CHAPITRE DOUZIEME
LA PAPAUTÉ LUMIÊBE
I. On yeiit qu'elle ait été le centre de la vie intellectuelle dans le monde; l'a-t-elle été même dans l'Eglise? — Récits de II. Ozanam. **• Grégoire le Grand. — Latin païen, latin chrétien. — Gharlemagoe. — Après Gbarlemagne.
IL Jnsqn'à nos jours, au lien de lonanges, excases. — Mauvaises excuses. — La papauté presque toujours occupée exclusivement d'elle-même. — La Seienee eatholiqiie.
IIL Léon X. -* Ua Médicis, non un pape. *— Après lui, sommeil presque continuel. — La papauté ne savait pas même plaider sa propre cause. — Son ignorance des hommes, des choses, des idées. — Toiyours trop haut ou terre à terre.
IV. Son r61e dans les arts. — Ghateanhriand et les Indulgences.
— Mépris pcoir la vérité et pour les hommes. — M. Ampère et les madones. — Origène et les magnificences. — Raphaël et l'adoration des images. — On la nie^ mais tout l'enseigne.
— Pie IX exaucé par un marbre.
V. Déplorable argumentation. — Le dôme de Saint-Pierre et ce qui se passe dessous. -^ Ce qu'ont été d'ailleurs pour les arts beaucoup de papes. — Barbari, Barberini. — A qui et à quoi, plus qu'aux papes, Rome doit sa renommée artistique. — Nullité, au fond, de toute argumentation sur ce terrain.
Mais est-il un seul point sur lequel Thistoire impitoyable ne se refuse à vos fictions modernes?
On vent que la papauté ait été, dans le monde, le centre de la vie intellectuelle et savante, — et l'histoire lui prouvera qu'elle ne le fut pas même dans rÉglise. Cette remarque a été peu faite ; elle n'en est pas moins incontestable. Demandez à un catholique la liste des hommes éminents, écrivains, orateurs, savants, que l'Église a produits du premier siècle au seizième, et priez-te de vous désigner ceux que la papauté peut réclamer comme nés à son ombre, nourris par elle, enfants de son génie. Il en trouvera peu, bien peu. C'est ce qui arrive, par exemple, à M. Ozanam, dans son histoire des commencements du moyen âge. Il ne dit mot de la chose; il ne Ta peut-être pas remarquée; mais elle ressort de partout. Dans un long et savant chapitre sur les Écoles^ il n'a presque aucune occasion de nommer Rome ni les papes. Tout le mouvement qu'il peint, c'est en France, en Allemagne, en Espagne, en Angleterre, en Irlande, qu'il est forcé d'en mettre le théâtre, et, parmi ces pays, la palme est à l'Angleterre, à l'Irlande, soumises nominalement à Rome, mais, en fait, vivant de leur vie. Grégoire 1*"^, Grégoire le Grand^ qui avait rattaché l'Angleterre au siège de Rome par l'envoi du moine Augustin, a été vénéré, au moyen âge, comme le patron des hautes études; mais l'ex-
amen des faits a beaucoup réduit sa gloire, beaucoup augmenté celle du roi barbare Théodoric et de son ministre Cassiodore. Théodoric protège les monuments de Tantiquité; Grégoire livre au feu, comme païenne, la bibliothèque palatine. Théodoric, le Goth, tâche de parler en bon latin; Grégoire, dans son traité sur le livre de Job, déclare qu'il est indécent, pour un chrétien, de se soumettre aux règles de la latinité païenne. On sait, du reste, que cette thèse a été chaudement renouvelée en France, il y a quelques années, par tes champions de Tultramontanisme, et que M. de Ravignan ne se fit pas une bonne note à Rome en prenant vivement contre eux le parti de l'antiquité classique.
Avancez de deux siècles, et vous rencontrez Charlemagne, un barbare aussi, qui se met ardemment à l'œuvre pour ressusciter les études. Son collaborateur, ce sera l'Anglais Âlcuin. Dans les décrets du prince, dans la correspondance du prince et du ministre, nous avons tous les détails de Tentreprise, et de tous ces détails ressort que Rome n'y fut pour rien. De tous ces détails ressort encore jusqu'où la papauté avait laissé arriver l'ignorance dans l'Église. Il faut que ce soit l'empereur qui s'inquiète, qui s'indigne de trouver tant de moines et^ de prêtres ignares , ignares souvent jusqu'à ne
savoir pas lire. Et la papauté, lui mort, ne saura pas plus continuer l'œuvre qu'elle n'a su Tentreprendre ou s'y associer.
