CHAPITRE PREMIER
LA SITCATTON
I. Le pape au sommet. — Joie. — Douleur. — Les fails. — Le pape, porte du ciel. — Un arctievêque à rassemblée de 1854. —Le mensonge par conscience. — Dieu a yermis, —
Triste logique.
IL — Comment cette logique s'incarne dans le pape. — Le régiment de M. de Bonnechose. — Une scène dans une cathédrale. — Obéir pour commander. — Comment le temps a aidé la logique.
III. Les dangers l'ont aidée aussi. — Ceux, d'abord, du christianisme. — Rome s'entend peu à le défendre. — Appels à la force. — Apologétique nécessairement faible. — Meilleure, elle n'est jamais bien catholique.
IV. Danger, en fait, unique : opposition radicale entre le catholicisme et le siècle. — Rome tantôt la dissimule, tantôt l'affiche. — Quelques hommes s'efforcent encore de n'y pas croire. — M. de Broglie ; M. Donoso Corlès. - A Rome, point d'illusion. — Guerre déclarée; armée prêle.
Par où commencer? — Je pourrais le demander à n'importe qui, et tous, aujourd'hui , répondraient : « Par la papauté. »
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Les uns le diraient avec joie, avec orgueil. — Yoilà la papauté enfin arrivôe à sa vraie place. L'épiscopat est à ses pieds; l'unité catholique est
consommée.
D'autres, catholiques aussi, le diraient avec douleur. — Voilà la papauté arrivée h être tout, à pouvoir tout. « L'Église, c'est moi, i. a dit le pape; et l*Église n'a plus eu ni le courage, ni la pensée même de protester.
D'autres, enfin, catholiques ou non, le diraient en se demandant comment il est devenu possible que la papauté arrivât, au dix-neuvième siècle, à cette omnipotence toujours contestée jusque-là.
Prenons donc cette dernière question.
Inutile, d'abord, de s'arrêter à constater le fait. Toute indépendance, dans le catholicisme, a pris fin. La soumission au pape n'est plus seulement affaire de hiérarchie et d'ordre visible; Rome en a fait un dogme, et, à l'occasion, le premier des dogmes.
Un archevêque de Paris, eii 1857, meurt assassiné. Voici ce qu'écrit le pape 5 un parent de cet archevêque : « Une grande consolation pour vous et pour nous, c'est la ferme espérance que le défunt pontife est entré dans le royaume céleste.
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Fi. effcl, pendant sa vie, il témoigna, soit à nousniême, soit au siège apostolique, une particulière vénération. Il se distingua par la piéte, le
zèle... etc. » . , . j
Ainsi la seconde raison pour croire au salut de l'archevêque, c'est qu'il a été pieux", la première, '•'est qu'il a été soumis au pape.
Ajoutons que ce n'était pas même vrai, et que le pape, en écrivant ces mots, a eu probablement bien moins en vue de louer l'archevêque, dont il avait plusieurs fois eu â se plaindre, que de donner indirectement une leçon à qui l'imiterait dans ses velléités d'indépendance.
Mais ce même archevêque, si nous racontions son histoire, pourrait nous aider à comprendre comment se font les progrès de l'omnipotence
papale.
C'était en 1854. Le pape avait convoque, non un concile, mais une assemblée d'évêques, laquelle n'aurait point à délibérer sur quoi que ce fut, encore moins à voter, mais uniquement à assister, autour du trône de Pic IX, à la proclamation de l'Immaculée Conception. Nous reparlerons de cette assemblée, dont le vrai but s'est révélé peu à peu. C'était un premier pas vers le concile aujourd'hui convoqué, et qui , sous un nom histori-
quement plus sonore, ne sera, au fond, pas autre chose.
Les évoques étaient donc là pour faire l'apprentissage de cette absolue soumission désormais exigée d'eux. Or, un des moins portés, disait-on, à s'y ranger, c'était rarchevêque de Paris. Tout Paris avait su qu*il était peu favorable au nouveau dégibe, et peu, surtout, à cette proclamation par le pape seul, proclamation qui serait implicitement celle de l'infaillibilité papale. Il avait même beaucoup hésité à se rendre à Rome. On crut, le voyant partir, qu'il allait porter au Vatican quelques échos au moins de Tancienne indépendance gallicane. Sa présence, en tout cas, vu ses opinions bien connues, aurait un sens qui n'échapperait pas aux champions de la papauté.
