‹ Papa beau-pèreChapitre 13 sur 16 · MONSIEUR PHILAMOUR AU CAL. 1C · texte numérisé non relu

MONSIEUR PHILAMOUR AU CAL. 1C

auquel le madère a donné beaucoup d'aplomb, répond qu'il a bien le droit de faire sauter la porcelaine de son gendre, puisque celui-ci ne fait pas sauter sa fille.

Zénobie passe plus de deux heures à sa toilette; règle générale : moins une femme est jolie et plus elle est longtemps à s'habiller. Enfin, à neuf heures moins un quart, elle \ient retrouver son père; il était temps, celui-ci à force de faire de la danse gymnastique, était tombé éreinté dans un fauteuil et allait s'endormir. On fait avancer une voiture, le père et la fille y montent. Zénobie a mis tant de choses sur sa tête qu'elle n'ose plus remuer de crainte de déranger sa coiffure. M. Philamour ne cesse pas de dire:

— Je n'ai pas pris assez de café !

— Est-ce que vous avez envie de dormir, papa ?

— Non, oh! bien au contraire... j'ai envie de danser... mais je n'ai pas pris assez de café... jeprésume qu'on en trouve où nous allons, j'en reprendrai.

— Vous n'avez donc pas encore été chez Mabille, papa?

— Non, ma fille. Jusqu'à ton mariage, j'ai vécu à peu près confiné dans mon faubourg Saint-Antoine. Je n'allais qu'à ma brasserie, fumer, boire de la bière et faire ma partie de dominos. Mais j'ai entendu

dire que ce jardin était très-galant, que c'était le rendez-vous des jolies femmes et des toilettes à la mode. Au reste, je me flatte que nous n'y ferons par un mauvais effet; tu es superbe... Ta coiffure est formidable et, quant à moi, mon tailleur m'a fait un paletot si court, que je crois être en veste, mais il paraît que c'est le suprême bon ton.

On arrive chez Mabille, l'entrée du père et de la fille fait sensation. M. Philamour a la figure écarlate, et roule des yeux comme une carpe. Zénobie a voulu se faire si belle, elle s'est fait mettre tant de choses sur la tête, qu'elle semble porter une pyramide et marche comme si elle avançait sur une corde roide.

On les examine et l'on se dit :

— Ce sont des étrangers ou des provinciaux.

— L'homme a l'air d'un Japonais.

— La jeune femme ne serait pas trop mal, si elle n'avait pas une coiffure si extravagante.

— Si nous étions en carnaval, on croirait que ces Lcns-là sont déguisés.

— S'il pouvait danser, ce serait drôle !

— Ce n'est pas probable... mais il ne faut pas les perdre de vue...

— Ali ! ils vont tout de suite au café... J'avais deviné juste... ce sont ta coup sûr des Allemands.

La jeune femme trouve le jardin charmant, et

MONSIEUR PlIUAMOim AU UAL. 107

comme tout le monde la regarde, elle est enchantée, persuadée que l'on admire autant sa personne que sa toilette. Philamour ne cherche qu'une chose, le calé. Dès qu'il l'aperçoit, il va s'asseoir à une table, contre le gré de sa fille, qui aimerait mieux continuer à se promener, mais qui est obligée de s'asseoir en face de son père. Bientôt l'orchestre se fait entendre : il joue une délicieuse polka et Zénobie do,)t les pieds frétillent sous la table s'écrie:

— Ah! papa! entendez-vous... quelle ravissante musique !

— Oui... c'est une valse.

— Mais non, c'est une polka. Vous m'avez dit que vous me feriez danser...

— Danser, oui ; mais polker, je ne connais pas cela.

— Je vous ferai aller.

— Laisse-moi donc prendre du café et des liqueurs, je n'en danserai que mieux tout à l'heure. Mais nous avons tout le temps... la soirée est à nous. En effet, cet orchestre est fort bon... on danse sur sa chaise! Tu verras tout à l'heure! tu seras contente de moi.

