‹ Pape et concile au XIXe siècle [microform]Chapitre 41 sur 46 · LE MAUIANISME ET JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

LE MAUIANISME ET JÉSUS-CHRIST

I. Non plus altéralion, mais renversement de Tidée chrétienne.

— L'œuvre du Clirisl passant tout entière à sa mère. —

— Comment quelques-uns essayent de raccommoder la chose.

II. Très-pelit rôle de la Vierge chez les auteurs catholiques sérieux. — Bourdaloue. — Marie au irihunal de Jésus-Chrisi .

— Bourdaloue hérétique, ou bien Pie IX.

III. Hefufjium peccatorum. — Réclames. —Jésus-Christ mené par sa mère. — Flatteries aux femmes. — Le secret de beaucoup de choses.

Ce que Rome a fait pour les saints en général, elle Ta fait, bien plus hardiment encore, pour la Yierge, — et c'est ici qu'il y a lieu de noter aujourd'hui les plus déplorables progrès. La place faite à la Vierge n'est désormais plus une altération, mais un renversement du christianisme.

Dans un ouvrage dont on a inondé la France, le Pèlerinage à la Salotte, par l'abbé Lemonnier, voici commeni on fait parler la Vierge : « Mes enfants, mon (ils est irrité contre les transgressions dont le

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peuple se rend coupable... Il menace de le punir bientôt, et c'est moi qui retiens son bras vengeur; mais ce bras est si pesant, que je n en puis plus soutenir le poids. Vous ne pourrez jamais reconnaître les peines que je prends pour vous... Toute autre prière que la mienne aurait été impuissante, i

Voilà donc Jésus-Christ devenu le Dieu vengeur, et le rôle de Jésus-Christ passé tout entier à sa mère. Ne disons plus avec saint Jean que « nous avons un avocat auprès du Père »», mais, avec les théologiens chers au pape, que nous avons une avocate — car ce mot est reçu — auprès du fils.

Mais on ne s'en tient pas même là, et, souvent, ce n'est pas seulement le rôle de Jesus-Christ qui s'efface, qui disparait, mais Jésus-Christ lui-même.

Dans un autre livre tout aussi répandu, si ce n'est plus, le Rosaire de Mai, nous assistons à une scène au ciel. Les anges s'écrient : « Il n y a plus de foi sur la terre !» — « Alors, Dieu se couvrit de ténèbres; mais dans cette nuit brillait encore Marie, comme la lune quand le soleil est couché... Un grand cri s'éleva dans le ciel. Dieu retira sa main ; la terre tomba. Marie alors s'élança de son siège, étendit les bras , et sauva une seconde fois le

monde, i Une seconde fois; vous l'entendez. Non-seule-

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ment le Christ n\a plus rien à faire aujourd'hui, mais ce n'est pas lui, jadis, qui a accompli l'œuvre.

Ces deux livres n'ont jamais été, que nous sachions, l'objet d'aucune censure ; beaucoup d'autres, tout pleins des mêmes idées, ne l'ont pas été davantage. Même condamnés, ils pourraient encore être cités, en toute conscience, comme exprimant ce qui est, ce qu'on peut entendre partout, ce que Pie IX a contribué plus que personne à établir et à enraciner. On nous citera bien quelques auteurs tâchant de redresser ces hérésies. « L'œuvre de Jésus-Christ, disent-ils, quand elle n'est pas mentionnée, est nécessairem,ent sous-entendue. C'est comme unie à son fils, inséparable de son fils, que la Vierge est représentée rachetant et sauvant; c'est au nom des mérites et du sacrifice de son fils qu'elle intercède auprès de son fils lui-même. » Oui, voilà bien ce que sont forcés de dire ceux à qui il n'est pas permis de penser que Rome ait jamais tort; mais rien, au fond, ne mootre mieux la gravité du reproche ; car, si Ton reconnaît que ce redressement est nécessaire, indispensable, n'estce pas reconnaître que ceux qui n'en parlent pas, ceux qui font de la Vierge ce que nous venons de voir, renversent le christianisme? N'est-ce pas con-

damner le papo, qui laisse prêcher de telles choses, et qui, en fait, les prêche lui-même par son aveugle dévotion à la nouvelle déesse?

