‹ Papes et tsarsChapitre 1 sur 135 · RUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

RUE BONAPARTE

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En 1880, le sort nous ramenait à Rome, sur la terre classique de l'histoire, au milieu des grands souvenirs du passé. Un concours heureux de circonstances nous laissait des loisirs pour des travaux littéraires. Déjà, en 1878, aux archives du prince Borghèse, un précieux filon nous avait remis sur les traces oubliées de Dmitri, cet homme mystérieux, fils de tsar ou aventurier de génie, obscur prétendant d'abord, et puis « empereur » éphémère de Moscou , en correspondance avec les papes, brandissant son épée contre les Turcs, sans se douter du sort qui l'attendait à courte échéance. 11 v avait là une page d'histoire à refaire. Dès lors, remonter le cours des siècles, leur arracher encore quelques secrets, donner un récit complet des rapports entre les papes et les tsars, devint un rêve favori et souvent caressé. Que de fois, quand nous parcourions la Via sacra^ entre le Capitole et le Colisée, en face du palais de ces Césars, vainqueurs du monde et vaincus par l'Eglise, notre pensée se reportait vers les Césars du Nord , vers le concile de Florence , vers l'empereur Alexandre 1"! Il nous semblait que l'heure des franches explications avait sonné. Dans la sphère sereine de la science, lorsque le temps a calmé les passions, pourquoi ne pas avouer des torts qui ne sont plus que des faits historiques? L'œuvre fut donc entreprise avec l'espoir de glaner quelques épis plutôt que de faire une riche moisson de pièces inédites. La fortune se montra iavorable ; les lettres encore inconnues de Possevino,

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celles du cardinal de Corne, secrétaire d'État de Grégoire XIII. ouvrirent un vaste horizon : elles donnaient le coté intime et les détails secrets des principaux événements. Ces recherches, commencées au N'atican, furent complétées dans les autres archives romaines, dans celles de Venise, de Florence et de Milan ; des érudits complaisants de ^loscou , de Vilna , de Raguse , de Copenhague, enrichirent encore nos dossiers ; c'est la synthèse de ce long travail d'exploration que nous présentons aujourd'hui au lecteur. Avant d'entrer en matière, il importe d'esquisser à grands traits la politique des papes vis-à-vis des tsars de Moscou et des rois de Pologne, d'élargir le cadre du récit en reprenant les faits d'un peu plus haut, d'indiquer enfin les procédés mis en œuvre et les résultats obtenus.

Si lintérèt vital de l'histoire se concentre dans l'analyse et le rapprochement des faits, dans la recherche des puissants facteurs qui ont déterminé les courants des siècles, l'on ne pourrait impunément faire abstraction des doctrines dont s'inspire la politique. Quand il s'agit du Saint-Siège et de nations dissidentes, l'élément dogmatique acquiert une nouvelle importance, sitôt que les affaires temporelles s'enchevêtrent avec les projets de conciliation religieuse. Ce phénomène se produit constamment à Byzance, il se répète dans l'ancienne Moscovie. — analogie frappante, qui peut-être n'a pas été assez remarquée.

Déjà, à l'époque des croisades, pendant la courte existence de l'empire latin d'Orient, au milieu du tumulte des armes, malgré les graves préoccupations de la conquête de Jérusalem et de la destruction de

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l'Islam, le mot crunion avec Rome avait retenti et les conditions en avaient été soumises aux Byzantins. Sans remonter si haut, nous avons surtout en vue la période qui a été marquée par les deux conciles de Lyon et de Florence. Exposés aux attaques des Turcs, pressés de près par Charles d'Anjou, roi de Sicile, menacés par l'empereur détrôné Baudouin II, les césars de Byzance réclamaient les secours de l'Occident, s'adressaient aux papes et leur exposaient le péril de la chrétienté, si le rempart du Bosphore venait à lui manquer. Plus d'une fois, les ambassadeurs de Michel Paléologue avaient tenu à Rome des discours de ce genre ; les papes y prêtaient l'oreille volontiers, promettaient d'exciter le zèle des Latins en sauvegardant les intérêts de Byzance, mais invitaient en même temps à oublier les Photius et les Cérulaire. à revenir aux temps des Athanase et des Chrysostome, qui avaient professé la foi de Rome et reconnu dans le pontife romain le chef de l'Eglise. Grégoire X crut même le moment si favorable qu'il con voqua, en 1274, un concile général à Lyon, pour débattre principalement les questions pendantes avec Byzance. Le 6 juillet de la même année, la paix religieuse fut solennellement conclue entre l'Orient et l'Occident: les Grecs reconnurent la primauté du pape, et lui prêtèrent serment de fidélité. Union éphémère, qui ne dura pas au-delà du règne de l'empereur Michel, après quoi des polémiques acerbes et passionnées rendirent permanent l'état d'hostilité.

