre tour... Pourquoi êtes-vous dix jours sans venir me voir, sans passer devant mon magasin, sans me donner de vos nouvelles? pourquoi n'êtes-vous pas venu me retrouver au spectacle, la dernière fois que vous m'y aviez donné rcntlczvous?... pourquoi?...
— Oh ! assez, assez, de grâce ma chère amie ! ce
n'est pas ici que je vais répondre à toutes vos questions... Avec qui êtes-vous donc là?
— Avec une de mes amies...
— Ah ! je ne la connaissais pas celle-là... Elle est fort gentille... Que fait-elle?
— Des grimaces aux hommes qui la regardent trop souvent, parce que ça lui déplaît, vu qu'elle est sage et veut rester sage.
— Toujours la même histoire, nous la connaissons.
— Voyons, monsieur, il n'est pas question de Lisa...
— Ah! elle s'appelle Lisa?
— Dieu! que vous m'impatientez! j'ai bien envie de vous arracher les yeux !
— Pas ici au moins I
— Avec qui donc êtes-vous là-bas ?
— Avec un provincial, un vieil imbécile, que je me suis chargé de promener dans Paris, de mener voir les spectacles, les curiosités... C'est même là ce qui m'a empêché d'aller vous voir depuis quelques jours...
— Est-ce vrai, cela?
— Comme il est vrai (pie pas une Amlalousc n'a les yeux plus beaux que les vôtres...
— Hum! flatteur!...
— Êtes-vous toujours dans votre magasin de blanc?
— Assurément; quand on est première demoiselle dans une maison et qu'on y est considérée, on n'a pas envie de changer.
— Ah! vous êtes considérée dans votre magasin?
— Oui, monsieur, je m'en flatte... Eh bien, est-ce que vous n'allez pas ce soir, vous débarrasser de votre provincial?
— Si fait, je le perdrai en sortant d'ici. Allez m'attendre à l'Eldorado, j'irai vous y retrouver.
— Est-ce sûr cela, Rodrigue? n'allez pas nous faire poser...
— Ah ! que dites-vous là ! je ne voudrais pas donner une si mauvaise idée de moi à mademoiselle Lisa!...
- — C'est bon, nous irons à l'Eldorado...
— Mettez-vous dans une loge, je vous trouverai plus vite et nous ne serons pas dans la foule.
— C'est entendu... A bientôt alors !
La Bergerie salue très-profondément les deux amies et va rejoindre son beau-père, auquel il dit :
— Le frère fait un petit voyage en Belgique, mais il sera de retour incessamment.
— Ah ! diable ! . . . en Belgique ! . . . mais êtes-vous sûr qu'il reviendra?...
40 TAPA BEAUPEP.E.
— Oui, oui... soyez tranquille... c'est bon, c'est solide... Eh bien, monsieur Dardanus ne dit plus rien?... C'est son duel qui le préoccupe sans doute... Il est désolé d'avoir tué Savonard, car vous avez tué ce pauvre Savonard, n'est-ce pas monsieur?
— Non, monsieur, je ne l'ai pas tué; grâce au ciel, je ne suis pas aussi féroce que vous paraissez le croire. Et sur ce, j'ai bien l'honneur de vous saluer, messieurs !
Le personnage barbu se lève et s'en va, poursuivi par les adieux de La Bergerie, qui lui crie :
— Bonsoir, monsieur Dardanus!... enchanté d'avoir eu l'avantage de faire votre connaissance ! je vous certifie que je n'oublierai pas votre nom.
— Ton La Bergerie connaît les demoiselles qui sont là-bas, dit le jeune Marcellin à son amiValmiral.
— C'est-à-dire qu'il connaît la brune, car c'est avec elle seule qu'il causait. Je serais bien curieux de savoir si elle est sa maîtresse. . .
— Il n'y a pas le moindre doute !
— A quoi as-tu vu cela ?
— A la manière dont elle le regardait en lui parlant.
— Tauvre Zénobic! il va bien ce monsieur.
Au bout de cinq minutes, les deux jeunes filles se lèvent et partent. Lorsqu'elles passent devant la table
où M. Phiiamour est assis avec son gendre, le marchand de planches croit devoir se lever et adresser à Mathilde un salut fort respectueux, sur lequel La Bergerie renchérit encore, mais en réprimant avec peine son envie de rire.
Valmiral se lève alors, ainsi que son ami, auquel il dit :
— Suivons ces dames... Je veux voir si La Bergerie viendra les rejoindre. Et il sort avec son compagnon, en détournant la tête lorsqu'il passe près Je M. Phiiamour.
Bientôt La Bergerie dit à son beau-père : — - Venez, homme aimable, nous ne prendrons pas le café ici... Je vais vous mener où il est bon.
— Très-bien, mon gendre, je vous suis. Oh! je m'en rapporte à vous pour connaître les bons endroits.
La salle ne tarde pas à se vider entièrement ; il ne reste plus que le monsieur qui appelait les demoiselles garçons. Il est en train de se disputer avec elles au sujet de sa carte, sur laquelle on lui a compté douze sous de pain, et s'écrie :
— Qu'est-ce que cela veut dire?... Il y a erreur... Pourquoi comptez-vous douze sous de pain?
— Parce que vous en avez redemandé six fois, monsieur, et six fois deux ça iait bien douze...
— - Mais cela ne s'est jamais vu ! Partout où Ton dîne, le pain est à discrétion... même dans les restaurants à trente-deux sous !
— C'est possible, monsieur, mais ce n'est pas comme cela ici... Chaque fois que Ton demande du pain, c'est dix centimes.
— Eh bien, c'est agréable ! ... Je m'en souviendrai de votre bouillon I...
En sortant du restaurant-bouillon , La Bergerie conduit son beau-père dans un café, et là, tout en lui offrant une grande variété de petits verres, pense au moyen de se débarrasser de lui..
M. Philamour, qui a déjà la tête échauffée par les différents glorias que son gendre lui fait goûter, est devenu de la couleur du homard... quand il est cuit, bien entendu, et balbutie en avalant du curaçao :
— Mon gendre, où irons-nous en sortant d'ici?... Je me sens en train de m' amuser, et vous comprenez que je n'ai pas envie de rentrer me coucher de bonne heure...
— Parbleu, je le crois bien ! qui est-ce qui se
couche de bonne heure? bes imbéciles, qui trouve . i probablement que la vie est trop longue et qui tâchent d'en dormir une grande partie...
— C'est juste; vous avez raison, mon gendre ; quand on dort^f c'est à peu près comme si on était mort !
— C'est tout à fait la même chose !
— Alors, pour vivre plus longtemps, on devrait ne jamais dormir.
— On y gagnerait une vingtaine d'années au moins.
— J'ai envie d'essayer et de ne plus me coucher...
— Vous feriez très-bien. . . En quinze jours vous en aurez au moins vécu trois de plus !
— En attendant, que ferons-nous ce soir?... J'ai entendu beaucoup parler des cafés-concerts; croiriezvous que moi, habitant de Paris, je n'en ai pas encore vu un seul?...
— Vous m'étonnez?
— Ah ! vous concevez, avant de marier ma fille, tout à mon commerce, je ne sortais de mon faubourg Saint-Antoine que rarement, et quand Zénobie voulait absolument aller au spectacle.
— 11 faut réparer le temps perdu...
— On m'a cité comme les principaux VAlcazar, Y Eldorado . . . Bataclan. . .
— Bataclan fera bien votre affaire... Nous allons nous y rendre... c'est-à-dire je vais vous y conduire. . . vous mettre sur le chemin ; ensuite j'irai vous y rejoindre...
— Pourquoi n'y venez-vous pas tout de suite avec moi?
— Parce que j'ai ce soir un rendez-vous avec un riche négociant de Bordeaux, qui doit me donner une forte commande de planches, et qu'il ne faut jamais manquer l'occasion de gagner de l'argent.
