SOPHISTES ET SOPHISMES
I. Efforts pour démontrer que le joug romain n'est pas un joug.
— Rome les dément. -- On poursuit. — Formules libérales.
— Contradictions effrontées.
II. L'Inquisition niée, on peu s'en faut. — Ce qu*on ne peut nier, on l'impute à la politique. — Lamennais , Laeordaire, Ventura, Cœur, Nicolas, de Falloux.
m. Après les négations, les paradoxes. — L'Église fondant, à Trente, l'indépendance de la parole (M. de Falloux)* — Tous les progrès en train avant le seizième siècle, et arrêtés par la Réformation (Lamennais).—* Tous les progrès accomplis malgré la Réformation (Balmès) . — Dans les guerres du seizième siècle, c'étaient les catholiques qui luttaient pour la liberté de conscience (M. Nicolas).
lY. La Réforme accusée, auprès des rois, de ruiner toute autorité, ot, auprès des peuples, de favoriser le despotisme. --
— L'âge d'or en France (Lamennais). — L'âge d'or partout (M. De Maistre.) — L'homme, sous le droit divin, toujours libre. ->- L'âge d'or en Espagne (Donoso Cortès). — Saint Thomas, fondateur de l'âge d'or en Europe (Balmès). — Le soleil se remet à tourner autour de la terre.
Y. Comment le catholicisme forme ses défenseurs. — Procédés
imposés par sa situation devant la Bible. — La Bible dans
1m séminaires. — Dialectique ad hoc.
Yl. Sa situation devant l'histoire. — Procédés et habiletés de
divers genres. — La casuistique historique. — Un professeur
à la Sorbonne.
Voilà donc révolution consommée; et la conséquence, semble-t-il, serait qu'on ne trouvât plus,
chez ceux qui l'oni acceptée, célébrée, aucune trace de celte protestation que nous avons jusqu'ici partout constatée.
Il n'en est rien. Li protestation subsiste.
Elle subsiste, d'abord, dans les efforts mêmes qui ont été faits, de nos jours, pour démontrer que le joug romain n'est point un joug, et que le catholique, en obéissant, l'esté libre. Plus le joug s'appesantissait, plus il y a eu de gens soutenant cette étrange idée.
Ces efforts, ce n'est point â Rome qu'on les a faits ni approuvés ; et, si la papauté ne les a pas condamnés ouvertement, elle ne s'est pas gênée pour jeter en travers tout ce qui pouvait le mieux lesmetlreencompletdésarroi. L'Encyclique de 1832, l'Encyclique de 1864, et, dans l'intervalle, cette foule d'encycliques, de brefs, d'allocutions, que le Syllabus résume, voilà de terribles démentis.
On a persisté. Toutes les arguties des vieux gallicans, des vieux jansénistes, enterrées par M. De Maistre, ont reparu sous d'autres formes. Ce que l'Église, par la bouche du pape, déclarait solennellement ne pas étro et ne pas vouloir être, on a sollement déclaré qu'elle l'élait. Dans des livres, des journaux, dans la chaire, on a employé, riant d'elle ou en la faisant parler, toutes les
former du libéralisme moderne. Renonçant désormais à la changer, on a pris le parti de la supposer changée, ou, mieux encore, de supposer qu'elle n'avait nul besoin de changer pour approuver, pour satisfaire toutes les aspirations libérales.
Protestation donc, encore une fois, protestation constante contre ce qu'elle est réellement, conire ce qu elle déclare vouloir être. Maintes fois, sans doute, ceux qui tenaient ce langage ne nous ont que trop autorisés à y voir une tactique, un men-r songe; mais d'autres étaient sincères, et, croyant ce qu'ils désiraient, pffaçant ce qu'ils déploraient, ils se sont fait à eux-mêmes une Église qui n'a qu'un défaut, hélas ! celui de ne pas exister. Peindre ainsi le catholicisme, n'était-ce pas, en réalité, le renier?