Rien, d'ailleurs, de plus éloquent contre la place aujourd'hui faite à la Vierge, que le silence même de tous les livres sérieusement chrétiens dûs à des plumes catholiques. Là, ou la Vierge n'occupe aucune place, ou, si elle en a une, c'est totalement en dehors des vérités fondamentales; le système chrétien est complet sans elle, parfait sans elle. Sans elle, le chrétien est fortifié, consolé, racheté, sauvé, sans elle, il trouve tout ce dont son àme a besoin. Aucun vide, aucun embarras, aucune aspiration qui ne se dirige droit vers Dieu, droit vers celui en qui le chrétien possède Dieu. Voyez encore les anciens grands prédicateurs catholiques. Presque jamais, dans leurs sermons ordinaires, ils ne mentionnent la Vierge, et, dans ceux où ils ont à parler d'elle, quel abîme encore entre ce qu'ils disent et ce que l'on p'rêehe aujourd'hui ! Voyez Bourdaloue sur l'Assomption, t H est de foi, dit-il, que cette

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maternité, toute divine qu'elle est, n'est point proprement et à la rigueur ce qui fait aujourd'hui l'élévation de Marie. » Et voyez jusqu'où il pousse l'idée. Il énumère toutes les occasions où Jésus- Christ, pendant son ministère, a tenu à montrer qu'il n'y avait rien de commun, sur le terrain de son œuvre, entre sa mère et lui. Il la représente ' arrivant au tribunal de son fils, juge des hommes, et jugée par lui comme tout autre enfant d'Adam. € Jésus, dit-il, eut donc égard aux mérites que Marie avait acquis, et non pas aux titres d'honneur qu'elle avait possédés... Il soutint le glorieux caractère que l'Écriture attribue au souverain juge de n'avoir acception de personne, mais de rendre à chacun selon ses œuvres. » Et plus loin : <r Si Marie, après avoir conçu le verbe de Dieu, n'eût pas été obéissante à sa Parole et se fut oubliée jusqu'à se complaire en elle-même et à présumer d'elle-même, — elle ne jouirait pas, quoique mère de Dieu, delà félicité et de la gloire où elle est parvenue. Pourquoi? Parce que, avec cette auguste maternité. Dieu n'eût pas trouvé en elle le caractère de ses élus, qui est la justice et la sainteté. Comme au contraire si Marie, sans avoir conçu le verbe de Dieu, eût été ou eût pu être aussi obéissante et aussi humble qu'elle le fut, aussi consommée en vertus

if-

et aussi pleine de mérites, j'ose dire que, sans être mère de Dieu, elle serait aussi élevée qu elle l est dans la gloire, et aussi près du trône de Dieu, i Certainement, après cela, ou Bourdaloue est hére^ tique, ou Pie IX. Mais, si vous dites que c'est Bourdaloue, prenez garde, car ce serait condamner di même coup Chrysostome, chez qui il déclare avoir pris ridée, et Augustin, chez qui il aurait pu la prendre, car elle y est deux fois, cl très-nettement.

Voilà donc Marie , aujourd'hui , investie de la charge de Jésus-Christ; le refuge et l'espoir de tous les pécheurs, c'est elle. Mais, ce refuge, on est arrivé à le faire infiniment plus sûr, infiniment plus commode, surtout, que ne l'offrait la croix de Jésus-Christ; on a établi entre le fils et la mère une espèce de concurrence d'où ressort infailliblement qu'il y a tout avantage à se tourner vers elle. Le monde catholique est inondé, là-dessus, de réclames qui déshonoreraient, dans le commerce, l'industriel capable de les laisser faire en son nom. Marie promet tout, se charge dctout, s'engage à tout. Et