Parla-l-il, ou ne fit-il autre chose que paraître? Nous r ignorons. Ce que nous savons, c'est que nul évéque, au retour, annonçant à ses ouailles la proclamation du nouveau dogme, n'en parla, dans son mandemenl, avec une approbation plus entière, plus hautement et plus triomphalement joyeuse. Approuver, il le fallait bien; approuver avec ces transports de reconnaissance et de joie, — hélas ! peut-être le fallait-il aussi pou r expier les velléités de résistance, et il est bien possible que cette
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joie eut été formellement exigée, commandée. Mais nous n'avons pas besoin de cette supposition. L'organisation même de l'Église romaine explique assez ces grandes immolations de la pensée individuelle, de la dignité personnelle.
Représentez-vous ce que doit nécessairement se dire un homme enlacé dans un tel système :
« Refuser, une seule fois, d'obéir, c'est perdre tout droit a commander. Évéque ou simple prêtre, un seul pas en dehors de l'unité m'enlève logiquement toute possibilité de prêcher encore en son nom, et, quand mes supérieurs devraient ignorer ma révolte, quand elle resterait à jamais cachée dans mon cœur, c'en est assez pour que je ne me sente plus sur le terrain que j'ai appris à considérer comme seul solide. Donc, au plus tôt et à tout prix, j'y rentre. »
Le voilà donc, cet homme, entraîné par sa conscience même à parler, à enseigner, à agir contre sa conscience. Pour pouvoir être sincère en commandant au nom de l'Église, il faut qu'il puisse se dire à lui-même : « Je me suis soumis tout le premier; j'ai immolé à l'unité mes convictions, mes scrupules. »
Cette immolation, cela va sans dire, ne sera pas toujours réelle. Peu de jours après sa fameuse ré-
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tractalion, tant célébrée, depuis, comme l'idéal du genre, Fénelon écrit à l'abbé de Ohanterac, son agent à Rome : « Dieu a permis que je fusse condamné. » Il accepte donc la condamnation, mais comme une épreuve douloureuse ; il ne raccepte pas comme jugement sur ses doctrines, et, ce qu'il pensait avant, il le pense après, évidemment.
Mais d'autres pourront être plus réellement soumis. La nécessité même de céder, d'abdiquer, aura rendu la chose possible, et la conscience, dès lors, n'aura plus même à intervenir. « J'ai admis le système; j'admets les conséquences. Voilà tout. »
De là l'immense autorité dont se trouvera investi, même indépendamment de tout droit réputé divin, l'homme qui présidera au jeu d'un tel
système.
^ Un système à Fétat d'idée, -vous aurez beau le iuî^er avantageux, nécessaire; vous conservez, avec lui, votre liberté, et, l'occasion venant, vous pourrez lui être infidèle. Mais, s'il est là, devant vous, au-dessus de vous, en chair, en os, avec des
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veux pour voir et des oreilles pour entendre, incarné, enfin, dans un homme qui ne peut, le voulùt-il, rien céder, comment ne pas obéir? comment ne pas se prêter à toutes les mesures qui le compléteront, l'affermiront? Cet homme ne régnera pas seulement au nom du système qu'il représente, mais au nom de la logique, au nom de la raison, quelque illogique et déraisonnable que puisse être telle ou telle des choses qu'il impose.
Cet homme, d'ailleurs, dans le système romain, c'est le dispensateur de dignités élevées, enviées, que son devoir (îomme son intérêt lui prescrit de ne confier qu'à des gens ayant fait leurs preuves d'obéissance. Il les faudra, ces preuves, complètes, absolues. Un jour, une heure d'indépendance, — et vous êtes noté à tout jamais.
C'est ce qui a lieu dans tous les rangs de la grande armée romaine. L'archevêque suspect pourra même encore mieux devenir cardinal que le vicaire suspect ne deviendra curé; les papautés de diocèse sont souvent pires que la papauté suprême. Quand le cardinal de Bonnechose parla un jour de ses prêtres, en plein Sénat, comme d'un régiment dans lequel il ne fallait pas que nul s'avisât d'avoir une volonté à lui, un mouvement pénible se manifesta, dit-on, dans l'assemblée.
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Oti'avoit-ll dit, pourUinl , que tout le monde ne
sût?
Je ne puis, quant à moi, rencontrer un prêtre catholique, que je ne songe à celte situation. Je me demande toujours s*il est de ceux qui en souffrent, ou de ceux qui n'en souffrent pas. S* il est de ceux qui en souffrent, je le plains; s'il est de ceux qui n'en souffrent pas, je le plains encore davantage, conscience éteinte, volonté morte, dignité personnelle abandonnée.
