‹ Pape et concile au XIXe siècle [microform]Chapitre 16 sur 46 · I.K SYSTÈME EN SOI · texte numérisé non relu

I.K SYSTÈME EN SOI

I. Longs détours; longues marches. — On pose le principe-, on suppose les conséquences. — Logique autrefois inconnue, le principe étant bien moins fixé. — Cercle vi'-icux.

II. Dieu a dû. — Est-ce un argument? - Dieu a promis. — Aucune promesse dont \o. sens ne soit à déterminer par les

UiU.

m. On passe outre. - Trois classes de gens à l'œuvre. —

Toujours, au fond, Dieu a dû. — Les portes de l'eu fer. —

L'argument se détruit lui-même.

IV. A quoi, en fait, on arrive. — Cela regarde les prêtres. —

Foi impersonnelle, sommeil. — C'est ce que l'Eglise veut.

— Jadis, non. — Comment prêchaient Bossuel, Bourdaloue.

— An.ourd'hiii, ou fait de l'Église «ne divinité à adorer.

Résumons-nous. Il csl temps.

Ce que nous avons dit de l'auteur de la Symholi^ ifiie, nous pourrions le redire comme caractérisant tous les efforis tentés pour dissimuler cette servitude : Longs détours, longues marches pour que les gens ne s'aperçoivent pas qu'on les laisse ou qu'on les ramène précisément où ils ne voulaient pas être.

Ï>A}>E ET CONCILE ETC. 147

II faut que les mots, que les choses, perdent en chemin leur sens ordinaire et naturel ; il faut que liberté devienne synonyme d'esclavage, esclavage de liberté ; il faut que ce qu'il y a de plus antipathique aux instincts, aux aspirations de l'homme, arrive à être présenté comme découlant, au contraire, des lois de sa nature; iljaut que le dixneuvième siècle ait l'air de mettre le sceau de la raison et de la philosophie sur un système qui ne s'est longtemps inquiété ni d'être raisonnable, ni d'être philosophique , mais de régner par l'omnipotence et la terreur.

Une chose nous frappe encore dans cette controverse : c'est le soin constant d'éviter les discussions de détail, d'établir uniquement les principes, ou plutôt le principe. Deux avantages à cela : on reste dans les formes philosophiques, élevées ; on échappe aux difficultés de détail, qui facilement, on le sait bien, feraient crouler le principe. Dans ces grands auditoires d'hommes que vous verrez attentifs, émus peut-être, autour d'un orateur démontrant magnifiquement l'aulorité divine de l'Église, — combien y en a-t-il qui soient réellement prêts à accepter les conséquences, à croire tout ce que,ce même prêtre aurait à leur ordonner de croire? Mais il sera prudent, soyez-en sûr. Cette pru-

PAPE ET CONCïLK

dence, on ne ravtiit pas jadis ; on ne se croyait pas dispensé, après avoir théoriquement établi le droit de TÉglise, de poser, de prouver chacun de ses enseignements. C'est ce que Tabbé Gerbet appelle t un vice radical » dans l'ancienne polémique catholique; et, catholiquement , il a raison. Nous pouvons néanmoins comprendre pourquoi ce c vice radical » n'avait pas frappé, jusqu'à nos jours, les docteurs catholiques. Le dogme de l'autorité était loin d'être aussi précis, aussi absolu qu'aujourd'hui. On ne le considérait point encore comme indépendant de la manière dont l'autorité s'exercerait, indépendant de ce qu'elle enseignerait, et, dès lors, consolider ses enseignements par des preuves, c'était la consolider ellemême. Il y avait bien eu quelques exemples de discussions roulant uniquement sur l'autorité de rÉglise, par exemple la fameuse conférence entre Bossuet et Claude; mais Bossuet n'alla jamais jusqu'à dire que, l'autorité démontrée, il se considé- Lco™mené,a„t plus tenu de rien démontrer en détail.

