‹ Pape et Concile au XIXe siècleChapitre 26 sur 28 · LE MARIANISME ET DIEU · texte numérisé non relu

LE MARIANISME ET DIEU

I. Un pas de plus : Marie toute-puissante. — £n théorie, intercession ; en fait, exaucement direct. — Le Sub tuum. — L'Oraison Dominicale. — La Fête-Dieu. — Le mois de Marie.

II. Evolution désormais consommée, et, en grande partie, œuvre de Pie IX. — Résistances catholiques, mais emportées par le torrent. — Le pape sanctionnant par ses paroles et son exemple tous les excès de la piété populaire.

Ce ne sont pas seulement des pardons, et des pardons sans fin, qu'on enseigne à attendre de la Vierge ; tout peut lui être demandé, et bien plus sûrement que parla prière à Dieu. Concurrence encore, et les réclames ne seront pas moinséblouissantes que dans la question des pardons. Nous avons lu et entendu des choses qui équivalaient à représenter Dieu comme un marchand dont la vieille boutique n'est plus digne de recevoir les chalands à la mode.

Ici, en outre, on faitgénéralement un pas de plus,

et ce pas n'est rion de moins que l'élévation de la Vierge au rang de divinité toute-puissante. Les pardons, on risque moins d'oublier qu'elle ne peut les accorder elle-même, qu'elle doit les demander ; les autres grâces, surtout les grâces temporelles, il y a très-peu de gens qui ne les lui demandent pas comme pouvant venir d'elle, et ne lui accordent ainsi un pouvoir divin, souverain.

Rien là, du reste, qui ne se retrouve plus o{\ moins dans le culte de tous les saints. On aura beau nous montrer, et dans le décret de Trente, et dans des livres, que TËglise ne reconnaît pas aux saints le pouvoir d'exaucer; on aura beau nous dire, avec; Bossuet, que, quels que soient les termes employés dans une prière à un saint, « l'intention de l'Église et des fidèles le réduit toujours à ceci : Priez pour nous ». L'intention de TÉglise, c'est possible ;rintention des fidèles, nous le nions, — et qu'importe l'intention abstraite de l'Église, si les fidèles sont inévitablement conduits à en avoir une autre? Qu'importe que le concile de Trente parle d'intercession et rien que d'intercession, si, en fait, dans ma pensée, dans mon coeur, ce n'est pas une intercession que je demande, mais une vraie grâce, un vrai don, un acte, enfin, qui suppose la toutepuissance du saint? Même les gens capables de faire

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la distinction, est-ce qu'ils la font ? Est-ce que leur patron, pour peu qu'ils lui soient dévots, ne joue pas pour eux le rôle d'un dieu ? Est-ce que le patron d'une ville ou d'un pays n'est pas pour ce pays, pour cette ville, identiquement ce qu'était, sous le paganisme, le dieu spécialement adoré en chaque endroit ? Est-ce que la Vierge, enfin, patronne aujourd'hui de toute l'Église, patronne spéciale de chaque pays, de chaque ville, de chaque famille, de chaque fidèle, car elle détrône peu à peu tous les anciens patrons, — est-ce que la Vierge n'est pas universellement et de plus en plus invoquée comme pouvant par elle-même exaucer, protéger? On répétera bien, dans les litanies : « Priez pour nous ; » maist'esprit n'est pas là, le cœur non plus, et l'idée d'intercession, même exprimée, s'absorbe dans celle d*une protection directe et absolue. Et que de prières, d'ailleurs, dans les livres dévots, dans le culte même, où l'intercession n'est mentionnée que tout à la fin, en deux mots, après de longues et ferventes invocations directes ! Que de prières même où elle ne Test pas du tout ! Ce fafameux Sub tuum qu'on répète matin et soir dans toutes les écoles populaires de la catholicité, qu'a-t-il de moins qu'une prière à Dieu? < Nous nous réfu- Jalons sous votre garde, sainte mère de Dieu. Ne

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méprisez pas nos supplications, mais délivrez-nous toujours de tout danger, Vierge glorieuse et bénie. » Voilà le Sub tuum. Dans une pareille atmosphère, il n'est pas — nous en avons eu des preuves — il n*est pas jusqu'à l'Oraison Dominicale que Tinstincl faussé des fidèles ne transrorme en une prière à la Vierge, et, ceci, on peut presque dire qu'ils y sont officiellement autorisés, puisque^ selon le Caiechis* mw fiomanusj cette prière peut être récitée devant toute image de saint. Le Catechismm ajoute bien : € Pourvu qu'on ait le sentiment que le saint la répète à Dieu; > mais, ce sentiment^ qui l'aura? Qui s'inquiétera de Tavoir? Quand Julienne de Liège vit sa fameuse échancrure à la lune, et en conclut queDieu était peiné de ne pas avoir sa fête tandis que tous les saints avaient la leur, c'était, à part la bizarrerie de la forme, une grande vérité ; mais cette fête qu'on se hâta d'établir^ cette Féle^Dieu dont Liège a célébré de nos jours le six*centième anniversaire, est-elle au moins restée une véritable fête à Dieu ? — Presque partout, ce n'est qu'une nouvelle fête de la Vierge. Et que dire de ce mois consacré aujourd'hui, du premier jour au trente-etunième, à fêter, à prêcher Marie, profitant des pompes du printemps pour faire d'elle la déesse de la nature comme elle est déjà celle do la grâce ?