Un jour, dans une cathédrale, j'assistais à une grande cérémonie religieuse. Dans le chœur, sur son trône, crosse en main, mitre en léte, couvert de soie, de dentelles et d'or, — Tévèque ; autour, ce régiment dont parlait M. de Bonnechose.
c Ils sont là, me disais-je, deux ou trois cents prêtres de tout rang, les uns plus loin, les autres plus près de cette éclatante dignité, mais tous également éclipsés, écrasés par elle, et tous, pourtant, pouvant espérer d y arriver. Oui, pauvre petit prêtre perdu là-bas dans la foule, cette mitre pourrait un jour resplendir sur ton front. Tes yeux brilleni à cette pensée; ton cœur bat. Mais écoute : nul m devient maître, dans FÉglise, s il n'a été esclave et ne parait devoir l'être à tout jamais. Un moment de réveil, un commencement de résistance.
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et te voilà cloué, jusqu'à la mort, où tu es ; heureux si l'on ne l'en chasse pasl Soumission, soumission encore, voilà le seul moyen, ici. d'être et de rester
quelque chose. »
Et ce prélat, pourtant, maître absolu du sort de ses prêtres, un simple prêtre osera souvent mieux s'exposer à lui déplaire, que le prélat n'osera déplaire au pape. Plus on s'élève haut dans les rangs de la hiérarchie, plus le devoir et l'intérêt sont d'accord à rendre presque impossible toute résistance nu chef suprême. C'est là, plus près du centre, que se font le mieux voir à tous les nécessités du système, et que s'impose, plus claire, cette logique dont nous parlions ci-dessus.
Mais elle est, aujourd'hui, claire pour tous, et voilà comment le temps même a été pour la papauté un auxiliaire précieux. S'il lui a amené beauroup d'échecs, s'il l'a mise successivement en face de la Réforme au seizième siècle, du gallicanisme au dix-septième. de Voltaire et delà Révolution ensuite, puis, dans ce siècle, d'une explosion d'idées dont chacune, semblait-il, devait pouvoir la renverser, — il a. d'autre part, déterminé toujours mieux ce qu'elle est en droit d'exiger de ceux qui veulent son maintien pour pouvoir s'appuyer sur elle. On a pu se convaincre ciu'il n'y a point de milieu.
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in
avec elle, entre l:i soumission et la révolte ; que, le principe admis, si elle n'est tout, elle n'est rien; qu'elle avait raison de condamner ceux qui crurent pouvoir entendre ses droits autrement qu'elle. Le gallicanisme n'est pas mort sous les anathèmes de Rome ; il est mort de sa belle mort, mort comme meurent et mourront toutes les choses nées d'une position fausse, d'un accord impossible entre des principes opposés. Bien superficiels, donc, pour ne pas dire bien sots, ceux qui s'étonnent qu'il n'y ait plus, en France, d'évéques gallicans, ou qu'il n'y en ait que deux ou trois. C'est de ces deux ou trois qu'il faudrait plutôt s'étonner.
Voilà donc, dans la seule marche du temps, une première explication de cette omnipotence que la papauté a conquise. Ajoutez, maintenant, les circonstances.
Le temps, disions-nous, lui a aussi amené de grands dangers, grands pour elle, grands pour l'Église dont elle est la tète et le centre. Or, c'est dans les dangers qu'on se serre autour de son
chef N'cût-on pour lui qu'une médiocre estime, -il est le chef, et l'on a besoin d'ui» chef. Ses droits qu'en d'autres temps on aurait beaucoup discutés peut-être, on ne les discute plus; ses fautes^, qu'on aurait non-seulement avouées, mais proclamées, on les cache, on Us nie. Tout ce qu'il exigera de soumission, de sacrifices, on l'accordera
sans hésiter. ....
Voilà, de nos jours, l'histoire du cathohcisme et
du pape.
Les dangers étaient de deux espèces : ceux de la religion en général, -ceux, en particulier, du catholicisme et de l'Église.
Ceux, d'abord, de la religion.
Le temps n'est plus où l'on pouvait citer le d.xhuitième siècle comme celui de l'incrédulité par excellence. Le rire de Voltaire n'était qu'une mince êpée de cour en comparaison de ce qui se forge aujourd'hui dans les ateliers de la pensée.
