‹ Papa beau-pèreChapitre 14 sur 16 · MONSIEUR PHILAMOUR AU BAL · texte numérisé non relu

MONSIEUR PHILAMOUR AU BAL

l'air le plus haut possible, en les envoyant au hasard à droite et à gauche.

Mais en se livrant à cet exercice, il attrape avec son pied le ventre d'un monsieur qui faisait cercle, lui casse le verre de sa montre et l'envoie rouler sur ses voisins. Le monsieur crie comme un âne, en disant qu'il est blessé, qu'il a du verre cassé plein son pantalon. Cet incident met fin à la danse. Cette fois l'inspecteur ne se laisse pas attendrir; il arrête Philamour, en lui disant :

— J'aurais dû vous retenir plus tôt. Je me doutais bien que cela finirait comme cela.

— Qu'est-ce que j'ai donc fait? dit Philamour. Vous m'arrêtez parce que je me livre aux danses à la mode.

— Je vous arrête parce que vous chahutez, ce qui est défendu ici ; ensuite parce que vous avez blessé un monsieur, en lui envoyant votre pied dans le ventre.

— Ce n'était pas mon intention ; pourquoi son ventre s'est-il trouvé là !

— Grâce à vous ce monsieur est plein de verre.

— Si ce monsieur a des vers ce n'est pas moi qui les lui ai donnés!

— Vous faites semblant de ne pas comprendre; mais vous allez venir au poste avec lui.

172 PAPA BEAl'PERE.

— Au poste... comment vous me conduisez au poste... parce que je danse bien?

— Parce que vous dansez des danses défendues.

— Sapristi ! Je n'ai pas de chance avec ce que mon gendre m'enseigne!

Pendant que l'on emmène au poste Philamour, accompagné du monsieur dont il a brisé la montre, Zénobie éplorée reste au milieu du bal, demandant à tout le monde ce que l'on veut faire de son père, et ne sachant elle-même que devenir. Un jeune gandin a pitié de son embarras ; il lui offre son bras et une voiture pour la ramener chez elle. La jeune femme accepte, en s'écriant :

■*- C'est pourtant mon mari qui est cause de tout cela.

XIIT

La Bergerie n'a pas manqué de retourner chez madame Verdoyant, le lendemain de sa première visite.

Olympe l'attendait : elle s'était faite, non pas belle, parce que cela lui était impossible, mais elle avait une toilette extrêmement recherchée : elle avait mis ce qu'on lui avait dit être le plus à la mode ; elle s'était fait coiffer et recoiffer plusieurs fois; comme la mode était aux chignons, elle en avait un sur lequel un enfant aurait pu se tenir à cheval. Ainsi attifée, cette dame, qui était bien loin de se croire laide, parce qu'on ne se rend jamais justice à soi-même, se flattait de faire la conquête de ce monsieur, dont on

lui avait dit tant de bien.

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La Bergerie se présente avec cett aisance qui lui est habituelle, et comme ce n'est plus sa première -visite, il est moins cérémonieux que la première fois. A la manière dont il est accueilli par la riche veuve, il s'aperçoit que madame Potin a parfaitement rempli ses intentions et gagné son argent.

Madame Verdoyant s'empresse de le fa're asseoir à côté d'elle, sur une causeuse. Elle lui sourit de la façon la plus aimable, en disant :

— Vous ne m'avez pas oubliée? c'est bien, cela.

— Vous oublier, madame, vous ne pouviez pas le craindre...

— Pourquoi donc ! vous devez avoir tant d'occupations, tant de connaissances... et moi, vous me connaissez à peine!...

— Il suffit de vous avoir vue une fois, madame, pour éprouver le désir de vous revoir encore!

— Ah ! ceci est de la galanterie... de ces phrases que les hommes disent à toutes les femmes...

— Moi, madame, je vous certifie que je ne suis pas galant... Je ne sais dire que ce que je pense ; cela m'a même souvent nui dans le monde, où la franchise est presque un détaut !

— Vous croyez?

— Madame, je ine suis occupé de l'emploi de vos fonds...

— Mes fonds!... Ahl mon Dieu, je n'y pensais plus!

— Le placement qui me semble le plus sûr, le meilleur, c'est à mon avis les obligations du Crédit foncier.

— Ah! vraiment... avez-vous été au théâtre hier?

— Non, madame, j'y vais peu. Quand je vais au spectacle, je veux être aux premières places, sans quoi je ne m'y plais pas; et les premières places sont chères... surtout pour un pauvre agent de change marron ; et puis hier j'étais trop préoccupé, le spectacle ne m'aurait pas amusé. Je vous disais donc que les obligations du C redit foncier donnent droit à des lots et il y a quatre tirages par an...

— Ah ! vous étiez préoccupé hier... et qu'est-ce donc qui causait votre préoccupation...

— Madame... de grâce dispensez-moi... en vérité je n'oserais pas vous le dire... Il y a donc quatre tirages par an et des lots pour les obligations...

— Ah ! laissons là le Crédit foncier... Je suis trèscurieuse; je veux savoir ce qui vous préoccupait tant hier, et surtout pourquoi vous n'osez pas me le dire.

— Madame, vous m'embarrassez beaucoup ! Je ne suis cependant pas timide... J'aime à aller droit au but ; mais il y a de ces aveux que l'on ne saurait

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faire... surtout lorsqu'ils peuvent offenser celle à qui ou les adresse.

— Mon Dieu, comme vous devenez mystérieux... Vous craignez de m'offenser... Je vous fais donc bien peur... vous me croyez donc bien sévère...

— Vous ! me faire peur... Ah ! bien loin de là... C'est un autre sentiment que vous imposez... mais je m'égare... Madame, il y a un tirage tous les trois mois, et de fort beaux lots à gagner...

— Ah ! je vous en prie. . . ne changez pas la conversation ! ... Je veux que vous me disiez ce qui vous préoccupait tant hier soir. . . Je le veux, entendez-vous ! . . .

— Madame, puisque vous l'ordonnez... mais vous allez me chasser de votre présence!...

— Enfant i Ah ! ne craignez pas cela ! parlez donc...

— Eh bien, madame, c'était vous !...

— Moi...

— Oui, vous... je ne vous connaissais que depuis quelques heures, et déjà votre image ne sortait pas de ma pensée... Ah ! vous avez voulu que je parle... eh bien, je parlerai maintenant... au risque d'exciter votre colère... Il y a, il me semble, une secrète sympathie qui nous entraîne sur-le-champ vers l'objet auquel nous voulons vouer notre vie... Croyez-vous à la sympathie, madame?

— Si j'y crois... Oh! oui, oh! oui... car moi-même je l'éprouve aussi... Continuez donc...

— Cette sympathie, madame, je l'ai ressentie en me trouvant près de vous, en vous entendant parler, en vous regardant... C'est bien hardi, n'est-ce pas?

— Oh! non... allez toujours...

— Je me suis dit : Voilà la femme de mes rêves, mon idéal, celle près de qui l'existence serait une suite non interrompue de jouissances... de plaisirs... de voluptés...

— Oh! allez toujours... ne vous arrêtez pas !.. .

— Eh bien, vous avez voulu le savoir, ce secret que je voulais renfermer au fond de mon âme. Je vous aime, madame, et j'ose vous le dire... Ah! je suis un insensé, un malheureux... bannissez-moi de votre présence, mais cela ne m'empêchera pas de vous aimer !

Bien loin de bannir La Bergerie de sa présence, la sensible Olympe lui tend une main qui presse la sienne, elle pousse coup sur coup plusieurs soupirs, pendant qu'il s'occupe naturellement à baiser cette main qu'on lui abandonne et qu'il finit par placer sur son cœur, parce que cela lui semble moins désagréable que d'avoir toujours ses lèvres dessus. Puis la riche veuve murmure :

— Ah ! si je pouvais vous croire... si en effet vous

éprouviez pour moi un sentiment vrai, durable...

— Ah ! madame, vous en doutez ! que faudrait-il faire pour vous persuader... parlez ! l'eau, le feu, le fer... j'affronterai tout ! Que ne sommes-nous encore au temps où les preux chevaliers combattaient pour leurs belles ! . . . avec quelle joie je me serais précipité dans l'arène en portant vos couleurs!

— Oui, ce devait être un bien beau temps pour l'amour et la galanterie !... Mais nous n'en sommes plus là... Monsieur de Senneterre, on m'a dit infiniment de bien de vous.

— Je ne le mérite pas, madame, j'ai une foule de défauts; je suis emporté... jaloux... oh! jaloux à l'excès.

— Cela ne me déplaît pas; la jalousie est une preuve d'amour. J'avais un mari qui était là-dessus d'une indifférence choquante ! mais il ne comprenait pas les tendres sentiments.

— Ah I que vous étiez mal assortis alors ! car vous les comprenez, vous, madame, oh ! vous comprenez les passions, je lis cela dans vos yeux!...

— Ah! ne me regardez pas ainsi... vos regards me pénètrent... je suis toute bouleversée...

— Alors je vais vous reparler du Crédit foncier...

— Oh ! non ! oh ! non ! . . .

— Mais cependant vos fonds...

— Je vais vous les remettre, vous en ferez ce que vous voudrez...

— Une telle marque de confiance... Vous me connaissez à peine...

— Si, je vous connais déjà beaucoup... car ainsi que vous... la sympathie agit sur moi...

— Il se pourrait... Ah! madame!... vous me faites entrevoir le paradis !

— Jeveuxvouslaisser entrevoir bien autre chose... Je suis veuve, libre, riche ! . ..

— Oh! oui, beaucoup trop riche, hélas !

— Je ne vois pas que ce soit un malheur... Ma fortune ne m'empêche pas d'aimer.

— Mais elle empêche un pauvre diable d'oser aspirer" à faire cesser votre veuvage.

— C'est un tort... J'ai assez de bien pour deux et il me serait doux au contraire d'enrichir, d'offrir une belle fortune à celui que j'aurais choisi... Aussi ce n'est pas de la richesse que je lui demande, non, c'est seulement un cœur franc, bien épris, un cœur qui comprenne le mien, qui partage mes plaisirs, qui ait mes goûts, mes penchants...

— Assez, madame, assez de grâce... Vos paroles me feraient espérer un sort dont je ne suis pas digne... Ah ! je n'ai pas la force de les écouter davantage.

ISO PAPA BEAUPÈRE.

Et La Bergerie, se levant brusquement, se met à marcher dans l'appartement, comme quelqu'un en proie à la plus vive agitation.

— Eh bien, où va-t-il donc? s'écrie Olympe en lui tendant la main qu'il a tenue longtemps sur son cœur. Voulez-vous revenir bien vite vous asseoir près de moi!...

— Vous le voulez, madame.

— Oui, je le veux... et il faut m'obéir. Venez là tout contre moi... A la bonne heure...

— Madame, le Crédit foncier...

— Ah ! taisez-vous ! ce n'est plus de cela qu'il faut me parler ! Vous venez de me dire que vous m'aimiez, croyez-vous donc maintenant que je puisse entendre... écouter autre chose... Ah! je suis si sensible, si nerveuse... Voyons, écoutez-moi bien...

— Je vous écoute autant par le cœur que par les oreilles... Ah! je voudrais vous entendre toujours!...

— C'est gentil ce que vous me dites là... monsieur de Senneterre... J'ai oublié votre pelit nom?

— Jules, madame. J'ai aussi un autre nom de famille... J'ai pris celui de Senneterre... pour raisons... politiques... mon père s'étant fait remarquer dans la révolution de juillet.

— Peu m'importe! Jules... J'aimerais mieux Ar-

thur... J'adore le nom d'Arthur, voulez-vous que je vous appelle ainsi?

— Donnez-moi tous les noms que vous voudrez, madame, pourvu que vous m'appeliez souvent, c'est tout ce que je demande . . .

— Eli bien... Arthur, je ne serais pas éloignée de songer à mettre fin à mon veuvage... bien des prétendants se sont présentés.

— Je le crois, ah ! je le crois!... vous avez du faire bien des malheureux !

— Mais aucun ne m'offrait ce que je veux avant tout... un cœur passionné et qui comprît le mien... quelque chose me dit que vous étiez ce cœur-là... Je ne vous le cache pas, à la première vue, vous avez produit sur moi une impression dont je ne pouvais me rendre compte...

— C'est absolument ce que j'ai éprouvé en vous voyant... toujours la sympathie !

— Maintenant si nos goûts, nos caractères s'accordent... vous aimez la campagne?

— Je l'adore !

— La vie de château ne vous ennuyerait pas!

— Jamais ! près de la femme adorée.

— Vous n'avez rien qui vous retienne à Paris?

— Au contraire, je serais enchanté de le quitter.

— Point de liaison intime... à regretter?

— Pas la moindre !

— Ah! songez que c'est surtout sur ce sujet qu'il faut être franc... .4 votre âge, il est impossible que vous n'ayez point aimé...

— Aimé! non! j'ai eu des liaisons éphémères... j'ai fait des folies, j'en conviens... mais tout cela n'était pas de l'amour.

— Je vous crois, je suis heureuse de vous croire... Eh bien, il faut venir me voir tous les jours, le matin et le soir, je veux étudier un peu votre caractère...

— Cette épreuve sera-t-elle longue?

— Non. . . si, comme je le crois, vous êtes l'homme que je rêvais... eh bien... c'est vous qui mettrez fin à mon veuvage....

— Ah! madame! Ah! ravissante Olympe... C'est trop de bonheur pour un mortel. . . vous seriez à moi ! . . . cette idée me suffoque!... Nous quitterions sur-lechamp Paris ; nous irions dans votre château contracter cette union fortunée...

— Non, mon ami, nous nous marierions à Paris avant de partir...

— Pourquoi donc pas à votre terre?

— Vous allez comprendre ma raison : j'en suis partie veuve, si je revenais avec un jeune homme, qui ne serait pas encore mon mari, cela ferait jaser ; on est si méchant à la campagne! on n'a que- ça à

faire! mais en y revenant mariée, portant votre nom, cela coupe court à toutes les médisances, à tous les propos; cela vaut infiniment mieux.

— Qu'il soit fait comme vous l'entendez. Mais aussitôt mariés nous partons, n'est-ce pas?... Ah! c'est que l'amour aime le silence, la solitude... Un poëte l'a dit:

On est heureux aux champs ; on y fait mieux l'amour.

— Oui, mon ami, oui ; nous partirons aussitôt notre mariage accompli. Maintenant, cher Arthur, tenez, prenez ce portefeuille qui renferme soixante mille francs... Faites-en l'usage que vous voudrez...

— Je vous l'ai dit : il me semble que les obligations du Crédit foncier...

— -Ah! tout ce qui vous plaira... Mais, de grâce, que je n'entende plus parler de cet argent.

— Vous serez obéie, belle dame; je vous promets qu'il sera fait ainsi que vous le désirez.

— A ce soir, mon ami.

— A ce soir, femme adorée.

La Bergerie met sur son cœur, sur sa poitrine et enfin sur sa bouche .la main qu'on lui présente, et sort après avoir fourré le portefeuille dans sa poche.

HENCONTRE INATTENDUE

Mathilde ne manque pas de retourner chez Camille. Elle lui porte beaucoup d'ouvrage à faire. Mais quand la jeune femme lui dit qu'on lui alloue dix francs de façon pour chaque chemise qu'on l'a chargée de faire, la jolie brune fait une singulière figure et s'écrie :

— Dix francs de façon!... Vous devez donc aussi les broder?

— Mais non, on ne m'a pas parlé de cela.

— Quel est donc le magasin où l'on paye si magnifiquement les ouvrières?

— Je ne sais pas encore pour quel magasin je travaille; c'est un jeune homme qui s'intéresse à

moi, qui a pour moi la plus sincère affection et qui m'a trouvé cet ouvrage-là.

Un sourire malin vient effleurer les lèvres de Mathilde, qui le réprime aussitôt, en répondant :

— Ah ! alors c'est différent ! ... Je comprends. C'est égal, je vous engage à conserver cette pratique-la... Vous n'en trouverez pas beaucoup qui payent ainsi la façon d'une chemise. Je n'ose plus maintenant vous dire ce que l'on donne pour celles que je vous apporte à faire, et cependant c'est un prix raisonnable.

— Combien est-ce donc?

— Cinquante sous.

— Cinquante sous!... En effet, la différence est énorme.

— Elles sont toutes taillées. Une ouvrière habile peut en faire deux dans sa journée...