Avant qu'on se fut rois à représenter la papauté comme un phare éclairant alors toutes les intelligences, on se préoccupait, au contraire, d'excuser cette incurie et cette impuissance évidentes. Les agitations de l'Italie, les soins du gouvernement de rÉglise, n'avaient pas laissé à la papauté, disait-K)n, le temps de s'occuper d'autre chose. L'excuse est discutable. On la comprend à un moment donné; on ne la comprend pas durant des siècles. La véritable explication, nous l'avons déjà dite quand nous disions ce que fut, en ces temps, la cour de Rome. Comment se seraient-ils occupés de ressusciter les études, ces papes qui restaient si peu sur le trône, et qui n'avaient d'autre pensée que d'y rester à tout prix? Comment, d'ailleurs, les études auraient-elles eu quelque intérêt pour des hommes livrés, la plupart, à tous les vices? Même plus tard, sous des papes meilleurs, l'excuse ne sera pas meilleure. Le
gouvernement de l'Église les absorbait, nous dit-on. Mais la vie intellectuelle, les études et tout ce qui s'y rapporte, c'était aussi, en ces temps, l'affaire de l'Église, eiraffaire, par conséquent, de son chef. Mais le présent, ici, nous aide encore à comprendre le passé. Le gouvernement de l'Église, ce fut toujours et c'est encore, pour la plupart des papes, Y administration de TÉglise, le côté plus ou moins matériel de la tache, le maintien, avant tout, de l'obéissance, de la hiérarchie, des droits acquis ou sup^ posés acquis. Les gouvernements temporels, même les moins bonsy sont loin de tomber aussi constamment, aussi crûment, dans cet égoïste besoin de toujours s'affirmer, de rapporter tout à soi et à ses prérogatives, de ne voir, enfin, dans les soins divers de leur charge, que ceux dont ils pourront retirer ce fruit : régner sans contestation et sans obstacle.
Relisez, à ce point de vue, le Syllabus et l'Encyclique, et vous Ty apercevrez, cet esprit-là, de la première ligne à la dernière. Le pape, avant tout, pense au pape et à la pipauté. Il défend toute vie et tout mouvement qui le générait; il s'abstient rigoureusement de provoquer aucun mouvement, aucune vie qui put le gêner. S'il parle une fois (art. i 3) du c libre progrès de la science > , c'est
pour défendre de croire que les décrets du saîntsiége l'entravent, et l'article suivant est précisément celui où il défend de penser que la méthode et les principes de l'ancienne scolastique soient en désaccord avec ce même progrès. Travaillez donc, si vous voulez, travaillez librement^ pourvu que TinsU'ument vous soit fourni par le pape, comme on permet aux enfants de s'amuser avec des ciseaux faits pour eux et ne pouvant ni piquer ni couper. Du reste, nul encouragement, nulle impulsion. Cette science catholique dont on nous parle beaucoup depuis quelques années, le pape n'en parle point, et bien facilement nous la montrerions atteinte, comme toute autre, par cette défiance dont il enveloppe toute apparence et tout essai de liberté. Cela ne veut pas dire que Pie IX n'ait pu, dans certains cas, encourager certains travaux; un homme, en pratique, est toujours un peu de son siècle, éprouve toujours un peu le besoin de montrer qu'il l*est. Ce besoin, quelques papes l'ont éprouvé plus encore, et se sont montrés sérieusement amis des lettres, des sciences, des bonnes études, jouant avec le feu, et permettant, jusqu'à un certain point, ce jeu nécessairement fatal à leur puissance. Mais, enfin, nous parlons ici du système tel qu'il est, tel que le formule tout pape amené à le formuler, tel que le pratique tout pape
conséquent avec lui-même, tel que le pratiquera nécessairement tout pape agissant en pape.