— Bravo, mon gendre ! vous faites tout marcher de front : les plaisirs et les affaires...
— Moi ! j'ai vu mener quatre intrigues à la fois, et réussir partout !
— Quatre intrigues ?. . .
— Par intrigues j'entends des commissions bien embrouillées et qu'il fallait souffler à d'autres courtiers...
— Je comprends ! ... Oh ! vous arriverez ! ... Il est très-bon ce curaçao ! . . .
— Eh bien , maintenant, en route pour Bataclan l...
La Bergerie emmène son beau-père ; lorsqu'ils ne sont, plus qu'à cent pas du café, qui est situé sur le
boulevard du Prince-Eugène, il le lui montre, en lui disant :
— Voilà Bataclan. Allez, entrez, faites-vous servir tout ce qui vous sera agréable; avant peu j'irai vous retrouver.
Puis, s'étant débarrassé de son beau-père, La Bergerie, ou Rodrigue, car nous avons vu que ce monsieur portait plusieurs noms, se dirige vers le boulevard de Strasbourg, à l'entrée duquel est l'Eldorado.
C'était là que Mathilde et son amie, la jolie Lisa, s'étaient rendues en sortant de dîner. La jeune blonde disait à sa compagne :
— Tu me mènes dans un café chantant !... Mais j'ai entendu dire que des demoiselles ne devaient pas aller sans cavalier dans ces endroits-là?
— Bah! des bêtises!... Les femmes vont partout à présent, même à l'orchestre des théâtres, où elles n'étaient pas admises autrefois. D'ailleurs, puisque nous allons dans une loge, nous ne serons pas mêlées avec la foule... Dis donc, il m'a semblé que Rodrigue, tout en me parlant, le regardait beaucoup.
— Mais oui... Ton homme presque vert a des yeux qui ont un tel éclat ! . . . je m'empressais de baisser les miens.
A l/ELbOItADO.
— Ah ! le gueux! le polisson î... S'il tedit quelque chose tu mêle rediras, j'espère?
— Puisque tu seras là, ne crois-tu pas qu'il va me parler bas devant toi?
— Oh ! je le crois capable de tout.
Mathilde et Lisa sont entrées à l'Eldorado, où il y a beaucoup de monde, et se font donner une loge. La jeune blonde ose à peine avancer au milieu de la foule et sous le feu de tous les regards braqués sur elle; mais la belle brune marche hardiment, la tète haute, et sans s'occuper de tout ce qui se dit sur son passage.
On place ces dames dans une loge qui est vide. Mais dans la loge à côté sont deux jeunes femmes, mises avec beaucoup d'élégance, qui parlent trèshaut, rient aux éclats à chaque minutes, et font tout ce qu'il faut pour se faire remarquer; ce sont deux lorettes du quartier Bréda. Elles sont bien plus parées que les deux jeunes filles qui viennent d'entrer, mais celles-ci sont bien plus jolies ; ce qui fait que des deux côtés elles se regardent comme des chiens de faïence.
Armand Valmiral et son ami Marcellin étaient aussi à l'Eldorado, car, de loin, ils avaient suivi les deux jeunes filles ; l'un, poussé par la curiosité, voulant savoir si La Bergerie viendrait retrouver la
jolie brune ; l'autre, éprouvant le désir défaire connaissance avec la blonde qui avait l'air si novice. Ces messieurs étaient allés se placer dans le couloir derrière les loges; de Là ils pouvaient tout à leur aise examiner, regarder les personnes qu'ils avaient suivies. Lisa ne se retournait jamais; Mathiidc tournait quelquefois la tète pour voir si elle apercevrait son Rodrigue, mais ne faisait aucune attention aux deux jeunes gens. Il n'en était pas de même des lorettes, qui, voyant ces messieurs rester dans le couloir derrière leur loge, étaient persuadées qu'elles avaient fait leur conquête, et se mettent à dialoguer de façon à être entendues :
— Tepsalie, ne trouves-tu pas qu'il fait une chaleur étouffante, ici ?
— Oui, mêlée d'une foule d'odeurs.
— Ça me fait soif, à moi... Ce mazagran ne m'a pas désaltérée du tout.
— Qu'est-ce que nous pourrions donc bien prendre à présent?...
— Je ne sais pas... Attendons.
— Je mangerais bien des oranges, moi... Si on m'en offrait, je te jure... par les cheveux de ma tante, que je les accepterais.
— Qu'elle est bête avec les cheveux de sa tante ! . . .
— A propos de cheveux, tu ne sais pas, j'ai renvoyé ma femme de chambre !
— Tiens, pourquoi donc est- ce qu' lie te volait tes chignons ?
— Oh! d'abord, ma chère, je ne crains pas qu'on me les vole, vu que je ne porte pas de faux... Mon chignon est bien à moi, je m'en flatte... épais, long, fourni, rien n'y manque! Dernièrement, j'ai gagné cinq cents francs au petit vicomte grec ; il avait parié avec moi que je ne me décoifferais pas devant lui... Je me suis décoiffée, j'ai laissé tout flotter... Il a été ébloui ; il voulait me faire photographier, coiffée en Eve.
— Et tu n'as pas voulu?
— Non, on aurait cru que je posais pour les peintres !... Fi l'horreur !
— Dans tout cela tu ne m'as pas dit pourquoi tu avais renvoyé ta femme de chambre.
— Ma chère, elle mettait mes robes... Conçois-tu cette effronterie? Un jour, Clara me dit... tu sais bien Clara... qui fume par le nez?... eh bien, elle me dit : — J'ai vu ta bonne à la Closerie, elle était pimpante, elle avait ta robe de soie bleue avec le corsage garni de boutons d'acier... Oh! alors je bondis de colère, et j'ai mis cette demoiselle à la porte... Tu sens bien que je n'ai jamais reporté la robe qu'elle
50 P.\P\ BEAUPÊRE.
avait sagouinée... Dis donc... avec tout cela, ces deux ostrogots qui sont plantés là, derrière, ne nous offrent rien!... nous leur avions cependant bien indiqué la manière de s'y prendre !
— Ce sont deux serins ! . . . Je crois qu'ils lorgnent ces mijaurées d'à-côté...
— Merci, fameux genre ! des robes comme on les faisait l'année dernière... rien aux oreilles !... Ce sont des panées.
De son côté, Lisa disait tout bas à son amie :
— Est-ce que c'est l'habitude ici de parler tout haut, ainsi que le font ces deux dames à côté de nous?
— Deux dames ! répond Mathilde, tu es bien honnête de prendre cela pour des dames ! ce sont des grues !...
Un monsieur arrive, en fredonnant, en faisant beaucoup de bruit ; on l'entend avant de le voir. C'est le gendre de M. Philamour. Il se fait ouvrir la loge où sont placées les jeunes ouvrières, s'assoit de façon à être plutôt derrière Lisa que derrière Mathilde, en s'ecriant :
— Me voilà ! j'espère que je suis de parole... Avez-vous demandé ce que vous voulez prendre, mesdames?...
— Non, Rodrigue, nous vous attendions...
A I/EI.DOHADO. 1>1
— Eh bien, que voulez-vous?... parlez... ■ — Mon Dieu... de la bière... des bocks...
— Fi donc! de la bière... c'est bon pour les fumeurs... Voilà une jeune blondinette qui doit préférer ce qui est sucré... Garçon, du punch!... un punch glacé à la romaine!... et vivement.
Un cri est parti de la loge à côté ; celle des deux lorettes qui se nomme Tepsalie s'est retournée au son de la voix de La Bergerie, en disant :
— C'est lui !... c'est La Bergerie ! je l'aurais deviné rien qu'en l'entendant demander du punch à la romaine... c'est son punch favori...
