III. Vices et crimes. — Si nous en parlons, à qui la faute
— Le dixième siècle à Rome. — Est-il vrai que Rome resta pourtant au-dessus du niveau moral de cbaque époque? — Mauvaises mœurs ; mauvaises maximes. — Les serments. — Mépris au loin et au près.
lY. Amélioration — Est-ce à la papauté que Thonnenr doit en revenir ? — Idéal actuel. — Basses et extravagantes louanges.
— Redoublement d'embarras pour l'avenir. — Pie IX à Rome et pour les gens de Rome.
Sur tous ces points, sur bien d'autres, les siècles catholiques se sont montrés beaucoup plus intelligents et plus sévères que nos catholiques d'aujourd'hui. Ils avaient, au milieu de toutes leurs igno-
rances, un sentiment clair de ce que la papauté aurait dû être; ils ne se faisaient aucune illusion sur la distance qui séparait la réalité de TidéaK Les historiens catholiques ont été longtemps, bien longtemps, avant de se mettre à peindre avec leurs couleurs d'aujourd'hui. Bien loin de représenter la papauté comme ayant tenu haut et ferme le drapeau de la justice et de l'humanité , ils déploraient qu'elle eût été si constamment mêlée aux querelles de la terre, et qu'elle y eût porté tant d'éléments misérablement humains. Le moyen âge était à genoux devant lepape^ mais debout devant F homme; il ne contestait pas sa qualité de vicaire du Christ, mais il aimait à lui donner rendez- vous au tribunal de ce même Christ, juge de tous.
Peu après la mort d'Innocent IV, nous dit une légende recueillie par Mathieu Paris, un cardinal vit le pape arriver devant Dieu et demander grâce. Mais la Justice, s'adressantà Dieu, s'écria : c Tu as créé rÉglise libre, et cet homme en a fait une esclave; tu l'as créée pour être le salut des pécheurs, et il en a fait une banque d'usuriers; tu as fait d'elle le fondement de la foi, et il a ébranlé la foi et les bonnes mœurs. » Voilà ce qu'entendit le cardinal, et, peu après, le nouveau pape Alexandre IV, vit en songe son prédécesseur traîné dans un lieu
c que noii3 nommerons charitablement le purgatoire », ajoute le chroniqueur. — Et que de légendes de ce genre ! Que de preuves du peu d' eslime et d'amour dont les peuples, comme les rois, entouraient ce pontificat suprême!
Le clergé, au moins, aimait-il et bénissait-il la papauté? — Le clergé la divinisait, il le fallait bien, et, d'ailleurs, c'était se diviniser lui-même. L'estimer, laimer, c'était autre chose. Les évêques ne se plaignaient guère moins que les rois. Us avaien t à lutter sans cesse contre ce chef qui ne voulait pas seulement être le chef, mais être tout; contre ces moines, soldats privilégiés du pape, qui venaient, en son nom, se mêler à tout, gouverner tout. Pas un concile, au moyen âge, qui n'ait retenti de plaintes contre le despotisme et les exactions de la cour de Rome. A côté des formules obligées de soumission et de vénération, vous sentez là une profonde amertume, un sourd mépris. Les plus mauvais évêques ont encore le droit d'être sévères dès qu'ils entament ce sujet; les bons gémissent, s'indignent, et, au risque d'ébranler tout, font ouvertement remonter au chef de l'Église les dégradations qui la rongent. A ces attaques des évêques, ajoutez ce que le clergé inférieur allait disant dans les livres, dans les leçons, dans les sermons, —
et vous aurez, sans sortir du clergé, tout ce qu'on peut vouloir de plaidoyers contre les papes. Une des choses dont Luther, encore très-caiholique, fut le plus douloureusement frappé à Rome» ce fut de voir ce gouvernement impitoyable qui ne savait régner que par la terreur et les supplices, et qui, à une époque de despotisme universel, se distinguait encore comme despotique entre tous. Hélas ! proportion gardée entre le dix-neuvième siècle et le seizième, ce dernier point n'a guère changé. Hais ce ne sont pas des prêtres, aujourd'hui, qui oseraient en faire la remarque. II faut que tout soit parfait à Rome.
