‹ Pape et Concile au XIXe siècleChapitre 27 sur 28 · IMAGES, MIRACLES, RELIQUES · texte numérisé non relu

IMAGES, MIRACLES, RELIQUES

I. Sagesse à Trente, et folie anjonrd'hai. — Images divinisées par les faveurs que le pape y attache. — Une ordonnance da roi de Naples. — Une madone hongroise.

II. Les miracles romains. — Proclamation directe ; proclamation indirecte. — Notre-Dame de la Salette. — La Uttéralure légendaire. — Saint Kotska. — Le Bréviaire romain partout reçu. — MM. de Montalemhert' et de Fallonx.

III. Besoin croissant de matérialiser la foii — Les reliques. — — Spiritualité des apothéoses païennes. — Les apothéoses d'aujourd'hui. — Guvier et Pie IX. — Les sainti inconnus. —Les catacomhes et le commerce des os. — Saint OEliodore.

IV. Nos calomnies» — Impossible, ici, de calomnier. — Trois sources : Le paganisme, le cœur humain, la papauté.

Même sagesse, à Trente, nous Tavons déjà dit^ dans la question des images; même oubli, aujourd'hui, de ce qu'on disait alors. La pratique était déjà peu d'accord avec la théorie ; mais on aurait pu croire qu après avoir approuvé le décret, la papauté chercherait au moins quelque peu à corri'*

ger ce qu*il condamne. L'a-t-elle fait? Nous avons déjà rapporté le mot do pape disant d'une madone qu'il Pavait invoquée, et qu'elle l'avait exaucé. Ce mot n'était que la traduction de ce que devient, de ce que produit le culte des images partout où il se développe librement. Ce que nous pourrions ajouter ici , c'est le tableau des encouragements que Rome ne cesse de donner à ce malheureux fétichisme. Quand le pape accorde des privilèges a tel ou tel sanctuaire d'un saint, il sait bien que la statue du saint va être, dans ce sanctuaire, l'objet d'une confiance tout autre que dans les lieux non privilégiés ; quand il ordonne ou autorise le couronnement d'une madone, cette étrange invention de notre siècle, il sait bien que cette madone ne sera plus du tout, pour les fidèles, au même rang que l'humble madone de la rue ou qu'une autre non couronnée ; il sait les rivalités bizarres que ces privilèges créent entre sanctuaires, entre villes, preuve évidente, s'il en était besoin, que c'est bien l'image, l'idole, qui arrive à être adorée, non le saint, non la Vierge, qui serait la même partout. .Grand encouragement, par conséquent, à ces dévotions spéciales que les siècles ont consacrées, et triste suite aux aberrations païennes. Rome et la Grèce avaient on ne sait combien de Jupiters ; qui

:j^8 PAPK ET CONCILE

dira combien la Rome des papes, combien le monde papal a de Maries?

Voici ce que décrétait, le 15 mars 1848, un roi selon ie cœur du pape :

c Sur la proposition de notre ministre secrétaire d*État de Tintérieur, notre conseil des minisires entendu, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit.

€ Art. 1*'. La garde nationale de notre très-fîdèle ville de Naples est placée sous la protection spéciale de la très-sainte Vierge du CarmeL

«Art. 2. Notre ministre secrétaire d'État de l'intérieur est chargé de Texécution du présent décret. »

N'insistons pas sur ce dernier article, et ne demandons pas comment le ministre s'y est pris pour exécuter le décret, en particulier pour le notifier à la Vierge; l'autre article est bien assez curieux. Ce n'est pas sous la protection de la Vierge, mais « de la Vierge du Carmel », que le roi juge à propos de placer sa garde nationale. Et c'est bien la Vierge du Carmel, non une autre, non celle de Lorette, par exemple, malgré sa grande renommée, qui sera supposée accepter ce rôle; c'est elle, non une autre, qui sera fêtée, honorée, adorée ; c'est elle, enfin, qui fera les miracles, si Ton juge bon qu'il s'en

fasse, et qui les fera précisément à cause de la dévotion spéciale dont elle va être l'objet. « On vénère à Rome, dans l'église Notre-Dame de la Victoire, disait dernièrement tUniverSy une madone célèbre par les avantages qu'elle obtint aux catholiques dans les guerres de religion de la Hongrie et de la Bohème. » — Voilà donc des victoires attribuées, non h la Vierge, mais positivement et matériellement à une de ses images.