— Tiens, c'est vrai, c'est La Bergerie... Bonsoir, mon bon!...
LaBergerie, auquel toutes ces phrases s'adressent, s'empresse de saluer les deux cocottes :
— Bonsoir, mesdames!... Enchanté de la rencontre ! . . . Vous allez bien, cela se voit ! . . . Vous êtes rayonnantes de beauté !
— Ah ! qu'il est bête ! il nous compare au soleil . . . Et vous, La Bergerie, êtes-vous toujours mauvais sujet... farceur... bambocbeur?...
— Moi ? ah ! vous me flattez, mesdames ! ... je ne mérite pas tous ces éloges !
— Mais si... oh! votre réputation est faite.
— Je pourrais vous répondre, comme Figaro, que
58 TAPA BEAUPEP.r.
je vaux mieux que ma réputation, mais je ne me défendrai jamais d'aimer les femmes, je m'en fais gloire même.
— Est-il gentil ! il se fait gloire de nous aimer... On vous le rend bien, mauvais monstre.
Pendant cette conversation, Mathilde se mord les lèvres de colère, puis elle dit bas à son amant :
— Est-ce que cela ne va pas bientôt finir tout cela? Vous connaissez donc ces femmes?
— Mais oui, je me suis trouvé avec elles... dars le monde.
— Oh ! dans le monde! c'est-à-dire au Casino ou au bal de l'Opéra.
— Mais je vous assure que ce sont des femmes... très comme il faut !
— Oui, comme il faut qu'il y en ait pour vous, messieurs les coureurs ! Me prenez-vous pour une oie?... Ces femmes sont des cocottes !
— Pas du tout... ce sont des artistes en herbe.
— Quelle herbe?... du chiendent alors...
— Ne parlez donc pas si haut !
— Avec ça qu'elles se gênent pour crier, flics ! Et pourquoi vous appellent-elles La Bergerie?
— Parce que c'est aussi mon nom.
— Vous êtes donc un calendrier ambulant ?...
— Ah! voilà te punch... Charmante Lisa, ceci sera de votre goût, j'espère...
— Merci, monsieur...
— Tâchez de laisser Lisa tranquille ; elle est ici sous ma protection, je réponds d'elle.
— Oui, mais vous ne répondez pas de vous!... Ah! on chante.
— Est-ce la fameuse Thérésa ?
— Non, elle n'est pas à ce café. Mais il y a ici des chanteuses qui ont aussi la vogue...
La demoiselle qui s'appelle Tepsalie se penche vers le bord de la loge contre laquelle est La Bergerie, et lui dit à l'oreille :
— Qu'est-ce que c'est donc que ces deux emplâtres avec qui tu es ?
— Ce sont des demoiselles de province qui viennent à Paris pour y apprendre le commerce. On les a confiées à ma garde.
— Il a du nez celui qui te les a confiées ! ... Tu leur apprendras de belles choses! Si c'est toi qui les habilles, tu ne t'es pas encore ruiné pour elles.
— Leurs parents ne veulent pas qu'elles soient coquettes.
— Ah! elle est bonne celle-là!... Je m'en souviendrai de ces parents-là ! Est-ce que lu ne pourrais pas les planter là et venir avec nous?
GO PAPA BEAUPERE.
— Oh ! impossible, belles dames... Je dois veiller sur ces jeunes personnes ! j'en réponds sur ma tète.
— Bon répondant !
Mathilde se retourne et lance à Tepsalie un regard tellement foudroyant, que celle-ci en est toute saisie, et qu'elle cesse de parler à La Bergerie, en murmurant :
— Tiens ! tiens !... mais elle a du tigre celle-là... elle ira... elle a de l'œil !
La Bergerie verse de nouveau du punch glacé à Lisa, et lui présente le verre en se penchant vers elle de manière à pouvoir lui dire tout bas :
— Vous êtes ravissante, et je vous adore!...
— Qu'est-ce qu'il t'a dit? s'écrie Mathilde, en se retournant vivement.
— Je n'ai pas entendu, répond Lisa.
— Je le crois bien, je n'ai rien dit ! reprend La Bergerie en souriant.
— Moi, je vous dis que vous avez parlé à Lisa. Vous ne savez donc pas que je vois sans regarder?
— J'ignorais que vous jouissiez de cette faculté.
— Vous le savez à présent, prenez garde. Quelques minutes s'écoulent ; on chantait un duo,
chacun prêtait l'oreille à la musique... Tout à coup un petit cri se fait entendre. C'est le terrible La Ber-
A L'ELDORADO. Gl
gerie, qui ne pouvant plus se pencher vers Lisa pour lui parler bas, venait de glisser une de ses mains au bas de la taille de la jolie blonde et l'avait pincée à certain endroit, non pas de façon à la faire crier, si elle avait eu l'habitude de cette manière de faire sa cour; mais Lisa n'en avait pas l'habitude.
Le cri de la jeune fille a consterné La Bergerie. Mais Mathilde, qui a tout compris, se lève aussitôt et applique un vigoureux soufflet sur le visage de ce monsieur, en lui disant :
— Tenez, monsieur Rodrigue La Bergerie, voilà ce que mérite votre insulte. Viens, Lisa; laissons ce monsieur avec ses cocottes, qu'il pourra pincer tout à son aise; mais qu'il ne s'avise jamais de me parler, ou je lui en promets autant sur l'autre joue.
Le petit cri de Lisa, puis le bruit du soufflet avaient attiré l'attention de toute la salle. Les regards se portent vers la loge. Les chanteurs s'arrêtent ; mais Mathilde emmène Lisa, qui a les yeux pleins de larmes et suit son amie en balbutiant : Si j'avais su !... je n'aurais pas crié !
Valmiral et son ami Marcellin quittent aussi l'Eldorado ; le premier, en disant :
— Me voilà maintenant édifié sur le compte du mari de Zénobie... Je vois que je ne m'étais pas
12 PAPA BEAÏPÈRE.
trompé dans le jugement que j'avais porté sur eu monsieur !
— C'est un impertinent ! répond Marcellin ; il est cause que cette petite blonde est partie en pleurant. . . Ah! j'avais envie de le provoquer cet homme!...
— Mon ami, c'est triste à dire, mais si tu provoquais tous ces messieurs qui passent leur temps à pincer les femmes, tu aurais des duels tous les jours !
Le beau La Bergerie est resté un moment stupéfait sous le coup de son soufflet, puis il se met à rire aux éclats, en disant :
— Eh bien, parole d'honneur, il y a de quoi redevenir amoureux d'elle!
— Elle va bien, ta demoiselle de province ! dit Tepsalie ; c'est une élève qui te fera honneur.
UNE JEli.NK HÈRK ET SOS ENFANT. 63
Peu de temps après la scène arrivée au café de l'Eldorado, Valmiral passait sur les trois heures de l'après-midi sur le boulevard Montmartre; il voulait traverser la chaussée pour se rendre dans le passage desPanoramas,mais cela n'était pas facile il'afïïuence des voitures était telle qu'il eut été téméraire de risquer le passage, car, aux voitures bourgeoises et aux fiacres, se joignaient encore les omnibus et les services des chemins de fer; il fallait donc attendre qu'il se fit une trouée, et encore fallait-il passer vite si l'on ne voulait pas être atteint par les chevaux et renversé sous les voitures, que les cochers n'étaient pas toujours maîtres d'arrêter.
Hi PAPA EEAUPÈRE.
Valmiral, n'étant pas pressé, s'arrête sur le boulevard et va allumer un cigare, lorsqu'il se sent prendre le bras. C'est M. Philamour qui vient de l'accoster. L'ancien marchand de planches a le teint moins coloré et l'air moins satisfait qu'à l'ordinaire ; il y a même sur sa physionomie bête quelque chose d'effaré qui dénote du souci. Il presse la main au jeune homme qu'il vient d'aborder.