Même cette antithèse qu'on fait aujourd'hui sonner si haut, souveraineté de la matière, souveraineté de l'esprit, — l'histoire ne la confirme pas. Jamais la papauté n'a répudié l'emploi de la force ; jamais elle n'a reculé devant la nécessité d'avoir elle-même ou d'emprunter des éléments matériels d'action. Était-ce, pour les contemporains, un pouvoir spirituel, que celui qui intervenait dans
su PAPE ET CONCILE
toutes les affaires politiques de l'Europe, souvent jetant dans la balance une épée qui était alors de quelque poids ? Était-ce un pouvoir spirituel, en Italie, que celui qu'on voyait perpétuellement batailler, par la diplomatie ou par les armes, pour agrandir son dotoaine terrestre î Interrogez là-dessus, entre autres, les historiens vénitiens, et vous verrez ce que devenait pour eux, pour tous les hommes 'd'État, cet idéal de papauté qu'on nous trace. Aucune des dynasties de l'Europe n'a, en somme, autant et si longuement travaillé à la formation de son territoire. Les écrivains catholiques se moquent des rois-papes ; un pape-roi est-il si différent ? Suffira-t-il que le mot roi soit mis après le mot pape pour que nous perdions la mémoire des innombrables occasions où le pape fut roi, roi avant tout? Et il serait facile de montrer que, même en cela, les temps actuels ne sont pas si loin des temps anciens. Ce fameux bref écrit pour payer des bataillons russes, n'est-ce pas le rot qui Ta écrit, à la honte du pape ? Bien des souverains, depuis lors, sont tombés de leurs trônes ; aucun a-t-il eu, comme Pie IX, à se préoccuper dix ans, vingt ans, jour par jour, heure par heure, de se maintenir sur le sien ? Je ne lui en fais pas un rapproche, pas plus que des canons ou des soldats
acceptés ; je constate le fait, et, sans approuver le système des rois-papes, je dis que tel ou tel de ces rois, paisiblement assis sur son trône, a eu en réalité, pour s'occuper des choses religieuses, l'esprit et le cœur bien plus libres que Pie IX.
Cette situation travaillée, tourmentée, qui avait cessé depuis trois siècles, ce fut à peu près constamment^ au moyen âge, celle de la papauté; et, si nous ne savions ce que ces préoccupations étaient pour elle, nous en aurions la mesure dans ces effroyables anathèmes périodiquement lancés contre qui entamerait le domaine papal. Même les luttes plus spirituelles en principe, l'élément temporel y jouait presque toujours un grand rôle, Trouvera-t-on beaucoup de querelles avec les rois auxquelles ne se mêlât pas la question des immunités de l'Église, des biens de l'Église ? Encore ici,' je ne dis pas que les papes eussent mieux fait de laisser dépouiller l'Église, ou de se laisser dépouiller eux-mêmes; je constater le fait, et je le mets en regard de l'idéal. C'est le grand tort commun de l'Église romaine et de son chef. Elle a toujours voulu êtredu monde, et toujours prétendu, quand cela lui convenait, n'en pas être ; elle a toujours voulu avoir un corps en même temps qu'une âme, et toujours prétendu se retrancher, dès qu'elle
le jugeait bon, dans sa qualité d*àme, d'esprit pur. Concluons, pour en revenir au passé, que les contemporains auraient fait preuve d'une bien grande faculté d'abstraction, s*ils avaient su voir la papauté à cette hauteur spirituelle qui fut la sienne, nous dit-on.
Mais bien d'autres choses concouraient à lui ôter, aux yeux des nations, ce caractère.
On a tant déclamé, au dix-huitième siècle, contre les désordres des papes, qu'il était devenu de mauvais goùi,en quelque sorte, d'en parler. Les auteurs les plus anticatholiques n'en disaient qu'un mot, en passant, comme d'une triste matière sur laquelle personne n'avait intérêt à revenir.