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Jésus-Christ, juge du monde, lui que Bourdaloue voyait jugeant môme sa mère, — quel rôle on lui donne devant elle! Il ne juge plus ; il ne fait que se laisser arracher par sa mère les plus étranges, les plus bizarres pardons. Elle ne le prie même plus ; elle lui commande, elle le mène, et, cela, comme jamais homme sérieux, quelque amour qu'il eût pour sa mère, ne voudrait se laisser mener par elle. Essayez de vous figurer un magistrat faisant de même, et dites-nous le cas que vous feriez de ce magistrat. Un juge peut être bon, sans doute, mais à condition que sa dignité n'en souffre pas, que les droits de la justice subsistent, — et voilà, en effet, sur quoi repose la grande doctrine chrétienne de la rédemption par Jésus-Christ. Avec le catholicisme d'aujourd'hui. Dieu n'est plus ni juste ni bon, car sa bonté, sa justice, ne lui appartiennent plus; les voilà Tune et l'autre personnifiées dans une femme qu'on proclamera, il est vrai, la plus sainte des femmes, mais à laquelle chacun sera libre d'attribuer autant d'indulgence, autant de faiblesse qu'il voudra; une femme, enfin, qui n'aura plus même, en réalité, ce que nous chercherions dans une chrétienne ordinaire, car jamais nous n'appellerions chrétienne une femme qui serait ce qu'on fait de Marie, vendant à tout venant sa pro-

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tection et ses services, travaillant sans relâche a déshonorer l'Évangile par rébranlement des grandes bases et des saintes sévérités.

On flatte l'orgueil des femmes en leur montrant une femme devant laquelle Dieu abdique ; toute femme chrétienne devrait s'indigner, au contraire, qu'on abaisse ainsi le christianisme, et qu'on prétende la séduire par une telle religion. Mais on a soin qu'elles n'en connaissent point d'autre. Ardont à exploiter tous les besoins du cœur humain, comment le catholicisme n'aurait-il pas profité de ceux qu'il trouvait, chez la femme, plus développes et plus vifs? Heureux encore s'il se fût contenté d exploiter ceux qui lui convenaient! Heureux s'il n'eut pas souvent gâté les bons, ceux qui appelaient 1 Evangile, ceux qui préparent si admirablement la femme à accepter les voies de Dieu dans leur grandeur et dans leur sainteté ! Mais on a tout vicie, jusqu'à l'histoire. Il faut que les femmes se figurent devoir à la Vierge seule, an culte de la Vierge, tout ce que le christianisme a fait pour elles; il faut qu'elles se voient sur l'aulel en la personne de Marie. On a pour elles toute une théologie, toute une littérature, théologie et littérature en madrigaux, profane exploitation d'une ou deux vérités chrétiennes, misérable affadissement de toutes. Hélas! je le sais

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bien : ce n'est pas seulement en vue des femmes que s'écrivent, sur la Vierge, tant de pages si faibles de christianisme, si fortes d'imagination et de passion. Pouvons-nous ignorer ce qu'est pour beaucoup de jeunes prêtres, et des meilleurs, le culte de la Vierge? Pouvons-nous ne pas démêler, dans certains livres, dans beaucoup de cantiques, l'expression inconsciente de sentiments que le prêtre n'a pas la permission d'adresser ailleurs, et qu'il sanctifie de son mieux parla sainteté de l'objet? Mais, si ces élans de cœurs malades ont une excuse dans la condition misérable que Rome impose à son clergé, tout cela n'en est pas moins déplorable comme enseignement, comme exemple, — et Rome qui laisse faire, qui n'a que des éloges pour les progrès de cette religion, Rome en est responsable devant Dieu et devant les hommes. Qu*a-t-on fait de la femme, avec cela, dans les pays où le prêtre peut tout? Une ignorante et superstitieuse poupée, qui n'a plus en Marie que la confidente intime de ses vanités et de ses vices.

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