Aujourd'hui comme alors, il y aurait lieu à demander si le catholicisme n'est pas, pour sa bonne part, la cause des attaques contre le christianisme et contre toute religion. Remontez un peu ce tr.ste courant qui voudrait balayer toute foi de dessus la terre-, interrogez, les uns après les autres, les ruisseaux dont il s'est formé, et vous en trouverez peu
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qui ne jaillissent, à Forigine, de quelque esprit ou de quelque cœur froissé par les doctrines et le despotisme de Rome.
A Dieu ne plaise que nous refusions, pour eela, de louer ce qui peut avoir été fait dans cette Église pour la défense de la vérité chrétienne! Mais nous avons sur ce point trois observations à présenter.
D'abord, nous ne pouvons louer que ce ([ui s*est fait sans le concours d'aucune violence. Qu'un évêquc publie un mandement contre un livre, rien de mieux; on voudrait seulement, même quand le livre est détestable, trouver dans la sentence plus de raisons et moins d'injures que n'en mettent beaucoup d'évéques. Mais que la force, à aucun degré, intervienne, — et nous dirons que c'est déshonorer la vérité. Or, le catholicisme ne s'est encore jamais volontairement soumis à n'employer que la persuasion. Partout où il a pu, partout où il peut invoquer le concours de la force, il Ta invoqué, il l'invoque. Il déclarera, au besoin, l'avoir en horreur, comme ces évêques d'Autriche qui ordonnèrent, il y a quelques années, d'enseigner dans les séminaires que l'Église na jamais invoqué le hras séculier, n'a jamais employé d^antres moijefu que ceux qu*elle
tient de son divin maître, renseignement, la priéi'e et les larmes; mais d'autres sont plus sincères, et de curieux aveux échappent de temps en temps, même en France. « Il y a, écrivait dernièrement l'évêque de Montauban, un degré de pression extérieure, de peine ou de souffrance physique, qui peut être employé légilimemenl et utilement pour faire passer un homme de l'erreur â la vérité. > — Voilàqui nous reporte, non-seulement aux dragonnades, mais à l'Inquisition et aux tortures. Redisons-le donc : Quand l'Église n'aurait jamais employé ces moyens-là qu'en faveur des vraies idées chrétiennes, ce n'est pas là ce que nous appellerons jamais combattre pour la vérité.
Notre seconde observation, c'est que le catholicisme a peu combattu autrement, peu marqué dans les grandes luttes modernes pour la défense de la vérité chrétienne. Au dix-huitième siècle, son rôle devant l'incrédulité française fut d'une faiblesse déplorable, et il laissa aux prolestants tout l'honneur comme toutes les charges de la guerre. Un siècle auparavant, quand le catholicisme ne manquait certes pas de bennes plumes, c'était déjà aux protestants que les Bossuet, les Fénelon, laissaient, dans l'apologétique, le beau rôle. Ah! c'est que l'apologétique, la bonne, la vraie, la
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al: dix-neuvième siècle
savante, n'est pas facile à qui veut rester catholique, possédàl-il, d'ailleurs, tout ce qu*il faut pour la bien faire ! La chose même est en contradiction avec le principe catholique. Raisonner, réfuter, donner des preuves, c est quitter le seul rôle qui convienne à une Église divinement chargée d'affirmer, dimposer; c*est la faire parler comme parlerait toute autre Église. Puis, chez elle, ce n'est jamais le christianisme seul qu'il s'agit de défendre. Elle en saurait peu de gré. Il faut défendre, avec le christianisme, tout ce qu'elle y a njouté; il faut que les preuves trouvées pour consolider les grandes liases consolident aussi ce qu'on a bâti par-dessus. Là est l'embarras; là, le secret de ce peu de succès dans la grande apologétique. Il est malaisé d'avoir à défendre en même temps la Bible et les Constitutions apostoliques^ Dieu et les indulgences, la croix et la tiare.