On nous parle beaucoup de Léon X ; on est allé jusqu'à donner son nom au siècle qui le vit régner pendant moins de neuf ans. Léon X, c'est un Médicis transportant à Rome les goûts et les vices de Florence. Avant de citer son nom à l'honneur de la papauté, il serait bon de voir si ce fut un pape. Religieusement, qu*était-il ? Grand ami du réveil classique, du latin cicéronien et du grec des bons siècles, il avait la Bible en grande pitié, le fond comme la forme ; bien des gens furent brûlés comme impies, qui étaient bien plus croyants que lui. Voilà pour le chrétien* Qu'était le pape? Grand ami des magnificences papales, la charge Tennuyait for(, et Luther ne lui fit jamais manquer ni une partie de chasse, ni une de ces représentations bouffonnes auxquelles il prenait tant de plaisir, lui et sa cour. Voilà ce que vous lirez au premier livre de l'Histoire du concile de Trente^ par Pallavicini, cardinal et ultramontain. Convenez que ce qu'a pu faire un
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tel pape comme ami des bonnes études, des sciences, des arts, rentre assez mal dans le tableau des bienfaits de la papauté.
Or, après Léon X, les papes plus vraiment papes retombent à peu près tous, eux et leur cour, dans le sommeil littéraire et scientifique d'auparavant. Non pas, cela va sans dire, qu'il n'ait pu se trouver à Rome, en tout temps, quelques littérateurs, quelques savants protégés par le pape; mais ce que nous affirmons, c'est que jamais il n'est parti du trône pontifical, depuis trois siècles, rien qui puisse être appelé, dans le monde littéraire ou scientifique^ un mouvement, une impulsion, rien, en un mot, je ne dis pas qui soit à la hauteur ded merveilles qu'on nous débite, mais qui mérite une place élevée dans l'histoire intellectuelle des trois siècles. Nous disions, au commencement de cette étude, que l'Église romaine a peu marqué, dans les luttes modernes, par la défense sérieuse des vérités chrétiennes. Rome, sa capitale, a marqué encore moins que la plupart des pays catholiques. Hais il y a plus : même les écrits consacrés à la défense du catholicisme, de l'Église, de la papauté, nous les avons tous vus, tous ceux, du moins, qui ont quelque mérite, venir d'ailleurs. La papauté ne sait qu'affirmer, et, quand on nie, condamner; autour d'elle, on ne sait guère
autre chose. Quand Lamennais se rendit à Rome pour plaider sa cause auprès du pape, il fut confondu de voir à quel point tout ce petit monde vivait dans Tignorance du mouvement moderne et des vrais dangers de l'Église. Un autre catholique , moins respectueux que Lamennais ne Tétait encore à ce moment, disait : k Le pape me rappelle ce petit souverain d'Asie, qui, lorsqu'il a fini de diner^ fait crier du haut d'une tour que tous les souverains de l'univers peuvent maintenant se mettre à table, > Les choses ont un peu changé depuis lors. Rome sait un peu mieux ce qui se passe; encore a-t-elle eu de grandes surprises, dit-on, quand les préparatifs du concile Tont obligée de s'enquérir plus sérieusement des dispositions de ses amis et de ses ennemis. Il est rare, quand elle parle, qu'elle ait l'air de se faire une juste idée des événements, des hommes. Elle voit toutes choses ou trop grosses, ou trop petites; elle craint trop ou méprise trop. Chants de triomphe et cris de détresse sont également extrêmes; elle ne sait parler qu'en reine du monde ou en pauvre affligée, victime des rois et des peuples, persécutée, écrasée, prête au martyre, et, tout ce que le pape nous dit là-dessus aujourd'hui, après avoir perdu une partie de ses États, il le disait auparavant à peu près dans les mêmes termes. Nulle
proportion nou plus, nous l'avons remarqué ailleurs, dans son horreur pour lesidées qu'il croit devoir condamner; ni lui ni ses conseillers» évidemment, ne se rendent bien compte du plus ou moins de gravité, de portée, qu*il faudrait attribuer à chacune. Tout cela montre peu, bien peu, l'entente de la situation ; tout cela ressemble bien peu à cette magnifique tradition d'intelligence, d'initiative puissante, qu'on nous dit avoir été celle de la papauté à toute époque.
Cet éloge est plu.«< vrai dans ce qui concerne les arts ; mais on l'a exploité, sur ce terrain, avec un singulier mépris pour la vraie question, pour les principes.
Chateaubriand, dans ses Études historiques j vous dira : c La Réformation éclata au sujet de quelques aumônes destinées à élever la basilique de Saint- Pierre. Les Grecs auraient-ils refusé les secours demandés à leur piété pour bâtir un temple à Minerve? > ^
Des secours en échange de cette bizarre mar-
chandise que Ton appelait les indulgences, — la Grèce n'a jamais eu, que nous sachions, à les refuser ni à les accorder, car jamais le paganisme, avec ses erreurs et ses folies, n'imagina rien de pareil.