— Bonjour, mon cher Valmiral ! comment cela va-t-il? Qu'est-ce que vous faites donc là?
— Mais vous le voyez, ne voulant pas me faire écraser, j'attends que les voitures veulent bien me livrer passage.
— Ah ! c'est vrai !... à cette heure-ci, on s'écrase beaucoup sur ce boulevard... Moi, je l'ai été deux ou trois fois...
— Écrasé?
— Pas entièrement, mais bousculé... poussé par les chevaux... Dites donc, vous ne devineriez jamais d'où je sors?
— Mais de chez vous sans doute ou de chez madame votre fille.
— Vous n'y êtes pas ! je sors du corps de garde, où j'ai passé la nuit !
— Vous vous êtes donc trouvé hier dans quelque bataille? vous vous êtes battu avec quelqu'un?
— Moi, jamais je ne me suis battu avec personne... je ne ressemble pas à Dardanus!... Vous connaissez Dardanus?
— Oui, oui ; mais alors qu'alliez-vous faire au corps de garde ?
— Voilà ce que c'est... Mon gendre La Bergerie... vous connaissez mon gendre ?
— Oui, et beaucoup mieux que vous peut-être ! Mais continuez...
— Mon gendre, qui a des idées lumineuses et de l'esprit pour quatre personnes au moins... me faisait l'autre jour ce raisonnement: « Papa beau-père... — c'est ainsi qu'il me nomme toujours dansnos épanchements intimes, — papa beau-père, dormir, c'est perdre du temps... ce n'est plus vivre... ne dormez pas, vous vivrez bien davantage! Mais, pour ne pas dormir, il ne faut pas vous coucher, car, si vous vous couchez, la position horizontale provoquant au repos, vous vous endormirez malgré vous. Très-bien! alors moi, depuis ce temps, afin de vivre bien plus, j'ai tâché de réhabituer à ne plus me coucher; je reste le dernier dans les établissements publics, j'entre dans les cafés où l'on soupe... je n'en sors que lorsqu'on ferme; souvent alors je me promène, je flâne sur les boulevards ; malheureusement cela me fa-
(iG PAPA BEAUPtP.E.
ligue ; alors je m'assois sur le premier banc que j'aperçois, et... voyez ce que c'est que l'habitude! je m'y endors sans le vouloir. C'est ce qui m'est arrivé la nuit dernière. Il paraît que je m'étais endormi sur le boulevard Bonne-Nouvelle; la garde a passé et m'a réveillé, en me demandant ce que je faisais là ? J'ai répondu : «Je me promène, — car je croyais encore me promener. — Pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous? — Parce que je ne veux pas me coucher. — On peut rentrer chez soi sans se coucher. Vos papiers? ...» Je n'avais pour tout papier qu'une recette pour faire du chocolat sans cacao. Je dis mon nom, mon adresse ; mais un inspecteur de nuit dit au caporal : « Cet homme m'est suspect; voilà plusieurs fois que je le trouve au milieu de la nuit dormant sur des bancs ou sur des bornes... Une nuit, même, il s'était endormi dans une colonne décente ! Tout cela n'est pas naturel ; il faut le garder au corps de garde. Demain, on s'informera. » Et là-dessus on m'a conduit au corps de garde, on m'a mis au violon, et eroiriezvons que j'ai eu encore la faiblesse d'y dormir?... Je ne fais plus que ça depuis que je ne veux pas me coucher. J'ai fait un somme jusqu'à onze heures. Alors on s'est souvenu de moi ; on a envoyé aux informations et mon portier est venu me réclamer... On m'a rendu à la liberté en m'invitent à ne plus dormir
dans h rue. J'ai payé à déjeuner à mon portier... et me voilà... Que dites-vous de tout ça?
— Que je ne vous conseille pas de suivre les conseils de monsieur votre gendre; vous voyez où ils vous conduisent.
— C'est vrai... ça ne m'a pas réussi... Je crois que je ferai mieux de me coucher... 0 les habitudes ! comme c'est tenace !
— Et les affaires? êtes-vous content? cela marchet-il?
— Oh ! cela marche extrêmement vite. . . J'avais un immense assortiment de planches en magasin : tout cela est parti ! vendu par mon gendre... expédié, enlevé !... Il n'y a plus rien dans mes magasins.
— Est ce que vous n'achetez pas d'autre marchandise ?
— Si fait... nous en attendons... mais La Bergerie en fait venir de fort loin, parce que ce sera meilleur et moins cher... par exemple, c'est long à arriver; en ce moment vous me demanderiez une planche pour faire une cloison, que je ne pourrais pas vous la donner.
— Et madame votre fille se porte bien?...
— Par dieu ! avec un mari comme elle en a un, je voudrais bien voir qu'elle fût malade!... Ah! ah ! vous en teniez pour ma fille !... Mais vous concevez,
08 PAPA BEAUPERE.
mon petit, ce n'était pas un gendre comme vous qu'il me fallait!... Vous êtes un fort honnête jeune homme! mais ma fille voulait un mari qui fît grande figure... elle veut avoir voiture...
— Est-ce que votre gendre lui en a donné une?
— Non, pas encore ; mais cela ne saurait tarder... Zénobie voulait un mari dans le progrès... vous savez ce que c'est que le progrès ?
— Et vous, monsieur, comment le comprenezvous?
— Moi?... oh ! bigre!... le progrès... c'est d'abord de faire tout autrement que l'on faisait jadis... Ainsi, par exemple, moi, j'ai mis trente ans à faire une petite fortune... Eh bien, le progrès fera en cinq ans ce que j'ai fait en trente, voilà toute l'affaire.
— Mais, monsieur, emploiera-t-on toujours des moyens bien licites pour réussir si vite?
— Oh ! parfaitement ; on est plus adroit, plus fin, voilà tout. Vous, mon cher ami, vous tenez trop aux anciennes formes, vous ne suivez pas le mouvement. Il fallait à Zénobie un mari dans le mouvement...
— En effet, monsieur, je vois que je n'aurais pas fait le bonheur de madame votre (ille..,
— - Adieu, mon cher ami, je vais rentrer chez moi.. Ma domestique doit être inquiète de ma
UNE JEUNE MERE ET SON ENFANT. ci)
longue absence... Je ne lui dirai pas que j'ai couché au corps de garde !
— Pourquoi donc? cela doit être dans le progrès !
— Du reste, elle est très-contente quand je rie me couche pas, parce que cela lui évite la peine de faire mon lit. Au revoir, cher ami !
— Vieil imbécile ! se dit Valmiral, en regardant Philamour s'éloigner. Nous verrons dans quelque temps ce que tu diras de ton gendre !... et je crois que cela ne tardera pas. Mais voyons si l'on peut traverser maintenant.
Le jeune homme se tourne vers la chaussée, où il y a toujours une grande affluence de voitures. Cependant il se risque et va passer, lorsqu'un cri déchirant se fait entendre à son oreille : une petite fille de quatre à cinq ans, qui était avec sa mère, vient de lui quitter le bras pour passer plus vite avant une voiture ; sa mère a voulu en vain la retenir. Mais l'enfant n'a pas vu une autre voiture, qui venait dans un sens opposé et qui va la renverser. C'est l'approche de cette autre voiture qui a fait pousser un cri à la pauvre mère, qui aperçoit le danger que court sa fille.
D'un coup d'oeil Valmiral a vu le péril de l'enfant : s'élancer, la prendre dans ses bras et se tenir bravement au milieu de la chaussée, tout cela est pour lui
70 PAPA ÏÎEA1IPÈKE.
l'alfuire d'une seconde. Les doux voitures ont passé près de lui, l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, mais sans le toucher, et la petite fille livrée à ellemême n'aurait pas ainsi su éviter ie péril. Le passage devenu libre, le jeune homme, tenant toujours l'enfant dans ses bras, court le porter à sa mère. Il trouve celle-ci, pale, haletante, la figure bouleversée ; elle a cru sa fille foulée sous les pieds des chevaux.