Mais, si ces derniers nous intéressent, — chez les premiers, quelle audace ! Audace dans les idées, audace dans les faits, audace quant au présent, audace quant au passé ! Pour qu'une Église qui se dit immuable pût être représentée comme respectant aujourd'hui les droits de la conscience, il falait la montrer, dans le passé, les respectant. Cette tâche impossible, il s'est trouvé des historiens pour l'entreprendre, et, tout ce que les auteurs catholiques d'autres siècles, soit approuvant, soit blà-
mant, avaient unanimement raconté, nous l'avons entendu nier. Et que parlons-nous ici de ce qu'on avait dit en d'autres siècles ? Aujourd'hui même, à côté de négations effrontées, vous entendrez des aveux positivement contraires, et, souvent, non moins effrontés. Dans ce même journal que vous aurez vu s'indigner qu'on puisse attribuer à rÉglise aucune rigueur, — hier, peut-être, vous avez lu ou demain vous lirez une audacieuse apologie de tout ce qui lui a été reproché de plus cruel. Deux auteurs également chers à Rome, également surs de n'en être pas désavoués, soutiendront, dans deux livres, les deux thèses, et tous les faits cités par l'un comme légitimes, nécessaires, l'autre les niera avec horreur. Deux auteurs ! C'est trop. Un seul saura bien nous dire le oui et le non. Voyez Balmès, dans son Protestantisme comparé au Catholicisme. Espagnol, il parlera de l'Inquisition comme d'une des gloires de l'Espagne ; — et, à quelques pages de là : c D'après renseignement de notre foi, tout homme est sacré aux yeux d*un outre homme... L'auguste fondateur de notre foi menace d'un supplice éternel, non-seulement celui qui tue rhomme,mais, chose admirable, celui qui osera l'offenser d'une seule parole... Notre cœur s'indigne lorsque nous entendons reprocher à la
religion (le Jésus-Christ une tendance à opprimer, i Et la religion de Jésus-Christ, pour lui, c est ce même catholicisme qu'il félicitera d'avoir été inexorable envers ses ennemis. L'apologie a beau être odieuse ; elle Test moins que la négation, car elle est au moins franche.
On a donc nié, de nos jours, les rigueurs de rinquisitîon ; on a presque nie Tlnquisition même, car c'était la nier que de la représenter comme établie par les princes, comme affaire de politique, non d'Église. On a développé sérieusement, partant de là, cette plaisanterie abominable, comme quoi les inquisiteurs ne condamnaient ni à mort, ni à aucune peine corporelle, mais simplement livraient le coupable au bras séculier. L'extermination des Albigeois, politique ; la Saint- Barthélémy, polîtique,et, déplus, misérable affaire dont on a fait beaucoup trop de bruit, « quelques centaines de coquins tués à propos, » comme a dit M. de Balzac. Les Albigeois, — nous nous trompions, paraît-il^ en croyant comme tout le monde
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qu'un pape avait prêché une croisade contre eux ; la Saint-Barthélémy, — nous nous trompions, à ce qu'il parait encore, en croyant comme tout le monde que Pie V Tavait conseillée, préparée, par des lettres que nous avons. La révocation de TÉdit de Nantes, sollicitée, approuvée, chantée, divinisée par répiscopat français, Bossuet en tête, — politique encore, et rien de plus. Si Ton veut hien, parfois, discuter un peu, ce sera pour dire que les l)rotestants ont fait bien pis, — et voilà la fumée du bûcher de Servet qu'on vous jette aux yeux pour cacher celle des cent mille bûchers que Rome éleva dans ce même siècle. Après les grands faits, les peti(s, niés aussi ; après les faits déjà plus ou moins anciens, les nouveaux, niés encore. Oui, ce que nous avons vu de nos yeux en Italie, en Espagne, jusqu'à la chute des princes catholiques, ce que le clergé sollicitait, ce que le pape encourageait, bénissait, — on veut que nous en-fassions l'affaire des princes seuls, et que la politique seule en soit coupable. Ainsi vont, ainsi mentent à travers l'histoire, même d'hier, ces hardis soldats de la papauté.
Entre eux, malheureusement, et des hommes plus respectables, la distance est parfois déplorablement petite.