Mais que lui importe, à Chateaubriand, le fond, Terreur, Tabsurdité? Apôtre de la forme, il voit, dans la forme, excuse à tout. Que le trafic des indulgences déshonore TÉglise, la papauté, le christianisme ; que les indulgences , en soi , ne renversent pas seulement la notion chrétienne du salut, mais les premières notions de la morale et du bon sens, — encore une fois, que lui importe ? Le produit a servi à^ bâtir un temple splendide. < L'or ne sent jamais mauvais, > disait Vespasien. On ne nous dit plus tout à fait cela ; on veut seulement qu'une fois mis en colonnes, en statues, l'or soit pur de toute souillure.
Mépris donc, mépris pour la vérité d'abord, pour les hommes ensuite. Pour la vérité, car Chateaubriand ne croyait certainement pas aux indulgences; pour les hommes, car il trouve tout naturel, tout simple, qu'on les leur ait vendues pour vrais pardon3 célestes, et que chacune des pierres de la basilique romaine représente une ou plusieurs âmes dont Léon X a sacrilégement trompé la foi.
C'est ce que nous dirons de tous ceux qui ont cherché, dans des résultats de forme, une excuse aux erreurs ou aux mensonges du fond.
M. Ampère, dans son Histoire littéraire de la France^ raconte la grande querelle des images. Arrivé au concile de 774, qui les proscrivit : c Si cette manière de voir, dit-il, eut triomphé, nous n'aurions ni les Madones de Raphaël ,ni le Jugement dernier de Michel-Ange. »
Oui, en effet, nous n'aurions pas les Madones de Raphaël ; mais nous n'aurions pas non plus ces milliers de madones qui, peintes ou sculptées, sont devenues, dans certains pays catholiques, des idoles autant et plus vénérées, adorées, que ne le furent celles du paganisme. Nous serions tout simplement revenus à ce que disait Origène dans son livre contre Celse, le païen, Tadorateur de la forme: < Si nous n'avons ni beaux temples, ni statues, c'est qu'ayant appris de Jésus la manière d'adorer le vrai Dieu, nous évitons tout ce qui, sous une vaine apparence de piété, nous détournerait de la vérité elle-même. » Et c'est ce que tous les Pères répondent aux païens; et jamais, remarquez-le, jamais ils n'ajoutent qu'une fois les persécutions passées, une fois riche, le christianisme aura, loi aussi, ses magnificences. Est-ce à dire qu'ils le
condamnent à n'avoir jamais d'autres temples que ceux d'alors, humbles locaux sans ornements d'aucun genre ? Est-ce à dire qu'ils lui imposent de ne jamais permettre, même hors des temples, ni tableaux, ni statues, comme fit plus tard Mahomet? Non ; mais ce qu'ils en disent n'en suffit pas moins pour montrer que jamais ils n'auraient loué, dans ces choses, quoi que ce fut, en faisant abstraction du mal produit, des atteintes portées à la spiritualité du christianisme et de son culte.
Donc, encore une fois, quand nous devrions ne pas avoir eu les madones de Raphël, nous n'aurions au moins pas cet etfacement déplorable du Dieu spirituel, invisible, par une divinité présente et matérielle, objet de tous les honneurs, centre de toutes les prières ; nous n'aurions pas ce matérialisme religieux qui arrive à considérer chaque madone, non comme une image de la Vierge, mais comme un être distinct, ayant ses vertus spéciales, tellement qu'on ne trouverait presque personne à qui il soit indifférent d'invoquer telle madone ou telle autre. Ne dites pas que l'Église n'a jamais enseigné cela. Si elle ne l'enseigne pas par ses théologiens, elle l'enseigne parles images mêmes et par le culte dont elle les entoure; elle l'enseigne, d'ailleurs, par des exemples qui rendent l'erreur inévi-
table. Tout récemment, quanti le pape envoya aux catholiques de Genève une madone de marbre qu'il avait eue quelque temps dans son oratoire particulier, ou put lire, dans les journaux catholiques, que le pape avait dit en la donnant : c Je Tai tant de fois priée, et elle m'a exaucé tant de fois ! » Ainsi, celle que le pape a invoquée, ce n'est pas la Vierge Marie « reine du ciel, debout à la droite de son fils *, comme dit l'Encyclique; c'est la statue même, c'est le marbre qu*il avait dans son oratoire, et qu'il envoie à ses amis de Genève en leur garantissant que ce marbre l'a exaucé.