— Elle n'a rien, madame, elle n'a rien!... cric de loin Valmiral. Et la jeune mère peut à peine en croire ses yeux ; il faut qu'elle touche sa fille, qu'elle la presse dans ses bras, tout cela sans avoir la force de parler, tandis que l'enfant l'embrasse, en lui criant :
— Maman ! ma petite maman, j'ai eu tort de te lâcher la main... tu me l'avais défendu... mais je ne le ferai plus... Oh ! non, je ne le ferai plus.
La jeune dame veut balbutier un remercîment à celui qui a sauvé sa fille, mais elle n'en a pas la force; l'émotion, la terreur qu'elle a éprouvées ont été trèsfortes, elle perd connaissance. On la transporte dans un café voisin.
Là, grâce à de l'eau fraîche, avec laquelle Valmiral baptise ses tempes, elle ne tarde pas à rouvrir les yeux et commence par embrasser sa fille, qui pieu-
UNE JEUNE MEIiE ET SON ENFANT. 71
rait, parce que sa maman ne parlait plus. Puis, se tournant vers le jeune homme auquel elle doit tant, d'une voix encore tremblante, elle murmure:
— Monsieur, je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance... Mais je vous dois plus que la vie, car je vous dois celle de ma fille... qui est tout mon bien... toute ma consolation... Ah ! perdre mon enfant, ce serait pour moi un tel malheur, que je n'ose pas même l'envisager... Vous voyez que vous avez sauvé deux personnes en sauvant ma petite Marie.
— Je suis bien heureux, madame, d'être arrivé assez à temps pour empêcher un grand malheur... Ce que j'ai fait est tout naturel... et je ne doute pas que tout autre à ma place n'eût agi comme moi... Mais comment vous trouvez-vous à présent, madame? vous êtes bien pâle...
— Je suis mieux... seulement je n'ai plus de force... et malgré moi, je tremble toujours...
— Ma petite maman, tu es donc malade?
— Cela va se passer, j'espère. . .
— Madame, dans l'état où vous êtes, vous ne pouvez retourner chez fous à pied.;. ""Permettez-moi de faire avancer une voiture. .. il y en a à deux pas. ..
-*~ Mon Dieu, monsieur, je vous cluse bien du dérangement.,
72 PAPA BEAUPERE.
— Aucun, madame.
— Ah ! Marie, tu m'as fait une horrible frayeur ! dit la jeune dame en embrassant de nouveau sa fille ; tu vois ce que c'est que de désobéir à sa mère... Il est vrai que moi-même j'aurais dû mieux tenir ta main, mais je ne croyais pas que tu aurais l'idée de me quitter...
— Maman, j'avais cru passer bien vite en courant... pardonne-moi... Oh 1 cela ne m'arrivera plus... j'ai eu si peurl... Quand ce monsieur m'a prise dans ses bras, je ne savais plus de quel côté aller...
— Pauvre enfant !
Yalmiral revient annoncer que la voiture est là. Il offre son bras à la jeune dame, qui est heureuse de l'accepter, car ses jambes sont encore tremblantes. La petite fille a pris la main de sa maman, que rien au monde ne lui ferait quitter maintenant. Lorsqu'il a placé la jeune mère et son enfant dans la voiture, Valmiral s'arrête devant la portière, en disant :
— Madame, si je ne craignais pas d'être indiscret, je vous demanderais à vous accompagner jusque chez vous, car vous êtes encore trop faible pour monter seule voire escalier...
— Et nous logeons bien haut ! dit la petite fille.
— Monsieur, en vérité... tant de complaisance... je crains d'abuser...
Le jeune homme n'en entend pas davantage; il est déjà dans le fiacre.
— Où allons-nous ? dit le cocher.
— Rue de Bretagne, au Marais... Je ne sais pas bien le numéro... C'est un petit hôtel... Je vous arrêterai devant la maison.
On part : la petite fille est bien joyeuse d'aller en voiture, et Valmiral, assis devant la jeune mère, peu examiner tout à son aise celle dont il a sauvé l'enfant.
C'est une femme de vingt-cinq ans, frêle, mignonne, blonde ; ses traits sont fins, réguliers ; ce n'est point une beauté, mais elle a du charme ; ses yeux bleus ont une expression de douceur qui attire, sa bouche a un sourire qui séduit ; mais sur tout cela règne comme un voile de tristesse ; il y a une expression de mélancolie qui semble habituelle à ce doux visage, presque toujours pâle, et qui annonce une souffrance secrète.
La petite fille, qui peut avoir de quatre à cinq ans, est fort gentille et mignonne comme sa mère, dont elle a tous les traits. Mais sur son frais visage brillent les couleurs de la quiétude et de la santé, ce qui manque justement à sa maman.
74 PAPA REAUPERE.
Valmiral a vu tout cela sans avoir l'air d'observer, et dit à la jeune dame :
— Paris devient bien difficile pour les piétons, et il y a certains quartiers, comme par exemple le boulevard sur lequel vous vous trouviez, madame, où, de trois à six heures du soir, il faut une grande prudence ou une grande habitude pour se risquer à passer entre les voitures, quoique les sergents de ville fassent leur possible pour maintenir l'ordre.
— Oh ! oui, monsieur, et jugez de ce que cela doit être pour une personne qui ne connaît pas Paris, qui l'habite depuis huit jours seulement et n'y était jamais venue avant !
— Quoi ! madame, vous ne seriez à Paris que depuis si peu de temps?
— Oui, monsieur, il y a huit jours, pas davantage, que j'y suis arrivée avec ma fille.
— Et vous habitiez loin d'ici?
— Mais assez loin, j'habitais Joinville, en Champagne ; une assez jolie ville, aux environs de Saint- Dizier...
— C'est à près de cinquante lieues d'ici, je crois?
— Oui, monsieur, c'est à Joinville que je suis née... Je ne croyais pas quitter jamais mon pays!...
— Et vous venez vous fixer à Paris, madame?...
Oh ! mais pardon, mes questions sont peut-être indiscrètes !...
— Nullement, monsieur, je vous dois déjà une éternelle reconnaissance... Je n'ai aucune raison pour cacher le motif de mon voyage... Et peut-être voudrez-vous bien encore me guider, m'aider de vos conseils pour les recherches que je viens faire à Paris.
— Si je puis vous être bon à quelque chose, parlez, madame, je serai heureux que vous m'en fournissiez l'occasion.
— Monsieur, je dois d'abord vous dire que je suis mariée.
— Je le présumais, madame.
— Oui... je me suis mariée à dix-neuf ans, j'avais encore ma bonne mère alors!... Hélas! je l'ai perdue un an après mon mariage... Mais le ciel me donna un enfant pour m'aider à supporter ce malheur...
— Et monsieur votre époux devait aussi chercher à vous distraire?
— Mon mari... oui... Mais les hommes ne sont pas sensibles comme nous... Et puis le soin de ses affaires absorbait mon mari...
— Vous étiez dans le commerce?
— Non, monsieur, mais mon époux... monsieur
Damfleury, faisait des affaires avec l'étranger... Il frétait des bâtiments qui allaient en Amérique... où il faisait vendre sa cargaison... C'est du moins ce qu'il me disait, car, moi, je n'entends rien à tout cela !... Seulement, ce qui me contrariait, c'est que mon mari était souvent obligé de me quitter, pour aller inspecter les bâtiments qu'il frétait. Bientôt ses absences devinrent plus fréquentes, plus prolongées; quand je m'en plaignis à mon mari , il me dit qu'il avait fait dans son commerce des pertes considérables, et qu'il fallait bien qu'il s'occupât à les réparer.