— Alors j'aurai mal entendu ce que m'a dit M. Valmiral... ou c'est lui qui se sera trompé..

— Acceptez-vous l'ouvrage que je vous apporte?

— Si je l'accepte! Mais avec reconnaissance!

— Alors soyez sans crainte sur votre avenir, je vous promets de ne jamais vous laisser manquer d'ouvrage... Car vous resterez à Paris, n'est-ce pas? Vous vous y fixerez...

— Mais... je le crois. Votre obligeance pour moi,

ISO PAPA BEAUPERE.

mademoiselle, me fait un devoir de vous dire ce qui m'y a fait venir...

— Oh ! madame, je ne vous demande pas vos secrets!... Vous me connaissez depuis trop peu de temps pour que j'aie déjà des droits à votre confiance...

— Mais ce n'est pas un secret, mademoiselle, et il n'y a rien de mystérieux dans tout cela... Il n'y a que des peines ! . . . Je me suis mariée, il y a cinq ans, à Joinville, où je suis née. Mon mari a voulu entreprendre des affaires dans lesquelles il n'a pas réussi. Enfin, pour tâcher de rétablir notre petite fortune, il est parti, il y a dix-sept mois bientôt, pour l'Amérique... sans me prévenir, sans même me dire adieu...

— Oh! c'est mal, cela! Et sa fille, ce petit ange, il est parti sans l'embrasser?

— Mon Dieu, oui; il m'a laissé une lettre dans laquelle il m'annonçait que si, dans six mois, je n'avais pas de ses nouvelles, c'est qu'il aurait cessé d'exister...

— Eh bien... depuis?

— Depuis dix-.sept mois je n'ai reçu aucune nouvelle. Il faut donc qu'il soit mort!

— Pauvre femme! Mais les lettres s'égarent quelquefois... les bâtiments peuvent faire naufrage.

— Cette pensée m'a soutenue longtemps... et je serais restée dans ma ville natale, si, il y a un mois environ, un de nos voisins, qui revenait de Paris, ue m'avait assuré... oh, mais positivement assuré, qu'il avait vu ici, à Paris, M. Damfleury... c'est le nom de mon mari.

— Oh, mais, voilà qui change bien les choses !

— Vous comprenez qu'en apprenant cela je fis sur-le-champ mes apprêts de départ, je fis ressource du peu que je possédais et je partis avec ma fille pour Paris.

— J'en aurais fait tout autant que vous! Et depuis que vous êtes ici?

— J'ai demandé dans tous les hôtels, j'ai couru de tous côtés, je n'ai obtenu aucune nouvelle, aucun renseignement sur M. Damfleury... Un jeune homme a sauvé la vie à ma fille au moment où des voitures allaient la renverser...

— Pauvre amour... elle aurait manqué périr!... Ah! vous lui devez plus que la vie à ce jeune homme-là...

— C'est mon ami, Paul Valmiral! dit Marie; il vient nous voir souvent!...

— Oui, mademoiselle, ce jeune homme nous a témoigné le plus tendre intérêt; connaissant parfaitement Paris, il a pu s'informer bien mieux que moi,

188 PAPA BEAUPÈiiK.

mais il n'a lien appris sur mon mari. Je voulais iepartir, je voulais retourner à Joinville, quoique je n'y aie plus aucun parent. M. Valmiral m'a engagée à rester à Paris, en me promettant de m'y faire avoir de l'ouvrage. Mais ce que vous venez de me dire, touchant le prix de la façon des chemises qu'il m'a chargée de faire, me donne à réfléchir... J'ai peutêtre eu tort d'écouter les conseils de ce jeune homme. Cependant il se montre si réservé, si respectueux, que je me fiais entièrement à lui!

— Et vous avez eu raison ! Mon Dieu, je ne vois aucun mal dans tout cela; vous êtes assez intéressantes, vous et votre chère petite, pour que l'on soit heureux de vous être utile. Lors même que ce jeune homme éprouverait pour vous plus que de l'intérêt, serait-ce une raison pour que vous n'ayez plus confiance en lui?

— Ah! mademoiselle, vous ouhliez que je suis mariée!

— C'est que franchement je crois bien que vous ne l'êtes plus. Votre voisin de Joinville aura vu de travers! S'il a en effet rencontré votre mari à Paris, pourquoi ne lui a-t-il pas parlé et demandé ce qu'il y faisait?

— C'était, m'a-t-il dit, dans un spectacle qu'il l'a

aperçu; il comptait l'aborder à la sortie, mais il ne Ta plus retrouvé.

— Ta! ta! ta! des histoires que tout cela... Ce monsieur a crû reconnaître... Tous les jours il y a des ressemblances qui trompent. Vous n'avez pas de nouvelles de votre mari depuis dix-sept mois, c'est qu'il est mort, bien mort! Donc vous êtes veuve et maîtresse de faire tout ce qui vous fera plaisir. Si vous admettez le contraire, alors c'est donc que ce monsieur Damfleury est un affreux mauvais sujet, qui a abandonné sa femme et son enfant... C'est l'un ou l'autre, choisissez!

Camille garde quelques instants le silence, puis elle murmure :

— Vous avez raison, il vaut mieux penser que je suis veuve!

Mathilde était déjà depuis assez longtemps chez sa nouvelle amie, lorsqu'on frappe doucement à la porte, et Valmiral entre chez madame Damfleury. On l'accueille avec l'empressement ordinaire, Marie court l'embrasser, et après lui avoir serré la main, Camille lui dit :

— Vous allez faire connaissance avec mademoiselle Mathilde, qui est employée dans le magasin de blanc où j'ai acheté, et qui veut bien aussi s'intéresser à moi... Dans ma peine, je suis encore bien heureuse

490 PAPA BEATJPÈRE.

de rencontrer des personnes qui se font un plaisir de me procurer de l'ouvrage.

Valmiral était entré sans faire d'abord attention à la personne étrangère qui était là; il porte alors ses yeux sur Mathilde, et, tout en la regardant, éprouve une assez vive émotion, car il vient de reconnaître en elle cette jolie brune qu'il a vue au restaurantbouillon et à qui La Bergerie est venu parler, puis qu'il a rejointe à l'Eldorado, où elle lui a donné un si vigoureux soufflet.

Mais Mathilde n'avait pas aperçu le jeune homme au restaurant, elle ne l'avait pas non plus remarqué au café-concert, c'est pourquoi sa vue ne lui cause aucune émotion ; et elle lui fait un sourire aimable en lui disant :

— Madame vient de m'apprendre, monsieur, que vous aviez sauvé sa chère petite d'un bien grand danger, et je l'aime déjà tant, cette chère Marie, que je vous demande la permission de vous en témoigner aussi de la reconnaissance.

Valmiral remercie, tout en cherchant à se remettre de l'émotion dont il n'a pas été maître. Mais la jeune lingèrc, qui est douée d'une grande perspicacité, a remarqué le trouble que le jeune homme a éprouvé en la regardant, et lui dit en souriant:

— Est-ce que vous m'avez déjà vue quelque part, monsieur?

— Pourquoi cela, mademoiselle?

— C'est qu'il m'a semblé qu'en me regardant vous éprouviez comme de la surprise... Mais je me suis peut-être abusée.

— Non, mademoiselle; je me suis rappelé, en effet, vous avoir déjà vue... C'était dans un restaurantbouillon, sur le boulevard Sébastopol... Vous étiez avac une jeune personne blonde fort gentille.

— Ahl oui ; avec Lisa. . . C'est vrai, il y a un mois de cela à peu près... Et vous me reconnaissez? Je gage que Lisa vous avait donné dans l'œil alors... Elle en vaut bien la peine !

— Non, vous vous trompez, mademoiselle; votre amie m'occupait fort peu; mais je vous ai vue causer avec un monsieur... que je connais beaucoup; voilà pourquoi je vous avais remarquée.

— Ah ! vous connaissez ce monsieur qui est venu causer avec nous?. . . Un bien mauvais sujet, Rodrigue, La Bergerie, il a une foule de noms ! ... Si vous aviez été aussi ce même soir à l'Eldorado, vous auriez été témoin d'une autre scène!... Mais, mon Dieu, quand je suis ici, je m'y plais tant, que je ne songe plus que l'on a besoin de moi au magasin. Embrasse-moi, Marie, je t'apporterai une poupée la première fois

102 PAPA BEAUPÈRË.

que je viendrai... Au revoir, ma bonne amie... Vous me permettez de vous appeler mon amie, n'est-ce pas?

— Non-seulement je vous le permets, mais je vous en remercie.

— Adieu, monsieur.

Mathilde est partie, elle se hâte de prendre le chemin de son magasin, tout en se disant :

— Je suis fâchée que ce jeune homme soit ami de ce mauvais sujet de Rodrigue... Il a l'air très comme il faut, très-honnête, ce jeune homme... qui paye les chemises dix francs de façon... Je devine bien pourquoi!... Après tout, il peut connaître Rodrigue sans faire comme lui... les jeunes gens se lient si facilement.

Sur le boulevard, la jolie brune voit venir devant elle un gros monsieur qui la regarde avec attention; ce monsieur l'arrête en lui faisant un profond salut et en disant :

— Enchanté, mademoiselle, du hasard qui me procure le plaisir de vous rencontrer!...

Mathilde regarde cet individu, dont la figure bête lui est inconnue, et répond :

— Monsieur, je crois que vous vous trompez et me prenez pour une autre, car je ne vous connais pas...

— Mais moi, madame, j'ai le plaisir de vous con-

naître. . Vous allez me comprendre tout de suite : je suis Philamour...

— Philamour!... C'est un bien joli nom... mais je n'ai jamais entendu parler de Philamour. . . Et moi, monsieur, pouvez-vous me dire qui je suis?

— Parfaitement! Vous êtes la sœur de M. Thomassin de Rouen, avec qui nous faisons de grandes affaires, et qui nous doit môme une somme assez ronde; je ne sais pas le chiffre, mais mon gendre m'a dit que la somme était importante...

— En vérité, monsieur, je ne comprends pas un mot à tout ce que vous me contez là... D'abord, je n'ai jamais eu de frère, et je ne connais pas de Thomassin; vous voyez bien que vous faites erreur...

— Mais, madame, je suis cependant bien certain de ne point me tromper. C'est bien à vous que mon gendre La Bergerie a été parler dans un restaurantbouillon..., où vous étiez avec une très-jeune personne...

— La Bergerie?... Vous venez de parler de La Bergerie...

— Oui, madame, ah ! vous y êtes maintenant !...

— Vous connaissez ce La Bergerie, monsieur?

— Si je le connais!... c'est mon gendre.

— Votre gendre ! comment, il est marié, ce chenapan !...

194 PAPA BEAUPERE.

— Chenapan!.., madame, le mot me parait leste...

— Oh ! il en mérite bien d'autres, monsieur.

— Cela ne m'empêche pas, comme associé de la maison Philamour et La Bergerie, de vous demander si votre frère Thomassin est de retour à Paris.

— Et moi, monsieur, je vous répète que je n'ai jamais eu de frère, que .je ne connais aucun Thomassin... Je devine que La Bergerie vous aura fait d'infâmes mensonges et cela ne m'étonne pas du tout. . . Ah! ilest marié. .. Je plains sa pauvre femme!...

— C'est ma fille, madame.

— Raison de plus pour que je la plaigne. Voyons, monsieur, expliquons-nous mieux... Vous m'avez vue dans un restaurant-bouillon?

— Oui, madame...

— D'abord, je ne suis pas madame, je suis mademoiselle. Après?

— C'était sur le boulevard Sébastopol... Vous étiez dans le grand salon, avec une jeune blondinette...

— Avec Lisa.

— J'ignore si elle s'appelait Lisa...

— Allez toujours, ça ne fait rien.

— J'y dînais avec mon gendre La Bergerie, qui tout à coup me dit en vous apercevant :

« — Voilà la sœur de Thomassin, de Rouen, à qui j'ai vendu des planches... il nous doit de l'argent et je ne le vois plus; je vais aller demander de ses nouvelles à sa sœur. »

— Ah ! le gredin ! . . . Comme il s'est moqué de vous... Rodrigue me faisait la cour, monsieur.

— Qu'est-ce que c'est que Rodrigue?

— C'est La Rergerie... c'est votre gendre... Il est venu me donner un rendez-vous , il m'a envoyée à l'Eldorado en me disant qu'il était avec un vieil imbécile de provincial dont il allait se débarrasser.

— Il vous a dit : vieil imbécile?...

— Tout comme je vous le dis, monsieur. Je me suis rendue à l'Eldoçado avec mon amie... C'est là que j'ai entendu des femmes appeler votre gendre La Rergerie. Je ne le connaissais que sous le nom de Rodrigue. Ensuite ce monsieur s'étant permis de pincer le derrière à Lisa, je lui ai appliqué un soufflet qui a interrompu les chanteurs, et je suis partie en lui défendant de jamais m'adresser la parole. Voilà, monsieur, ce que c'est que votre gendre...

— Et il m'a appelé vieil imbécile ?

— Oui, oui, cent fois oui !

— C'est à ne pas le croire!

— Oh ! pardonnez-moi... delà part de Rodrigue... je veux dire La Rergerie, vous pouvez vous attendre

1% PAPA REAUPÈRE.

à tout. Et il est marié avec votre fille... bien marié?., vous en êtes certain, monsieur?

— Pardieu, madame, j'étais à la mairie et à l'église.

— Tant pis pour votre fille, monsieur, ce mari-là ne doit pas la rendre bien heureuse. Elle est jeune et gentille, peut-être?

— Oui, mademoiselle, elle se nomme Zénobie, elle n'a pas encore vingt ans, je lui ai donné quarante mille francs de dot, et j'ai mis La Bergerie à la tête de ma maison de planches.

— Vous avez fait là une fameuse bêtise 1... Mais voilà le magasin dans lequel je suis employée, adieu, monsieur; quand vous verrez votre gendre, dites-lui que vous avez causé avec Mathilde Derbois, il devinera ce que j'ai pu vous dire.

Philamour est resté stupéfait sur le boulevard, abasourdi par tout ce qu'il vient d'apprendre, ne pouvant comprendre que, marié à sa fille Zénobie, La Bergerie aille pincer des dames dans les cafésconcerts.

Tout ce que son gendre lui a conseillé a mal tourné. La danse qu'il a exécutée au bal Mabille lui a fait passer une nuit au corps de garde et recevoir une mercuriale de l'inspecteur de police. Les planches

RENCONTRE INÀ1TENDDE. 19 i

que La Bergerie prétend faire venir deNorwége restent toujours en route. Mais ce qui surtout irrite le beau-père, ce qu'il ne peut supporter, c'est que son gendre lui ait donné l'épithète de vieil imbécile.

Une quinzaine de jours se sont écoulés depuis que le hasard a amené ces rencontres singulières. Par une belle journée de printemps, Mathilde, qui profite de tous les instants qu'elle a de libres pour aller chez Camille, et qui la trouve toujours travaillant avec ardeur, lui dit en lui montrant la petite Marie :

— Ma bonne amie, vous travaillez sans relâche pour que rien ne manque à votre chère enfant. C'est fort bien de vouloir gagner de l'argent, mais cependant il De (aut pas se tuer, perdre sa santé sur son ouvrage. Vous sortez un moment le soir; mais ce n'est pas là jouir d'un air pur et prendre vraiment

du repos. Vous n'allez jamais voir les environs de Paris, le bois de Boulogne, le bois de Vincennes, le parc de Saint-CIoud, et cependant, tout en vous faisant du bien, à vous, cela procurerait un grand plaisir à votre petite Marie, qui pourrait un peu courir, jouer sur le gazon, ce qui est impossible sur les boulevards. Avec un omnibus nous pouvons arriver tout près du bois de Boulogne, la dépense serait donc fort modique. Voyons, prenons jour et faisons la partie d'aller passer une journée par là... Nous partirons à trois heures de l'après-midi ; ce ne sera donc qu'une demi-journée de perdue, mais elle sera bien employée, si elle fait du bien à Marie, si elle fait revenir un peu de couleur sur votre jolie figure qui est toujours si pâle.

— Oh ! oui, maman, allons voir le bois de Boulogne, s'écrie Marie, nous nous amuserons bien ! et Mathilde a raison, tu travailles trop, lu te rendras malade, tu sais bien que mon ami Paul te Ta dit aussi hier !