Voyez Tabbé Frayssinous dans sa Religionvengée du 7*eproche de f anatisme. Il demdLude qu'on lui cite « un symbole, un décret, une institution, puvrage de rÉglise universelle, qui commande ou autorise le zèle plein de violence » dont on a cru pouvoir accuser TEglise. Ainsi, évéques et papes auront été unanimes, durant des siècles, à ordonner ou à demander l'écrasement de quiconque abandonnerait Tunité ; évéques et papes auront fait des efforts surhumains pour établir l'Inquisition dans les pays qui la repoussaient, en France, par exemple; — et, parce que l'Inquisition, parce que les persécutions en général n'ont pas régulièrement émané de ce que M. Frayssinous appelle l'Église universelle^ parce qu'il n'y a pas eu vote formel, en concile, évéques et pape réunis, — ni l'Inquisition ni rien de semblable n'est l'œuvre de l'Église, l'œuvre des papes, et nos accusations n'ont pas ombre de fondement.
Voyez M. Ozanam dans sa Civilisation chré* tienne, c Saint Martin, dit-il, protesta contre le supplice de l'hérétique Priscillien et de ses complices. Leur erreur était condamnable ; mais, quand les coupables, traduits au tribunal de Maxime, eurent subi la peine capitale, VÉglise apprit avec horreur ime nouveauté si contraire à la domeiir
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de ses doctrines^ et saint Martin refusa de communiquer avec ceux qui avaient mis le dogme sot^ la protection des bourreaux. » Conclusion : Jamais cette nouveauté n'a été acceptéepar l'Église; jamais l'Église n'a mis le dogme sous la protection des bourreaux. Ce sont les bourreauîc qui se sont mis, malgré elle, à protéger le dogme.
Voyez Lamennais : dans YEssai^ < L'Église est souverainement intolérante pour les erreurs ; mais elle ne prononce contre les personnes que des peines spirituelles. >
Voyez Lacordaire, dans son mémoire sur les Frères prêcheurs. L'Inquisition est appelée «r un tribunal flexible^ qui ne renvoya jamais au bras séculier que l'immense minorité des accusés^ et sauva des milliers d'hommes qui, sans elle, eussent péri par les tribunaux ordinaires ».
Voyez le père Ventura, dans une de ses Conférences. « Il n'y a que l'enseignement catholique qui se soit propagé par la puissance de la parole saiulc. L'Église n'a pas subjugué les peuples parla crainte; elle n'a fait que les attirer par l'amour. »
Voyez l'abbc Cœur, dans son Esprit du chris^ tianisme : « L'Ëgtise, pour changer les cœurs, nUi jamais fait appel à la fm^ce. Rien n'oët plus cou-*
traire à son esprit; rien n'est plus loin de ses usages à toutes les époques, y
Voyez M. Nicolas, dans son chapitre sur l'Église. «Entièrement dégagée, dit-il, des circonstances et des intérêts de tennps et de lieux, pour elle il n'y a qu'un royaume, et il n*estpasdece monde. Elle ne frappe pas; elle prêche. Dans le combat qu'elle livre, nul sang répandu que le sien^ nulle arme que la parole et V exemple. > Milliers de martyrs qui vous étiez crus ses victimes, délrompez-vous : elle prêche, mais elle ne frappe pas. Flots de sang, échafâuds, massacres, disparaissez de son histoire ; vous n'avez jamais existé que dans notre imagination, et, si quelque sang a coulé, c'était le sien. N'avons-nous pas encore M. de Falloux qui nous dira, dans son Pie F, ce que fut véritablement le prétendu massacre de Vassy, simple rencontre entre les gens du duc de Guise et favant-garde du prince de Conde? Quant a vous, rois dont elle faisait ses ministres et que la dernière Encyclique invite encore à Tétre, pays où tout était sous ses pieds, provinces d'Italie que les papes avaient successivement ajoutées, par la force ou la ruse, au domaine pontifical, — vous l'entendez : il n'y a pour elle qu'un royaume, et ce royaume n'est pas de ce monde, et tout ce qui en serait, tout ce
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qui mettrait la force au service de la vérité, elle le dédaigne et le repousse, elle l'a toujours dédaigné, toujours repoussé.
Arrêtons-nous. Nous remplirions vingt pages de ces citations désolantes, et, cela, nous le répétons, sans descendre jusqu'à cette littérature catholique inférieure qui a secoué toute pudeur. Mais, avec des hommes comme ceux que nous venons de citer, l'excès même du faux nous est une consolation. C'est leur cœur qui proteste, même au prix d'un mensonge, contre le passé de leur Église,* contre ce que serait leur Église, aujourd'hui encore, si les vœux de son chef devenaient des réalités.