— Aviez-vous, en vous mariant, madame, apporté de la fortune à monsieur votre époux?
— J'avais en dot une quarantaine de mille francs. De plus, la maison que j'habitais avec ma mère était à nous. Cependant, je m'apercevais bien que depuis quelque temps, mon mari avait souycnt des altercations avec des personnes qui venaient lui demander de l'argent. C'est à cette époque qu'il s'absenta de nouveau. Il y a de cela seize mois... Oh I je n'ai pas oublié la date. Un mois s'écoula, j'attendais son retour, lorsque je reçus de lui une lettre datée du Havre; oh! je la sais par cœur, cette lettre... Voici ce qu'elle me marquait : « Ma chère Camille, nous ommes à peu près ruinés, je ne veux pas rester dans
cette position. Avec le peu qui me reste, je pars pour l'Amérique, où j'espère rétablir mes affaires et revenir te faire un sort brillant à toi et à notre enfant. Mais si, dans six mois d'ici, tm n'as pas reçu de mes nouvelles, c'est que je serai mort et tu pourras porter mon deuil. »
— Quoi ! vous quitter ainsi sans vous avoir embrassée, sans couvrir de baisers le front de cette enfant?...
— Oui, monsieur. Ah ! je ne saurais vous dire quel fut mon chagrin, car j'aimais mon mari et j'aurais bien préféré me rendre en Amérique avec lui. Mais ce n'est pas tout : monsieur Damfleury ne m'avait laissé que peu d'argent... J'allais me résigner à vendre ma maison... lorsque j'appris qu'elle l'était déjà... Mon mari m'avait fait signer un pouvoir sans me dire pourquoi... et il avait vendu la maison où j'étais née... et dont on allait bientôt me chasser!...
— Ah ! c'est mal cela ! . . . c'est très-mal ! . . .
— Je réalisai ce qui me restait en meubles, en bijoux ; je me logeai bien modestement. Heureusement à Joinville les logements ne sont pas chers, et je me mis à faire de la lingerie, car il me fallait songer à élever ma petite Marie, et je ne voulais pas que cette chère enfant manquât de rien. J'étais bien
78 TAPA BEAUPERE.
connue, bien aimée dans mon pays et chacun s'empressait de me fournir de l'ouvrage. Je me disais : Mon mari reviendra et avec lui l'aisance et le bonheur. Mais hélas ! les six mois s'écoulèrent ! puis sept... puis huit, et je ne recevais pas de nouvelles de lui. Enfin Tannée se passa... et rien... rien... J'embrassai ma fille, en lui disant : « Tout est fini ! tu n'as plus de père, tu n'as plus que moi sur la terre, mais pour toi, je dois vivre et savoir supporter ma douleur... »
— Pauvre dame !... si jeune, et déjà tant de peines...
— Pardon, monsieur, mais je n'ai pas achevé mon récit. Je me considérais comme veuve et tachais de me résigner à mon sort ; lorsqu'il y a trois semaines, oui... trois semaines demain, un habitant de Joinville, nommé Richard, qui venait de faire un voyage à Paris, vint me trouver, et me dit : « Mais vous n'êtes pas veuve, ma chère dame, votre mari est à Paris, je l'y ai vu, oh! vu comme je vous vois... » — Ce n'est pas possible, m'écriai-je ! si mon mari était vivant, il m'aurait écrit; vous vous serez trompé. — Je ne me suis pas trompé, reprit monsieur Richard, je connais parfaitement votre mari, qui est reconnaissable d'ailleurs... C'est au spectacle que je l'ai
vu, il était dans une loge avec une dame. — Mais alors vous avez été lui parler? dis-je. — Je ne l'ai aperçu que pendant le dernier acte de la pièce ; je comptais bien le rejoindre à la sortie, mais il y avait tant de monde, je ne l'ai plus retrouvé. . . il sera sorti par un autre côté que moi. Mais c'est lui, je vous jure que c'est bien lui. »
« Jugez, monsieur, quelle fut ma surprise, mon anxiété en apprenant cela. Ce monsieur Richard est un honnête homme et qui ne pouvait vouloir me tromper. Il avait vu mon mari, et avec une femme, dans une loge. Mon parti fut bientôt pris. Je vendis tout ce qui me restait encore, je réalisai tout ce que je possédais, et je dis à ma petite Marie : « Nous allons aller à Paris chercher ton père... »
— Oh ! moi, j'étais bien contente de savoir que papa n'était pas mort, et que nous allions le retrouver!... N'est-ce pas, maman, que nous le retrouverons ?
— Hélas ! ma chère enfant, il y a huit jours que nous sommes à Paris, et nous n'y avons pas encore aperçu ton père... Ah! monsieur, vous devez juger quel est mon embarras pour minformer... me ren seigner... Je ne connais personne, ici... et quand je
I demande quelque part si l'on connaît monsieur Damfleury, on me répond : « Qu'est-ce qu'il fait? » Et moi
je ne sais pius ce qu'il fait. Voilà ma position, monsieur; mais vous me direz peut-être, vous, comment il faut s'y prendre pour trouver son mari dans cette grande ville où il y a tant de monde et tant de voitures !
— Mon Dieu, madame, c'est bien difficile, en effet, car vous n'avez aucune notion, aucune certitude. Je crois qu'une grande ressemblance a pu tromper ce monsieur Ricbard... Au spectacle, l'effet des lumières... l'éloignement... Car enfin, si monsieur votre mari est réellement à Paris et ne vous donne plus de ses nouvelles depuis six mois ! il faudrait donc penser...
— Qu'il ne m'aime plus... qu'il abandonne sa femme et son enfant, après les avoir presque réduites à l'indigence... Oh ! ce serait horrible en effet!... Vous avez raison, il vaut mieux penser que monsieur Richard s'est trompé; cependant...
— Au reste, madame, croyez bien que je vais faire tout mon possible pour savoir si monsieur votre époux est à Paris. Je connais beaucoup de monde... On s'informera dans les hôtels... Ah! auriez -vous par hasard le portrait photographié de votre mari ?
— Mon Dieu, non, je l'avais prié plusieurs fois de se faire photographier, il n'a jamais voulu.
— C'est dommage. Mais enfin dépeignez-le-moi bien : il se nomme Damfleury?
— Jules Damfleury ?
— Quel âge?
— Trente ans à peu près. Il est grand, bien bâti, la démarche fière, hardie; il est très-brun de cheveux... des yeux noirs pleins de feu ; et habituellement d'une pâleur mate... d'une pâleur qui n'est pas celle de tout le monde.
— C'est singulier ! murmure Valmiral, qui demeure tout pensif.
— Que dites-vous, monsieur?
— Oh! rien... rien, madame! C'est un simple souvenir... Mais ce portrait m'a frappé... L'original doit être facile à reconnaître.
— Nous voici devant ma demeure, monsieur.
La voiture s'était arrêtée devant un petit hôtel d'une apparence très-modeste. Valmiral, sachant que cette dame loge au cinquième étage, veut absolument lui donner le bras pour l'aider à monter. La jeune mère accepte, car elle n'est pas encore remise de la frayeur qu'elle a ressentie. On arrive au cinquième étage et naturellement Valmiral est invité à se reposer un moment.
Madame Damfleury occupe avec son enfant une
82 PAPA DEAUPÈRE.
petite chambre bien modeste. Elle offre un siège au jeune homme, en lui disant :
— Ce n'est pas élégant ici... mais à Paris c'est bien cher dans les hôtels, et l'on m'a pourtant assuré que celui-ci était un de ceux qui logeaient à meilleur marché...
— Oh ! j'aimais mieux notre joli logement à Joinville, s'écrie la petite Marie ; et puis il y avait un jardin où l'on pouvait courir... Ici, onnecourtjamais... Car, lorsque nous sortons, il ne faut pas que je quitte maman, de peur de me perdre...
