‹ Papes et tsarsChapitre 2 sur 135 · AVANT-IM50P0S · texte numérisé non relu

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Avec l'apparition de Zoé, plus connue sous le nom de Sophie, un rayon de la Renaissance illumine le Kremlin. L'Italie envoie d'habiles architectes, un Aristote Fioravanti érige en plein Moscou la belle cathédrale de l'Assomption et le palais à facettes ; de fréquentes ambassades parcourent les pays étrangers, elles s'en vont à Turin et à Florence, à Rome et à Naples ; ce sont les Grecs, arrivés avec la princesse byzantine, qui servent le plus souvent d'intermédiaires. Avec le Saint-Siège, en dehors des questions profanes, il y avait un point de discipline religieuse à régler. Hélène, fille de Sophie, avait épousé Alexandre, grand-duc de Lithuanie et plus tard roi de Pologne; la disparité des cultes donnait lieu à des plaintes, à des réclamations, à des élans de prosélytisme qui durèrent autant que la vie des époux, sans (jue l'on réussît jamais à s'entendre. A cette occasion. Alexandre M, qui divisait le globe entre les monarques et ne savait malheureusement pas se gouverner luimême, fît porter des paroles de paix et de guerre dans le nord de l'Europe. Le cardinal Pierre Isuaglies, promoteur de là croisade anti-ottomane en Hongrie, envoya au Kremlin, vers 1503, l'invitation pontificale de prendre les armes contre les infidèles et de se réconcilier avec la Pologne. Si la trêve tant désirée entre les deux nations slaves parvint à s'établir, le contingent moscovite contre les Turcs fit toujours défaut, malgré les appels réitérés des papes.

Le siècle des Médicis donnait à l'Italie les plus hautes jouissances de l'esprit : sous le ciel azuré de Rome, le ciseau d'un Michel-Ange animait le marbre, les toiles d'un Raphaël reproduisaient des visions merveilleuses, de nouvelles idées s'épanouissaient; mais au seul écho du cri guerrier des janissaires, retentissant sur le rivage, l'épouvante s'emparait de la cité fa,stueuse, un

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spectre menaçant apparaissait dans le lointain, une seule incursion ottomane pouvait tout bouleverser en quelques jours. La question d'une vigoureuse défense contre le croissant avait été remise à l'ordre du jour de l'Europe par le concile de Latran. En 1517, Léon X proclama une trêve générale de cinq ans entre tous les princes chrétiens, afin de leur donner les loisirs et les moyens de s'organiser contre l'ennemi commun. Des nonces pontificaux furent envoyés dans les principales cours; la mission de Moscou échut au dominicain Nicolas Schomberg, muni à cet effet d'une lettre de Léon X à Yasili IIl. Quoi qu'en disent les historiens qui le confondent avec un chevalier teutonique du môme nom, le frère prêcheur Schomberg n'étala jamais sa robe blanche au Kremlin, mais ses propositions y furent portées précisément par ce chevalier homonyme, son parent, digne de toute confiance, et qui fit deux fois le voyage de Moscou, en 1517 et 1519. Le succès fut si mince que. dès la même année 1519. un nouveau messager pontifical reprit le chemin du Nord. Cette fois, c'est Zacharie Ferreri, ancien évêque de Sébaste, transféré ensuite à Guardalfiera, qui va mesurer ses talents et ses forces à cette entreprise épineuse. Théologien célèbre en Italie, il a déjà rompu bien des lances, traversé des temps orageux, fait preuve d'énergie peu commune; à Gracovie, où il débuta dans sa carrière diplomatique, on admira son éloquence, on approuva son zèle, mais son voyage de Moscou resta, comme celui de Schomberg, à l'état de projet : la Pologne y opposa son veto. Ces deux missions ne présentent, pour ainsi dire, qu'un intérêt documentaire : les instructions et les messages rédigés à leur intention reproduisent les mêmes idées et les mêmes considérations que le mariage d'Ivan 111 avec Sophie avait provoquées et mises en honneur.