Mais d'autres y sont revenus, revenus pour nier tout ce qui était niable, même au prix des plus énormes sophismes, revenus pour expliquer, revenus pour adoucir, revenus pour envelopper le tout de ces nuages d'où se dégage ensuite, nous l'avons vu, tout ce qu'on veut.
Que les champions de la papauté ne s'en preu-
nent donc qu'à eux-mêmes s'il a fallu rouvrir tous ces abîmes, et montrer sous quels traits apparut souvent au monde ce pouvoir qu'on nous fait si pur et si saint.
Laissons, si vous voulez , les siècles de là décadence, d'où Ton a déjà tant de peine à faire jaillir quelques noms véritablement dignes de respect; prenez la papauté ennoblie par Charlemagne,.et illuminée un moment des rayons fécondants de son génie. Que va-t-elle faire ? Que va-t-elle être î Au dixième siècle, au moment où il eût fallu saisir d'une main chrétiennement vigoureuse les rênes de cette société chancelante, abâtardie, — je vois, en moins de cent ans, vingt-neuf hommes s'asseoir successivement sur ce trône, renversés , rétablis, renversés encore, et luttant, semble-t-il, à qui se montrera le plus indigne d'y rester. Qui est-ce qui les a faits papes ? Les uns, c'est le consul Albéric, couvert de crimes ; les autres, c'est une femme, et quelle femme ! Les autres, ils se sont faits papes eux-mêmes, écartant, écrasant tout ce qui s'opposait à eux. Voilà le dixième siècle à Rome, et il n'y aurait pas fort à changer pour que ce tableau fût aussi bien celui du neuvième ou du onzième.
Viennent alors, de loin en loin, des papes plus respectables, mais dont la vertu ne sert qu à mettre
fis PAPE ET CONCILE
d'autant en relief les vices du successeur au du prédécesseur. On vous dira, dans quelques livres d'ailleurs impartiaux, que^ si la papauté fut alors généralement au-dessous de sa mission, au moins fut-elle généralement au-dessus du niveau moral de chaque époque. C'est modeste ; et cependant, cette concession même, l'histoire ne la fait pas. La papauté, pendant cette période, ne s'est jamais moralement relevée que pour un temps et dans la personne d'un seul homme ; les éléments d'immoralité, de désordre, étaient au fond même du système. Un homme ne devient pas impunément un dieu. Si cette immense usurpation ne le rend pas immensément meilleur, il y a grande chance qu'il n'en soit beaucoup plus mauvais, et ne se serve de sa divinité, non pour pratiquer seutéiïient, Yûm pour diviniser le mal. De là, à côté de mœurs détestables, ces enseignements inouïs des paped et dé leurs docteurs sur des points que le sim]plehohn'eur humain semblait devoir sauver de toute atteinte ; de là, sous tant de formes, et le mensonge utile, et la fin justifiant les moyens, et les accommodements avec le ciel. Quand Régulus repartit pour Carthage, où la mort l'attendait, il repoussa avec indignation le pontife qui lui offrait de le relever de son seïniënt; mais le pontife des chrétiens avait habrtué peuples
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et rois à lui croire ce droit suprême, et ce n'était, selon lui, qu'une des conséquences de ce droit de lier et de délier que le Christ avait donné à saint Pierre. Et les rois auraient estimé celui qu'ils trouvaient prêt à leur rendre de tels services ! Et les peuples qui, comme toujours, pâtissaient de cet accord des puissants, n'auraient pas condamné, dans leur conscience, cette autorité souveraine devenue impie au nom du Christ ! Et quand arrivaient, à travers les Alpes, ces bruits d'intrigues ténébreuses, de débordements inouïs, la papauté serait restée, à leurs yeux, en dehors et au-dessus de ces choses, pure au milieu de tant d'impuretés, sainte au milieu de tant de désordres ou de crimes !