— Oui, dit Camille; mais lorsqu'une fois, devant lui, j'ai témoigné le désir de voir le bois de Boulogne, il m'a conseillé de ne point diriger ma promenade de ce côté. Il assure qu'il y a trop de monde, que c'est dangereux à cause des voitures, des gens à che\al...

200 PAPA REaUPERE.

— Dangereux !... pas du tout ; les piétons ne vont pas dans les chemins où passent les équipages et les cavaliers ! Monsieur Valmiral n'aime probablement pas le bois de Boulogne ; voilà pourquoi il vous a dit cela. Moi, je suis sûre que vous y prendrez du plaisir. C'est le rendez-vous des belles voitures, du beau monde, des riches toilcltes. Eh bien ! cela distrait de voir tout cela...

— Oh ! oui, maman, je veux voir les belles toilettes, moi.

— Voyez-vous cette petite coquette qui s'occupe déjà de parures !... Eh! bien, Mathilde, j'y consens; nous irons au bois de Boulogne.

— Ah ! voilà qui est parler. . . Prenons jour tout de suite... le temps est superbe... n'attendons pas qu'il change : demain, voulez-vous?

— Demain, soit.

— Je viendrai vous prendre à trois heures précises... Vous serez prêtes?

— Je vous le promets.

Mathilde est partie et la petite fdle saute de joie dans la chambre en s'écria nt :

— Quel bonheur! nous irons demain au bois de Boulogne... maman, si notre ami Paul vient aujourd'hui, est-ce que tu ne lui diras pas de venir avec nous au bois de Boulogne?

— Non, ma fille, il ne faut pas être indiscret ; d'ailleurs, tu vois bien qu'il n'aime pas cette promenade-là, et, comme dit Mathilde, c'est pour cela qu'il nous conseillait de n'y pas aller.

Camille a une autre raison pour ne point engager le jeune Valmiral à les accompagner : quand elle lui a demandé des explications au sujet du prix qu'il prétendait payer les chemises qu'il lui avait données à faire, il est devenu si rouge, si embarrassé, qu'elle lui a tendu la main en lui disant :

— Je devine tout, je comprends votre délicatesse. . . vous vouliez m'obliger sans me le dire... mais vous le voyez, grâce au ciel, me voilà pour longtemps pourvue d'ouvrage ; désormais je veux que vous agissiez franchement avec moi.

— Non, vous ne devinez pas tout ! a répondu le jeune homme en baissant les yeux et poussant un gros soupir.

Camille n'a pas voulu en entendre davantage, mais il est bien probable qu'elle avait deviné que Valmiral l'aimait. Il y a de ces choses que les femmes devinent toujours, de ces aveux qui n'ont pas besoin d'être dits pour être sus.

Un temps magnifique favorise la partie projetée. A l'heure convenue, Mathilde est exacte ; elle vient chercher la jeune mère et sa fille. Celles-ci sont

prêtes ; Camille a fait une toilette bien simple; mais sa figure distinguée, son air mélancolique, sa pâleur même, donnent à toute sa personne un charme indéfinissable. La petite Marie, fraîche, rose et rieuse comme on doit l'être à son âge, se livre à la joie la plus vive, et goûte ce plaisir déjà si doux, et souvent le meilleur : celui qu'on se promet.

On monte en omnibus, on se rend à la Madeleine, on change de voiture et l'on arrive enfin à la porte du bois de Boulogne. Alors seulement on va se livrer au plaisir de la promenade ; on va connaître ce bois si renommé pour son lac, ses cascades, ses belles allées, ces verts gazons, et surtout pour la société élégante qui va presque chaque jour s'y montrer.

Camille admire les équipages, les toilettes des dames, la bonne tournure des cavaliers. La petite Marie pousse des cris de joie à chaque chose nouvelle qu'elle aperçoit, et Mathilde leur dit :

— Eh! bien, êtes-vous fâchées d'être venues ici ? Est-ce que cette promenade ne vaut pas mieux que la place Royale et tous les squares possibles ? Et puis, si l'on ne veut pas toujours être avec le monde, il y a des sentiers écartés, des allées solitaires, où l'on peut se promener longtemps, où l'on n'entend plus le bruit des voitures ni celui de la foule.

— Oui, dit Camille, cette promenade est char-

mante ; je ne comprends pas pourquoi monsieur Valmiral cherchait à m'en détourner. Et s'il est agréable de s'y promener en voiture, franchement c'est aussi fort amusant pour les piétons de regarder tout ce beau monde et de faire connaissance avec les parures à la mode.

Mathilde, qui connaît parfaitement son bois de Boulogne, sert de guide à la compagnie. Elle lui fait faire le tour du lac, la conduit jusqu'à l'arène réservée pour les courses, la fait passer par quelques allées bien solitaires, puis la ramène devant la cascade, où il y a des chaises et un grand nombre de personnes assises. Beaucoup de belles dames sont descendues de leurs équipages, et veulent se promener quelques instants à pied, pour mieux se faire voir. Les voitures attendent un peu plus loin.

Camille avoue qu'elle est fatiguée.

— Eh! bien, asseyons-nous ici, dit Mathilde, nous ferons d'autant mieux de bien nous reposer, que nous aurons encore un assez long chemin à faire pour regagner un omnibus, et puis, c'est amusant de s'asseoir ici, on voit de plus près toutes ces belles toiletter ; on distingue mieux les figures, et il y en a quelquefois de bien originales ! Car parmi ces daines qui viennent ici en équipage, il en est beaucoup

qui ne savent pas porter leurs plumes et leurs cache-' mires.

On se place sur des chaises, un peu à l'écart ; on y était depuis quelque temps et Camille s'amusait des remarques piquantes et toujours comiques que faisait Mathilde, en examinant les groupes qui passaient, lorsque tout à coup la jeune femme pâlit, devient tremblante : un couple qu'elle n'avait pas vu s'approcher, va passer devant elle. La dame, qui n'est ni jeune ni belle, est mise avec une excentricité presque ridicule, et dans le cavalier élégant qui lui donne le bras, Camille a reconnu son mari.

Muette de surprise, ne pouvant en croire ses yeux, la jeune mère balbutie :

— Mon Dieu!... Mais c'est lui... Oh! je ne me trompe pas...

— Tiens, vous connaissez ce monsieur-là? dit Mathilde qui vient d'envisager La Bergerie; eh! bien, moi aussi je le connais... C'est un bien mauvais sujet!...

— Mais c'est mon mari ! s'écrie Camille, qui fait un mouvement pour se lever, et retombe sur sa chaise sans force et presque sans voix.

— Votre mari! dit Mathilde! Cet homme serait votre mari? pas possible... vous vous trompez...

Cependant, en passant devant Mathide, La Bergerie

l'avait reconnue et il avait pressé le pas, sans faire attention aux personnes qui étaient avec la jolie brune. Camille qui voit qu'il s'éloigne avec sa dame au bras, pousse vivement sa fille sur le chemin, et lui montrant Damfleury. lui dit :

— C'est ton père, ce monsieur-là, cours, mafille, cours... arrête-le et dis-lui que je suis ici...

— Ce monsieur là-bas...

— Mais oui... de plus près tu le reconnaîtras bien... va... cours... appelle ton père.

La petite Marie est partie. Mathilde regardait toujours Camille, elle ne pouvait croire ce qu'elle entendait, et se bornait à murmurer :

— Votre mari?... ce serait là votre mari?... Oh ! ce serait trop fort!...

Comme La Bergerie ne pouvait pas faire avancer Fénorme Olympe aussi vite qu'il l'aurait voulu, en se dirigeant vers la calèche qui les attendait, la petite tille l'a bientôt rejoint ; elle le tire par son habit, en criant :

— Papa! papa!... ne va donc pas si vite... maman est là... ah ! oui... je le reconnais à présent... tu es bien mon papa !..

— Qu'est-ce que c'est? que veut cette petite... que vous demande-t-elle? dit madame Verdoyant en faisant des yeux de chouette à l'enfant.

Mais La Bergerie, qui a été un moment stupéfait à la vue de sa fille, reprend bien vite son assurance et répond, entachant de rire :

— Je ne sais pas... je n'y comprends rien... C'est une méprise... ou une plaisanterie... Allez, petite... allez-vous-en. . . laissez-moi . . .

— Comment, papa, tu ne me reconnais pas? Mais je suis ta petite Marie... embrasse-moi donc... et viens rejoindre maman...

— Qu'est-ce à dire? elle vous appelle papa... elle vous dit d'aller retrouver sa mère...

— Continuation de la plaisanterie... Je vous jure que je ne connais pas cet enfant... Mais voilà notre calèche... montez, belle dame... hâtons-nous... le temps se gâte...

— Papa... mais ne t'en va donc pas... Maman t'attend là-bas...

— Éloignez-vous, petite... encore une fois je ne vous connais pas!... Allez-vous-en donc, ou vous allez vous faire écraser par les chevaux...

Mais la petite Marie voulait toujours retenir son père, qui montait dans la calèche ; elle s'exposait en effet à être atteinte par les roues de la voiture. Heureusement Mathildc était là : voyant l'enfant disparaître sans que La Bergerie daignât s'arrêter, elle avait vivement quitté Camille, qui ne pouvait plus

parler, mais de la main lui montrait au loin sa fille ; elle prend vivement le bras de Marie, l'éloigné des roues qui allaient l'atteindre tout en disant à La Bergerie :

— Misérable ! lâche ! après avoir abandonné la mère, il ne vous manque plus que de passer sur le corps de votre fille... mais vous avez beau vous sauver.. . nous vous retrouverons ! . . .

— Que dit cette femme... que veut cette femme? s'écrie Olympe aux abois, tandis que La Bergerie presse le cocher de fouetter ses chevaux ; mais celuici, curieux comme tous les domestiques et prévoyant qu'une scène intéressante va se passer, tout en arrangeant ses rênes, trouvait moyen de ne pas en finir.

— Eh! mon Dieu, belle dame! cette femme a probablement perdu la raison! répond le beau monsieur d'un air irrité, je ne la connais pas...

— Oh ! que si... tu me connais bien ! s'écria Mathilde, et tu sais bien que c'est ta fille qui tend en vain ses petits bras vers toi !

— Ma bonne, je vous répète qu'on ne peut rien vous faire... Eh bien, cocher; partirez-vous enfin!...

Cette fois le cocher se voit forcé d'obéir : il fouette ses chevaux et la calèche s'éloigne emportant madame Verdoyant et La Bergerie. Alors Mathilde se

décide à retourner vers Camille avec la petite Marie, qui pleure, en disant :

— Pourquoi donc papa n'a-t-il pas voulu me reconnaître? je n'ai pourtant pas été méchante!

MATIIILDE AGIT. 209

— Vous revenez seule... il n'est pas avec vous? balbutie Camille, lorsque Mathilde lui ramène sa fille.

— Non, papa n'a pas voulu m'écouter, dit Marie, ce n'est pas ma faute, maman... Je lui ai pourtant bien répété que tu étais là... que tu l'attendais... il m'a repoussée, en me disant : Allez-vous-en, je ne vous connais pas...

— Une te connaît pas... ah! depuis son départ tu n'es pas changée à devenir méconnaissable, et d'ailleurs est-ce qu'un père ne doit pas toujours reconnaître son enfant !... Ah ! pourquoi n'ai-je pas eu la force de me traîner jusqu'à lui... mais sa vue m'a

brisée... Et cette femme qui est avec lui... cette riche calèche dans laquelle ils sont montés tous les deux... qu'est-ce que cela veut dire?... Mathilde, vous lui avez parlé, vous, que vous a-t-il répondu... Quand viendra-t-il me retrouver... devons-nous l'attendre ici?

— Non, il ne faut pas l'attendre... il ne viendra pas...

— Il ne viendra pas... et il sait que sa femme, que sa fille sont là... qu'est-ce que cela signifie... Ah! parlez, je vous en conjure.

— Ma bonne amie, ce lieu n'est pas convenable pour tout ce que j'ai à vous dire... Vous êtes bien pâle, vous souffrez... il nous faut trouver une voiture qui nous ramène chez vous, car il vous serait impossible d'aller à pied jusqu'aux omnibus...

— En effet... je me sens bien faible...

— Restez là avec votre fille... Je sais où je pourrai trouver une voiture, je l'amènerai ici... mais ne bougez pas de là.

Cette recommandation était inutile, Camille était comme anéantie, elle ne pouvait plus que presser sa fille dans ses bras, en murmurant :

— Il ne t'a pas embrassée... il n'a pas voulu te reconnaître.. . pauvre enfant... tu n'as donc plus de père!... et moi... oh, sans doute qu'il me repoussera

aussi; je n'ai plus de mari! qu'avons-nous donc fait pour être traitées ainsi!...

Malhilde ne tarde pas à revenir avec un fiacre. On monte dedans et l'on quitte le bois de Boulogne avec autant de tristesse au cœur, que l'on avait ressenti de joie en y arrivant; c'est trop souvent ainsi que se terminent les parties de plaisir.

Pendant la route Camille essaye plusieurs fois de faire parler Mathilde, mais celle-ci se borne à lui répondre :

— Pas ici... pas devant votre fille... il ne faut pas que cette enfant entende ce que j'ai à vous dire de son père.

Enfin on est. arrivé. La petite Marie qui est trèsfatiguée de sa journée ne demande pas mieux que de se coucher. Une fois l'enfant endormie, Camille dit à son amie :

— Vous pouvez parler maintenant.

— Oui, mais ce que j'ai à vous apprendre est tellement infâme, que, malgré moi, j'hésite encore ; je me demande si je dois vous avouer toute la vérité ! . . .

— Oui, vous le devez, je vous en prie, Mathilde, je veux tout savoir... Vous m'avez dit quand je vous ai montré mon mari : Moi aussi je connais cet homme-là, c'est un bien mauvais sujet... puisque

vous connaissez mon mari, pourquoi ne pas me l'avoir dit plus tôt?

— Est-ce que je pouvais me douter que votre monsieur Damfleury était ce même La Bergerie, ce même Rodrigue que je connaissais si bien...

— Rodrigue? La Bergerie?

— Voilà les noms qu'il se donne et peut-être bien d'autres encore... Il a un nom pour tous les quartiers où il va loger...

— Il serait possible !...

— Oh ! vous allez en apprendre bien d'autres !... mais avant que je vous dise tout, voyons, de grâce, répondez-moi franchement. Est-ce que vous avez encore de l'amour pour cet homme qui vous a abandonnée, qui vous a ruinée, qui a repoussé son enfant qui lui tendait les bras ! qui, depuis dix-sept mois, vit ici au sein des plaisirs, du luxe, de l'opulence et ne s'inquiète nullement si sa femme et sa fille meurent de faim et de misère! Oh! non! non! n'est-ce pas que vous ne pouvez plus aimer cet homme-là!...

— Non, Mathilde ; je mentirais si je vous disais que j'éprouve encore de l'amour pour M. Damfleury;

\ depuis longtemps sa froideur, ses procédés avec moi avaient banni de mon cœur cet amour que jeune 611e j'avais éprouvé pour lui. Mais il est mon

époux, il est le père de mon enfant, voilà ce que je ne puis oublier.

— Et voilà ce qu'il a entièrement oublié, lui ! mais je puis parler... du moment qu'il n'y a plus d'amour on peut tout supporter!... Savez-vous ce qu'il est venu faire à Paris, votre mari?

— S'amuser, faire la cour à d'autres femmes, sans doute.

— Oh! si ce n'était que cela!... il est venu... eh bien, il est venu se marier...

— Se marier... Je ne comprends pas... puisqu'il est marié avec moi...

— Voilà justement où est la faute... que dis-je la faute! ah! c'est un crime! car la loi le punit sévèrement...

— Comment? quoique marié avec moi, il a pu se marier avec une autre... Mais je ne suis donc plus sa femme alors !

— Si... oh ! malheureusement vous êtes toujours sa femme ; sa vraie ; la seule que la loi reconnaisse comme telle, parce que vous êtes la première...

— Mon Dieu, je ne puis vous croire. Marié avec une autre... mais alors ce n'est donc pas sous son vrai nom?

— Si ce n'est pas sous son vrai nom, le mariage

est nul. Cependant pour se marier réellement il faut fournir ses papiers, son acte de naissance...

— Son nom, c'est Jules Damfleury.

— Il est bien capable d'avoir donné ses vrais noms... seulement, depuis, il se sera fait appeler La Bergerie pour dérouter les personnes qui auraient entendu parler de M. Damfleury...