Aussi remarquera-t-on — c'est notre troisième observation — que les quelques bons livres d'apologétique chrétienne publiés, depuis vingt ans, par des auteurs catholiques, n'ont de catholique, la plupart, que le nom de Tauleur. Cela ne veut pas dire qu'il ne s'y rencontre, çà et là, des pages d'autant plus catholiques que les autres le seront moins, el, parfois aussi, beaucoup d'injures contre
cîîs mêmes protestants auxquels on aura emprunté la moitié peut-être de l'ouvrage ; mais ce ne sont là que des hors-d'œuvre, et, dans le corps du livre, c'est bien le christianisme qu'on défend, le christianisme moins Rome, le christianisme sans pape, curieuse preuve, assurément, du peu de réalité des liens qu'on nous dit ailleurs si intimes, si nécessaires, entre le christianisme et la forme romaine, l'autorité romaine, le système romain. Aussi le catholicisme officiel, romain, papal, voit-il généralement avec peu de faveur les livres de cette espèce. Il n'osera pas dire que l'essentiel y manque; mais, au fond, il le pense. Un bon livre sur le pape sera toujours mieux reçu à Rome qu'un bon livre sur Jésus-Christ; et peut-être même un bon livre sur le pouvoir temporel, cette grande affaire du jour, sera-t-il mieux reçu qu'un autre livre où l'on parlerait seulement de la papauté spirituelle, du salut des âmes par le pape. Et ceci me conduit aux autres dangers que j'indiquais, ceux qui concernent spécialement le catholicisme et le pape.
Impossible donc, je viens de le dire, de ne pas voir combien ces dangers-là préoccupent plus l'Église romaine, du pape au dernier sacristain, que ceux de la religion. xM'obj cetera- t-on que,
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pour un prêtre, celle distinction n'existe pas, et que, pour lui, dangers de l'Église, dangers de la religion, c'est tout un? Oui; mais voilà précisément le grand mal. Dira-t-on, en particulier, qu'un pape peut être très-sincère en considérant ses ennemis, tous ses ennemis, comme les ennemis de Dieu? Oui; mais voilà précisément ce qui montre à quel point le catholicisme a mêlé l'humain au divin, les intérêts de la terre à ceux du ciel. Le catholicisme officiel est bien moins une religion qu'un vaste établissement humain où la religion n'entre que pour créer et consacrer certains droits, certains intérêts. Encore une fois, cela n'exclut pas nécessairement la sincérité; mais il est clair que la sincérité même, la conviction que ces droits viennent de Dieu, que ces intérêts sont sacrés, contribuera encore à les maintenir au premier rang parmi les préoccupations de l'Église et de ses ministres.
Triste tableau que celui qu'on pourrait dresser des droits et des intérêts qui correspondent, dans l'Église romaine, à chaque vérité ou à chaque erreur enseignée ! Pie IX, nous le croyons volontiers, ne dira jamais en riant, comme Léon X,que le Christ a bien fait de venir pour le faire pape; mais que de fois, plus séri(-usemenl, il a été tout près de h
dtre! Dans ses allocutions, dans ses brefs, dans ses encycliques, que d'endroits où il semblerait que le premier et grand but de la venue du Sauveur a été de se donner un vicaire, et de rétablir à Rome, et de l'instituer précisément tel qu il est! Que d'endroits même où la chose devient tout naïvement personnelle, comme dans cette lettre sur la mort de M. Sibour, et où le vicaire du Christ n'est plus même, dirait-on, le vicaire du Christ, mais un Dieu à servir comme possédant en propre tous les droits à être servi! Or, tout cela répond, dans le clergé, à des instincts et à des besoins aussi vivaces dans les plus bas que dans les plus hauts rangs. Le dernier curé de village se complaît dans celte pensée que le résultat le plus clair de l'établissement du christianisme sur la terre, c'est qu il y ait des hommes exerçant sur la terre'un pouvoir divin, miraculeux, et qu'il soit, lui, un de ces hommes, et qu'il ait le droit, en conséquence, de commander, de régner. Lui, il est vrai, le despotisme épiscopal viendra quelquefois, nous l'avons vu, le secouer rudement dans sa papauté de village, et lui montrer le revers du système; mais l'évêque, moins exposé à en recueillir les fruits amers, assis, comme le pape, sur un trône, entouré, comme lui, de courtisans, — Té-
Sïî
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véque, disons nous, pourra aisément s'abandonner aux mêmes rêves que le pape, et, plus le pape les fera hardis, grandioses, mieux l'épiscopat s'y associera. On a vu, en d'autres temps, le contraire. On a vu des évéques rappeler à la papauté, quelquefois même très-crùment, qu'elle n'est pas TÉglise, et qu'en se faisant ainsi, nonseulement le centre, mais le but du plan divin, elle le travestit, le déshonore. Mais, devant les dangers modernes, l'intérêt de caste a pris le dessus. La monarchie menacée est devenue franchement absolue ; et ce n'est pas dans une monarchie que les courtisans se plaindront jamais d'entendre accentuer la doctrine du droit divin.