Les miracles ! les miracles ! Que de défis encore jetés au bon sens et au siècle ! Quel discrédit versé, pour un grossier intérêt, sur le christianisme et sur son histoire primitive, miraculeuse aussi, mais avec quelle pureté, quelle sobriété, quelle haute et divine spiritualité ! En cela donc, comme en (out le reste, c'est le moyen àgc qu'on nous rend, moins sa naïveté, moins sa foi, moins sa bonne foi, car il croyait, lui, aux légendes, et ceux qui aujourd'hui les prêchent n'y croient pas. Les miracles ! ne reparlons pas, si Ton veut, de ceux que le pape

finit toujours par trouver dans Thistoire des personnages qu'il a résolu de canoniser, miracles qui auront pu flotter vingt ans, quarante ans, un siècle ou plus, certains ou incertains, suffisants ou insuffisants, selon que l'argent arrivait ou n'arrivait pas. Que d'autres qu on laisse proclamer sans qu'il y ait eu même ce semblant de conscience et d'enquête ! Que d'autres qu'on proclame indirectement, furtivement, tendant la main dans l'ombre aux plus ridicules mensonges ! Voyez l'affaire de la Salelte. Le pape n'a pas proclamé l'authenticité du miracle ; il ne l'oserait probablement pas, car sûrement il sait comme nous que la Vierge est bien apparue, mais en la personne d'une femme demifolle, demi-menteuse, dont un procès a mis plus tard au grand jour les comédies. Mais il n'en a pas moins autorisé la fondation de sociétés, de chapelles , sous l'invocation de Notre-Dame de la Salette; il n'en a pas moins accordé à ces sociétés, à ces chapelles, de riches indulgences; il a donc inofficiellement mais formellement reconnu la réalité du miracle qui servait de base à tout cela. Des rnadones qui pleuraient ou qui remuaient les yeux ont reçu, nous dit-on, l'ordre d'avoir à se tenir coi; mais Tordre n'est venu que parce que trop de madones se mettaient à jouer ce rôle, et bien d'autres

l'avaient joué sans que Rome y vît autre chose qu'un bon moyen de conquérir les gens.

La littérature légendaire ne pouvait manquer, avec cela, de reprendre un grand essor. On ne se doute pas, dans un monde un peu relevé, de ce qui se réimprime ou sMmprime dans ces basses régions chères au pape; on ne se doute pas, à Paris, des extravagances qui ont pu être publiées, dans tel ou tel diocèse, avec l'approbation et la recommandation de tefou tel évéque qui passe pour un homme d'esprit, qui Test peut-être, mais qui, comme évéque, ne peut avoir d'esprit et de conscience que ce qui lui en vient de Rome. Et n'est-ce pas à Paris même, avec l'approbation de l'archevêque, que parut, il y a quelques années, l'histoire de saint Kotska, une des plus fabuleuses de ces misérables productions? « Le charme du récit, disait l'archevêque, l'intérêt des épisodes, l'orthodoxie et la piété des réflexions, assurent à cet ouvrage les heureux résultats que l'auteur s'est proposés ; nous ne pouvons donc qu'en recommander la lecture. » J^isez donc, et vous verrez notre saint, quand il prie, s'élever de terre peu à peu, et se trouver, quoique à genoux, suspendu à deux pieds du sol ; lisez, et vous le verrez, malade, recevoir la visite de la Vierge, qui pose l'enfant Jésus sur

son lit et le lui donne à caresser; lisez, et vous trouverez environ cent pages de miracles dus, après sa mort, à son intercession, à ses reliques. Et sainte Rose de Lima! et sainte Philomène! et vingt autres! et le Rosaire de mai^ autrement dit Guirlande de Marie^ où vous trouverez pour chaque jour, à côté d'une prière à la Vierge, un miracle prouvant l'eflicacilé de cette prière !

Ne croyez pas, du reste, que, cela s'arrête aux petits livres destinés à nourrir le menu peuple. Qu'est-ce que. le Bréviaire romain^ lecture obligatoire et quotidienne des prêtres ? Un vaste recueil de légendes. Jusqu'à ces dernières années, plusieurs pays catholiques avaient toujours refuse de Tadopter; Pie IX a si bien fait, que le voilà maintenant partout adopté, ou peu s'en faut. Dans le journa- * lisme catholique, les feuilles du plus haut rang ont pris plaisir à lutter de crédulité avec les plus infimes ; on a pu lire dans l'Univers un article sur les capucins volants, plus admirables que Kotska, car ils n'étaient pas seulement soulevés de terre, mais emportés sur l'autel. Jusque dans la plus haute littérature catholique, des livres ont paru où vous vous demandez, à bien des pages, si l'auteur s'est moqué de ses lecteurs ou de lui-môme. Voyez la Sainte Elisabeth de M. de Montalembert; voyez