— Et qui donc a-t-il épousé... ce serait cette femme avec qui nous l'avons rencontré?

— Non, ce vilain colosse-là doit être une nouvelle conquête qu'il ne courtise que pour sa calèche et sesécus...

— Ah ! Mathilde, mais c'est affreux ce que vous me dites là !

— Ma chère amie, je tiens à vous faire connaître votre mari tel qu'il est, parce que je le connais beaucoup mieux que vous. Celle qu'il a épousée n'a pas encore vingt ans, elle se nomme Zénobie, elle a eu quarante mille francs de dot, c'est la fille d'un vieux crétin nommé Philamour, un marchand de planches, qui a associé son gendre à son commerce; c'est de cette même ganache de Philamour que je tiens tous ces détails ; La Bergerie lui avait fait accroire que j'étais la sœur d'un de ses débiteurs nommé Thomassin...

— En vérité tout cela me semble tellemen con-

fus que je m'y perds! mais ce M. Philamour qui vous a donné tant de détails sur son gendre, n'a-t-il pas pu se tromper... ce La Bergerie dont il vous parlait, est-ce bien réellement le même que mon mari dont le nom est Damfleury? lui avez-vous demandé s'il avait un autre nom...

Mathilde n'en savait pas plus et Camille doutait encore lorsque Valmiral entre chez elle. En voyant l'émotion, l'agitation à laquelle la jeune femme est en proie, il se doute qu'il y a quelque chose de nouveau et lui dit :

— Que vous est-il arrivé?... Qu'avez-vous appris de neuf... vous êtes toutes deux émues... troublées...

— Ahl mon ami, il y a bien de quoi ! s'écrie Camille. Nous avons été tantôt promener au bois de Boulogne... et j'y ai vu mon mari, donnant le bras à une femme... il a repoussé sa fille... il n'a pas voulu la reconnaître... et Mathilde s'est écriée : Je le connais aussi, votre mari, qui se fait appeler La Bergerie... et il est...

Valmiral interrompt Camille en disant :

— Et il est marié à une autre femme... lia épousé la lille d'unmarchand de planches nommé Philamour, qui l'a associé à son commerce et qu'il est en train de ruiner...

210 TAPA BEAl'PÈRE

— Mon Dieu!... vous saviez cela? s'écrie Camille; mais c'est donc bien vrai alors?

— Oui, madame, rien n'est plus vrai ; je savais tout cela depuis longtemps... mais j'avoue que je ne me sentais pas le courage de vous le dire... Au portrait que vous m'aviez fait de monsieur Damfleury, je m'étais dit sur-le-champ : Cela ressemble d'une façon surprenante au gendre de monsieur Philamour; je connais depuis longtemps cet honnête négociant, qui malheureusement n'a pas autant d'intelligence que de probité, et un jour je me décidai à lui demander si son gendre ne portait pas un autre nom que celui de La Bergerie :

« 0ui, me dit-il, son véritable nom est Damfleury, mais il se fait appeler La Bergerie parce que c'est plus gentil, plus distingué et presque noble.

« Vous comprenez que j'eus alors la triste certitude que votre mari, au mépris des liens qui l'unissaient à vous, avait contracté ici un nouvel hymen!... Je pouvais dès lors vous apprendre toute la vérité... Je me bornaià vous dire : qu'il vous fallait renoncer à l'espoir de retrouver votre mari... que vous pouviez vous regarder comme veuve... Mais ce secret me pesait, et aujourd'hui il me semble qu'il vaut mieux que vous sachiez tout. Comprenez-vous main< tenant pourquoi je vous conseillais de ne point aller

vous promener au bois de Boulogne, je prévoyais quelle rencontre vous pourriez y faire.

— Comment! vous connaissiez aussi ce mauvais sujet de Rodrigue? dit Mathilde.

— Oui, mademoiselle, et je savais également qu'il était connu de vous, car j'étais à l'Eldorado le soir où... vous l'y avez rencontré.

Mathilde rougit et baisse les yeux.

Valmiral s'empresse d'ajouter :

— Et où il causait avec plusieurs de ces dames du demi-monde. Mais maintenant qu'il sait que sa première femme est à Paris avec son enfant, il me semble qu'il est impossible qu'il ose y rester aussi. Et vous dites qu'il a repoussé sa petite Marie?

— Oh! repoussée avec une audace indigne... « Je ne vous connais pas! » lui a-t-il dit, lorsque cette chère petite le suppliait de venir rejoindre sa mère. Mais quand il m'a vue, moi, la colère, la fureur, ont brillé dans ses yeux.

— Repousser son enfant !... Mais cet homme n'a donc pas d'âme!., ,. Pauvre Camille! qu' allez-vous faire maintenant?

— Je veux voir monsieur Damfleury! s'écrie Camille, je veux lui parler, je veux savoir de quel droit il dit à ma fille qu'il ne la connaît pas... Ah ! je ne le prierai pas de revenir vivre avec moi... Non, je

2!8 PAPA BEAUPERE.

sens à présent que ce serait pour moi un supplice de passer ma vie près de cet homme... mais je veux que ma fille ait le droit à% l'appeler son père et qu'il ne se permette plus de la repousser quand elle lui donne ce nom.

— Vous avez raison, dit Mathilde ; mais ce n'est pas assez... Est-ce que vous souffrirez qu'une autre le nomme son mari?... qu'elle continue à être sa femme ? Est ce que vous ne l'accuserez pas devant les tribunaux? Est-ce que vous n'y dénoncerez pas... son crime?...

— Ah! taisez-vous, Mathilde, taisez-vous!... Cet homme n'est-il pas le père de ma fille !... Et vous voulez que je le dénonce... que je le traîne devant les tribunaux?... Oh! non... non, jamais!...

— Ah! bien, si c'était moi!... C'est commode, alors, on épousera une femme, on la rendra mère, puis on l'abandonnera pour en épouser une autre, et la première n'osera rien dire, à cause de son enfant!...

— Laissez-moi voir monsieur Danifleury, lui parler... il faudra bien qu'il me dise ce qu'il compte faire pour sa fille.

— Voir La Bergerie ! dit Valmiral, ce ne sera pas facile Où le trouver à présent?

— Chez sa deuxième femme, dit Mathilde, vous

devez savoir son adresse, sinon cette vieille buse de Philamour vous la donnera.

— Mais LaBergerie n'est presque jamais chez lui... il y paraît à peine, et sa seconde femme passe son temps à l'attendre...

— Tant mieux, c'est bien fait!...

— Ah! Mathilde! est-ce donc la faute de cette jeune femme si son père l'a mariée avec un homme qui l'était déjà !

— Vous la plaignez? vous êtes bien bonne! Mais attendez. . . vous voulez vous trouver avec votre mari. .. avoir un entretien secret avec lui?

— Oui, je le veux... il faut que je sache quels sont ses projets...

— Il ne vous les dira pas.

. — Mais il faudra bien qu'il me réponde quand je lui parlerai de sa fille...

— Eh bien!... j'ai trouvé un moyen... Oui, je vous ferai avoir un tête-à-tête avec lui. Pour cela, il faut employer la ruse, car votre mari est adroit, et vous comprenez bien que maintenant qu'il sait que vous êtes à Paris, il va se tenir sur ses gardes. Mais on a toujours un penchant qui nous entraîne... qui nous perd quelquefois... Rodrigue, La Bergerie ou Damfleury, comme vous voudrez le nommer, ne peut pas voir une jolie femme sans lui faire la cour.

J'ai pour amie une jeune fleuriste nommée Usa, elle est fort gentille...

— En effet, dit Yalmiral, je me rappelle l'avoir vue avec vous à l'Eldorado.

— Ce séducteur de La Bergerie en est très-amoureux ; chaque fois qu'il la rencontre il la suit, lui parle, la supplie de lui accorder un rendez-vous. Mais Lisa est sage, ce monsieur ne lui plaît pas du tout, elle le recevait fort mal. Je vais lui recommander d'agir autrement, de ralentir le pas quand elle le verra, de l'écouter, et enfin de lui accorder un rendez-vous, le soir, dans un endroit peu éclairé. Aussitôt le rendez-vous pris, Lisa viendra m'en instruire, moi j'accourrai vous le dire, et c'est vous que

votre mari trouvera à la place de Lisa.

— Ah ! ma chère Mathilde, que ne vous devrai-je pas!... pourvu qu'il rencontre bientôt cette jeune fille!

— Ah ! quant à cela, nous ne pouvons pas le savoir ; mais je vais recommander à Lisa desortirplus souvent, de flâner un peu devant les boutiques ; elle aura plus de chance pour être aperçue par votre mari.

— Allons, chère Camille, du courage, de la patience ! dit Yalmiral, et si vous avez un mari qui a perdu fous ses droits à votre amour, à votre estime

MATIIILDE AGIT. 221

même, songez que vous avez en nous deux amis dévoués, qui veilleront sans cesse sur vous et votre chère Marie.

Valmiral et Mathilde pressent avec force les mains de Camille, dont les yeux sont inondés de larmes, et pour raffermir son courage, la conduisent devant son enfant dont le sommeil est paisible et doux.

La calèche de madame Verdoyant n'avait pas fait dix tours de roues, que la brûlante Olympe s'écriait tout en jetant sur La Bergerie des regards flamboyants :

— Quelle est cette femme?... Qu'a voulu dire cette femme... cette horrible femme ! Car elle était horrible!... Si ses yeux avaient été des pistolets, vous seriez déjà mort!... Une femme... une enfant qui vous appelle son papa!... Monsieur de Senneterre, il faudrait cependant m'expliquer ce que tout cela veut dire !...

— Chère Olympe... car vous m'avez permis de vous nommer ainsi...

UNE DAME QUI EN TIENT. 22o

— Je ne vous le permets plus !...

— Eh bien... je vous assure, madame...

— Si, appelez-moi encore Olympe... cela n'engage à rien...

— Je ferai tout ce .que vous voudrez... vous savez que je suis votre- esclave soumis...

— Il n'est pas question d'esclave !... vous rompez les chiens. Je vous ai demandé ce que c'étaient que celte femme et cette petite fille qui s'attachaient à vous comme de vrais crampons?...

— Jecrois vous avoir déjà répondu, ô mon Olympe, que je ne savais pas ce que cela voulait dire... qu'il devait y avoir dans tout cela une méprise... ou une mauvaise plaisanterie...

— A d'autres, monsieur, à d'autres!... Une enfant pouvait se tromper, ce serait encore possible... mais cette femme... cette furie quiestarrivéeensuite... car elle avait l'air d'une véritable furie !... elle vous a provoqué, insulté même. Elle vous a appelé lâche ! misérable ! ... si vous ne la connaissiez pas, vous deviez sur-le-champ la faire arrêter !.. . Pourquoi avezvous souffert ses insultes?...

— Quoi ! vous auriez voulu que, dans le bois de Boulogne, au milieu d'une société élégante... étant avec une personne aussi distinguée que vous, je fisse

221 PAPA BEAUPERE.

un esclandre... du scandale!... Ali i qu'aurail-on pensé de moi !...

— Je m'inquiète fort peu de ce qu'on aurait pensé... mais je ne veux pas, moi, que l'homme avec qui je suis se laisse insulter par la première venue!... Vous%la connaissez donc, cette femme?... Allons, avouez que vous la connaissez!... C'est la mère de l'enfant, sans doute?

— Oh! non!...

Ce non est échappé à La Bergerie, qui voudrait bien pouvoir le reprendre; mais les plus adroits ont parfois des distractions. La jalouse Olympe ne laisse pas tomber ce mot :

— Non... ce n'est pas la mère de l'enfant!... Ah! vous le savez... vous voyez donc bien que vous la connaissez!... cette femme! monstre!... perfide !...

— Madame... cependant...

— Taisez-vous i pas un mot de plus... Je vous défends d'ouvrir la bouche dans cette voiture... C'est chez moi que nous aurons une entière explication.

La Bergerie aime autant cela ; n'étant plus pressé de questions, il peut réfléchir, chercher ce qu'il doit dire ou faire pour que l'incident qui vient d'avoir lieu n'amène pas pour lui rupture avec madame Verdoyant, qu'il avait déjà ensorcelée au point que leur mariage était une chose arrêtée. Il finit par se dire

qu'avec les femmes, nier ses torts est souvent un mauvais moyen pour se faire aimer, et qu'il est plus adroit de s'accuser beaucoup que de vouloir passer pour innocent.

La calèche s'est arrêtée devant le grand hôtel, madame Verdoyant monte à son appartement. La Bergerie la suit comme ferait un caniche. A peine dans son salon, cette dame jette de côté, châle, chapeau, gants, puis elle se jette elle-même sur un divan, s"' y étalant d'une façon tout à fait turque, si ce n'est qu'elle ne croise pas ses jambes sous elle.

La Bergerie a bien soin de ne point regarder de son côté ; mais il se promène avec agitation dans l'appartement, poussant de temps à autre de gros soupirs, puis se frappant le front, d'un air désespéré.

Olympe, voyant qu'il ne lui parle pas, s'écrie enfin :

— Eh bien , monsieur, est-ce que vous allez vous borner à vous promener devant moi?... Est-ce que c'est ainsi que vous me donnerez cette explication que j'attends, que j'exige?

— Madame!... de grâce... laissez-moi !... je suis un misérable, en effet... Du reste, je vous l'avais bien dit quand j'eus l'honneur de vous voir pour la première fois... j'ai bien des torts... des fautes àme

220 PAPA DEAUPÈRE.

reprocher... folies de jeunesse, pourrais-je dire... Mais non... il est inutile de cherchera m'excuser... maintenant j'ai perdu votre estime, votre amour... Je ne supporterai pas plus longtemps une existence qui m'est à charge!...

— Qu'est-ce que vous dites?

— Tenez, madame, voilà dans ce portefeuille, que je pose là, la somme que j'ai à vous... tant en billets de banque qu'en obligations du Crédit foncier... ne devant plus désormais m'occuper de vos affaires, je vous restitue cet argent... et je vais vous dire un éternel adieu...

— Qu'est-ce que cela signifie?... où donc allezvous alors?

— Où je vais... me jeter à l'eau... c'est le seul parti qui me reste...

— Ah ! bien, par exemple... Arthur! Arthur!.*. Et la tendre Olympe, se levant précipitamment,

court à La Bergerie, l'enlace de ses bras vigoureux, et le conduit sur le divan , où elle s'assoit à peu près sur ses genoux, en disant :

— Je ne veux pas que vous mouriez, moi ; non, je ne le veux pas ! . . . Jolie manière de vous justifier ! . . . Voyons... parlez-moi... regardez-moi... a-t-il de beaux yeux, ce mauvais sujet-là ! Je suis encore capable de vous pardonner... car enfin, cet enfant, si

vous en êtes le père, vous ne l'avez pas fait hier... ni depuis que vous me connaissez!...

— 0 grand Dieu ! depuis que je vous connais j'ignore s'il y a au monde d'autres femmes...

— C'est bien vrai?

— Aussi vrai que mon amour pour vous...

— Eh bien, alors, je ne suis plus en colère... mais contez-moi tout... ne me cachez rien... cette petite fille a-t-elle en effet le droit de vous appeler : papa?

• — Je vous avoue que je n'en crois rien... J'eus, il y a cinq ou six ans, le malheur de faire la connaissance d'une jeune modiste... très-rusée...

— Une modiste! ah! mon cher ami, où alliezvous chercher vos maîtresses!

— Je ne la cherchais pas... c'est le hasard... elle demeurait sur mon carré, et venait tous les soirs me prier de lui allumer son rat...

— L'effrontée !... et vous allumiez son rat !...

— Bref... elle me dit qu'elle rêvait souvent de moi...

— Assez! assez... arrivez au dénoûment !

— Je devins son amant... au bout de quelque temps, elle me dit qu'elle était enceinte, que je l'avais rendue mère...

— Yous et tous ceux qui allaient commander des chapeaux pour leurs femmes!...

— Que vouliez-vous que je tisse? Elle mit au monde une petite fille... Je payai les mois de nourrice pendant une année. J'aurais continué sans doute, si je ne m'étais aperçu que ma maîtresse me trompait... avec un sergent de voltigeurs !...

— Ah! que vous méritiez bien celai... prendre une modiste !