Les rares moments de trêve étaient provoqués par \o danger croissant du côté des Turcs ; lorsqu'il n'v avait plus d'autre espoir que l'Occident, la pensée de s'entendre avec Rome revenait d'elle-même. Vers le milieu du quinzième siècle, ce n'est pas seulement, comme autrefois, un appel empressé, une demande urgente de

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subsides, c'est un cri suprême d'angoisse qui se fait entendre sur le Bosphore. Les Grecs sentent déjà les étreintes meurtrières de l'Islam, tout autour le pays est entre les mains musulmanes, la capitale résiste encore, mais des efforts prodigieux pourront seuls la sauver d'une ruine imminente. L'empereur Jean Paléologue redouble ses instances auprès des papes; un concile se réunit à Ferrare et puis à Florence : Bessarion. théologien, orateur, ardent patriote, Isidore de Kiev, homme d'action et de conseil, y déploient leurs talents. Eugène IV publie, en 1439, la bulle d'union et adjure les princes d'Occident de voler au secours de Byzance agonisante. Ni sa voix, ni plus tard celle de Nicolas V. ni l'héroïsme de l'empereur Constantin, ne réussirent à sauver la capitale du Bas-Empire, condamnée à devenir la capitale de l'Islam.

Après la chute de Gonstantinople, lorsque la répression des Turcs, qui menaçaient déjà l'Adriatique et l'Italie, devint la constante préoccupation des pontifes romains, les rapports avec Moscou s'imposèrent par la force même des choses. Il s'agissait d'opposer aux armées ottomanes les armées chrétiennes, et d'endiguer le torrent islamique qui se déversait sur l'Europe. Les papes cherchent partout des alliés, et naturellement les souverains de Moscou n'échappent point à leurs regards. C'est ici qu'il importe de constater, du côté de Rome, l'unité du point de vue religieux au milieu des circonstances extérieures les plus variées. L'élément politique n'est plus le même ; Moscou n'est pas, comme Byzance. menacée de près par un ennemi formidable; c'est plutôt l'alliance des tsars que l'on recherche, car ils passent pour avoir une nombreuse armée, et les papes l'eussent vue volontiers au service de la cause commune ; en revanche. Rome ne peut offrir que la

couronne royale et des titres honorifiques, des facilités de rapports avec l'Occident, et. à de rares intervalles, l'intervention auprès de la Pologne. Cependant, malgré cette différence de situation . les projets d'union religieuse sont identiques avec ceux que Ton présentait autrefois à Byzance. Moins encore que les circonstances et le temps, le caractère personnel des papes n'y apporte aucune modification intrinsèque ; que les messages partent d'un Alexandre YI ou d'un Grégoire XIII, d'un Léon X ou d'un Sixte-Quint, c'est, en substance, le même langage, car c'est toujours la même doctrine, immuable à travers les siècles.

En effet, les papes partaient du principe de l'unité de l'Eglise et de l'unité de son pouvoir suprême. Si la vérité est une, il ne saurait évidemment y avoir qu'un seul dépositaire infaillible de cette doctrine unique, c'est-à-dire une seule vraie Eglise. Cette Eglise est-elle à Rome, ou à Byzance, ou peut-être à Moscou, qui aime à se dire troisième Rome ? Les catholiques ne reconnaissent d'autre vraie Eglise que celle qui a été fondée par Jésus-Christ sur le rocher inébranlable de saint Pierre, et qui a été enrichie de promesses éternelles dans la personne du chef des apôtres et de ses successeurs légitimes , les évêques de Rome ; telle est la doctrine des conciles Généraux, des Pères de l'Eglise d'Orient et d'Occident, confirmée par la pratique des premiers siècles. Aux yeux des papes. l'Eglise de ^loscou, à l'égal de celle de Byzance, n'était qu'une branche séparée du tronc ; en vertu de leur divine mission, ils se croN'-aient obligés de travailler au rétablissement de l'unité primitive. Or. comme l'Orient avait conservé la hiérarchie, les sacrements, les rites d'autrefois, il n'v avait qu'à s'entendre sur quelques points de doctrine, surtout sur la primauté non seulement d'honneur, mais