même le Pie V de M. de Falloux. « Un soldat espagnol, pris par un détachement orangiste, fut attaché à un arbre, et fusillé ; mais les balles qui le frappaient tombaient à ses pieds comme si son corps eût été d'airain. Les soldats huguenots, fouillant alors ses habits, trouvèrent qu'il portail un Agnus Dei sur sa poitrine. » Voilà ce que M. de Falloux a pu écrire. Et les mêmes hommes sont ceux qui vous feront ailleurs un catholicisme élevé, tout raisonné, tout raisonnable, s'étonnant, s'indignant qu'on puisse en supposer un autre. Le pape est plus franc. Il ne sait pas ce que c'est que ce catholicisme raisonné, transcendental, qui s'étale dans certains livres et dans certaines chaires, ou, si parfois les échos lui en arrivent, il est en grande défiance et en grande inquiétude. Le sien, le seul qu'il veuille connaître, c'est celui dont nous venons d'indiquer quelques traits, celui des indulgences, de la Vierge,' des saints, des pratiques, des miracles, celui, surtout, de l'omnipotence que toutes ces choses sont destinées à assurer au vicaire de . Jésus-Christ.

Il est inévitable, en effet, qu'une autorité religieuse dont la grande préoccupation est d'assurer son propre règne tende sans cesse à matérialiser la religion qu'elle représente. On peut, sans doute, régner sur les esprits par l'esprit; mais c'est à condition de leur offrir une nourriture vraiment spirituelle, pure, noble, raisonnable, et, quand on ne peut pas remplir cette condition, il faut les habituer à un régime tout autre, celui des formes, celui des incarnations visibles. Une culture vraiment spirituelle aurait d'ailleurs toujours Tinconvénient de conduire à des pensées de liberté. Rome sait bien à quoi s'en tenir sur ce chapitre. Les gens à ca-^ tholicisme élevé lui donnent toujours du souci, tant décidés soient-ils en apparence, en réalité même, à rester enfants de l'Église. Ils ont toujours un pied sur le chemin de la révolte. Il faut leur passer un tas ^e petites hérésies, de grandes aussi, évitant même de les en avertir, car ce serait leur rappeler un joug qu'ils ne sentent pas, qu'ils secoueraient s'ils le sentaient. Les seuls fidèles que

Rome tienne véritablement, sûrement, ce sont ceux qu'elle tient par les formes, par les pratiques, et par tout ce qui s'y rapporte.

De là le développement immense qu'a reçu le côté le moins spirituel du culte des saints, — celui des reliques.

Les apothéoses païennes n'avaient pas donné cet exemple. Beaucoup de dieux, pourtant, étaient réputés avoir vécu sur la terre; beaucoup de demidieux y avaient vécu réellement. Rien donc n'eût été plus facile que de vénérer, vrais ou faux, soit leurs restes mortels, soit des objets leur ayant appartenu. Or, sauf peut-être en deux ou trois endroits, nulle trace d'un tel culte. Quand on se mit, à Rome, à diviniser les empereurs dèâ le lendemain de leur mort, on aurait pu avoir d'eux autant de reliques, de vraies reliques, qu'on l'eût voulu. On ne le voulut pas, ou> plutôt, on n'y songea même pas. Un temple à César, à Auguste, c'était un temple à Tàme de César ou d'Auguste, à l'être réputé divin. Leurs cendres n'y étaient point déposées, et n'obtenaient que le culte ordinaire des tombeaux.

Rome chrétienne a donc changé cela; ossements, vêtements, tout ce qui reste ou est supposé rester de quelqu'un de ses demi-dieux, partage le culte à lui rendu, et il n'est même pas rare que telle ou

telle relique, corpsd'un saint ou fragment de corps, soit honorée avec plus d'éclat que Thostie, corps du Christ.

A Trente donc, sur ce point comme sur les autres, grande modération en comparaison de ce que le monde catholique avait vu ou voyait; modération plus grande encore en comparaison de ce que le monde catholique allait voir, voir au dix-septième siècle, en face de Bossuet, voir au dix-neuvième, en face de tous les progrès modernes.

Longtemps on s'est borné à fabriquer des reliques pour les saints, au risque de iQur donner, faute d'entente, plusieurs têtes ou plusieurs corps; aujourd'hui, on fabrique des saints avec des reliques, et, dès qu'il y a trace de reliques, de nouveaux saints surgissent pour s'aller faire adorer. Cuvier, avec un os, reconstruisait un animal entier, et' non-seulement Tanimal, mais son histoire; le pape, avec quelques os, construit un saint, et, le saint construit, permet qu'on raconte sa vie, dont personne peut-être ne sait ni ne saura jamais rien. Les bras vous tombent quand on apprend comment se créent, à Rome, ces demi-dieux que le pape envoie trôner sur les autels du monde catholique. Le père Mabillon racontait déjà plaisamment, en 1697, comment se passaient les choses; c'est