— Et tu vois, Marie, combien j'ai raison de ne pas vouloir que tu me quittes.
— Oh! oui, maman... sois tranquille, ça ne m'arrivera plus.
— Je vous laisse, madame, dit Valmiral en se levant. Vous devez avoir besoin de repos. Me permettrez-vous de venir vous revoir, pour vous dire ce que j'aurai fait... et savoir si vous avez appris quelque chose sur monsieur votre mari?
— 0 monsieur, le service que vous m'avez rendu me fait vous regarder déjà comme un ami ! C'est vous dire que vos visites me feront toujours un grand plaisir !...
— Oh oui ! oui, il faut revenir nous voir, monsieur, nous nous ennuyons souvent ici ; moi, je tâche
d'amuser maman, quelquefois je ne peux pas... mais à nous deux, nous en viendrons à bout !
Valmiral embrasse la petite fille et salue respectueusement sa mère ; puis il s'éloigne, en se disant :
— Ce signalement... c'est bien singulier... mais non, c'est impossible I...
Si l'ATA liEADPÈRE.
MADAME ZENOBIE
La fille de M. Philamour, qui est maintenant madame La Bergerie, est une petite femme assez gentille, parce qu'elle n'a pas encore dix-neuf ans, et qu'à cet âge il faut être absolument laide pour ne point avoir quelque attrait ; ses cheveux blonds ne sont pas épais, mais ils frisent naturellement, ses yeux, vert pâle, ne sont pas grands, mais ils sont assez espiègles ; son nez retroussé l'est peut-être un peu trop, mais tout cela forme un petit ensemble mutin qui n'est pas désagréable.
Zénobie a été mal élevée. Gâtée par son père, qui avait été veuf de bonne heure, Zénobie avait toujours fait ses volontés, sui\i ses caprices, contenté
MADAME ZENOBIE. 85
scs moindres fantaisies ; elle n'était pas méchante, mais elle était volontaire ; la moindre résistance la mettait en colère ; elle n'avait pas encore d'attaques de nerfs, mais cela ne pouvait tarder à venir ; elle était sur le chemin.
Nous savons que, pour lui plaire, il fallait savoir valser. Zénobie adorait la danse, mais comme elle n'avait pas l'oreille juste, elle n'allait jamais en mesure ; c'est pourquoi elle trébuchait souvent en valsant, ce qui ne l'empêchait pas de se croire une Terpsichore... Une fois mariée, elle avait voulu satisfaire son goût pour la danse et, dans les trois premiers mois de son union avec La Bergerie, celui-ci l'avait menée au bal fort souvent ; ensuite cela s'était ralenti. Et, en ce moment, nous voyons la jeune femme livrée à un violent accès de colère, parce que son mari, qui lui avait promis le matin de la conduire au bal Mabille, où elle voulait absolument aller, n'était pas rentré dîner, et à dix heures du soir n'avait pas encore reparu chez lui.
Zénobie jette à terre le petit chapeau en forme de soucoupe qui était placé sur le sommet de sa tète ; elle déchire son mouchoir, trépigne sur son bouquet et sonne sa femme de chambre, qui accourt et regarde d'un air effaré le petit chapeau qui est à terre.
— Madame m'a sonnée?
80 PAPA BEAUPÉRE.
— Oui, je vous ai sonnée.
— Que désire madame?
— Je n'en sais rien. Ah ! si : que vous me trouviez mon mari, il me le faut, je le veux, j'en ai besoin...
— Mais madame, est-ce que je sais où est monsieur, moi?...
— Ça m'est égal, il faut me le trouver... Ah I le monstre ! c'est comme cela qu'il se conduit à présent! et il n'y a pas encore un an que nous sommes mariés... Cela promet... Oh! mais, il verra ; c'est que je n'entends pas qu'on se moque de moi et qu'on me laisse là comme un paquet ! . . .
— Ah! madame a jeté par terre son joli petit chapeau tout neuf...
— J'ai fait ce que j'ai voulu... ça ne vous regarde pas...
— C'est juste, madame.
— Prends-le, je te le donne, je t'en fais cadeau ; je le trouve trop çrand...
— Ah! merci, madame! C'est vrai qu'il était trop... qu'il avançait trop sur le front... pour madame qui a un front si... si aquilin.
— Comment! Ariane, est-ce qu'on a le front aquilin?
MADAME ZÉ.NOBIE. 87
— Dame ! j'ai souvent entendu vanter les nez quand ils sont aquilins, alors je pense qu'on en peut dire autant d'un beau front.
— Dix heures passées!... Mais conçois-tu cela, Ariane?... Que mon mari ne rentre pas dîner, passe !... il m'a prévenue que cela pouvait lui arriver souvent, parce qu'il ne peut pas toujours refuser les amis qui l'invitent...
— Et il paraît que monsieur a une grande quantité d'amis !...
— Mais ne pas venir me chercher, quand il est convenu qu'il me conduira chez Mabille, un bal charmant, m'a-t-on dit, que je ne connais pas encore, mais que je brûle de connaître!...
— Oh! oui, madame, c'est un bal très... trèschic /...
— Est-ce que tu y as été, par hasard?
— Moi? non, madame, mais quand j'étais au service d'une dame de la rue de Bréda, je la voyais faire des toilettes superbes pour aller chez Mabille.
— Et il faut que je reste ici, au lieu de m'amuser, de danser!... Ah ! j'ai envie de casser ma glace!...
— Oh! non, madame, vous ne pourriez plus vous voir...
— Tu as raison... ça me manquerait... Mais où peut-il être ce scélérat?... Je l'ai épousé parce qu'il
88 PAPA BEATIPÈRE.
dansait bien, mais s'il ne me fait plus danser... qu'il prenne garde!... Sais-tu valser, Ariane?
— Oui, madame, et très-bien même ; c'est un Allemand qui m'a appris.
— Voyons un peu... viens...
— Ah! madame, je n'oserai jamais...
— Veux-tu venir bien vite ! et chante une valse ; Je vais voir si tu sais en effet si bien valser.
La femme de chambre enlace sa maîtresse et se met à chanter : Gentil hussard. Ariane va très-bien, mais Zénobie ne peut pas attraper la mesure, et s'écrie :
— Tu ne vas pas... tu chantes mal... C'est égal, allons toujours.
La sonnette se fait entendre :
— Ah! le voilà ce coureur ! dit Zénobie. Valsons toujours, la cuisinière ouvrira... Je veux qu'il voie que je ne me désole pas de son absence.
La porte du salon s'ouvre, et M. Philamour paraît; il s'arrête pour regarder les valseuses.
— C'est papa ! Ah ! que c'est bête ! s'écrie la jeune femme, en lâchant sa femme de chambre.
— Comment ! que c'est bête ? Pourquoi dis-tu que c'est bête, ma fille?
— Parce que, papa, jo croyais quo c'était mon
mari, que j'attends en vain pour aller au bal et qui me rend bien malheureuse !...
— Ah! tu es bien malheureuse!... mais tu valsais avec Ariane !
— Je valsais de colère, de rage!... Papa, cela ne peut pas durer comme cela. . . Mon mari me plante là ! il se dérange...
— Comme une pendule?...
— Il n'est pas question de pendule !... Je ne plaisante pas ; depuis quelque temps je vois à peine monsieur de la Bergerie; il sort le matin, il rentre 4e soir... ou plutôt la nuit, et quelquefois je crois qu'il ne rentre pas du tout...
— Comment! tu crois? Tu dois bien en être sûre, je pense?
— Non, parce que... depuis six semaines, mon mari couche à part, dans son cabinet, où il s'est fait dresser un lit...
— Il couche à part?... Mais il n'est pas fait mention de cela sur votre contrat de mariage... Je ne t'ai pas donné un mari pour qu'il couche à part !
