P4PB ET CONCILE
AU DlX-NEUVIÊME SIÈCLE
ij'll
Grands mots, mais jeu de mois.
Yoici d^abord, en effet, un sous-entendu perpétueL L'Église, c'est le clergé, et, le clergé, bien plus encore qu'au temps de Grégoire VII ou d'innocentlll, c'est le pape. Encyclique ni Syllabus ne vous diront un mot d'un droit quelconque reconnu ou accordé à TÉglise, au corps de l'Église , à cette société que le pape a commencé par déclarer vraie et parfaite. Cela voulait donc seulement dire — autre sous-entendu — qu'elle a un gouvernement régulier, parfaitement bien organisé, et que ce gouvernement est libre.
Mais, gouvernement libre, cela voudrait dire, en politique, gouvernement d'un pays libre. Voici donc, alors, le grand sophisme, si même il y a sophisme et non purement audace à se jouer si ouvertement des mots, des gens. La liberté de V Église, c'est la liberté, pour son chef, d'exercer, sans empêchement, sans contrôle, tous les droits qu'il aura déclarés droits de l'Église. La liberté de l'Église, c'est que le pape, au nom de l'Église et de plus en plus en son propre nom, soit libre de fixer souverainement la foi, de l'imposer à tous, et, s'il le faut, par la contrainte (Syll. art. 24), par les châtiments temporels. La liberté de V Église, c'est que le pape soit libre, non-seulement de ne souffrir (Syll.
art. 77) aucune Église à côté de la sienne, mais d'étouffer dans la sienne (art. 15) tout essai de foi individuelle et libre. C'est, en outre, que l'instruction, à tous les degrés, soit libre, libre du côté de l'État, libre de passer tout entière (art. 45) aux mains des prêtres ; c'est que le pape soit libre encore de régler souverainement (art. 68 et 69) tout ce qui se rapporte au mariage, centre de la vie civile, de maintenir indéfiniment (art. 43) les concordats qui auront reconnu ses droits, et, par-dessus tout, on l'a déjà vu, d'exiger de tout souverain chrétien qu'il mette son autorité, ses soldats, sa personne, au service de toutes ces libertés. Qu'une seule soit yioiée, — et, si le violateur est un gouvernement contre lequel on ose crier, il n'y aura, d'un bout de l'Église à l'autre, du dernier vicaire au chef suprême, qu'un cri d'indignation, de désolation ou d'horreur. Un journal s'amusait dernièrement à recueillir, dans les allocutions et les encycliques de Pie IX, une foule de passages d'où l'on ne pourra guère ne pas conclure, dans quelques siècles, qu'une horrible persécution a pesé de notre temps sur l'Église. On se croirait sous Dioclétien, sous Néron ; encore est-il à remarquer que jamais, dans ces temps héroïques , on n'écrivit de pareilles phrases. Croyons, pour l'honneur de Pie IX, que,
AU DIX-NEUVIÊME SIÈCLE
martyr tout de bon, il parlerait, avec plus de simplicité ; mais, pour le moment, dans sa bouche, dans toutes ces bouches indignées, violentes, bruyantes, on sent la fièvre d'un parti beaucoup plus que la conviction du droit ou la sainte ardeur du devoir. Ainsi, la liberté de V Église^ c'est la liberté, pour son chef, de réclamer au nom du ciel et d'exercer par tous les moyens terrestres, sur les âmes, sur les corps, sur les peuples, sur les princes, le plus absolu despotisme. C'est la confiscation de tous les droits, l'absorption de l'individu dans cet être idéal, l'Église, qui seule est fibre, mais au prix de la liberté de tous.
El remarquez, sur ce dernier point, une triste analogie entre le principe catholique et celui du socialisme. Il y a même plus qu'analogie; et, quand le Syllabus range le socialisme parmi les « inventions pestilentielles » de ce siècle, il nous autoriserait à qualifier bien sévèrement un système où l'individu religieux est tout aussi anéanti que le serait, flans le socialisme, l'individu social. Le socialisme
vous assigne, au nom de la société, votre place, votre tâche ; le romanisme vous impose, au nom de rÉglise, votre foi, votre conscience, conscience et foi de TÉglise. C'est au nom de Dieu qu'il vous parle; mais le socialisme parle au nom de l'égalité, de la justice, ce qui est aussi, à sa manière, parler au nom de Dieu. Sous ces grands mots, dans le catholicisme comme dans le socialisme, une seule chose est vraie : c'est que l'individu, au nom de la libeï'té commune, est asservi, et, au nom de l'unité, absorbé.