Enfin M. Philamour a consommé sa demi-tasse et plusieurs petits verres ; mais la polka est finie. Zénobie se lève et se promène de nouveau. M. Philamour a passé de la couleur écarlate au violet. Il marche à

1G8 PAPA i;E\lI'ÈRE.

chaque instant sur les robes des dames qui se trouvent devant lui et qui lui disent :

— Prenez donc garde, monsieur !

Alors il se contente de saluer, en murmurant :

— Vous êtes bien bonne.

Mais l'orchestre se fait entendre de nouveau. Cette fois c'est un quadrille qui s'annonce. Le père et la fille courent se mettre en place dans l'enceinte réservée à la danse, et la foule les suit en répétant :

— Ils vont danser! ils vont danser!... il faut voir cela...

Un jeune homme à la mise excentrique se met vis-à-vis de Philamour avec une dame qui n'est pas absolument élégante, mais qui en revanche a quelque chose d'une saltimbanque.

Le quadrille est bien vite complet et derrière les danseurs les curieux forment un cercle très-pressé.

C'est au tour du père et de la fille de se lancer dans la chaîne anglaise. Philamour se précipite comme un torrent, malheur à ceux qui se trouvent sur son passage, il cogne, il bouscule tout. Ce début qui promet est déjà fort applaudi par l'assemblée, on rit en criant bravo. Quant à Zénobie, c'est tout le contraire de son père : la pyramide de fleurs qu'elle a sur la tète la gène beaucoup et c'est à peine si elle ose remuer et faire de tout petits pas.

MONSIEUR PHILAMOUR AU CAL. ICO

Mais c'est à la seconde figure, où l'on va en avant deux, que l'on attend Philamour ; là il dépasse toutes les espérances; lorsqu'on voit ce gros père se livrer au cancan le plus effréné, se disloquer le corps, et faire le pas de l'araignée, ce ne sont plus des bravos, ce sont des cris, des houra et des éclats de rire à tout rompre qui accueillent cette danse. Philamour, enchanté de l'effet qu'il produit, ne veut pas s'arrêter, même lorsque ce n'est plus à son tour de danser. Il faut que sa fille le retienne par son paletot-veste, en lui disant :

— Mais, papa, arrêtez-vous donc... ce n'est plus à nous, c'est aux autres la figure...

— Oh ! ça m'est égal! Vois-tu quand je suis en train je ne tiens plus en place.

— Mais, papa, vous gesticulez trop... vous avez l'air d'un possédé !... Qui donc vous a appris à danser comme cela ?

— Qui ? parbleu, c'est ton mari... c'est mon gendre... il m'a montré la danse à la mode... et tu vois l'effet que je produis...

— C'est vrai qu'on rit beaucoup !

— Et tu n'as donc pas vu que le monsieur vis-à-vis de moi, a essayé de m'imiter et qu'il y a renoncé ?

— C'est égal, je n'avais jamais vu danser comme

cela. Prenez garde, papa ; j'ai peur que vous n'attrapiez quelqu'un.

— Ils n'ont qu'à se garer, moi je danse.

Cependant un inspecteur delà danse, un peu scandalisé des pas risqués de M. Philamour, s'est déjà approché de lui avec l'intention de lui recommander une danse plus convenable, mais les jeunes gens qui entourent le quadrille et ont deviné ce que venait faire l'inspecteur, s'empressent d'arriver à lui, et de lui dire :

— Ah ! laissez-le danser à son aise ! . . . de grâce, ne l'arrêtez pas; il est si drôle!... vous voyez bien que c'est un bonhomme ; qui fait tout cela sans intention d'attenter aux mœurs ... il croit bien danser. . . ne nous privez pas de ce spectacle, nous n'avons pas cela tous les jours.

L'inspecteur s'est laissé convaincre et ne dit rien à Philamour. Celui-ci, qui voit tous les regards bra qués sur lui, qui entend à ses oreilles des jeunes gens lui crier : — Bravo, monsieur !... Continuez! à vous la pomme pour la danse '....C'est admirable ! se sent plein d'une nouvelle ardeur et cherche dans sa tête quel pas il n'a pas encore exécuté. Lorsqu'arrive le moment où l'on fait le cavalier seul, Philamour n'a rien trouvé de mieux que de jeter ses jambes en

Page 1