aussi de juiidiction du pape. De là. la formule ordinaire de conciliation proposée aux Orientaux chaque fois que l'on négociait un i approchement : unité dans la foi, maintien des rites respectifs. L'Église de Rome ne peut rien changer au dépôt révélé, confié à sa garde pour être conservé intact, elle doit demander l'adhésion aux vérités dogmatiques qu'elle enseigne. Par contre, elle se montre très large dans tout ce qui subit l'influence du temps, dans le domaine de la liturgie et du droit ecclésiastique. A Byzance et à Moscou, à propos des questions politiques, les papes poursuivent en même temps la réunion des Eglises dans les conditions indiquées plus haut ; ce but est exprimé tantôt explicitement, tantôt à mots couverts, mais il reste toujours le plus important aux yeux des successeurs de saint Pierre. Cette tendance à réconcilier l'Orient avec l'Occident, à faire revivre l'ancienne unité, c'est ce que les historiens de certaines écoles appellent Fesprit de conquête des papes , leur désir de puissance et d'envahissement, expressions inexactes qui produisent des équivoques regrettables.

Si les papes insistaient de préférence sur le point religieux , les tsars n'y attachaient qu'une médiocre importance. Le concile de Florence avait été formellement rejeté à Moscou comme une innovation dangereuse, et l'aversion des Latins allait toujours croissant. Lorsque Mohammed eut asservi la nouvelle Rome et profané Sainte-Sophie, les Russes se complurent de plus en plus dans l'idée d'être les seuls représentants légitimes du vrai christianisme. Illusion fatale ; car l'idée même de l'Église s'obscurcissait parmi eux, grâce aux empiétements successifs du pouvoir temporel ; les tsars choisissaient les évêques, convoquaient les synodes, inspiraient les réformes, et le souvenir d'un pou-

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voir spirituel, indépendant dans sa sphère d'action, responsable devant Dieu seul, s'oblitérait dans l'habitude d'une soumission absolue. L'omnipotence ecclésiastique n'était pas faite pour déplaire aux tsars ; la restreindre ou s'en dessaisir eiit été pour eux un lourd sacrifice. Entraînés par les événements ou séduits par des calculs politiques, ils se résignaient parfois à correspondre avec les papes, pour leur demander des architectes et des artisans, comme Vasili 111 à Chôment Vil, ou pour les prier d'intervenir auprès de la Pologne, ainsi que le fit Ivan IV; mais aux propositions religieuses qui surgissaient à ces occasions, les tsars ne répondaient que d'une manière évasive ; ou bien, pressés de s'expliquer, ils avouaient franchement vouloii- mourir dans la foi de leurs pères. La doctrine des papes se heurtait au Kremlin non pas précisément contre une autre doctrine, mais contre un parti pris, une routine séculaire, un abus excessif de pouvoir ; obstacle d'autant plus difficile à surmonter qu'il s'étayait sur une orgueilleuse ignorance des sciences sacrées et sur des préjugés parfois puérils : les discussions théologiques d'Ivan IV avec Possevino en sont une preuve irrécusable. En matière religieuse, à défaut d'érudition, il y avait au moins de la sincérité; les questions politiques n'offraient pas cet avantage. Les tsars se posaient volontiers en champions de la chrétienté, se disaient prêts à marcher contre les Turcs, mais cet étalage d'ardeur belliqueuse n'allait pas au-delà d'une démonstration platonique ; de fait, on préférait rester en bonne intelligence avec un souverain puissani et laisser à d'autres l'honneur de défendre la chrétienté.

Entre les papes et les tsars, entre les apôtres do l'unité, les ennemis déclarés de l'Islam et les habiles

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politiques du Kremlin, qui savaient tergiverser à propos et dissimuler avec art, les rois de Pologne occupaient une singulière position. Le plus souvent, soit pour une raison, soit pour une autre, ils prenaient une part plus (^u moins active aux négociations entre le A'atican et Moscou. Souverains catholiques, n'auraient-ils pas dû se ranger résolument du côté des papes, et travailler à la réunion des Eglises ? Il faut avouer ici que les traditions du passé et les conditions historiques paralysaient parfois les meilleures intentions. Et d'abord, convaincus que la paix religieuse resterait à l'état de chimère, au moindre souffle de rapprochement, les rois de Pologne supposaient des pièges tendus aux papes par les tsars, en vue d'obtenir des avantages temporels, des honneurs et des titres. La couronne royale que Rome faisait miroiter aux yeux des tsars avait le don d'exciter les plus vives appréhensions. Que de fois on la crut déjà en route pour le Kremlin ; des ordres rigoureux volaient aux frontières, on faisait bonne garde, mais les messagers suspects n'arrivaient pas, tout se réduisait à de vaines craintes; héritiers de Monomaque, soutenus par Byzance, les tsars se souciaient peu des couronnes romaines, tout au plus désiraient-ils que l'Occident reconnût Jes titres qu'ils s'arrogeaient d'eux-mêmes. Des intérêts diamétralement opposés compliquaient encore davantage la situation : Slaves d'origine, mais jetés les uns dans le moule de Byzance, et les autres dans celui de Rome, Russes et Polonais étaient exposés aux rivalités nationales et aux querelles de liontières. Les conquêtes ouvrirent des plaies profondes : pendant le joug des Mongols - Polonais et Lithuaniens s'emparèrent de ([uelques apanages de la maison de Riourik ; réunis en une seule Rzecz pospolita^ les conquérants n'admettaient ])lus les réclamations du Kremlin, tandis que b's