Voyez-le, ce triste idéal, là où l'Église a pu le réaliser. Qu'est-ce qu'un ordre religieux, qu'est-ce, en particulier, que la grande milice des jésuites, sinon l'image de ce que serait le monde si l'idéal romain devenait partout la réalité? Le général des jésuites pourra bien redire fièrement : Sint ut sunt , aut non sint ; mais qu'est-ce que chacun d'eux, qu'est-ce que le général lui-même, individu, membre de l'ordre? ce n'est pas même une unité dans un chiffre. Une unité a sa valeur à elle. Le jésuite est l'homme de son ordre ; c'est l'ordre qui agit par lui, pense en lui, vit en lui; c'est l'ordre qui se substitue à sa raison, à sa conscience, à son âme, à tout son être, et, plus l'ordre sera libre, libre d'être fidèle à ses principes, libre de les mettre
en pratique, plus l'individu ne sera rien. Voilà rÉglise romaine. Si celte liberté que son chef réclame pour elle pouvait jamais éire complète, si, quand les lois la lui accordent, les mœurs ne la lui étaient toujours plus ou moins, — la catholicité serait, à la lettre, un couvent.
Aussi voyons-nous que les princes, même trèscatholiques, ne se sont jamais mépris sur la portée de cette liberté que les papes revendiquaient pour l'Église. Quand, de nos jours, Fenipereur d'Autriche signa le fameux concordat qu'il a dû déchirer depuis, il fit ce que n'avait fait, même dans les siècles catholiques, aucun de ses prédécesseurs, aucun des rois de TEurope. Plus d'un, sans doute, avait subi pis encore; mais consentir librement, au milieu du dix-neuvième siècle, à une pareille abdication, c'était peut-être plus que de s'en aller grelotter, au onzième, dans les fossés de Canossa. Non que nous puissions approuver, il s'en faut bien, tous les motifs qui ont pu porter les princes à refuser aux papes cette liberté tant réclamée. Nous savons que ce fut souvent pour avoir l'Église sous leur main, pour disposer de ses dignités, de ses richesses ; nous ne sommes pas loin de penser, comme M. De Maistre, que les libertés de l'Église gallicane se composaient, en bonne partie, de servitudes en-
AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
vers la royauté. Mais M. De Maistre ne voit que ce côté-là de la question, et il a tort. Tous ces rois en lutte contre les papes, vous aurez beau montrer qu'ils furent souvent despotes, souvent avides; l'appui qu'ils trouvaient chez tant d'hommes éclairés, pieux, et, généralement, dans le sentiment national, prouvera toujours qu'ils étaient, à un autre point de vue, les champions de la liberté, les organes de cette protestation permanente que nous avons rencontrée sous tant de formes. Les peuples étaient avec eux, et, sans l'excommunication, alors terrible, qui venait se jeter à la traverse, les peuples, dans cette querelle, ne se seraient jamais séparés d'eux. Puis, si de mauvais princes ont été en lutte avec les papes, n'oublions pas que les bons l'ont été souvent, très-souvent, d'autant plus sérieusement qu'ils n'étaient pas, comme d'autres, prêts à céder pour quelque faveur immorale, quelque don aux dépens d'autrui, comme la papauté en a tant fait. De tous les rois du moyen âge, celui qui a lutté contre elle, sans violence, avec le plus de persévérance et d'énergie, — c'est Louis IX, saint Louis. On se demande si Rome l'a canonisé pour ses vertus, ou si elle n'a pas plutôt cherché, en le canonisant, à faire oublier qu'il lui avait tenu tète.
mm
c Imaginons, dit M. de Falloux, ce que serait devenue la liberté en Europe, la liberté, filk de rÉglise et mère de la civilisation, si, dans les luttes du moyen âge, la sou¥eraineté de la force n*eût pas rencontré, à chacun de ses succès, la souveraineté
de Fesprit. »
Imaginons, d'abord, si nous pouvons, une plus complète oppression que celle qui pesa, au moyen âge, sur les peuples. On nous demande ce que la liberté serais deuenwe ; nous demanderons où elle était. Nous l'avons déjà demandé. On nous a répondu par des descriptions fantastiques, et l'histoire répond par le tableau d'un état de choses qui aurait révolté les vieux païens. Est-ce à dire que la papauté ne fut jamais intervenue pour opposer la justice à la force? Non ; mais voici ce que nous dirons : elle a, en fait, rarement pris ce beau rôle; elle était peu capable de le prendre.
Elle l'a, disons-nous, rarement pris. Que de papes sous lesquels nous n'en trouvons aucune trace! Les peuples sont parqués sous leurs innombrables mai-
AU DIX-NEUVIÊME SIÈCLE