UNE ENTREPRISE RE BOUILLON
Ici, les originaux abondent; ies types les plus curieux se dévoilent, car c'est surtout pendant qu'il dîne que l'on peut juger des habitudes, des penchants, on pourrait presque dire du caractère de quelqu'un.
Voyez ce gros homme assis dans ce coin et qui mange comme s'il n'avait pas dîné depuis plusieurs jours, il n'a cependant pas l'air d'avoir jeûné. Mais pour lui, manger est le plus beau moment de l'existence ; il ne connaît pas de jouissance comparable à celle qu'il éprouve à table ; il se concentre dans son assiette, il ne s'occupe jamais de ce qui se passe autour de lui. Il dîne toujours seul, parce qu'avec une connaissance il faudrait causer, ou tout au moins répondre quelquefois à ce qu'on lui dirait et cela le distrairait dans sa plus douce occupation. Il s'obstine à appeler : Garçon ! les demoiselles qui servent et auxquelles à chaque instant il redemande du pain. Cet homme-là doit être un égoïste, ou cela me tromperait bien. Quand on fait un dieu de son ventre, il reste peu de place pour le cœur... Vous me direz que le cœur ne se place pas dans le ventre, mais ceci est une métaphore.
Voilà, plus loin, un monsieur entre deux âges, qui mange lentement, boit doucement, casse son pain avec méthode et s'essuie la bouche avec sa ser-
l'A l'A BEAUPÈRE.
nette, toujours avec la même lenteur. De temps à autre, il jette un regard satisfait dans la salle, sourit aux demoiselles qui le servent, puis se mouche et remet son mouchoir dans sa poche. Tout cela, comme pourrait l'exécuter un automate. Cet individu doit être comptable ou caissier dans une maison de commerce; l'habitude des chiffres lui a donné celte régularité de mouvements, il ne veut jamais faire une erreur, pas plus dans ses actions que dans ses comptes.
Là-bas. cette dame qui dîne seule est la douairière que je vous citais tout à l'heure. Elle s'occupe beaucoup plus de ce qui se passe dans la salle que de son bouillon, qu'elle met une demi-heure à avaler. Elle regarde avec curiosité toutes les personnes qui entrent ; elle connaît les habitués ; lorsque arrive une personne qu'elle n'a pas encore vue, elle interroge les demoiselles servantes et l'on entend immanquablement le dialogue suivant :
— Qu'est-ce que c'est que celui-là?... le connaissez-vous, mesdemoiselles?
— Nous l'avons déjà vu quelquefois, madame.
— Tiens 1 moi pas. Ou'cst-ce qu'il fait cet hommelà?...
— Nous ne le lui avons pas demande, madame.
UNE ENT1ŒPP.ISE DE BOUILLON.
— Il ne cause donc pas ce gros bœuf 7... car il ressemble à un bœuf!...
— Non, madame, mais il doit être à son aise ; il est très-généreux avec nous.
— Ah ! il est généreux ! voyez-vous ça... ce doit être quelque marchand de bestiaux. Mesdemoiselles, placez-le donc à côté de moi un de ces jours, je serais curieuse desavoir s'il parle français, cet homme généreux !
— Mais, oui, madame, il n'a pas d'accent étran-
crpp
— Je m'entends, mesdemoiselles, et pour parler français, je veux dire s'exprimer purement sans faire des pataquès.
Les servantes s'éloignent, en se disant :
— Le plus souvent que ce monsieur voudra se placer près de cette vieille sibylle ! Est-elle étonnante ! à chaque nouveau visage, elle nous dit : « Placez-le donc près de moi! » Elle espère faire une conquête apparemment... Mais elle a beau jouer de la prunelle, ça ne prend pas ! . . . D'ailleurs les hommes viennent ici pour manger et non pas pour faire des connaissances... Et quand ils sont aimables et font les gentils. . . c'est pas aux vieilles qu'ils s'adressent. . .
— Garçon ! du pain !
— Ah! bon!... c'est le gros monsieur du coin là-
PAPA IïEAUPÈRE.
l>as... Est-il ridicule de nous appeler toujours : garçon !... Voilà la quatrième fois qu'il redemande du pain. Il croit peut-être que c'est ici comme dans les restaurants à prix fixe, où l'on aie pain à discrétion, mais quand il s'agira de payer, il verra la différence.
Mais qui donc parle si haut et semble connaître tout le monde là? C'est un petit homme, dont il est difficile de deviner l'âge sous l'énorme barbe roussâtre qui couvre tout le bas de son visage, se mêlant à ses moustaches et à ses favoris ; d'énormes sourcils qui se rejoignent sur son nez comme ceux du Juif errant... dans l'image que l'on vend de cet éternel marcheur (car, pour mon compte, je ne l'ai jamais rencontré), et une forêt de cheveux très-inculte, font de cet individu une espèce de porc-épic dont on ne peut distinguer que les yeux, qui sont très-petits et très-vifs, et le nez, qui est long et recourbé comme celui d'un oiseau de proie. Tout cela, vous en conviendrez, ne constitue pas un cavalier bien séduisant, à moins que vous n'ayez un goût très-prononcé pour les ours.
Ce particulier, que les demoiselles qui servent ont surnommé le bonnet à poils, parce qu'en effet, au premier abord, sa tête ressemble à colle coiffure, s'est placé à une table d'où il a déjà entamé la conversation avec deux jeunes gens qui sont assis assez