Voilà l'évolution à laquelle nous assistons, évolution qui date de loin, sans doute, mais dont ces dernières années ont prodigieusement hâté la marche, et dont Pie IX portera plus qu'âucuii pa|)e, devant l'histoire et devant Dieu, la responsabilité. Comment ne se serait-on pas de plus en plus lancé dans cette voie, les habiles avec ardeur, les gens sincères avec amour, quand on était si sûr de ne riéû faire qui ïie répondit aux vœiix du pape, qui ne lui parût la grande œuvre de son pontificat et de son siècle! En vain quelques voix plus prudentes, et, nous aimons à le croire, plus chrétiennes, se sont élevées dans TÉglise pour la conjurer de réfléchir, de ne pas aller plus avant dans un chemin qui la menait droit hors du christianisme ; en vain des faits de tout genre ont justifié ce qui s'était dit de plus sévère sur le catholicisme arrivant au ma- Tianisme. Le mouvement a continué, continue, et, au point où en sont les choses, comment s'arrélêrait-il ? Que le concile futur décrète ou non Tassompiion de la Vierge, Tœuvre de sa divinisation

n*en marchera pas moins, si même elle n'est déjà complète. Scrupules catholiques, objections protestantes, sarcasmes incrédules, tout échoue devant Timpul^on donnée. Quand on daigne répondre, c'est toujours en criant à la calomnie. On n'adore pas la Vierge, nous dit-on, et, sur ce triste jeu de mots, on entasse autour d'elle les éléments de la plus profonde adoration, souvent de la plus délirante. A elle les arcs de triomphe, les colonnes, les statues, les couronnes d'or, les couronnements solennels ; à elle, et de beaucoup, la plus grande part dans le culte; à elle, toujours et partout, la première place dans les imaginations et dans les cœurs. Rien de plus rare, dans les écrits dû catholicisme actuel, qu'une exhortation pieuse qui ne se résume pas en un appel à la piété envers la Vierge. Qu'une épidémie s'éloigne, qu'une inondation cesse, qu'une guerre prenne fin, — c'est elle quia délivré les peuples et de répidémlCj et de l'inondation, et de la guerre; c'est d'elle, vous dira le pape, que viennent et que viendront toutes les grandes délivrances. Qui le lui a dit? Qu'en sait-il? Dieu ne serait donc, sans Marie, que le persécuteur et le ravageur du genre humain ? Mais le pape n'y regarde pas de si près, et la logique est son moindre souci. En 1849, il rentre à Rome, d'où la

révolution l'avait chassé, et c'est la Vierge qu'il remercie de lavoir ramené au Vatican. Dieu» donc, ne Ty aurait pas ramené ? Jésus*Christ aurait laissé son vicaire à Gaëte? Mais, encore une fois> le pape ne raisonne pas. Il lui convenait que la Vierge eût rhonneur de cette affaire ; elle Ta eu, et tout est dit, La voilà donc urbi et orbi représentée comme gouvernant le monde» même le monde politique, même la fortune des batailles, puisque c'est une armée victorieuse qui a ramené Pie IX.

Ainsi, cette déification qu'on pouvait au moins, jadis, quand on voulait nous répondre, mettre sur le compte du bas peuple et de son ignorante dévotion, la voilà en haut comme en bas, dans les mandements des évéques comme dans les prônes de village, dans la dévotion du pape comme dans celle du dernier paysan de ses États. Surpris un jour par l'écroulement d'un plancher, qui le sauvera de la mort? Marie. Qui déclarera-t-il avoir invoqué en tombant? Marie. Un être que vous invoquez ainsi, d'un premier élan, d'un premier cri, dans un danger subit comme la foudre, osez nous dire encore que ce n'est pas votre divinité! Osez nous dire que vous ne la placez pas, en fait, sur le trône de Dieu ! Et tout cela, il faut le faire en face de rÉcriture sainte, qui se lait absolument sur

(oui culte à Marie, et qui condamne absolument tout culte à tout autre que Dieu ; il faut le faire en face de Thistoire, qui nous montre ce culle d'abord nul, puis borné longtemps à des éloges, sans trace d'invocation ; il faut le faire en soutenant que c*est ce qui a toujours et partout été fait; il faut le faire en face de ce décret de 1563, qu'on proclame infaillible, et qui, sérieusement observé, n'autoriserait pas la dixième, pas la vingtième partie des excès auxquels on arrive !

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