— Alors je cessai de payer les mois de nourrice et de voir cette infidèle

— Il était bien temps 1

— Croiriez-vous qu'elle eut l'audace de m'écrire en me donnant les épithètes les plus odieuses, et m'accusant d'abandonner mon enfant?...

— Votre enfant! l'enfant du régiment peut-être!

— Depuis ce temps j'ai sans cesse été en butte aux méchancetés de cette femme... Cependant depuis un m je n'en avais pas entendu parler et je la croyais 1 ien loin... mais je m'étais réjoui trop tôt!... en m'apjrcevant hier avec vous au bois de Boulogne, vous avez vu ce qu'elle s'est permis de faire !...

— Mais cette autre femme qui est venue vous apostropher jusque dans la voiture, et qui n'est pas la mère, celle-là... qui est-elle?...

— Une amie intime de... de Félicia... qui me hait, qui me déteste, parce qu'elle m'a lait aussi des avances auxquelles je n'ai pas répondu...

— Pauvre ami ! ... et je le grondais ! . . . embrassezmoi...

— Ah! madame...

— Embrassez-moi, je le veux... cher Arthur, embrassez-moi encore...

— Maintenant, chère Olympe, vous devez comprendre pourquoi il me tarde de quitter Paris... pourquoi je désirais que notre mariage se fit à votre château...

— Oui, oui, mais il me manque encore, à moi, le certificat de mort de mon mari, M. Verdoyant, qui a eu la sottise de se laisser mourir d'une indigestion dans une petite ville de la Picardie... On m'a promis que je le recevrai cette semaine. Alors nous en finirons tout de suite... car vous avez vos papiers en règle... j'ai là votre acte de naissance; vous vous nommez Jules Damfleury... pourquoi pas de Senneterre?...

— Je vous l'ai dit ; des raisons politiques m'ont fait changer de nom...

— Très-bien, peu importe; le principal est que vous soyez bien mon mari... puis, le mariage fait, nous quittons tout de suite ce vilain Paris où trop de femmes vous poursuivent!

— Ali ! je voudrais déjà être bien loin !

230 PAPA DEAUPÈP.F.

— Vous vous êtes occupé de toutes les formalités nécessaires, à la mairie, à l'église?...

— Oui, chère Olympe...

— Ne ménagez pas l'argent ! Je veux que ce soit splendide !

— Vous serez satisfaite. Je n'ai plus à m'occuper que de mes témoins et de ma toilette...

— Ah ! oui, de votre toilette! Je veux que mon futur soit resplendissant! Je veux que toutes les femmes crèvent de dépit en voyant mon bonheur...

— Alors je vais presser mon tailleur...

— C'est cela... eh bien, reprenez donc ce portefeuille, mon ami, il peut vous être nécessaire...

— En vérité, cela me contrarie... Gardez votre portefeuille... »

— Arthur, je veux qu'on m'obéisse... reprenezle...

— Puisque vous l'ordonnez... au revoir, belle amie !.. . Je reviendrai ce soir.

La Bergerie quitte madame Verdoyant. Quand il est sorti du Grand-Hôtel, il pousse un ouflàes mieux conditionnés et se dit :

— Enfin! j'en suis sorti triomphant!... mais il a fallu toute mon éloquence, toute mon adresse!... C'est bien ma (ille que j'ai revue... pauvre petite!... J'avoue qu'en la repoussant j'ai éprouvé, là, quel-

que chose qui me serrait le cœur... j'aurais voulu... ah ! j'aurais voulu l'embrasser... mais si je m'étais laissé aller à ce mouvement de sensibilité, j'étais perdu!... plus d'union possible avec cent mille francs de rente, qui s'appellent madame Verdoyant... et que devenir... entre deux femmes qui ont déjà le droit de me faire pendre... ou à peu près? Camille est à Paris !... qui diable a pu lui donner l'idée d'y venir?... Quelqu'un de Joinville m'y avait vu peutêtre et elle est venue pour m'y chercher... ma position devient dangereuse... il est temps que je quitte Paris!... Les planches du beau-père Philamour sont mangées jusqu'à la dernière!... épouser Olympe, me cacher au fond de son château, n'en plus bouger.... passer ma vie à table... voilà ma dernière ressource !... Ah! ce ne serait pas tenable s'il fallait embrasser souvent cette énorme Olympe, mais une fois son mari , je me fais invalide ! . . . Sapristi ! je voudrais bien rencontrer la petite Lisa... car j'ai besoin de distractions ! . . .

Ce soir-là, c'est en vain que ce monsieur cherche sur son chemin la jolie petite blonde; mais le lendemain il est plus heureux : Lisa marchait en s'arrêtant devant chaque boutique. La Bergerie est bientôt près d'elle et lui prend le bras, que cette fois la fleuriste ne retire pas brusquement.

232 PAPA BEAUPEKI'.

— Bonjour ou plutôt bonsoir, belle enfant !...

— Àh ! c'est vous, monsieur ! . . .

— Oui, moi qui brûlais du désir de vous rencontrer... car je vous adore plus que jamais, vous savez cela !

— Je sais que vous me le dites, voilà tout !

— Mais je grille aussi de vous le prouver. Vous êtes ravissante ce soir... Je crois que vos yeux grandissent toujours...

— Ah ! par exemple ! . . .

— Voyons, charmante Lisa, vous ne pouvez point vous passer d'amoureux, il vous en fautaumoinsun; une femme sans amant, c'est une panade sans sel...

— Ah ! on y met du sucre alors.

— Non, le sel vaut mieux !... Est-ce aujourd'hui que vous venez souper avec moi?

— Non... pas aujourd'hui...

— Ah ! puisque vous dites : pas aujourd'hui, c'est que ce sera pour un autre jour... Voyons... demain...

— Demain... mais si on me voyait?...

— On ne vous verra pas... Ah ! vous consentez! vous êtes charmante!...

— Ce sera le soir alors ! . . .

— Le soir, Irès-volontiers... voyons, donnez-moi un rendez -vous.

UNE DAME Qll EN TIENT. 253

— Mais je ne sais pas où aller... J'ai peur d'être \ue avec vous... ça me compromettrait...

— Attendez, attendez, faisons mieux... J'irai retenir un petit cabinet chez un traiteur... vous viendrez m'y retrouver... ou m'y attendre, Je premier venu attendra l'autre ; cela vous va-t-il ainsi?...

— Mais je crois que oui . . . et à quel endroit ?. . .

— Chez Bonvallet... sur le boulevard du Temple, le traiteur qui fait le coin de la rue Chariot...

— Ah ! oui, où était le Jardin Turc?

— C'est cela même. Vous entrerez par le boulevard et, au premier garçon que vous apercevrez, vous demanderez le cabinet retenu par M. Rodrigue. Vous vous rappellerez ce nom?

— M. Rodrigue? oh ! très-bien.

— A quelle heure voulez- vous y être?

— Mais... à... à neuf heures et demie.

— Neuf heures et demie, c'est convenu... je vous réponds que j'y serai... C'est moi probablement qui vous attendrai... mais pas trop longtemps, n'est-ce pas?

— Non, non, vous n'attendrez pas...

— Vous êtes ravissante !

— A présent, quittez-moi, et surtout ne me suivez pas! Je ne veux pas qu'on nous voie ensemble...

2Ô4 PAPA BEAUPÈP.E.

— C'est entendu!... à demain neuf heures et demie, jolie Lisa !...

— Oui, à demain !

La Bergerie se sauve enchanté de sa nouvelle bonne fortune et se disant :

— Comme elle s'est apprivoisée aujourd'hui, cette petite!... Ah! je savais bien qu'elle finirait par là!...

Le lendemain, sur les neuf heures du soir, La Bergerie, qui a été obligé de passer une grande partie de la journée près de madame Verdoyant, se hâte de se rendre au lieu de son rendez-vous, tout en se disant :

— J'arriverai avant l'heure, mais il vaut mieux que cela soit ainsi. Cette petite qui est encore toute neuve en intrigues d'amour... du moins j'aime à le croire, pourrait s'ennuyer toute seule dans le cabinet et ne pas vouloir m'attendre... D'ailleurs à un premier rendez-vous , l'homme doit toujours se trouver le premier; il prend sa revanche ensuite.

Arrivé chez le traiteur, où dans la journée il a re-

ro TAPA BEAUPÈRE.

tenu un cabinet, et commandé un souj.er lin, le garçon lui dit, tout en le conduisant :

— Monsieur n'attendra pas, car son monda est venu!

— On est venu?... déjà?... pas possible!... j'arrive dix minutes avant l'heure!...

— Et il y a près d'un quart d'heure que cette jeune dame est là...

— Une petite blonde?

— Oui, monsieur.

— Qui a demandé le cabinet retenu par M. Rodrigue?

— Oui, monsieur.

— Allons, c'est bien cela, et il y a un quart d'heure qu'elle est là?...

— Au moins, monsieur.

— Sapristi ! elle a eu peur de manquer le coche!... Ah ! ces petites innocentes, quand cela se met en train, ça va le diable !...

Le garçon ouvre la porte d'un cabinet éclairé par des globes d'albâtre, et dans lequel était dressé un joli couvert. Une dame était assise contre un meuble, et placée de façon à tourner le dos à la porte, la tête penchée sur sa poitrine ; elle ne bouge pas lorsque La Bergerie entre ; celui-ci referme avec soin

la porte du cabinet ; puis s'approche de la personne qui est assise, en disant :

— Me voilà! je suis désolé que vous ayez attendu... Mais il n'est pourtant pas encore l'heure et j'espérais arriver le premier... C'est égal, vous êtes adorable... Je suis le plus heureux des mortels!... je... Ah!...

La jeune dame vient de relever la tête, La Bergerie est alors devant elle, et au lieu de la petite Lisa, c'est Camille, sa première femme, qu'il aperçoit! il reste un moment stupéfait.

— Ce n'est pas moi que vous comptiez trouver ici! dit Camille en regardant fixement son mari.

— Non!... oh! fichtre non!... Allons, j'ai été pris dans un piège... Lisa est amie de Mathilde... celle-ci est maintenant votre confidente... Tout cela s'enchaîne... Bien joué, ma foi! très-bien joué! Comment! c'est vous, Camille?...

— Vous saviez bien que j'étais à Paris, votre fille vous l'avait dit avant-hier, au bois de Boulogne... où vous avez eu l'indignité de la repousser, en lui disant que vous ne la connaissiez pas !...

— Je vous assure que je ne la reconnaissais vraiment pas ! Elle est étonnamment grandie, grossie... je ne pouvais pas croire que c'était ma fille!... sur-

tout ne pouvant pas me douler que vous étiez à Paris.

— Vous mentez, monsieur ; Marie n'est pas changée en dix-sept mois au point que son père puisse la méconnaître !...

— Nous reviendrons là-dessus. Mais d'abord, dites-moi, madame, pourquoi vous êtes venue à Paris sans ma permission... il me semble que je ne vous avais pas dit de quitter Joinville... Que diable pouvez-vous faire ici?

— Je suis venue vous y chercher, monsieur, car après vous avoir attendu seize mois sans recevoir de vous aucune nouvelle, je vous croyais mort, puisque vous-même m'aviez avertie qu'après six mois sans lettre de vous, je devais me considérer comme veuve. Mais un monsieur de Joinville vous avait vu à Paris, il s'est empressé de me le dire, et moi, je me suis empressée d'y venir avec ma fille pour y chercher son père et mon mari.

— Vous avez eu tort!... il fallait m'attendrc làbas... je serais toujours allé vous retrouver... j'étais ici très-occupé... mais les femmes n'entendent rien aux affaires... Enfin, vous êtes venue, c'est une faute... mais vous allez repartir... retourner bien vite à Joinville avec votre fille... Je vais vous donner de l'argent... Au fait, vous devez en manquer...

Grâce au ciel, je suis en fonds maintenant; il faut que dès demain vous ayez quitté Paris...

— Non, monsieur, je ne partirai pas... Ah ! vous espérez peut-être quej'ignore toute l'infamie de votre conduite?...

— Madame, ces expressions... !

— Et comment doit-on qualifier les actions d'un homme qui, déjà marié, père de famille, vient à Paris et se marie à une autre femme?... Vous avez épousé ici mademoiselle Zénobie Philamour... son père vous a associé à son commerce, et vous êtes en train de ruiner cette malheureuse femme comme vous m'avez ruinée, moi, en vendant jusqu'à la maison où j'étais née !...

La Bergerie frappe de son poing sur la table, en s'écriant :

— Elle sait tout ! . . . Ah çà ! mais Paris est donc pis que la province! on ne peut rien y faire sans que cela se tambourine par toute la ville ! . .. Ah ! bien, après tout, tant pis!... nous jouerons cartes sur table, j'aime mieux cela... mais j'ai commandé un excellent souper et je ne vois pas pourquoi notre conversation nous empêcherait de manger... moi, je cause très-bien à table... Garçon!... garçon!... servez! Avez-vous faim, ma chère amie?

— Non, monsieur, je n'ai point envie de manger.

2i0 PAPA BEAUPÈRE.

— Vous avez lort... Alors je souperai... ou plutôt je dînerai seul, car je n'avais pas dîné, sachant qu'un bon repas m'attendait ce soir ici.

Le garçon apporte le potage, La Bergerie se met à table et se sert; mais tout en mangeant il continue sa conversation avec sa femme ; il a repris toute sa bonne humeur et cause comme s'il était avec une amie.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes à Paris, Camille?

— Un mois à peu près, monsieur.

— Où logez-vous?

— Dans un modeste hôtel garni, rue de Bretagne...

— Ah ! oui, dans le Marais... près d'ici... Voilà un filet délicieux, vous avez bien tort de ne point y goûter... Mettez-vous donc là, près de moi.

— C'est inutile, monsieur, puisque je ne veux pas manger.

— Vous qui n'aviez jamais quitté votre province, vous avez dû être émerveillée en voyant Paris?... Avez-vous été au spectacle ?

— Ah! monsieur, je ne comprends pas que vous me fassiez dételles questions... Etait-ce donc pour aller au spectacle, pour me procurer du plaisir, que je venais dans cetlc ville où je n'avais qu à peine de

quoi vivre avec ma fille ; où je me serais trouvée dans le plus complet dénûment, si des personnes compatissantes ne m'avaient prise en pitié et procuré de l'ouvrage !...

— Et mademoiselle Mathilde Desbois a été une de ces personnes compatissantes ?

— Oui, monsieur.

— Il faut avouer qu'il y a dans la vie de singuliers hasards!... Voulez-vous un peu de madère?

— Non, monsieur.

— Il est rare de trouver de bon madère dans les restaurants de Paris; mais celui-ci est excellent !...

— En vérité, monsieur, j'admire votre sang froid ; vous êtes maintenant entre deux femmes qui ont toutes deux le droit de vous donner le titre de leur mari, et cela ne vous inquiète pas?

— Quand je m'inquiéterais, je n'en serais pas plus avancé. D'abord la petite Zénobie n'est presque pas ma femme !... C'est un mariage que j'ai contracté... de la main gauche; on appelle cela une union morganatique.

— Monsieur, quoique je ne sois pas bien savante, je sais cependant que ce n'est qu'en Allemagne que se contractent ces unions-là avec un grand seigneur. . .

— Tiens ! tiens ! vous en savez si long que ça?...

— Vous êtes marié, et très bien marié avec ma-

2i2 TAPA BEAUPÈRE.

demoiselle Philamour; seulement, comme vous l'étiez déjà avec moi, votre second mariage sera déclaré nul, et j'ai seule le droit de porter le titre de votre femme...

— Très-bien... je ne vous croyais pas si forte sur le Code!... Ce salmis de perdreaux est trop salé... c'est dommage.

— Cette femme avec qui vous étiez au bois, quelle est-elle?

— Une vieille folle qui veut que je la promène... Oh ! elle ne vaut pas la peine que l'on s'occupe d'elle.

— Enfin, monsieur, que comptez-vous donc faire ?

— Moi ! rien du tout ! c'est à vous que je dois demander cela... Comptez-vous aller trouver le procureur impérial et lui dire que vous êtes l'épouse d'un bigame?. . . Ah ! vous en avez parfaitement le droit 1 . . . Mais qu'en arrivera-t-il9 Je serai condamné . . . envoyé. . . dans quelque port de mer... et ma fille aura pour père un homme déshonoré...

— Ah ! monsieur... je ne ferai pas cela !...

