CHAPITRE DIX -SEPTIEME
liKS OEUVRES CATHOLIQUES
I. Petite part de la papauté dans les bonnes. — La gloire de Dieu au second rang; au premier, la gloire du pape. — Rome se défiant de toute œuvre un peu libérale. — Le romanisme notablement plus fécond loin de Rome qu'à Rome. — Loin de Rome aussi, bien mieux qu'à Rome, se trouvent, dans le catholicisme, la foi vivante, les chrétiens sérieux.
II. Les oeuvres chères au pape. — « On refait l'Espagne en France. » — Les couvents, triste manière d'entretenir et d'implanter la foi. — Réseau qui partout se reforme. — Le peuple ne s'y trompe pas. — La chrétienté, pays conquis ; le clergé, armée étrangère. ,
Mais, en même temps que la papauté marchait, comme autorité hiérarchique, à ce rapide accompHssement de ses vœux, elle élargissait, comme autorité religieuse, les bases de son influence, et, soit en bien, soit en mal, elle ne négligeait rien pour enlacer de plus en plus les peuples.
Je dis c( soit en bien », et à Dieu ne plaise que je méconnaisse jamais ce qui a pu être fait chré-
tiennement, n'importe sous quel drapeau , pour l'allégement des misères matérielles ou morales, pourFavancement du règne de Dieu dans les cœurs ! Il est certam que le catholicisme nous offre, depuis trente ans, le spectacle d'une activité très-grande, et que, parmi ses œuvres, il y en a plusieurs auxquelles le nom d'œuvres chrétiennes ne saurait être refusé.
Toutefois, sans parler encore de celles qui méritent peu ce titre, — bien des observations seraient à faire.
Si, d'abord, pour ne pas sortir de mon sujet, je me mettais à chercher la part de la papauté dans ces quelques œuvres véritablement bonnes, — je la trouverais petite. Non que le pape leur ait jamais refusé, à l'occasion, un mot d'encouragement ou d'éloge; mais, Timpulsion, il ne Ta pas donnée, il n'a jamais paru se préoccuper de la donner. Encycliques, allocutions, lettres apostoliques, lettres particulières, tout, plus ou moins, se résume dans h recommandation de prêcher l'autorité, l'unité, l'autorité du pape, l'unité sous le pape. Prêcher cela, travailler, par tous les moyens, à relever et à consolider cela, — c est, évidemment, aux yeux du pape, l'œuvre importante, l'œuvre par excellence, et les autres ne l'intéressent qu'en propor-
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tion du concours plus ou moins utile qu'elles prêteront à la première.
Cette pensée du chef ne pouvait manquer de déteindre sur bien des œuvres excellentes en soi, mais que nous voyons gâtées par la préoccupation constante de les faire servir à la gloire de l'Église, à la gloire du pape. La gloire de Dieu, le règne de Dieu, ne sont trop souvent qu'au second rang, pour ne pas dire au dernier ; trop souvent il n'est pas même besoin, pour s'en convaincre, d'étudier les intentions cachées. C'est ouvertement, comme le pape, qu'on fera de l'Église, de ses droits, de ses intérêts, de son chef, le premier et le grand objet de toutes choses. Voyez, par exemple, ces sociétés de jeunes gens qui vont se multipliant dans tous les pays catholiques. Elles font, à certains égards, du bien. Mais voyez leurs statuts; voyez Tesprit dans lequel on les dirige. On veut, sans doute, sauver les âmes de ces jeunes gens ; mais ce qu'on veut avant tout, c'est qu'ils soient comme une milice autour de l'Église, autour du pape.
Souvent, d'ailleurs, il a été évident que bon nombre des choses faites, et, sur ce nombre, les meilleures, n'avaient qu'à demi l'approbation de Rome. Partout où l'activité catholique s'est laisse pénétrer d'un souffle moderne et libéral, par exem-
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pie dans ce qui tient à l'instruction du peuple, à la bienfaisance intelligente et moralisatrice, on Ta suivie, de Rome, avec des yeux fort inquiets, quelquefois assez sévères ; on craignait jusqu'à l'apparence d'une réconciliation avec ce libéralisme que l'Encyclique de 1864 déclare irréconciliable avec la papauté. Ce qui est sur, c'est que ces œuvreslà ne se sont jamais introduites dans les pays plus franchement romains.