Mais que d'autres points sur lesquels on a condamné Vhistoire à rétracter ce qu'elle avait dit longtemps, même par des bouches catholiques !
Tout ce qui pouvait gêner, on l'a nié. Mais, nier, ce n*est pas assez; TÉglise aurait encore l'air de se défendre, et il faut qu'elle ait Tair de ne pas même en avoir besoin.
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Vous l'accusiez, par exemple, d'avoir, dès le" commencement des temps modernes, tout fait pour retenir les intelligences sous son joug ; M. de Falloux vous dira que c'est elle, aa contraire, c qui a fondé pour le monde moderne Tindépendance de la parole». Où? Quand? Vous ne Timagineriez jamais. L'auteur, en cel endroit, parle du concile de Trente, où les discussions, selon lui, furent pleinement libres, — et voilà le monde moderne doté de € rindépendance de la parole ». Ne lui dites pas que, dans ce concile, tous les évéques un peu indépendants se plaignaient, au contraire, de mille entraves; ne lui dites pas que des évéques, d'ailleurs, représentaient nécessairement bien mal ce qu'on peut appeler T indépendance, liés qu'ils étaient par lant de décisions antérieures, par leur serment au pape, parla nécessité d'être unis contre la Réforme; ne lui dites pas que l'Église, au moment même où elle délibérait à Trente, n'en continuait pas moins, partout où elle régnait encore, à comprimer parles cachots et le feu toute indépendance de parole et même de pensée; ne lui dites pas, enfin, que le concile de Trente avait précisément pour but, en formulant la doctrine catholique, de couper court à toute discussion et à toute indépendance ultérieures. Non. La phrase est trouvée : « C'est l'Église
qui a fondé pour le monde moderne Tindépendanee de la parole. »
Si c'est rÉglise, il est clair que ce ne sont pas les adversaires de l'Église; et nous voilà devant loate une autre série d'afûrmationssur les adversaires de l'Église, seuls coupables de tout ce dont elle a été accusée.
Lamennais vous dira {Essaie chap. 1) : € Malgré des désordres partiels et de légères déviation?, l'Europe s'avançait vers la perfection où le christianisme appelle les peuples comme les individus, lorsque la Réforme vint subitement arrêter ses progrès. » Mensonge donc tout ce que nous avions lu sur les désordres graves, les déviations profondes, la décadence universelle dont gémissaient, au commencement du seizième siècle, tout ce qu'il y avoit de gens pieux; mensonge tout ce qui fut dit làdessus, à l'ouverture du concile de Trente, par les légats du pape.
Balmès vous dira que ce n'étaient pas seulement les progrès religieux , mais tous ceux de la civilisation moderne, qui étaient en pleine marche, sous l'impulsion de l'Église, au commencement du seizième siècle. € La grandeur, la splendeur survenues depuis », non*seulement c ne sont nullement dues % la Réforniation », mais ^ ont été o|)t0nues en dépit
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d elle. » — Mensonge donc toutce qu'on nousdisdU, tout ce qu'avouaient avec douleur tant d'écrivains catholiques, sur c la grandeur et la splendeur » temporelles des nations protestantes. Rome, les États du pape, TËspagne, le Mexique, voilà où ont mûri, bien à l'abri de ce vent desséchant du seizième siècle, tous les fruits de la civilisation moderne. Vous avie; cru que les nations prolestantes, l'Angleterre en tête, pouvaient au moins réclamer un de ces fruits, l'abolition de l'esclavage. Erreur! « L'abolition de l'esclavage, vous dira le même auteur, esl exclusivement due au catholicisme; le protestantisme ny a point eu de part. »
^ M. Nicolas vous dira que ce ne sont point les protestants qui, dans les guerres du seizième et du dix -septième siècle, combattirent pour Tindépendance^ religieuse. La Réforme, c'était l'oppression des consciences. Mais « les populations catholiques ne se laissèrent pas partout imposer le joug de Vintolérance; et la résistance qu'elles opposèrent, la lutte qu'elles soutinrent /)our conserver la liberté de leur foi, fut la cause des guerres de religion, notamment delà célèbre guerre de Trente ans, en Allemagne, qui a été la guerre delà liberté de conscience contre la spoliation de tous les biens et de tous les droits ». — 4'nllais répéter : « Mensonge donc... »
vu PAPR ET CONCILE
Hais l'exemple cboisi dispense de toute réflexion ; Gustave-Adolphe transformé en champion de l'inlotérance, c'est le chef-d'œuvre de ce nouveau genre d'histoire. Il va sans dire que ni H. Nicolas, ni Baimes, ni Lamennais, ni aucun îles auteurs du cette école^ni aucun des évéques qui, dans leurs mandements, exploitent ce nouveau genre, ne renoncera, pour cela, à représenter la Réforme commedangereuse surtout par l'indépendance qu'elle inspire, par la liberté sans limites qu'elle accorde, selon eux, a l'intelligence humaine. Puis, après vous avoir bien peint le protestantisme comme essentiellement remuant , entreprenant, on reviendra de nouveau en arrière, et M. de Falloux, par exemple, vous dira que c'est le protestantisme qui est aujourd'hui « réduit à l'immobilité à laquelle il crut un instant avoir condamné TËglise ».