— Non, vous ne le ferez pas, vous, Camille, car vous êtes bonne, sensible... Vous vous direz : Mon mari est un chenapan !... ah! je vous permets de dire cela!... Mais à quoi cela m'avancera-t-il de ie

perdre. . . de le condamner pour toujours à la honte. . . au mépris?... en serai-je plus heureuse?... Tandis qu'en lui pardonnant... ou du moins, en le laissant se tirer d'affaire, il pourra un jour se repentir et revenir abjurer ses torts près de moi et de son enfant. .. voilà ce que vous vous direz, vous. Mais malheureusement il n'en serait pas de même avec l'autre : si la Zénobie apprend qu'elle s'est mariée à un homme qui l'était déjà, elle jettera feu et flamme !... Il y a surtout, là, un certain beau-père, la fleur des imbéciles, qui courra dans tout Paris dire que son gendre a plusieurs femmes... que je me suis moqué de lui, et enfin qui n'aura pas de cesse qu'il ne m'ait fait arrêter et juger. Vous concevez que voilà ce que je voudrais éviter, et cela dépend de vous...

— De moi, monsieur?

— Oui, de vous... Ah! vous allez accepter un verre de Champagne... le vin des dames, vous ne pouvez pas refuser cela?...

— Je vous répète que je ne veux rien prendre, monsieur.

— J'ai remarqué que les femmes poussent l'entêtement jusqu'au delà des bornes, et cela ne fait pas l'éloge de leur esprit !... On dit : entêté comme une mule! jamais proverbe ne fut plus vrai... Je bois donc

l244 PAPA BEAUTE RE.

seul et à votre santé... Il est bon, ce n'est pas du Cliquot, mais il est bon!...

— Monsieur, de grâce, achevez donc ce que vous vouliez me dire... Il dépend de moi, dites-vous, que votre beau-père ne vous fasse pas arrêter?

— Sans doute, et c'est bien facile à comprendre : si vous restez à Paris, on peut vous rencontrer... des personnes de Joinville peuvent vous y reconnaître... Prononcer le nom de madame Damfleury devant les Philamour, alors tout sera découvert ; mais si vous consentez à repartir bientôt, à retourner dans votre pays natal, alors comment voulez-vous que ces genslà sachent mon passé, qu'ils soient instruits de mon précédent mariage, qu'ils aillent découvrir que j'ai une femme à Joinville?... Vous une fois partie, je n'ai plus rien à redouter... Vous voyez donc bien, ma chère Camille, que mon avenir, mon sort, sont entre vos mains... Mais je ne veux plus que vous soyez dans l'indigence... ni qu'il manque rien à ma fille... Tenez... prenez ceci...

La Bergerie sort son portefeuille de sa poche ; il en tire plusieurs billets de banque, en fait un petit paquet et le met dans la main de Camille.

— Qu'y a-t-il là-dedans? monsieur.

— Dix mille francs, ma chère amie. Cela vous aidera pendant quelque temps ; et si mes affaires mar-

DANS UN CABINET. 2i5

chenl comme je l'espère, je ne m'en tiendrai pas là, car j'ai une affaire superbe en train ! que je réussisse et vous recevrez souvent des cadeaux semblables à ^elui-ci...

— Mais, monsieur... je ne sais si je dois accepter cette somme...

— Comment, vous ne savez pas ?. . . Ah çà ! je suis votre mari, n'est-ce pas?... par conséquent vous n'avez pas le droit de refuser ce que je vous donne... Cette somme est à peu près celle que j'ai reçue pour la vente de votre maison. Si vous ne voulez pas de cet argent, pour vous, eh bien, donnez-le à ma fille. . . c'est bien le moins que je lui fasse un petit présent, après l'avoir si mal accueillie avant-hier...

— Pauvre enfant!... et vous n'éprouvez pas le désir de l'embrasser... de la presser dans vos bras?

— Si... si fait, vraiment !... Donnez-moi votre adresse et j'irai demain matin chez vous pour embrasser Marie... mais ensuite vous partirez... vous quitterez Paris, n'est-ce pas?...

— Si cela est nécessaire pour détourner de vous les dangers... la punition de votre faute...

— Oui, parbleu, cela est nécessaire, indispensable...

— Yoilà mon adresse, monsieur.

— Et maintenant que tout est arrangé, convenu

2i6 FAPA BEUJPÈRE.

entre nous... que vous voulez bien... je ne ne dis pas me pardonner! mais du moins ne pas me perdre, adieu, ma bonne Camille!... allez-vous en seule, cela vaudra mieux; moi, je vais achever ce Champagne...

— Et vous viendrez demain chez moi, embrasser votre fille ?

— C'est convenu ! c'est entendu !... A demain!... Bonsoir ! portez-vous bien.

Camille est partie, elle se hâte de regagner sa demeure, où l'attendaient Valmiral et Mathilde, impatients de connaître le résultat de l'entrevue de la jeune femme avec son mari.

Il était onze heures du soir lorsque Camille est de retour. Elle court d'abord embrasser sa fille qui dort profondement ; puis elle tend sa main à ceux qui, en son absence, ont veillé sur son enfant. Elle lit dans leurs regards le désir qu'ils éprouvent de savoir ce que La Bergerie a dit, en la trouvant au rendez -vous, à la place de Lisa. Elle se hâte de les satisfaire en leur racontant tout ce qui s'est dit et passé entre elle et son mari, et termine son récit en leur montrant les billets de banque que celui-ci lui a donnés.

— Devais-je recevoir cet argent? dit Camille; en vérité, je ne sais. J'ai peut-être eu tort de l'accepter.

— Tort ! s'écrie Mathilde, par exemple ! lorsque

c'est à peine le prix de votre maison qu'il vous a forcée de quitter... Cette somme est un bien faible dédommagement pour tout le mal qu'il vous a fait... N'est-il pas vrai, monsieur?

— Sans doute, dit Valrniral, qui est devenu bien triste depuis qu'il a entendu le récit de Camille. Cet homme est bien adroit ! Après sa conduite odieuse il a encore eu le talent de vous intéresser, madame!... car vous semblez disposée à lui obéir, à quitter Paris, de peur que votre présence ici ne fasse découvrir son double mariage...

— Mais cela n'aurait pas le sens commun ! dit la jolie brune ; quoi ! cet homme vous a fait l'outrage le plus sanglant, et, au lieu de vous venger ou de laisser au moins ce soin à la justice, vous allez pour ainsi dire l'aider à cacher son infamie!...

— Mon Dieu ! que voulez-vous donc que je fasse ? murmure Camille ; cet homme n'est-il pas le père de mon enfant? Et vous voulez que je le livre à toute la rigueur des lois!...

— Je ne dis pas, ma bonne amie, que vous le livriez vous-même, mais qu'au moins vous ne serviez pas de complice !...

— Il doit venir demain matin ici, embrasser sa fille ; je le supplierai de partir avec nous, de ne plus nous quitter!...

248 TAPA DEAUPÈP.E.

— Lui, venir ici demain ! dit Valmiral, oh ! vous l'attendrez en vain... Je suis bien certain qu'il ne viendra pas!

— Non, certes, il ne viendra pas, s'écrie Mathilde, et elle ajoute tout bas :

— Je ne suis pas sa femme, moi... à ce chenapan!... et je n'ai aucune raison pour le ménager! Je saurai quels sont ses projets... et gare à lui!...

OU L'ON REVOIT DARDANUS. 2i9

Trois jours se sont écoulés depuis ces événements. La Bergerie n'a pas été chez* sa femme. Valmiral supplie celle-ci de ne point partir, et Mathilde a écrit à la mairie de Joinville pour demander un acte constatant le mariage de Jules Damfleury avec Camille.

M. Philamour a été obligé de payer de nouvelles traites tirées sur lui. par son gendre ; il est furieux contre celui-ci, qui ne paraît plus chez lui, qui n'y couche plus depuis quelques jours et s'est borné à laisser à sa femme une lettre dans laquelle il lui met : « Je fais un petit voyage pour des rentrées d'argent ; ne vous impatientez pas, je vous ménage une grande surprise ! »

Et Zénobie se dit :

— Mais quand donc arrivera-t-elle, cette grande surprise?... J'ai un singulier mari! C'est absolument comme si je n'en avais pas.

M. Pbilamour se disposait à se rendre de nouveau chez sa fille pour s'informer si son gendre y avait reparu, lorsqu'au milieu d'une rue, il est arrêté par quelqu'un qui lui barre le passage, en s'écriant :

— Ah! c'est Philamour!... ce brave monsieur Philamour !

— Tiens, Dardanus !... bonjour, mon cher !... ça va bien !...

— Pas mal... Je suis enchanté de vous rencontrer... Je ne vous ai pas vu depuis ce jour où nous dînâmes ensemble dans un bouillon du boulevard Sébastopol...

— En effet... il y a plus de six semaines de cela...

— Je ne dînais presque jamais en ville autrefois... avant mon duel avec Savonard... vous avez su l'histoire de mon duel?...

— Oui, oh ! oui, vous me l'avez contée plusieurs fois ! . . .

— C'était donc dans ce restaurant bouillon... et je me rappelle que ce jour-là vous m'avez présenté votre gendre que je ne connaissais pas...

— C'est possible...

— Vous en étiez alors enchanté, enthousiasmé- de votre gendre, il vous appelait papa beau-père; il savait tout!... il était capable de tout!... En effet, il a prouvé qu'il était capable de tout ! . . . Ah ! fichtre ! quel gaillard !... en êtes-vous toujours enchanté?

— Non... non... J'avoue qu'il n'a pas répondu âmes espérances... je suis forcé d'en convenir...

— Moi, voyez-vous, je l'avais bien jugé : du premier coup d'oeil il m'avait déplu !... Oh! c'est que pour juger les hommes j'ai un tact étonnant. . . Tenez, une fois. . . peu après mon duel . . . non, c'était avant ! . . . ça ne fait rien, on me présente pour domestique une fille de la campagne, qui tenait presque toujours ses yeux baissés : C'est une vertu, me disaiton, une fille qui serait rosière si elle demeurait à Nanterre ; moi, je n'ai pas confiance dans les filles qui baissent toujours les yeux. La vertu ne craint pas de vous regarder en face. Je consentis cependant à prendre celle-ci : monsieur, au bout de huit jours elle accouchait chez moi de deux enfants et toujours en baissant les yeux !... Mais, pour en revenir à votre gendre, je présume que vous allez prendre un parti/

— Quel parti?...

— Que vous allez le traîner devantles tribunaux fi a

252 PAPA BEAUPÈitE.

■ — Est-ce qu'il se serait mis en faillite sans que j'en fusse instruit?...

— Il n'est pas question de faillite, ce qui du reste ne peut pas manquer d'arriver au train qu'il mène... Ah çà! mais, mon pauvre monsieur Philamour, vous ne savez donc rien ?... vous n'avez donc pas découvert le pot aux roses ?...

— Je n'ai découvert aucun pot ! . . . expliquez-vous, Dardanus... vous me mettez sur le gril...

— Ah ! diable!... c'est que c'est dur à avaler, ceci... ce n'est point une petite pilule...

— Yous allez me faire prendre une pilule ?

— Je vais vous porter un coup!... mais, après tout, il faut toujours que vous le sachiez, pour que vous preniez vos mesures. Il y a deux jours... vous voyez que ce n'est pas vieux, je me reposais à une table de café!... en dehors... vous savez qu'à présent, sur les boulevards, les limonadiers mettent des tables qui quelquefois envabissenttoutle boulevard et laissent à peine une petite place pour que les passants puissent circuler...

— Qu'est-ce que cela peut faire à mon gendre ces tables-là ?

— Attendez donc... j'étais entrain de prendre un bock avecDucoudray... un brave garçon! qui fut un

de mes témoins dans mon duel avec Savonard... Quels étaient donc les témoins de Savonard?...

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! . . .

— Qu'est-ce que vous avez?

— Vous n'en sortirez donc pas !

— De quoi? de mon duel? mais j'en suis sorti avec honneur, je m'en vante!

— Mais c'est démon gendre que vous vouliez me parler...

— Eh bien, j'y arrive. Nous étions donc à causer en buvant nos bocks, lorsque votre superbe gendre... le dandy... le lion... qui s'est moqué de moi, parce que je m'appelle Dardanus... qui a prétendu que je devrais être apothicaire...

— Après ! après !...

— Enfin ce monsieur se mit à une table et se fit servir une glace. Tiens, dis-je à Ducoudray, voilà un gandin que je connais; c'est M. de La Bergerie, le gendre d'un de mes amis, rhilamour, marchand de planches. Ducoudray envisagea alors le particulier et s'écria : Pardieu ! je le connais aussi ce monsieur-là 1 mais tu te trompes, il ne se nomme pas La Bergerie, mais Damfleury ; il s'est marié à Joinville avec une petite femme fort gentille, que j'ai encore vue à Joinville il n'y a pas plus de trois mois... il ne peut donc pas être le gendre d'un monsieur Phi-

151 PAPA BEAUPEIIE.

lamour. Je répondis que je ne me trompais pas, que j'étais sûr démon fait. De son côté, Ducoudray, qui était sûr de ce qu'il me disait, s'écria :

— Alors cet homme a deux femmes... et pour te prouver que je le connais, je vais aller lui demander des nouvelles de celle qu'il a laissée à Joinville et qui est mère d'une petite fille.

Là-dessus, Ducoudray se lève et se dispose à se rendre près de votre gendre, mais probablement celui-ci l'avait vu venir, car il était disparu, et impossible de le retrouver î Voilà, mon cher monsieur Philamour, ce que j'ai appris avant-hier et ce que je comptais aller vous dire aujourd'hui, si le hasard ne m'avait pas fait vous rencontrer.

Le pauvre marchand de planches est resté comme un hébété ; il regarde le ciel, ensuite il regarde ses pieds, cela dure comme cela assez longtemps ; puis il murmure :

— Ça n'est pas vrai... tout cela n'est pas possible... votre ami ne sait ce qu'il dit I

— Monsieur Philamour, sachez que Ducoudray est incapable de mentir ! un homme qui a été mon témoin... dans mon duel !...

— Qu'est-ce qu'il va faire à Joinville, ce monsieur?

— Comment! ce qu'il y va faire? niais il a un oncle

qui y demeure, et il va souvent passer quelques semaines chez cet oncle. D'ailleurs il a dit que le vrai nom de votre gendre était Damfleury : est-ce la vérité?

— Oui... oui... en effet... ma fille est madame Damfleury.

— Eh bien, il y en a deux alors : une ici et une autre à Joinville...

— Oh ! par exemple! ce serait trop fort...

— Si vous voulez parler à Ducoudray, tenez, voici son adresse... il pourra vous donner plus de détails; vous verrez que je ne vous ai pas trompé.

— Merci, mon ami... mon cher amil... Ah! Dardanus !... vous voyez un beau-père bien empêtré...

— ■ Du courage ! mais il faut agir ; écrire à Joinville, rassembler les preuves et faire punir le coupable...

— Vous avez raison, je ferai tout cela... Oh ! le drôle la dansera... et il tire sur moi des traites... me ruine... il a mangé mes planches!... et ma fille, cette pauvre Zénobie!... queva-t-elle dire quand elle saura qu'elle n'a qu'un mari en partie double ! . . .

— C'est-à-dire qu'elle n'en a pas du tout... le second mariage est nul de droit !

— Vraiment? Tant mieux, ça la consolera un peu... je cours lui dire qu'elle est veuve!...

— Agissez, Philamour, agissez!... votre gendre

ne mérite aucune pitié Allez le trouver, confondezle !

— Eh, mon ami ! voilà trois semaines que je vais le trouver... et que je ne le trouve pas!

— Prenez garde qu'il ne vous échappe... Ah! il s'est moqué de moi parce que je m'appelle Dardanus!... Eh bien, je lui apprendrai à se faire appeler La Bergerie.

Philamour se rend sur-le-champ chez sa fille. Zénobie était en train d'essayer un de ces soi-disant chapeaux qui ressemblent à un dessous de carafe. En voyant entrer son père effaré, boursoutlé et haletant, elle lui dit :

— Qu'y a-t-il donc, petit père, vous semblez être bien agile?

— Agité ! agité!... c'est-à-dire que je suis furieux... indigné... interloqué... Ma fille, tu ne te doutes pas d'une chose!... ton mari est marié!...

— Ah ! mon père, si c'est pour me dire une pareille... naïveté que vous vous êtes mis en nage, il ne fallait pas courir si fort...