J'ignore si ce marbre est un chef-d'œuvre. Je ne refuserais certainement pas, dans ce cas, de l'admirer comme tel, pas plus que je ne voudrais voir brûler les Madones de Raphaël. Mais que, dans la question religieuse, on me donne comme argument ou ces madones ou telles autres, me sommant, au nom de leur beauté, de fermer les yeux surtout ce qu'il y aura d'erreurs, d'abus, d'absurdités dans le culte des images; que, en particulier, dans la question de la papauté, on s'efforce ou de me convaincre ou de m'étourdir en étalant ce que les papes ont fait pour la sculpture, l'architecture, la peinture, — alors, mon admiration s'arrête, car il ne s*agit plus du beau, mais du vrai, et, pour que
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mon admiration revint, il faudrait que Ton me montrât le vrai uni au beau. Je puis pleurer d'enthousiasme en contemplant le dôme de Saint- Pierre; mais, si je permettais qu'on s'emparât de mes larmes pour me faire approuver, mêmeexcuser, tout ce que je pourrai voir sous sa voûte, — le chef-d'œuvre de Michel-Ange ne serait plus qu'un colossal sophisme, un magnifique piège à ma raison et à ma' conscience.
Voilà le piège qu'on nous tend quand on nous prêche la papauté au nom de ce qu'elle a fait pour les arts. Si l'argument n'était, en soi, sans nulle valeur religieuse, il y aurait lieu à examiner si la base, au moins, est exacte, si les arts ont eu autant qu'on le dit à se louer de la papauté.
Il est sur, d'abord^ que beaucoup de papes n'ont pas mérité cet éloge, et que d'autres ont fait, pour le mériter, très-peu. Il est sur encore que le goût leur a souvent manqué, et que beaucoup d'églises, à Rome, sont loin de leur faire honneur. Si des papesse sont montrés pleins de zèle pour retrouver ou concerver les chefs-d'œuvre de l'art antique, beaucoup y ont mis grande incurie, et quelquesuns ont été des vandales. Quod non fecerant bar- 6an, fecerant Barberinij disait-on sous Maffeo Barberini (Urbain VIII), qui bâtissait, lui et ses ne-
veux, avec les plus belles pierres des vieux temples. Ces admirables cathédrales qu'on nous cite toujours, avec raison, comme les chefs-d'œuvre de l'art catholique au moyen âge, elles ne sont pas à Rome ni près de Rome. La statuaire, si faible, si nulle pendant cette période, fut aussi nulle à Rome qu'ailleurs, malgré de si beaux modèles. En peinture, en musique, Rome ne marqua point non plus d'une manière exceptionnelle. A la renaissance, son rôle, jusqu'à Jules II, fut ♦modeste, et Léon X lui-même ne fit, nous l'avons déjà vu, que lui apporter de Florence une impulsion déjà puissante. L'impulsion, sous plusieurs des successeurs de Léon X, reçut peu d'encouragements; et, si Rome ensuite a joué, comme école de beaux-arts, un rôle considéreble, elle Ta dû bien moins au gouvernement papal qu'aux gouvernements étrangers, à l'attrait de ses monuments antiques, de ses souvenirs et de son ciel.
Mais, encore une fois, ces remarques importent peu. Quand nous devrions accepter sans réserve tout ce qu'on nous dit de la papauté comme patronne et mère des arts, nous n'en redirions pas moins que la question n'est pas là. Il s'agit pour l'Église, pour tout le monde, aujourd'hui, de la papauté institution religieuse ; il ne s*agit plus du
tout de €6 que les papes ont fait ou n'out pas fait en édiâces, en tableaux, en statues. Des païens ont fait plus, et Souvent mieux.
Des païens ont aussi fait plus, souvent mieux, que ce qui peut réellement être attribué aux papes comme ouvriers de la civilisation en général, et, dans beaucoup de cas, l'unique et triste conséquence qui serait à tirer d'un parallèle entre la Rome des papes et la Rome antique en ses beaux jours, — ce serait, osons le répéter, l'infériorité du christianisme.