Hème contradiction entre les deux points de vue placera, selon les besoins du nioiûer les résultats politiques de ce ivemenl du seizième siècle.
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Aussi longtemps que le catholicisme a pu avouer ouvertement ses sympathies pour l'absolutisme monarchique, le grand crime de la Réforme a été d'inspirer aux peuples des sentiments incompatibles avec ce régime-là, seul bon, seul voulu de Dieu. C'est l'idée que Bossuet développe avec tant d'éloquence dans Toraison funèbre de la reine d'Angleterre ; c'est ridée que tout le clergé français exploitait, à cette époque, contre les prolestants de France, et il y a tout lieu de croire qu'elle entra pour beaucoup dans les cruelles déterminations du roi. Même reproche, sous Louis XV, toutes les fois que le gouvernement se relâchait quelque peu de ses rigueurs. Même reproche sous Louis XYI, jusqu'à la veille de la Révolution, quand le clergé supplia le roi de ne pas accorder l'état civil aux protestants. Seulement, comme il n'était plus question de monarchie absolue, on avait soin de les représenter moins comme des sujets insoumis que commodes citoyens dangereux, mais toujours pour la même cause, — l'esprit d'indépendance que leur inspirait leur religion. Sous l'Empire, comme il ne pouvait être question d'indépendance pour personne, le reproche sommeilla. Sous la Restauration, il reparut comme aux plus beaux jours monarchiques, et ce fut un des thèmes favoris do
ces nombreux missionnaires qui allaient récbanrfant partout le zèle monarchique et catholique.
Déjà cependant avait commencé à se dessiner l'autre courant, celui, nous iïq dirons pas des tendances, mais des formules libérales, et, comme il faut que le catholicisme ait toujours le monopole de ce qu'il lui plait, pour le moment, de considérer comme bon, — protestantisme et despotisme devenaient insensiblement synonymes. Lamennais, dans la même page où il représente la Réforme comme ayant arrêté tous les progrès, la représente c aboutissant inévitablement à la servitude politique ■. Ailleurs {Essai^ chap. x), il vante l'ancien régime, mais comme libéral, et, cela, grâce au catholicisme. € Il existait une nation gouvernée par une race antique de rois, d'après une constitution la plus parfaite qui fut jamais, et selon des lois qu'on aurait pu croire, à plus juste titre que celles des anciens romains, descendues du ciel, tant elles étaient sages, pures, bienfaisantes, et favorables à l'humanité. > Voilà la thèse que nous avons fréquemment vu reprendre, ces dernières années, par les auteurs et les journaux catholiques. Plus les écrivains sérieux signaleront, dans l'ancienne France, de lois oppressives, barbares, que l'esprit public adoucissai^ mais que le trône et l'aatei
inainleoaient, — plus on fera de Tancienne France un paradis, et, de ses rois. Fils aines de TÉglise, les bienfaitears de l'humanité. H. De Maistre étendra cet éloge à tous les souverains catholiques sans exception, ceux, bien entendu, de jadis, alors que le droit divin les faisait maîtres absolus de leurs peuples* Mais c'est de là, précisément, qu'il part « ix>ur les louer. Ils auraient pu être des tyrans ; ils étaient les pères de leurs peuples. Tous? tous; avec M. De Maistre, jamais d'exception ni de degrés, c C'était un magnifique spectacle, dit-il dans ses Soiréeë^ que de voir tous les souverains d'Europe ne demander jamais à leurs peuples, même dans le moment d'un grand péril, tout ce qu il était possible d'en obtenir. Ils se servaient doucement de rhomme. ■ Ils auraient pu, d'ailleurs, s'en servir beaucoup moins doucement, que la liberté fut restée intacte, car, disait Lamennais en 18S8, c avecla doctrine du droit divin, l'homme est libre^ parce qu'il n'obéit réellement qu'à Dieu »• Ainsi, sous le plus dur des monarques, pourvu qu'il soit catholique, si je ne me sens pas libre, c'est ma faute ; je n'ai qu'à me persuader qu'il règne de droit divin^ et me voilà, dès lors, n'obéissant plus qu'à Dieu.