— Monsieur de la Bergerie m'a dit que c'était bien meilleur genre ; que dans le grand monde une femme ne couchait jamais avec son mari.
— Ah ! si c'est meilleur genre!...
90 PAPA BEAUPEHE.
— Et puis, que de cette façon, lorsqu'il rentre tard il ne troublerait pas mon repos...
— C'est encore une raison.
— Oui, mais ce qui n'en est pas une, c'est de me laisser là, quand il doit me mener danser chez Manille...
— Ah ! tu veux danser chez Mabille ! . . . Mais je me suis laissé dire que les dames qui dansaient là...
— Des bêtises ! c'est très-bien composé ; demandez plutôt à Ariane qui a servi chez une belle dame trèsdistinguée, qui ne manquait pas un bal dans ce jardin, qu'on dit très-brillant...
— C'est différent ! moi je n'en sais pas plus ; je ne fréquentais pas les bals publics...
— Papa, puisque mon mari ne rentre pas, voulezvous me mener chez Mabille?... Vous me ferez danser...
— Ma chère amie, d'abord il est trop tard ; dix heures et demie, nous ne serions pas à ton bal avant onze heures... Je crois que c'est l'heure où l'on ferme... Ensuite je ne sais pas danser... Je ne pourrais pas être ton cavalier. . .
— Ah! que c'est contrariant!... Pourquoi donc alors êtes-vous venu ce soir?...
— Ma foi ! je passais, j'ai vu de la lumière, je suis monté ; et puis je voulais demander à ton mari une
explication, au sujet d'un petit effet de quinze cents francs, pour lequel on s'est présenté chez moi. Je ne comprends pas pourquoi La Bergerie, mon associé, tire sur moi quinze cents francs, puisqu'il tient la caisse... Ce doit être un malentendu...
— Ah ! laissez-moi tranquille avec vos comptes ! . . . Apprenez à danser, papa; cela vaudra beaucoup mieux.
— Tu veux que j'apprenne à danser, à mon âge ?
— On danse à tout âge ; il ne faut que de la bonne volonté... Et puis, c'est très-bon pour la santé.
— Alors, j'apprendrai. Adieu, ma fille, je reviendrai demain dans la matinée, parce que je veux parler à mon gendre au sujet de cet effet.
— J'espère que vous lui donnerez une danse à votre gendre ! et que vous le préviendrez que s'il me hisse là, moi, je ferai les cent dix-neuf coups !
— Ah ! Zénobie ! ... tu ne dis pas ce que tu penses. . .
— Si, je le ferai ! je le ferai !... je le ferai!,..
— Allons, calme-toi un peu !...
— Je ne veux pas me calmer. . . Je vais déchirer ma robe... mon col... mes gants... tout! tout! tout!...
— Ariane, faites donc comprendre à votre maîtresse que si elle déchire sa toilette, il faudra qu'elle en achète d'autres...
— Je voudrais bien voir que ma femme de cham-
bre se permît de trouver mal ce que je fais!... je la souffletterais tout de suite !...
— Oh ! alors... bonsoir, ma fille, je m'en vais. M. Philamour est parti, en se disant :
— Zénobie a une mauvaise tète ; elle tient de sa mère, qui voulait me mener à la baguette. Mon gendre aura de la peine à être le maître chez lui... Après cela, s'il n'y est jamais, ça lui sera bien égal... Mais pourquoi a-t-il tiré sur moi quinze cents francs?... Ce doit être une erreur... Il aura cru tirer sur un débiteur. Je me rendrai demain matin chez lui, je veux qu'il m'explique cela.
Le lendemain, sur les onze heures du matin, le marchand de planches se présente chez son gendre. Celui-ci, qui avait passé la nuit à jouer au lansquenet et au baccarat, chez des amies de Tepsalie, était rentré sur les six heures du matin et s'était jeté sur son lit sans se déshabiller. Il était donc très-fatigué, très-courbaturé, lorsque son beau-père pénètre dans son cabinet, qui lui sert maintenant de chambre à coucher.
— C'est moi, mon gendre, dit Philamour en s'avançant vers le lit, sur lequel La Bergerie est étendu à moitié habillé.
Celui-ci se frotte les yeux, se met sur son séant, on murmurant :
— Qu'est-ce que c'est?... qu'est-ce qu'il y a7... Pourquoi se permet-on de me réveiller... d'entrer sans que je sonne?...
— Mon gendre, j'ai déjà eu le plaisir de vous dire que c'était moi.
— Ah ! c'est vous , papa beau-père ! . . . Quelle idée de venir si matin !
— Il n'est pas si matin ! onze heures sonnées !
— Il est toujours matin pour quelqu'un qui vient de se coucher.
— Comment ! vous venez seulement de vous coucher?...
— Vous savez bien que c'est mon système : je ne me couche pas, ou presque pas !
— Ah! c'est vrai. J'ai voulu faire comme vous, ça ne m'a pas réussi. Sapristi! mon gendre, vous avez l'air bien fatigué ! Est-ce que vous vous êtes promené toute la nuit?
— Non, pas précisément!... Mais attendez... je vais tremper ma tête dans de l'eau fraîche, et il n'y paraîtra plus.
La Bergerie saute à bas de son lit , emplit d'eau une cuvette, y plonge son visage, l'étanche avec un essuie-main sur lequel il a versé de l'eau de mousseline, puis revient vers Philamour, enlui disant :
94 PAPA BEADPÈRE.
— Hein? est-ce qu'on n'est pas frais comme une rose à présent?
— Hom!... vous avez encore les yeux battus, bouffis...
— Au grand air il n'y paraîtra plus... Maintenant je vais faire ma toilette... Vous permettez, beaupère?
— Assurément, et ensuite vous m'offrirez à déjeuner, n'est-ce pas?
— Impossible ce matin... J'en suis désolé, mais je déjeune aujourd'hui au café Anglais avec des négociants fort riches... Je mitonne avec eux une grande affaire... Ils veulent m'acheter tous mes moutons...
— Eh bien, mais si j'allais déjeuner avec vous... Je vous seconderai dans cette opération, quoique je ne connaisse pas du tout vos moutons...
— Impossible, beau-père ; ce sont ces messieurs qui m'ont invité ; alors, vous comprenez que je ne puis pas me permettre d'amener quelqu'un avec moi....
— Ah! c'est différent !... Autre chose. Qu'est-ce que c'est qu'une traite de quinze cents francs tirée sur moi et par vous, que l'on m'a présentée hier... et que j'ai payée... parce qu'enfin, je devais faire honneur à votre signature?...
MADAME ZEXOBIE. 95
La Bergerie fait une piroueiic dans la chambre, presse sa main sur son front, puis s'écrie :
— Quinze cents francs !... Comment! c'est sur vous que j'ai tiré?... Ah ! par exemple, elle est bonne celle-là!...
— Je ne la trouve pas si bonne que cela... Nous sommes associés, mais je ne vous dois rien... au contraire, quand nous ferons le compte de la fin de l'année, c'est vous qui aurez à me donner ma part des bénéfices.
— Mais je le sais bien... C'est ce qui fait que je ris de ma distraction ; je voulais tirer sur Ratapon, notre débiteur de Marseille, et je tire sur vous!... Où diable avais-je la tête !...
— Qu'est-ce que c'est que ce Ratapon?...
— Un homme qui fait construire des bateaux ; vous concevez qu'il a besoin de planches.
— Et il est bon?
— Il doit être bon ! Enfin, vous avez payé la traite... Vous avez bien fait; nous passerons cela par profits et pertes.
— Pourquoi profits et pertes? Je ne dois pas entrer dans la perte... au contraire, puisque j'ai payé...
— C'est ce que je voulais dire : profits, pour vous, et pertes, pour moi.