Même à ne parler, enfin, que des œuvres strictement catholiques et pleinement approuvables à Rome, il est certain que ce que je viens d'appeler les pays franchement romains est peu sorti, même dans ces trente années, de son sommeil séculaire; et si le catholicisme, de nos jours, a souvent pu être loué comme actif, comme fécond, c'est beaucoup moins dans les pays où il règne que dans ceux où il doit lutter, soit contre le protestantisme, soit, comme en France, contre des institutions et des tendances plus ou moins en guerre avec lui. Sans lui ôter la gloire de ce qu'il a pu faire de bien, cette observation prouve pourtant qu'il a eu besoin, pour le faire, d'éléments étrangers, et que, livré à lui-même, il fait peu. Ce n'est là, du reste, que la suite de ce que nous avons fait remarquer dans les siècles antérieurs. Presque toujours c'est loin de
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Rome que les apologistes de TÉglise romaine ont à aller chercher les éléments de leurs plaidoyers, Rome fournissant généralement, au contraire, plus qu aucun autre Heu, des éléments de reproche et d'attaque. Campée sur son droit,elle n'a jamais compris, dirait-on, ni quil put être compromis chez elle par des scandales, ni qu'il eût à être justifié par des fruits de vie et de salut. Rome, même dans ses meilleurs moments, c est la tète, le cerveau, la politique, la domination surtout ; si vous voulez le cœur, la vie, les œuvres catholiques portant un cachet réel de dévouement, de foi, de christianisme, — cherchez ailleurs. Rome n'est que le centre d'une grande exploitation. Du pape au dernier sacristain, chacun n'y fait, plus ou moins, qu'un métier, métier qui pourra bien être accompagné chez quelques-uns, chez Pie IX, par exemple, d'un sérieux sentiment du devoir, mais un métier pourtant, une routine, un dévouement égoïste et terre à terre. Ce n'est pas là que personne songe à poétiser le catholicisme ; et nous, à toutes ces poéti^ êatiom qu'on nous fait, presque toujours nous pourrions répondre : « Voyez Rome 1 Voyez si les gens de Rome, prêtres comme laïques, ont seulement Fair de se douter que le catholicisme soi t cela ! » La poésie de Rome est dansses souvenirs antiques,
ou, pour les étrangers, dans les splendeurs de certaines pompes, dans la papauté contemplée à travers le voile lumineux qu'ils ont apporté de loin; mais la poésie de la foi, mais le sentiment religieux, mais la vie chrétienne intime, mais le besoin de la faire passer dans des œuvres sérieusement chrétiennes, — tout cela y est peut-être plus rare que nulle part ailleurs, et ce n'esv as de Rome qu'ont rien reçu ni que recevront rien les chrétiens émlnents que nous sommes heureux de saluer, çà et là, dans la milice romaine universelle.
Voilà donc pour les choses que nous pouvons louer, soit sans réserve, soit avec certaines réserves. Mais que d'autres dont nous ne pourrions faire réloge qu'en oubliant d'où elles sont nées et à quoi elles veulent aboutir !
€ On refait l'Espagne en France, » disait der*nièrement un écrivain ; et ce qu'il disait de la France, il aurait pu le dire de bien d'autres pays. Il faisait allusion surtout à ces innombrables couvents dont chaque année voit augmenter la foule;
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foyers de romanisme, embarras à tous les gouvernement, tristes défis à toutes les idées modernes. Un pays se couvre, sans bruit, de ces citadelles élevées contre la liberté qui permet de les élever. Qu'on ait déjà ou non de quoi les peupler, n'importe ; on bâtit, on bâtit toujours. ■ La cage fera venir les oiseaux, » disait un des habiles. Et les meaux viennent en effet, et d'autres nids se bâtissent, et le vent des révolutions pourra seul les jeter
à bas.