C'est ce que vous répétera M. Donoso Corlè?,
dans son Calholicismey Libéralmne et Socialisme. Le dogme du droit divin, dit-il, est un dogofie catholique, et, par cela seul» ne peut qu*étre heureux pour Thumanité, favorable à la liberté, c Le Dieu catholique, créateur et conservateur de toutes choses, gouverna les hommes par ses vicaires (les rois)... L'idée de l'autorité est d'origine catholique. Les anciens gouverneurs des nations posèrent leur souveraineté sur des fondements humains; ils gouvernèrent pour eux et par la force. Les gouverneurs catholiques, s'oubliant eux-mêmes, ne furent que les ministres de Dieu et les serviteurs des pauvres. » Les pauvres ne s'en doutaient guère ; beaucoup d'écrivains catholiques ne s'en étaient pas doutés davantage , jusqu'au moment où la mode est venue de célébrer cet âge d'or, pour l'opposer à cet ùge de fer inauguré il y a trois siècles. Cet âge d'or, du reste, se retrouve, selon l'auteur, partout où rois et peuples le demandent à qui peut seul le donner, c'est-à-dire à Tautorité catholique, c Deux choses sont de tout point impossibles, nous dit-il, dans une société véritablement catholique : le despotisme et les révolutions. » — Un auteur espagnol qui parle ainsi est certainement doué d'un sang-froid admirable.
Un autre Espagnol, Balmès, non moins en re-
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nom dans h nouvelle école calholique, vous dira le moment précis où cet âge d or a commencé.
Il ne s'agit, selon lui, que de voir où nous trouverons la meilleure définition de la loi civile et politique. Sera-ce chez des rois? Non; et il a soin de ne citer que des rois parlant de leur bon plaisir comme d'une loi suprême. Sera-ce chez les philosophes? Non; et il cite Rousseau accordant à la multitude plus de pouvoir encore que ne s'en attribuaient tous ces rois. Alors, voici venir saint Thomas : « La loi est un règlement dicté par la raison, ayant pour but le bien commun, et promulgué par celui qui a le soin de la communauté. » Voilà qui est sage, assurément; tellement sage, que personne n'a jamais dit le contraire. Le souverain le plus absolu entend bien être l'organe de la raison, eommander pour le bien commun, et, puisqu'il est le souverain, c'est bien lui qui a < le soin de la communauté ». N'importe .^ selon Balmès, voila le point de départ de la liberté moderne. A partir du treizième siècle, dit-il, c la loi fut entendue dans le sens de saint Thomas et de toutes les écoles catholiques, el la tyrannie fui bannie de C Europe ». Donc, lout ce que l'histoire vous montrera, dans les siècles suivants, de tyrannie et d'oppresseurs, — illusion. Ceux qui ont cru com-
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battre, ceux qui ont cru mourir pour la liberté religieuse ou politique, — tant pis pour eux s'ils n*ont pas su voir que saint Thomas avait depuis longtemps effacé la tyrannie du nombre des choses possibles.