Aujourd'hui donc, c'est ce qu'on croit pouvoir faire ; un des premiers qui ait dit la chose ouvertement, c'est le cardinal Wiseman, au début de ses Conférences. Une fois, dit-il, qu'on a démontré

AU DIX-NEUVIÊME SIÈCLE 149

l'autorité de l'Église, c la vérité de toutes les doctrines se trouve par là même démontrée ». Ne pas accepter cette marche, c'est, ajoute-t-il, ne tenir aucun compte a de l'enchaînement logique des questions j». Il s'étonne que les adversaires de l'Église prétendent traiter « ce point capital, dont tout le reste dépend et procède », comme s'il s'agissait « d'un quelconque des points controversés » ; il ne comprend pas que, ce point établi, aucune discussion puisse être entamée sur les autres. — Cercle vicieux. Dans les sciences, un système n'est considéré comme établi que lorsqu'il n'y a plus de faits qui le contredisent. L'infaillibilité échapperait-elle à cette loi? Et, si des erreurs lui sont reprochées, se bornera-t-elle à répéter : « Je ne puis me tromper? » 11 faudra bien qu'elle dise : « Je ne me suis pas trompée, » et qu'elle le prouve. Des généraUtés ne sauraient fonder un système; elles n'ont de valeur que celle qui vient des faits.

Dieu, nous dit-on, ayant donné le christianisme aux hommes, a dû établir une autorité infaillible qui en fut la gardienne et l'interprète.,

Dieu a dû ! — Voilà une de ces généralités dont nous parlions. Que vaut-elle? Vous ne pouvez le demander qu'aux faits. Les faits, c'est qu'il y a icibas une foule de choses dont nous dirions avec tout autant de vraisemblance que Dieu a dû les faire, — et qui pourtant ne sont pas.

Mais Jésus-Christ a promis à l'Église d'être avec elle jusqu'à la fin des siècles. — Quand il serait prouvé que cette Église est l'Église romaine, nous répondrions que l'Écriture a bien d'autres promesses dont le sens ne peut être lixé que par les faits. € Quand deux ou trois personnes sont assemblées en mon nom, dit Jésus-Christ, je suis au milieu d'elles. > Croirez-vous, pour cela, à TinfaiHibilité de ces deux ou trois ï « Tout ce que vous demanderez à mon père en mon nom, je le ferai. » Croirez-vous, pour cela, que toute prière ainsi faite est exaucée? Non, certes. Pourquoi? Parce que les faits disent que non. Et que penseriez-vous d'un homme qui viendrait dire : « La promesse est là ; je m'y tiens; certainement, les choses doivent se passer ainsi ! » Vous lui répéteriez de voir les faits. Donc, les faits peuvent seuls aussi déterminer le sens des promesses faites à TÉglise ; donc, son infaillibilité ne peut être prouvée que par la vérité de tous ses enseignements ; donc, elle ne peut se re*

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

fuser à les justifier, — et c'est, au contraire, pour n'avoir pas à les justifier, pour faire passer en bloc ceux que jamais notre siècle, jamais les croyants mêmes, en ce siècle, n'accepteraient réellement un à un, qu'elle a précisé de nos jours, avec tant de hardiesse, le dogme de finfaillibilité.

Ii(

Ainsi, d'un côté, efforts de tout genre pour que le système romain n'effarouche pas la liberté, et, de l'autre, incessant travail pour compléter et renforcer ce système, — voilà la situation.

Trois classes d'hommes sont à l'œuvre.

Les uns se dévouent à la première partie de la tâche : rassurer, endormir funiversel instinct de liberté.

Les autres se chargent de la seconde : poser carrément le système, le présenter au monde comme une loi à la fois logique et divine.

D'autres, enfin, très-nombreux, jouent alternativement les deux rôles, libéraux ou ultramontains selon les cas, préchant le despotisme au nom de la liberté, la liberté comme ne pouvant fleurir que sous la protection du despotisme, et mêlant telle-

ment les mots, les choses, qu'oa en est quelquefois à se demander si Ton rêve.