provinces contestées gravitaient tacitement vers Moscou ; de là principalement, des hostilités permanentes qui se transformaient souvent en guerre ouverte. On comprend maintenant le terrible embarras des rois de Pologne, sollicités de prêter leur concours aux ambassades pontificales à Moscou ; persuadés que la foi n'y gagnerait rien, que la politique y perdrait beaucoup, ne voulant ni s'aliéner le Saint-Sièsfe ni favoriser un ennemi, peu pressés de faire la guerre à l'Islam, ils trouvaient le plus souvent des prétextes spécieux pour décliner les ofï'res romaines. Un besoin urgent de conclure la paix, ou des projets d'annexion, faisaient seuls prévaloir un système plus large, et ouvraient le champ à de nouvelles combinaisons. A mesure que l'histoire se déroulera, les traits généraux que nous avons indiqués ici se laisseront saisir dans les événements.

Nous ne remonterons pas jusqu'à saint Vladimir, jusqu'au grand-kniaz I/iaslav réclamant l'appui de Grégoire VIL jusqu'à Daniel de Galitch couronné par un légat d'Innocent IV. Pour nous rendre compte des traditions politiques adoptées de part et d'autre, il nous suffira de reprendre le fil de l'histoire à l'époque qui s'ouvre après le concile de Florence.

La seconde moitié du quinzième siècle a été marquée, dans le monde slave, par un événement unique dans son erenre : le maria";e d'un tsar au Vatican. Le cardinal Bessarion, conseillé probablement par son collègue, Isidore de Kiev, en fut. d'après les chroniques russes, l'intelligent promoteur. (]es deux patriotes hellènes aj)pliquèrent ainsi à la Russie le programme suivi par les papes à Byzance, car ce mariage devait servir d'excel-

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lent prétexte pour négocier l'alliance contre les Turcs et la réunion des Eglises. Les propositions d'hyménée furent parfaitement accueillies au Kremlin : le grandkniaz Ivan 111 était veuf; la princesse Zoé Paléologue, nièce du dernier empereur de Byzance, méritait l'honneur de ceindre la couronne de Moscou. Celui qui déploya la plus infatigable activité dans ces négociations fut un citoyen de Vicence, nommé Gian BatLista délia V'olpe, établi depuis longtemps à Moscou, catholique à Rome, orthodoxe parmi les Russes, sachant se faire valoir partout. A deux reprises, il entreprit le voyage d'Italie pour se concerter sur les conditions de l'alliance, il représenta le grand-kniaz à la cérémonie du Vatican et ramena la fiancée à Moscou, à travers l'Italie en fête d'adieux, et l'Allemagne moins expansive dans ses démonstrations. Secondé par son neveu Antoine Gislardi, et mêlant aux affaires publiques ses intérêts privés, Volpe menait de front avec ses commissions matrimoniales un chimérique et dispendieux projet d'alliance avec le khan des Tatars, Mohammed. Ni Rome ni Venise ne voulurent s'eng-a^er dans cette aventure, ou verser de l'or en échange d'un espoir problématique. L'ingénieux Italien en fut pour sa peine et ses frais d'éloquence. Par contre, le mariage réussit grâce à d'habiles réticences, à des équivoques bien calculées, voire peut-être à des promesses prodiguées au hasard. L'évéque catholique, Antoine Bonumbre, qui accompagna à Moscou la princesse Zoé Paléologue, n'eut pas de peine à s'en apercevoir : aucune trace du concile de Florence, aucune sympathie poui- l'union, les discussions théologiques n'amenèrent pas de résultat, l'appel à la croisade resta sans écho '.

1. Voir notre article : l.c Mariage d'un laar au Vatican, dans la Revue des questions hisloriqurs, octobre 1887, p 353 à 396.

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