Nous pourrions multiplier ces exemples. Aucune école, croyons-nous, à aucune époque, n'avait encore aussi hardiment appliqué le sophisme à rhistoire. Avec des procédés semblables, on démolirait, dans la science, tout ce qu'elle a le plus clairement établi; on ferait tourner le soleil, on remettrait la terre, immobile, au centre du monde. Encore pourrait-on, dans ce dernier cas, arguer au moins des apparences, tandis que, dans ces luttes contre le bon sens et l'histoire, on se joue également de ce qui parait et de ce qui est. Si quelque sincérité, ce que nous admettons, est possible encore dans tout cela, évidemment elle ne peut l'être que chez des gens réunissant, malheureusement pour eux, certaines conditions intellectuelles et morales, tristes produits de l'éducation, de l'habitude, et, pour tout dire, du catholicisme lui-même, façonnant ceux qui se consacreront à su défense.
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Comment donc le catholicisme a-t->il façonné ses défenseur^? Comment s est formée, chez eux, particulièrement dans le clergé, cette logique qui n'est plus la logique, cette raison qui se trouve à Taise en luttant contre la raison et en se jouant de Tévi* dence?
Les nécessités du temps présent expliquent, nous l'avons vu, beaucoup de choses; qui se sent emporté ne saurait être scrupuleux quant aux moyens de se retenir.
Mais la cause première est plus profonde; elle est dans la situation même de l'Église à l'égard de la Bible et de l'histoire. C'est là, dans cette situation fausse^ dans cette tension sans relâche, que se fait l'éducation intellectuelle et morale des soldats de la papauté.
Situation fausse^ d'abord^à l'égard de TÉcriture sainte.
Voilà un gouvernement qui n'est plus conforme à peu près en rien à la lettre tii à l'esprit de sa charte fondamentale^ — et qui ne peut pas Tabolir,
I'2 TAPE ET COWCILE
pas la changer; voilà un corps enseignant qui enseigne, sur une foule de points, ou plus, ou moins, ou autre chose que le livre dont il est obligé d'affirmer la divinité. De là, pour ce gouvernement, l'obligation de se déclarer fondé, fondé en tout, sur cette charte qu'il viole à peu près en tout; de là, pour ce corps enseignant, l'obligation de se déclarer d'accord, d'accord en tout, avec ce livre (|u'il contredit presque en tout; de là, par conséquent, pour quiconque aura à défendre ou ce gouvernement ou ces docteurs, un rôle étrange, intenable, et que cependant il faut tenir sous peine de tout abandonner. La position du paganisme antique était fort mauvaise, sans doute, mais elle était moins fausse; on pouvait lui dire que ses dogmes ne reposaient sur rien, mais on ne pouvait pas les lui montrer en contradiction avec un livre qu'il reconnût lui-même comme la source de la vérité religieuse. L'étude do la Bible, dans les séminaires catholiques, c'est l'étude des moyens d'échapper à la Bible, dés procédés à employer pour que tel endroit ait l'air de signifier ceci, tel autre de ne pas signifier cela, tel autre, qui dit beaucoup, de dire peu, tel autre, qui dit peu, de dire beaucoup. Même embarras, mêmes procédés dans l'étude des Pères; l'Eglise les proclamant infaillibles comme interprètes
AU DIX-NEUYIÈMK SIÈCLP 113
de rÉcriture sainte, il faut, de toute nécessité, qu'ils aient dit, tous dit, ce que dit l'Église; Même embarras jusque dans interprétation de ses liturgies, du canon de la messe, par exemple, qui, plus ancien que la transsubstantiation, ne la mentionne pas, ne l'indique que si Ton est résolu à Ty trouver. Avec les procédés de la logique ordinaire, d'une dialectique droite et saine, on serait vite hors de ce dédale, mais vite aussi hors de TÉglise. Une autre dialectique est donc venue, et c'est celle que le pape (Syllabus, art. i3)défend de considérer comme ayant fait son temps. Il a raison ; elle seule peut maintenir debout ce qu'elle seule a pu élever; elle seule peut former des esprits auxquels il ne répugne pas de l'employer. C'est comme une gymnastique qui serait destinée, non à donner au corps plus de souplesse et de vigueur dans ses allures naturelles, mais à lui enseigner d'autres allures, une autre souplesse, une autre force. Voilà l'éducation que le caiholicisme donne aux siens quant à rinterprétatîon des Écritures, et, nous venons diî le voir, il ne pourrait leur en donner une autre sans les armer contre lui-même.