Tous, en même temps, sont d'accord pour exploiter ridée de la nécessité religieuse, morale et sociale, du système d'autorité, — nécessité, disentils, qui ne fut 'jamais plus évidente. N'objectez pas les nations protestantes, leur esprit plus religieux, plus moral, leur magnifique développement social. M. Nicolas vous dira que le protestanlisme « a abdiqué toute grande action civilisatrice. » Il vous dira même à quoi cela tient surtout : c'est que les protestants ne croient pas à la transsubstantiation.

Néanmoins, dans sa généralité, l'argument peut séduire. Quand l'incrédulité, l'immoralité, l'anarchie, menacent de tout envahir, n'est-il pas nécessaire qu'une autorité toujours visible oppose une digue à l'invasion ?

Il faudrait voir, d'abord, si le catholicisme est cette digue, et s'il a les moyens de l'être. Nous reviendrons là-dessus. Mais, le fût-il, nous sommes dans la question de droit, et, en droit, ce n'est encore que le Dieu a dû de tout à l'heure. Quand vous aurez bien démontré qu'une autorité visible est nécessaire au maintien de la vérité, et, par la vérité, de l'ordre moral en toutes choses, — aurez- V0U3 démontré que Dieu, en effet, l'ait établie ?

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE 153

Tout ce que vous dites de l'erreur, on le dirait du mal lui-même, considéré indépendamment de l'erreur. <r L'homme est porté au mal ; sa conscience est d tout moment impuissante pour l'empêcher d'y tomber. Il faut donc plus. Il faut une autorité qui le retienne, mais présente, visible, infailliblement efficace... » — En attendant , cette autorité n'existe pas.

Et voyez, d'autre part, comme on trouverait facilement, dans cette question du mal, un argument contre les prétendues bases bibliques de l'autorité romaine.

On nous cite Jésus disant : « Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle; » mais remarquez comme on restreint arbitrairement le sens des mots. Uenfer, les portes de l'enfer, c'est évidemment le mal, l'empire du mal, de la corruption, du crime, tout aussi bien que celui de l'erreur. Or, de l'aveu de tous ses historiens, l'Église romaine a eu des temps d'une corruption effroyable ; on ferait toute une bibliothèque de ce qu'ils ont écrit sur ses désordres. Les portes de l'enfer prévalaient donc largement dans ses mœurs. Mais, si un côté de la prophétie s'est trouvé, de cett manière, ne la point concerner, comment prétendre que l'autre moitié la concerne, que cette autre moitié s'est ac-

Um

compile, s'accomplit, s'accomplira jusqu'à la Un des siècles; que l'Église, en un mot, a dû être pure d'erreurs quand elle était souillée en tout le reste? La prophétie est une. Elle devait* tout aussi bien empêcher un Alexandre VI de devenir pape, que Fempêeher, une fois pape, d'enseigner des erreurs. Étrange système ! Inondée de scandales , l'Église romaine est restée Y Église , l'épouse de Jésus- Christ; qu'elle eût enseigné une seule erreur, et elle cessait de l'être. Un pape couvert de crimes est resté le représentant de Jésus-Christ; une seule erreur, et il ne l'était plus. Est-ce ainsi que nous jugeons, avec le cœur et le simple bon sens, dans le cours ordinaire de la vie ? N'est-ce pas à l'erreur que nous pardonnons le mieux? N'est-ce pas sur le crime que nous voyons le sceau de la réprobation divine? Avec TÉglise, on nous condamne à faire le contraire. On avoue les scandales ; on nie avec indignation toute possibilité d'erreur. C'était l'enfer, — mais l'enfer bien pensant.

lY

Aujourd'hui donc, nous dit-on, nécessité plus grande que jamais d'une autorité réglant la foi ,

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

puisque l'erreur dispose de plus de moyens de séduction.