— Mais tu ne comprends pas... je m'explique mal... ce L:i Bergerie... Damlleury... ce polisson, ce gredin nous a joués commodes... je ne veux pas dire te mot! Quand il t'a épousée, ce monsieur, il était

OU L'ON REVOIT DAP.PAXUS. 257

déjà marié, ma chère amie, il avait déjà femme et enfant, il a deux épouses!

— Il serait possible!... Est-ce que c'est permis? je croyais que cela ne se faisait que chez les Turcs...

— Mais non, certainement, cen'estpaspermis !... c'est même puni très-sévèrement... J'ai le droit de faire arrêter ce monsieur... Et dire que j'en ai fait mon associé !... que je lui ai confié la signature de notre maison, qu'il n'y a plus une seule planche dans mes magasins ! ... et que ses prétendus achats en Norwége sont probablement un mensonge comme tout ce qu'il m'a dit, le pendard !

— Mais, papa, vous n'aviez donc pas été aux informations avant de me faire épouser ce monsieur?

— Si fait, mais c'était toujours à lui que je m'adressais pour en avoir... Tu sais bien d'ailleurs qu'après cette valse où vous êtes tombés ensemble, tu ne voulais plus avoir d'autre époux que lui...

— Ah ! je déteste la valse à présent.

— I! est bien temps! Au reste, rassure-toi : ton mariage sera déclaré nul... tu vas être libre.

— Oh! tant mieux, petit père !... Je pourrai en épouser un autre alors.

— Je le pense bien !

— Alors, démariez-moi bien vite, je vous en prie.

— Pour cela il faudra que nous puissions prouver le premier mariage de ce monsieur.

— Et où est-elle, son autre femme?

— A Joinville, à ce qu'on m'a dit.

— Est-ce loin d'ici?

— Je n'en sais rien, je ne connais pas du tout cet endroit-là... Oh! mais, attends donc... il me vient une idée...

— Quelle espèce d'idée, papa?

— Il y a quelques jours j'ai rencontré une jeune femme, que La Bergerie m'avait dit être la sœur d'un homme qui nous devait de l'argent. Je l'ai accostée en lui demandant des nouvelles de son frère. Elle a ouvert de grands yeux... elle les a trèsgrands, m'a dit que mon gendre s'était moqué de moi. . . bref elle m'en a dit sur lui pis que pendre ! . . . jusqu'à m'assurer qu'il m'avait traité, moi, de vieil imbécile !...

— Oh ! ça ne m'étonne pas du tout... mais quelle est cette femme?

— D'après ce qu'elle m'a dit, j'ai cru comprendre que ton mari... je dis ton mari par habitude, mais je neveux plus lui donner ce nom-là... j'ai cru comprendre que ton faux" époux... faux époux rend mieux la situation!...

— Mais achevez donc, papa!

— J'ai cru comprendre que cette jeune brune avait été la maîtresse de ton mari... Allons bon! voilà encore que cela m'échappe... la maîtresse de ton faux homme...

— Mais c'est peut-être elle qui est sa femme, papa!

— Au fait, ce ne serait pas impossible ; elle n'a peut-être pas voulu m'avouer cela tout de suite, pour la première fois qu'elle me voyait, mais d'après tout le mal qu'elle m'a dit de La Bergerie, je ne serais pas du tout étonné que ce fût sa femme.

— Eh bien, papa, il faut revoir cette femme, la questionner, la forcer à vous dire la vérité. Savezvous où elle demeure? pourrez-vous la retrouver?

— Oui, oui, je sais où est le magasin dans lequel elle travaille, elle me l'a montré... elle m'a dit aussi son nom : Mathilde Desbois...

— Alors courez-y tout de suite, qu'elle nous aide à confondre ce mauvais sujet qui a mangé ma dot et me laisse sans argent... car je n'ai plus rien ici, il faut que vous m'en donniez, petit père...

— Mais il me ruine aussi, ce filou... cet escroc... ce mangeur de planches !...

— Et qu'on me démarie bien vite, entendez-vous, papa !... afin que je puisse en épouser un autre... J'ai déjà quelqu'un en vue... ce jeune homme qui

2G0 PAPA BEAUPEilE.

m'a reconduite , le soir que vous avez si bien dansé au bal Mabille etque l'on vous a emmené au poste... Je ne savais que devenir... vous vous rappelez bien?...

— Oui, encore un tour de ton faux mari, qui ne m'apprenait que des choses prohibées!... Le scélérat ! il me conseillait de ne plus me coucher et la "arde me ramassait endormi sur des bancs de bois au milieu de la nuit!... Mais je cours trouver cette jeune femme... Mathilde Desbois, qui est probablement madame Damfleury... elle a l'air d'une luronne, d'une gaillarde... elle nous secondera... et je ferai empoigner ce monsieur... Ornes pauvres planches, en quelles mains étiez-vous tombées I

Mathilde était dans son magasin lorsqu'elle voit, arrêté sur le boulevard, un gros monsieur qui lui fait des signes comme s'il était sourd-muet. La jolie brune a bien vite reconnu Philamour ; elle sort de son magasin et s'empresse d'aller à lui :

— Est-ce à moi que vous en voulez, monsieur? il m'a semblé que vous me faisiez des signes...

— Oui, mademoiselle, ou madame plutôt... car j'ai dans l'idée que vous êtes bien plus dame que demoiselle.

— Est-ce pour nie dire cela que vous vouliez me parler, monsieur?

— Pardon ! oh! j'ai bien d'autres choses à vous dire au sujet de ce scélérat de La Bergerie, mon gendre. . . non, je ne veux plus le nommer mon gendre, et par le fait il ne l'est plus... puisque son mariage avec ma fille sera déclaré non avenu..,

— Ah! vous savez donc aussi la vérité maintenant? Eh bien, monsieur, avais-je tort de vous dire que votre gendre était un misérable?...

— Je vous en prie, ne l'appelez plus mon gendre... ça me fait mal...

— Comment avez-vous pu donner votre fille à un tel mauvais sujet?... Où donc avez-vous pris des renseignements sur lui?

— C'est lui qui me les donnait...

— C'est adroit !

— Pouvais-je penser qu'un homme déjà marié viendrait effrontément me proposer d'épouser ma fille?... Mais grâce à Dardanus, un ancien ami dont le drôle s'était moqué... et qui avait cela sur le cœur, j'ai su ce matin toute la vérité... 11 aune autre femme, le sacripant! et cette autre femme... c'est vous, n'est-il pas vrai?

' — Moi! oh! non, grâce au ciel, je ne suis pas la femme de M. Rodrigue, La Bergerie, Damfleury !...

— Vraiment? après tout le mal que vous m'avez

dit de lui... je croyais que vous étiez son épouse infortunée...

— Non, monsieur, ce n'est pas moi et je m'en félicite ; mais je la connais sa pauvre femme... je suis son amie... je la vois presque tous les jours... Car elle est ici, à Paris avec sa fille.

— Elle est à Paris? oh ! tant mieux ! elle me secondera alors dans la démarche que je veux faire pour livrer mon gendre... ah! sapristi!... ça m'échappe toujours... pour livrer ce Turc... — c'est cela, puisqu'il a plusieurs femmes : c'est un Turc, je ne l'appellerai plus autrement, — pour livrer, dis-je, ce Turc, mon gendre, à la justice !...

— Détrompez-vous, monsieur, sa femme ne vous secondera pas du tout ! Camille est trop bonne. . . trop indulgente pour vouloir faire juger son mari : il est le père de son enfant, et cette raison l'empêchera toujours d'attirer sur sa tête le châtiment qu'il mérite.

— Diable!... mais alors comment donc faut-il faire?... S'il faut que j'agisse seul, je n'en sortirai pas!

— Soyez tranquille, je vous seconderai, moi, monsieur, qui n'ai aucun motif pour ménager votre gendre, et qui veux, au contraire, que justice se fasse. C'est pour le bonheur de Camille que je veux cela... 11 est impossible qu'elle soit jamais heureuse tant

qu'elle restera dans la position où l'a mise ce misérable... J'ai déjà commencé à agir : j'ai écrit à Join ville, à la mairie, j'ai demandé une copie de l'acte de mariage de M. Jules Damfleury avec mademoiselle Camille Raymond, et on va me l'envoyer, mariage qui a eu lieu à Joinville, le 10 juillet 1860, Camille m'avait dit la date.

— Bravo ! oh ! bravo ! . . . vous avez eu là une excellente idée.

— Mais ce n'est pas tout : j 'ai su que votre gendre . . .

— Je vous en prie, ne le nommez plus ainsi!...

— Eh bien, votre grand Turc, si vous aimez mieux, allait maintenant très-assidûment voir une dame de province qui, à Paris, habite le Grand-Hôtel...

— Ah! bigre!... il va dans le Grand-Hôtel... ce ne peut pas être pour y vendre des planches. . . Comment diable avez-vous su cela?...

— Par un hasard tout simple : j'allais moi-même porter chez une dame étrangère, qui loge aussi au Grand-Hôtel, des achats qu'elle a faits dans notre maison... J'ai vu de loin Rodrigue qui entrait. ..j'ai eu soin qu'il ne me vît pas ! puis je me suis informée. J'ai su que votre gendre...

— Dieu ! que vous me faites mal !...

— Ah! vous m'impatientez !... oui, votre gendre va tous les jours, malin et soir, chez madame Ver-

2Ci PAPA EEAUPÈRE.

doyant... une veuve extrêmement riche... très-prétentieuse, très-coquette. Que va-t-il faire chez cette femme?... A coup sûr, il n'en est pas amoureux...

— Vous croyez?...

— Oh! il aime trop les jolies femmes pour cela... mais il y a là-dessous quelque nouvelle intrigue... quelque fourberie qu'il manigance... Je le saurai... je découvrirai tout... et lorsqu'il sera temps de se montrer, d'agir, je vous écrirai, je vous dirai ce que vous aurez à faire...

— Très-bien!... très-bien!...

— Et vous suivrez exactement mes inslru étions?...

— Oui, mademoiselle.

— Vous avez foi en moi?

— Comme à Mathieu Laensberg !

— Donnez-moi bien votre adresse...

— La voici, mademoiselle... Je comprends que c'est mademoiselle et non madame qu'il faut dire.

— Au revoir, monsieur Philamour ! je suis certaine qu'avant peu vous aurez de mes nouvelles.

— Je les attends avec impatience, mademoiselle. Mathilde retourne dans son magasin, et Philamour

s'éloigne en se disant :

— C'est une femme forte..-, non, je veux dire : c'est une lille forte... et dans ce cas-ci je crois qu'on peut dire i'uu et l'autre.

Après son entrevue avec sa première femme, dans le cabinet du restaurant où il croyait trouver la petite Lisa, La Bergerie, tout en finissant sa bouteille de Champagne, chose à laquelle il n'aurait jamais manqué, avait réfléchi sur sa position et s'était dit :

— Camille sait tout ! elle m'a promis de partir, de s'en retourner à Joinville, mais me tiendra-t-elle parole?... Elle ne voudra pas me perdre... non, elle est trop bonne pour chercher à se venger ; mais cette diablesse de Mathilde qui la connaît... qui sait tout aussi!... ah! c'est celle-là que je redoute. Le papa Philamour et sa fille n'ont aucun soupçon... j'ai écrit à Zénobie que j'allais faire un petit voyage. Je

266 PAPA BEAUPERE.

n'ai rien à craindre de leur côté... maisMathildc!... Celte femme me poursuit... il me semble que je la vois sans cesse... qu'ell e me guette, m'épie... qu'elle va se trouver là pour déjouer tous mes projets !, .. Il faut donc se hâter d'en finir avec Olympe... et puis partir bien vite, quitter Paris et me tenir coi dans mon château, où je tâcherai de couronner des rosières.

Le lendemain matin, de bonne heure, La Bergerie était chez madame Verdoyant ; il s'informait si elle avait reçu les papiers qui lui manquaient, ce qui retardait la célébration de son mariage. Il pestait, jurait même, après ce retard; et la tendre Olympe, qui ne voyait dans son impatience d'être uni à elle qu'une preuve de son amour, de l'impétuosité de ses désirs, le regardait d'un air langoureux, en lui disant :

— Allons, Arthur, un peu de patience, mon ami ! ne vous faites point de mauvais sang; notre bonheur n'est que suspendu... vous savez bien que je serai à vous... que je ne puis pas vous échapper...

— Mais attendre, toujours attendre! c'est bien cruel, madame!... Si vous aviez voulu... si vous aviez daigné satisfaire mes désirs, nous serions partis pour votre château... Lu, loin du monde... du bruit delà ville, j'aurais attendu plus patiemment le moment de notre union...

— Vous n'y pensez pas, Arthur ! je vous ai expliqué la raison qui m'engageait à ne revenir chez moi qu'avec le nom de votre épouse... Le décorum, cher ami, il faut respecter le décorum !

— 0 madame! qu'est-ce que le décorum auprès d'un seul de vos regards !...

— Taisez-vous... tais-toi, tentateur! Ces papiers arriveront demain peut-être... et ma couturière n'a pas encore fini ma robe de noces...

— Voulez-vous que je coure chez elle la presser?

— Oui, allez-y, cher ami... il y a aussi ma modiste qui n'a pas bien saisi mes intentions; elle devait venir hier et je l'ai attendue en vain...

— Je vais y courir également...

— Vous êtes charmant!...

— Voyez s'il ne vous faut pas autre chose... Ah ! c'est que je tiens à ce que vous n'éprouviez pas d'autres retards...

— Non, c'est tout. Ah! vous avez prévenu à la mairie, à l'église?...

— J'ai fait tout ce qu'il fallait faire!... mais je ne suis pas encore sûr du jour...

— C'est vrai. Mais enfin rien ne vous manquera à vous? vous avez votre toilette, vos témoins?

— Soyez tranquille ! ce n'est pas de mon côté que viendra le moindre retard.

208 PAPA BEAUI'ÈRE.

La Bergerie va, vient, se multiplie pour courir chez tous les fournisseurs de madame Verdoyant ; mais comme maintenant il a un portefeuille bien garni, ce n'est jamais à pied qu'il se montre dans Paris, il évite même de se servir de cabriolet ; c'est caché dans le fond d'une voiture, dont il a fermé les glaces, baissé les stores, qu'il fait ses courses et va retenir deux pauvres diables, auxquels il donne de quoi louer un costume convenable, et qui doivent lui servir de témoins,

Enfin toutes ses mesures sont prises, et, un matin, la sensible Olympe lui montre une grande lettre en lui disant :

— Voilà ce que nous attendions... ils sont arrivés ces papiers tant désirés... rien ne s'oppose plus à ce que je sois votre femme...

— Ojoie!...ô bonheur!... alors je cours à la mairie... à l'église... nous allons nous marier tout de suite.

— Mais, cher ami, votre impatience vous égare... aujourd'hui c'est impossible! il est déjà près de midi, et vous n'avez prévenu nulle part, ni la mairie, ni l'église... ce sera pour demain... D'ailleurs il y a encore une pince à faire à mon corsage...

— Ah ! mon Dieu... encore une pince!... Je croyais que vos toilettes étaient prêtes?

— Elles le seront, ce n'est presque rien. Allez, mon ami, prendre l'heure pour demain à la mairie; . . . prévenez à l'église... je veux que ce soit splendide...

— Vous serez satisfaite, tendre amie.

Et La Bergerie s'éloigne en murmurant :

— Tertia solvet ! Je pense que je m'en tiendrai là.

Le lendemain un peu avant midi, une superbe calèche entrait dans la cour de la mairie du IX' arrondissement. Dans cette calèche s'étalait celle qui voulait cesser de s'appeler: veuve Verdoyant. Olympe avait une toilette tellement compliquée, qu'il était bien difficile, en la voyant, de savoir si c'était une mariée, une marraine, ou une écuyèrede l'Hippodrome. Il y avait dans sa robe toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et sur sa tète un panache qui avait plus d'un pied de haut, et qui se balançait au moindre mouvement de iéte de cette dame, en éventant tous ceux qui l'accompagnaient. Mais une grande profusion de diamants qui resplendissaient au col, aux oreilles et sur la poitrine de cette singulière mariée, faisait, pour bien des gens, oublier le ridicule de sa toilette.