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Plus heureux que ses devanciers , Paoletto Centurione, bravant tous les obstacles, parut à deux reprises au Kremlin, en 1521 et 1525. Homme d'initiative, patriote dans l'àme, géographe et voyageur, plus riche en idées qu'en argent, le bâtard de Fillustre lamille de Gènes parcourait le monde en quête de la fortune. Faire concurrence au Portugal, découvrir des voies nouvelles de communication avec les Indes, détourner au profit de son pays natal le commerce d'Orient, tel eût été le comble des vœux que formait Genturione. Moscou était censée devoir se prêter facilement à cette exploitation. Qu'on se figure l'effroi du tsar et des boïars à la seule proposition d'ouvrir les portes de la « sainte Russie », non plus à quelques étrangers attachés au service du souverain, fixés à Moscou et surveillés de près, mais à une nuée de commerçants italiens qui auraient encombré les marchés nationaux et circulé librement d'un bout du tsarat à l'autre. Genturione allait au-devant d'un échec, il le subit complètement, malgré les lettres pontificales qu'il produisit, malgré les discussions théologiques et les offres de conciliation religieuse. Le seul résultat appréciable de son second voyage fut l'envoi, sur la demande expresse de Glément VII, d'un représentant russe à Rome. Dmitri Guérasimov, chargé de cette mission, devançait ses compatriotes par ses connaissances, il savait le latin, causait agréablement, admirait avec Ghiericati les chefsd'œuvre de Rome, et faisait sur son maître d'affreuses médisances que Paolo Giovio a léguées à la postérité.

L'apparition d'un mandataire de Vasili III offrait l'occasion de rester en rapports avec Moscou. Guérasimov quitta la cour pontificale, au mois de novembre 1525, en compagnie de l'évéque franciscain de Skara, Giovanni- Francesco de Potenza, qui avait très bien réussi auprès

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des Maronites et que Ton voulait maintenant initier à la diplomatie. Jamais encore les circonstances n'avaient été si favorables pour relever au Kremlin le prestige du pape : le grand-kniaz désirait se réconcilier avec Sigismond I'"", roi de Pologne; l'Occident s'intéressait à la paix en vue de l'alliance contre les Turcs ; l'empereur, l'arcliiduc Ferdinand d'Autriche et le pape s'érigeaient en médiateurs, et Vasili acceptait leurs bons offices, trop heureux d'échapper aux embarras des démarches personnelles auprès des Polonais. Les négociations aboutirent à la prolongation de la trêve, le célèbre Herberstein y déploya ses talents diplomatiques et se rendit agréable à tous les intéressés; quant au bon évêque-missionnaire. encore novice dans la politique, succombant sous le poids des difficultés, il ne sut pas donner à la médiation pontificale toute l'importance qu'elle aurait dû avoir aux yeux des Moscovites. Cependant, à l'issue des pourparlers, au moment de prêter le serment dusage, ^'asili expiima publiquement ses sentiments de vénération envers le pape et l'empereur, leur attribuant tout le mérite de la pacification. En même temps, profitant de l'occasion, il envoya avec l'évêque de Skara deux nouveaux mandataires à Rome, Trousov et Ladyguine, pour obtenir du pape des architectes, des maçons, des ouvriers en t(jut genre, qui auraient fait revivre la brillante époque d'Ivan 111 et prodigué au Kremlin les richesses de l'art et du style italiens. L'horrible désastre de l'année 1527 empêcha le Saint-Siège de satisfaire ce désir : le connétable de Bourbon avait livré la Ville éternelle au pillage de la soldatesque; il y avait encore trop de ruines à relever sur le sol romain. les bras y étaient trop nécessaires pour que l'on put envoyer des travailleurs dans le lointain.

A'ers la même époque, en l.")26, la journée de Mohacs

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rappelait à l'Europe l'existence d'un danger qu'il fallait à tout prix conjurer : Théroïque Louis II noyé dans les marais après sa défaite, vingt-cinq mille cadavres sur le champ de bataille, les prisonniers massacrés, la capitale de la Hono-rie livrée à Sulevman avec le trésor roval et la bibliothèque de Mathias Corvin. le chemin de l'Occident ouvert aux armées ottomanes, tels étaient les sinistres accents qui proclamaient la nécessité d une croisade contre les Turcs. Le grand-kniaz orthodoxe figurait toujours parmi les futurs alliés; on ne se doutait pas à Rome que A'asili III était dans les meilleurs termes avec Sulevman, qu'ils échangeaient des messages et des ambassades, que les Turcs se pourvoyaient à Moscou de zibelines et de faucons, et qu'une guerre contre ITslam n'entrait nullement dans les combinaisons politiques du Kremlin. L'union des Eglises intéressait encore moins les Russes; à en croire Guérasimov, le caractère et les penchants de ^^asili devaient plutôt l'éloigner du travail de l'esprit et des questions élevées. Un chef ecclésiastique inflexible ne lui allait guère non plus : le grand-kniaz n'avait pas d'enfants et voulait divorcer en dépit des canons; ailleurs les difficultés eussent été insurmontables, mais à Moscou l'on trouva un évéque complaisant qui cassa le mariage légitime. L'enfant issu de la nouvelle union de Yasili avec une princesse lithuanienne, Ivan le Terrible, se souviendra un jour de Rome et des papes.