Qu'on ne se méprenne pas, ici, sur notre pensée. Ce n'est ni une menace ni un vœu ; nous ne voulons pas de ces renversements-là, toujours, d'ailleurs, suivis de reconstruction. Nous ne faisons que constater tristement ce retour à une des plus mauvaises manières d'entendre le christianisme et de l'implanter parmi les peuples. On veut que les couvents deviennent le sel de la terre ; mais dussent-ils ne pas redevenir, au contraire, ce qu'ils ont été longtemps, ce qu'ils sont encore en bien des lieux, — est-ce .de là que rayonnera jamais ua christianisme assez puissant, assez pur, pour dompter salutairement le siècle? On gagnera quelques âmes, et, encore, à quoi les gagnera-t-on ? Les autres, on ne fera qu'ajouter à leurs antipathies, et c'est le christianisme qui payera pour le catholi-
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cîsnie, Jésus-Christ qui paiera pour le pape. Mais, cela, le pape en est peu touché. Il constate avec joie l'accroissement de cette sombre armée qui ,. soit dans les couvents clos, soit dans les maisons destinées à pourvoir d'ouvriers toutes les œuvres catholiques, s'exerce à n'avoir, comme lui, qu'une pensée, qu'un but, l'asservissement du monde. Elle s'étend, comme un réseau, sur tout l'univers catholique ; elle annonce ouvertement l'intention d'enchaîner, d'étouffer le siècle. Brisé en Espagne, en Italie, le réseau se reforme ailleurs, profitant des expériences faites, toujours le même et toujours différent, but immuable, moyens se diversifiant à l'infini selon les lieux, les mœurs, les circonstances. Ici encore, ici surtout, les meilleures œuvres sont gâtées par l'évidente intention de les faire toutes concourir à ce plan général de conquête et d'écrasement. -
Le peuple ne s'y trompe pas, et, jusque dans la main, jusque dans les yeux de la plus douce des sœurs de charité, il reconnaît cette main de fer, ce regard dominateur, cette volonté dure sous laquelle il sait qu'on se place dès qu'on demande ou qu'on accepte quoi que ce soit de Rome. Il pourra la bénir — pas toujours même, car elle n'est pas toujours douce, bien s'en faut — il pourra, dis-je.
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la bénir du fond de son cœur, cette femme qui sera venue soigner ou ses enfants ou lui-même ; mais il n'en sentira pas moins qu'une guerre à mort est engagée entre le pouvoir qu'elle représente et tous les instincts du monde moderne. Que des sentiments détestables se mêlent parfois à cette appréciation ; que Tarmée du pape soit quelquefois moins haïe comme armée du pape que comme représentant la religion, la foi , — c'est incontestable ; mais qui donc a le plus contribué, dans le monde, à établir, à entretenir cet antagonisme ? Qui a autorisé la défiance envers toute œuvre religieuse? Qui a rendu la religion suspecte de n'être jamais qu'une arme, même dans les mains les plus saintes? Et, remarquez-le : plus le catholicisme s'est serré autour de la papauté, plus il a pris, dans ses serviteurs de tout rang, ce fâcheux et compromettant caractère d'une armée, d'une armée, en outre, étrangère. Le catholicisme, autrefois, avait beau être déjà un en théorie; c'était, en fait, dans chaque pays catholique, la religion du pays. Ses chefs, ses œuvres, ses doctrines même, avaient partout, plus ou moins, m caractère national. Aujourd'hui , plus rien de cela. Le chef est à Rome, non pas nominalement, mais tout de bon, réglant tout et inspirant tout; les plus hauts chefs après lui ne sont que ses offi-
ciers, ses serviteurs, ses courtisans, occupant en son nom toutes les parties d'un empire où les plus grands États ne sont que de simples provinces. On se senten pays conquis, — et ce n'est pas le catholicisme seulement, mais, pour beaucoup de gens, le christianisme lui-même, qui devient une importation étrangère, suspecte, dangereuse. Voilà encore un des tristes services que la papauté, de nos jours, a rendus au christianisme.