\\\ i»APK KT CONCILK
situation fausse, ai «je dit encore, à l'égard de l'histoire; et il il y aurait, là-dessus, à répéter presque mot à mot tout ce que je viens de dire.
Voilà un gouvernement, dirais^je, qui a changé du tout au tout avec le cours des siècles, et qui est obligé de se donner comme ayant toujours été le même; voilà un corps enseignant qui enseigne, sur une foule de points, ou plus, ou moins, ou tout autre chose que jadis, et qui doit, sous peine de n*étre plus rien, le nier. Que sera donc et que peut être, pour lui« l'étude de Thistoire, sinon celle des moyens d'échapper à T histoire? Ne faut-il pas que les faits apprennent à parler ou à se taire, à dire beaucoup ou à dire peu, selon ce qui conviendra? A Tœuvre donc la dialectique étrange qui a déjà servi ou à se débarrasser de l'Écriture, ou à la faire parler comme on voulait! On vous enseignera l'art d'obscurcir, au moven d'une tradition apocryphe, les témoignages les plus clairs, soif affirmatifs, soit négatifs, et à soutenir, par exemple Tépiscopat do saint Pierre 5 Rome, malgré leconi-
AT DIX-NKLVîfiME tSIÈCLi: lir,
plet silence de saint Luc dans les Acles, de saint Paul, de snint Pierre, en leurâ ÉpUres.On vous enseignera à donner aux faits et aux mots, dans l'histoire des premiers temps de TÉglise, le sens qu'ils ont pris longtemps plus tard, et c'est ainsi, par exemple, que les premiers évéques de Rome se trouveront avoir été des papes, que leurs plus simples lettres deviendront des brefs et des bulles, que saint Paul, en allant à Jérusalem voir Pierre , faire une visite à Pierre, se trouvera avoir montré le chemin à tous ceux qui iront à Rome se prosterner devant le pape. On vous enseignera à transformer^dans le même esprit, les siècles postérieurs, imposant aux hommes, aux choses, aux idées, à tout, enfin, la marche et la couleur voulues. On vous enseignera, en un mot, à voir partout, dans rhistoire, ce que Rome a besoin qu'on voie, et à n'y voir nulle part ce qu'elle a besoin qu'on ne voie pas. Ce ne sont pas les obscurités qu'elle redoute^ car elle ne peut que mieux y loger ce qui lui convient ; elle sait ce que les parties les plus claires renferment de périls pour elle, et elle a soin qu'avant d'y pénétrer, vous ayez bien préparé vos yeux, par un long exercice, à s'ouvrir ou à se fer-* mer d'eux-mêmes selon les faits qui se présenteront. Voilà l'éducation que TÉgliso donne à sos
ïiô PAPE ET CONCILE
adeptes quant à l'étude et à remploi de Vhistoire ; et, quand nous disons qu'elle la leur donne, nous ne parlons pas seulement, répétons-le, de ce qu'elle fait dans ses écoles, mais de ce que sa situation même impose à quiconque lui appartient, à quiconque veut la défendre.
Et comment ne pas indiquer, enfin, quelque pénible que ce sujet puisse être, TinQuence évidente que la casuistique exerce sur tout cela?
La casuistique, dans son ensemble, c'est la fin jmti fiant les moyens; la casuistique, dans ses détails, c'est Fart de passer insensiblement du vrai au faux, et de trouver partout quelque abri, petit ou grand, contre sa propre conscience.
Un jour, à Paris, j'assistais à une leçon à la Sorbonhe. Le professeur, aujourd'hui archevêque, parlait du seizième siècle; il racontait sur les réforma* teurs d'odieuses calomnies.
J'allai le voir, et je trouvai un homme appliquant ouvertement à rhistoire leprobabilismedes jésuites. H m'avoua ne pas croire à plusieurs des choses qu'il avait dites; mais, ajoutait-il, des auteurs graves les ayant rapportées, elles étaient par là devenues probables (dans le sens latin de probabilis^ prouvable), — et il avait le droit de les dire.
A la Sorbonne! en plein soleil! Jugez des séminaires.