La Bergerie, habillé tout de noir, se tenait fort gravement à côté de sa future. Sa figure n'avait pas son expression railleuse habituelle ; ses regards exprimaient comme une secrète inquiétude. Enfin il ne semblait pas être à son aise, bien que de temps à

antre, il essayât de sourire en parlant à Olympe.

Sur le devant de la calèche étaient les deux individus que La Bergerie avait payés et habillés pour lui servir de témoins, et qui se tenaient roides comme s'ils avaient été de bois. De son côté, Olympe avait envoyé d'avance, à la mairie, deux témoins qu'on lui avait procurés à son hôtel. Tout était donc prévu, et le mariage allait se célébrer.

La vue d'un brillant équipage, d'une dame couverte de diamants et portant un panache plus haut que celui de Henri IV, ne pouvait manquer d'attirer la foule devant la porte et dans la cour de la mairie. D'ailleurs, il y a toujours des gens curieux de voir la figure des nouveaux mariés, chacun fait tout haut ses réflexions, qui ne sont pas toujours avantageuses aux nouveaux époux et sont souvent fort peu gazées ; mais le populaire ne brille pas par la pudeur, il ressemble en cela aux paysans des environs de Paris.

Aussi pendant que les futurs conjoints descendaient de leur équipage, on entendait dire dans la foule ;

— En voilà une mariée qui peut compter !... on dirait la mère Gigogne ! . . .

— Ça doit être au moins son troisième mari... ,1'espère bien qu'elle n'a pas de fleur d'oranger... et ce panache... on dirait d'une jument !...

— Le mari n'a pas l'air d'être à la noce... il est

tout pâle.., tout vert... pauvre bonhomme !... Je no voudrais pas être à sa place.

— Il a l'air d'épouser sa tante. . .

— Laissez donc ! vous ne voyez donc pas que c'est un mariage d'argent!... Il épouse les diamants de cette dame! elle en est plastronnée... La sauce fait passer le poisson.

La Bergerie se hâte de prendre la main de sa future et de lui faire traverser cette foule, sur laquelle il n'ose pas arrêter ses regards. On monte au premier étage, où est la salle des mariages. Mais là, il faut attendre un peu que monsieur le maire ait achevé de marier un jeune couple qui vient d'arriver.

— Comment ! il faut que nous attendions? dit La Bergerie au garçon de bureau ; on m'avait assuré que je passerais le premier...

— Les autres se sont trouvés là avant vous... ils ont passé...

— Ah ! Olympe, c'est votre faute. Vous avez encore voulu une pince à votre robe!...

— Vous voyez bien, Arthur, qu'elle est encore trop large...

— Asseyez-vous, madame et monsieur... on vous appellera. Oh ! ce ne sera pas long.

Olympe s'assied sur un banc. La Bergerie se tient debout. La salle est presque remplie par les parents

et amis du jeune couple qu'on marie. Ce sont, en grande partie, des ouvriers qui se sont endimanchés et se sont déjà donné une pointe de gaieté, à compte sur la ribote qu'ils veulent faire plus tard. La superbe Olympe est très-contrariée de se trouver au milieu de ce populaire et dit à son futur :

— Je suis bien fâchée que vous n'ayez pas fait venir la mairie au Grand-Hôtel !...

Et La Bergerie déchire ses gants avec impatience en répondant :

— Pourquoi avez-vous encore voulu qu'on fasse une pince à voire robe ! . . .

Enfin les jeunes époux sont unis... ils viennent recevoir les embrassades de leurs parents, amis et connaissances, et le garçon appelle : Jules Damlleury, dit de Senneterre et Olympe Bricont, veuve Verdoyant 1

La Bergerie prend la main d'Olympe et l'entraîne avec précipitation devant M. le maire. Déjà tous les témoins sont placés et l'on va commencer la cérémonie, lorsque le futur époux change de couleur, il devientlivide, il chancelle et ne trouve plus de paroles pour répondre au maire qui l'interroge : c'est qu'il vient d'apercevoir dans la salle Mathilde, la terrible Mathilde, qui le regarde d'un air de triomphe et s'avance vers lui.

— Répondez donc à M. le maire qui vous interroge !... dit Olympe en poussant le bras de son prétendu. Mais, en ce moment, Mathilde est parvenue jusqu'aux futurs époux, elle s'avance et dit :

— Attendez, madame, c'est moi, qui vais répondre pour monsieur et dire à M. le maire : Le sieur Jules Damfleury, ditdeSenneterre, dit La Bergerie, dit tout ce que vous voudrez, mais en réalité et seulement Jules Damfleury, ici présent, ne peut pas s'unir à madame, vu qu'il s'est déjà marié le dix juillet mil huit cent soixante à Joinville avec Camille Raymond qui existe toujours ; voici du reste une copie en bonne forme de l'acte de mariage du sieur Damfleury, que je prie M. le maire d'examiner.

Olympe a poussé un cri de fureur, tout le monde demeure dans la stupéfaction. Mais La Bergerie, qui essaye de retrouver son aplomb, s'écrie :

— Monsieur le maire, je vous en prie, ne faites pas attention à ce que dit cette femme ! . .. ceci est une comédie... une scène préparée d'avance... la vengeance d'une maîtresse... Veuillez passer outre et continuer la cérémonie. . . plus tard je confondrai cette femme. . . Olympe, revenez à vous... je vous ai déjà expliqué tout ceci...

Mais Olympe ne savait que croire, elle regardait tour à tour son futur et Mathilde, dont l'air d'assu-

274 PAPA BEAl'PÈRE.

rance l'inquiétait beaucoup. Quant au maire, il examinait le papier que la jolie brune venait de lui remettre, et on attendait avec anxiété ce qu'il allait décider, lorsque une voix se fait entendre à l'entrée de la salle. C'est celle de Philamour, il crie:

— Nous voici ! nous voilà.,. Monsieur le maire, arrêtez!... qu'on arrête M. le maire... qu'on ne lui laisse pas marier ce monsieur qui l'est déjà deux fois!... Viens, Zénobie, présente-toi fièrement, ma fille... Monsieur le maire, je vous présente ma fille, Zénobie Philamour, qui a épousé le seize août de l'année dernière, à la mairie du XVe, M. Jules Damfleury, dit La Bergerie, ici présent... ne se doutant pas, ni moi non plus, comme vous le pensez bien, que ce monsieur s'était déjà marié et qu'il était en possession d'une femme et d'un enfant... ainsi que me l'a prouvé mademoiselle Mathilde que voilà... Bonjour, mademoiselle I nous arrivons un peu tard... mais j'attendais Dardanus... où donc est-il?... ah! le voilà !... et il amène un de ses amis qui a vu à Joinville l'autre épouse de mon gendre. . . Ah ! sapristi ! . . . j'ai dit mon gendre!... mais il ne l'est plus, ce misérable! et j'espère qu'on va à l'instant même démarier ma fille!... qu'il a ruinée ainsi que moi.

Il serait difficile de peindre les sentiments qu'expriment alors les physionomies de toutes les per-

sonnes présentes à cette scène. Chez la plupart l'étonnement est porté à son comble; chez d'autres il y a de l'indignation, mais sur celle deDardanus, qui vient d'arriver avec son ami Ducoudray, on lit la joie, le plaisir d'une vengeance satisfaite, et il rie peut résister au désir de crier à La Bergerie, en lui faisant un salut ironique :

— Oui, c'est moi, Dardanus... qui ne suis point apothicaire, comme monsieur prétendait que mon nom m'obligeait à l'être , et qui viens assister à votre troisième mariage, monsieur Jules Damfleury La Bergerie!... Voici mon ami Ducoudray, qui connaît madame votre première, de Joinville, et qui assure qu'elle se porte très-bien.

La Bergerie est terrifié, il n'y a plus moyen de se tirer de là, el déjà le maire le regarde sévèrement, en lui disant :

— Eh bien, monsieur, que répondez-vous à tout ce dont on vous accuse?... lorsque la future nouvelle pousse un grand cri et tombe prise d'attaque de nerfs en murmurant :

— Ah ! ... il en avait deux ... le scélérat ! . . . Infâme Arthur!... je suis sa victime !...

Cette dame a perdu connaissance ; aussitôt on l'entoure, on se presse pour lui porter secours. La Ber-

276 PAPA BEAUPLRE.

gcrie profite de ce moment, de ce tumulte ; il perce la foule et gagne la porte en criant :

— Un médecin !... il faut tout de suite un mélecin !... Cette pauvre dame se meurt!...

Et pendant que Philamour dit à Dardanus :

— Est-ce que je n'ai pas le droit de faire arrêter mon associé?

Et que celui-ci lui répond :

— J'ai prévenu le commissaire, on va venir s'emparer du bigame.

La Bergerie a descendu violemment l'escalier. Arrivé dans la cour, un jeune homme vient à lui, lui prend le bras et, l'entraînant vers une sortie dérobée, lui dit :

— Par ici!... car votre signalement est donné et Dar la grande porte vous pourriez être arrêté... Venez... une voiture vous attend... vous allez sur-lechamp monter dedans, elle vous conduira hors Paris. Si vous m'en croyez, ce que vous aurez de mieux à faire sera de partir, de quitter la France sur-lechamp...

— Oh ! c'est bien mon intention... Parbleu ! monsieur, vous me rendez un grand service... puis-je savoir à qui j'en suis redevable?...

— A votre premièie femme, monsieur, à cette

bonne Camille, qui ne veut pas que le père de sa fille soit arrêté et condamné...

— Camille!... Eh bien, parole d'honneur, je m'en doutais... faites-lui bien mes remercîments, monsieur...

Cependant on était arrivé à l'autre sortie. La Bergerie aperçoit la voiture qui attendait, il saute de dans, se fourre au fond, ferme le store et Valmiral fait signe au cocher, qui part sur-le-champ. Quand la \oiture est loin, le jeune homme rentre dans la cour de la mairie, où il aperçoit madame Verdoyant, qui, en revenant à elle, s'était écriée :

— Ah ! mon Dieu î et mes soixante mille francs ! . . . Où est-il ce coquin?... mais il faut qu'on l'arrête!... il m'emporte soixante mille francs ! ... A la garde ! . . . qu'on le saisisse !...

— La garde va venir ! dit Philamour; je l'ai envoyé chercher...

— Et le commissaire va arriver, dit Dardanus, j'ai été l'avertir.

Mais Mathilde, qui vient d'apercevoir Valmiral dans la foule, hausse les épaules en se disant:

— Ils arriveront trop tard... je vois là quelqu'un qui, j'en suis sûre, vient de le faire évader.

Six mois se sont écoulés depuis que madame veuve Verdoyant a manqué de devenir la troisième femme de Jules Damfleury, dit Rodrigue, dit La Bergerie, dit de Senneterre. Cette dame s'est vue forcée de retourner à son château sans avoir échangé le nom de Verdoyant, qui lui déplaît beaucoup, contre celui d'un nouvel époux. Et dans cette dernière aventure, elle a perdu soixante mille francs, que celui quelle appelait son bel Arthur a oublié de lui restituer en se sauvant. C'était payer un peu cher le plaisir de s'être fait l'aire la cour pendant quelques semaines, et la tendre Olympe se disait parfois :

— Avoir dépensé tant d'argent pour rien ! Toutes

ces épouses auraient bien dû Tenir plus tard!... Si du moins j'avais été sa femme pendant huit jours!... Ah ! pourquoi ai-je fait refaire une pince à ma robe !

M. Philamour, à peu près ruiné par l'inconduite de ce gendre dont il avait été enthousiasmé , avait été obligé de reprendre avec lui sa fille Zénobie, qui, au lieu d'aller au bal, était maintenant forcée de faire elle-même son ménage. Car du superbe magasin de planches que possédait autrefois Philamour, il ne restait à papa Beaupère que l'avantage de savoir danser le cancan et le pas de la Tulipe orageuse.

Mais Camille était demeurée à Paris avec sa fille ; après la scène de la mairie, Valmiral était allé lui dire:

— J'ai procuré à voire mari les moyens de se sauver. 11 allait être arrêté comme bigame, je connaissais les intentions de Mathilde, je savais qu'elle avait écrit à Joinville et reçu un duplicata de votre acte de mariage. Elle-même me l'avait dit, elle voulait absolument vous venger, en faisant arrêter votre mari qui se disposait à contracter un troisième mariage. Moi, j'ai pensé que je remplirais mieux vos intentions en aidant ce monsieur à échapper à la justice... ai-je bien fait?

Pour toute réponse, la jeune femme avait pressé

280 PAPA BEAI'PÈIîE.

avec force la main de Valmiral, puis regardé sa fille en murmurant:

— C'est elle surtout qui devra un jour vous remercier!

Quant àMathilde, elle n'est pas contente et répète souvent :

— Pourquoi donc ne pas punir ceux qui sont coupables? L'indulgence ne corrige jamais les esprits pervers... sur un criminel qui se repent, il y en a cent qui recommencent ; c'est triste, mais c'est comme cela. Je parierais tout ce que je possède, que ce monsieur est allé se marier autre part!

Et pendant six mois on n'avait eu aucune nouvelle de La Bergerie. Mais au bout de ce temps, comme Mathilde était un matin chez son amie Camille, et l'aidait dans l'arrangement d'un joli petit appartement où la jeune femme venait de s'installer, Paul Valmiral accourt, il est très-ému ; il tient à la main une lettre décachetée et s'écrie en entrant :

— Voici une lettre que je viens de recevoir de New-York ; elle est de mon ami Marcelin, qui était parti pour l'Amérique depuis peu... elle me donne des nouvelles de M. Damlleury...

— De mon mari? s'écrie Camille.

— De ce chenapan ! dit Malhilde...

— Oui... et Marcelin est certain de ce qu'il me

marque... voulez-vous que je vous lise ce qu'il m'écrit?...

— Oui, oui... lisez vite...

— « Je suis à New-York depuis huit jours, j'y ai rencontré ton monsieur aux trois femmes... ce Damfleury La Bergerie. Il menait ici un grand train; mais voici ce qui vient de lui arriver pas plus tard qu'hier: il avait su se faire aimer d'une jeune Amécaine, immensément riche, et c'est hier que devait se célébrer le mariage de ce monsieur avec sa nouvelle future. Mais au moment de commencer la cérémonie, est arrivé un frère de la jeune fiancée qui, s'adressant à Damfleury, lui a dit: « Vous êtes un misérable ! je viens de recevoir des nouvelles de France: vous êtes déjà marié, vous avez y laissé deux femmes. Vous trompiez ma sœur, mais c'est assez, vous ne tromperez plus personne. » En disant cela, le jeune Américain déchargeait son revolver sur Damfleury, qui est tombé mort sur le coup. Voilà, mon ami, ce que je me hâte de t'apprendre, car je sais que cela intéresse les personnes que tu connais... »

— Mort! il est mort! murmure Camille.

— Et en voulant encore se marier ! dit Mathilde ; en voilà un qui est bien puni par où il a péché !

La jeune femme n'était point assez hypocrite pour

282 PAPA BE\UPÈRE.

répandre des larmes sur la mort d'un homme qui l'avait rendue si malheureuse? et qu'elle comptait bien ne jamais revoir; mais elle fait mettre sa fille à genoux et lui dit de prier pour son père, dont elle vient d'apprendre la mort.

Peu de temps après, les journaux mentionnèrent, avec d'amples détails, la nouvelle de la mort de cet homme dont l'existence avait été si accidentée, et comme, en reproduisant un fait, les journalistes ont assez l'habitude de le broder, Damtleury, auquel dans les premiers articles on ne donnait que trois ou quatre femmes, arriva bientôt à s'être marié quatorze fois.

Et M. Philamour, en lisant le journal, s'écria:

— Comment ! ce drôle avait quatorze femmes!... Console-toi, Zénobie, tu n'es pas la seule à plaindre... tu n'as fait que suivre le torrent 1 II faut que je fasse lire à Dardanus le journal qui contient cet article.

Mais Dardanus, qui n'a pas pour les journaux la même foi que son ami Philamour, rejette la feuille que celui-ci lui présente, en disant :

— Mon cher ami, vou-s êtes disme d'en être actionnaire.

Une année après la mort de Damf!eury, Valmir.il devint l'époux de Camille, qui rencontra cette fois un mari digue d'elle.

Et Matliilde, heureuse de voir que la tendresse de ce jeune homme était enfin récompensée, répétait souvent :

— Ah! que Rodrigue a bien fait de vouloir se marier en Amérique., la pairie du revolver!

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