AU DlX-NEUVIÊMÉ SIÈCLE 397

lui qui a nommé saints inconnus ceux que la papauté fabrique ainsi. C'est dans les catacombes, dans les anciens cimetières chrétiens, partout, en* fin, où Ton peut espérer de retrouver des os de martyrs, qu'on va de temps en temps faire provision de saints nouveaux. La controverse placerait bien facilement, ici déjà, une objection. Le martyre, dirait-elle, ne suffit point pour prouver la sainteté. « Quand je livrerais mon corps pour être brûlé, dit saint Paul, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien.» On peut donc se faire brûler pour la gloire de Dieu et n'être pas un vrai saint, car on peut avoir couru au martyre par orgueil, par entraînement, comme on courrait à une bataille quelconque, et cette observation se trouve déjà chez plusieurs Pères, contemporains des grandes persécutions. C'est pourtant sur la seule foi de leur martyre qu'une foule de saints sont considérés comme saints, et, souvent, leur martyre même est aussi peu avéré que tout le reste. Jadis, on ne fouillait au moins que les tombeaux qui portaient, avec le nom du mort, certains emblèmes attestant le martyre; aujourd'hui, volontiers on se passe des emblèmes, du nom, et il suffit de la probabilité la plus légère pour que les os soient os de martyrs. On les prend donc; on les fait nettoyer par certains hommes chargés de

cet office; puis le cardinal-vicaire ou TévêquesacristaÎQ de la chapelle pontificale le smettentdans une caisse qu'ils scellent. On dresse alors les leitrès testimonialea, portant que ces os sont bien des reliques, et quils peuvent être exposés, en tout lieu, à la vénération des fidèles. On attend, comme pour un commerce quelconque, les demandes ; les demandes venues, on expédie. La reine d'Espagne avait demandé au pape deux nouveaux saints pour veiller autour de son trône; les deux caisses ne sont malheureusement arrivées que lorsque le trône était tombé. Il y a trois ans qu'un curé des environs de Genève demanda, lui aussi, un saint, probablement pour garder sa paroisse contre les entreprises de la Rome hérétique. La caisse arriva; les ossements furent logés dans un mannequin de cire, vêtu d'habits splendides, et saint Œliodare fit son entrée d^ns le temple au bruit du canon ei des cloches. Ce nom a-t-il été le sien ? A-t*il même été le nom de quelqu'un? Nous l'ignorons» car la plupart des saints de cette espèce portent des noms donnés au hasard par le pape. Ainsi ont surgi, de nos jours, saint Prudentissimus^ saint FeKctm-* mu8^ saint Fidelissimus^ et des gens vous expli-* queront gravement comme quoi ces noms,, bien que fabriqués, sont vrais, puisqu'ils indiquent ce que

bien certainement a été le saint en question, tressage, très-heureux, très-fidèle, etc. Le nom, d'ailleurs, ajoutera-t'On, n'importe en rien; le saint dont vous honorez les os sait bien que ce sont les siens, et n*a pas besoin, pour vous entendre, que vous rappeliez de son vrai nom.

Nous avons vu, devant ces détails, des catholiques s'indigner, non des détails mêmes, mais de l'impudence, disaient-ils, avec laquelle les ennemis de l'Église osaient inventer de telles choses. Hélas! dans tout ce qui tient à l'exploitation des peuples, le catholicisme papal n'est pas facile à calomnier. Ce que nous disions ailleurs des abus administratifs et politiques, on pourrait le redire ici. Dans tout ce que nous venons de passer en revue, canonisations, culte de la Vierge et des saints, images, reliques, inventez tout ce qu1l pourra y avoir de plus contraire à la spiritualité du christianisme et de son culte, aux plus simples données de la religion naturelle sur Dieu, la dignité de Dieu, Tàme humnine et la dignité humaine, — et vous pouvez

être à peu près sûr que celle aberration, sous une forme ou sous une autre, a sa place et son rôle dans la religion papale.

Les auteurs chrétiens des premiers siècles reprochent souvent au paganisme de n'être qu'un vaste amalgame auquel ont concouru tous les siècles et tous les peuples, apportant chacun ses erreurs, ses dieux. Le romanisme est-il autre chose? Héritier déjà de beaucoup de formes païennes, il a accueilli tout ce que le cœur humain trouvait bon d'ajouter à cet ancien fond. Seulement, tandis que le paganisme était Tœuvre de tout le monde, le catholicisme, œuvre aussi de tous, a été spécialement celle de ce pouvoir central qui appelait, régularisait, consacrait toutes les nouveautés pouvant entrer dans la construction de Tédifice.

Page 1