Nécessité plus grande ne prouve pas mieux le droit. Mais laissons le droit ; voyons le fait.

Le fait, c'est celui que nous entendons souvent se traduire par ces paroles triviales : « C'est l'affaire des prêtres ; tant pis pour eux s'ils se trompent ou nous trompent! d

Cest r affaire des pnHrcs. — N'est-ce pas, au fond, même chez les catholiques plus sérieux, plus pieux, la iraduction exacte du système ?

L'Église se présenie au monde comme chargée de résoudre pour lui toutes les questions concernant la foi, la vie, la mort, le salut, l'éternité. Ceux qui ne se soucient pas de ces questions, est-ce le meilleur moyen de faire qu'ils s'en occupent? Ceux qui s'en occupent un peu plus, est-ce le meilleur moyen de faire qu'ils s'en occupent sérieusement, fructueusement?

Aux uns comme aux autres, on leur offre la facilité dangereuse de ne pas s'approprier explicitement, une à une, les grandes vérités de TEvangile, et de les accepter implicitement, en gros, par l'acceptation d'un seul fait, — l'autorité de l'Église. Cela ne veut pas dire, sans doute, que pas un catholique ne s'appropriera, par une foi intelligente,

ces vérités qui sont le salut des âmes ; mais le grand nombre, le très-grand nombre, en restera à la foi implicite, à ce vague état d'obéissance qui, dès qu'on en a pris son parti, devient le plus commode et le plus profond des sommeils.

Or, ce sommeil, jamais TÉglise ne l'avait tant recommandé, tant prêché qu'aujourd'hui. Sa grande frayeur, c'est qu'on ne discute ce qui n'a d'autre fondement que sa parole à elle, et, pour sauver cela, el\€ condamne les vérités fondamentales à n'être reçues non plus que comme de muettes conséquences du dogme central, l'autorité. Voyez, en d'autres temps, les Bossuet, les Bourdaloue. Ils prêchent bien aussi l'autorité de l'Église ; mais comme ils sont loin d'en faire ce qu'on en fait maintenant! comme ils sont loin de dire : t Croyez seulement en l'Église, et vous aurez, par cela seul, le mérite de croire à toutes les vérités de l'Évangile ! » Comme ils secouent ceux qui seraient tentés de prendre la chose ainsi, et de laisser à l'Église le soin de croire pour eux ! Quel prédicateur protestant a jamais insisté plus qu'eux sur la nécessité d'une foi individuelle, réelle, s'appropriant chaque vérité? Contradiction, sans doute, car il* est clair que le travail à faire pour acquérir une telle foi, c'est, de quelque nom qu'on le nomme, l'examen ;

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

mais elle les honore, cette contradiction, car elle nous les montre supérieurs à leur Église, et redressant, comme chrétiens, le vice de ce qu'ils prêchaient comme prêtres.

Leur Église, d'ailleurs, même dans ses représentants bien moins illustres, n'en était pas, sur ce point, où elle en est venue. Elle disait beaucoup moins nettement : « Croyez en moi, et c'est assez. » Si, en regard des protestants, elle s'affirmait durement, impitoyablement, — elle ne s'affirmait pas, auprès des siens, comme l'objet principal de la foi. Elle leur disait bien : « Vous devez m'avoir pour guide et pour souveraine maîtresse ; » mais elle ne s'asseyait pas, comme aujourd'hui, sur l'autel, demandant pour elle-même et Tobéissance et les hommages, sauf à en reporter quelque peu, si elle y pense, sur le Christ et sur Dieu. Mais, aujourd'hui, partout vous pourrez entendre des sermons dans lesquels un païen serait infailliblement conduit à prendre ce mot « l'Église » pour le nom de la divinité principale des chrétiens. C'est de ce nom, de ce culte, qu'ont été pleines, entre autres, les dernières conférences du père Félix à Notre-Dame.

Page 1