Nous voici à la moitié du seizième siècle, c'est là que commence notre travail. Tout d'abord se présente une mystification inouïe dans les annales de la diplomatie, llans Schlitte, envoyé par Ivan IV en Allemagne pour y

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i'aire une levée d'artisans, pose hardiment deux autres questions : l'union des Eglises et le couronnement du tsar par le pape. L'Europe entière s'ébranle : Charles- Quint taille sa plume, le Saint-Siège s'y intéresse, le roi de Pologne s'épouvante. Les énergiques réclamations de celui-ci paralysent tous les efforts : le tsar ne reçoit pas la couronne qu'il n'avait jamais ambitionnée, et l'Eglise de ^Moscou qui ne s'en souciait guère n'est pas réconciliée avec Rome. Ce curieux incident a été étudié à Vienne et à Cracovie à des points de vue complètement opposés. L'échec de la mission moscovite inspire à ^L Fiedler les plus vifs regrets, il ne doute pas des bonnes intentions du tsar Ivan, de la sincérité de Schlitte, et rend les Polonais responsables d'une paix religieuse avortée. Par contre, aux yeux de ^I. Zakrzewski, Schlitte n'est qu'un vulgaire aventurier qui cherche plutôt ses avantages personnels que la conversion de Moscou à la foi catholique. Les nouveaux documents de Copenhague, à signaler au cours du récit, confirment l'hypothèse d'une mission élargie dans un but intéressé, à l'insu d'Ivan, et d'une manière tout à fait arbitraire. Il y a plus encore : les étranges locutions de Schlitte, ses plaintes de persécution, son enthousiasme pour la « parole de Dieu », font naître le soupçon qu'il était sur la fin de sa vie, sinon protestant, au moins fortement enclin aux nouvelles doctrines.

A partir de 1561, les rapports avec Ivan le Terrible, sans être encore immédiats, prennent cependant un caractère plus sérieux. Pendant près de vingt années consécutives, les papes s'efforcent de parvenir jusqu'au tsar, tantôt pour l'inviter au concile de Trente, tantôt pour conclure avec lui une alliance contre les Turcs et cimenter l'union religieuse sur la base du concile de Florence. Mais c'est en vain ([ue Pie IV, Pie V, Gré-

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goiie XIII, essayent jusqu'à cinq fois d'envoyer leurs ('■niissaires au Kremlin, jamais ceux-ci ne réussissent à V pénétrer, non pas ([u'Ivan les repousse, — il ne se doute même point des ambassades qu'on lui destine, — mais c'est Sigismond Auguste, c'est Maximilien II, c'est Bathory lui-même, qui opposent tour à tour des obstacles insurmontables au passage des envoyés pontificaux. Nous avons cru devoir refaire l'histoire de ces projets (le mission. Ils jettent sur la politique de l'époque une lumière inattendue, et l'on pourra, à l'aide de nouveaux cléments, rectifier des détails, combler des lacunes, et même résoudre sans appel quelques questions auparavant douteuses. Ainsi Can()])io a été, par un écrivain érudit, gratifié d'une bilocation arbitraire ' : il y a eu un Canobio diplomate en Pologne, et un autre Canobio évêque de Forli, tandis que c'est absolument le même Giovanni-Francesco Mazza de Canobio qui a gouverné un diocèse dans la Romagne, après avoir parcouru différentes cours d'Europe. Il suffit, pour s'en convaincre, de consulter les recueils biographiques de Bologne et les histoires locales des Eglises d'Italie ; toutes les hypothèses basées sur le dédoublement d'un personnage unique tombent par conséquent d'elles-mêmes. Giraldi, successeur de Canobio, passe ordinairement pour un prêtre, pour un luoiisignor, tandis qu'il était un simple messci\ attaché à la maison du cardinal da Mula, chargé par son maître d'une mission plutôt officieuse qu'oificielle à Moscou, traité de suspect et arrêté à Venise comme il l'avait été naguère en Pologne; grâce à ces circonstances, inconnues jusqu'ici, l'incident se présente sous un nouvel aspect. Autres exemples : la mi.ssion de Portico ne pouvait être comprise sans les ins-

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