Le peuple catholique a laissé faire. Les mécontents ne pouvaient rien contre une révolution que principes et circonstances amenaient naturellement, forcément; quant aux dévoués, ils y étaient non moins naturellement, non moins forcément entraînés que le clergé. Toutes les causes qui ont amené le clergé aux pieds du pape, nous pourrions montrer comment elles y ont amené TËdise entière, et, dans le nombre, bien des gens qui ne se fussent pas laissé prendre en d'autres tempsi Ceci, du reste, a été du surtout à Thabiletê avec laquelle on transformait en dangers se*
AL DIX-NELVII^ME SIÈCLE 'i'à
ciaux et politiques tous les sujets d'alarme que pouvait avoir le clergé.
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Au fond, il n'y en a qu'un, mais terrible : Topposition, de plus en plus évidente, inconciliable, entre l'esprit moderne et l'esprit du catholicisme.
Les dangers de détail, TÉglise n'a pas l'habitude, à moins d'y être forcée, de les affronter carrément; elle aime mieux les tourner, ou, du moins, se ménager les moyens de les tourner. Delà, parfois, une tolérance, une douceur singulièrement en contraste avec les rigueurs ou les menaces déployées en d'autres occasions. Voyez, par exemple, en Espagne. Jamais trône plus cher au pape n*avait été renversé; jamais révolution politique n'avait été si ouvertement di|ngée contre l'Eglise, contre la papauté, car la ré* volution française elle-même, si terrible aux prêtres, ne tourna contre eux que peu à peu. Malgré cela, que de ménagements envers la révolution d'Espagnol Quel silence^ à Rome^ sur ses plus horribles sacrilèges! Quelle attention à n en pas froisser les chefs, excommuniés et maudits, ils le
PAPE ï:t concile
savent bien, dans la pensée et dans le cœur du
pape î
Voilà ce que Rome sait être, par politique, envers des révolutions qu'elle abhorre. Mais la Révolulion^ ce qui, pour elle, veut dire toutes les choses d'aujourd'hui et l'esprit moderne en général, — voilà Fennemi à maudire ouvertement, incessamment, et l'on ne s*en fait pas faute; voilà celui contre lequel Funitc catholique s*est de nos jours reformée, resserrée, dans le sentiment d'un danger suprême; voilà contre qui s'enrôlent tous ceux qui entrent aujourd'hui, officiers ou soldats, dans la grande armée catholique.
Des hommes intelligents — lô croirait-on? — s'y trompent encore. « J'ai lâché de confesser ma foi sans maudire mon temps, écrit le prince de Broglie à madame Swetchine. Cela se peut-il? Je le crois... Donoso Cortcs, qui m'a écrit une lettre fort obligeante, convient que la différence entre nous est que je crois au mariage possible entre la société moderne et l'Église catholique, et qu'il n'y croit pas. Je lui ai répondu que, sans penser trop de bien de la société moderne, je croyais que Notrc- Seigneur pouvait s'asseoir à son banquet aussi bien qu'à celui du péager et aux noces de Cana. » Notre-Seigneur, oui; mais le pape? L'Évangile,
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oui; maisleromanisnie?Et de quel droit enlendriez-vous le romanisme autrement que ne le définit son chef et le vôtre?
La papauté dùt-elle réparer succeEsivement et en détail les échecs subis en Italie, en Espagne, en Autriche, ailleurs encore, elle sait bien qu elle n'aurait, au fond, rien gagné pour l'avenir; elle sait aussi combien peu elle doit compter sur la France, malgré tout ce que la France politique fait pour elle, malgré tout ce que la France catholique semble lui jurer, aujourd'hui, d'obéissance et de dévouement. Elle sent que l'ennemi est partout, le dan-er partout, même dans le cœur de ses fidèles, pour peu qu'ils soient de leur siècle; elle sait que ce qui bat ses remparts, ce n'est pas une mer momentanément furieuse, mais une marée montante, toujours montante. Elle anathématise, un a un, les fiots du siècle; elle entasse, comme digues, tous les vieux débris de sa puissance, - et cette œuvre désespérée est ce qui lui vaut, pour le moment, le concours unanime de ses serviteurs de tout pays. Voilà pourquoi le pape est sur d'avance de son concile ; voilà pourquoi, tranchant d'avance toutes les questions qui auraient dû, semble-t-il, être traitées dans le concile, il a lancé, dès 1864, 1 Encyclique et le Syllabus.
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