‹ Papa beau-pèreChapitre 4 sur 16 · UNE ENTREPRISE DE BOUILLON · texte numérisé non relu

UNE ENTREPRISE DE BOUILLON

— On n'a jamais pu savoir...

Un nouveau dîneur vient d'entrer dans la salle. C'est un monsieur d'une cinquantaine d'années, d'un extérieur distingué, mais qui semble marcher avec peine. M. Dardanus, car maintenant nous savons le nom du bonnet à poils, ne manque pas d'arrêter ce nouveau venu au passage :

— Eh! bonsoir, monsieur Duparc !... enchanté d'avoir le plaisir de vous rencontrer ici !... Et comment cela va-t-il?... Cette maudite goutte vous laisset-elle un peu tranquille?...

— Je vous remercie, monsieur; oui, cela va mieux pour le moment...

— Venez donc vous asseoir ici, près de moi... il ya de la place...

Mais le monsieur, qui probablement ne tient pas à être près de M. Dardnnus, fait semblant de ne point entendre et va s'asseoir à une table plus loin, ce qui n'empêche pas son interlocuteur de continuer à lui parler.

— Du reste, îa goutte, voyez-vous, monsieur Duparc, cela ne se guérit jamais, et quand on l'a une fois, c'est pour toute la vie!... Il faut en prendre son parti.

— Quel âne ! dit tout bas un monsieur assis en face de l'homme barbu. Et comme c'est aimable de

dire cela à quelqu'un atteint de cette maladie ! Mon Dieu, combien il y a dans le monde de gens bêtes et malappris!... Numenu sîultorum est infinitus /... Si vous avez mal quelque part, ils vous diront : i Prenez garde ! Faites attention!... C'est très-dangereux. » S'ils vous rencontrent relevant de maladie, ils s'écrieront : « Ah l sapristi ! comme vous êtes changé !... Vous avez le fond du teint jaune... Je ne vous aurais pas reconnu sans votre chien... C'est votre chien qui m'a remis sur la voie!... » On est bien tenté de leur répondre : « Vous ne changez pas, vous, car vous êtes toujours aussi bête, aussi sot qu'autrefois. »

Comme le monsieur goutteux n'a pas répondu à l'aimable réflexion de M. Dardanus, celui-ci s'empresse de reprendre :

— Mais il y a cependant des remèdes... des adoucissants qui éloignent les accès de goutte... On m'en a enseigné un... c'est un jeune officier de qui je le tiens... J'étais allé en Bretagne... c'était avant mon duel... était-ce avant?., je n'en suis pas bien sûr... J'y reviendrai tout à l'heure...

— Garçon l du pain!...

— Voilà un gros monsieur qui mange trop de pain... il se fera «lu mal... Ce remède, c'était... attende/, donc... je ne me souviens plus... <;a me revien-

UiN'E ENTREPRISE DE BOUILLON. U

dra tout à l'heure... Ah! voilà chose qui entre làbas!... Ah! je suis fâché qu'il ne vienne pas de ce côté...

— Qu'est-ce que c'est que chose? dit un vieux monsieur qui dîne à côté de Dardanus et a souvent haussé les épaules pendant qu'il parlait.

— Comment! vous ne le connaissez pas?... c'est un acteur du théâtre de l'Ambigu...

— Ah! c'est un acteur ce monsieur-là?... a-t-il du talent?..

— Oui, beaucoup de talent... il grasseyé un peu, mais ça ne fait pas de mal dans les rôles d'amoureux, ça donne de l'ampleur à sa diction.

— Et vous le nommez?

— Mon Dieu... j'ai son nom sur le bout de la langue ! Vous ne connaissez que ça... chose !...0 la mémoire des noms !... c'est celle que j'ai le moins...

— Quel insupportable bavard ! murmure la douairière, en regardant M. Dardanus avec impatience, et qui est-il donc lui-même, ce monsieur, qui prétend connaître tout le monde?... le savez-vous, mesdemoiselles?

— Madame, il paraît que ce monsieur est un faiseur d'affaires, car il est venu plusieurs fois en proposer à notre patron qui les a toujours refusées...

12 TA l'A BEAUPÈRE.

— Preuve qu'elles étaient mauvaises I II doit être juif, ce Dardanus ?

— Non, madame, il se dit Allemand.

— L'un n'empêche pas l'autre.

— Mademoiselle, mon rosbif?...

— Voilà, monsieur, tout de suite !

— Garçon ! du pain !

— Ah ! ça me revient ! s'écrie tout à coup M. Dardanus.

— Le nom de l'acteur qui dîne là-bas ?

— Non, la recette contre la goutte... Monsieur Duparc, je vais vous la dire...

— C'est inutile, monsieur; on m'a déjà donné plus de cent recettes... j'ai essayé de quelques-unes, elles ne m'ont rien fait... Je m'en tiendrai là.

— Vous avez tort ! . . . vous avez très-grand tort ! . . . Tenez, j'ai connu un banquier millionnaire... chez lequel j'avais mis des fonds... ceci est bien avant mon duel... Ce pauvre banquier... — je dis pauvre, quoiqu'il fût millionnaire, mais on est toujours un pauvre sire quand on est goutteux... — il voulait courir après son caissier qui lui emportait une somme conséquente!...

— Considérable vous voulez dire, murmure le visà-vis de M. Dardanus.

— Considérable ou conséquente, ce n'est pas la

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