Les temps ont changé ; des papes comme ceux d'alors sont impossibles. Est-ce à la papauté qu'on peut faire honneur de ce changement? La conscience publique a toujours été en avant d'elle, a toujours eu à lui crier d'avancer. Rome était en arrière du mouvement moral comme de tout autre; les vieux désordres, à peine modifiés, ont tenu bon
beaucoup plus longtemps qu'on ne pense. Même sous des papes meilleurs, l'atmosphère restait, atmosphère de relâchements, de désordres, de scandales qui ne passaient inaperçus dans le monde que parce qu'ils étaient, à Rome, chose toute naturelle et toute simple. Je parle au passé ; je pourrais parler, sur bien des points, au présent.
Tout cela, aujourd'hui, on l'oublie ou on le cache; l'histoire disparait sous Tidéal.
L* idéal, c'est donc ou la papauté du moyen âge, avec ses vertus imaginaires, ou la papauté de Pie IX, plus respectable, mais louée, mais célébrée, mais exaltée sans mesure, et, disons-le, sans pudeur. Jamais saint, dans le plus effréné des panégyriques, jamais empereur, même au plus fort des avilissements de la décadence romaine, jamais sultan d'Orient sur son trône entouré d'esclaves, n'a entendu ce qu'entend Pie IX, et tous les jours, et dans toutes les langues, et de tous les coins de son empire. On souffre à voir de telles adulations, et, disons mieux, de tels blasphèmes, car il n*est pas un des mots jusqu'ici réservés pour parler du Christ, de son œuvre, de ses souffrances, de sa croix, qui ne soit entré, ces derniers temps, dans le vocabulaire des adorateurs de cet homme. On se rappelle, à chaque nouvelle extravagance, ces
protestations d'humilité, d'indignité, qui ornent son style officiel, et, sans lui demander de les faire passer rigoureusement dans la pratique, on voudrait, pour l'honneur de la dignité humaine, qu'il modérât un peu cet enthousiasme échevelé. Mais il ne voit^ comme ses adorateurs, que le but. Il s'agit de grandir, à tout prix, la papauté ; il s'agit de la faire profiter de tout ce que le vulgaire pourra croire sur les perfections du pape. La tactique est bonne ; le pape ne la désavouera jamais. Elle a pourtant ses dangers, cette tactique. Elle en a pour l'avenir, car il faudra nécessairement des papes qu'on puisse aussi chanter comme parfaits ; elle en a pour le passé et pour la question générale. Si les vertus d'un pape deviennent ainsi le grand argument en faveur de la papauté, les vices d'un autre pape deviennent des objections terribles, et, cela, sans aller jusqu'aux plus mauvais des papes. Ce que vous dites sous Pie IX, l'auriez vous dit sous son prédécesseur? Même sous Pie IX, ce que vous dites de lui en France, en Allemagne, en Angleterre, loin de Rome, enfin, le diriez-vous, dans les mêmes termes, à Rome, aux gens de Rome? Ils estiment Pie IX passablement plus que Grégoire XVI, dont ils racontent mainte histoire fort peu édifiante; mais ils sont trop près
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pour voir Pie IX à cette hauteur de mérite, de vertu, de génie, où la mode est de le placer. Us ont de rindulgence pour ses petites vanités de vieillard ; ils rient de ses bons mots; ils lui savent gré de soutenir aussi bien la dignité extérieure de sa charge ; mais tout cela ne constitue, à leurs yeux, ni un grand homme, ni un saint, — et voilà donc votre grand argument, si sonore au loiù, qui s'affaiblit en approchant de Rome, qui s'efface presque en y entrant, et qui laisse la papauté, Tinstitution papale, se débattre avec tous les tristes souvenirs dont tant de papes ont chargé son histoire. Ajoutez que je n'ai parlé, dans tout ceci, que des Romains ou des Italiens plus ou moins amis de Pie IX. Les autres — et ils ne sont pas en petit nombre — contesteront, sauf peut-être l'honorabilité morale, tout ce que je viens d'accorder, et, aujourd'hui comme toujours, c'est en Italie, c'est à Rome, que le pape et la papauté ont leurs plus grands ennemis.